CHAPITRE VII Le Réveil
$ 1 Le Règlement du 3 mai 1817.
On sait quelle néfaste influence le séjour de Voltaire aux Délices, ‘puis ensuite à Ferney, exerca sur la population genevoise. Ce fut comme un courant d’'incrédulité et d’irréligion qui porta le trouble dans les âmes et amena de nombreuses défections. Ainsi se développa peu à peu, chez un trop grand nombre de personnes appartenant à toutes les classes de la population, un esprit d'impiété et d'immoralité, encouragé par l'entourage du résident français et par certains partisans de la Révolution. Les dissensions politiques de cette fin de siècle, en détournant tant de familles des pensées religieuses, n'avaient fait qu'augmenter cette déplorable mentalité. Les pasteurs s'étaient efforcés de réagir de leur mieux contre ces dispositions, ils avaient lutté avec énergie contre la dépravation des mœurs, s'ingéniant à repousser tous les assauts de l'incrédulité : Jacob Vernet et David Claparède, les pasteurs J. Vernes et Roustan, par leurs livres, Laget, par ses belles prédications, se mirent à cette œuvre, remarque Cellérier, « avec
une énergie et un généreux courage qui firent de cette époque une des phases honorables en mème temps que brillantes du clergé genevois!. »
Durant la période aiguë de l’époque révolutionnaire, et ensuite, pendant l'époque plus sombre encore de la réunion de Genève à la France, il était difficile de prendre des mesures efficaces. Cependant, dès le retour de l'ordre en 1802, la Compagnie, sur la proposition de J.-L. Duby, confia à une Commission le soin d'examiner comment et par quelles
1 « Ces hommes, continue Cellérier, savaient d'avance que les insultes grossières de Voltaire et ses calomnies personnelles seraient l’inévitable salaire de leur travail, ce qui ne les arrêta pas un instant. Il faudrait au moins que les générations suivantes, au lieu de se scandaliser de ce qui pouvait manquer encore à leur apologétique et à leur théologie, eussent assez de justice pour faire la part du temps, de la position, des besoins, des nécessités du siècle, et surtout pour honorer leur dévouement. Leur apologétique, en effet, en rapport avec letempset avec l'esprit d’un siècle et d’un pays essentiellement objectifs, était loin d’être complète et suflisante. C'était celle de l’ancien supra-naturalisme, toute objective, comme la dogmatique. Les besoins intérieurs de l’âme, la nature psychologique de la foi, les rapports de la vérité chrétienne avec la conscience y étaient fort oubliés. Peut-être cependant, cette méthode était-elle la seule que la génération contemporaine püt comprendre... Comment exiger que tous ces hommes dévoués devançassent leur siècle par leur génie ?... On leur a reproché de n'avoir pas été assez soucieux de la doctrine... Ils ne manquaient certes pas de zèle pour la foi ceux qui combattaient pour elle avec tant d'activité, mais il faut reconnaitre que leur préoccupation de l’apologétique détournait parfois leur attention de la théologie positive qui restait un peu dans l'ombre. Dans un combat, on fait tête à l'ennemi qui est en face, sans se préoccuper toujours assez, vu l'urgence, de l'œuvre du lendemain. En fait, et même en de meilleures circonstances, Jamais à aucune époque et en aucun pays, l'ensemble de l’enseignement théologique n'a été suffisamment équilibré. Cela est à peu près impossible ... Ces hommes défendaient la cité sainte avec une courageuse énergie, mais il est vrai, sans se préoccuper assez de la reconstruire...» Cellérier se demande ensuite s'ils furent, comme on l’a tant répété, soumis à l'influence même qu'ils
mesures on pourrait relever la piété. On réunit alors les chefs de familles et d'ateliers dans les différents quartiers de la ville et l’on étudia avec eux les sources du mal et les moyens d'y porter remède. S'il y avait alors à Genève beaucoup d'irréligion, trop d'intérieurs envahis par l'esprit philosophique, ou par celui de Voltaire, il y avait aussi nombre de familles pieuses, nombre d’âmes dont les besoins religieux étaient profonds et qui cherchaient à les satisfaire. Les historiens du Réveil aiment à citer tels groupes
combattaient. « Leur foi dégénérait-elle en un socinianisme sèchement philosophique, ou en un scepticisme glacé? J'ignore, continue-t-il, s’il en fut ainsi chez quelques serviteurs de l'Eglise. Assurément, à une telle époque et en de telles circonstances, chez un clergé aussi nombreux, il n y aurait là rien d’extraordinaire. Ce fut, dans ce temps, le cas d’autres clergés qui, semblablement placés et ayant de plus que celui de Genève une confession de foi, suivaient la pente et ne luttaient pas comme lui pour la remonter. Mais ce qu'on peut affirmer, c’est que ce ne fut point le cas du grand nombre; c'est qu’en particulier cela n'eut pas lieu dans la Faculté de théologie. Ni Vernet ni aucun de ses collègues et de ses successeurs jusqu'à la fin du siècle ne peuvent justement être atteints de ce reproche ... » Cellérier, parlant de l'influence intellectuelle de Charles Bonnet (1720-1793) sur Genève, dit que, tout en étant philosophe et philosophe sensualiste, il n'en fut pas moins chrétien de toute la conviction de sa belle intelli-
gence ... Cette union du spiritualisme chrétien avec le sensualisme fut peut-être une inconséquence, mais, selon Cellérier, ce fut le moyen providentiel qui sauva Genève de l’incrédulité. » A Genève, la
science resta amie de la foi et de l'Eglise; au lieu de redouter la seience, l Eglise la respectait, l’encourageait, l’aimait. « Cette position, remarque Cellérier, a sauvé Genève d’une terrible phase de matérialisme et d'impiété, elle en a, du moins, fort atténué la force. C'est un devoir de le reconnaître... La philosophie de Bonnet et l'apologétique toute objective à laquelle elle donna naissance n'étaient pas, il faut en convenir, l'édifice définitif et durable, ce n’était qu'un échafaudage destiné à protéger les constructions. Mais cet échafaudage les a soutenues contre les torrents déchainés, et il siérait mal à la génération actuelle de jeter dédaigneusement la pierre à ceux qui l'ont sauvée. » CeLLériEer, L'Académie de Genève, 1872, p. 60-65.
mystiques, telle communauté morave, qui, plus ou moins dans l'ombre, s’efforcaient de se développer et d'entretenir ces foyers lumineux. Ces groupements, fortement persécutés sur terres de Berne, étaient tolérés à Genève, pourvu qu’ils ne se fissent pas remarquer. Ils étaient protégés par certains pasteurs, par exemple par Moulinié et par Demellayer. Mais en dehors de ces personnalités plutôt étrangères ou nouvellement arrivées à Genève, il y avait, nous le répétons, beaucoup de familles purement genevoises { où les traditions de piété sérieuse et profonde s'étaient perpétuées. Elles trouvaient une véritable nourriture spirituelle dans les prédications d'Ami Martin et de Martin-Rey, du vénéré Cellérier, pasteur à Satigny, qui occupait souvent les chaires de la ville, du professeur Peschier, pasteur à Cologny, de Moulinié, du professeur et pasteur J.-L. Duby, et d'autres encore. Les foules étaient attirées par les prédications puissantes de J.-P.-E. Vaucher, du professeur Picot, de Bourrit.
Quand donc on veut représenter Genève comme une ville où « l’évangile était prèché avant tout comme religion du bon sens et des bonnes mœurs », on exagère fortement. Sans doute, plusieurs prédications avaient ce caractère, mais non pas toutes, et si l’on ne peut nier que l'esprit du XVII siècle ait exercé une trop grande influence, il ne faut cepen-
1 Voir par exemple : [Cu. Barpr] Une jeunesse d'autrefois, Genève,
1884, in-80 ; [Erxesr Navizce], F. Jules Trembley, Genève, 1887, in-80. ? Frommel dans La Suisse au XIXe siècle, t. II, p. 148.
dant pas charger le tableau. Ce quil y a de certain, c'est que les corps ecclésiastiques travaillaient à réveiller la foi des âmes confiées à leur soin’, lorsqu éclata le grand mouvement connu sous le nom de Réveil, qui est bien, au point de vue religieux, l'événement capital du siècle dernier, celui dont les conséquences ont été évidemment une des grandes grâces de Dieu accordées à nos Eglises. Comment se fait-il alors que loin d’être soutenus par la Compagnie, les prédicateurs du Réveil aient été repoussés par elle? Pour les historiens du Réveil, la cause en est dans l'abolition des Confessions de foi en 1725. Remarquons cependant que des luttes analogues à celles qui ont attristé Genève eurent lieu dans les autres pays protestants. Dans le canton de Vaud, dans celui de Neuchâtel, dans les cantons allemands, en France, en Allemagne, dans les pays scandinaves, partout le Réveil a suscité des sectes, des troubles semblables et des conflits analogues avec les Eglises existantes, même avec les plus orthodoxes. Partout les partisans du Réveil ont eu à supporter des mauvais traitements, qui ont pris trop souvent la tournure de vraies persécutions. Grâce à Dieu, nulle part ces persécutions n'ont été moindres qu'à Genève, où le gouvernement n a cessé de protéger les dissidents et leurs amis de la manière la plus efficace. La Compagnie des pasteurs, qui voyait avec inquiétude ces menées plus ou moins sectaires et
1 Si l'on parcourt les procès-verbaux de la Compagnie à cette époque, on voit que c'était alors une préoccupation constante.
dissidentes, a eu le tort de vouloir les combattre avec leurs propres armes, et elle a eu la malheureuse idée de prendre à leur égard des mesures disciplinaires. Certes, comme le dit fort bien le professeur Chastel, «loin de traiter comme indifférentes pour la foi les questions remises à l'ordre du jour, il fallait les discuter avec calme, mais avec toute la gravité qu'elles comportaient, opposer aux déclamations des partis rétrogrades un examen approfondi de leurs doctrines, une histoire véridique de ces symboles où se mêlaient à l’enseignement évangélique tant de restes de la tradition romaine... Il fallait, à l'aide d’une saine exégèse, combattre ce littéralisme inintelligent qui transformait en doctrine de servitude des doctrines d’affranchissement ... Il fallait laisser à tous une pleine liberté de discussion et, pour repousser d'injustes agressions, ne COMPter que sur son bon droit et sur le pouvoir de la vérité franchement professée!. » On ne saurait mieux dire ; seulement, en 1817, c'était presque demander l'impossible. Depuis quelques années la Compagnie voyait un nombre important de jeunes Français venir étudier la théologie à Genève. Plusieurs d’entre eux arrivaient avec une préparation très insuffisante ; un esprit nouveau les animait. On apprenait que quelques-uns étaient pressés de diverses manières, attirés dans de petits groupements mystiques, sollicités par certaines influences catholiques. Que la Compagnie s'en préoccupât, certes c'était son droit,
1 Cuasrez, Histoire du Christianisme, t. V, p. 188-189.
même son devoir; elle aurait peut-être dû s'en inquiéter davantage et étudier plus à fond les besoins des jeunes générations. Elle était invitée d'ailleurs à opérer une sorte de triage parmi ces jeunes gens, afin de repousser ceux qui ne lui paraissaient pas avoir les aptitudes nécessaires pour la carrière pastorale". A l'exemple de l'Eglise de Bâle, le 24 décembre 1813, elle ajouta à la formule d'engagements des candidats au saint ministère : « Vous promettez de vous abstenir de tout esprit de secte, d'éviter tout ce qui pourrait faire naître quelque schisme et rompre l'union de l'Eglise ?. » En même temps, on insiste auprès des proposants pour qu ils cessent de fréquenter toute réunion sectaire. Empaytaz, qui avait fini par s’engager plus ou moins à céder à l’injonction, s'y refuse et se voit fermer l'entrée à tout office ecclésiastique. C’est alors qu'il rejoignit la célèbre baronne de Krudener et lança peu après, à titre de représailles, sa fameuse brochure : Considérations sur la divinité de Jésus-Christ adressées à MM. les étudiants en théologie de l'Eglise de Genève. Cette publication, datée de Paris, 1817, et dont nous parlerons plus loin, mit en quelque sorte le feu aux poudres.
Quelques mois auparavant, Cellérier père prèchait à Noël et, tout en s’abstenant de faire de la polémique, il aflirma nettement la divinité de Jésus-Christ. Goltz assure que ce sermon produisit un grand effet. Peu de temps après, un « jeune pasteur » y répondit
! Reg. du Consistoire du 16 janvier 1812.
? Reg. de la Comp. ad diem. Ces mots furent supprimés le 16 déc. 1860 sur la proposition du pasteur L. Tournier. Reg. Comp., ad diem.
par un discours sur Les Mystères', dans lequel il mettait en garde les fidèles contre le danger « de diriger leur pensée sur des questions qui demeurent toujours cachées dans le sein de la divinité et qui n'ont rien à faire avec la piété*. »
La Compagnie s'inquiéta de cette polémique qu'elle ne pouvait trouver à sa place dans les chaires ; on se promit des concessions réciproques. On décida que l’on adopterait à l'égard de Jésus- Christ la désignation d'£tre divin et que l'on s’en tiendrait à l'admission du fait « que tous les hommes sont pécheurs. » On s'engagea, pour l'amour de la paix, à ne plus porter en chaire les points controversés. C'est à la même époque qu'un sermon de Malan rouvrit le débat. En sa qualité de ministre, César Malan ne faisait pas partie de la Compagnie. Il se considérait peut-être comme dégagé des conventions auxquelles adhéraient plus ou moins les pasteurs en charge. Quoi qu'il en soit, il prêcha sur la nécessité du salut par grâce, et sur l'impossibilité de ne rien mériter de la part de Dieu au moyen des bonnes œuvres. L'impression produite par ce discours fut semblable, dit Haldane qui y assistait, à un coup de tonnerre : (Je n'oublierai pas de longtemps, écrit-il, la surprise, la douleur, l'irritation et l'indignation qui paraissaient sur la physionomie de quelques-uns de ceux qui étaient présents.» Le
1 J. Hexer, Sermons, Genève, 1831, in-12, p. 231. Ce « jeune prédicateur » avait alors 43 ans.
? De Gozrz, op. cit., p. 151.
lendemain, le pasteur J.-J.-C. Chenevière se rendit chez Malan, lui déclara qu'il n’était pas admissible que l’on portàt de semblables propositions dans la chaire. Malan répondit qu'il avait parlé selon ses convictions. La Compagnie défendit à Malan de répéter ce discours dans les temples ; puis elle délibéra sur les mesures à prendre, et finalement adopta le fameux règlement du 3 mai 1817, que tous les proposants étaient tenus de signer, et qui fut imposé comme règle à tous les ministres et à tous les pasteurs en ofhice. Voici ce règlement :
La Compagnie des pasteurs de l'Eglise de Genève, pénétrée d'un esprit d'humilité, de paix, de charité chrétienne, et convaincue que les circonstances où se trouve l'Eglise confiée à ses soins exigent de sa part des mesures de sagesse et de prudence, arrête, sans porter aucun jugement sur le fond des questions suivantes et sans gêner en aucune manière la liberté des opinions, de faire prendre, soit aux proposants qui demanderont à être consacrés au saint ministère, soit aux ministres qui aspireront à exercer dans l'Eglise de Genève les fonctions pastorales, l'engagement dont voici la teneur :
Nous promettons de nous abstenir, tant que nous résiderons et que nous prècherons dans les Eglises du canton de Genève, d'établir, soit par un discours entier, soit par une partie de discours dirigé vers ce but, notre opinion : 1° sur la manière dont la nature divine est unie à la personne de Jésus-Christ, — 2° sur le péché originel, — 3° sur la manière dont la grâce opère, ou sur la grâce efficiente, — 4° sur la prédestination. Nous promettons aussi de ne point combattre dans des discours publics, l'opinion de quelque pasteur ou ministre sur ces matières. Enfin nous nous enga-
1? De Gozrz, op. cit., p.151; HazDaxe, Lettre à M. J.-J.-C. Chenevière, Paris et Genève, 1824. in-80. Voir aussi : La vie de César Malan...par un de ses fils. Genève, 1863, in-8°, p. 56 et suiv.
geons, si nous sommes conduits à émettre notre pensée sur l’un de ces sujets à le faire sans abonder dans notre sens, en évitant les expressions étrangères aux Saintes Ecritures et en nous servant autant que possible des termes qu’elles emploient.
Tel est «cet arrêté du 3 mai», dont on peut dire hardiment, ajoute César Malan fils dans la Vie de son père, qu'il a été le point de départ de tous les troubles religieux qui ont agité depuis lors le protestantisme genevois!. » Oui, tel est ce fameux règlement et, à un siècle de distance, on se demande comment il put soulever tant de colère. Du moment que la Compagnie estimait que les circonstances de l'Eglise l'obligeaient de recourir à des mesures de sagesse et de prudence, il était difficile de prendre un arrêté plus modéré. Ce qu'il y a de certain, c’est que dans la pensée des auteurs du projet, Cellérier fils et Duby, qui tous deux faisaient partie de la droite de la Compagnie, cet arrêté aurait pu tout concilier. Il n'avait pas du tout la portée que les dissidents lui donnèrent. La Compagnie s'en tenait à l'Ecriture et réservait à chacun le droit de libre examen. Elle était fidèle à l'arrêté de 1725, mais elle entendait que la prédication restàt en dehors des luttes. Ce point de vue très respectable aurait été accepté peut-être en des temps moins troublés. Mais les passions étaient surexcitées. Guers refusa de signer : il ne fut donc pas admis à se présenter pour la consécration. Pyt et Gonthier suivirent son exemple. Peu après, la première Eglise indépendante se formait. Le Règlement
1 La vie de César Malan, p. 64.
du 3 mai n'avait donc pas réussi à empêcher un schisme ; au dire des historiens du Réveil, il précipita les choses et amena la création de l'Eglise du Bourg-de-Four. Malan, qui d’abord s'était refusé à signer, finit par s'y résoudre, puis, changeant une troisième fois de décision, refusa son adhésion.
D'autre part, chaque prédication de Malan était le signal d'une lutte nouvelle. Aussi la Compagnie, décidée à en finir, lui interdit toutes les chaïires de la ville et de la campagne, refusant de l'entendre, ou même, ainsi qu'il le demandait, de prendre connaissance de ses sermons avant qu'il les prèchàt.
Evidemment, la majorité de la Compagnie, en se montrant si raide, espérait faire cesser les polémiques intérieures, et elle prenait son parti de la dissidence. D'ailleurs, elle estimait n'être pas tenue à des ménagements vis-à-vis d'un ministre qui n était pas membre de son Corps. Il faut reconnaitre aussi que Malan était d’une impressionnabilité et d'une mobilité de sentiments souvent déconcertantes. Auguste Bouvier, dans ses notes sur le Réveil, exprime l’idée qu'il est fort regrettable que la Compagnie n'ait pas eu plus de support avec Malan. Celui-ci, en effet, souffrit toujours d’être séparé de l'Eglise nationale, dont ne l’éloignait pas sa conception ecclésiastique.
Une double question se posait, dit Maury! : « la question dogmatique et la question ecclésiastique, les deux parties les ont bien traitées, mais sans leur accorder une importance égale... la Compagnie ne
1 Maury, Le Réveil, p. 70.
s'attachait qu'à la question d'Eglise et se soucrait peu de la dogmatique, les partisans du Réveil ne songeaient qu'à la doctrine, sans s’occuper des formes de l’organisation extérieure de la vie chrétienne. De là un malentendu... qui a fait que chaque partie a pu, en toute conscience, s’attribuer la victoire. La Compagnie n'a eu qu'une crainte, le schisme, et qu'un désir, la paix de l'Eglise; pour y arriver, elle n’a reculé devant aucune mesure... Elle ne s apercevait pas que cette paix extérieure était acquise au prix de l'abandon des doctrines vitales de l'Evangile. » Puis, Maury reprend, en y mettant les formes du reste, le vieux reproche de manque de franchise de la Compagnie. Avec Aug. Bouvier nous repoussons ce reproche. Si la Compagnie ne s'est pas suflisamment expliquée, c'est qu'elle ne s'en estimait pas le droit. Il faut, pour apprécier ses motifs, se reporter à la situation politique très spéciale de la République de Genève au XVIII° siècle. L'ancien gouvernement, celui qui devait toujours diriger d'une main habile le vaisseau de l'Etat, celui qui seul était capable de le remettre à flot, quand des hommes, non moins patriotes certes, mais moins capables, l'eurent laissé sombrer, l’ancien gouvernement était prudent, il ne remettait rien au hasard, et il avait imposé le silence à la Compagnie. Or celle-ci a eu pour ligne de conduite constante de faciliter la tâche du gouvernement. Si la Compagnie se tut, ce n'est pas manque de franchise, c’est par respect pour le désir, pour les ordres de l'Etat. Aussi dès que le silence fut levé et que liberté fut donnée, on vit bien avec quelle franchise
les rédacteurs du Protestant — et «étaient les leaders de la Compagnie d'alors — parlèrent de la situation.
Au fond la Compagnie, en interdisant toute dispute dogmatique dans la chaire chrétienne, maintenait sa pratique constante. Elle restait, nous ne disons pas dans la théologie, mais bien dans l'esprit des ordonnances. Au milieu du XVII° siècle des disputes théologiques éclatèrent dans la Compagnie et transpirèrent au dehors. Le Conseil finit par les interdire et imposa au corps pastoral le règlement de 1649, dit les thèses de Morus. Par son règlement du 3 mai 1817, la Compagnie suivait les mêmes errements. Seulement, tandis que deux siècles plus tôt, il était défendu de soutenir toute doctrine hétérodoxe, en 1817, c'était la reprise agressive de ces doctrines orthodoxes qu'elle croyait de son devoir d’empêcher, non pas à cause de leur couleur théologique, mais à cause des troubles que leur diffusion pouvait causer. Les adversaires de la Compagnie disaient qu'elle était et qu'elle voulait être arienne. Tandis que celle-ci aurait répondu volontiers : je ne minquiète ni d'Arius, ni d'Athanase, mais je veux être la servante du Prince de la paix.
D'autre part, la Compagnie, en demandant que la prédication ne servit pas de champ clos aux disputes théologiques ou même doctrinales (point de vue fort respectable et qu'il ne serait pas malaisé de soutenir par d'excellents arguments), n'entendait pas s'élever contre telle ou telle doctrine. Elle n'en empèchait pas la diffusion. Et la preuve en est dans le fait que la plupart des doctrines du Réveil pénétrèrent assez
rapidement dans l'Eglise nationale, si bien qu'un demi-siècle plus tard, les partisans de cette théologie formaient la majorité du corps pastoral national: ce progrès aurait même été sans doute plus rapide sans les exagérations des chefs du Réveil.
$ 2. Attaques contre la Compagnie. Brochures d’Empaytaz et d’'Ami Bost. — La Société évangélique.
Notre intention n’est point de nous livrer à une étude du Réveil. Les proportions restreintes de cette esquisse et le peu de temps que nous avons pour la rédiger nous empêchent absolument d'y songer. Nous en serions cependant vivement tenté, car cette histoire est encore à faire. Jusqu'à présent le sujet n a guère été traité que par les hommes du Réveil!. On doit bien se garder de considérer leurs récits comme le dernier mot donné sur cette époque. On y sent le parti pris à chaque page. Au fond, c’est leur justification qu'ils écrivent et ils forcent la note. Aussi, la postérité ne ratifiera pas ces jugements, par trop absolus et cassants, superficiels, souvent inmintelligents et partant injustes. Quant à la Genève religieuse du baron de Goltz, l’auteur a cherché à se renseigner de divers côtés, il s'efforce d’être impartial, il est loin
1 Lettres de Félix Neff, 2 vol. in-8°, Genève et Paris, 1842; Guers, Vie d'Henri Pyt, in-12, Toulouse, Paris, Londres, 1850, et Le premier Réveil et la première Eglise indépendante à Genève, in-8°, Genève, 1875: A. Bosr, Mémoires, 2 vol. in-8°, Genève, 1854; La vie de César Malan, in-8°, Genève, 1869, etc.
d'y réussir toujours; il est rempli d’ailleurs de confusions et parfois d'erreurs. Il répète tous les griefs des hommes du Réveil et les accepte sans discussion. Nous nous bornerons à relever ici quelques-unes de ces erreurs, à répondre à quelques-uns de ces reproches et à expliquer le point de vue de la majorité de la Compagnie dans la première moitié du XIX° siècle.
Les principaux reproches adressés à la Compagnie des pasteurs par les hommes et par les historiens du Réveil peuvent être ramenés aux points suivants :
1° Les tendances aristocratiques de la Compagnie.
2° Le népotisme qui y régnait en maitre.
3° L'absence presque complète de la doctrine dans les sermonnaires du XVIII’ siècle.
4° Les lacunes de l’enseignement théologique.
5° Un accaparement véritable et non autorisé de tous les pouvoirs ecclésiastiques.
6° Enfin, une situation tout à fait illégale.
Quant aux tendances aristocratiques dans les trois premiers quarts du XVIII’ siècle, les chefs de la Compagnie appartiennent aux familles patriciennes ou leur sont apparentés : les Tronchin, les Turrettini. les Maurice, les Lullin, les J. Vernet. Mais, à la fin du siècle, la scène a complètement changé, et la plupart des hommes marquants étaient favorables, non pas sans doute aux théories révolutionnaires, du moins aux idées nouvelles. Sous la Restauration, nouveau changement; quoique beaucoup de pasteurs eussent une origine fort modeste, ils furent, pour la plupart, les partisans et les soutiens du gouverne-
ment conservateur.
On parle ensuite de népotisme. La Compagnie versa-t-elle dans ce travers plus que d’autres corps? A-t-on jamais pu assurer que la faveur et les recommandations n'aient joué nulle part un rôle prépondérant dans les nominations aux charges? Nous nous permettons d'en douter fort. Ce que l'on peut certifier, c'est que les élections étaient faites avec un sérieux et avec des précautions dont on a complètement perdu l’usage!. Ce que je crois pouvoir dire, c'est que la Compagnie favorisait surtout le savoir et le talent. Et certes, les hommes distingués ne lui ont généralement pas fait défaut. On a reproché à la Compagnie de n'avoir pas appelé au professorat le pasteur Moulinié. C'était évidemment un théologien dont les connaissances auraient pu être fort utiles à la Faculté. Mais s'il a été écarté de la Compagnie, est-ce bien à cause de son orthodoxie? Nous ne le croyons pas. Nommé pasteur à Dardagny, en 1794, pendant la période révolutionnaire, il fut appelé à la ville en 1795; ii n'y eut pas de nomination de professeur avant 1806 ?, et alors il se trouva en compétition avec J.-P.-E. Vaucher. Or, en mettant de
! Quand la Compagnie élait convoquée pour une nomination, on commencait par une prière spéciale, puis on passait à un tour d'indication. Après quoi on retenait un certain nombre des candidats, qui faisaient la protestation d'usage, sorte de serment où les candidats afirmaient n'avoir recours à aucune brigue. Puis, les parents étant sortis, on procédait au grabeau de chaque candidat. Ensuite, on votait en nombre double des places à pourvoir. On grabelait de nouveau ces élus au premier tour (parfois même on procédait à un second tour), puis l'élection définitive avait lieu au scrutin secret.
? La nomination de Gabriel Pasteur fut simplement honoraire, c'est-à-dire sans appointement.
côté les questions dogmatiques, ce dernier était d'une valeur bien supérieure à son concurrent. Ce qu'il y a de certain c'est que l'orthodoxie de Peschier ne l'empècha pas de se voir confier la chaire de morale en 1809. Donc si Moulinié n'entra pas dans la Faculté, c'est peut-être qu'il ny eut pas de nomination au moment où il aurait pu avantageusement se mettre sur les rangs, ce serait plutôt sa santé qui était fort délicate et un certain manque d'équilibre, un certain esprit diffus qui ne semblaient pas le qualifier pour l’enseignement. En tout cas il n'est pas rare de voir, dans les Registres de la Compagnie, que l’on rend Justice à telles de ses publications.
Parlons du jugement sur les sermonnaires genevois du XVIII siècle — résultat d’une étude d'Empaytaz sur 197 sermons, — nous n'essaierons pas une réfutation ; nous ne nous élevons pas contre la critique. Nous ferons cependant observer que, dans la ville de Genève, il se prèchait, au XVIII siècle, par année, 1644 sermons ou paraphrases, de sorte qu'en tenant compte de la répétition de ces prédications, le chiffre des discours examinés par Empaytaz équivaut à peine au nombre des sermons prèchés dans une seule année. Mais nous admettons l'observation : elle ne suflirait cependant pas à elle seule pour justifier une accusation visant l'absence ou la fausseté de la doctrine.Ce genre de prédication si critiqué était peut-être celui qui convenait le mieux à l'auditoire. Il répondait évidemment aux besoins du XVIII siècle. Le fait est que des foules se pressaient aux sermons de Romilly, de Claparède, de Mouchon, autant au moins qu'à ceux de
Francillon, qui était orthodoxe. Sous l'Empire, les idées changèrent, mais la prédication également. C'est alors que Cellérier père prêchait ses discours ; on entendait aussi le professeur Duby, dont les sermons ne manquaient certes pas de sève évangélique ; puis vinrent Cellérier fils et Diodati, encore un orthodoxe avant le Réveil, et d’autres. Enfin, ce qu'Empaytaz aurait dû dépouiller, ce sont les paraphrases qui, étant plus scripturaires, permettaient mieux d'annoncer la doctrine en même temps que la morale; ce sont les catéchismes. Il y a, sans doute, le catéchisme de Jacob Vernes, qui est cité sans cesse, ainsi que celui publié par la Compagnie, comme une des preuves du rationalisme de l’époque. Mais il y avait alors d’autres catéchismes. Il y avait celui de Jean-Ami Martin-Gourgas, qui fut un des principaux meneurs de la Compagnie pendant le dernier quart du XVIII siècle, et qui représenta les Eglises réformées de France au sacre de l'Empereur. C'était un pasteur d’une grande piété, un vrai serviteur du Christ. Il expose dans sa préface, que l’on ne trouvera dans son ouvrage que des citations de discours ou de lecons de Jésus-Christ. « C'est lui-même, ajoute-t-1l, que j'ai fait parler, ayant voulu éviter de donner mes propres idées pour ses enseignements et craignant de substituer ce qui vient de l’homme à ce qui vient de Dieu.» Nous pouvons saisir là sur le vif l'idéal religieux de la fin du XVIII siècle : mettre“en saillie les Evangiles et établir l'accord entre le pur christianisme et la raison saine. « L'intention,
remarque Aug. Bouvier, était excellente. Pourquoi la dédaigner? » Les docteurs du Réveil n'ont pas compris que cette méthode qu'ils repoussaient préparait inconsciemment les esprits à l’enseignement qu'ils allaient répandre.
Nous parlons ailleurs des cours de théologie et de grandes à cette époque, seulement la cause n'en était pas à la
leurs lacunes, qui étaient, en effet, très
dogmatique et la responsabilité n'en saurait remonter à la Compagnie, qui s efforça d'améliorer les programmes et para de son mieux à l'absence des professeurs. Certes, la Compagnie a assez lutté pour obtenir que la Faculté fût à la hauteur de sa tâche. Loin de concentrer en elle tous les pouvoirs, c’est elle qui a dù céder à la pression du gouvernement, ensuite à celle des laïques de la Société Economique. Or cela, les hommes du Réveil le savaient ou auraient pu et auraient dû le savoir. Quand on lira Île second volume du professeur Borgeaud sur l'Académie de Genève, on verra tout ce que la Patrie et l'Eglise genevoises doivent à la Compagnie qui traversa les années difliciles de la Révolution et de l'Empire. Au moment où ces hommes rendaient grâces à Dieu de la délivrance inespérée accordée à Genève, alors qu'ils pouvaient enfin se féliciter de n'avoir pas peiné et travaillé en vain pendant toute cette période, ils doivent s'entendre dire par de jeunes hommes, la plupart encore inexpérimentés et peut-être de culture assez mince, qui n'avaient été ni aux périls, ni aux responsabilités : « Vous n'avez pas le droit de continuer à siéger à la barre de la
barque de cette Eglise. Arrière, vous êtes des éntrus, vous êtes des énfidèles !. »
Venons-en maintenant à la situation illégale de la Compagnie.
Cette situation a toujours été d’une correction absolue et tout à fait conforme à la légalité, sauf peutêtre pendant la domination française, où la Compagnie dut prendre en main la direction de l'Eglise, et où plus que jamais elle remplit fidèlement ses obligations. Nous avons vu comment, par la force des circonstances dans les dernières années du gouvernement de la Restauration, elle fut malgré elle entrainée à concentrer alors chez elle, mais seulement alors, les pouvoirs ecclésiastiques. À ce moment-là les conflits avec la dissidence avaient cessé ou allaient s apaiser.
Reste la situation de la Compagnie vis-à-vis des Ordonnances ecclésiastiques de 1576. On ne comprend vraiment pas comment Gaussen et à sa suite tous les théologiens du Réveil, et tous ceux qui ont écrit sur ce mouvement religieux, ont pu affirmer? que l'arrêté de 1725, pris à l'instigation de J.-Alph. Turrettini et voté par la Compagnie à une très grande majorité, était illégal.
Nous l'avons déjà dit, mais il n'est pas inutile de le dire une seconde fois, l'arrêté du 1° juin 1725, ayant été accepté par le Conseil était parfaitement légal. Les arrêtés antérieurs qu'il modifiait n'avaient
! Le Protestant de Genève, t. II, p. 339.
2? De Gozrz, op. cit., p. 68; Maury, op. cit., p.153. Emire BROCHER, Notice sur l'Eglise évangélique de Genève. Genève, 1899, p. 5.
point été soumis à la ratification du Conseil Général. En 1725 la Compagnie en revenait purement et simplement au texte des Ordonnances, tel qu'il avait été adopté en 1576 par le Conseil Général. Et, lorsqu'en 1806, on remplaca ces mots : dont nous avons un résumé dans notre Catéchisme!, par ceux-ci, dont nous avons un résumé dans le Symbole des Apôtres, on ne doit point voir là une raison dogmatique. À cette époque les étudiants francais revenaient étudier la théologie à Genève; le gouvernement français demandait qu'ils fussent consacrés dans notre cité; il ne pouvait donc être question de s'en référer au catéchisme de Genève, du moment qu'il s'agissait de candidats français. Quand enfin on supprima ces mots, Symbole des Apôtres, on reprit purement et simplement le texte des Ordonnances, tel quil avait été adopté en 1541. Du reste, sous l'Empire, les Ordonnances ecclésiastiques n'avaient aucune valeur légale. Elles avaient été dûment abolies lors du vote de la Constitution de 179%, et dès lors, si on s'est référé quelquefois à certains de leurs articles, c'était uniquement comme à un usage. On peut le regretter ou s'en féliciter. suivant le point de vue auquel on se place, mais on ne saurait le contester.
La Constitution de 1814 cite bien l'Ordonnance eccléstastique. Mais il s’agit là uniquement d'une allusion, d’une simple explication qui ne saurait avoir la portée qu'on voudrait lui prêter. Quand done
Archives de la Compagnie : Intérieur. XW/JLe siècle, A.
Ami Bost, dans sa fameuse brochure et plus tard dans son Procès, prétend que cest la Compagnie qui est sectaire, il s'appuie sur une contre-vérité.
La brochure d'Empaytaz et l'arrêté du 3 mai 1817 soulevèrent une polémique ardente. La Faculté de Montauban, les journaux de France et d'Angleterre s’en occupèrent; le doyen Curtaz et, à son instigation, le Clergé vaudois rompirent toute relation officielle avec Genève; les théologiens du Réveil en un mot s'ingénièrent pour isoler l'Eglise de Genève et en quelque sorte la « boycotter », comme nous dirions aujourd hui.
La première pensée de la Compagnie eût été de répondre à ses détracteurs et de remettre les choses au point. Mais le gouvernement, tout en reconnaissant le droit de la Compagnie, lui imposa le silence le plus absolu vis-à-vis de toutes les attaques dont elle était l'objet. Il n'était pas, trouvait-il, dans la dignité de ce Corps de s’abaisser à des disputes de gazettes et de brochures.
Ce fut très fàächeux. D'abord les adversaires ne manquèrent pas de répéter que si le Conseil avait donné un tel ordre à la Compagnie, c'était parce qu'il savait répondre au désir secret des pasteurs... Puis qu'arriva-t-il ? Ce que la Compagnie n'avait pas la liberté de faire, d’autres en usèrent largement et ils n'y apportèrent ni la prudence ni la modération convenables, ni même la charité dont la Compagnie ne se serait certainement pas départie. Ce fut toute une série décrits, anonymes pour la plupart, des
articles de la Revue genevoise dirigée par Manget, ancien professeur de philosophie en France, puis le pasteur de Fernex qui, dans une séance d'ouverture du Consistoire, faisant l'apologie de la Compagnie, prononce une phrase inexacte et des plus malheureuses, que Bost relèvera avec joie dans sa Genève religieuse en 1S19.
C’est alors que le professeur J.-J.-C. Chenevière, qui avait lancé plusieurs articles ou brochures anonymes, partit en guerre dans le discours qu'il fut chargé de faire aux Promotions et qu'il intitula Les causes qui retardent chez les réformés les progrès de la théologie (1820): l'auteur proteste contre ce qu'il appelle la manie Athanasienne. Puis, en 18224, il publiait son Précis des débats théologiques que, depuis quelques années, ont agité la ville de Genève‘.
Enfin vint le procès intenté à Ami Bost à Ja suite de sa brochure Défense des fidèles de Genève, qu'il fit paraitre à Lyon, en 1825.
Ce procès dut être le grand et navrant scandale de cette malheureuse époque. À la distance où nous sommes, il est impossible de comprendre comment le gouvernement fut assez mal inspiré pour laisser faire un semblable procès, et ensuite aller en appel, quand le tribunal de première instance eut acquitté Bost du chef de calomnie pour ne retenir que celui d'emploi
1 J.-J.-C. Chenevière publia également une Première, puis une Seconde lettre à un ami sur l’état actuel de l'Eglise de Genève et sur quelques-unes des accusations inventées contre ses pasteurs. Genève, 1817, in-80. On lui attribua également quelques articles de journaux.
d'expressions injurieuses. Il n'était cependant pas difficile, ce nous semble, de prévoir ce résultat.
On comprend qu'après ces tristes journées il resta une sourde et violente agitation contre Gaussen, qui avait été l'instigateur de cette levée de boucliers de Bost contre l'Eglise nationale et contre la Compagnie. On lui reprochait de se tenir toujours plus en dehors de l'Eglise, de se cantonner dans sa paroisse de Satigny, dont il avait fait presque une Eglise séparée, en refusant obstinément sa chaire à quiconque ne prêchait pas la doctrine la plus pure.
C'est dans ces circonstances qu'éclata plus ou moins inopinément, à l'époque des censures,. l'affaire du catéchisme. Elle m'apparaîit comme une assez mauvaise chicane qu'on fit au pasteur de Satigny. Elle se serait sans doute terminée facilement, si Gaussen y avait mis moins de raideur. Il avoua du reste plus tard s'être mépris sur la portée du reproche qui lui fut adressé, et qui, réduit à sa juste proportion, n'avait pas la gravité quil avait cru. Qu'il y eùt alors dans la Compagnie un part qui désirait provoquer la démission de Gaussen, c’est plus que probable. Mais ce n'était qu'une minorité. La majorité fit tout ce qu'elle put pour arranger l'affaire d'une facon conciliante. Malheureusement, au lieu de s'expliquer oralement, Gaussen le fit par deux lettres qui sont de vrais mémoires. La Compagnie, après un examen attentif, déclara ces lettres tout à fait subversives de toute autorité légale. En fin de compte, la Compagnie décida, pour l'instruction des catéchumènes, de laisser toute liberté au pasteur,
qui n'était astreint qu à suivre le plan — et non le texte — du catéchisme. Mais la Compagnie exigeait que Gaussen, non pas rétractàt ni retirat ses lettres. mais les reprit. Gaussen s'y refusa absolument. La Compagnie se décida à regret à prendre des mesures disciplinaires. Après de longs débats, il fut décidé que Gaussen serait censuré et exclu des séances de la Compagnie pendant une année. Comme Gaussen n'assistait que très rarement aux séances, c'était un moyen ingénieux de lui marquer la désapprobation de la Compagnie, sans porter aucun préjudice ni à lui ni à ses paroissiens. C'était au fond un blâme purement moral.
Ce qui amena la destitution de Gaussen, ce ne fut donc pas l'affaire du catéchisme, ce ne fut pas même la fondation de la Société évangélique, qui se constitua trois mois après, le 24 janvier 1831. Ce fut l'ouverture de l'école de théologie !, dont les premiers professeurs furent Gaussen, Merle d'Aubigné, Galland, tous trois pasteurs ou ministres de l'Eglise nationale.
Trois mois après le 24 janvier 1831, la Société évangélique, qui venait de se constituer, publiait une déclaration annonçant son institution et signée par les pasteurs Gaussen, Galland, et par sept laïques?. Les fondateurs ont assuré qu'ils n'avaient pas alors l'in-
1 Ce ne fut pas même l'ouverture de l'Ecole de théologie, ce fut la circulaire annonçant la fondation de ces établissements. Les considérants de l'arrêté le disent clairement.
2 C'étaient Cramer-Audeoud, Gaussen-Milne, Gautier-Boissier, Mieusseux-Colladon, Tronchin-Calandrini, Vaucher-Veyrassat, De Loriol-De Portes.
tention de s'établir en Eglise séparée, et qu'ils désiraient seulement reconstituer l’ancien comité de la Société des Missions, et travailler à la diffusion de traités religieux et des Ecritures ; c’est fort possible. Mais, par la force des choses, la prédication des doctrines orthodoxes devint la première préoccupation de la société. On établit le dimanche soir des assemblées d'édification dans une maison particulière, puis bientôt dans un local spécial, rue des Chanoines, avec services réguliers le dimanche soir et le jeudi, mais non aux heures accoutumées des services nationaux. Au bout d’une année on eut une école du dimanche, fréquentée bientôt, paraît-il, par cent enfants, et une école de jeunes filles.
La Compagnie ou plutôt ses membres songèrent à se défendre, et le Protestant de Genève fut fondé. On sortait alors de la révolution de 1830 : le gouvernement genevois ne craignait plus les observations
des ambassadeurs des grandes Puissances; la presse
y gagnait en liberté. La rédaction eut libre carrière. Le Comité avait pour rédacteurs le pasteur Philippe Basset fils, les professeurs et pasteurs J.-D. Choisy et D. Munier, et pour collaborateurs Barthélemy Bouvier, pasteur, Elisée Cellérier, J.-J.-G. Chenevière, professeurs, Couriard, Golaz, Goty, Liotard, Jacques Martin, Eugène Picot, Vaucher-Amat, pasteurs, Pictet, ancien du Consistoire.
Voici un résumé des principes du journal :
Proclamer et soutenir le principe protestant du libre examen et, en conséquence, substituer l’autorité de la Bible à celle des hommes en matiere de foi. Défendre et amé-
liorer les institutions de l'Eglise nationale protestante de Genève.
Faire connaitre et éclaircir par la discussion tout sujet théologique et religieux.
Genève et l'étranger ou infestés de calomnies et d’outrages contre notre Le disait la Rédaction; n'est-il pas de la plus absolue justice qu'on nous laisse enfin rendre compte de notre espérance... Avancer le règne de la liberté religieuse et combattre les efforts de l'exelusivisme, tel est en peu de mots le résumé de l'œuvre que nous entreprenons.….
Genève offre à la chrétienté le spectacle... d'une Eglise constituée et toutefois subsistante par la seule force de ses règlements de discipline : tandis que la plupart des Eglises protestantes nationales sont encore, au moins pour la forme, sous le joug des formulaires d'hommes, tandis que celles qui se sont déclarées ou dissidentes ou indépendantes n'ont ainsi procédé que pour entendre prêcher et professer dans leur sein certains dogmes et non pas d'autres, Genève, depuis plus de cent ans, a su à la fois, se passer de confession de Foi autre que la Bible, et se maintenir Eglise nationale, en réunissant autour d'elle la généralité des fidèles qui constituent son troupeau. Les pasteurs de Genève ont admis et proclamé, les premiers, le grand fait de la variété des doctrines comme compatible avec l'unité de l'Eglise et avec celle de la discipline... Tout homme qui ne peut fraterniser avee l'Eglise nationale de Genève, représentée et dirigée par la Compagnie actuelle des Pasteurs, obéit à quelque principe d'exelusivisme ou à quelque autorité humaine en matiere de foi.
Jésus, Fils de Dieu, Rédempteur et Sauveur des hommes, salut éternel acquis aux rachetés qui se repentent ct qui se sanctifient par la pratique des bonnes œuvres. Voilà notre christianisme. Ce n’est pas celui des méthodistes ‘
Dès lors le Protestant ne cesse de montrer que la Société évangélique est une œuvre de séparation et que par la force des choses, sinon encore par son programme, elle sera poussée à se transformer en véritable Eglise.
! Le Protestant de Genève. 1831, p.
Sur ces entrefaites, le professeur J.-J.-C. Chenevière publia ses Essais théologiques, dont les quatre premiers parurent cette année 1831. Ils eurent alors un grand retentissement et rencontrèrent certainement l'approbation de la majeure partie des fidèles de l'Eglise de Genève. La Société évangélique crut de son devoir de protester contre cette publication par la fondation de son Ecole de théologie. Elle estimait « que les élèves attachés à la foi des réformateurs » doivent avoir la « faculté de suivre des enseignements qui répondent à leurs besoins et qui satisfassent à leur conscience!. » C'est alors qu'elle ouvrit son Ecole de théologie, plus tard installée à l'Oratoire, et dont les premiers professeurs furent Gaussen, Merle d'Aubigné, qui revenait alors de l’étranser, et Galland. Ceux-e1, semble-t-il, auraient dù comprendre qu'il était de haute convenance de se retirer alors de l'Eglise nationale. Pourquoi ne l'ont-ils pas fait? Voulaient-ils provoquer leur révocation ? C'est fort possible. Il est probable, cependant, que la cause en fut, pour une certaine part, cette étrange aberration de Gaussen, qui était toujours convaincu que lui seul représentait à Genève l'Eglise de Calvin, que lui seul était l'Eglise nationale.
Quant à la Compagnie, après avoir pris Connaissance de la circulaire de la Société évangélique et après en avoir mürement délibéré, elle jugea qu'une telle conduite était de nature à troubler la paix de
1 Gaussen, Mémoires adressés au Conseil d'Etat, Genève 1832, p.106.
l'Eglise et, après les débats règlementaires, elle arrêta «de communiquer au Consistoire qu'elle déclarait nécessaire de révoquer M. Gaussen de ses fonctions de pasteur de Satigny, et d'interdire à MM. Gaussen, Galland et Merle d'Aubigné, toutes fonctions dans les chaires du canton!.»
Cette fondation, est-il dit dans les considérants, est présentée non point seulement comme une institution particulière, sur laquelle les usages de la Compagnie l’eussent peut-être engagée à fermer les yeux, mais comme constituant le seul enseignement théologique légal dans l'Eglise et dans l’Académie de Genève, et offrant seule les moyens de placer cette Eglise en communication et en fraternité avec les autres Eglises réformées.…
Du reste la Compagnie entendait bien « ne porter aucune atteinte au principe de la liberté d'enseignement, qui est reconnue dans le canton de Genève, et qui doit être respectée pour la Société évangélique, comme pour tout autre établissement, mais rappeler seulement les obligations spéciales des fonctionnaires publics, obligations incompatibles avec un usage illimité et surtout avec un usage hostile des libertés communes...?. »
Peu après, le Consistoire confirmait l'arrêté de la Compagnie et, le 30 novembre, le Conseil d'Etat donnait son approbation à la mesure réclamée par la Compagnie, tout en assurant les directeurs de l'Ecole de théologie que leurs droits civils ne recevraient par cet arrêté aucune atteinte. Disons cependant que le Conseil d'Etat hésita beaucoup avant de ratifier cette destitution; toutefois comme ce Corps n'avait pas à juger la question de doctrine,
! Reg. de la Compagnie, du 30 septembre 1831. ? Le Protestant de Genève, 1831, p. 307.
mais seulement celle de conduite, il ne put faire autrement que donner son approbation.
1 Nous trouvons dans une biographie d’Aug. de la Rive une lettre qu'il écrivit à Guizot sur ce sujet en 1866 et qu'il nous parait intéressant de reproduire ici : (.. . Votre exposé du réveil chrétien dans l'Eglise protestante, écrit Aug. de la Rive à Guizot à propos de son deuxième volume des Méditations, ne m'a pas paru aussi satisfaisant et il a soulevé dans mon esprit quelques objections que je prends la liberté de vous soumettre.
«Je commencerai par une rectification de fait à laquelle je tiens beaucoup. Tout gouvernement, quelque modeste qu'il soit et quelque petit que soit le pays qu'il régit, doit être jugé impartialement dans l'histoire. Or, si le gouvernement de Genève, de 1814 à 1846. a droit à l'estime des honnêtes gens, quelles qu'aient pu être ses fautes, il le doit au véritable libéralisme qui l’a toujours animé et à la manière aussi énergique que constante dont il a protégé toutes les libertés, et en particulier la liberté religieuse. Tandis que sur tout le continent et dans le reste de la Suisse, en particulier dans le canton de Vaud, de 1824 à 1830 et de 1845 à 1850, cette liberté était singulièrement compromise, elle a été entière à Genève de 1816 à 1846. Et si elle à continué à régner sans entraves après la révolution démocratique de 1846, il serait injuste de n’y pas voir une conséquence heureuse des habitudes de tolérance contractées par la population sous le régime libéral qui avait précédé.
« C’est donc avec chagrin que je trouve à la page 136 de votre ouvrage cette phrase : « Mais bientôt lassé de ce pénible devoir, il [le Conseil d'Etat de Genève] interdit qu on imprimât à Genève, sans sa permission expresse, aucun écrit de polémique religieuse. » Je ne comprends pas où vous avez puisé ce renseignement. Jamais la liberté de la presse n'a été entravée à Genève de 1814 à 1846, sauf, momentanément, en ce qui concernait la politique étrangère de 1823 et 1827, par l'effet des sommations des Puissances étrangères. Ces entraves disparurent en 1827, par l'effet d'une loi sur la presse, préparée par MM. Rossi, Bellot et Dumont, loi la plus libérale qui eût jamais été faite et qui, depuis quarante ans qu'elle est en vigueur, na, je crois, suscité qu'un ou deux procès de presse au Plus eee
« Je présume, Monsieur, que vous avez puisé le renseignement sur lequel je viens d'attirer votre attention dans l'ouvrage de M. de Goltz, qui fourmille d’inexactitudes de détails, bien que dans ses appréciations générales il soit exact, tout en étant, suivant moi, beaucoup trop sévère pour le clergé officiel.
« Permettez-moi d'attirer encore votre attention sur ce côté de notre question religieuse, qui n'a jamais, à mon avis, été jugé avec impartialité.
Auguste de la Rive, qui, en sa qualité de professeur de physique, faisait partie de la Compagnie, vota contre la destitution, qu'il regardait comme une faute.
« La page 130 de votre ouvrage contient un paragraphe commençant par ces mots : « Ce fut à Genève... » et se terminant par ceuxei : « Le péché originel et la divinité de Jésus-Christ étaient aussi ouvertement délaissés que la prédestination et le salut gratuit. » Je crois que votre appréciation est injuste. J'ai, pour ma part, toujours admiré la conduite du clergé de Genève pendant la durée et surtout la fin du XVIHLe siècle ; ses luttes avec Voltaire et Rousseau, l'énergie avec laquelle il maintenait le drapeau de la Foi et les vérités fondamentales du Christianisme à cette époque de complète négation méritent d'être signalées à la reconnaissance de la postérité. Et si l'on était venu lui proposer de le faire voter sur la question de la divinité de Notre-Seigneur, comme on l’a fait à la Conférence de Paris, en 1865, que croyez-vous qu'il en eût pensé? Je reconnais qu'à cette époque nos pasteurs prèchaient davantage la morale que le dogme, qu'il y avait même des dogmes au sujet desquels ils parlaient rarement. Mais ils allaient au plus pressé et vous-même maintenant ne tendez-vous pas la main à tous ceux qui prêchent Jésus crucifié et ressuscité ? Or, c’est ce qu'ils faisaient hautement et courageusement. Je trouve que ce qui se passe maintenant dans notre monde protestant doit nous rendre plus indulgents pour les chrétiens du XVIIIe siècle.
« Pendant les seize années que dura la domination francaise, le clergé genevois ne fut point infidèle à sa mission : il maintint avec zèle et talent les bonnes traditions du protestantisme, la croyance aux vérités fondamentales du christianisme évangélique. Les noms de MM. Cellérier père, Duby, Peschier, Vaucher et Moulinié se lient pour moi au souvenir des impressions religieuses de mon enfance et de ma Jeunesse, et si j'ai eu le bonheur, ainsi que presque tous mes contemporains, de persister dans la foi, je sens que je le dois essentiellement à l'influence de ces hommes excellents et du milieu qu'ils avaient créé. Si, en 1814, Genève se trouva toute prête pour une restauration, la manière dont, en dehors de toute idée politique, le clergé genevois avait entretenu la vie religieuse chez nous, y contribua pour une large part. Les années qui suivirent la Restauration furent, il est vrai, troublées à Genève par une agitation religieuse qui, au reste, comme vous le remarquez, fut générale dans le protestantisme français. Je reconnais que la majorité du clergé genevois ne suivit pas ce qu'on a appelé le réveil religieux et qu’elle eut de plus le tort de sy opposer. Sans l’excuser complètement, il faut rappeler que les attaques étaient d'une vivacité excessive, que les controverses prenaient, en particulier en chaire, un caräctère d’aigreur qui n’était pas de nature à contribuer
Il est clair qu'en théorie une faculté orthodoxe aurait parfaitement pu subsister à côté d'une autre appartenant à une autre tendance. Ilaurait fallu cepen-
à l'édification du troupeau. Ce fut alors que la Compagnie des pasteurs prit l'arrêté que vous citez à la page 132 de votre ouvrage, qui interdisait la prédication sur quatre points : la Trinité, le Péché originel, la Grâce efficace, la Prédestination. La Compagnie, à mon avis, eut tort. Mais elle était sous une impression dont il est difhcile de se rendre compte cinquante ans plus tard et sous l'empire de tout autres idées. Et à l’appui des circonstances atténuantes que je plaide, ne puis-je pas citer le nom du vénérable pasteur Cellérier père, le chef du parti orthodoxe dans la Compagnie, qui fut le rédacteur de cet arrêté. Qui sait si cet arrêté, contraire, je le reconnais, à tous les principes, et pur expédient du moment, n’a pourtant pas, en empêchant le troupeau de se passionner trop fortement, contribué à maintenir l'esprit général de tolérance qui a constamment régné chez nous.
« Il est une mesure que prit la Compagnie des pasteurs et qui, j'en conviens, fut une faute : la destitution de M. le pasteur Gaussen. J'étais, à l'époque où cette mesure fut prise, quoique laïque, mais par une attribution de la chaire d’ancienne fondation que j'occupais dans l’Académie, membre de la Compagnie des pasteurs, je pris part à la délibération sur cette question et je votai, avec la minorité, contre la destitution.
« Le Conseil d'Etat hésita beaucoup avant de ratifier cette destitution, mais n'ayant pas à juger la question de doctrine, mais seulement celle de conduite, il ne put faire autrement que donner son approbation... Maintenant, les choses sont bien changées : l'Eglise nationale et l'Eglise séparée vivent dans le meilleur accord; les hommes qui sont à leur tête ne craignent pas de s'unir pour des œuvres communes et vivent côte à côte de la manière la plus cordiale. Des deux côtés, on est arrivé à se placer sur un terrain de bons procédés et d’égards mutuels, tout en ayant souvent des opinions très diverses... Malgré la divergence d'opinions qui existe entre ses membres, le clergé national vit en paix, et cet heureux résultat est dû non seulement à la largeur de vues et à l'esprit de tolérance chrétien qui animent les pasteurs orthodoxes, mais aussi à la sagesse, aux sentiments fraternels qui règnent dans l’autre partie du clergé. En somme, notre état religieux dans la communion protestante est satisfaisant dans ce moment et réalise ce que vous regardez avec raison comme le « mieux possible, » une Eglise nationale et une Eglise dissidente, se soutenant par une connivence pour le bien, et n'ayant entre elles aucune hostilité systématique *. »
* J.-L. Soner, Auguste de La Rive, Notice biographique, Genève, 1877, in-8°, p.144-150.
dant que la Société évangélique acceptât ce voisinage et tempéràt quelque peu ses anathèmes. Mais, avec l’intransigeance qui caractérisa Gaussen et ses collègues, toute association était impossible {. C'est
! Nous ne pouvons nous étendre davantage sur le Réveil. Il y aurait cependant beaucoup à ajouter sur ce mouvement religieux qui, à Genèye, a eu deux phases distiuctes ; l'une s’est terminée par l’institution des Eglises du Bourg-de-Four et de la Pélisserie, et l’autre par la fondation de la Société évangélique. En 181%, la Compagnie se trouvait en présence de jeunes gens animés sans doute d’intentions excellentes, mus par des sentiments religieux profonds, sincères, éminemment respectables, quoique pas toujours très équilibrés ; mais ces jeunes gens n'ont pas la confiance des corps ecclésiastiques. La Compagnie dans sa grande majorité ne les comprend pas, elle ne se rend compte ni de leur mentalité, ni de leurs besoins religieux. Du reste, elle ne les connaît guère, ct il est naturel qu'elle se défie d'eux. Ils ont vécu plutôt à l'écart, fréquentant, si l’on en croit Bost, plus le lac et ses bords que les cours. Puis ils visilent assidument des réunions religieuses plus ou moins clandestines. Empaytaz semble se fourvoyer dans l'entourage d'une baronne étrangère, aux mœurs un peu bohèmes.
.… Tout cela n’est pas pour les recommander à la Compagnie de 1814, composée de pasteurs fort respectables, mais très vieux régime, quelques-uns un peu arriérés, selon l'expression de la mère d'Auguste Bouvier. N'oublions pas qu'alors, si les libertés publiques étaient inserites dans les lois, elles ne l’étaient guère dans les mœurs ni dans l'esprit des contemporains. La mentalité était tout autre que celle d'aujourd'hui. Aussi nous renoncerions à faire comprendre à des étudiants du XXm®e siècle, non pas seulement le point de vue de la Compagnie de 1817, mais ce qu'elle regardait alors comme l'un de ses premiers devoirs. à savoir l'obligation qu elle s’imposait de veiller sur les « proposants » afin de les empêcher de suivre les cérémonies catholiques, comme de fréquenter les milieux sectaires. D'ailleurs, dans toutes les mesures qu'elle crut devoir prendre, la Compagnie se sentait tout-à-fait d'accord avec l'immense majorité de la population, aussi lorsque quelques partisans de la majorité étaient enclins à regarder les gens du Réveil comme une quantité négligeable, or comprend leur erreur. Par contre, ce petit troupeau dissident, s’il n'était à Genève qu'une faible minorité, estimait être en pleine communion avec la grande majorité des Eglises étrangères. Sans parler ici de la question de conscience, c'est ce qui explique l'intransigeance qui se manifesta de part et d'autre.
Quelque opinion que l’on garde sur le fond du débat, on doit reconnaître que la Compagnie a atteint le but qu'elle poursuivait. Dès que
ce qu'avaient parfaitement compris les rédacteurs du Protestant de Genève, et le reproche d'exclusivisme lancé aux dissidents du Réveil, comme à ceux de la Société évangélique, était parfaitement justifié.
Le Réveil a évidemment contribué énergiquement à fixer l'attention des foules sur les questions religieuses. Il a ramené à la piété beaucoup de gens qui s'en étaient détournés. Il a donné la paix et la vie à nombre d'âmes qui sans lui peut-être seraient restées troublées et désespérées. Il a été, pour la France en particulier, un agent actif d'évangélisation. Est-ce que son action n'aurait pas été autrement féconde s'il avait su se dépouiller de cette intransigeance que ses adversaires appelaient son orgueil et son exclusivisme ?
la dissidence se fut régulièrement établie, la lutte cessa. L'Eglise nationale y gagna une ère de paix qui dura près de 40 années, dont elle sut profiter largement pour son développement religieux.
Là où la Compagnie, selon nous, a dépassé la mesure, c'est quand, non contente d'amener les ecclésiastiques dissidents à se séparer d'elle, (ce qui était absolument légitime), elle entendait leur enlever la possibilité de monter dans les chaires du Canton. C'était sans doute une conséquence inévitable de la dissidence, mais il n'était pas nécessaire de souligner le fait dans l'arrêté. La Compagnie a cédé là à un mouvement d'impatience et de nervosité tout expliqué et excusé par la violence vraiment inouïe des attaques dont elle fut l’objet, mais qui n'en a pas moins été fort regrettable. Nous aurions dù parler des influences étrangères (Haldane. Drummond, etc.) montrer la part considérable jouée par le catholicisme qui n'épargna rien pour envenimer le débat. Nous concluons en disant que deux courants étaient en présence; pour eux-mêmes, comme pour le règne de Dieu, il y avait tout avantage à ce qu'ils suivissent pour lors leurs voies parallèles, et c'est, croyons-nous, la Compagnie qui a été la première à s’en rendre compte. Mais si elle entendait rester maitresse dans l'Eglise et ne pas permettre à l'exclusivisme du Réveil de s'emparer de la place, elle n’a jamais cessé de réclamer, pour les dissidents, la plus complète liberté de conscience et d'enseignement. Elle a soin de le rappeler dans son arrêté du 30 septembre 1831. C'est ce quil n'est pas inutile de constater.