I. — •- L'eau de boisson, cause de fièvre palustre
C'est une opinion répandue depuis Hippocrate, et assez universellement acceptée, que l'ingestion d'eaux marécageuses peut provoquer les accidents aigus ou chroniques de l'intoxication palustre (1). Dans les Indes, selon Parkes, on ne le met pas en doute. On cite tel village, en Angleterre, autrefois infecté de fièvres intermittentes, dans lequel l'endémie a diminué de rigueur après l'installation de puits dans de bonnes conditions; un autre dont tous les habitants, qui buvaient de l'eau de citerne, subirent une épidémie de fièvre, à l'exception d'une seule famille qui s'abreuvait à un puits. Je tiens moi-même, par communication verbale, d'un observateur des Charentes, que sur certains points de cette région les fièvres ont diminué de fréquence depuis que les habitants y ont creusé des puits pour leurs usages alimentaires. On trouvera dans le remarquable et consciencieux mémoire de M. L. Colin (2) d'autres faits, plus ou moins importants, de même signification. J'y joins le cas récent du docteur Blanc, pendant l'expédition anglaise d'Abyssinie (3). Dans une longue marche à travers un pays où l'on ne trouvait que de très-mauvaise eau, ce médecin et l'un de ses compagnons ne burent d'eau que sous forme de thé, de café, de chocolat; ils échappèrent tous deux aux accidents palustres, tandis qu'un troisième voyageur et les domestiques indigènes, qui n'avaient point pris les mêmes précautions, furent fort maltraités par la fièvre (il y a entre parenthèses « et la dysenterie »).
Les faits bien significatifs sont peu nombreux; quelques-uns sont au moins discutables. Je ferai remarquer, par exemple, que les sages mesures pour l'approvisionnement d'eau alimentaire font partie de tout un ensemble de progrès en hygiène et, quand on entre
(1) Voy. Roth und Lex : Handbucii der Militaer-Gesundheitspflege. Berlin, 1872, I Band, p. 26. — Parkes : A manual of praiic. Hygiène. — L. Colin : De l'ingestion des eaux marécageuses comme cause de la dysenterie et des fièvres intermittentes. Paris, 1872.
(2) L. Colin, loc. cit.
(o) British médical Journal, avril 1869..
dans celui-là, il est probable que d'autres améliorations marchent de pair, comme la culture du sol, le drainage, les plantations d'arbres, etc. Ces soins-là, aussi, diminuent les fièvres et plus sûrement que la bonne eau. M. Blanc était encore un homme soigneux, cela se voit de reste, qui ne perdait aucune occasion de s'abriter contre les atteintes des miasmes et, sans doute, qui était aussi attentif à la nature du milieu dans lequel il respirait qu'au liquide qu'il ingérait; ses compagnons, évidemment, étaient plus téméraires à tous les égards. Soit dit sans vouloir taire les bons effets du thé, du café, du chocolat, comme toniques généraux.
Ce qui laisse toujours une arrière-pensée dans les exemples de ce genre, c'est l'impossibilité de bien séparer les effets respectifs de l'air et de l'eau. Celui-là, qui boit une eau marécageuse, est d'ordinaire en pays palustre; s'il prend la fièvre, peut-on savoir s'il la tient de l'eau qu'il a bue ou de l'air qu'il a respiré ?
L'occasion se présenta pourtant, un jour, de saisir l'effet isolé d'une eau marécageuse prise en boisson, loin de toute influence atmosphérique fébrigène. Ce fut lors du voyage fameux du navire YArgo, tant de fois cité. Au mois de juillet 1834, raconte Boudin (1), le navire sarde YArgo, parti de Bône avec 120 militaires en santé, arrive au lazaret de Marseille. Dans cette courte traversée, 13 hommes sont morts et ont été jetés à la mer; 98 sont déposés à l'hôpital du lazaret, offrant les signes les moins équivoques de l'intoxication paludéenne sous toutes les formes, sous tous les types. Tandis que ces militaires se montrent atteints de fièvres, qui cèdent comme par enchantement au sulfate de quinine, l'équipage du navire contraste d'une manière frappante par une santé intacte. Une enquête démontra que, si les hommes de l'équipage avaient conservé la santé, ils le devaient à la pureté de l'eau qui constituait leur provision particulière, tandis que les militaires avaient été contraints de boire une eau puisée près de Bône, dans un lieu marécageux, et embarquée avec précipitation, au moment du départ. Boudin en conclut carrément à l'absorption de la matière palustre, liquide, par la surface gastro-intestinale.
Voilà un argument imposant; mais M. L. Colin l'attaque d'une façon inattendue et, à notre sens, l'ébranlé sérieusement. Dans quel-
(1) Traité des fièvres intermittentes ; Paris, 1848, p. 66 ët suîv,
qu'une de ses lahorieuses recherches, le savant professeur du Valde-Grâce a mis par hasard la main sur une certaine notice, consignée au Recueil des mémoires de médecine militaire (1), et dans laquelle on relate l'histoire de 125 hommes, du 55e de ligne, embarqués à Bône pour Marseille, au mois d'août 183 A, sur un bâtiment napolitain....', la traversée dura 18 jours; la rareté des vivres frais, dit l'auteur du* récit, M. Léonard, força d'avoir recours à des salaisons et à de l'eau, qui, renfermée dans de vieux tonneaux, ne tarda pas à devenir de mauvaise qualité. Au milieu de cette absence des conditions de l'hygiène, des maladies graves se déclarèrent ; non pas, selon le narrateur, des accidents de palustres, mais bien les signes de la fièvre typhoïde. Trente passagers succombèrent, soit en mer, soit au lazaret de Marseille (sur lesquels il a bien pu en rester treize en route).
Voilà deux histoires qui se ressemblent singulièrement, sauf ce qui est personnel à chacun des auteurs, l'interprétation. M. Colin s'attache à en comparer les détails, si près d'être identiques que l'on est entraîné à ne voir qu'un seul et même fait dans les deux récits. En supposant qu'il en soit réellement ainsi, je n'hésite pas à accepter, avec M. Colin, la conclusion de M. Léonard (fièvre typhoïde, étiologie complexe), plutôt que celle de Boudin, d'ailleurs si isolée. Dans tous les cas, la preuve du navire}' Argo, qui défrayait tant de monde, me semble entachée de graves soupçons et avoir perdu beaucoup de son poids, si même elle n'est entièrement ruinée.
En acceptant le diagnostic fièvre typhoïde, je fais toutes mes réserves quant aux rapports de l'eau de boisson du navire avec l'explosion de son épidémie; cette eau corrompue a été une cause avec beaucoup d'autres, l'alimentation défectueuse, peut-être la mauvaise aération d'un bâtiment marchand, nolisé dans l'urgence pour transporter des troupes, la haute température de la saison, les fatigues antérieures des soldats, etc. ; on verra tout à l'heure que je combats formellement l'idée de la pénétration avec l'eau de tout germe spécifique, communiqué au liquide ou spontané.
Pour le moment, il me suffit que l'aptitude des eaux marécageuses on entachées du principe des fièvres de malaria, prises en boisson, à déterminer les accidents dits palustres ne soit pas suffi-
(1) lre série, t. XXXVIII.
samment démontrée et ne puisse peser, jusqu'aujourd'hui, dans les préceptes d'une hygiène rigoureuse et qui ne veut pas se séparer de la nosologie. Inutile d'ajouter que je ne regarde pas pour cela l'usage de ces eaux comme indifférent; je ne nie que l'effet spécifique, les effets généraux sont certains et je les exposerai.