DE LA FIÈVRE TYPHOÏDE ET DU TYPHUS
En France, la doctrine de la véhiculation par l'air des principes (spontanés ou transmis) des typhus, est cle beaucoup la plus générale, si elle n'est exclusive. A l'étranger, il ne semble pas en être tout à fait de même, et beaucoup de médecins pensent que les miasmes typhigènes peuvent, non-seulement être élaborés, recueillis et charriés par l'eau, ce qui est aussi notre avis, mais encore arriver à l'économie avec l'eau de boisson, et, par dessus tout, infecter spécifiquement l'individu en suivant le chemin de l'absorption gastrointestinale.
Je puis répéter dans une autre forme ce que je disais tout à l'heure à propos de l'infection palustre (1). Dans les retours étioJogi-
(1) Notre impartial rédacteur en chef nous communique, au sujet de l'absorption digestive du miasme palustre, une lettre de M. le docteur Blanc , que nous ne croyons pas devoir reproduire en entier, d'abord parce qu'elle n'est qu'une nouvelle forme de l'opinion de l'auteur, exprimée dans notre article même ; ensuite parce que le fait nouveau apporté à l'appui de la doctrine que nous combattons, nous semble passible des reproches que nous faisons à ses congénères. Voici le fait ; c'est une expérience.
M. Henri Blanc, pratiquant à Rajkate, province de Kattiawar, se fit apporter six bouteilles de l'eau cle la forêt de Gheer, dont l'usage passe pour provoquer la fièvre : « Avec le consentement acheté, dit notre honorable confrère, cle quatre indigènes en parfaite santé, je pus faire sur eux l'expérience suivante : pendant trois jours je leur fis boire à jeun un grand verre de l'eau du Gheer ; le quatrième jour deux furent atteints cle fièvre d'accès. Je ne voulus pas pousser l'expérience plus loin, elle me parut concluante et je mis mes quatre volontaires de suite à l'usage du quinine à haute dose. »
S'est-on mis à l'abri de l'air palustre ? A-t-on observé quelque temps les accidents provoqués, assez pour être sûr que l'on avait affaire à une
ques sur les conditions dans lesquelles une épidémie de typhus ou de fièvre typhoïde s'est déclarée, il est toujours fort difficile de trouver l'air ou l'eau l'un sans l'autre, surtout l'eau sans l'air ; si l'on me démontre que des fumiers, des matières stercorales, des infiltrations cadavériques, ont empoisonné les eaux de consommation, rien ne me sera plus facile que de faire remarquer combien sûrement ces fumiers à l'air libre, ces latrines mal établies et mal vidangées, ces cadavres décomposés sous une terre meuble, ont dû envoyer leurs émanations dans l'atmosphère ; les eaux mêmes du sous-sol, par les oscillations que les alternatives de sécheresse et de pluies impriment à leur niveau, ont dû plus- d'une fois imprégner l'air extérieur de molécules miasmatiques, à la faveur de la perméabilité, parfois de la minceur des couches terreuses superposées, en même temps que cet air lui-même va agir sur les matières décomposables, entraînées par les eaux à travers les mêmes pores du sol (1). Pettenkofer, d'après des observations de seize années successives, à Munich, démontre que l'intensité du typhus abdominal est exactement en raison inverse du niveau des eaux du sous-sol, en un mot, que le typhus monte comme le Grandwasser descend (2).
Bien qu'on ne sacne pas au juste où est ni quel est le principe miasmatique ou virulent des typhus, rien ne prouve qu'il soit moins fixe ou plus volatil que ceux sur lesquels M. Chauveau a expérimenté.
Les faits apportés à l'appui de l'ingestion gastiique, par l'eau, du miasme de la fièvre typhoïde, sont assez nombreux et ne datent pas tous d'une époque récente. En voici quelques-uns, choisis parmi
fièvre spécifique et non à une fièvre gastrique? Cela ne paraît pas ressortir du récit de M. H. Blanc. Au surplus, c'est rapidement conclure, à notre avis, d'une si courte expérience, « que c'est surtout par les voies digestives que le poison agit, dans les localités où règne la malaria », alors que des milliers de faits énormes démontrent le contraire. Le sens commun, contre qui ne prévaudront pas les savants, a dit malaria et non malaqua. (Je ne réponds pas de mon italien.)
(1) Voy. Buhl : Zeitschrift f. Biologie ; I Band.
(2) V. Ueber die Aetiologie des Typhus. (D. Vierteljahrschrift f. oeff. Ge'-undheitspflege ; Bd IV, 4es lieft 1872.)
les plus frappants, sans distinguer s'il s'agit de spontanéité ou de transmission du principe morbide.
Un chirurgien militaire français, Dupré, relate, dans le Journal de physiologie, de Magendie (1823), une épidémie de fièvre muqueuse adynamique, survenue dans un village dont les habitants, par suite des chaleurs de l'été de 1822, qui avaient fait tarir leurs sources, avaient été réduits à boire une eau stagnante corrompue. Elle frappa d'abord les enfants, dont les quatre cinquièmes furent atteints ; plus tard, elle gagna les adultes. Ce qui caractérisait le mal, c'était, après les prodromes ordinaires, l'invasion brusque de la fièvre, avec des vomissements et une diarrhée intense. Il mourut 4 0/0 de la population.
Dans l'hiver de 1843-1844, le typhus abdominal sévit sur deux compagnies de la garnison prussienne de Mayence ; il y eut 129 malades et 21 décès. Dans 28 des cas, le mal avait succédé à une « diarrhée gastrique » (?). On ne, trouva, comme cause probable, d'autre condition hygiénique fâcheuse que l'eau de boisson, qui contractait par le repos une odeur de putréfaction et donnait un sédiment brunâtre. Une enquête fît découvrir une obstruction dans le canal d'écoulement de la fosse d'aisances, dont le trop-plein se déversait dans les alentours et infectait les eaux. (Riecke : Kriegs und Friedenstyphus.)
Parkes raconte, d'après Flint, qu'un étranger atteint de typhus étant venu mourir dans un hôtel d'un village de l'Etat d'Erié, cette localité, jusque-là en santé, fut atteinte d'une épidémie qui frappa les 65 centièmes de la population. Seules, trois familles furent épargnées, qui n'avaient pas usé de l'eau du puits de l'hôtellerie.
En 1856, un médecin anglais, Routh, rapporte un cas dans lequel, à la suite de la contamination d'un réservoir d'eau potable par les selles d'un typhique, huit personnes d'une même maison présentèrent les signes du typhus, malgré la bonne aération de la maison et bien qu'une partie seulement de cette famille ait eu des rapports avec le malade (Parkes).
En 1860, une épidémie de fièvre typhoïde éclate au couvent des sœurs de charité de Munich, frappe 120 personnes et cause 4 décès ; dans ce temps, par suite d'une interruption dans la conduite d'eau, on buvait au couvent de l'eau d'un puits souillé depuis plusieurs années par des infiltrations des fosses voisines, par des matières
organiques, et, peut-être, par des selles typhiques. Dès qu'on eût interdit l'usage de cette eau l'épidémie cessa.
Schmitt (1) rassemble plusieurs observations de ce genre. Une épidémie débute à Colmar par une maison dont l'eau était manifestement altérée par des matières stercorales. En 1844, à Ettebruch, six personnes d'une même famille tombent malades du typhus presque simultanément; un mois auparavant, la maison voisine avait rendu plus profonde sa fosse d'aisance, et, par suite, des infiltrations avaient lieu dans le puits de la première maison. Dans cette localité encore, on observa le fait, moins curieux qu'il ne paraît, d'une famille atteinte tout entière, à l'exception du maître, « qui avait l'heureuse habitude de ne boire que du vin ».
Murchison (2) observa une épidémie dans laquelle, sur 34 maisons qui composent Richmond-Terrasse, à Clifton, 13 furent frappées presque en même temps, quoique éparses ; elles s'abreuvaient à un même puits que des infiltrations stercorales infectaient depuis peu.
En Angleterre (3), l'opinion publique est encore émue par des faits de propagation de fièvre typhoïde, imputés aux laitiers, qui, là comme chez nous, ont la déplorable coutume d'allonger d'eau leur marchandise. A Leeds, 68 maisons eurent 107 cas et 11 décès ; 51 de ces maisons s'approvisionnaient chez un laitier, qui avait eu, deux mois auparavant, une fièvre typhoïde, et dont les déjections étaient jetées, partie dans les latrines, partie dans un trou à fumier placé dans le voisinage du puits dont l'eau servait au lavage des vases à lait et, sans doute aussi, à étendre ténébreusement le lait. La fièvre typhoïde se montra chez 37 0/0 des familles que ce laitier fournissait, et seulement chez 5 0/0 de celles qui n'usaient pas de lait ou s'approvisionnaient ailleurs (4). Ce n'était point, paraît-il, le coup d'essai de ce breuvage aux dehors si innocents.
(1) Journal de médecine de Bruxelles, septembre 1861.
(2) A treatise on the countinued fevers of Great-Britain. London, 1862.
(3) Fonssagrives : Hygiène et assainissement des villes. Paris, 1874, page 298.
(4) The Praetitioner : The propagation of enteric fever hy the milkman; may 1873. — Voy. aussi Ballard Edward : On a localised
Il ne suffira plus aux Anglais de leur Hivers pollution commission. Il y a, pourtant, un grand soin de leur part à surveiller les méfaits des boissons contaminées. Le X. Report of the Medic. offic. of the Privy Concil pour l'année 1867, rapporte encore à ce funeste véhicule trois épidémies, qu'il intitule énergiquement de nouvelles Illustrations of excrément al poisonning, savoir : 1° l'épidémie de Winterton. Mauvais état des latrines et des puits ; eau de mauvais goût, précipitant par le repos, présentant au microscope des débris organiques et des infusoires ; 2° celle de Guildford , qui éclata presque exclusivement dans des maisons où, un jour, par exception, dix jours avant l'explosion du fléau, on avait usé de l'eau d'un puits situé au voisinage d'un cloaque, dans un sol infiltré de liquides des fumiers; 3° celle de Terling, 300 malades sur 300 habitants, 41 décès; ici, encore, l' installation des latrines et des puits était des plus défectueuses. Après une persistance prolongée d'un bas niveau, les eaux du sous-sol avaient subi une élévation soudaine, qui avait amené les nappes souterraines au contact des couches superficielles du sol, imprégnées d'immondices. C'est exactement l'inverse des effets observés à Munich par Buhl et Pettenkofer.
Le docteur Roth (1), recherchant les causes des nombreux cas de fièvre typhoïde qui frappèrent l'armée saxonne (12e corps), à son arrivée sous Paris pour le blocus, paraît regarder la viciation de l'air comme moins importante, dans l'origine du fléau, que l'empoisonnement de l'eau des sources et des puits par la réplétion exagérée des latrines et par la négligence des mesures d'enlèvement et d'enfouissement des immondices.
Un des récits qui m'ont le plus impressionné, c'est celui de l'épidémie de l'orphelinat de Halle (Prusse), en 1871, par Zuckschwerdt (2). La ville de Halle (52,000 habitants) a la fièvre typhoïde
Outbreak of typhoïd Fever in Islingion, during the Months of July and August, 1870. (Médical Times and Gaz. II, 1870.)
(1) Beitraege zu den Fragen der Milit. Gesundheitspflege, etc.
(D. VlERTELJAHRSCHRIFT F. OEFF. GESUNDHEITSPFLEGE ; III Band,
l9SHeftl871.)
(2) Die Typhus épidémie im Waisenhause zu Halle, a. S. im Jahre, 1871, etc. {Analyse dans le même recueil, V. Band, 4es Heft, 1873.)
en permanence; « les cas sporadiques n'y disparaissent jamais et les épidémies y sont fréquentes ». Cependant, l'orphelinat de cette ville, avec 400 enfants des deux sexes, 300 employés, et une population flottante de 3,000 personnes (élèves venant chaque jour d'autres établissements de la ville, maîtres, ouvriers, etc.), avait joui jusqu'en 1871 d'une extraordinaire immunité. Au mois de juillet 1871, une épidémie de typhus abdominal y éclate et atteint, en quatre semaines, 279 des habitants permanents de la maison et 77 de la population transitoire. On constata que depuis peu une des conduites d'eau de l'établissement, par suite d'une rupture, amenait une eau impure et peuplée de vibrions ; on condamna cette conduite le 12 août, et l'épidémie finissait le 18 du même mois. Cette rupture avait déterminé, à quelque distance, une flaque stagnante dans un terrain sablonneux sur lequel est bâtie une rue où le typhus est endémique ; il y avait nécessairement échange entre cette mare et la conduite d'eau. L'auteur suppose que des germes typhiques, entraînés à travers ce sol perméable par d'abondantes pluies tombées en juin, s'étaient multipliés sous l'influence de la chaleur exceptionnelle de juillet, et étaient allés infecter l'eau de l'orphelinat.
Il y a d'autres faits encore ; « on ne compte plus les cas », dit M. Fonssagrives, ce qui me paraît un peu sommaire. Y en aurait-il davantage que ce ne serait pas encore assez, quand il s'agit de la maladie la plus commune dans nos climats, après la phthisie pulmonaire. On a, du reste, prêté à quelques auteurs de grand poids une opinion beaucoup plus exclusive que ne le comportent leurs écrits et leur pensée. Ainsi, le professeur von Gietl signale, avec infiniment de raison et comme tout le monde le ferait, le mauvais état des fosses d'aisances et des égoûts dans la ville de Munich ; il pense que les infiltrations des matières putrides dans le sol vont vicier l'eau qui sert à l'alimentation, ce qui est aussi mon avis, surtout quand on se sert des puits; mais il ne prétend nullement que cette eau de boisson apporte le germe de la fièvre typhoïde plus sûrement que l'air chargé des émanations du sol, à la faveur cle la malpropreté et du défaut de ventilation des locaux habités ; au contraire, une de ses propositions est la suivante : « Le concours de toutes ces causes locales engendre à Munich la fièvre typhoïde sous toutes ses formes, mais il est impossible de déterminer exac-
tement le degré d'influence de chacune de ces causes pathogéniques » (1).
Il semble que, dans beaucoup des observations citées, on a fermé les yeux sur les qualités de l'air respiré, pour ne voir que les révélations de l'analyse chimique et du microscope sur le compte de l'eau de boisson; l'accessoire au lieu du principal. Ce n'est pas un jugement bien téméraire que de supposer une grande négligence habituelle de l'hygiène domestique chez des gens qui ne s'aperçoivent pas que leurs fosses d'aisance débordent (ganison de Mayence), dont l'étourderie permet aux selles d'un typhique d'aboutir au réservoir d'eau potable (cas de Routh), qui abandonnent leurs fumiers et leurs excréments autour de leurs maisons, comme cela se fait dans tant de villages, ou ne se soucient nullement de la construction de leurs latrines, ainsi que cela se voit dans tant de villes.
Un mauvais puits, une fuite dans les tuyaux de conduite des eaux ont une grande importance; mais quand il s'agit de couvents et d'orphelinats, je ne saurais m'empêcher de songer d'abord à l'atmosphère de ces lieux, dont je ne veux rien dire, dans la crainte de ne pouvoir dire tout le mal que j'en pense. Il y a quelquefois, sur les individus mêmes, des foyers de putridité organique non moins dangereux que les décompositions au sein des eaux ; les religieux d'Europe ne diffèrent pas tant des derviches d'Asie pour qui la malpropreté est une vertu ; le poumon et l'estomac ne sont peut-être pas les seules muqueuses absorbantes. D'ailleurs, les puits et les mares à détritus organiques empoisonnent l'air tout autant que l'eau.
On paraît avoir des idées assez incomplètes sur la contagiosité du typhus. Dans le cas de Flint, les familles qui n'usaient pas de l'eau de l'hôtejlerie contaminée par la présence d'un typhique, furent épargnées; mais pourquoi l'observateur ne remarque-t-il pas qu'elles s'abstenaient également de respirer l'atmosphère typhisée, car, elles n'avaient aucune raison d'approcher ce foyer? Dans le cas
(1) Voy. von Gietl : Die Ursachen des entevischen Typhus in Miinchen. Leipsig, 1865. — Le même : Ueber die Aetiologie des Typhus. Vortraege gehalten in dem aerztliche Verein in Miinchen. (Sitzung vom 23 mai 1872.)
de Ptouth, une partie seulement des huit membres d'une famille avaient eu des rapports avec un malade; est-ce que cela ne suffît pas pour infecter tout le reste ? Dans l'épidémie de l'orphelinat de Halle, les 3,000 personnes, venant chaque jour d'une ville constamment en possession du typhus, ne pouvaient-elles apporter le principe du mal aussi bien qu'une fuite d'eau ? Il est, certainement, étrange qu'elles ne l'aient pas apporté plus tôt ; mais la fuite peut bien avoir été une simple coïncidence ; il y a mille exemples de pareilles épidémies importées dans des groupes vierges, avec ou sans défectuosité de l'eau.
Un écolier en remontrerait à ces graves savants sur la réceptivité individuelle pour les maladies spécifiques, sur l'évolutiou naturelle des espèces morbides. Ce brave homme d'Ëttelbruch, resté indemne, grâce, selon Schmitt, à son culte exclusif pour la dive bouteille, était probablement le plus âgé de la famille qui s'honorait de l'avoir pour chef ; par le seul fait de son âge, il avait dépassé l'époque de réceptivité pour la fièvre typhoïde ; à moins qu'il n'ait conquis l'immunité par une atteinte antérieure, dans sa jeunesse. L'épidémie des sœurs de Munich et celle des orphelins de Halle prirent fin quelques jours après qu'on eut supprimé l'eau suspecte ; mais une épidémie ne dure pas toujours et n'atteint jamais l'universalité d'un groupe. Quand, dans un couvent, 120 personnes ont été frappées, dans un orphelinat 279, il est tout à fait naturel que l'épidémie soit épuisée ; elle finit toute seule, que l'on ferme ou non le puits d'où elle est sortie. Les méprises sur ce point font le bonheur et la gloire de bien des administrations, qui se sont émues sur le tard.
A Halle, les enfants de l'orphelinat, qui y buvaient toute la journée, furent plus maltraités que les « passants », qui n'y buvaient guère. Ils n'y buvaient peut-être pas du tout, car les externes ne viennent pas en classe pour boire ; mais ils y respiraient certainement. S'ils ne furent pas atteints en plus grand nombre, c'est probablement qu'ils s'abstinrent de revenir à l'établissement pendant l'apogée de l'épidémie et surtout parce que, habitants de la ville, beaucoup d'entre eux avaient déjà payé leur tribut au typhus abdominal ou y étaient acclimatés.
Un malheureux roi se laissa mourir de faim de peur d'être empoisonné par l'héritier de ses droits. Comme Charles VII, nous n'oserons bientôt plus boire ni manger, crainte de mourir de tu-
Arnould. 2
berculose ou de fièvre typhoïde, s'il n'est pas démontré que l'estomac digère mieux les virus que l'arsenic. Le laitier de Leeds donne bien à réfléchir et je profite de l'occasion pour réclamer de la part des chimistes et de la police un redoublement de zèle vis-à-vis des liquides naturels, vin ou lait, que la cupidité est toute prête à traiter par le procédé des noces de Cana; il paraît que nous ne sommes point parfaitement protégés de ce côté. Cependant, si les Anglais font bouillir le lait de leurs potages et de leur café au lait, je me demande de quelle nature sont ces matières organiques auxquelles la chaleur n'imprime pas cette sérieuse transformation isomérique de la coagulation, ou ces Bactéries typhiques que la température (humide) de l'ébullition ne rend pas incapables de nuire. Nous nous priverions de lait, pourtant, si nous étions sûrs que le danger soit là ; mais ne voilà-t-il pas que les jeunes soldats, les jeunes ouvriers, les étudiants des capitales, tous très-petits consommateurs de café au lait, sont précisément les victimes préférées de la fièvre typhoïde ! Pour mon compte, j'eusse cherché le miasme de la fièvre typhoïde de Leeds et d'Islington, non pas dans le pot au lait, mais dans les vêtements et la personne même des laitiers. Le lait ne vient pas tout seul à la maison qui le consomme et du moment qu'il est apporté par des individus sortant d'un foyer typhique, qui ne voit que ceux-ci, ont pu introduire aussi, dans un milieu vierge, le contagium resté dans leur atmosphère domestique ? Notez que dans le cas d'Islington, d'Edward Ballard, huit personnes avaient été malades chez le laitier même. Et les éleveurs de vaches n'appartiennent pas aux classes sociales qui se préoccupent d'aérer et de désinfecter les locaux où ont respiré des gens atteints d'affections spécifiques.
Je suis, on l'avouera, de bonne composition, en parlant de Bactéries typhiques. La vérité est que les chimistes et les micrographes ont isolé et démontré, dans l'eau, tout, excepté le miasme ou le virus typhique. Je reconnais que ce n'est pas leur faute ; mais, au moins, il nous reste la quiétude du péril ignoré.
Nous ne saurions exiger des observateurs, qui disent tout ce qui est, de mettre aussi dans leurs observations ce qui n'est pas. Mais il est permis d'y songer pour eux. Dans les localités où l'on a découvert des immondices dans l'eau, au moment du typhus entérique, pareille incurie n'avait-elle point régné quelquefois, les
années précédentes, alors que chacun se portait bien ? Telle caserne qui n'a pas le typhus, boit-elle une eau positivement meilleure que sa voisine, qui en souffre ? Telle autre, qui boit une eau aussi mauvaise, en est-elle atteinte d'une égale façon ? Des villes, qui boivent de l'eau de puits, ont la fièvre typhoïde ; d'autres, qui n'en boivent pas, ne Font-elles jamais ?
Il est malheureusement certain que la fièvre typhoïde ne fait pas de telles distinctions, et qu'au besoin elle se passe des routes liquides pour pénétrer dans les classes disposées de la population, les soldats et les adultes civils de même âge, par exemple, sous la seule condition de vivre en masses un peu condensées. Le rapport des cas de fièvre typhoïde à l'effectif des diverses armées européennes, celui des décès typhoïques à la mortalité totale, sont des chiffres très peu variables (1). Alors que notre armée n'était pas aussi uniformément jeune qn'elle va l'être, nous avions six à sept cas de fièvre typhoïde pour 1,000 hommes d'effectif et la mortalité par cette maladie représentait le quart de la mortalité militaire totale. Ces rapports s'élèveront probablement encore, comme ils sont plus élevés en Prusse (douze à treize cas pour 1,000 hommes d'effectif; près d'un tiers de la mortalité totale). A Paris même, où l'on ne boit pas d'eau de puits, si ce n'est, chose étrange ! les habitués du marchand de vins, les décès typhiques forment les vingt-un millièmes de la mortalité totale ; mais, sur cent décès typhoïdes, il y en a dix -neuf de vingt à vingt-cinq ans (2), c'est-à-dire que cet âge fournit près d'un cinquième de toute la mortalité typhique.
D'une année à l'autre, il peut y avoir des oscillations. Mais que l'on prenne deux périodes de 8 à 10 années successives, pour un
(1) Voy. Statistique médicale de l'armée pendant Vannée 1869. Paris, 1872, p. 54 et suiv. — Army Medic. Départ. Report for the year, 1869, vol. XI. — Statistique méd. de l'armée belge. (Analyse par Ely, in Recueil des mémoires de médecine militaire, 1872). — Rapport sur l'état sanitaire de l'armée austro-hongroise. (Même recueil, même année, Analys. Rapp.) — Statistique méd. de l'armée prussienne en 1867. (Streffleur's JEsterreich. milit. Zeitschrift, 1872.)
(2) Ely : Etude démographique. (Gazette hebdomadaire. Paris, 1871.)
même groupe humain, on trouvera que la fièvre typhoïde prélève invariablement à peu près le même funèbre tribut. Pettenkofer, faisant un pareil relevé pour Munich, constate :
De 1851 à 1858 (8 années) 2,252 décès typh.
De 1859 à 1866 ( — ) 2,239 —
Jamais, du reste, il n'a pu reconnaître à l'eau de boisson la moindre influence sur le développement ou l'intensité des épidémies typhiques ; il cite des casernes où l'eau est excellente et qui ont subi de sévères atteintes du fléau. Munich, comme toutes les grandes villes, a des eaux de diverses provenances ; or, de deux casernes qui boivent la même eau, on en voit une envahie par la fièvre typhoïde, l'autre indemne ; inversement, deux autres boivent une eau différente, qui sont simultanément en proie au typhus. Buxbaum, dans une pratique de dix années, au milieu de villages populeux dont les habitants boivent des eaux souillées par les hommes, piétinées par les animaux, et enfermant jusqu'à 9 décigrammes par litre de matières organiques, n'a jamais constaté un seul cas de fièvre typhoïde ni de maladie infectieuse quelconque. Le typhus abdominal visitera bien, quelque jour, cette région si longtemps privilégiée; il sera facile alors d'en accuser les eaux.
Les habitants et les soldats de Paris boivent, ici l'eau de la Seine, là celle de la Marne, ailleurs celle de la Dhuys, du canal de l'Ourcq, d'Arcueil, du puits de Grenelle, presque toutes louables. Cependant, aucun quartier, aucune caserne n'échappe à la fièvre typhoïde et ne l'a sensiblement moins ni plus que d'autres, sauf des nuances selon l'aisance et l'hygiène générale de certaines sections. Dans les camps de 1871-1872 l'eau n'était certainement pas meilleure qu'à Paris ; cependant, la fréquence de la fièvre typhoïde y baissait considérablement (1), sans qu'elle disparût toutefois, car elle est liée aux masses. 11 n'y a rien d'absolument commun à tous les habitants d'une grande ville, ni l'alimentation, ni les boissons, ni le vêtement, ni le logement, ni les habitudes de travail ou de morale ; rien, que l'air même de la vie en commun, à une haute puissance, chargé de tous les effluves respiratoires, de toutes les éma-
(1) A. Marvaud : Etudes sur les casernes et les camps permanents. Paris, 1873, p. 183-184.
nations des résidus de la vie d'une masse humaine condensée. Et, si l'on met en regard des qualités de ce milieu, d'usage fatal, les plaies qui s'attachent obstinément aux groupes populaires considérables, la fièvre typhoïde et la phthisie, il est difficile de voir ailleurs que dans celles-là l'origine ou tout au moins la condition d'endémicité de celles-ci. Dans ces termes, l'étiologie reste encore obscure parce qu'elle est médiate et complexe; mais mieux vaut cette incertitude qu'un exclusivisme trompeur, qui n'a, d'ailleurs, aucun mérite ; dans l'étiologie complexe des grandes pestes, il est toujours très-facile de faire un choix.
On me permettra d'apporter ici quelques observations personnelles. Pendant un séjour de trois ans (1866-1868) à Constantine, j'ai observé des fièvres typhoïdes, un peu plus rares qu'en France, paraissant avoir leur maximum de fréquence et d'intensité dans les mois de la plus grande chaleur. Je supposais que la chaleur jouait là son rôle ordinaire, de favoriser la fermentation organique dans le sol et à sa surface, de multiplier les miasmes dans l'atmosphère, de leur communiquer une action plus énergique sur l'économie ; cependant, je ne mettais pas en doute que les principes coupables étaient toujours les souillures de l'air par la vie en commun, lors même qu'on les aurait regardées comme provenant surtout du sol de la ville, par l'action de la chaleur sur les points imprégnés de détritus animaux ou humains. La chaleur concentrait, sans doute, aussi les souillures organiques dans les eaux et les rendait propres à véhiculer les miasmes jusqu'à l'estomac.
C'est évident, et néanmoins la fièvre typhoïde ne venait pas de là. En effet, l'eau que boivent les Européens de Constantine et particulièrement la garnison d'infanterie n'a rien de commun avec le sol de la ville; elle descend du Djebel-Ouach, à 6 kilomètres plus loin et 180 mètres plus haut, mamelon aplati, à peu près inhabité et même inhabitable à cause des fièvres palustres qu'entretiennent précisément les eaux collectionnées à cet endroit. Elle est recueillie à la Kasbah, le point le plus élevé de la ville, dans des réservoirs fort bien faits, où elle se conserve fraîche, très-agréable à boire, ne laissant que seize centigrammes de résidu par litre (1). Les latrines
(1) Reboulleau : Essai de topographie médicale de la ville de Constantine. Constantine, 1867.
de l'hôpital, situé aussi à la Kasbah, regardent la pente opposée au réservoir des eaux. Cette eau n'a donc recueilli aucune des immondices urbaines ; si elie véhiculait quelque principe fâcheux, ce seraient les miasmes palustres du Djebel-Ouach, et il est bien possible qu'il en vienne quelques-uns ; or, Coustantine est justement un des points les moins fiévreux de la contrée.
Par contre, les Arabes de la ville, dont la malpropreté est proverbiale, dont les latrines, primitives, empestent les demeures, boivent l'eau de leurs citernes et n'ont pas plus, peut-être moins, la fièvre typhoïde que les Européens (leurs habitations sont moins exposées à la chaleur que les nôtres). Ceux delà campagne, qui font leurs ordures autour de leurs gourbis et de leurs villages, qui ne boivent que de l'eau et en puisent partout où il y en a, sont aussi rarement atteints que nos paysans de France, également peu soucieux de la décence autour de leurs chaumières. A Constantine, encore, la garnison de cavalerie, casernée aux bords du Roumel et qui use probablement de ses eaux, très-défectueuses, n'est ni plus ni moins éprouvée que l'infanterie, perchée à la Kasbah. Enfin, en 1868, le typhus (exanthématique) d'Algérie ne sortit pas des villes, où les eaux pourraient être les plus suspectes ; il y vint, des campagnes, dont les habitudes alimentaires, sans conteste, avaient notablement dévié de la normale hygiénique, mais non dans la partie liquide.
On a pu remarquer le rôle funeste que mes impressions m'ont fait attribuer à la chaleur ; elle concentre les miasmes et multiplie les effluves; elle dispose peut-être aussi l'économie à mieux en ressentir les atteintes. Cela expliquerait probablement quelques-uns des désastres portés au compte de l'eau de boisson. Bien des localités, des villages par exemple, restent longtemps indemnes de fièvre typhoïde, malgré le constant mépris de l'hygiène; une épidémie éclate un jour, et l'on songe à la corruption de l'eau alimentaire; le seul fait exceptionnel, pourtant, n'était peut-être que la température élevée, persistante, de cette année ou de cette saisonlà. Les eaux sont devenues effectivement nuisibles, mais comme foyers d'émanations ; ce qu'elles apportent à l'estomac, elles l'apportaient depuis des années, mais il n'en résultait pas de maladie générale, parce que, ce qu'elles retenaient était précisément la garantie de la pureté de l'air; elles étaient une barrière à l'absorption miasmatique par le poumon.
Dans la perspective de pareilles éventualités, je prêcherai, comme tout le monde, l'hygiène des eaux, qu'elles doivent ou non servir à la boisson, et l'assainissement des villes. Mais je crois m'appuyer sur la seule vérité féconde, parce qu'elle est la vérité, en maintenant que la souillure organique, spécifique ou non, des eaux et par conséquent du sol, que les eaux lavent à de fréquents intervalles, n'est un danger qu'à titre de foyer de décomposition et d'exhalaisons miasmatiques; que, par conséquent, l'hygiène de la respiration est en rapport direct avec l'éclosion des typhus, celle de la boisson n'ayant que le rôle indirect que je préciserai en terminant.