ACTE PREMIER
protestons contre le fait accompli, et, quoique notre épée soit tenue dans le fourreau jusqu'au moment où vous nous ordonnerez de la tirer, il n'est pas de jour où nous ne livrions quelque bataille contre la grande félonie du siècle. Sans nous arrêter à des considérations de fausse humanité, nous subordonnons tout à l'intérêt sacré des principes.
Les résultats obtenus sont immenses. Déjà nous avons à peu près ruiné l'industrie de Milan. Les affaires vont au plus mal. Le peuple affamé va bientôt se révolter contre le gouvernement, qu'il accuse avec raison d'être la cause de sa misère. Dépositaires de la masse la plus considérable de la richesse publique, nous pouvons, en ouvrant ou en fermant nos bourses, faire, dans le peuple, l'aisance ou la misère. Le peuple dépend donc de nous, et, s'il est sage, il verra bientôt qu'il n'aura de pain que s'il se soumet au gouvernement loyal de Votre Altesse.
La république a cet avantage qu'elle fournit
46 L'EAU DE JOCTENCE.
elle-même des moyens pour l'attaquer. L'essentiel est de prouver que Tordre ne s'établira jamais avec un gouvernement d'assemblées populaires. La tactique est facile. Pour montrer que Tordre n'existe pas, nous le troublons. Nous faisons dans les assemblées un boucan d'enfer; Tun de nous imite le cornet à bouquin, Tautre le fifre. On sort, les gens paisibles crient au scandale; alors nous faisons chorus avec eux, nous levons les bras au ciel. Mais notre principale tactique est de pousser aux excès. Caliban nous rend ici la tâche assez difficile. Depuis qu'il est au pouvoir (vit-on jamais de pareil sapajou?), il se comporte avec assez de sagesse. Nous espérions qu'il n'allait faire que des folies, et il n'en est rien. Mais, à la longue, les excès sont inévitables ; dans trois mois, si Votre Altesse le permet, elle sera rétablie sur son trône de Milan. Nous avons seulement besoin que Votre Altesse prenne la direction du mouvement, qu'elle donne des ordres. Elle peut être sûre qu'ils seront fidèlement exécutés.