‹ L'E?glise de Gene?ve, 1555-1909;Chapitre 36 sur 170 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L'Eglise de Genève pendant l'occupation

française (1798-1813).

Pendant les seize années de l'occupation française, « deux choses restèrent debout, écrit le professeur David Munier, comme un témoignage du patriotisme de cette triste époque et comme un aliment providentiel de l’ancien esprit genevois; ces deux choses, c'étaient l'Eglise et l'Ecole’. » Le traité de réunion de 1798 en avait garanti l'existence à la condition que ces deux institutions ne coûteraient rien à l'Etat. Quelques fonds, qu'on a appelés le patrimoine genevois, furent mis à part : déclarés biens communaux, ils demeurèrent « communs et indivisibles entre les citoyens actuels de la république de Genève et leurs descendants ?. » Ils furent confiés à la gestion de deux corps administratifs, la société dite Société économique et la Société de bienfaisance. Ils devaient

1 D. Muxier, Lettre sur l’organisation de l'Eglise nationale protestante de Genève, Lausanne, 1861, p. 5.

2 Epm. Picrer, Ch. Pictet de Rochemont, Genève, 1892, in-80, p. 50. Les biens ci-dessus s’élevaient à 4,852,853 florins (environ 2,300,000 fr.}

subvenir aux frais de l'Eglise et de l'instruction publique (Ecoles primaires, Collège, Académie), ainsi qu'à l'entretien de l'Hôpital général et à l'assistance des pauvres.

Les citoyens courageux et dévoués qui assumèrent la tâche d’administrer ces biens durent d’abord payer les dettes de l'ancienne république, puis ils s’efforcèrent de remplacer, pour la partie administrative, l’ancien gouvernement. Avec la Compagnie, le Consistoire et l’Académie, ils furent l'âme delavieilleGenève.

Le 16 avril 1798, soit le lendemain de l'entrée des troupes françaises dans la ville, une Commission de la Compagnie envoyait au résident francais une délégation composée du pasteur Martin-Gourgas et du professeur Pierre Picot, pour le prier d'employer son influence et son pouvoir «au maintien du culte tel

! La Société Economique, formée de 15 membres, avec les pouvoirs les plus étendus et les plus judicieux, se recrutait par cooptation. Au fond, ce fut un véritable gouvernement local, très singulier, mais très capable, laborieux, considéré et qui se donna tout entier à sa tâche. Les procès-verbaux des séances de ce gouvernement, tenues de la même manière que celles de l’ancien, témoignent de son activité dans le triple domaine de l’administration financière, du culte et de l'instruction. Superposée, par son origine et par sa mission, aux autorités ecclésiastiques et scolaires, la Société Economique devait jouer vis-à-vis d'elles, dans une mesure qu'on s'étonne de irouver encore telle, le rôle du Petit Conseil d'autrefois. Dès le 4 mai 1798, jour même de son institution, elle se réunit, adopte les bases de son règlement et commence à prendre des arrêtés. Quatre bureaux, € savoir un pour les Finances, un pour le Culte, un pour l'Instruction et l'Education et un pour l'Industrie, sont formés dans son sein et chargés d’informer, rapporter et exécuter d’après les résolutions de la Société. » Un mois s’est à peine écoulé qu’à l'instar du Magnifique Conseil de jadis, la Société Economique s'accorde le luxe d’un conflit avec la Vénérable Compagnie des pasteurs. — Voir Cu. Borceaup, t. Il, p. 14.

qu'il a été jusqu à ce jour.» Le lendemain, cette même Commission lui remettait tout un mémoire. Le Résident répondit par de bonnes paroles, mais déclara qu'en fait la république genevoise ayant cessé d'exister, les corps organisés par elle étaient par cela même abolis. Ces paroles placaient l'Eglise de Genève sur un pied aussi précaire que les Eglises de France. La Compagnie et le Consistoire se trouvant sans existence légale, il fallut aviser. On chargea donc une Commission, composée des pasteurs Roustan et Nicolas Chenevière, des anciens du Consistoire Odier et Sautter. de préparer un essai de réorganisation ecclésiastique '. Voici le résultat des délibérations : les liens de l'Eglise et de l'Etat étant rompus, l'Eglise existe comme association particulière composée de ceux qui sont admis à la sainte Cène dans une Eglise réformée. La Compagnie des Pasteurs, conservant ses anciennes attributions, dirige toutes les affaires religieuses. Le culte est entretenu par les fonds de la Société Economique. Quant au Consistoire, sa composition est quelque peu modifiée. Il est formé de trois membres de la Société Economique, un membre de la Société de bienfaisance, de tous les pasteurs de la ville et d'un nombre égal de laïques nommés par le Consistoire. Il se recrute lui-même. Il est annoncé à l'Eglise qui approuve tacitement ces nominations. La discipline est réduite à de simples exhortations particulières, sans que les délinquants soient obligés de se présenter devant l'assemblée *.

Reg. de la Compagnie, 20 avril 1798.

Reg. de la Compagnie, 17 avril 1798 : voir aussi 14 février 1800.

La situation n’en était pas moins des plus critiques et le culte ne se maintenait que difficilement. Le 13 juin 1798 les autorités françaises furent installées, et le 17 juin les Commissaires français interdisaient la sonnerie des cloches !; une circulaire défendait aux pasteurs de se montrer en public avec le costume ecclésiastique. Le 10 août, le Commissaire français essayait de suggérer au modérateur d'organiser un culte religieux le décadi. La Compagnie, après en avoir délibéré, insista sur son attachement inviolable à l'institution divine du dimanche, mais se déclara prête à instituer des sermons le décadi, si la suspension du travail avait lieu ce jourlà. Le Consistoire appuya la Compagnie, et après une proclamation très ferme quoique prudente, on établit deux services, à St-Pierre et à St-Gervais. Ils furent inaugurés par les deux pasteurs Martin-Gourgas et Martin-Rey, tous deux prédicateurs fort appréciés. Mais on n'enleva rien à la solennité du dimanche qui fut plus respecté que jamais par les vieux Genevois, et les temples se remplirent d'une foule inusitée pendant les crises révolutionnaires ?.

Ce mode de vivre dura tant bien que mal jusqu'en 1802. Et lorsque l’ordre fut rétabli sous le Consulat, on chercha à consolider les institutions ecclésiastiques. Les pasteurs Ami Martin-Gourgas et Frédérie Mestrezat, nommé pasteur à Paris en 1803,

! Il paraïîtrait qu'à Jussy cette sonnerie ne fut pas interrompue ou du moins reprit plus vite qu'ailleurs. — Reg. de la Compagnie, p- 319; voir GABEREL, op. cit., t. LIT, p. 466.

? Reg. de la Compagnie, 17 août 1798; GABEREL, op. cit, t. TI.

le professeur Marc-Auguste Pictet et Isaac Le Fort, tous deux membres du Tribunat, rendirent les plus grands services. Grâce à leur influence auprès du ministre des cultes, Portalis, on obtint que l'Eglise de Genève serait maintenue dans sa forme actuelle et reconnue par l'Etat, pourvu qu'elle ne réclamät aucune subvention pécuniaire du gouvernement français.

Dans des circonstances si spéciales, au milieu de préoccupations si graves, qui venaient s ajouter aux inquiétudes politiques et aux difficultés de l'époque, on comprend que beaucoup de choses restaient en souffrance. On s’efforcait de lutter contre l'irréligion et l'immoralité; on s’efforçait de réagir contre les les mœurs déplorables de la partie française de la population, on cherchait à ramener le peuple protestant à des habitudes religieuses, et, peu à peu, les temples se remplissaient. On venait en foule écouter les professeurs Jean-Louis Duby, Jean-Pierre-Etienne Vaucher, Pierre Picot, le pasteur Jean-Isaac-Samuel Cellérier, qui laissait parfois sa paroisse de Satigny pour faire entendre en ville ses prédications si incisives et si évangéliques ".

On avait donné au Consistoire? des attributions

1 Par exemple, sa prédication sur les mauvais livres.

2 Les compétences de la Société économique, du Consistoire et de la Compagnie ne sont pas très aisées à délimiter, et si l'occupation française eût duré plus longtemps, il eût été absolument nécessaire de déterminer rigoureusement la sphère d’action de ces divers corps et leurs relations réciproques.

Le gouvernement impérial répétait sans cesse qu'il était tout disposé à laisser l'Eglise de Genève s'organiser à sa guise et se préparer à recevoir le séminaire où les proposants français viendraient se former et poursuivre leurs études. Toutes ses missives étaient

analogues à celles dont ils étaient investis en France, afin de se conformer à l'organisation des Eglises réformées de l'empire. On s'occupait des proposants français qui recommencçaient à venir faire leurs études à Genève. Mais, au fond, on justifiait cette réponse faite à un étranger qui, désirant se rendre compie de la vie religieuse à cette époque, demandait : « Enfin, qu'avez-vous fait pendant ces seize années d'occupation française ? » — « Monsieur, lui répondit-on, nous avons vécu! » Et certes, quand on sait ce que fut cette époque, ne pas mourir, c'était déjà beaucoup. En tous cas, c'était l'essentiel, car, dès que l'ère de la liberté s'ouvrirait, cette vie surtout latente ne manquerait pas de se manifester. Et c est bien ce qui arriva.

« Sous ce régime, alors exceptionnel, remarque le professeur Munier, l'Eglise de Genève jouissait d'une sorte d'autonomie qu'on n'a pas assez remarquée et dont ne s'occupaient guère ceux qui avaient trouvé commode de la lui laisser !. »

Oui, mais l'ennemi héréditaire de Genève et de son Eglise ne s'y méprenait pas. Il avait dû s’avouer vaincu le 12 décembre 1602, mais il n'avait pas désarmé et jamais il n’a renoncé à ses projets. Dès lors, il n’a pas laissé échapper une occasion de nous poursuivre de ses odieuses menées. Certes, nous le savons,

adressées au « président des pasteurs », c’est-à-dire au modérateur, mais en fait c'était généralement le président du Consistoire qui répondait. Sous l’empire, le doyen de la Compagnie présidait le Consistoire. On songeait à régulariser ces diverses compétences quand la fin de l'occupation française arriva.

? Muxxer, 1bid., p. 5.

il y a deux catholicismes : celui des Fénelon, des Pascal, des Montalembert, des Pères Girard, Gratry et Didon; il y a celui des Newmann, d'Il Santo et de tant d'autres. Ce catholicisme-là, nous n'en sommes pas et nous avons le droit de n'en pas être, mais nous ne nous reconnaissons pas celui de lui refuser notre respectueux hommage. Ces hommes-là sont des chrétiens. Mais il y a un autre catholicisme, celui qui a armé le poignard de Ravaillac et perpétré tant de forfaits; ses crimes ne se comptent plus, il n'est jamais à court de perfidies, car il ne recule devant aucun moyen. C'est lui qui obtint de Louis XIV que la France se fit représenter à Genève par un résIdent catholique. Et dès lors, ses fonctionnaires n'eurent qu'un objectif : travailler, à force de vexations, d’entraves de toutes sortes. de procédés vraiment diaboliques, à la démoralisation de Genève, à la ruine de son gouvernement, afin d'amener à son heure l'annexion à la France de la vieille et fière cité. Il trouva en Félix Des Portes un serviteur qui ne l’a que trop bien servi. Grâce à ce fourbe, il était maintenant dans la place et il se proposait bien de s'y comporter en maitre. Le premier curé de Genève, Île vénérable Lacoste, était trop honnête et sans doute trop vraiment religieux pour se faire le complice de tant de perfidies. Il dut s'éloigner et l'abbé Vuarin eut dès lors ses coudées franches. Dès lors aussi, les patriotes dévoués qui veillaient aux destinées de la vieille Genève, s’efforcant de lui conserver ses antiques institutions et de sauver son Eglise, se trouvèrent sans cesse aux prises avec quelques nouvelles

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