L.-E. Barrias (1841-1905)
La première fois que, dans les écrits des critiques, nous avons rencontré le nom d’Ernest Barrias, c’est sous la plume de M. Delaborde, pour lequel, dans l’article déjà bien ancien auquel nous faisons allusion, ce nom de sculpteur paraissait tout à fait nouveau. « Il s’agit probablement de l’essai d’un débutant », disait-il à propos d’un buste qu’il avait beaucoup remarqué, et qui était, ajoutait-il, « dû à un sculpteur portant le même nom que le modèle ». Ce modèle, en effet, n’était autre que M. Barrias père. Dans ce buste, oeuvre d’un commençant d’une vingtaine d’années, M. Delaborde n’hésitait pas à reconnaître « un très vif sentiment de la physionomie..., quelque chose de la manière toute française de Houdon et des sculpteurs portraitistes du dix-huitième siècle ».
Avant de parler avec quelque développement de Barrias, le sculpteur, nous croyons devoir dire un mot de son frère, Félix-Joseph, le peintre bien connu, son aîné d’environ vingt ans, de qui les conseils et le patronage dévoué ont eu sur sa carrière, il se plaisait à le reconnaître luî-môme, la
plus heureuse influence. M. Barrias, le peintre, élève de Léon Cogniet, a toujours été considéré comme un artiste de valeur. Très laborieux, il a beaucoup produit. Ainsi qu’en France, il est représenté à l’étranger, et spécialement en Angleterre et en Russie, par de nombreux ouvrages. Il s’est également distingué comme illustrateur d’un grand nombre d’ouvrages littéraires. Il a enfin obtenu un succès persistant et prolongé dans l’enseignement. De nombreux peintres s’honorent d’avoir été ses élèves, et il y aurait particulièrement lieu de signaler les résultats obtenus dans son atelier spécialement affecté aux jeunes filles. Les frères Barrias étaient nés dans un des plus anciens quartiers de Paris, non loin de la maison qu’habita longtemps, rue de Lancry, le baron Taylor. Leur père, dont Ernest Barrias fit le busje mentionné plus haut, était un ouvrier d’art, peignant sur porcelaine et sur étoffe des motifs de décoration. La tradition artistique de la famille se continue par un des fils d’Ernest Barrias, architecte diplômé, élève de M. Pascal.
Peut-être y aurait-il lieu d’appliquer au statuaire qui nous occupe ce que des critiques autorisés ont dit de la « néo-Renaissance », en sculpture, de Dubois etdeChapu. Par l’intelligence de l’antiquité, autant que par la préoccupation de l’étude de la vie, Barrias s’est, en effet, dès ses premières oeuvres, trouvé, à quelques égards, dans un état d’esprit un peu analogue à celui des maîtres dits « de la Renaissance ». Il offrait en outre avec eux cette ressemblance de ne s’être pas confiné dans un absolu « spécialisme », et
de s’être, à l’occasion, servi non seulement des outils de son art, mais du pinceau et de la palette. Il semble même qu’il pouvait, non sans dextérité, manier la plume, comme en témoigne cet éloge de son prédécesseur Dumont, où il a si heureusement caractérisé « la pieuse et légitime coutume » qui impose à l’artiste élu à l’Institut l’obligation de louer celui qu’il remplace. Avec une sorte de coquetterie, Barrias, en s’acquittant de ce devoir, et au moment même où il faisait ses preuves de tact et de finesse dans l’expression, prenait plaisir à parler de la prétendue « inexpérience littéraire » qui peut trahir « les bonnes intentions d’un artiste astreint, exceptionnellement, à faire œuvre d’écrivain ». Modestement, il reportait à ses nouveaux collègues une louange dont il aurait pu revendiquer sa part, en constatant combien « l’Académie compte de membres qui ont le rare bonheur d’allier le talent littéraire à la grande autorité artistique ».
Nous évoquions tout à l’heure le souvenir des artistes de « la Renaissance ». On a souvent remarqué que, chez eux, le caractère était à la hauteur du talent, et que, dans l’action comme dans l’art, ils s’étaient, selon les circonstances, montrés, dans toute la force du terme, des hommes. Cette virilité, ce sentiment élevé du devoir, nous les retrouvons chez Barrias qui, lorsque survint la guerre, renonça à l’exemption que lui conféraient ses succès et ses titres d’école, et s’engagea au début même des hostilités, dès les premiers jours d’août 1870. Il supporta, dans des conditions particulièrement pénibles, les dures épreuves du siège