CHAPITRE X
La Constitution de 1847.
La Constitution politique de 1847, résultat d'une révolution démocratique, transforma l'Eglise nationale de Genève. D'une Eglise-clergé elle devint une Eglise-peuple. D'après l'art. 114 « elle se compose de tous les Genevois qui acceptent les formes organiques de cette Eglise telles qu'elles sont établies ci-après. » Ces formes organiques sont de pures formes administratives, qui ne touchent ni de près, ni de loin à la foi et à la vie chrétiennes. Tous les amendements tendant à indiquer que l'Eglise nationale de Genève était une Eglise chrétienne furent écartés par le Grand Conseil constituant!. Un moment il fut question de charger un Synode, nommé par les seuls électeurs protestants, d'organiser l'Eglise ; mais on y renonca*.
! CHaroxxière, La question des Confessions de foi, t. I, p. 157.
? Diverses circonstances se réunirent pour faire écarter le Synode. Quelques personnalités du parti “radical, croyons-nous, désiraient éviter que l'Eglise ne formät une sorte d'Etat dans l'Etat. D'autre part un groupe de la Compagnie craignait que la convocation d'un Synode
n'amenât des discussions dogmatiques qui ne pouvaient ètre que fàcheuses.
L'administration de l'Eglise fut confiée exclusiment à un Consistoire formé de vingt-cinq membres laïques et de six ecclésiastiques nommés par un collège unique composé de tous les protestants du Canton jouissant de leurs droits politiques (art. 117). Les ecclésiastiques devaient être choisis parmi tous les pasteurs ou ministres genevois consacrés dans l'Eglise nationale.
La Compagnie des pasteurs était maintenue, mais comprenait uniquement les pasteurs en office dont l'élection était dévolue aux citoyens protestants de la paroisse à pourvoir, et les professeurs en théologie. Elle conservait la surveillance de l'instruction religieuse et de l’enseignement théologique dans les établissements publics, la nomination des professeurs en théologie sous la ratification du Conseil d'Etat et la consécration des candidats au saint ministère. Elle n'avait plus à s occuper de l'enseignement primaire. Dès lors toute l'instruction publique (sauf la Faculté de théologie) devint tout à fait laïque et indépendante de l'Eglise.
Le Consistoire, nommé le 22 juillet 1847 en vertu de la nouvelle Constitution, chargea une Commission, composée des professeurs de théologie J.-E. Cellérier et Diodati d’une part, et d'autre part de Georges-Auguste Cramer, ancien syndic, Des Arts, notaire, Edouard Dufour, Th. Gautier, professeur d'astronomie, Odier-Céard, de préparer un Règlement organique de l'Eglise.
Dans le remarquable rapport qui accompagne ce
Règlement, le professeur Diodati part de l’idée que l'Eglise qu'il s'agit d'organiser est une Æglise nouvelle. Elle est nouvelle, car le principe fondamental de cette institution — à savoir l’ordre des élections — est nouveau. « Le droit d'élection qui résidait dans les corps supérieurs de l'Eglise, investis de l’attribution de se recruter eux-mêmes, a passé dans les mains du troupeau... Nous étions une Eglise-clergé — nous sommes une Eglise-peuple. »
Jusqu'alors l'Eglise était dirigée par la Compagnie qui statuait sur chaque cas... Il y avait bien quelques règlements, il y avait surtout toute une série d'arrètés et de précédents qu'on consultait à l'occasion, il n'y avait pas un règlement. Fallait-il procéder à une revue générale des ordonnances ecclésiastiques, des règlements, des arrêtés formulés dans la succession . des temps et qui jusqu alors avaient régi notre Eglise, fallait-il dans un choix judicieux de toute les dispositions encore applicables, se livrer à un vaste travail de rédaction et de classification, et mettre au jour une espèce de code directeur à l'insuflisance duquel l'action du Consistoire eût suppléé selon l'occurrence! ». C'était impraticable, et la Commission décida d’emblée que le Règlement organique demandé serait en fin de compte une Constitution ecclésiastique.
Partant de la position faite à l'Eglise par les articles de la Constitution de 1847 qui la concernaient, la Commission prépara un projet formulant d'une manière générale et systématique les principes qui
1 Diopari, Rapport sur le Règlement organique, p. %, 5, 6.
régiraient l'établissement religieux protestant. Elle en posait les bases et en déterminait les formes. Le rapporteur avait soin de relever que la Commission était loin d'accorder une importance excessive aux formes ecclésiastiques. «Elle sait que l'Esprit de Dieu peut se retrouver dans toutes les constitutions d'Eglise qui ne sont après tout que des conventions humaines, » et l'histoire des siècles chrétiens, continue le rapporteur, est là pour attester que l'œuvre de Dieu s'est accomplie sous le régime de formes très diverses, même très imparfaites ou très discutables. Dans les établissements ecclésiastiques, ce n'est pas tant la forme du gouvernement qui importe que les principes du gouvernement!. » Mais les formes ont leur importance relative et le méconnaître serait une dangereuse erreur. Dans une Eglise nationale surtout, elles sont indispensables, car elles sont une garantie de sécurité, d'ordre, de liberté d'action, d'exécution fidèle du mandat. « Le lien avec l'Etat rend cette précision une exigence plus sévère, puisqu'il faut que la liberté du ministère évangélique soit entièrement réservée et que la souveraineté de Christ sur son Eglise puisse être maintenue et se retrouver intacte dans le concordat qui relie l'établissement ecclésiastique au pouvoir civil. »
La Commission reprit donc en sous-œuvre lorganisation de l'Eglise. Tout en tenant compte du passé, elle s'efforça de donner à son travail un caractère d'actualité. Et c’est ainsi qu'elle étudia les
! Droparr, op. cit., p. 7 et 8.
cinq points suivants : l'Eglise, l'Administration de l'Eglise, les Fonctionnaires de l'Eglise, le Ministère de l'Eglise et sa Discipline.
La Constitution désignait l'institution sous le nom d'Æglise nationale protestante, mais n'exprimait (et selon le rapporteur ne devait exprimer) que les conditions légales d'admission dans cette Eglise. La Commission ne pouvait se contenter d'un énoncé aussi succinct, qui contenant tout implicitement n'offrait rien d’explicite et pouvait prêter aisément à l'équivoque et aux fausses interprétations. D'autre part, elle ne pouvait songer à inscrire à sa base une Confession de foi, même une déclaration de la foi de l'Eglise. Jamais, remarque le rapporteur, le clergé de Genève ne fut lié par un acte semblable. Là où le clergé constitue l'Eglise, on comprend qu il puisse se prévaloir de sa position pour imposer un formulaire; que dans une Eglise particulière, fille de sa propre création, on décrète un formulaire qui devienne une condition d'admission, cela se conçoit encore. Mais dans une Eglise où le peuple de l'Eglise est tout, prétendre dire à ce peuple ce quil doit croire sans l'avoir consulté, sans qu'il ait exprimé ses convictions ou commis le mandat de les formuler, ce serait une flagrante usurpation. Le rapporteur montre qu'une telle déclaration de foi devrait avoir pour elle non pas seulement la majorité, mais l'unanimité des convictions.
C’est ce qui engagea la Commission à se borner à une déclaration de principes, énonçant non pas des doctrines déterminées, mais ce qui sert à les produire,
et fixant le caractère de l'Eglise dans ce qui constitue l'essence et l'esprit du protestantisme, à savoir « l'expression des deux principes placés à la base de la grande œuvre de la Réformation, qui se retrouvent en fait à son point de départ et hors desquels le protestantisme n'aurait ni sens, ni légitimité, soit, d'une part, l'autorité divine des Ecritures Saintes, reconnue et exclusivement acceptée ; d'autre part, la liberté de conscience, garantie à chacun dans les limites de cette autorité; liberté consacrant le droit de ne recevoir comme vérité de foi que l’enseignement de Dieu donné directement par sa parole inspirée !. »
Cette déclaration de principes était donc «une profession implicite de christianisme mettant en saillie, avec le caractère protestant, le caractère chrétien qui doit en être une conséquence nécessaire, réservant toutefois, sur ce point, à l'individualité son libre essor et en en constatant le droit. »
Cette déclaration permettait à l'Eglise d'éviter deux écueils contre lesquels elle doit toujours se mettre en garde : le dogmatisme et le rationalisme, ces deux ennemis du protestantisme : le premier, dont la tendance est de substituer une autorité humaine à celle de la Parole divine et qui ramène ainsi l'Eglise au principe du romanisme ; le second, qui, placant la raison de l'homme au-dessus de la raison de Dieu vient aboutir à l'incrédulité. Enfin, par cette déclaration, l'Eglise tendait une main fra-
! Diopari, p. 18.
ternelle aux Eglises apostoliques et à toutes les Eglises issues de la Réformation, bref « à toute société chrétienne qui jamais ait eu, ait ou doive avoir pour mandat de manifester au monde le règne de Dieu‘. »
Les titres If, [IT et IV se rapportaient à l’administration de l'Eglise, exclusivement déléguée par la Constitution au Consistoire. En voici un rapide extrait :
Le Consistoire exerce une surveillance d’abord sur lui-même, puis sur l’ensemble de l'Eglise, ses intérêts, son culte, et ce par tous les moyens en son pouvoir, entre autres par les diverses Commissions qu'il constitue dans son sein, par l'examen des préavis que la Compagnie des pasteurs lui soumet de son chef ou sur l'invitation du Consistoire, par les rapports tant annuels que spéciaux des pasteurs concernant leur paroisse, par les visites d'Eglise, enfin par les rapports et les communications des membres du troupeau”. Le Consistoire fait des règlements sur les formes des élections des pasteurs, sur l'organisation des paroisses, sur la forme du culte dans les services ordinaires, extraordinaires, liturgiques et sacramentaires, la bénédiction des mariages, les versions de la Bible, les liturgies, psautiers et catéchismes ?.
Aucune décision, aucun formulaire dogmatique, aucun livre ne pourront être publiés comme émanant
! Diopari, p. 20.
? Articles 7 et 8.
% Article 10.
de l'Eglise, ou être employés dans l'enseignement donné en son nom, sans que le Consistoire l'ait autorisé !.
Le Consistoire statue sur les demandes de congés, de soulagements ou remplacements pour les pasteurs ou autres fonctionnaires du culte.
Le Consistoire fait exécuter ses arrêtés par une Commission dite exécutive, composée du Président et de quatre membres, nommés pour une année et immédiatement rééligibles. D'après l'usage deux des membres de la Commission exécutive furent toujours des ecclésiastiques.
Les membres du Consistoire se répartissaient en trois sections : la section du culte et de l’enseignement religieux, la section paroissiale de la ville et celle de la campagne, ces deux dernières ayant à s'occuper des immeubles et fonds curiaux.
Les fonctionnaires de l'Eglise étaient les pasteurs, les professeurs de théologie, les ministres, les proposants, les anciens d'Eglise, les lecteurs et les chantres®.
Les pasteurs en office et les professeurs de théologie réunis composaient le corps de la Compagnie. Les anciens pasteurs à la date du 24 mai 1847, membres de la Compagnie, continuèrent à y siéger avec voix consultative.
La Compagnie, destinée à être dans l'Eglise un dépôt permanent de lumière, de doctrine, de foi, de
1 Article 11.
2 Article 18.
piété, afin de lui assurer un ministère de la Parole sainte éclairé et fidèle, devait veiller sur l’état religieux du troupeau et sur la situation du protestantisme dans le pays. Elle surveillait l'instruction religieuse et l’enseignement théologique dans les établissements publics. Elle prononçait sur l’admission et la consécration au saint ministère.
Elle nommait, selon le mode indiqué par la loi et sous réserve de la ratification du Consistoire et du Conseil d'Etat, les professeurs en théologie, elle pouvait les révoquer, sous la réserve de l'approbation du Conseil d'Etat. Elle avait la police de son corps, et pouvait adresser des avertissements aux pasteurs. Chaque année elle adressait au Consistoire un rapport sur les objets de son mandat!.
Les pasteurs étaient élus par les citoyens genevois protestants de la paroisse à pourvoir, sous l’approbation du Consistoire et du Conseil d'Etat?
Ils étaient tenus de visiter, une fois l’an au moins, tous les ménages de leur paroisse et d'adresser après cette visite un rapport au Consistoire sur l'état moral et religieux de la dite paroisse.
Les ministres de l'Eglise (c'est-à-dire les pasteurs sans charge officielle) demeuraient fonctionnaires dans l'Eglise de Genève, aussi longtemps qu'ils se soumettaient à la discipline établie par les règlements. Seuls éligibles aux places de pasteurs dans l'Eglise nationale, ils devaient en conséquence se considérer comme liés à cette Eglise et tenus de la
1 Articles 19-22.
2 Article 23.
servir. Ils pouvaient donc être appelés par le Consistoire à remplir certains offices".
Le titre V est consacré à la discipline de l'Eglise. Elle est exercée par le Consistoire en vertu des attributions que la Constitution lui confère*.
Il nous reste à parler de l’enseignement religieux. Jusqu'alors cet enseignement, sous la surveillance de la Compagnie, était confié à la Société dite des catéchumènes fondée à Genève à la suite du Jubilé de 1735, dissoute par la loi du 22 août 1849.
La loi sur l'instruction publique en stipulant pour le Consistoire la direction de l'Enseignement religieux lui remettait le souci d'y pourvoir. Aussi tout pasteur fut-il « tenu d'offrir à la jeunesse l'enseignement préparatoire à la Sainte Cène. » Toutefois, respectueux de la liberté individuelle, cet enseignemeut était à fournir, non à prescrire*.
Quant à l’enseignement dans les écoles primaires jusqu'alors confié pour une grande part aux régents, les pasteurs allaient en être chargés. C'était toute une organisation nouvelle à instituer et à diriger. Le Consistoire s'en occupe actuellement.
Le rapporteur, professeur Diodati, part de l'idée que l'Eglise est une Eglise nouvelle par le fait de la Constitution de 1847. Peut-être eût-il été mieux-dans
! Articles 29-31.
? Constitution de 1847, article 121.
$ Dionarr, Règlement organique .. Exposé des motifs, p. 23.
le vrai en disant que l'Eglise entrait dans une phase nouvelle. David Munier s'élevait, non sans raison, contre cette qualification. « On l'a, dit-il, très improprement taxée de rouvelle, puisqu'elle continue la tradition du passé, mais elle porte dans ses grands traits l'empreinte de la révolution dont elle est sortie !. »
Elle est bien nationale, non dans le sens ancien, seul logique, où l'Etat et l'Eglise étaient confondus. mais en ce sens qu elle continue la tradition religieuse tri-séculaire de la nation genevoise, qu elle est entretenue par l'Etat et que tous les Genevois protestants en sont membres de droit, à la seule condition d'en accepter tacitement les formes organiques.
Elle est ensuite incontestablement une Eglise démocratique. Le Grand Conseil, qui vote au budget chaque année le traitement des pasteurs et professeurs en théologie et qui, par cela, décide’en dernier ressort de leur nombre, est issu du suffrage universel et renouvelé intégralement tous les deux ans. Le Consistoire, corps directeur de l'Eglise, est nommé pour quatre ans par le même suffrage universel, restreint aux protestants genevois électeurs. Et dans chaque paroisse les pasteurs sont élus par les mêmes électeurs =.
Il était difficile alors de trouver une église organisée plus démocratiquement que l'Eglise de Genève en 1847.
1! D. Muxrer, 0p. cit., p. 10.
2? Constitution de 1847, article 123.
Un autre trait saillant dans l’organisation de cette Eglise était la place faite aux laïques dans le personnel del'administration.Ving-cinq membres laïques du Consistoire contre six ecclésiastiques, le président ayant toujours été un laïque".
Puis, par l'institution des Diaconies et des Anciens d'Eglise, on amena environ cinquante membres de l'Eglise, pieuxet dévoués, à s'associer volontairement à l’œuvre pastorale urbaine. Ils constituaient un lien heureux entre le Consistoire et le troupeau. Dans la banlieue et la campagne, une cinquantaine aussi de chefs de famille, choisis parmi les plus respectables, furent appelés aux fonctions d'Anciens d'Eglise. Ils ne formaient pas un corps réglementé comme les Diaconies, mais ils n'en constituaient pas moins un appui précieux pour les pasteurs, soit pour le maintien de l'ordre dans le culte, soit pour l'édification et la cure d'âmes. La place et l’action ne manquaient pas à l'élément laïque. Celles du clergé, si grandes autrefois, disparaissaient. La Compagnie cependant était conservée comme corps constitué. Mais, mutilée dans sa composition et dépouillée de la plupart de ses attributions administratives, elle n était plus que l'ombre de ce qu'elle avait été. A part la nomination des professeurs de théologie, la consécration des ministres et la surveillance de l’enseignement religieux, la Compagnie n'était plus qu'un corps consultatif, destiné à être pour l'Eglise « un dépôt permanent de lumière, de doctrine, de foi et de piété®. »
! Excepté en 1871 et 1872. MM. les pasteurs Bret et Chantre. ? Règlement organique, article 20.
Avec cela, la Compagnie était loin de ne peser pour rien dans la marche générale des affaires ecclésiastiques, et son influence n'en fut pas moins permanente. « Ceci, remarque le professeur David Munier, qui est notre guide dans cette partie de notre travail, ceci a été, de sa part, affaire de conduite et de discernement; ceci a tenu plus encore à l'esprit dont le Consistoire a été constamment animé... Gràce à sa composition, une bienveillance parfaite a présidé dans la pratique aux rapports fréquents des deux corps !. »
Quelle serait la marche de cette Eglise si transformée ? Beaucoup étaient inquiets.
On pouvait redouter qu'en enlevant à l'Etat l'administration de l'Eglise, on ne vint à hâter la séparation. Bien au contraire, cette décision la retarda. Les politiciens qui y étaient poussés pour la plupart par instinct de démocratie, voyant la base de l'Eglise reposer elle aussi sur le principe démocratique, cessèrent peu à peu leur opposition. Il est évident, dit encore Munier, que « l'Eglise est moins en l'air, plus assise dans le pays et mieux garantie dans son existence, lorsque le pays protestant tout entier est périodiquement appelé à mettre un Consistoire à sa tête, que lorsque les corps qui l'administraient se recrutaient eux-mêmes et n'avaient guère de rapports avec le troupeau que par les pasteurs de chaque paroisse. Ce qui constituait un péril est, par le temps qui court, devenu plutôt un rempart *?. »
? Mure, p. 13.
Ibid., p. 15.
Quant aux croyants qui étaient séduits par la séparation pour des motifs ecclésiastiques plus que politiques, leur antipathie pour l'Eglise nationale diminuait d'autant plus que celle-ci gagnait en autonomie et en indépendance. Sans doute, pour plusieurs, le lien qui la rattachait à l'Etat, si minime fût-il, suffisait, à leurs yeux pour la vicier tout entière ; l'absence d'une confession de foi à sa base, en sus des saintes Ecritures, n'en faisait qu'une association confuse ne méritant pas le titre d'Eglise évangélique. Et malgré cela, les rapports étaient devenus plus faciles et plus bienveillants. « On jugeait moins nécessaire de nous détruire et moins facile de nous supplanter. » D'où venait ce changement, amélioration précieuse dont il y avait lieu de se féliciter? Munier estime que € était pour beaucoup l'effet de certains éléments de l'organisation ecclésiastique nouvelle qui la rapprochaient de la constitution des Eglises libres.
€ On se plait, dit-il, sans en être membre, à respirer, dans notre Eglise, le parfum laïque qu elle exhale : on sent fort bien, sans l'avouer, qu'on y jouit d'une liberté grande, plus grande même que dans les congrégations séparées ; qu obscur ou en vue, le simple fidèle y prend une part plus réelle et plus efhicace à la nomination des conducteurs spirituels et des administrateurs du culte ; qu'un champ plus vaste y est ouvert à l’activité chrétienne, et que, sous quelque forme qu'on soit désireux de déployer la sienne. éducation des classes pauvres, relèvement des malheureux, instruction de la Jeunesse, soins administratifs, œuvres évangéliques locales ou lointaines,
hommes et femmes n'y ont guère, maintenant, que l'embarras du choix. Ces impressions, bien des frères dissidents les recoivent ; beaucoup plus d’entre eux qu'on ne pense font ces observations, les répètent et les propagent dans leur cercle... De là, plus de support ; de là aussi moins de raison pour l'accroissement de la dissidence; qui sait même si là nest pas une cause efficace de sa diminution graduelle dans l'avenir?»
Quelque jugement que l’on porte en théorie, disait Munier en terminant l'article que nous avons abondamment cité, sur l'origine, la logique, les avantages ou les inconvénients de l'organisation actuelle, la pratique lui est plutôt favorable. « Est-ce à cause ou malgré ? Je ne prononce pas, au moins dans un sens absolu. L'expérience faite, j'en conviens d’ailleurs. est bien courte encore pour que les germes, bons ou mauvais, que cette organisation recèle, aient eu le temps de produire tous leurs fruits. Seulement, ce que je tiens à affirmer, sans crainte d'être démenti par les gens impartiaux et bien informés, c'est que. sous ce nouveau régime, l'Eglise de Genève, loin d’avoir déchu. prospère et semble s être enracinée et affermie, par suite de son ébranlement momentané*. »
Le professeur David Munier écrivait ces lignes au commencement de 1861, au milieu, par conséquent. d'une période de vingt ans (1849-1869) qui fut parti-
1 Muxrer, p. 16-17.
Élbid,; pr 23.
culièrement brillante pour l'Eglise de Genève, après la secousse causée par la révolution de 1847 et les événements qui suivirent. Malgré les inquiétudes et le mécontentement qui persistaient parmi la partie de la population favorable à l’ancien gouvernement et quine pouvait prendre son parti des conséquences du nouvel ordre de choses, ce fut, on ne peut le nier, une époque prospère de développements matériels, économiques et autres, dont les causes dépassaient du reste nos frontières. Les vieux Genevois se retrouvaient dans les fêtes religieuses; ce que lon appelait volontiers la famille genevoise accourait dans les temples, généralement trop petits alors pour les nombreux auditoires qui se pressaient, désireux d'entendre les discours éloquents des professeurs Munier, Oltramare, et, plus tard, Auguste Bouvier ; des pasteurs Cougnard, Tournier, Coulin; dumie nistre Bungener. Le soir, on se pressait en foule aux conférences historiques ou littéraires instituées par les pasteurs, et qui furent faites par les ministres Bungener et Gaberel, le professeur Ernest Naville, etc.
C'était le moment des conférences contradictoires avec certains orateurs catholiques (le Père Combalot) et le temps de ces discours si suivis sur les Principes de la foi réformée faits par Cougnard, Bungener, Munier, Tournier, Oltramare.
On assistait au développement réjouissant de la Société des missions évangéliques en pays païens, de la Société genevoise pour les Protestants disséminés et de la Vente organisée chaque printemps par l'Association des Dames de l'Eglise pour fournir des
fonds à ces deux sociétés. La démolition des fortifications entrainait la construction de nouveaux quartiers, et l’envahissement de Genève commençait. On s'efforçca d’évangéliser ces couches sociales nouvelles sans cesse attirées dans notre cité, et la Mission intérieure fut fondée, pendant que l’œuvre des Diaconies prenait un essor nouveau. On venait d'inaugurer le temple de Plainpalais (29 août 1847), on élevait bientôt des chapelles à Onex (21 mai 1854), puis à Anières, puis à Versoix, le 7 novembre 1858; la paroisse de Genthod reconstruisait son vieux temple et le remplaçcait par un édifice élégant (1869). En ville, on inaugurait le temple des Päquis (1869). La Semaine religieuse, d’abord feuille de simple édification, décidée en 1852 dans une réunion mensuelle de la Compagnie, parut quelques années sous le patronage de ce corps, puis, dès 1860, devint la propriété du Comité des Publications religieuses, et enfin, dès 1870, celle d'un Comité particulier qui en fit l'organe du protestantisme évangélique.
On s'était souvent demandé, non sans anxiété, quelle sorte de laïques le corps électoral pourrait bien envoyer au Consistoire, et si Sa Composition serait suffisamment qualifiée pour sa mission religieuse et protestante, c'est-à-dire chrétienne avant tout. Le corps électoral, c'était l'assemblée de « tous les Genevois, électeurs politiques, qui reconnaissent les formes organiques de l'Eglise protestante de Genève. » « Dès lors, s'écrie encore Munier, comment nier la possibilité, qu'avec la dose d'indiffé-
rence et d’incrédulité dont notre air est chargé aujourd'hui, il ne sorte une fois du scrutin de cette assemblée confuse un Consistoire incapable, même indigne de sa mission, et par le fait Justement déconsidéré d'avance? Comment ne pas prévoir, dans cette éventualité, sinon la ruine de l'Eglise, du moins son affaissement immédiat, et la désertion dans ses rangs au profit des Eglises libres toujours prêtes à ouvrir les leurs !? »
Ces craintes étaient loin d’être chimériques, mais elles ne se réalisaient pas. Une garantie morale et de fait sauvegarda longtemps les élections du Consistoire et celles des pasteurs?. « Soit mépris, peut-être, soit indifférence, soit scrupule respectable de conscience, les hommes qui n’ont pas l'habitude de prendre part à notre culte s'abstiennent très généralement dans nos élections ecclésiastiques : pour ces opérations solennelles, le #roupeau vrai s'est reformé et se dégage du peuple protestant. » Et Munier d'ajouter que, la coutume étant prise, il était permis d'espérer que des adjonctions, désirables toujours si elles sont sérieuses, ne seraient jamais de nature à troubler ces opérations et à en vicier le résultat.
Tout allait pour le mieux, semblait-il en effet, quand, pareil à un coup de foudre à la chute d'un beau soir d'été, la crise libérale éclata soudain. Sans doute, les esprits clairvoyants avaient noté bien
? Munier, p. 17-18.
? A l'origine les meneurs du parti radical avaient fortement encouragé leurs partisans à laisser les affaires ecclésiastiques aux gens d'Eglise.
des signes avant-coureurs. Telles luttes ecclésiastiques dans l'Eglise réformée de France avaient eu leur écho chez nous. À Genève, le Consistoire, à diverses reprises, avait refusé la chaire à plusieurs pasteurs français : Pélissier, Fontanès, Réville.
En 1869, M. Buisson venait répéter à Genève ses conférences sur la Bible, qu'il avait faites naguère dans le canton de Neuchâtel. La crise devenait aiguë. Déjà lors du renouvellement du Consistoire en 1867, la lutte avait été vive. Le parti libéral en religion s’allia avec le parti radical en politique. Il s'agissait alors d'organiser l'Eglise catholique libérale. On saïsit cette occasion de reviser les articles de la Constitution relatifs aux cultes. C'est ainsi que les lois de 1874 furent votées au Grand Conseil.
La Faculté de théologie fut soustraite à la surveillance de la Compagnie des pasteurs, et la nomination des professeurs de théologie ne dépendit désormais que du Sénat académique ou universitaire et du Conseil d'Etat. Jusqu'alors, nous l'avons dit, nul ne pouvait être nommé pasteur à Genève s'il n'avait été consacré par la Compagnie. Dès lors, il sufhit d'être gradué en théologie de la Faculté de théologie de Genève, ou porteur d'un titre jugé équivalent par elle. Cette disposition fut proposée au Grand Conseil en troisième débat, et de telle facon que la Semaine religieuse, journal hebdomadaire, n'eut pas le temps de faire paraître un article sur ce sujet, tant on semblait craindre que la libre discussion ne vint tout compromettre.
Jusqu'alors, le corps électoral protestant se com-
posait des Genevois protestants, électeurs politiques. Dès lors, il fut étendu à tous les Suisses protestants, et notamment à tous les Suisses allemands. Le 26 avril 1874, ces articles constitutionnels étaient acceptés par environ 800 voix de majorité. Parmi les acceptants, il y avait les catholiques libéraux et pour le moins un certain nombre de catholiques romains ; de sorte que, lorsqu'on a aflirmé que la constitution ecclésiastique qui a régi l'Eglise de Genève de 1874 à 1909 était conforme à la volonté du peuple, il faut avoir soin de s'entendre. Elle a été si l’on veut conforme à la volonté de la majorité des votants à celle : du peuple genevois, mais non à celle du peuple protestant de Genève. Celui-ci, le 26 avril 1874, se trouva majorisé, comme il devait l'être le 30 juin 1908.