‹ L'E?glise de Gene?ve, 1555-1909;Chapitre 54 sur 170 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

La revision constitutionnelle de 1874.

L'avenir dira si les lois de 1874 ont eu vraiment un résultat heureux pour l'Eglise réformée de Genève. Ce qu'il y a de certain, c'est que les hommes de notre génération qui ne se rattachaient pas à la tendance libérale n'ont jamais pu s'y rallier complètement ; c'est que, il y a trente-cinq ans, la situation religieuse à Genève dans l'Eglise nationale était singulièrement troublée. Ce que le professeur D. Munier appelait le troupeau, c'est-à-dire la partie vivante de l'Eglise, à de rares exceptions près, sortait de la lutte froissé dans ses sentiments les plus légitimes et les plus profonds. Les prévisions les plus pessimistes semblaient à la veille de se réaliser. Plus que jamais on parlait de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Elle devenait inévitable, disait-on. Le parti évangélique, qui s'attendait à chaque instant à être gêné dans la manifestation de ses convictions religieuses, se hâtait de.s’organiser pour être prêt à tout événement : soit à un schisme, si sa liberté d'action était attaquée, soit à la séparation, si celle-ci finissait

par être votée. L'Union nationale évangélique fondée en 1871, s'organisait. La situation était de plus en plus tendue. D'ailleurs les conséquences de la revision furent loin, croyons-nous, de satisfaire complètement les pasteurs libéraux. Plusieurs d’entre eux, en particulier, ne pouvaient se résoudre à renoncer à la consécration au saint ministère. Et ils n'étaient pas sans inquiétude quant à l'avenir de l'Eglise.

in effet, les pasteurs évangéliques se décidèrent, quant à eux, à accepter toutes les conséquences du régime de liberté absolue dont la Constitution revisée les dotait. Or cette attitude, qui n'était point prévue, ne fut pas sans créer au Consistoire toute une série de difficultés. D'abord, plusieurs pasteurs se relusèrent à lire les mandements du Consistoire, dès que ceux-ci contenaient une phrase qui püt leur déplaire. De là, nombre de tiraillements, presque des conflits. L'Eglise menaçait de passer au congrégationalisme ; son gouvernement devenait presque impraticable et l'on doit reconnaitre qu'il a fallu, chez la majorité libérale du Consistoire de cette époque, beaucoup de tact et un désir sincère d'éviter toute mesure extrème pour empêcher un schisme.

Le Consistoire de 1849-1871 n'avait réussi à satisfaire les besoins religieux du public qu'en faisant appel à la générosité des fidèles, qui avaient répondu largement à ses demandes de secours. Dès 1874, cette source de revenus cessa presque complètement. Le Consistoire eut la malencontreuse idée de recourir à un expédient bien fächeux. Ne sachant trop

comment augmenter les ressources, on voulut les diminuer et les proportionner aux revenus de quelques fonds qui constituaient les recettes ordinaires. Les cultes furent réduits au strict nécessaire. De là des lacunes qui furent comblées par l'Union nationale évangélique et par d'autres sociétés privées. L'Union organisa des services religieux réguliers à la Petite Salle de la Réformation, au Casino de St-Pierre, plus tard à la Servette et ailleurs encore. Diverses sociétés religieuses se fondèrent alors ou prirent un développement imprévu pour répondre aux besoins des croyants et des personnes pieuses que le corps directeur de l'Eglise semblait vouloir négliger. De là, en dehors et à côté de l'Eglise, toute une activité religieuse !, qui a certainement contribué pour beaucoup, Sinon à amener la séparation, au moins à habituer les esprits à se familiariser avec cette idée.

Et la Compagnie que devenait-elle? La Compagnie, en effet, sortit affaiblie de la crise qui aboutit à 1874. Tout lien officiel avec la Faculté fut rompu par les nouveaux articles constitutionnels. Elle n'avait plus à procéder aux examens des candidats au saint ministère. Elle eut soin d'entretenir comme précédemment certains rapports avec les proposants et d'ouvrir chaque année entre MM. les étudiants en théologie un concours sur une ou plusieurs questions prises dans le champ de la théologie. Quant

! L'Evangélisation populaire, fondée en 1879; l'Association chrétienne évangélique, constituée en 1898, etc.

2 Voir le règlement sur les concours, p. 376. D

à la consécration, quoiqu’elle ne füt pas obligée d'y renoncer, elle s'y décida néanmoins, ne voulant pas avoir l'air de créer deux classes de pasteurs : ceux qui auraient été consacrés par la Compagnie et ceux qui ne l’auraient pas été. Elle se maintint strictement dans son rôle constitutionnel et réglementaire. Elle continua à se réunir dans ses Commissions permanentes', et dans ses séances mensuelles, où elle convoque les pasteurs auxiliaires et les gradués en théologie, ainsi que dans ses séances ordinaires. Celles-ci, d'hebdomadaires qu'elles furent pendant sept demi-siècles, devinrent mensuelles pendant une dizaine d'années, sauf les cas d'urgence. Plusieurs pasteurs, de ceux qui avaient marqué dans la période précédente, désertèrent ses séances; mais la plupart lui demeurèrent fidèles. Et dès 1887, ses séances devinrent bi-mensuelles. On chercha ce qui pouvait unir les membres du corps pastoral, on s’efforça d'éviter ce qui était de nature à diviser, on chercha à étudier, dans un esprit de paix, les questions qui s'imposaient et la Compagnie réussit, dans les conditions nouvelles qui lui étaient faites, à être conforme à l'esprit de son fondateur, qui voulait qu'elle fût ce que le Règlement organique de 1849 définit ainsi : « Un dépôt permanent de lumières, de doctrine, de foi, de piété, afin d'assurer à l'Eglise un ministère de la Parole sainte éclairé et fidèle. »

1 Ces commissions permanentes sont celles de La vie religieuse.

de La littérature théologique, des Eglises étrangères, des Questions sociales, voir p. 350-351.

Fm

En 1880, en particulier lors des discussions sur le projet de suppression du budjet des cultes, qui fut alors repoussé à une immense majorité, elle réussit à éviter que les noms de ses membres se divisassent sur des adresses opposées, et ses délibérations, même sur la question débattue, furent toujours empreintes d'un esprit très élevé, et animées d’une vraie tolérance et d’une parfaite charité.

Bref, maloré les défaillances inhérentes à tout ce qui est humain, nous ne croyons pas exagérer en disant que la Compagnie veilla avec diligence sur l’état religieux du troupeau confié à ses soins et sur la situation du protestantisme dans le pays. Elle ne perdit aucune occasion d'adresser au Consistoire des préavis sur toutes les questions qui s'imposaient. Sa Commission de la vie religieuse s’efforca, par ses conférences populaires à l’occasion des fêtes de l'Escalade et de la Restauration, de réveiller le sentiment patriotique et religieux de la population, afin que ces solennités fussent célébrées dans un esprit toujours meilleur. Lors de l'inauguration de l'Exposition nationale à Genève, lors des fêtes du 1° juin 1901, la Compagnie sut attirer des foules recueillies dans la cathédrale de St-Pierre, et lors du premier vendredi du siècle !, dans une séance inoubliable, elle groupa autour d’elle tous les pasteurs présents à Genève, à quelque dénomination ecclésiastique qu'ils appartinssent, mais desservant des Eglises issues de la Réforme. D'autre

! Séance solennelle convoquée par la Compagnie des pasteurs de Genève à l'occasion du commencement du XXe siècle, Genève, 20 p. in-4o, 1901.

part, elle ne laissait échapper aucune occasion de continuer les rapports séculaires de l'Eglise de Genève avec les autres Eglises réformées. C’est ainsi qu'elle se fit représenter dans nombre d'assemblées religieuses ou ecclésiastiques de l'étranger, et, par sa Commission dite des Eglises étrangères, elle maintint le contact avec l'ensemble du protestantisme.

in 1878, la Constitution Page, désignée ainsi par le nom du député qui la présenta, votée par le Grand Conseil les 4 et 11 septembre 1878, fut rejetée par le peuple à une grande majorité. La partie relative à l'Eglise contenait un article (121) qui effrayait à Juste titre les amis de l'Evangile. Jusqu'alors, chaque pasteur de campagne était considéré comme seul responsable de sa chaire. Il en résultait qu'on ne pouvait prècher dans une paroisse de la campagne, sans l'autorisation du titulaire, qui restait libre de refuser sa chaire, si le prédicateur proposé ne lui convenait pas. La Constitution Page changeait cela et établissait une sorte de rotation entre les diverses églises de la campagne. Cette disposition déplaisait à juste titre à la partie évangélique de l'Eglise, qui ne cacha pas sa satisfaction de l'échec de la loi.

En 1880, la suppression du budget des cultes, proposée par M. Henri Fazy, fut votée par le Grand Conseil. On crut d’abord qu'elle serait acceptée par le peuple. Mais le sentiment protestant se réveilla, la population se ressaisit et le résultat du scrutin fut un triomphe pour l'Eglise nationale. Dès lors le Consistoire se laissa gagner à des idées de plus en plus conciliantes. Peu à peu, les leaders du parti libéral,

sous l'influence des jeunes, croyons-nous, se refusèrentàse prêter à des alliances avec les partis politiques. Les assemblées électorales protestantes ne virent plus ces appels attristants adressés à des groupes d'électeurs dont les intérêts du règne de Dieu sont certainement la dernière de leurs préoccupations. Une ère de paix succéda aux années de luttes. Le Consistoire libéral rétablit sous forme facultative la consécration au saint ministère abolie en 1874; les chaires furent concédées, à qui les demandèrent, avec une véritable impartialité. L'Union nationale évangélique, fondée en 1871! pour défendre les intérêts évangéliques dans le sein de l'Eglise nationale, finit par € conquérir sa place au soleil. » On reconnut qu'elle n’était pas une machine de guerre visant à la destruction de l'Eglise nationale, mais « une institution conservatrice destinée à grouper et à édifier les amis de la foi évangélique et de la vieille Eglise de Genève. » Une période de paix féconde, basée non sur le silence et les compromis de conscience, mais sur le respect mutuel des convictions, comme la définit si bien M. le pasteur L. Choisy? dans son rapport à la Société pastorale suisse, réunie à Genève en 1885, réona alors à Genève. Les intérêts de parti y perdirent, mais la vérité y gagna. Les évangéliques, les uns à leur

} En 1869, l’Union libérale avait été constituée pour répandre les idées théologiques du parti. Elle fit donner nombre de conférences par des orateurs étrangers. Elle s’efforça de grouper autour d'elle les protestants se rattachant à sa tendance religieuse. Plus tard, elle fonda une société d’anciens catéchumènes dont elle n’a eu qu'à se féliciter.

? Actes de la Société pastorale suisse. Assemblée de Genève, août

insu, les autres en parfaite connaissance de cause, s'approprièrent maint élément de vérité mis en lumière par le mouvement libéral et, de leur côté, les libéraux se sentirent forcés, eux aussi, à retremper leurs convictions aux sources vives de l'Evangile de Jésus-Christ. Beaucoup de forces qui n'avaient plus à se dépenser en luttes stériles, se dirigèrent vers les œuvres de bienfaisance, de relèvement, d'évangélisation, de mission.

L'Eglise prit alors un développement nouveau. La division de la ville en paroisses et la constitution de Conseils de paroisse (1903) et d’autres mesures encore furent étudiées et résolues dans un esprit des plus conciliants. Une Commission consistoriale des Intérèts de l'Eglise fut chargée de veiller aux besoins des paroisses et aux moyens de les satisfaire. La générosité des fidèles fut sollicitée et le Consistoire recut de nouveau les fonds suffisants pour lui permettre de contribuer à la création de divers postes de pasteurs suppléants! au Petit-Lancy, au Petit- Saconnex, à Plainpalais. On marchait à de nouveaux progrès, quand le vote du 30 juin 1907 vint rompre les liens qui unissaient l'Eglise à l'Etat.

1 Pendant la seconde moitié du XIXe siècle, des chapelles furent construites dans un grand nombre de communes catholiques réunies au Canton de Genève en 1855. Nous avons parlé plus haut du temple d'Onex et de celui de Versoix: c’est le moment d'indiquer la chapelle d'Anières, celle de Veyrier, construite en 1881 par M. Antoine Martin et donnée par lui au Consistoire en 1893; les chapelles de Vésenaz (1898), du Petit-Lancy (1904), de Pregny-Grand-Saconnex (1906), de Bernex (1906), des cultes réguliers établis à La Plaine (1884), à Collex (1903), à Meyrin (1905), etc.

Page 1