Propagation du choléra par l'eau de boisson
Cet énoncé indique que je me range à l'opinion aujourd'hui la plus accréditée, celle de M. Fauvel et de la conférence de Constantinople, d'après laquelle le choléra est toujours importé d'Asie eï se propage par contagion sur notre sol. Mais rien ne m'empêche de tenir compte aussi des doctrines spontanéistes, soutenues encore avec éclat par plusieurs médecins de grande valeur, et dans tous les cas, j'aurai quelquefois en vue la spontanéité possible du choléra aux rives où il est endémique.
L'idée de la propagation du choléra par l'eau de boisson se lie étroitement à celle qui attribue un rôle capital, sinon exclusif, aux déjections cholériques, comme agent de transmission. M. Pel'larin (1) revendique la priorité de cette dernière, que M. H. Blanc attribue, au contraire, à Bœhm et à Snow (2). A vrai dire, les eaux de puits, soupçonnées d'infiltrations cholériques, avaient été incriminées avant que l'on songeât à étudier directement les déjections des malades et à y rechercher le miasme du choléra. La théorie de Snow date de 1849, et avait eu quelque retentissement en Angleterre, lors de l'épidémie de 1854; les curieuses recherches de Cari Thiersch (3) et de Legros et Goujon (4) sont postérieures.
(1) Bulletin de l'acad. des siences. Séance du 15 septembre 1873.
(2) Bulletin de l'acad. des sciences. Séance du 3 novembre 1873.
(3) Infection' s Versuche an Thieren mit dem Inhalte des Choieradarmes ; Mûnchen, 1856. — Comptes rendus de l'Académie des sciences, Paris, 1866.
(4) Recherches expérimentales sur le choléra, etc.; (Journal de l'Anatomie et de la Physiologie de l'homme et des animaux, 1866.)
En 1853, Snow remarque qu'on pouvait diviser en deux groupes les quartiers de Londres atteints par l'épidémie : un premier groupe, alimenté d'eau prise en aval de la Tamise par la compagnie Southwark, chargée de détritus et d'infusoires ; un- second, fourni d'une eau de meilleure qualité par la compagnie Lambeth. Or, dans le premier groupe, il y eut 71 maisons atteintes sur 10,000 et 94 décès sur 100,000 habitants, tandis que, dans le second, les chiffres correspondants ne furent que 5 maisons et 61 décès (1).
En 1866, en même temps que des observations analogues se multipliaient, on constata sur divers points que des localités, sévèrement frappées par les épidémies précédentes, étaient, cette fois, beaucoup moins éprouvées. L'amélioration la plus positive qui eût été réalisée dans les conditions d'hygiène était celle qui portait sur l'eau de boisson. Exeter, Hull, New-Castle, Glasgow, étaient dans ce cas. Londres, aussi, dut peut-être aux perfectionnements effectués dans son approvisionnement d'eau, l'intensité relativement modérée de l'épidémie de 1866. On rapporta au même progrès d'hygiène, dans la conférence de Weimar, la bénignité des épidémies de Halle (Delbrûck), de Harlem (Médical Times and Gaz. 1869), de Kœnigsberg (Schiefferdecker), etc.
Vichow (2) note qu'à Berlin, dans quatre rues très-maltraitées, les maisons pourvues d'une eau « bonne » ou « moyenne », eurent les 36,6 centièmes de la totalité des cas de choléra; pendant que les maisons alimentées d'une eau « mauvaise ou très-mauvaise » fournissaient 52,3 pour 100 de tous les cas.
11 y a des faits particuliers, au moins curieux. Une dame de Londres, en 1854, quitte un quartier en proie au choléra pour se réfugier dans une partie de la ville, restée à peu près indemne; ne rompant point tout à fait avec son ancienne demeure, elle faisait chercher, tous les jours, son eau au puits qui désaltérait les habitants de son quartier primitif. Quoique dans un milieu sain et peu maltraité par l'épidémie, elle eut le choléra tout comme on l'avait dans le rayon immédiat de ce puits malencontreux.
A Harlem, déjà très-éprouvée en 1849, l'épidémie de 1866 fut encore sévère dans toute la ville, sauf un quartier, celui des blanchis-
(1) Roth und Lex : loc. cit. p. 31.
(2) Gutachten iiber die Canalisation von Berlin. Berlin, 1868.
seurs ; ceux-ci n'ayant pas trop, pour leur industrie, de l'eau distribuée normalement, allaient chercher leur eau alimentaire à une source privée, d'excellent produit (1).
On sait que les pèlerins, rassemblés en avril 1867 à Hurdwar, la patrie du choléra, au nombre d'environ trois millions, après s'être baignés et désaltérés dans le Gange, après avoir semé de leurs excréments et de leurs immondices ses bords sacrés, se séparèrent le 12 avril au soir et que des cas de choléra éclatèrent dans plusieurs des directions qu'ils prirent pour le retour. Quelque temps avant la grande fête, il était tombé une forte pluie qui avait entraîné dans le fleuve les immondices de toute sorte et, néanmoins, les dévots avaient continué leurs ablutions et leurs libations pieuses (2). Si quelques-uns n'étaient déjà venus avec le choléra, en fallait-il davantage pour le créer de toutes pièces et, s'ils l'avaient, pour le propager à foison ?
Dans ces parages néfastes, on a l'adjonction de la chaleur. Ce puissant auxiliaire de toute infection ne semble pas nécessaire à Parkes,qui applique la théorie de la contagion par la boisson même aux paysans russes, dont les classes pauvres sont d'une malpropreté sordide et déposent leurs excréments autour de leurs habitations. Et pourtant, une bonne partie de l'année, le ciel n'envoie l'eau de boisson à ces rudes climats que sous forme de neige ou de glace !
Mais l'observation naturelle n'aurait peut-être pas eu de si grands échos, si l'expérimentation, cette reine du jour, ne lui avait prêté son magique appui.
Thiersch mélangea à la nourriture d'un certain nombre de souris de petits morceaux de papier à filtre, trempés dans le liquide intestinal de cholériques, puis desséchés ; cette imbibition fut pratiquée sur un liquide frais, puis sur un liquide rejeté depuis six jours, enfin sur un liquide encore plus ancien. Des 104 souris mises en expérience, celles qui furent traitées par les déjections fraiches n'offrirent aucun symptôme morbide ; 30 sur 34, qui avalèrent du papier trempé dans des déjections anciennes, tombèrent malades et 12 moururent. Les symptômes étaient : selles aqueuses, suppres-
(1) Médical Times and Gaz., may 1869.
(2) ARMY MEDiCAL RePOKT FOR. THE YEAR, 1867.
sion de l'urine, raideur tétanique; jamais de vomissements (1).
MM. Legros et Goujon sont également parvenus à déterminer l'apparition d'accidents cholériformes chez les animaux par Tingestion gastrique du liquide des déjections cholériques. Il est vrai, et ceci fut une circonstance sérieuse pour leur théorie, qu'en se servant de solutions de diastase retirée de l'orge germée, au lieu de déjections cholériques filtrées, ces ingénieux savants (la science regrette le premier) ont obtenu sur des chiens et des lapins les mêmes effets qu'avec celles-ci. En employant divers produits morbides ou des matières cadavériques décomposées, les symptômes et les lésions étaient tout autres.
Ce sont là des tentatives méritoires et qu'on pourrra reprendre. Toujours est-il que l'attention dirigée, à bon droit, vers l'étude des déjections cholériques devait mener loin les partisans de l'état solide des virus et surtout les fidèles de la pathologie animée. On poursuivit bientôt l'algue ou le champignon du choléra (2), et je ne serais pas étonné qu'à Iéna ou Leipsig on se félicitât de l'avoir trouvé. Que dis-je? « notre bonheur passe notre espérance », un bourgeois de cette bonne ville de Munich vient d'en découvrir Y insecte!
Cependant, ces accidents provoqués, ces maladies artificielles, sont-ils le choléra? Je n'hésite pas à répondre : Non. Ce sont, dit M. Lancereaux, « des accidents semblables à ceux que l'on observe dans le choléra, mais dont l'identité de nature n'est nullement prouvée. » Cela ressemble au choléra comme une purgation ressemble à la diarrhée, pour me servir d'une comparaison de M. H. Bouley. Au fond, et en thèse générale, les accidents provoqués chez des chiens, des rongeurs, etc., ou inversement l'insuccès des expérimentations, ne prouvent qu'autant qu'il s'agit d'une affection naturelle à l'espèce en expérience, selon la juste remarque de M. Chauveau. C'est pourquoi la culture des champignons et les essais de maladie artificielle ont peu de chances de nous éclairer en ce qui concerne la fièvre de malaria, les typhus et le choléra.
(1) V. Lancereaux : De la maladie expérimentale comparée à la maladie spontanée. Thèse d'agrégation. Paris, 1872, p. 180 et suiv.
(2) V. Wieger : La mucédinée du choléra (Gaz. hebd, de méd<, |868, nos5 et 7).
L'observation clinique et étiologique reste donc seule et force nous est d'apporter à ses procédés une extrême rigueur. Ainsi nous ne conclurons pas précipitamment de quelques faits isolés, qui peurvent n'être que des coïncidences ou qui sont susceptibles d'une explication rationnelle.
Il y a des cas contradictoires de ceux que j'ai cités. Ainsi, Gûnther (de Zwickau), dans la conférence de Weimar même, assure que les parties de la ville abreuvées par l'eau la plus mauvaise, la plus souillée de matières animales, furent celles qui souffrirent le moins du choléra. A Londres, en 1868, une école de 400 enfants pauvres, au milieu d'un quartier très-éprouvé, n'eût pas un cas de choléra, bien que les enfants aient bu à volonté la même eau que le reste des habitants.
Pettenkofer cite deux localités de l'Inde, distantes d'un mille, situées toutes deux sur le même fleuve, Kassim-Bazar, en amont, avec 1,790 habitants, et Naya-Bazar, en aval, avec 1,090 habitants. Une prison, peuplée de 200 individus, est entre les deux. Le choléra éclate dans celle-ci, par importation ; puis, bientôt, les communications restant libres entre les trois groupes, il apparaît à Kassim-Bazar et enfin à Naya-Bazar. Aucune mesure ne fut prise dans l'une ou l'autre de ces localités; les déjections cholériques et même les cadavres de Kassim-Bazar étaient jetés dans le fleuve, les ustensiles et le linge y étaient lavés ; Naya-Bazar ne discontinuait pas pour cela d'en boire l'eau. Néanmoins, pendant que Kassim, le village en amont, au bout de quinze jours, avait journellement 10 à 12 cas graves, le village en aval n'eut en tout que 2 cas d'espèce bénigne (1).
On sait que le choléra vint à Paris, en septembre 1873, marchant du Havre, par Rouen, au rebours du cours du fleuve. M. L. Colin constate (2) qu'antérieurement il avait quelquefois absolument dédaigné la voie fluviale, s'étant avancé sur la capitale, de Calais ou de Dunkerque (1832 et 1848) , perpendiculairement au cours de la
(1) Verbreitungsart der Choiera in Indien. Braunschweig, 1871. (Analyse in D. Vierteljapirschr. f. off. Gesundheitspflege, 1873, III Band, Heft 4, S. 546.)
(2) Comptes rendus de l'Acad. des sciences, séance du 10 novern^ bre 1873.
Seine. D'ailleurs, il est évident que l'individu ou les individus qui apportèrent le choléra à Paris ne purent empoisonner simultanément toutes les eaux, si diverses, de la grande ville ; cependant, au témoignage de M. Besnier (1), qui tient ses renseignements de M. Blondel, directeur de l'Assistance publique, le choléra frappait, du 4 au 7 septembre, tous les quartiers de Paris avec tant d'impartialité qu'il fallait ouvrir aux malades les hôpitaux excentriques aussi bien que l'Hôtel-Dieu, de Lariboisière à Beaujon et de Saint- Louis à la Salpêtrière. 11 y avait pourtant encore, au 11 septembre, une exception; les hôpitaux Cochin, du Midi, de Lourcine, c'est-àdire ceux qui avoisinent la Bièvre et reçoivent les malades d'un quartier bien inférieur d'aspect au boulevard Haussmann, ne comptaient pas un cholérique.
Par contre, on voyait facilement se former de petits foyers, au contact d'un premier cholérique, 3 ou 4 personnes atteintes dans une même maison, dans une même salle d'hôpital, au milieu d'autres maisons et d'autres salles restées indemnes, quoique buvant à coup sûr une eau identique. De même qu'on voit, selon la remarque de M. Colin, sur un navire parti d'un endroit sain, avec un approvisionnement de bonne eau, éclater le choléra à bord, si le navire prend en route des passagers d'un port infecté, la qualité de l'eau restant absolument la même.
Que le choléra soit moins meurtrier, dans ses réapparitions contemporaines, qu'à sa première invasion, c'est un fait qui n'est point particulier à telle ou telle localité ; il est, au contraire, très-commun. Mais il serait puéril de ne voir d'autre corrélation avec ce fait que les progrès accomplis dans l'approvisionnement d'eau des villes. C'est tout l'ensemble de l'hygiène qu'il faut envisager, les précautions préservatrices mieux connues, plus généralement employées, les folles terreurs disparues, les préjugés funestes remplacés par le sang-froid et les pratiques rationnelles. Il est impossible que ceci ne soit pas arrivé à Londres, à Glasgow, à Berlin, comme à Paris, et que l'on n'ait, depuis 1834, amélioré que l'eau potable. Il y a bien une opinion qui entrevoit une sorte d'acclimatement du choléra, moins terrible à mesure qu'il nous fréquente plus souvent. Je pense,
(1) Comptes rendus de la Société méd. des hôpitaux, séance du 12 septembre 1873. (Gaz. hebd., 1873, p. 613.)
néanmoins, que nos propres efforts pour nous garantir ont une bonne part dans les allures de monstre apprivoisé que le choléra affecte dans ses visites récentes à l'Europe. N'arrive-t-il pas, du reste, qu'il reprenne çà et là, de nos jours, en Europe, ses habitudes de férocité?
La Commission du choléra de l'empire allemand rédigeait, en août 1873, après avoir pu bien juger du mode de dissémination du fléau, un projet d 'instruction pour la recherche des causes du choléra, signé Pettenkofer, Bœger, Hirsch, Gtinther, Volz, dans lequel n'apparaissent nullement des convictions dans le sens du transport par l'eau de boisson. L'analyse chimique ou microscopique, dit le projet, démontre la pureté ou la souillure d'une eau, mais n'isole point le principe cholérique, puisqu'on n'en connaît les propriétés ni physiques ni chimiques. Ce serait une mauvaise conclusion que d'établir un rapport entre l'usage d'eaux impures et l'apparition du choléra ; tout au moins, devrait-on bien établir que l'eau incriminée était pure antérieurement et que le développement du mal a suivi exactement le moment de la souillure. Il serait d'une grande importance de pouvoir démontrer que la maladie est apparue simultanément dans divers points d'un grand rayon, qui n'avaient de commun entre eux que l'usage de la même eau suspecte ; sur quoi, il faudrait encore pouvoir s'assurer que la même eau n'est pas employée ailleurs, largement, sans déterminer l'explosion du choléra. La cessation de l'épidémie sur tel point dès que l'on interdit l'accès au puits ou au cours d'eau suspect ne doit pas faire oublier que les épidémies locales disparaissent spontanément après deux ou trois semaines. Toutefois, les honorables hygiénistes ne sont pas rassurés quant à la cuisson des germes cholériques dans l'eau qui sert aux préparations culinaires (1).
Dans un Rapport au Consul de France d Varsovie, M, Lubelski constate que les individus les plus immédiatement en rapport avec les déjections cholériques, comme les vidangeurs, ont été les plus épargnés; quoique la voierie de Varsovie soit à l'état embryonnaire, la ville a moins souffert que les campagnes ; des établissements enclavés au milieu de foyers cholériques sont restés indemnes. Ces
(1) D. VlERTEL JAHRSGHR . F. OFF. GeSUNDHEITSPFLEGE. V. 4, Heft,
faits, selon l'auteur, infirment la théorie de la propagation du choléra par les émanations des selles cholériques (1).
Je ne saurais entrer ici dans une discussion parallèle à celle que je poursuis ; mais il y aurait certainement lieu de rechercher si les produits pulmonaires des malades ne sont pas les éléments les plus dangereux, dans beaucoup de maladies spécifiques, comme la voie pulmonaire en est la porte d'entrée chez l'homme sain. Dans tous les cas, des faits énormes prouvent que ce qu'il y a de plus sûr, comme agent de propagation du choléra, c'est la personne même du malade et son atmosphère. Pendant la dernière épidémie de Paris (1873), le nombre des cas intérieurs, dans les hôpitaux, fut souvent supérieur à celui des cas venus du dehors. Cette rapide dispersion se faisait-elle par les selles cholériques et par l'eau de boisson ? C'est difficile à croire si l'on songe aux soins admis partout pour la désinfection et l'éloignement des selles cholériques et à îa rapidité des cas communiqués, qui dépasse de beaucoup celle des infiltrations possibles dans les eaux. D'ailleurs, dès que l'on fait des salles d'isolement, les malades des autres salles sont en sûreté, sans qu'on s'occupe de leur eau; cela se voit dans les hôpitaux militaires et beaucoup d'hôpitaux civils.
La Société médicale des hôpitaux de Paris me paraît avoir consacré cette immense importance de l'échange des atmosphères entre sains et malades, bien plus évidente que l'influence de tout autre agent, en votant à l'unanimité, dans sa séance du 26 septembre 1873, la règle de l'isolement immédiat des cholériques ainsi que des malades atteints de diarrhée suspecte.
IV. — Effets ordinaires des eaux souillées ou virulifères. — diarrhée, dysenterie, préparation de l'organisme a la réceptivité morbide.
Nous entrons dans le domaine des faits positifs. L'eau de boisson, souillée de ce que l'on voudra, n'a que très-douteusement la puissance d'infection spécifique ; mais elle a certainement le pouvoir de déterminer des maladies locales et de préparer l'économie à subir l'action des causes spécifiques.
(1) Gazette hebdomadaire, 1873, nos 40 et 43.
Déjà, dans un important travail, M. Grellois (1) signalait la diarrhée et la dysenterie comme des conséquences normales de l'usage d'eaux corrompues ou même d'eaux tièdes. En Algérie, à vrai dire, et l'histoire de YArgo n'était pas innocente en ceci, des médecins distingués, ne séparant pas l'action du miasme palustre sur l'estomac de son absorption par le poumon, identifiaient la dysenterie et la fièvre intermittente, au point de vue de la nature. Cette doctrine n'a point fait école ; loin de là, on refuse même à la dysenterie le titre de maladie infectieuse, et je me plais à inscrire à l'appui de cette opinion les noms de mes savants amis, M. Colin (2) et M. Kelsch (3). Quoi qu'il en soit, abstraction faite des idées doctrinales, l'avis unanime des médecins d'Afrique est que l'ingestion d'eaux stagnantes, chargées de détritus organiques, corrompues, est une cause de diarrhée et de dysenterie.
M. L. Colin (4) constate que les mêmes vues étiologiques sont appliquées aux eaux impures de la Chine, de la Cochinchine, par nos médecins de la flotte. Toutes les stations anglaises ou françaises, voisines des tropiques,' ont, dans leur histoire médicale, de nombreux faits emportant la même conclusion (5). A la Guadeloupe, par exemple, on a fait cesser le règne d'une dysenterie endémique chez les soldats en remplaçant, pour leur boisson , l'eau de rivière par l'eau de pluie. (Ch. Senelle.)
Ce rapport de la dyswiterie avec l'usage d'eaux de hasard, telles qu'on les rencontre dans des contrées peu habitées ou peu parcourues, explique en grande partie, pour M. L. Colin, pourquoi les armées en campagne ont plus de dysenterie que dans les garnisons. 11 explique surtout la fréquence de cette maladie dans les pays chauds où les eaux non fréquentées sont communes, où l'exubérance de vie animale et végétale fait foisonner, dans les eaux, les
(1) Etudes hygiéniques sur les eaux potables (Recueil des mémoires de médecine militaire, 3e série, t. II, 1859, p. 146 et 186).
(2) Etudes cliniques de médecine militaire ; Paris, 1864, p. 171.
(3) Contrib. à l'anatomie pathol. de la dysenterie (Archives de
PHYSIOLOGIE NORMALE ET PATHOL., 1873, D.os 4 et Suiv.).
(4) De l'ingestion des eaux marécageuses, etc.
(5) Voy. Barrallier : Dysenterie (Nouv. dictionn, de méd. et de chir. prat. , t. XI, p. 719). — - Roth et Lex, loc. cit. p. 25.
organismes microscopiques et multiplie les aliments de la décomposition, en même temps que la température donne à ce phénomène une extraordinaire activité.
Notons que cette dysenterie des pays chauds, à forme lente et grave, est bien plutôt, selon la remarque de M. Barrallier et de M. Kelsch, une diarrhée ou une colite chronique^ de nature inflammatoire pure, tout comme l'autre qu'elle égale en malignité, mais ne s'accompagnant point, comme elle, d'ulcérations intestinales ni, par conséquent, de selles sanglantes. Si j'en crois ma propre expérience, ce sont, en effet, simplement des coliques fort pénibles et une diarrhée séro-bilieuse que l'on a d'abord, généralement le jour même ou le lendemain, après avoir bu de ces eaux tièdes, odorantes, à saveur de vase, quoique limpides, que l'on rencontre, en été, dans les rares ruisseaux ou les r'dirs d'Afrique, qui ne sont pas à sec. La diarrhée s'arrête si on la soigne et que l'on cesse l'usage de cette boisson funeste ; mais elle peut persister, avec ces mêmes coliques angoissantes, et mener l'homme au tombeau, sans qu'il ait jamais eu ce qui passe pour caractériser la dysenterie, à savoir du sang dans les selles.
Cette influence des eaux corrompues, qui ne paraît pas hors de doute pour les pays chauds, est amoindrie dans les zones tempérées et passe quelquefois inaperçue. Cependant, on en voit reparaître les effets, presque tous les étés, au sein des villes et des villages, quelle que soit la nature des matières qui entachent les eaux de boisson, parfois, même, par le seul fait que l'eau a été bue immodérément et un peu échauffée par la température de l'époque. Qu'on se rappelle, par exemple, ces vomissements et ces diarrhées qui avaient si vivement attiré l'attention de l'observateur dans l'épidémie relatée par Dupré.
Dans le courant de février 1873, une épidémie intense de diarrhée régnait à Versailles et des plaintes nombreuses arrivaient aux administrations sur l'insalubrité des eaux publiques. M. Decaisne, ayant recueilli de nombreux documents et fait des recherches personnelles, prit à cet égard les conclusions suivantes : 1° l'infection de la Seine par les grands égoûts collecteurs constitue, pour les eaux d'alimentation de ^Versailles, un danger sérieux et permanent...; 2° quoique exceptionnelles, les causes d'insalubrité des eaux d'étangs fournissant de l'eau à Versailles peuvent se renouve-
1er et causer le plus grave préjudice à la santé publique ; 3° tout en tenant compte des exagérations qui se produisent en pareil cas ; en faisant, d'ailleurs, la part des coïncidences; enfin, tout en admettant que le chiffre des décès, dans le cours de cette épidémie, n'offre rien d'inquiétant, il est impossible de nier l'influence des eaux insalubles sur la santé publique dans la ville de Versailles, pendant les premiers mois de 1873 (1).
Cependant la diarrhée n'est ni la fièvre typhoïde, ni le choléra ; mais on ne contestera pas qu'elle ne soit merveilleusement apte à préparer les voies à l'une ou l'autre de ces maladies, qui, précisément, affectent par dessus tout l'intestin, dans leur localisation anatomique.
Toute épreuve imposée à l'économie, toute cause de débilitation, écarts de, régime, abus alcooliques ou autres, excès de travail, est compromettante vis-à-vis des épidémies, comme le choléra, et des endémo-épidémies, comme la fièvre typhoïde ; non-seulement parce qu'elle soustrait des forces dont on aura peut-être besoin pour supporter les chocs de la maladie, mais aussi parce qu'elle désarme l'individu contre l'impression de la cause spécifique. Or, la diarrhée est une soustraction de forces des plus positives; cela ne demande pas de démonstration.
D'autre part, l'intestin étant le terrain apparent où s'exercent les ravages du choléra et de la fièvre typhoïde, il est évident qu'on ne saurait mieux préparer l'accès et le triomphe de l'agent morbide qu'en faisant justement, de l'intestin, la pars minoris resistentim de l'économie. Beaucoup de ces fameuses diarrhées prémonitoires n'étaient pas le choléra, sans doute, mais à coup sûr une porte grande ouverte.
En ce qui concerne la fièvre typhoïde, il y a eu une théorie émise, en particulier par un auteur que je cite souvent, M. L. Colin (2), et dont j'ai cru, néanmoins, devoir signaler ailleurs la hardiesse; je la reproduis ici, sans l'admettre plus absolument qu'autrefois, mais parce qu'elle indique très-nettement le passage d'une maladie à une autre, et qu'elle aurait peut-être son application pour les cas
(1) Comptes rendus de l'Acad. des sciences; séance du 28 avril
(2) Traite des fièvres intermittentes. Paris, 1870, p. 283. Arnould. 3
où la maladie primitive ne serait point spécifique. C'est celle de la genèse de la fièvre typhoïde dans l'organisme même, comme terrain, à la faveur de troubles gastriques, donnant lieu à des sécrétions plus ou moins altérées. Si la spontanéité de l'organisme va quelquefois aussi loin, elle aurait le vrai champ de son exercice dans les conditions auxquelles je fais allusion, de quelques centaines d'individus atteints en même temps de troubles gastro-intestinaux, avec des sécrétions anormales, surabondantes, de matières toutes prêtes pour la décomposition. Et la fièvre typhoïde serait engendrée dans l'organisme, dérangé par l'eau de boisson corrompue, celle-ci n'ayant rien apporté de spécifique.
Atteinte locale des organes digestifs ; par suite, soustraction générale des forces : tels sont les seuls effets bien démontrés des eaux impures, à souillure organique, sur l'économie humaine. C'est un résultat considérable et une situation grave, bien faite pour susciter et légitimer les mesures d'hygiène publique qui peuvent les prévenir. Mais, ce résultat n'a rien de spécifique, par conséquent rien de ce caractère fatal qu'emporte l'idée d'empoisonnement, d'infection, de contagion, je dirais presque d'inoculation, des matières miasmatiques ou virulifères.
Cette manière de voir n'atténue que très-peu les charges qui incombent aux administrations urbaines et aux chefs d'armée, de pourvoir d'une eau irréprochable les groupes confiés à leurs soins ; l'eau reste, selon la parole d'Arago, « semblable à la femme de César, qui ne doit pas être soupçonnéé. » Seulement, on dépasserait le but en donnant pour base à cet impérieux devoir une doctrine outrée et, jusqu'à présent, mal établie ; un jour, peut-être, le doute viendrait à la fois aux masses et aux autorités et, par la pente ordinaire de toute réaction, l'inanité des dangers, proclamés étourdiment, ferait fermer les yeux sur des périls moins effrayants, mais réels.