COUPLETS
Je l'avouerai, ce meuble inestimable Dans ce moment est assez bien pourvu ; Ce talisman d'un effet immanquable
Fait qu'on est partout bien reçu.
Oui , maintenant avec joie on m'accueille , Malgré ma goutte et ma mauvaise humeur. ,
On s'intéresse au voyageur ,
Selon le poids du portefeuille.
Si j'étais gros quand je quittai la France, Mon portefeuille alors était fort plat ; Tout a changé sous la double influence
Et du commerce et du climat; Pour toi, mon cher, toi, celui qui recueille, Je crois qu'il est maintenant bien flatteur
Q(ie l'embonpoint du. voyageur
Soit passé dans le portefeuille.
J'ai acheté, mon ami , quelques propriétés dans la Touraine, le Poitou, l'Orléanais, le Maine. • . que sais-je... il fallait bien placer quelques fonds. *
CALIGNAC , à part.
Mon ami ! • . . quelques fonds !... ah ! dieu !...
Mais, à mon âge , la direction de tous ces biens , dans des provinces différentes, deviendrait une véritable charge ; et comme je sais que tu entends assez bien le contentieux. ( // tousse. )
CALîGNAC.
Ah! mon Dieu!... cher cousin, qu'avcz-vous donc?
EDOUARD
Rien... c'est une quinte. ( // continue ii tousser. )
CALIGNAC.
Personne n'est là... on est d'une ncgli;jence... holà, quelqu'un... un verre d'eau sucrée ou du sirop... ah ! en voici ... {Il i>a à /a table et verse dans un verre de la liqueur déposée par Salvador. )
EDOUARD
Non, ce n'est pas la peine.
CALIGNAC.
Laissez donc, je vous en conjure; buvez... que ces fonctions sont douces et honorables... quand c'est près d'un parent chéri... ( // lui présente le verre). Ne buvez pas trop vîle , peu et souvent.
EDOUARD, après avoir bu.
Nous disons donc que tu te chargeras de l'administration de tous mes biens dont un jour tu pourrais bien devenir l'unique héritier.
CALIGNAC.
Moi, cousin?
Oui, toi; j'ai pris des renseignemens sur la famille... Je sais que madame Dervicre t'a intenté un procès interminable ; enfin je no suis pas content de nos chers parens: et, pour me venger d'eux , je veux te faire seul mon légataire, sauf quelques petites donations...
CALIGNAC.
Ah! c'est trop juste... Quoi I il est possible! Ah! cousin... , comment pourrais-je vous prouver ma reconnaissance?.... quand pourrez -vous mettre à l'épreuve mes sentimens, mes...
EDOUARD
Attendsattends.
CALIGNAC , à pari.
Âh! mon Dieu! qu'est-ce qu'il va me demander?
EDOUARD
Je t'imiterai... , j'aborderai franchement la question.... Eugénie ne t'aime guère..., le procès t'embarrasse...; il faut , mon ami , renoncer a l'un et à l'autre. ' *
CALIGNAC.
Mais, cousin, Eugénie est charmante, et le procès est sûr... ; je ne vois pas la raison....
EDOUARD
Je le veux .. ,1e ne te dis point qu'il y ait une raison.... ; e&l-ce qii'il faut que j'aie une raison :
CALIGNAC, à part.
C'est juste : un cousin millionnaire n'est pas obligé d'avoir.... [haul) cher cousin... {à part) ahl le maudit vieillard avec son caprice.
ÉnouARD.
C'est bien.... je suis content de ta docilité, et pour t'en récompenser, voici un léger à compte sur la succession. (// lui offre des papiers.) CALIGUAC, aifec hésiUiUun.
Comment , cousin , pour moi '^
EDOUARD
Pour toi... ah ça! vas-tu les prendre?
CALIGNAC, à part.
Est -il bourru.^., {mettant les papiers dans sa poche) que de ménagemens il me faudra avec lui.
EDOUARD
Finissons-en, je le veux... point d'héritage sans cela; et, dans l'instant, il faut envoyer à la tante Dervière ta' renonciation à la nièce et au procès.
CALIGNAC.
Ah! ça, mais permettez, cousin, je ne demande pas iiûcuxque d'êlre votre héritier, puisque cela paraît vou& faire plaisio, mais la chose sera-t-elle trèsr-légale ?
EDOUARD
Ne suis-je pas libre de disposer de mon bien en faveur d'un parent que j'affectionne.'*
CALIGNAC.
Sans aucun doute, l'art. qiS du Code civiF est formel. Mais... vous savez, cousin, le monde est médisant. j- ." EDOUARD, à /?art.
Où diable en veut-il venir ?
CALIGNAC.
Devenant votre légataire universel, on ne manquerait pas de dire : Calignac de IMontauban a- capté l'esprit de
son respectable cousin, afin d'éloigner peut-être quelques collatéraux ( qui, il est vrai , sont tous fort à leur aise ). Vous sentez, cousin, combien cette injurieuse supposition me serait sensible; car, on ne peut pas se le dissimuler, on trouve, dans bien des familles, de ces coureurs de successions , qui verraient mourir , père , mère , oncle , cousin , et tout cela d'un œil sec , pourvu que le testament soit à leur avantri^e... Ah! cousin, de pareils sentimens tarissent la source des plus douces affections... C'est la honte et le fléau de la société; et si l'on devait m'en supposer de semblables , je préférerais mille fois une honnête médiocrité à l'opulence que vous daignez m'offrir, et que je paierais si chèrement.
EDOUARD , à part.
Le diable m'emporte, si j'y conçois quelque chose... {haut) alors, tu refuses.
CALIGNaC, écrhant sur le bout d'une table.
Non, cousin ; mais , voyez-vous, je voudrais faire taire les médisans. J'ai moi-même quelques petites propriétés... elles sont dans la Beauce , ce que nous appelons le département d'Eure-el-Loir... Je suis mortel, tout comme un autre... si nous faisions une petite donation mutuelle entre nous... là..., entre-vifs, selon l'art. 894— les chances partagées... au dernier vivant les biens.
EDOUARD , à part.
Voilà le mot de l'énigme., {haut) idée lumineuse!... au dernier vivant les biens , c'est convenu... {il tousse beaucoup) touche là .
CALIGNAC.
Ce digne cousin!., voici mon désistement sur la jeune personne et sur le procès... [il lui remet un billet qu'il a écrit.")
Au revoir, cher Calignac.
CALIGNAC. -^
An revoir, respectable cousin. (// sort.)