TINTA AVEC UNE .MELANCOLIE DOUCE
Je dînai avec malaise, gêné par le regard de gens que je ne connaissais pas. et sentant que je les gênais aussi. Il me fallut parler, répondre, sourire à des propos que je trouvais stu])ides. L"arri\-ée des idées, rétroi-
tesse des o]ji.nions, la raideur d esprits sans grâce et sans chaleur, tout m'énerve. Claire, par exemple, que je me sentais prêt à détester, par représailles du tort d'une autre, m'agaçait par ses éclats de rire enfantins, sa
vivacité, ses coups d'oeil
hardis. Elle mangeait hra.vement. buvait sans affectation de petite maîtresse, et sa robe, quoique jolie, était d'une mode en retard.
« Quelle différence, pensai -je, entre cette remuante et naïve petite jjrovinciale. et la glaciale vierge au sourire, au regard, au charme si éteints et discrets, de là-bas. si loin... ! »
Hormis le président, i]ui ne se versait que de leau. mes voisins vidaient leurs verres et me forcèrent. plus d'une fois, à leur tenir tête. .
La chère était excellente. Ma mère avait toujours conservé cette grande tradition de la province, son cordon bleu était renommé à dix lieues à la ronde, et apprécié de tous les convives.
Peu à peu, une chaleur \ersée par les grands crus de Bourgogne vivifia mon cœur, en même temps qu'une hébétude heureuse me fit oublier mon chagrin et émoussa l'acuité de mes sensations.
La grande horloge, qui tout à l'heure avait de si lents tic-tac. maintenant carillonnait joyeusement. Je regardai mieux les convives, ils me parurent honnêtes gens : je connaissais le tact et le goût sûr de ma mère. elle ne se serait point ])lu à des propos im
Ln Confession posthume
béciles. Une saillie de M. Via! me lit rire tout à coup; je l'avouai spirituel, ce irros homme. Claire, — je la privai dès cet instant dans mon esprit du « mademoiselle » cérémonieux. — Claire parut plus jolie que tout à l'heure, et son sourire était charniont.
Je l'observai mieux : elle avait les cheveux châtains, les yeux bruns, la peau la plus blanche et la plus rose.
Sa chair, modelée en molles et fortes rondeurs, saillait par de subits mouvements, gonflait là, l'avant-bras. ici. la gorge, avec le charme ingénu propre à toute jeune fille ivre de vie, de sang et de santé. Je me reposai à reganl.-i ce visage frais, et les jolies fossettes de ces joues roses , la bouche humide s'ouvrait avec un éclat rouge, et une mollesse de fleur élargie au soleil.
Je ne sais quelle impudeur naïve sortait d'elle, comme de ces roses qui semblent dire : « Cueillez-moi. » Tout en elle s'offrait, non à moi. non aux autres, car elle n'avait pas témoigné encore de coquetterie — mais s'offrait à vivre, à rire, à chanter ; elle était souple comme une chatte, douce comme un fruit. Sa taille était d'un peu audessus de la moyenne, ses mains et ses pieds attachés joliment, mais point trop grands.
On passa au salon ; aussitôt mes sensations agréables s'évanouirent, je ressentais un grand mal de tête et de la pesanteur : mécontent de moi et de ma trop facile satisfaction, je devins maussade, et prenant à part le président de l'Herminy, je ne m'entretins qu'avec lui, jjendant trois longs quarts d'heure, sans accorder un regard à Claire, qui toute surprise de mon changement, et assise, causant près de ma mère, me regardait à la dérobée, sans pouvoir cacher sa naïve tristesse.
« Elle a cela de bon, pensai- je, que je ne l'ai point vue me faire des agaceries de provinciale ; elle paraît naturelle, sincère, sans raffinement d'ailleurs, et nullement aristocrati(]ue.... et aussi bien qu'est-ce que cela peut me faire ! » ajoutaije en haussant les épaules.
Quand on se sépara, je la saluai froidement.
Le lendemain, il pleuvait; j'espérai ou'il ferait un peu de soleil dans la journée, mais quelques pâles derniers rayons s'évanouirent, et d'un ciel gris, sans relâche, avec une
Elle liak sin [
COMME V\t (IIATIC, 1)01 l.l UN FHUIT.
monoioniL' cnntinue. la pluie tomba. Je m'installai dans la bibliothèque : deux grandes fenêtres s'ouvraient sur le parc, et tantôt regardant au loin si personne ne passait dans
La Confession posthume
les allées, tantôt inspectant les rangées de livres, tantôt m'enfonçant dans le vaste fauteuil de travail, je j^erdis ma journée vn songeries.
Je pensai à mon père, que j'avais peu connu, ayant dix a,ns lorsqu'il mourut ; je revoyais mal son visage, dont la sévérité me faisait peur; pourtant sur les portraits qui restaient de lui, l'ironie austère de la lèvre était corrigée par une bonté lumineuse, au fond des yeux. Il avait le grand front, la l)oitrine large de l'orateur : ma mère lui conservait un culte fervent et d'inébranlables souvenirs. Il était mort à quarante-huit ans. d'une maladie de .cœur dont, je m'en sou vins, aux heures où je me montrai un ueu souffrant, mélancolique, on avait craint pour moi l'hérédité.
Parfois aussi cette idée m'était venue, que je devais attribuer à quelque lésion organiquesecrètela disposition particulière de mon esprit ; mais je n'y avais jamais attaché une importance au point de me soigner, ou de consulter seulement quelque médecin en renom.
Puis je revis mon enfance, mon tem])s d'examens à Paris, mon affection bizarre l)Our Judith, mes efforts et la position acquise pour lui plaire, puis son refus; et il me sembla que ma vie avait atteint une période, et que maintenant, comme un château de cartes effondré, j'allais la rebâtir à nouveau. Mais sur quoi ?
Sans désespoir, car j'étais déjà résigné à la perte de mon amour, mais sans joie, je passai en revue tous les mobiles qui pouvaient m'inciter à une nouvelle vie. L'action pour elle-même me semblait contradictoire avec ma nature, l'action pour un but ne me séduisait pas davantage : si j'avais eu une ambition personni^lle, j'en serais vite revenu, depuis ma constatation de l'injustice sociale; ma fortune et mon savoir m'ouvraient trop facilement les i)ortes jjour (]ue je ne m'en dégoûtasse point.
L'amour des lettres serait chez moi toujours platonique, faute d'une énergie active et aussi d'un talent marqué. Alors quoi? il ne me restait plus qu'à vivre, qu'à me laisser vivre; la tentation suprême d'un suicide ne me vint pas,^ar je n'étais point désesnéré,
triste tout ,iu plus et trouvant la vie banale et sans ])arfurn.
Un doute singulier me sai.sit ; avai.s-je aimé réellement Judith ? X'avait-ce pas été un amour de tête, une vague surexcitation cérébrale et comme un exutoire à mes [)ensées, à ma force nerveuse et morale? Cette idée m'attrista un moment : ne connaîtrais-je donc l'amour que de ouï-dire? étai.s-je moins doué que les autres? pourquoi n'avais- je. certainement ! aimé qu'une Judith intellectuelle et non femme? car autrement ma chair n'eûtelle pas voulu se mêler furieusement à la sienne, ce soir d'abandon glacé, dans l'ombre? Aimer : qu'était-ce au juste? Mais cela existait il même? N'était-ce j)as un mot, une idée ne correspondant pas à une entité nécessaire? La flémonstration de l'existence de Dieu, de l'immortalité de l'âme, est impassible à faire. L'amour, pas davantage, ne se prouvait ; et qu'il existât même, n'était-ce pas dans des conditions bien rares, entre deux êtres d'élection, d'âme assortie, et des prit correspondant?
De rêveries en rêveiies. l'heure i)assa, mais lente, bien lente, et je m'énervai, contemplant aux fenêtres les allées silencieuses du parc, de voir qu'il n'y passait personne. La solitude, le silence, l'égouttement de la pluie qui ne cessait que pour recommencer, m'induisirent à un spleen réfléchi et froid, que perçait cependant, comme une pointe d'épingle acérée, une idée que je ne formulais pas en moi-même, et dont l'écho me fit tressaillir, lorsque le soir, au dîner, ma mère dit :
— Claire n'est pas venue aujourd'hui, son père s'est foulé le pied.
Le lendemain, i)ar simple politesse, je me rendis chez nos voisins. Il faisait chaud et clair, le soleil inondait les champs d'un coup de clarté d'or. J'arrivai à une grande maison blanche, où de vigoureux aboiements me reçurent. J'entrai dans un oetit potager; une sonnette ayant tinté, une servante vint à ma rencontre et m'introduisit dans un ])a\illon de chasse, où. le pied étendu Mir un jjliant. M. Vial fumait sa j)ii)e, en regardant mélancoliquement son fusil et .son carnier accrochés au mur.
Il me reçut cordialement, avec une bon-
La Confession po^lluimc
homie jo\iale, sacrant, en l'absence de sa fille, contre la foulure quil avait attrapée lu veille, en sautant malaeiroitement à terre du haut (hsa voiture.
Quand la conversation se ralentit :
— Voulez-vous visiter le jardin ?
me dit-il. Claire y est ; prenez l'allée et l'escalier, vous la trouverez dans le verger.
Je suivis ses indications, et la maison étant en contre-bas du grand jardin, j»
montai re.sraliir, de bois et de terrr battue, qui s'éle vait entre deux rangées de sureaux et je me trouvai dans un haut verger, couvert de gazons anglais, parmi lesquels, entre les arbres chargés de fruits, éclataient de rouges corbeilles de fleurs.
Tout d'abord je ne vis personne, tant les feuillages étaient épais ; mais au détour d'une allée, je l'aperçus, vêtue d'une robe d'indienne bleue à fleurs blanches, courte, à laquelle il ne manquait que des paniers, pour
CLAIRE. 1.1:.- DEIX .MA1\> A l N E BU A \LiI K, >ECnr AIT VIOLEMMENT LES PRUNES OUI TOMBAIENT AUTOUR D ELLE.
donner 1 illusion d'une robe Louis XV. Claire, cambrée en arrière, les deux mains à une branche, secouait violemment les prunes qui tombaient autour d'elle ; je la vis qui se baissait : sa robe se gonfla, bouffant sur les reins, et déchaussa les chevilles.
Je m' ap prochai sans bruit ; elle était blanche e t gracieuse, à Taise et alerte.
Quand je fus à deux pas, comme elle se relevait, elle m'aperçut et lâcha le coin de sa robe , toutes ses prunes se répandirent, tandis que Claire, devenue soudain d'un rouge j)ourpre de sang pur et qui coule, étouffait un cri, et subitement pâlissait de saisis- .sement, prête à tomber.
Mon air inquiet lui fit plaisir, car elle s'excusa, sourit, et ses joues redevinrent roses.
Il y avait en elle une ingénuité assez rare, son parler était doux et un léger zézaiement ne lui messeyait pas. Je ramassai les fruits,
La Confession posthume
elle se baissa aussi; son haleine m'arrivait, chaude comme une caresse, nos mains se mêlèrent plus d'une fois. Nous ne parlâmes guère, et surtout ni de nous, ni du voisin, à peine du beau soleil et des prunes mûres.
Elle m'en offrit, mais ne voulut pas oue je touchasse à celles qui étaient tombées. Debout, elle se cambra, le menton levé, et tendant les deux bras vers la branche, fit saillir sa gorge moulée au mince corsage, et découvrit la large tache mouillée et déteinte de ses aisselles ; cet indice de vie, déplaisant peut-être, — ici, dans le soleil et la chaleur d'été, avait une grâce ingénue et fouettait le désir. Elle me tendit un fruit longuement choisi ; puis honteuse, s'éloigna un peu.
Je me rapprochai d'elle; à moi, que le sel natal, que les herbes, que les fleurs, que les vignes, que les blés reprenaient déjà nar leur charme simple, cette belle fille paraissait l'âmt" du paysage sain et ensoleillé. Sa ])lace était là, parmi les papillons et les abeilles; une chèvre bêlait, on entendait aussi des cris de coq, des hennissements et des abois. Son rire se mêlait à ces bruits ; et j'allais vers elle comme vers la nature même: sur ses lèvres, j'eusse baisé chastement l'Eté; et sa taille, si je l'avais prise, c'eût été comme l'argile vivante, la bonne terre riche et féconde d'Anjou.
J'avais toujours eu l'âme d'un rêveur: si je regardai Claire, en ce moment, plus longuement que je n'aurais voulu, il me sembla que ce n'était pas pour elle-même, et nue mon plaisir n'avait rien de coupable. Elle voulut parler; son instinct de femme souffrait du silence, et plusieurs fois elle avait ouvert puis fermé la bouche, dans un petit soupir.
— Est-il vrai, me demanda-t-elle avec crainte, que vous ne restiez ici que quelques jours? Mon père m'a dit que vous retourneriez certainement à Paris.
Je la regardai ; ses yeux avaient une douceur extraordinaire. Je n'eus pas le courage de mentir : et j'affirmai mon intention de ne plus quitter ma mère.
Elle ne répliqua point, mais ses seins palpitaient, sous l'indienne bleue à fleurs blanches.
Lentement nous redescendîmes près de
.son père, et f}Uoiqu'il voulût à tout prix me garder à dîner, je refusai; il mt sembla avoir eu raison, car Claire n'insista pas, comme si tous deux, avions eu aujourd'hui notre ])art complète de plaisir.
La jjrovince me prit et me garda.
J'eus des révoltes, des irritations : si par exemple, de loin en loin, il me fallait aller à V..., la sous-préfecture, rendre une visite ou dîner en cérémonie, les prqjos inentes, les potins méchants, l'envie, la curiosité des gens, m'exaspérèrent plus d'une fois.
Puis les mères ayant des filles à marier me couvaient avec des yeux voraces et menaçants; et il n'eût tenu qu'à moi de faire mon choix entre deux ou trois mariages très riches. De grandes familles m'ouvrirent leurs portes, mais entré une fois par politesse je n'eus rien de plus pressé que d'en .sortir.
Dans ces milieux m'apparaissait toute l'horreur de m'unir à une provinciale, et la plupart de ces jeunes filles me causaient une froide répulsion. Elles avaient un air d'étroitesse singulière, leur piété était dévotion, leur vertu pruderie, et leur coquetterie calcul.
Seule, Claire, élevée à la campagne, près de son père, veuf depuis longtemps, ne leur res.semblait pas.
Elle était moins aristocratique, mais il y avait de la santé et de la bonne humeur dans son rire un y)eu trop libre. Elle n'était pas dévote, mais charitable. Ignorante, l'était-elle i)lus que des demoiselles jouant du piano, sachant l'histoire de Pharamond, et cinq à six mots d'anglais?
La seule conversation de la province consistant en médisances d'une hypocrisie effroyable, j'entendis d'étranges nropos sur le compte des Vial. « Lui n'était qu'un faux bonhomme, un original ; sa femme était morte, sans doute de chagrin. Il était brusque, il devait la battre. Il était jovial aussi, par conséquent indécent. Il restait chez lui. sa conscience n'était donc pas nette. Il ne faisait pas de visites, c'est qu'il méprisait ses voisins.
« Claire, on n'en pouvait rien dire de bon : élevée sans religion, sans direction maternelle, poussée au soleil comme un fruit, que ijouvait-on attendre d'elle? »
La Confession posthume
Le président de l'Herminy n't'tait \k\s davantage respecté : il était bien vieux. ])eu aimable, trop fier. S'il était triste à l'ordinaire, c'était du remords d'avoir fait guillotiner un innocent, autrefois.
Les autres amis de ma mère n'étaient guère mieux partagés ; le docteur Rollin, un vilain monsieur, un avorteur, on en était sûr; les du Paillèche. des gens ruinés; le père buvait, on assurait l'avoir vu ivre: la femme était une ancienne cuisinière; le fils aîné, conseiller de préfecture, un simple drôle, coureur de cotillons ; le cadet, sousofficier de cavalerie, avait failli passer en conseil de guerre, pour vol, etc..
Pour ma mère, je sus qu'elle était fort jalousée; on lui reprochait de s'être fait une société choisie et de ne recevoir que qui lui plaisait. Quoiqu'elle ne pût rendre les visites, on lui en faisait cependant par curiosité et amour-propre.
La niaiserie de la province est tellement énorme, qu'une fois qu'on en a souffert, l'on se prend à en rire; c'est ce qui m'arriva.
L'automne passa, et sa mélancolie me fut douce : vivant à la campagne, je n'eus po'nt le contre-coup des énervements que procurent les petites villes.
L'homme que je vovais le i)lus volontiers était le président de l'Herminy, il se prit peu à peu d'affection pour moi; son intelligence ne s'était point rouillée dans le ridicule et petit milieu de V...; ayant beaucoup appris, beaucoup vu. beaucoup vécu, plein de sagesse, il vivait du passé, et contait bien.
La confiance qu'il m'inspira fut assez grande, pour que deux fois la semaine i 'allasse à pied à la ville, le trouver dans sa vieille maison du faubourg, à vaste cour où poussait l'herbe, à fenêtres longues et étroites enchâssant des carreaux verdis. Je me fiai à lui. avouai mon passé, mes derniers rêves sacrifiés, l'état vague et triste de mon cœur, mon désir de travail solitaire, mon intention de rester en ce pays. Il m'éccuta patiemment. hocha la tête, et son premier mot fut :
— Mariez-vous !
Je protestai, mais il insista :
— Mariez-vous; la vie que vous voulez mener est trop lourde pour un seul, et vous ne la porterez qu'à deux. Epousez qui vous
voudrez, une fille riche ou pauvre, intelligente ou bête, mais de beau corps et de bon cœur : je crois que toutes les femmes se valent, fit-il avec une ironie un peu froide de vieux juge, et si je vous dis d'en prendre une, et bientôt, c'est pîirce qu'il vaut mieux être marié devant Dieu, le monde et la loi. que d'avoir une chaîne honteuse, pour femme une concubine, et pour enfants des bâtards. Croyez-moi, crovez-moi ! dit-il avec force et tristesse; que mon exnérience vous .serve à quelque chose. Le célibat n'existe point. La débauche n'est qu'un palliatif; quel libertin n'est en même temps aiiultère, ou séducteur de filles? Ici. quelle débauche lamentable mèneriez-vous ? vous n'en êtes point à courir les servantes ou les souillons de ferme?... Votre cœur se satisferait-il. parce que vous auriez séjourné dans une maison boiteuse du vieux quartier? On ne tue pas le besoin d'aimer; je sais, je sais, moi, vioi surtout, comme l'âme se vicie dans l'air malsain et lourd de la province; on travaille, et la fatigue cérébrale se compense par les joies de l'estomac, la chère succulente qui engraisse et fortifie. On étouffe, on tend ses muscles forts dans le vide, et un jour, comme moi ! l'on s'éprend d'une tendresse désespérée pour la première venue, femme sans préjugés ou fille légère; on lui dit ses douleurs, elle s'attendrit, et l'on s'aime, et l'on se cache, et l'on a peur, honteux pour son nom et pour sa renommée. L'enfant naît, qui rive la chaîne, et fait de la maîtresse une créancière; on se quitte, on se revoit, on se hait, on se plaint ; d'autres enfants peuvent naître de ces rapprochements amers, et l'on craint le scandale de plus en plus; aurait-on beau donner à ces êtres qui sont votre chair, tout son argent et toute sa tendresse, nu'il y a loin de cette union trouble et cruelle à l'orgueil de promener au grand jour sa femme, et de baiser librement devant tous les enfants qui sont siens... Voilà. voilà ma vie, à moi! dit le président l'Herminy. avec une émotion étouffée, et c'est là le secret qui me rend sombre et honteux!...
Il se tut. et nous ne nous dîmes plus rien que d'indifférent ; les paroles du vieillard avaient porté en moi : il avait l'air de re-
Son corps souri. e i'lia mollkmlm lt elle ueiaillit toute
gr.tler sa siinxrité ; depuis ce jour, ni l'un ni l'autre n'y fîmes allusion.
Pendant l'hiver, je vis Claire et elle vint chez nous.
Chaque fois, elle manifestait à me voir, à m'écQUter, une émotion si joyeuse, que j'en étais troublé.
J'eusse pu tirer vanité de cette con(|uête facile, Claire ayant déjà refusé un ou deux partis, entre autres le fils aîné des du Paillèche, qui résidait à Angers ; mais un peu de scepticisme m'en empêcha : quel mérite avais-je à paraître trè.s supér'eur socialement, moralement et physiquement à de prétentieux provinciaux ?
Non, j'étais touché, plutôt, i)arce «juVlle s'offrait simplement ; et elle devenait nlus belle, bien différente de la première fois où je fis sa connaissance. On eût dit que sa tendresse lui eût donné une âmt\ tant ses yeux rayonnaient et tant il y avait de sou-
ples.se aim a b 1 e dans ses m o u \- e ments.
Nous ne nous étions encore point dit le mot d'aimer, mais ne sortait-il pas de ses lèvres rouges et souriant e s ? ne s'avouait-il !j:rave et 1
pas air
dans mon sourne un peu de protection douce que
je lui témoignais ? Car je me semblais vieux
La Confession posthume
auprès délie, sinon par l'âge, du moins par la réflexion et Ihumeur.
L'hiver, en bonnet de fourrures, tandis que deux grands chiens danois admirables qui m'appartenaient depuis peu, bondissaient dans les fourrés, nous marchions d'un pas sec, dans les allées du j)arc ; le givre cristallisé aux branches faisait, en quelque rayon pâle de soleil, paraître les arbres féeriques, et les ornières gelées craquaient sous nos pas.
Un jour, j'étais soucieux ; le docteur Roilin m'avait parlé à part : la santé de ma mère s'altérait peu à peu, sa sérénité diminuait ; elle envisageait, dans le présent, l'accroissement immédiat du mal, et dans un avenir peu lointain, la mort. Si j'étais marié, suggéra le docteur, la gaîté d'un jeune ménage réchaufferait le salon glacé, et rendrait moins triste la malade. Il m'avoua alors que me voir épouser Claire était le vœu le plus cher de ma mère ; il la croyait menacée, ajouta-t-il, d'attaques prochaines de paralysie.
Ce jour là. Claire tardait à venir : je m'aperçus combien elle me manquait.
Vingt fois, j'allai à la petite grille du parc; le ciel était gris perle, froid; un soleil rouge, sans rayons, rutilait comme un bloc de braise. Dans l'air glacé, on n'entendait d'autre bruit que le craquement des feuilles, sous les grands sauts des lévriers.
Soudain elle parut, essoufflée, accompagnée de la sen-ante, qui prit par la grande avenue, tandis que nous nous hâtions dans les petites allées.
— J'ai craint de ne pouvoir \enir ; père a été appelé chez son fermier, qui s'est cassé la jambe; enfin, me voici.
Ses pommettes étaient rouges, ses veux brillants; elle me tendit trois violettes ramassées sur le chemin :
— Elles n'ont ix>int de parfum, dit elle.
— Si. elles ont beaucoup de ])arfum, répondis-je en les baisant.
Si peu de chose détermina l'avenir : nous nous regardâmes, et ses lèvres se mirent à trembler.
— Claire, murmurai-je, en la prenant par la taille.
Son cor])s souple plia mollement et elle défaillit toute.
— Claire, parlez moi ! Claire, vovs souf frez !...
— Je vous aime, dit-elle assez bas, et jiresque aussitôt, elle releva la tête et me regarda en souriant, comme une enfant qui n'a plus peur.
Je l'étreignis, mais elle se dégagea, émue du brusque feu qui m'était monté au visage :
— Allons saluer votre mère, venez, ditelle.
— "Venez, répéta telle avec insistance.
Nous étions seuls, je lui pris la tête et
baisai coup sur coup sa bouche.
— Oh ! cria-t elle bouleversée, c'est mal ! Et comme je la retenais, elle arracha ses
mains aux miennes et se mit à courir vers la maison.
— Claire, que crains-tu? Claire, je vous aime ! Claire, je vous en prie...
Elle courait, embarrassée de ses jupes ; du coup, elle les ramassa dans sa main, et effarée, les leva sur ses jambes, comme sur un peu de sa nudité; ses mollets, haut découverts, montraient leur ferme rondeur, et la fuite de cette belle fille, im])udique sans le savoir, m'emplissait d'un sentiment obscur de joie, de désir et de mélancolie.
— C'en est fait, pensai-je, lorsqu'elle eut disparu au tournant de l'allée, et qu'alors rassurée, elle me lança un éclat de rire réconcilié et peureux encore.
Nous nous mariâmes au printemps.
La vie qui coule si lentement, sans événements et plate comme un marais, parfois se précipite avec impétuosité. Dans le cerveau endormi et inapte aux résolutions, soudain, à une lueur jaillie, flamboyent les projets et les rêves ; et le corps, comme réveillé, se rue à l'accomplissement et à l'action. Les actes les plus graves de l'existence, de longue main se préparent dans l'engourdissement de la volonté; ils germent insensiblement, et un beau jour, éclatent et se succèdent avec une rapidité inouïe.
C'est sans doute pour cela que moi. qui n'avais d'autre but que la renonciation volontaire à la société, j'acceptai si soudainement l'éventualité d'un mariage inattendu, et que, sans logique apparente et sans pas-
loS
La Confession posthume
sion véhémi'nte. je me laissai aller à la séduction facile (le lunion léj^ale, sachant pourtant que Claire et moi n'avions de commun que notre jeunesse, et qu'elle m'aimait parce que j'étais le premier; sachant aussi (|ue je ne l'aimais point au sens formel du mot, que j'étais imprudent de m'acoquiner ainsi, que ma responsabilité serait lourde, et qu'à nos fêtes d'amour peut-être succéderait — ça n'était pas impossible --- le ])lus cruel lendemain.
Et justement ces réflexions qui n"emi)êchaient point mon union, mais qui la rendaient pensive et inquiète, je ne les fis point la veille, mais le jour même du mariage. Le doute importun i|ue j'agissais sans énergie et J)ar un inexplicable abandon, me harcela au moment suprême où la loi nous unit, et pourtant je dis : oui. Il me suivit dans l'église, et pourtant je dis : oui. J'éprouvai une satisfaction vulgaire (juand nous fûmes irrévocablement liés. Je reçus les félicitations d'usage avec une ironie secrète : aux yeux du monde, je faisais un bon mariage, la fiancée étant belle, sinon riche, du moins suffisamment dotée;. à mes yeux seuls, l'avenir paraissait trouble; il s'y joignait ce malaise singulier de penser : « Que suis-je nour cette jeune fille? II y a six mois, elle ne me connaissait point. Mais elle a vu d'autres jeunes gens, elle aurait pu les épouser, eux aussi. Les regards qu'elle m'a jetés, les sourires et les paroles dont elle m'a gratifié, un autre n'a-t-il pu, avant moi, les avoir aussi bien? Ce qui m'a plu en elle, d'autres ne l'ont-ils pas aimé? Son parfum de jeunesse, d'ingénuité et de santé, un autre l'a pu respirer. On a vu sa gorge, ses chevilles et son visage. N'est-il pas bien niais, celui qui accepte le trésor d'une virginité, toujours un peu déflorée? Qui sait même?... Une fille de vingt ans n'arrive pas au mariage sans avoir rêvé ni aimé. Un baiser se donne, et après un baiser, l'autre. Une femme se perd si vite! Que faut-il? Un moment d'étourdissement.
l'odeur des foins, le .soleil qui éblouit. N'aiirais-jepulavioler, si j'avais voulu, la première fois, quand, dans le grand verger, elle tendait sa gorge et levait ses beaux bras ; et la dernière,dans le parc, quand elle m'offrit des violettes et s'enfuit levant ses jupes?... »
I/âcre jalousie phy.sique me mordit alorF cruellement, ])uis j'eus un sourire forcé :
« C'était la vie, avec ses risques et ses chances; le ])assé, le présent, l'avenir, ne dépendaient ] joint de moi seul ; comment m'étais-je marié, le savais je? La fatalité est là qui nous pousse. Pourquoi trop d'orgueil ? Il n'en serait (jue ce qui devait arriver, et à la paresse de mon corps, et aux fatigues de mon âme, ce serait, a])rès tout, un doux oreiller que deux seins tièdes et parfumés. Elle! La connaîtrais-je mieux. aj)rès dix ans d'observation? Valait-elle moins, ou plus qu'une autre? Toutes se valent, disait le président de l'Herminy, dont l'œil, avec une secrète envie, conteni[)lait mon bonheur public. Et d'ailleurs, n'était-ce jjas une sensation rare, et d'un haut prix ])Our un intellectuel. (|ue la ])Ossession })remière, si brève fût-elle, d'une virginité et physique et morale? Enfin, c'était ainsi, et ne l'eussé-je plus voulu, la chose était faite. Amen ! »
C'est par cette lâche oraison funèbre que j'enterrai mes réflexions et mes doutes, et je ne songeai plus (ju'à être heureux.
Je le fus.
Une voiture nous avait transportés de la maison de M. Vial à celle de ma mère. Elle n'avait point voulu assister aux cérémonies et dîner, ni consenti, qu'à cause de son impossibilité de sortir, on se réunît chez elle.
Entrant donc, en costume de voyage, dans le vieux château que nous allions habiter à ses côtés, nous montâmes dans sa chambre, où, vêtue de sa longue robe sombre, elle nous baisa, sans pouvoir se lever; et force nous fut de nous agenouiller presque afin d'être à hauteur de ses lèvres.
Elle était très pâle, et certainement heureu.se, mais le mal avait fait de sinistres progrès : au fond d'orbites noires, ses veux avaient un éclat fixe et morose ; et plus superstitieux, j'eusse pâli devant ce spectre de la mort prochaine, et craint que ce ne fût le malheur et le deuil qui nous recevaient dans cette vieille maison.
Pourtant elle m'était chère; ce fut en soutenant Claire de mon bras que je l'aidai à gravir l'escalier aux marches de pierre, polies i)ar l'usure, et (lue je l'introduisis dans notre vaste chambre à coucher.
La Confession posthume
Les nuits de printtmps t'tant fraîcht-s, un fagot de branches et de feuilles sèches flambait, en grandes flammes. Dans une nièce voisine, la toilette de la mariée l'attendait ; son linge était rangé, ses armoires plemes, comme si notre vie commençait déjà. De grands candélabres reflétaient leurs clartés droites dans la glace; les draps exhalaient un parfum de verveine. Claire ôta son chapeau et sa voilette; serrée dans sa robe anglaise de vovage, elle me tendit les deux mains, en s'efi'orçant de faire bonne contenance, quoique son âme tremblât de ioie. d'angoisse et de pudeur. Dans cette chambre, nous étions ainsi, comme deux voyageurs nouveaux, qui font halte avant une longue route : nous inaugurions l'avenir, et le passé étant aboli, commençait toute une vie vierge. Aloment rapide, mais au charme cruel ; estil un homme qui, l'ayant vécu, ait oublié de quel tressaillement ses entrailles s'émurent, quand il se vit seul, dans la nuit, debout. contre celle qui vierge lui est livrée entière. afin de ne se quitter jamais, unis pour la joie et la tristesse, le bien et le mal. la maladie et la santé, pour la vie. pour la mort ? La gravité dont s'empreint alors l'âme de celui qui pense et sent profondément, l'élève bien au-dessus du ridicule vulgaire; et la vision grotesque des premières malhabiletés s'évanouit, devant la simplicité de la vie conjugale commencée, dans ses intimes détails, que .seuls jugent vulgaires ceux-là qui ont le cœur vulgaire.
Elle se dévêtit, enfermée dans la chambre à côté, puis re\int, pâle dans son blanc vêtement de nuit; elle tremblait, mais en même temps elle souriait. Je la pris et dis :
— "Veux-tu m'aimer?
Elle répondit :
— Oui.
Nous nous couchâmes ; le feu pétilla nlus clair, les candélabres du miroir réverbérèrent leurs clartés de fête; les draps fleuraient la verveine, et la vierge embaumait l'exquise minute d'un doux parfum de chair.
Bravement, simplement, elle s"al)andonna dans la clarté joyeuse.
Etouff'ant un long cri, elle mordit seulement ses lèvres rouges, puis sourit à sa première douleur ; son beau corps étonné pal-
pita, à ra])pel de nos cœurs, et volontairement se meurtrit et s'unit à ma chair, jusqu'au plus profond de l'être.
Ce n'est pas la vaine joie du souvenir qui me dicte ces phrases, mais la plus amère, la plus atroce sensation : celle du néant des désirs humains. Si peu, cette étreinte saignante, et c'était un monde. Si peu, vingt ans d'éducation et de surveillance avaient l)rotégé cette défloration subite. Si peu. cependant c'est l'appât suprême qui marie l'homme et la femme. Si peu. c'était irrémédiable, appartenait au passé ; et fugitive, SI trompeuse, cette unique seconde ne reviendrait pas, Si ])eu : et t(-ute caresse ne serait plus qu'imitation et toute parole que redite , toute notre vie à vivre pendant des années sans terme se leva devant moi, et une tristesse me fit morne à rnourir.
Elle aussi, eut-elle, à ce moment, l'intuition d'un désastre, et que maintenant notre union était irrévocable; craignit-elle l'avenir, et de ne m'aimer plus quelque jour ; pressentit-elle les entraînements néfastes et le risfiue du châtiment meurtrier? Je ne sais, car mes propres pensées étaient obscures et singulières ; mais se cachant la tête dans mes bras, elle pleura.
Je ne com[)ris point qu'elle se livrait à moi. me demandant contre l'avenir, contre le mai. contre elle-même, protection; ou neutêtre déjà cette responsabilité me pesait-elle, et cette tête d'enfant éplorée dans ses cheveux était lourde à ma poitrine : car égoïste je murmurai, comme par convenance :
— Pourquoi donc pleurez-vous?
— - C'est de joie.!
Elle était sincère, je le sais; j'eus un remords et lui jurai mille bonheurs. A ce moment précis me vint le souvenir de Judith, dont j'avais appris le mariage avec un riche vieillard, diplomate à l'étranger. La comparaison de sa situation et de la mienne me fit me réjouir d'une joie mauvaise, et je la congédiai ironiquement dans le passé : elle me paraissait trop loin, et entre nous la rupture trop complète.
Nous ne pouvons savoir notre destin, mais nous devrions prendre plus garde au surgissement ('es souvenirs condamnés : ne sont ils pas comme les mailles mystérieuses
I lO
La Confession posthume
qui lient les événements du passé aux fatalités de l'avenir?
Deux lèvres chaudes brûlèrent U's miennes, un corps souple et charmant plia dans mes bras ; ^àlors un besoin de tendresse me prit et me garda seul : Clarre et moi nous nous aimâmes. Mais une honte étrange ne me quitta point, car je traitais ma femme comme si elle n'eût été qu'une femme, et au matin, quand les bougies expirèrent dans une odeur de cire, j'eus l'impudeur, dont je rougis, comme d'un acte vil, de lever les draps sur elle, malgré elle, ■ — et de la contempler en silence^ longtemps, lui laissant la secrète injure d'une admiration banale : celle d'un imbécile satisfait de la courtisane ou'il a mise dans son lit...
Cependant, il y a dans la sincérité des situations, une force qui entraîne les nlus rebelles; et n'étant point hostile, mais seulement inquiet, malheureux de mes doutes, mécontent de ma faiblesse de volonté, honteux de l'égoïsme qui me faisait ramener tout à moi, — égoïsme exagéré par l'habitude de m'analyser, par le développement anormal de mes songeries, — je me laissai, au bout de quelques jours, aller au charme simple de Claire.
Nous passâmes rAx mois de tendres.ses charnelles, exclusivement charnelles, mais assez jeunes, assez joyeuses, pour qu'elles s'empreignissent d'un vague idéal. Ce fut une épo<jue d'amollissement langoureux, de baisers passionnés, d'étreintes violentes, qui me laissa presque calme, sur les inévitables déceptions premières d'un lendemaindenoces.
Nos caractères étaient dissemblables, et portés au heurt. Rien d'intellectuel ne serait commun entre ma femme et moi, séparés sur nos intérêts même. Non qu'assez riche pour deux, je m'irritasse du manque de parole de M. Vial à ses engagements de dot; mais que ma femme trouvât la chose simple et louable, ne sentît point que manquer à tout devoir est mal. cela me peina. Mais tant que m'étourdit l'opium de ses caresses, je ne voulus rien voir, profitant de l'heure, laissant venir l'avenir, je baisais ses épaules et .ses genoux.
Etrange créature, organisée pour le plai-
sir. luxurieu.se et jalouse, tendre et irritable! Avec ardeur, pour que notre joie ne se ralentît point, et plus tard pour la galvaniser, elle se jeta à tout ce qui pim.ente, exaspère, complique le désir; elle s'y montra courtisane si ingénue, qu'elle étouffa en moi le sens moral, et m'épargna la honte des initiations; car on eût dit, .sevrée qu'elle était de bourgeoises jjudeurs, qu'une intuition étrange et qu'on ne pouvait dire perverse, tant elle était naïve, la dressait et l'assouplissait, .seule, aux labeurs des plus savantes voluptés.
Jamais je ne vis femme aussi dépourvue de contrainte provinciale, ni à qui il coûtât moins de se déjiouiller nue, et de marcher, blanche, cheveux flottants ju.squ'aux jarrets; ni qui .se cachât moins dans l'intimité du jour et de la nuit : adoratrice ingénue du principe mâle, comme les femmes antiques, qui suspendaient à leur col un phallus d'or, et comme celles de l'Inde prosternées deva.nt le lingam, sans le savoir, elle les imitait ; et sa dévotion païenne était à la fois comique, imprévue et touchante.
Et cependant Claire n'était pas impure!
Lui avais-je révélé les extrêmes secrets, ou les avait-elle pressentis? Je le crus, afin d'étouffer mes remords et la voix qui me criait : lâche! d'avoir fait une maîtresse de ma femme. Avec tout autre, elle eût été ainsi, pensai-je ; savais-je si c'était là un cas isolé? et si toute amante, serrée entre des bras jeunes et forts, ne .se livre aussi voluptueusement? Il n'importe! Quelque aigu remords parfois me pénétrait, et l'idée que j'aurais été, si le de.stin nous y amenait, l'artisan de mes propres malheurs, me faisait sombre, en dépit de toute philosophie sceptique. Et la lassitude vint, de ma part. La possession continuelle de ces formes si belles me blasa. Ses douces chairs restèrent dédaignées. Elle le sentit, voulut me ressaisir, et inintelligente, ne put, l'infortunée, que s'offrir plus, sans comprendre que ma fatigue aboutirait à l'énervement, au dégoût, à la haine.
Je m'en tins à l'indifférence. Et brusquement, le bonheur cessa entre nous deux. Elle se referma en elle-même, languit, toujours douce, souhaitant désespérément un enfant, qui ne vint pas.
La Confession posthume
Six ans passèrent.
Ma nièrr ino'iint. ri ma femme s'afflif^ea. juste autaiU que L' réelamaient les convenances. L'automne d'après, son père fut emporté par une pleurésie; trempé de sueur, en chasse, il s'élail jeté da,ns un marais : on l'en tira, raidi de froid — en quelques jours, il mourait.
Si nous avions été des esi)rits bas. nous no'.is serions réjouis, ces deux héritages nous faisant riches. Ma femme v gngna plus d'orgueil ; son père n'ayant point tenu sa parole, elle m'avait dû son état ; mais avantagée maintenant par cette mort, elle ne me devait plus rien.
Allii (]u'elle n'eût point de rei)rO'eh?s à me faire, je l'invitai à recevoir et à entretenir des relations agréables. A côté des plus vieux amis de ma mère, le président de l'Herminy et le docteur Rollin, toute une société nous rechercha, celle des châteaux voisins, où de jeunes Parisiennes, lasses des fatigues de leur hiver, passaient l'été.
Claire oublia le chagrin de n'avo'r point d'enfant, et consolée de mon indifférence secrète, qui n'interrompit point notre vie conjugale, et la desserra seulement, elle fut la plus gaie et la plus alerte châtelaine des environs, apprit à monter à cheval, à accompagner les chasses, et s'en tira bien. Elle était fort courtisée, mais je ne la .soupçonnai jamais, parce que je la tenais pour franche, et 'que j'étais resté assez son ami, pour compter qu'elle .se fierait à moi, au cas d'un péril.
Je vivais, enfermé depuis longtemps parmi des livres; je m'étais attaché à un grand travail historique qui absorbait toute mon attention; je laissais ma femme libre de son côté, me contentant de paraître aux dîners. Tout le mois de septembre, je chassais, et par détente de l'effort cérébral où m'absorbait mon étude, je me livrais à la vie de contemplation qui m'était si douce; j'aimais., accompagné de mes chiens, à me perdre dans les bois et les champs, à contempler des horizons inconnus, à découvrir dans un ravon de soleil, entre deux collines, des villages dont je ne savais pas le nom, et à voir paître les bœufs, glaner les moissonneurs, voler les alouettes. Les bruits insaisissables dont '■e
comijose le silence de la nature, je m'efforçais de les i)ercevoir et de leur donner un nom, parfois c'était l'agonie d'un angélus
Devant dks kuissealx iaisanï cascade, je restais des heures.
ou le frémissement lointain des hautes futaies. Devant des ruisseaux faisant cascade sv.r de grosses pierres, écumant à gros bouil-
La Confession posthume
Ions, s"t-])an(l;int là en najjjn^s claires, je restais des hfures. rêvant; rarement je tirais un coup de fusil, mon carnier était toujours vide, et quand je rentrais, souvent, moii arme n'était pas encore déchargée.
Parmi les relations de Claire, une seule me déplaisait; une antipathie est presque toujours un avertis.sement.
C'était un blond, blême et fade dandv nommé Hauriette; il avait des afféteries de vieille femme, parlait du bout des dents en syllabes traînantes, faisait de jjetits gestes effarouchés, s'excusait toujours avec une nonchalance poseuse qui appelait un coup de pied quelque part. Anglomane renforcé, résidant six mois à Londres et six mois à Paris, fort stupide, sous le vernis qui le couvrait, ce n'était pas même un viveur ; il n'eût point su non i)lus gagner sa vie honorablement ; fils bâtard d'un député, il simulait une grande noblesse de sentiments, mêlée à une impertinence de bon goût. Il n'eût oas supporté une fatigue d'homme, il craignait le cheval et geignait à la chasse. Mais rester au salon était son a,ffaire, s'y tenir à cloche-pied, jouer d'un doigt sur le piano, dire des riens de l'air le plus superflu, voilà à quoi il excellait.
Il semblait fort apprécier Claire. Je fis part de mes observations à celle-ci, elle rougit, me regarda, se mit à rire, abondant dans mon sens, et j^arodiant si comiquement Hauriette, que je ne revins plus sur ce sujet ; je n'y avais d'ailleurs point fait allusion par jalousie, mais parce qu'il me semblait de simple convenance que ce monsieur n'affichât point ridiculement ma femme.
D'autant, ce que je n'ajoutai pas, que différents symptômes et son intimité équivoque avec un de ses amis, m'avaient donné à réfléchir sur son compte.
Cet ami se nommait Harry Grass ; Anglais pur sang, il avait la force brutale d'un taureau, des mains velues, et de la bestialité dans sa large mâchoire. Fort riche, il voyageait sa vie durant, et faisait son premier séjour en France. Hauriette nous l'avait présenté.
Le vice le plus apparent de sir Harry était une ivrognerie superbe, qu'il n'ai diquait même point en France, parmi des relations polies et raffinées. Et tel soir qu'il
devait dîner dans un château voisin, je m'en souviens bien, son valet de chambre vint gravement annoncer que son maître était complètement hors d'état de sortir fie la voiture, parce qu'il était « ivre-mort ». Ces mœurs, ignobles chez nous, et qui parais.sent toutes simples en Angleterre. n'emj)échaient pas Harry Grass d'être bien accueilli.
Dejjuis quelques mois, j'avais la révélation soudaine de l'abîme qui séparait ma femme et moi: et à nous sentir ainsi étrangers l'un à l'autre, je m'étonnais d'avoir cru un instant, grâce au mirage de la passion physique, qu'il en serait autrement. Mais, me demandai-je. l'union, la comnréhension complète seront-elles jamais possibles entre deux êtres aussi opposés? L'influence d'un être sur un être, l'assimilation d'un esprit à un autre esprit, ne s'expliqueraient-elles ]jas mieux entre gens du même .sexe, comme la trop intime amitié d' Harry Grass et de Hauriette semblait m'en donner un exemple ? A ce moment je reçus une lettre anonvme.
Elle était claire et précise; je me serais reproché qu'elle influât sur ma vie, et véridique ou fausse, je la reniai en la brûlant sur-le-champ. Si qveîque angoisse isecrète me tortura, du moins elle ne parut pas. et je montrai- à ma femme le même visage de confiance calme. Si l'on s'étonne, je dirai qu'avant mon mariage, plus d'une lettre anon\ me me parvint ; je sus qu'elles étaient l'œuvre de telle ou telle per.sonne de la ville; connaissant assez la lâcheté des mœurs provinciales, je ne fut point surpris de cette nouvelle dénonciation.
Cependant, un instinct m'avertit qu'elle n'était point « semblable aux autres ». qu'elle ne venait pas des mêmes mains, et qu'une jalousie trompée l'avait dictée, d'une écriture d'homme, sur papier parfumé.
Je réfléchis pendant quelques jours, sans que ma \'ie ne changeât en rien. C'était vers le milieu d'octobre. Les fêtes s'étaient ralenties, beaucoup de nos voisins étaient partis.
Un prochain dîner devait rassembler une dernière fois le docteur Rollin, le président de l'Herminy, Hauriette et Harry Grass en partance pour l'Angleterre, et deux ou trois autres personnes. Trois jours auparavant, je partis pour la ( has;-e. me promettant de nas-
La Confession posthume
ser tout ce temps-là dehors, chez un ami; nous ferions des battues en forêt.
Mon hôte était absent; son régisseur me reçut à merveille, mit la maison à ma dis position; deux jours après je m'ennuyai, et pris le train pour rentrer à V... ; de là en une heure je serais au château.
J'avais fort réfléchi pendant ces deux jours; non que je me préoccupasse outre
])oirs. et tellement borné ma vie volontairement, que je ne me reconnaissais point d'autre droit quecn?! ui ( le remontrance et de con.seil .
Il y a, d faut que je le déclare, toujours eu chez moi un respect excessif et presque ridicule, de la liberté d'autrui.
Jamais, par exemple, je ne me suis cru autorisé à faire à mes amis un reproche, à l'^^ur donner même un avis, à moins qu'il."
Ckairk iomba.
lEMISE DEVINT KOUOE..
mesure, au cas où ma femme me tromperait réellement, du préjugé vulgaire qui ridiculise le mari, eu même temps qu'il le déshonore. J'étais décidé à fermer les yeux, à moins que force ne me fut de les ouvrir : en ce cas, une explication droite avec Claire sauvegarderait notre propre dignité.
Certes, si j'eusse été amoureux fou. la jalousie m'eût torturé et le sang me fût mouté furieux au visage, en m'imposant des envies de meurtre. Mais Claire m'était indifférente, et tant de choses avec elle partageaient maintenant mon indifférence, j'avais si complètement abdiqué, renoncé à tant des-
ne nie 1 eussent instamment demandé. D'aucuns taxeront cela chez moi d'égoïsme ; je crois plutôt que c'est le sentiment poussé très loin, du respect de l'orgueil et de la dignité humaine.
Certes, époux au .sens intellectuel de Claire, ie me fusse considéré comme son maître, je l'eusse dirigée, refrénée, dans .son intérêt ; mais, dans les termes d'incompréhension polie, et affectueuse même, où nous étions, je ne crus pou\(iir rien me permettre vis-à-vis d'elle. X "est-elle pas libre? me disais-je; d'ailleurs il me répugnait, pour ces mêmes motifs, de faire l'espioii et le gen-
La Confession posthume
darme; sau])çonner n'ctait i)as mon fait ; un besoin de loyauté, une conscience assez assurée en moi. des devoirs sociaux, m'empêchaient de croire qu'elle fît mal et fût coupable d'autre chose que de légèreté.
assez grande tran-
C'est donc avec uns quillité, et en tout cas sans aucune défiance, que je revins à la maison.
Il était trois heures de l'après-midi. Le parc était roux, les feuilles sèches criaient sous mes pieds ; j'avais mon fusil à l'épaule, et arrivé sous la fenêtre de ma femme — elle était à un entresol peu haut — je vis les rideaux tirés, entre lesquels filtrait de la lumière, comme si Claire était souffrante et au lit.
Inquiet, je montai sans m'arrêter et en quelques sauts, à sa chambre, oii je frappai en même temps que je tournai le loquet qui résista.
— Claire, fis-je à mi-vo'.x, c'est moi. êtes-vous souffrante ?
Un silence, puis le bruit de deux talons sur le parquet, un effarement, des meubles bousculés, des voix qui chuchotent, et à moi. stupide. la révélation imprévue de l'adultère.
— Ouvrez ! criai-je en secouant frénétiquement la porte, et d'un mouvement invincible; sans penser, j'amenai à moi ma carabine.
J'entends le même bruit i)lus fort, luiis des supplications, puis une fenêtre qui s'ouvre; et la porte cède: embrasser d'un coup d'oeil la chambre ravagée, me ruer à la fenêtre, voir un homme qui fuit, épauler et le tenir, une, deux, quatre, sept, dix, treize, quinze secondes au bout de mon fusil^. ce ne fut qu'un instant.
L'homme .se sauvait à toutes jamlies, droit devant lui. je p<juvais le tuer, et par stupeur, je ne tirai pas, je vis qu'il allait rlisparaître. je ne tirai pas, il disparut, ie ne tirai pas. Irrésolution affreuse; ma volonté à cet instant se résolvait en angoisse: quel
Je baissai la tète affirmativement et sanglotai.
parti prendre ? et dix secondes encore je restai à viser, dans le vide, n'osant me retourner vers ma femme, sentant que je devais faire à tout prix quelque chose, mais quoi? Il fallait agir, et j'étais assailli par un tumulte de pensées, de raisonnements, de sensations: qu'est-ce (jue j'éprouvais? De la haine, pas même. De la jalousie? pas assez pour la tuer. De l'indifférence? je ne sais, mais j'avais le sentiment d'une chose horrible, le ridicule. J'étais pito\-able. n'ayant pas tiré. A elle, qu'allais-je dire, comment la regarder? II me fallut un effort de courage héroïque, pour me retourner seulement : je le fis d'un mouvement brusque.
En chemise, elle était debout effarée, avec des yeux de folle et d'inconsciente, élargis dans la cire du visage ; sa bouche s'ouvrait, ses dents claquaient, ses seins sautaient,
La Confession posthume
ÏI3
toute une \ie effarée battait en elle avec épouvante. Je tenais mon fusil en face de sa poitrine, mon doigt sur la détente : oh ! que faire ! si le plancher pouvait crouler, la maison nous écraser ! Rien ne bougea, le silence était épouvantable, la bougie allumée fondait dans Tair glacé ; je revois tout, un chapeau d'homme à terre, des jupons, une chaise en l'air, ma femme, roide comme une somnambule, et moi, planté comme un imbécile; le temps s'écoule, et fatalement, je vais commettre un crime ; si elle avait parlé, pleuré, elle était sauvée, je la haïssais si peu; mais la peur du ridicule me rendit féroce, mon rôle de mari civilisé était absurde, j'étais grotesque : elle devait le penser, elle allait le dire, c'était intolérable! plutôt la tuer, mais le courage m'en manquait ; ce fut mon doigt, involontaire et crispé, qui je ne sais pourquoi pressa la détente : un couii de tonnerre ! Claire tomba, sa chemise devint rouge.
Ce qui sui\it, hélas ! n'est point confus dans ma mémoire : ce sont mes souvenirs les plus implacables, et ils se détachent sur le passé avec une sanglante netteté.
D'abord des pas. du bruit, un roulement de voiture qui s'arrête, des domestiques qui montent ; une servante s'enfuit, poussant des lamentations, le docteur Rollin se précipite dans la chambre, suivi du président. Ils me contemplent, de quel regard effrayé et stupide ! On couche sur le lit la victime, le médecin se penche sur elle.
Le président m'emmène, et dans la chambre à côté, c'est entre nous deux un horrible silence.
Je ne veux pas me disculper, la chose est faite, toute ma volonté fond comme de la neige, et j'éclate en sanglots pressés, hoquetants, fous. Le président de l'Herminv me regarde toujours, d'un œil vitreux et triste, avec pitié ; à la fin. il met la main sur mon coude et dit tout bas :
— Nous avons rencontré Harry Grass, il courait nu-tête vers la gare. C'était lui, n'est-ce pas?...
Je baissai la tête affirmativement et sanglotai :
. — Mortel je l'ai tuée, morte!
Il hocha la tête et ne trouva nue ces mots :
■ - C'est un grand malheur.
Alors un voile funèbre s'abaissa sur mes yeux, et je pleurai amèrement, longuement.
Le médecin entra et dit au jjrésident :
— Elle vit!
Je tressaillis comme galvanisé, et m'élrnçant sur le docteur Rollin, je lui l)royai les mains.
— Elle vit !... elle vivra, n'est-ce pas?
— Non ! — et ayant échangé un regard a\ec le président, — il ajouta :
— Voulez-vous la voir?
Un tremblement nerveux me fit claquer des dents, et grelottant, comme si je .sortais d'un bain glacé, sans parler, je suivis les deux vieillards.
Claire vivait, les draps étaient maculés de sang, sa gorge était pleine de sang, ses bras étaient couverts de sang. Ah ! boucher, abominable brute ! Sa figure était convulsée par une atroce souffrance, telle que des larmes très grosses lui coulaient, sans s'arrêter, deux à deux, jusqu'à la bouche. Elle me vit, de ses yeux humides et comme couverts d'un brouillard, et à ma grande stupeur, ne marqua point d'effroi ; elle sourit en pleurant plus fort, seulement.
Je m'abattis au pied du lit, sanglotant. Cette blessure était horrible, le sein droit n'était qu'une plaie, on en avait retiré des parcelles de linge et des esquilles d'os. Elle avait un souffle court et faisait effort pour parler. Je regardai les lèvres, elle murmura :
— Pardon.
Un soufflet ne m'eût pas frappé plus brutalement ; à moi, qui stupidement venais de l'assassiner, elle disait, elle répéta encore avec la peur d'un refus :
— Pardoin !
Je saisis sa main, qui mettait sur les draps des doigts de sang, et la baisai, la baisai vingt fois. Hélas! à ses yeux, j'étais le juste châtiment, j'étais le droit outragé, j'étais... Ah! dérision.
Elle perdit connaissance. On m't'carta.
J'obtins de rester dans un coin ; je relevai la chaise renversée, et je m'assis près du chapeau d'Henry Grass, les pieds dans des jupons.
Elle rouvrit les yeux au bout d'un ^part
ii6
La Confession posthume
(riicuR'. On la .sniuiiit a\er des cordiaux ])iiissants; on la jiansa. re qui lui arracha dt-s cris (k- diuilcur si ]jerç\nts. que le di'sespoir tardif me vint que nous n'ayons point eu d'enfants. Ces frêles petits êtres nous auraient rivés, il n'y eût ))as eu de jjlace entre elle et moi pour un autre; mais n'était ce plus possible? Sans doute tout cela était un songe, un cauchemar. X 'était-ce pas des cris d'enfantement qu'elle poussait? oui, jiotre amour germé allait naître en une chair nouvelle; on me frappa l'épaule, le rêve s'enfuit.
Elle vous ])ar[e !
On avait allumé les lampes, la nuit était noire. Il \- avait heaucou]) moins de sang sur les draps, .ses yeux étaient secs, fiévreux; elle souriait avec une expression fixe et comme roidie.
Je m'agenouillai de nouveau ; elle me regarda en silence, un temps, et personne ne bougea dans la chambre, où ne se tenaient plus que le médecin, le président et une vieille .servante ; le battement sec de la pendule retentit un instant, Claire Fécouta avec inquiétude, le président arrêta le balancier; elle alors prononça d'une voix indéfinissable :
— Je ne l'aimais pas. Il m'a ])rise. j'ai été lâche. Mais je ne l'aimais ])as. Tu as bien fait de me tirer dessus. Je t'aime.
Un instant après, avec angoisse :
— Tu m'as pardonné, n'est-ce pas ? i)our de bon ! Jure le ; vois-tu. c'est très bien comme cela, je me sens forte, cela me fait encore un peu mal. mais je vais guérir, alors nous serons heureux.
Un sa.nglot répondit dans la chambre, et un soupir étouffé, quelqu'un toussa.
Ce navrant espoir qu'elle allait vivre, je l'accueillis, j'en jure Dieu, avec une ferveur de désir et une ivresse de joie ; un si terrible revers secouerait mon apathie et ferait de moi un homme; oui, tout était oublié : elle avait un amant, c'était ma faute; pardon mutuel ! elle all;it vivre et nous serions heureux.
Sa vo'x baissa :
• — Nous quitterons cette maison, elle est
Irislf. Oh! nous n'irons ])as en Angleterre, unis en Italie, si tu le \('ux. ou à Alger, nous nous aimerons, dis? tu ne me délaisseras plus, je serai si belle, on ne verra pas la marque de la blessure seulement. Ah ! comme tu es brave et que je t'aime; tu as bien fait de tirer sur moi. c'est que j'étais folle, saistu... Je crois que je le suis encore un peu, mais c'est d'amour... pour toi ! Tu veux bien, n'est-ce pas? le sang lave tout d'ailleurs. A présent, tu peux bien m'aimer ; viens, mon ange, viens plus près, sens l'odeur que tu aimes, viens, viens donc 1 ah!...
Et se cachant la figure a\ec un cri épou vantable :
— Chas.se-la, chas.se la ^■ieille! la vieille! derrière, il y a la mort, je ne veux pas qu'elle me prenne, je ne veux pas mourir... Oh! oh! oh! mon Dieu... si jeune, si jolie... si jeune! si jolie!...
Ce furent ses avant-dernières paroles, sa fièvre tomba, le délire cessa un instant, et la nuit, l'horrible nuit avança, seconde par seconde, minute \)a.i minute, heure par heure Claire s'assoupit. Le prêtre vint, qui l'administra ; puis rien, rien qu'un râle long et lent dans la chambre. Par moments, j'espérais ; il y eut un bruit, les draps se froissèrent, la moribonde me regarda, et écartant les mains avec une horreur tragique, elle dit dans une abominable grimace de dégoût :
— Vois-tu, ce n'est pas la Mort!... Ce... sont... les... vers ! ! !
Presque aussitôt son .souffle s'accéléra, puis se ralentit, devint insensible.
Ses doigts commencèrent à griffer les drai)S. d'un geste mécanique et douloureux, comme si elle voulait se raccrocher quand même à la santé, à l'espérance, au bonheur.
Sa figure, blanche comme la cire, avait l'exjjression ordinaire de la Claire d'autrefois. Xos cinq ans de vie avaient passé comme une heure. Oh! l'atroce grattement de ses ongles sur les draps.
Elle souriait, de ce .sourire de volupté inconsciente qui accompagna sa vie et sa mort. Avec elle, il me semblait que tout de moi s'en allait : que faire, que devenir?
Ses doigts s'arrêtèrent, elle était morte.
Il faut que l'homme soit pétri d'une singulière boue, et que son âme recèle d'infinies bcxssesses, pour que le suicide ne lui apparaisse, comme soulagement immédiat d'une douleur intolérable, qu'à certaines heures, et non à celles, plus légitimes, où le remords l'alourdit, et où une lâcheté démesurée le cuide, veule, morne et blasé, par les petits chemins de la vie. comme un coupable qui ne veut pas être vu.
Quelques années plus tôt, parce qu'un^^ jeune fille refusa ma main, le dépit et la fu-' reur d'un amour de tête me mirent presque le pistolet en main. Et Claire morte, toute joie de vivre abolie, écrasé de spleen, dégoûté de moi-même, je ne songeai [)as à mourir.
Pourquoi cette contradiction : celle-ci perdue, tout l'avenir s'offrait à moi. Celle-là morte, que pouvais-je devenir? Je ne faisais déjà plus que supporter le poids des années, qu'allais-je donc faire?
Je vécus.
Bien plus, lorsque les heures intolérables des cérémonies funèbres, puis de l'instruction légale, de ma comparution en Cour
d'assises, et de mon acquittement immédiat, furent écoulées, j'éprouvai — stupeur étrange — non seulement un soulagement inexprimable, mais un oubli plus prompt du passé que je n'aurais cru : il me sembla nue mes poumons s'enflaient à une vie nouvelle, que le poids de la province n'allait nlus m'étreindre et m 'étouffer, que mon abdication avait été absurde, depuis la première heure, jusqu'au dénoûment ; qu'à trente-huit ans, j'étais jeune, fort, et que. puisque je ne me tuais (nulle envie ne m'en prit!) il me fallait me colleter avec l'action, et vivre enfin.
Une vitalité inattendue afflua à mon cer-. veau, des idées supportables me vinrent, et un oubli assez profond de ma femme tuée stupidement. d'Harry Grass en fuite, de Hauriette. le dénonciateur, qui depuis mit le détroit entre nous deux.
Ce qui me coûtait était la triste célébrité de mon nom. dans les journaux : ma sincère douleur après i'attentat m'avait concilié toutes les sympathies des jurés, les dépositions du docteur et du jjrésident de l'Herminy m'avaient fait acquitter aux ap-
ii8
La Confession posthume
plaiuli.s.semi,'nts de l'auditoire. Un rire nerveux me secouait la gorge, fjuand je ])ensais à cela; applaudi! moi, ])laint et acquitté, moi ! O infaillibilité des jugements humains !
Si je leur avais dit, à ces jurés, que je n'avais pas tué ma femme par colère., jalousie, vengeance, amour; mais simijlement parce que le silence me pesait, et que je me sentais « ridicule » dans mon effarement?... auraient-ils compris? non.
Je me jetai, sitôt libre, et mes affaires en règle, dans le premier train pour Paris.
J'allai souper au cabaret, non pour le ])laisir vulgaire de m'étourdir, mais encore fallait-il bien dîner quelque part.
Je m'attablai et commandai le menu, quand un Ijel homme, accompagnant deux femmes, entra, moustache retroussée, et dit au garçon :
— Le 7, .n'est-ce pas?
Je reconnus d'Espérabert. Il me regarda, puis passa. Deux minutes après, il redescendit, se croisa avec le maître d'hôtel qui lui remit une dépêche. Il la lut et marmotta :
— L'imbécile! qu'est-ce <iu'il veut que je fasse avec ses deux femmes?
Et il m'observa, assez longuement, comme s'il ne me reconnaissait pas, d'un regard qui cherchait et qui peu à peu s'éclairait au souvenir. Il sourit, puis me tourna le dos, craignant d'être indiscret.
— D'Espérabert! appelalje à mi-voix, vous ne me remettez donc pas?
— Pardonnez-moi! et il me seira vigoureusement la main, la bouche ouverte pour parler, puis il la referma, gêné, craignant de me faire du chagrin.
— Et votre livre, a-t-il paru>
— Oui, non, je fais toujours du journalisme ; la dépêche sautait dans sa main avec distraction.
— "Vous attendiez quelqu'un?
• — Bah, c'est inepte ! murmura-t-il.
— Invitez-moi !
— Ah! fît d'Espérabert, et son étonnement d'une seconde fit place à un empressement aimable de Parisien sceptique :
— Oui, répliquai-je, nous causerons mieux là-haut, et ces dames ne me font pas peur.
Nous montâmes, on mf présenta sous un nom quelconque.
Ces deux filles étai<'nt belles, d'Espérabert attendit 'jue ma symi)athie se fixât : ce fut sur une rousse au teint de camélia, ses yeux étaient vert glauque, ses lèvres peintes, ses cheveux d'un or fauve et métallique. Elle était froide et silencieuse. D'Espéral^ert souriait à une femme, aux cheveux et aux veux . noir de jais, à la peau de gitane, aux souples membres ondulant.s.
L'hôte attendu par lui étant un maître romancier, très tenu par sa femme, et qui la trompait comme un vieux gamin, les deux filles choisies l'étaient parmi les moins .soties ; elles ne bâillèrent pas et. bonnes camarades au contraire, rirent aux propos du journaliste; mon entrain fut aussi apprécié, car je ne sais quelle verve nerveuse, quelle surexcitation maladive me soulevaient hors de moi-même : une chaleur brûlante me tenaillait le front; et il bouillonnait dans mon cerveau : mes idées, mes sensations, mes rêves, se pressaient, s'entrelaçaient, tournoyaient, avec la rapidité des courroies de transmission, dans une usine à vapeur. D'Espérabert, malgré son air d'indifférence tout parisien, parut une ou deux fois suri^ris, puis détourna immédiatement les yeux.
La créature qui se tenait près de moi. et dont le visage blanc était mat comme celui d'une statue, me souriait aussi, faiblement, avec tendresse.
— Et Aliel, demandai-je?
— On le trouve tous les soirs dans une brasserie, tout au haut de Montmartre, il a eu un drame en vers, joué à grand' peine; c'était fort beau, on a sifflé.
— Et vous?
— Oh moi ! Et il eut le geste d'un homme qui sait à quoi s'en tenir sur son compte; moi, vous me le rappelez, j'ai été à la m.er, chez des pêcheurs, écrire un livre, il est fait, je le crois beau. Au retour, une passion m'a pris, et pour y subvenir, je me suis rejeté dans le journalisme; je suis célèbre, auiourd'hui. je gagne ce que je veux; mais, vovezvous, si je consens à éremter n'importe nui, à faire toutes les basses cuisines pour avoir de l'or, il y a une chose à laquelle je ne me ravalerai pas: c'est à imprimer mon livre —
La Confession posthume
je le juge beau, je vous le dis, c'est ma fierté et mon orgueil; mais j"ai passé l'heure de pureté et d'estime de moi-même où je pouvais le jjublier. Aujourd'hui ce serait une prostitution : (juand je serai mort, je ne dis pas, et l'on dira avec étonnement : « Tiens, et- chcnapan-là avait presque du génie!... »
Et pour cacher son intime désespoir, qu il
d'un fou et l'entêtement d'un homme ivre. Elle se laissa embrasser longuement: nos yeux s'étant rencontrés fixement, nos regards y plongèrent tout au fond, comme pour se connaître et s'aimer, puis ils remontèrent, et froids, n'accusèrent rien que le hasard des circonstanciés. <'t l'indifférence de nos cœurs... Alors, blasé avant l'épreuve, je répudiai l'avilissante étreinte et m'éloignai.
Je cûwus, sei.o\ les paroles de Flaubert, « la mélancolie des paquebots.
ne m'avait sans doute montré qu'au double titre d'ami et de provincial, il embrassa dans le cou sa voisine.
La mienne me regarda de ses yeux vert de mer, et me tendit les lèvres en se penchant doucement: mon corps tressaillit, ce qui restait en moi de pudeur fondit.
— A boire! dit d'Espérabert, en redevenant joveux, et il versa de haut le Champagne dans nos coupes. A la fin de la soirée, nous étions gris, volontairement • tandis nue le verrou tiré, lui et sa compagne h la fenêtre fumaient des cigarettes, j'attirai sur le canapé la fille rousse.
— Non, non, disait-elle en se débattant.
— Si, si, répétais-je, avec la lucidité
Nos amis se retournèrent, j'éclatai en sanglots.
Je pleurai comme un niais, comme un enfant, intimidé par les regards surpris de d'Espérabert. sympathiques de la brune, fielleux et traîtres, que me distillait, par ses \eux verdâtres, ma maîtresse d'une seconde. On se quitta, et je dis à d'Espérabert, avec une fièvre et un sourire forcé :
Je croyais que nous causerions, excusez moi de mon silence.
— Comment donc! C'est tout simule!
dit-il. Vous reverra-t-on ?
— Peut-être! répondis-je.
Mais je ne le revis point et partis en voyage.
La Confession posthume
Je connus, selon les paroles fie l''laul:<'rf, « la mélancolie des i)a'|uel)ots. les froids réveils sous la tente, Fétourdisscment des pa\sages et des ruines^ l'amertume des sympathies interrompues. »
Ma sorte de fièvre cérébrale avait pris fin, j'eus conscience que cette surexcitation morbide m'aurait porté assez vite à une névrose aiguë, et peut-être à la folie. Ma nature assez équilibrée prit le dessus, et quand je fus las d'errer, je revins.
Plus (]ue jamais, la solitude me ])esait. Seul, je l'avais été de tout temps; seul à Pari-s, seul en province, seul encore de nouveau, non loin de la quarantaine. Qui donc m'avait compris? Qui avais-je aimé? Personne.
J'étais veuf depuis un an. Je logeais à l'hôtel comme un passager attardé; il m.e semblait qu'un appartement serait pour moi pénible à habiter et amer ci mes tristesses de veuf, car la crainte d'un acoquineme.nt vulgaire me préserva du mal d'aimer; dans mon cœur froid ne végétait plus qu'une illusion: le souvenir de Judith, repoussé comme une fleur d'automne.
Il m'était revenu, ce souvenir, — pou vait-il en être autrement? — il avait granfli, et il ne mourrait point, parce qu'il ne s'attachait pas à des idées bas.ses ou à une satisfaction charnelle, et que, plus haut et intellectuel, il parait une femme que jamais, même vierge, je ne désirai physiquement.
Mes années de province et Claire même (pauvre doux être!) me parurent un cauchemar pénible, une lacune dans la vie vraie, un amas d'heures noires: la vérité, c'était mon premier amour de tête pour Judith; c'était encore, la vérité, cette tardive reprise de sentiments vieillots et mélancoliques pour elle.
De jour en jour, elle m'apjiarut mieux, avec son charme mystérieux et ses .sourires d'énigme, attirante comme une chimère de vieil argent, tissée sur une éclatante étoffe.
Je rêvai à nouveau de ses ternes prunelles, de ses lèvres pâles et de sa robe sombre ; car pourquoi, seule d'entre ses compagnes, m'avait-elle de tout temps frappé? 'Valaitelle mieux que les autres? je ne savais, mais elle n'était pas comm-^ les autres. Derrière
ses regards, rju'v avait-il? rien — ou un monde. Pourquoi jnis un monde? La curiosité, la soif du nouveau, le besoin de rencontrer un être différent du commun des mortels, cela ne décelait-il pas une âme rare et une intelligence peu vulgaire? Cette préférence même, donnée à M. de Villennes, un vieillard, élu pour mari entre cent jeunes hommes, n'était-ce pas la marque d'un esprit mûr, plus soucieux de son dévelopjjement intellectuel que de l'étourdissement dans les volui)tés banales?
Chose bizarre, la Judith que jadis, sans vouloir en convenir, j'aimai d'une façon contradictoire et d'un désir .seulement mental, maintenant, par une « cristallisation » tardive, selon les paroles vraies de Stendhal, s'ennoblissait de mille qualités précieuses, et je lui faisais un mérite de tout.
C'est qu'une émotion vive et une erreur avaient été le point de départ de cette ]ihase nouvelle de mes sentiments, sans quoi ils paraîtraient illogiques. Mais, du reste, ils le furent.
Un soir, au théâtre, s'assit près de moi, accompagnée d'un vieux monsieurj une dame dont la res.semblance avec Judith me frappa d'une émotion si soudaine que mon cœur, endormi pendant sept ans, se réveilla avec une folle violence et battit à m'étouffer.
Que les ressemblances, souvent, sont exactes et cruelles : comment peuvent elles exister? Les types modèles de la face humaine sont-ils si rares, qu'ils ne puissent que se répéter et se multiplier en imitations serviles?
Car comment expliquer que deux êtres, nés peut-être à des milliers de lieues et sans origine commune, sans rieii dans leur état. leur famille, leur caractère, qui justifie cette bizarrerie du destin, se ressemblent cei)endant, et portent le même masque à travers la vie, au point de duper les spectateurs, et de stupéfier jusqu'aux victimes de cette étrangeté, si elles se rencontraient.
Très élégante, la dame qui était assise près de moi semblait n'être autre que Judith, seulement ses joues étaient pleines, ses veux plus vifs, comme à une jeune femme embellie par les chances de la maternité ; même U voix avait un timbre pareil,
Heures morbides, ou l ailp de i.a fouie frôlait mon front humide de sueur.
La Confession posthume
Par instants, un instinct ironique me soufflait : « C'est eile. que ne lui i)arles-tu? » et quand, au risque d'un esclandre, j'allais le faire : « Imbécile! » ricanait la raison. Non. ce n'était pas Judith, je le savais tro]j bien, mais si c'avait été elle?.. Et qu'y eûtil eu (!<" surprenant à cela?
Si alors, près fl'une inconnue, porteu.se d'une ressemblance et que le hasard amenait ici, je me sentais ivre et frémissant, qu'eussé-je donc éprouvé, près d'elle?... Judith ! je l'aimais donc? — certes, je l'aimais ! — puisque .si vite et brusquement, s'épanouissait mon âme pour un simple hasard, une image, un reflet !
J'ai horreur du fait divers et de l'aventure nue : dans un roman, l'intrigue et l'action sont ce qui m'intéresse le moins. Voilà pourquoi ceux qui cherchent ici des événements combinés avec art seront déçus. Je ne me suis attaché qu'à éclairer, autant que possible, mes sentiments pendant les deux sortes d'amour très différents, qui pesèrent sur ma vie et qui la ruinèrent, moins par euxmêmes, que parce que je fus sans volonté pour Ifs diriger, et que, trop occupé à les anaivser en moi, je les subis et j'en fus la victime.
Ma première entrevue, depuis si longtemps, avec Judith, ne fut donc pas le fait d'un coup de théâtre. Des amis communs lui manifestèrent mon désir de me pré.senter chez elle, et simplement, elle me fit engager à venir. Elle vivait retirée, veuve depuis quelques mois de M. de Villennes. Son père, après avoir occupé une haute situation politique, sénateur maintenant, distancé par les promoteurs d'idées nouvelles, était considéré comme arriéré et inutile; son crédit avait beaucoup baissé. Mon cousin Maxence jouait à la Bourse, redevenu garçon. Sa femme vivait maritalement avec un petit jeune homme qui semblait le frère aîné des enfants.
Je tins ces détails de d'Espérabert; et ce qui prouve bien que les choses n'existent point virtuellement et n'ont qu'une valeur de relation, c'est que si d'Espérabert, à qui je fis d'entières confidences, s'expliqua fort bien ma vie et mes malheurs de province, par contre, il ne partagea aucunement mon goût pour Judith.
Il l'avait vue dans divers salons, elle lui a\ait jjaru insignifiante et banale, en tout cas nullement faite pour inspirer la sympa thie ou le flésir. De par .son tempérament à lui, ajoutait-il même, c'était la dernière des femmes à laquelle il se fût attaché; elle lui eût plutôt inspiré une répulsion vague, s'il ne s'en était tenUj, surtout, à l'ijidifférence.
Il ne nia point San intelligence, sachant qu'elle s'était entremise plus d'une fois avec succès dans divers intérêts politiques ; - — « mais, concluait-il, si peu que je la connaisse, elle me procure l'effet désagréable que m'ont toujours causé les bas-bleus des lettres, de l'art ou de la politique, et puis cette impression physique que M""' de "Villennes se classe parmi les animaux à sang froid. Après tout, ce n'est qu'une idée, je ne la connais point; je la suppo.se seulement moins instruite que mal instruite, moins soucieuse du beau que curieuse du mal, perverse à froid, s'il faut le dire, et les bruits qui ont couru sur elle m'inclineraient à le croire. »
— Quels bruits? m'informai- je.
Ce n'était rien de précis; ces calomnies — quelle femme n'en a subies? — toutefois semblaient indiquer que Judith, au lieu d'accepter le bonheur tout à fait de l'adultère, avait cherché ses plaisirs, et commis, par curiosité d'âme, d'étranges erreurs. Mais ces bruits, en somme, n'avaient pas de fondement, et qui pouvait en faire la preuve?
— Personne, me dit d'Espérabert au bout de quelques jours, et cela seul serait, aux yeux de gens prévenus, une confirmation, car M""^ de Villennes, je le sais maintenant, n'a point d'amie : elle ne sera donc trahie que par elle-même, et je doute que l'envie lui en vienne.
Ce qui prouverait bien que mon regain pour Judith était tout d'imagination, c'est que je .serrai la main à mon confident avec effusion, au lieu de me froisser, et lui me dit avec un pressentiment sceptique :
— Pour vous obliger, je viens, je le vois bien, de sacrifier notre bonne camaraderie; ni vous ni M"'' de Villennes ne me pardonnerez d'avoir répondu selon ma conscience à vos questions.
Le lendemain, je montai en voiture et donnai l'adresse; c'était aux Ternes : je res-
La Confession posthume
sentais un CNtraonlinaire rmoi. Qu'allionsnous (lire? Qu'allions-nous penser! Imnossible que je fusse pour elle un étranj^er. après notre séparation extraordinaire, son refus dans l'ombre, et son raickssement de vierge seule, disant non à la pro])osition du mari, et peut-être oui aux baisers de l'amant.
Par moments, la voiture allait avec une lenteur extraordinaire, puis beaucoup trop vite. « Du calme! me répétai-je. Elle m'a fait dire qu'elle recevait tous les jours, elle m'attend, c'est certain, peut-elle douter que je ne vienne?
a Ah! murmurai-je avec transport : oui.
Ses yeux avaient u\ éclat fiévreux, il uéclamait a voix basse un poème nouveau.
je l'aime. — comme autrefois ; l'âge, ou'importe? Et quand elle va m'apparaître. je tremblerai ; que répondrai-je à .ses paroles lentes et d'un timbre sourd, à ses regards
t'nigmatiques? Elle a eu un mari, moi une femme; ce pa.s.sé révolu, et veufs tous deux, nous allons nous retrouver — t^ls qu'avant. » Tels qu'avant, était-ce possible? Cette illusion, je me l'affirmai cent fois, avec force ! Aveugle sur moi même, hélas ! ef si différent, que je le susse ou non, du passé que j'évoquais !...
Je pénétrai dans une villa, pris une allée, puis une autre. C'était par un temps froid, .sous un pâle ciel de décembre ; les arbres .se dressaient, noirs et secs, derrière le treillage de fer d'étroits jardins, les maisons s'espaçaient, de toute grandeur et de toutes formes ; il ne sortait aucun bruit de la villa déserte ; et tout ici, les allées vides se croisaient géométriquement, la tristesse des logis et des arbres, me donnait l'impression d'un cimetière muet et inconnu. 011 les cubes blancs de chaque demeure simulaient des caveaux et de hautes pierres tumulaires.
J'arrivai à une porte de métal sombre, et avant de pres.ser le timbre de la sonnette, je regardai, haussant les yeux ; un rideau se relevait, à la fenêtre du premier étage, sur un oblique espace noir, dans lequel s'estompait l'obscure clarté d'un visage et la couleur affaiblie d'une robe. Une figure se colla à la vitre — Judith ; — je la reconnus et elle me reconnut : ce ne fut qu'un instant, et sur le vitrage, le rideau, tiré par un invisible doigt, retomba.
A mon coup de sonnette, des pas crièrent sur le gravier et la porte s'ouvrit.
— Madame n'y est pas. me dit la servante, et avec une placidité indifférente, en
La Confession posthiimè
(lé[)it (le ma stupeur, elle répéta, en entendant mon nom. et ])rtci.sénient comme si cela me concernait ])ersonnellement :
— Madame n'y est i)as!
Je m'éloignai dès qu'elle eut refermé la j)orte, et à quelques mètres, fixai mes yeux sur la mystérieuse fenêtre. Je me fatiguai la \'ue à \-ouloir distinguer Judith, et une confusion mêlée de tristesse me tenait immobile, irrité, sentant quelle était là, attestée p.ir les imperceptibles tressaillements du rideau.
J'attendis quelque temps, je dispa rus, puis revins ; le rideau ne se releva pas. mais, même immobile, il me semblait vivant, et je ne comprenais pas pourquoi Judith, m'ayant assigné un rendez-vous officiel, se refusait à v paraître.
Fatigué, je remontai en voiture, assombri par cette villa-cimetière, qui me gardait, sous la pierre des murs,
sans que je pusse lui parler. Judith, comme une morte.
Je m'enfermai chez moi, la nuit tombait, et sans penser à faire allumer une lampe, dans un fauteuil, les yeux fixés sans voir sur les dernières braises du foyer, je m'enfonçai dans une grande mélancolie et un spleen plein de remords amers.
C'était mon malheur, que le visage d'une autre femme, pauvre Claire! m'apparût aux heures du soir, si j'étais triste ; et ce n'était
Si ELLIi \E DORT P4 UE MOI
pas en moi l'angoisse s|jectrale du cauchemar, mais l'oppression logique de l'idée fixe. Mes nerfs ne s'é))euraient ])as. mais une indicible douleur, une lassitude funèbre m'envahissaient : je déplorais ma vie et ma solitude m'était alors cruelle, jusqu'à me faire crier et me heurter le front contre les murailles. Heures mor bides, où l'aile de la folie frôlait mon front humide de sueur, et me pénétrait d'une indescriptible angois.se.
Aucune distraction ne m'était alors possible, ma volonté n'était de rien, l'ivresse même n'avait pu tuer ces suggestions noires, ni le sourire des étrangères, ni la lecture des chefs-d'œuvre :
seule, l'audition de musiques savantes et tristes, aux concerts du dimanche, soulageait ma conscience alourdie.
D'ailleurs, j'étais malade ; l'hérédité
E PE\SE-T-ELi.E paternelle s'était
affirmée en moi par de tardifs et brussymptômes, la maladie de cœur je souffrais, prolongeait ces heures
les oii je me méprisais et me ha'is-
ques dont cruel
Le lendemain, je gagnai tôt la chambre haute où dominant Paris, rue Lepic, Aliel tra\-adlait.
C'était une hideu.se mansarde d'hôtel garni, avec des lithographies couvertes de crasse, un lit défait ; la misère s'étalait là
La Confession posthu:
froidi-mt'nt, et il n'y a\ail point de feu dans la cheminée.
Aliel était assis deva.nt une table d'acajou boiteuse et mangée aux vers, il venait de se lever et gardait ses pieds nus dans des savates, un gilet de laine brunâtre enserrait ses maigres côtes, sa chemise ouverte laissait voir la saillante pomme d'Adam et les premiers poils gris de la poitrine. Ses yeux avaient un éclat fiévreux, il déclamait à voix basse un poème nouveau.
M'ayant souri, il recommença sa lecture d'une voix stridente et douce. Ses longs cheveux rares s'échevelaienit sous ses doigts distraits, et les vers chantaient en cadence, plus beaux, plus riches, plus sonores, nlus chatoyants, dans ce taudis galeux, proférés par ce vieillard génial, que i)ar le plus illustre acteur sur le plus beau théâtre.
Quand il m'eut récité d'autres vers et encore d'autres vers, que je fus rassasié de beauté, que le monde réel, avec ses laideurs et ses politesses eut disparu pour moi, je serrai la main d'Aliel et partis. Nous n'avions ])as échangé un mot : à quoi bon? Quelle communication plus éloquente que celle de l'ivresse intellectuelle?
Et en marchant, glacé par le séjour dans la chambre sans feu: « Quel héroïsme ignoré, pensai-je, n'a-t-il pas fallu à cet homme nour que son cœur ne pourrisse i)as? Il a gardé toutes ses ingénues fiertés, et seul entre tant d'autres, il n'a accepté ni une aumône, ni un verre d'absinthe, de personne. Son orgueil n'est pas farouche et sa dignité est indemne. . Il est resté honnête, bien plus, il est resté pur. » Et une admiration confuse me vint pour cet obscur et doux artiste, que la misère, ce corrodant des plus pures consciences, n'avait pas avili et n'avilirait point.
— Une dame est venue vous demander !
me dit-on, quand je rentrai à mon hôtel.
— Où est-elle? fis-je ; le cœur me battit.
— Elle n'a point voulu donner son nom, elle a dit qu'elle reviendrait.
Je ne doutai point que ce fût Juilith : singulièrement ému, je parai mon appartement, je l'emplis de bouquets et de parfums ; j'attendis.
Elle ne vint point, l.es parfums s"é\anouirent, les bouquets se fanèrent.
J'allai chez elle, ww matin; et par les allées attristantes de la villa, j'arrivai à sa porte; elle était ouverte, je la poussai. Une lourde tenture, à la fenêtre, interceptait le jour. Je me trouvai dans un jjetit jardin sans fleurs, je montai deux marches, dans un vestibule, je frappai légèrement à une porte devant moi, et j'entrai. Une femme se leva avec un cri perçant, et je reconnus Judith. En un éclair tomba ma passion, le froid m'entra au cœur : Judith était vieille.
Au lieu d'une femme que le mariage a faite rose et toute dans la plénitude de ses formes, je voyais la jeune fille d'autrefois, mais comme rétrécie encore, plus éteinte et plus fanée : quelque chose d'indéfinissable et de douloureux sortait de sa figure mate. Comment avais- je pu m'illusionner ainsi? Le froid reflet de ses yeux intelligents avait durci, et n'était plus que d'un métal. Alors je me sentis ridicule de mes illusions, et craignis de lui paraître bien changé à mon tour. Mais, à ma grande surprise, — car le sang-froid me revint dès cette heure, où mon imagination s'éteignit. --- je vis que Judith avait un tremblement involontaire, qu'une grande émotion (la première de sa vie!) passait sur sa face, et qu'après avoir touché de deux doigts rapides ma main, elle se reculait, comme effrayée.
De ce moment, date pour moi une période d'impressions étranges, et que mon sang-froid me permit d'analyser et de noter : passionné, je ne l'aurais pu, mais la vue de la Judith actuelle avait fait cesser le bouillonnement de mon cœur, et je ne fus dorénavant plus avec elle que comme un ami.
Nous {)arlâmes et ses yeux me cherchaient, me lançaient un pâle éclair, puis se baissaient rapidement. Une étrange déférence jjassait dans sa voix mal assurée, on eût dit qu'elle me craignait, qu'en même temps elle m'aimait, et qu'elle n'eût osé me parler plus cœur à cœur. Quand je la quittai, j'emportais cette étrange constatation : un revirement inexplicable s'était j^roduit entre nous, les rôles étaient intervertis, c'était moi qui étais maître de mes moyens, c'était elle l'intimidée ; son ancien air de supériorité avait fait place à une sorte d'humilité. Autre remarque : si jetais resté dans mes