‹ L'E?glise de Gene?ve, 1555-1909;Chapitre 44 sur 170 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

L'Eglise de Genève sous la Restauration.

Pendant la triste période de la domination francaise, l'Eglise de Genève fut dirigée en fait par trois corps : la Compagnie des pasteurs et le Consistoire, qui au fond considéraient les questions sous le même angle, et, d'autre part, la Société Economique, composée de laïques qui presque tous firent partie de l’ancien gouvernement. Ce Comité avait volontiers les allures du Petit Conseil, et il se considérait souvent comme en ayant hérité le pouvoir. En tout cas, en dehors du Comité chargé de gérer les fonds de la Société Economique et qui était presque souverain pour régler les frais de culte, le troupeau, pas plus que l'Etat, n'avait de part ni à l'administration de l'Eglise ni à celle de l'Ecole. Cette administration, remarque le professeur David Munier!, «était confiée à des Corps aimés et considérés, qui se recrutalent eux-mêmes; et l’immixtion de la Compagnie des pasteurs dans le Consistoire et dans l'Académie, plus encore peut-être que les larges pouvoirs qui appar-

D. Munier, 0p. cit, p. 5.

tenaient en propre à ce corps ecclésiastique luimême, donnait à notre Eglise, d'une manière prononcée, le caractère qu'on a défini par la qualification d'Æglise-clergé. »

« Sous la Constitution de 1814 et à l’air salubre de l'indépendance qui nous fut alors rendue, continue Munier, l’organisation intérieure de l'Eglise ne subit aucun changement important. Elle n'avait pas à en subir pour être restaurée, puisque le régime français ne l'avait pas atteinte. Pour elle, la Restauration ne porta guère que sur ses rapports avec l'Etat, rapports nuls, heureusement, sous l'Empire, et heureusement renoués à sa chute, lorsque l'Etat se trouva être de nouveau le peuple genevois lui-même, avec le gouvernement de son libre choix à sa tête!. »

La Compagnie fut maintenue d’une manière générale dans ses attributions, conservant « le titre, les préséances et le rang dont elle jouissait avant 1792, » ainsi que le droit d'adresser au Conseil d'Etat des représentations sur le maintien des mœurs et de la religion (mais en se renfermant uniquement dans ces objets) et sur le maintien de ses attributions?.

Elle conservait aussi sa part dans l'élection des professeurs de théologie, de deux professeurs de philosophie, d'un professeur de belles-lettres et des régents du Collège, et, point à noter, « son droit à ces élections ne pouvait être restreint que de son consentement. »

1 D. Mure, p. 5.

2 Moir K 4.

Le Consistoire élisait lui-même ses membres laïques, nommés pour six ans et rééligibles. Cette élection était soumise à l'approbation du Conseil d'Etat. A la tête de ces membres laïques il y avait deux conseillers d'Etat élus pour trois ans par le dit Conseil et la Compagnie des pasteurs réunis. La compétence du Consistoire sera la même qu'elle était ci-devant par l'Ordonnance ecclésiastique (sic), à la réserve toutefois de la partie contentieuse et judiciaire sur les promesses de mariage, les séparations et les divorces. Ce qui, remarque M. Munier, « rayait d'un trait de plume toutes les attributions du Consistoire en tant que tribunal de mœurs et juge dans les questions matrimoniales!. »

Le Consistoire avait toujours le droit de mander les parties et de leur adresser des exhortations. Si nos souvenirs de famille ne nous trompent pas, nous croyons savoir qu'en réalité le Consistoire fit quelques tentatives pour remettre en vigueur l’ancienne discipline, mais qu'il dut y renoncer”.

1 Muxrer, p. 6.

2? Edouard Diodati, le futur professeur d’apologétique, alors pasteur à Cartigny, voulut instituer pour cette paroisse une sorte de Consistoire local qui aurait exercé un vrai pouvoir disciplinaire. Le projet en fut assez avancé pour qu'il fut soumis aux délibérations de la Compagnie. Mais Diodati dut renoncer à pousser plus loin sa tentative et l'on dit que cet insuccès ne fut pas étranger dans sa détermination d'accepter peu après la charge de bibliothécaire. Ce quil y à de certain c’est que le Conseil d'Etat, consulté sur cette question de rétablir une discipline ecclésiastique, déclara qu'il soutiendrait le Consistoire dans l'exécution des ordonnances ecclésiastiques, mais s’en remettait à la prudence de MM. les pasteurs pour ne pas compromettre l’autorité que laisse à cet égard au gouvernement la Cons-

titution récamment votée. (Reg. du Conseil d'Etat du 7 février 1817.)

On le voit, les Ordonnances ecclésiastiques sont mentionnées dans la Constitution de 1814, mais comme en passant et à propos du Consistoire ; aucune allusion n'y est faite en ce qui concerne la Compagnie. « Si les rédacteurs de la Constitution y mentionnèrent ce vénérable monument de la mâle piété de nos ancêtres, dit encore Munier, ce fut sans doute en vue d’assurer ainsi plus solidement l'avenir du protestantisme de notre république, laquelle était destinée à devenir bientôt un canton mixte. Mais ces hommes étaient trop éclairés eux-mêmes et connaissaient trop bien leur temps pour vouloir nous faire rétrograder de trois siècles!. »

D'autre part, le gouvernement civil reprenait, en droit et tout entière, son autorité sur l'Eglise. Il s ensuivait que l'Eglise de Genève qui, pendant toute la domination française, avait joui d'une véritable autonomie avec un caractère clérical prononcé, redevenait, sous la Restauration, une Eglise d'Etat dûment qualifiée, car tout changement au culte et à la discipline, toute modification à des détails d'intérieur ou d'édification, chant sacré, liturgie, catéchisme, devaient être soumis au gouvernement et approuvés par lui. En droit, le Conseil d'Etat était redevenu un véritable évêque protestant, et cela au moment où les Puissances adjoignaient à la vieille république genevoise tout un nouveau territoire pour en former le Canton de Genève : vingt-deux communes sardes ou françaises venaient se réunir aux quatorze com-

1 MuniER, p. 6.

munes genevoises, et des représentants catholiques de ces nouvelles communes entraient dans le gouvernement.

La conséquence de cette extension de territoire était facile à prévoir. La suprématie légale de l'Etat sur l'Eglise protestante devint de plus en plus nominale pour tout ce qui concernait le spirituel. On conserva les formes : dans chaque cas, on se fit un devoir de demander les ratifications légalement exigées. Mais ceux qui les donnaient, comme ceux qui les demandaient, sentirent promptement que la situation était fausse et que le vrai pouvoir n'était pas dans les mains où la Constitution l'avait placé. Il fallait bien que ce pouvoir füt quelque part, pour que l'Eglise püt agir, vivre et progresser. Le gouvernement, par le fait de sa composition mixte au point de vue confessionnel, était mal placé pour exercer ce pouvoir. Il était naturel que ce fût la Compagnie qui l’exercçât. Celle-ci était tout indiquée par suite de a considération générale dont elle était entourée. Pendant les jours néfastes de la Révolution et de l'Empire, elle avait fait ses preuves d'indépendance, de patriotisme, de dévouement pastoral. Quand, en 1815, la Compagnie et le Consistoire vinrent féliciter le gouvernement du retour définitif de l'indépendance, le premier Syndic leur dit : « Messieurs, vous avez continué la République au travers de la conquête et, pendant que la patrie genevoise était au tombeau, l'Eglise veillait près d'elle‘. »

1 Gagerez, t. III, p. 484. Reg. de la Compagnie du 1er janvier 1814. P 8 pag

Elle s'efforçait d'exploiter cette délivrance inespérée pour stimuler le zèle religieux du troupeau réveillé déjà par l'épreuve. Elle était irréprochable quant à la moralité de ses membres. Parmi eux elle comptait beaucoup d'hommes distingués par leurs talents, leurs lumières, leur foi, leurs hautes qualités. Une pléiade de jeunes ministres allaient lui donner un nouvel éclat par ce qu'on a appelé la grande prédication genevoise.

On ne saurait donc s'étonner des prérogatives diverses que la Constitution de 1814 conféra à la Compagnie des pasteurs et des professeurs de Genève, ni de l'influence et de l'autorité croissantes dont elle jouit même au-delà de l'intention du législateur. « Que la Compagnie, dit encore Munier, ait quelquefois abusé de cette position anormale, c'est possible et je n'oserai pas aflirmer que non; mais qu'elle lait fait sciemment et de propos délibéré, je ne le pense pas ; ou si elle en eut conscience, je crois n être que juste en rejetant ce tort ou cette faiblesse sur une cause beaucoup plus avouable : c'était le sentiment fondé qu'elle était alors dans le pays la sentinelle la plus avancée du protestantisme, le corps tenu par l'opinion publique pour le plus responsable de cette tradition sacrée, en face des périls nouveaux que les circonstances lui avaient créés !. »

L'esprit de la loi n'en était pas moins faussé, le corps pastoral avait dans l'administration de l'Eglise une part plus grande et plus décisive que ne compor-

? Muxter, p. 8.

tait son droit légal. En trop de choses ses préavis étaient, de fait, définitifs : l'élection des pasteurs et leur surveillance, la direction du culte et des paroisses appartenaient réellement à elle seule.

Quant au Consistoire, comme tous les pasteurs de la ville et de la campagne y siégeaient de droit et y formaient la majorité, il n'était que l'écho de la Compagnie et non son contre-poids. Cet état de choses dura vingt-sept années, jusqu'en 1842. L Eglise pendant cette période ne fut pas sans bénédictions. Ce fut l'époque de la grande éloquence. Les conférences de J. Martin sur la foi, la rédemption, celles de Munier et de Barthélemy Bouvier attirèrent des foules compactes dans les temples, alors garnis de tribunes et qui semblaient trop exigus pour les nombreux auditeurs qui s'y pressaient. C'est alors que furent fondées et la Société biblique, le 31 décembre 1814, et celle des Missions, en 1817, et tant d'institutions charitables.

Mais l'Eglise dut passer par des jours singulièrement difliciles. Certes l'épreuve ne lui fut pas épargnée. Pour la première fois elle eut à se défendre contre l’envahissement intérieur du catholicisme, dont, au dire de Munier, on fut lent à comprendre et à mesurer le danger. D'autre part, c'est au moment où il aurait été nécessaire que toutes les forces vives du protestantisme se groupassent, dirigées par une pensée commune!, qu'on vit surgir à Genève une

1 Nous trouvons dans un discours du professeur Munier un passage qu'il nous paraît intéressant de reproduire ici : « Pense-t-on que le papisme ait oublié la maxime du divide et impera.., ou quand nous

grave dissidence qui vint diviser et affaiblir ses coreligionnaires.

Avant de dire quelques mots de cette dissidence, relevons ici le fait que l'établissement d'une Eglise libre, assez peu importante quant au nombre de ses adhérents !, mais avec des membres influents et riches, des ecclésiastiques en renom à sa tête, et dont un des caractères saillants est le laïicisme. contribua pour une grande part à la transformation qui s'opéra dans l'Eglise de Genève en 1842 et en 1847.

nous serions morcelés nous-mêmes, il négligeât d’attiser la discorde et d'en faire habilement son profit. Ah! c’est vraiment alors que commencerait pour lui la réalisation des espérances dont il n'a commencé à se bercer que du jour où la dissidence miît le pied dans Genève, importée par le méthodisme étranger; soyez bien sûrs qu'il l’a considérée tout d’abord comme son meïlleur auxiliaire, et, si, ce que j'ignore, il n’a rien fait pour l’encourager, ce n'est pas assurément que l'envie lui en eut manqué ».

Muxier: Quelques réflexions sur le système de la séparation de l'Eglise et de l'Etat discours prononcé à la séance de rentrée du Consistoire, le 3 février 1842, p. 43.

! « Notre Eglise compte aujourd’hui (en 1899) environ 710 membres. C'est à peu près le chiffre qu’elle accusait déjà en 1856. Ellena donc guère augmenté en nombre. » Voy. Emile Brocmer, Notre Jubilé, p. 48.

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