‹ L'eau de boisson considérée comme véhicule des miasmes et des virus et comme auxiliaire de leur absorption par les voies digestives [electronic resource]Chapitre 1 sur 5 · ÉTUDE CRITIQUE D'HYGIÈNE · texte numérisé non relu

ÉTUDE CRITIQUE D'HYGIÈNE

Accuser l'eau d'être l'origine d'un fléau a été, de tout temps, un penchant naturel au vulgaire, et plus d'une fois, les médecins ont accepté cette hypothèse, qui dispensait de fouiller l'étiologie. A notre époque, l'eau de boisson est encore assez souvent le bouc émissaire des iniquités d'Israël; mais, du moins, des découvertes importantes, des théories ingénieuses, apportent aux aphorismes d'autrefois des bases de quelque valeur.

Il y a quinze ou vingt ans, l'opinion la plus générale était que les miasmes et les virus, volatils ou non, sont essentiellement charriés par l'air atmosphérique ou par les gaz, tels que la vapeur d'eau, dont l'atmosphère est pénétrée, et que, par conséquent, leur porte d'entrée normale dans l'économie est la surface pulmonaire, cette vaste membrane absorbante. On ne niait pas l'absorption gastrique, mais on la regardait comme si rare qu'on pouvait la négliger — pratiquement.

De nos jours, cette antique croyance n'est pas abandonnée, tant s'en faut; mais elle aune rivale (1). Les faits d'observation naturelle, ou tout au moins leur interprétation, ont peut-être précédé, en ceci, l'expérimentation expresse et la formule des doctrines. Quoi qu'il en soit, la question de l'absorption des virus et des miasmes

(1) Voyez G. Dieulafoy : De la Contagion, thèse, Paris, 1872.

est passible aujourd'hui d'une solution nouvelle, destinée à contrebalancer l'ancienne, si elle ne la détrône.

Les éléments de cette solution sont de deux ordres : l'un, qui a trait à l'état physique des miasmes et des virus; l'autre, qui envisage leur voie de pénétration dans l'économie. A la doctrine de la volatilité, on répond par celle de l'état solide des virus; à celle de l'absorption pulmonaire, par la démonstration de l'absorption gastrique des mêmes agents.

Ce n'est pas mon but d'exposer les voies et moyens de l'école moderne. On connaît les recherches françaises et étrangères qui ont donné un renouveau superbe aux vieilles conceptions de la Pathologie animée (1) et présentent les virus et les miasmes comme des êtres infîniments petits ; puis, l'histoire des microzymas ou proto-organismes-ferments; puis, les ingénieux procédés de M. Cliauveau (2), pour l'isolement de certains viras (variole, clavelée, morve) à l'état de granulations moléculaires. D'autre part, on n'ignore point que le même M. Chauveau a désigné la voie gastrique comme la plus sûre pour l'introduction des agents infectieux, dans des expériences (3) qui ont entraîné, en France et en Allemagne (4), à d'inquiétantes observations.

État solide exclusif des virus et des miasmes, absorption gastrique, non de hasard mais plutôt de préférence : ces deux lois nouvelles se donnent la main et semblent faites l'une pour l'autre. Et, disons-le tout de suite, si l'air peut encore véhiculer ces corpuscules, les miasmes, à la faveur de la grande mobilité du fluide et du passage possible de ces granules à l'état de poussières sèches, il est évident que leur milieu naturel, leur support de prédilection est ce liquide qui recueille toujours les corps ténus, que leur poids

(1) V. de Ranse : Du rôle des microzoaires et des microphytes dansla Genèse, l'Évolution et la propagation des maladies. Paris,

(2) Revue scientifique, octobre 1871. — Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie, numéros du 3 novembre et suivants,

(3) Chauveau : Transmission de la tuberculose, (Gazette hebd., 6 avril 1872).

(4) Gerlach : Verhandlungen der D. Gesellsch,f.oif. GesundheitspPege zu Berlin, 1872.

ramène néamoins à ia surface du sol; et, si la muqueuse pulmonaire est parfois exposée à être atteinte par des poussières errantes, qu'un courant d'air a saisies, l'eau sera encore la voie la plus fréquentée par les molécules infectieuses, dirigées ainsi vers la vraie surface d'absorption, la muqueuse gastrique.

Comme je le disais en commençant, voilà l'étiologie par l'eau de boisson assise sur des bases rationnelles et scientifiques.

Je ne discuterai pas la possibilité de la présence, dans l'eau, de matières infectantes, et je pense que personne ne serait tenté de le faire ; les miasmes et virus, solides ou liquides, tombent nécessairement quelquefois dans l'eau, puisque les pluies lavent et entraînent les immondices humaines, exposées ou enfouies; fussent-ils volatils, l'eau en dissoudrait probablement quelques portions, dans diverses circonstances. J'accorderai même, pour un certain nombre de maladies, la Genèse spontanée, dans l'eau, des principes infectieux : elle n'est pas contestable en ce qui concerne le miasme, quel qu'il soit, de la malaria, dans l'origine duquel l'homme n'est pour rien ; quant au typhus et au choléra, dont le principe est régénéré par le malade, nous pouvons aussi, pour embrasser les faits le pluslargement possible, admettre leur spontanéité absolue, sauf les réserves convenables pour les conditions de sol, de races, de climat. J'ai soutenu, dans ce journal (1), la spontanéité du typhus exanthématique et, bien que la concession de la genèse des miasmes dans l'eau augmente les difficultés du problème actuel, je me garderai de revenir sur mes convictions antérieures.

Remarquons, avant de passer outre, que la présence dans l'eau de principes infectieux, qui y sont nés ou tombés, ou qui, y étant tombés, s'y sont multipliés, n'entraîne pas la conséquence immédiate d'une nocuité positive de cette eau ; ou plutôt, cette nocuité étant présumée, il ne s'en suit pas qu'elle s'exercera principalement par le contact de ces principes, à la faveur de l'eau de boisson, avec la muqueuse digestive, regardée comme la route la plus sûre des agents infectants vers l'économie. Elle pourrait tout aussi bien, selon la tradition, être due à la conversion du sol en un foyer d'émanations dangereuses, ou encore à la persistance d'un tel foyer dans

(1) J. Arnould : Le Typhus exanthématique. (Gaz. méd. de Paris, 1873, nos 5, 22, 23).

les eaux du sous-sol, ainsi que le soutenait Pettenkofer, plus rigoureusement autrefois, peut-être, qu'aujourd'hui (1).

Mais l'infection des eaux est acceptée, en général ; reste l'intermédiaire, la surface absorbante chez l'homme. Je me propose de démontrer que l'observation naturelle n'est point dans le sens de l'absorption digestive; mais nous pouvons noter, dès à présent, que la doctrine de M. Ghauveau à cet égard est positivement nouvelle, quoiqu'il assure le contraire, et qu'elle a surpris à bon droit le monde médical. Je n'ai point sous les yeux les travaux de Pvenault (d'Alfort) (2), que réminent physiologiste de Lyon revendique en faveur de sa thèse, mais je suis sûr que presque tout le monde y voyait la preuve d-u fait inverse. Ainsi, M. P. Bert (3) : « La plupart des virus introduits par les voies digestives ne paraissent pas être absorbés, ou du moins communiquer la maladie dont ils sont à la fois la cause et l'effet. C'est ainsi que des animaux ont pu être nourris impunément avec de la viande crue d'autres animaux morts de la morve, de la rage, du charbon (Renault). On ne peut ici invoquer la lenteur de l'absorption, car les virus n'agissent pas en proportion de leur quantité; il est probable que ces principes perdent leurs propriétés morbifiques sous l'influence des sucs digestifs. »

Sans toucher en rien aux expériences, aussi curieuses que peu rassurantes, dans lesquelles on a donné à des animaux, par l'estomac, le choléra, la tuberculose, il est permis de rappeler les croyances naguère classiques dans lesquelles nous avons été élevés et avons vécu. Peut-être, en cette considération, trouvera-t-on qu'il est nécessaire de répéter encore bien des fois les expériences et de les contrôler de toute manière, avant de brûler ce que nous avons

(1) Voy. Max von Pettenkofer. Recherches et considérations sur le mode de propagation du choléra. Munich, 1855. — Fragen aus der JEtiologie der Choiera (Pappenheim's Monatschrift, 1859). — Unter suchungen und Beobachtungen ueber die Verbreitungsart der Choiera. Miinchen, 1865. — Verbreitungsart der Choiera in Indien. Braunschweig, 1871 ; etc.

(2) Etudes exp. et prat. sur les egets de l'ingestion des matières virulentes dans les voies digestives de l'homme, etc. (Recueil de

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