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niers reslenl autour de leurs canons; n'entendez-voiis pns le cliquetis des armes? Espérance, donc!... Ayez confiance en nous!... Ce n'est pas la première fois que, ma mère et moi, nous nous trouvons dans une situation semblable. Telles que vous nous voyez, nous avons dicté la loi, sur son propre bord, au plus redoutable dfs corsaires d'Alger.
Un murmure d'élonnementse fit entendre paijni les femmes; il fut suivi d'exclamations qui témoignaient de leur curiosité.
Au lieu de faire part de ses projets aux • esclaves qui, maintenant, gardaient un profond silence, Frasquita leur raconta, dans tous leurs détails, ses aventures, depuis son
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enlèvemenl à Gibraltar, jusqu'à son eiiibarquenient à bord de la corvette.
Elle excita i'admiralion, et ranima la conflance. Quelques prisonnières, enthousiasmées par son récit, jurèrent sponianément de lui obéir.
— Mais, enfin, quel «st votre projet à présent? demanda l'une des plus craintives, celle qui. la première, s'était écriée: — * On nous punira de mort!... »
— Mon projet, répondit l'iasquila, c'est. ..
Le commandement : Fku! et la détonnation de deux boriiées d'arlilleric, ne lui permirent pas d'achever.
Catastrophe*.
La brise était fraîche et la mer houleuse ; la corvette avait laissé loin d'elle l'île de Cérigo. Le capitaine, modifiant son projet primitif, courut quelques heures vers Candie ; mais un grand brig, de force à s©
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mesureravantageusementcontreson navire, fut cause qu'il changea de route une seconde fois, en sorte que d'autres voiles, signalées à l'horizon, purent venir se mettre en observation, à distance tout autour de lui.
Le brig grec appuyait la chasse ; à l'avant, il n'y avait qu'une méchante barque non pontée.
— Coulons, en passant, ce misérable ba- ^ teau, dit le capitaine turc, forçons de toile, et, à la faveur de la nuit, peut-être trouverons-nous mouillage sous un de nos forls.
Si la corvette avait suivi sa route première, sans en dévier, elle se fut probablement tirée de presse ; plus lard, si elle avait 1
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livré combat, elle aurait eu chance de vaincre et de gagner Candie; enfin, Côrigo, porl neutie, aurait pu, dès l'origine, lui servir de refuge. Les hésitations du capitaine donnèrent aux barques grecques le temps de se rallier. Celle qu'il comptait couler n'eut garde de lui couper la roule. Mais, au coucher du soleil, le brig était à petite portée du canon, et les barques longues n'àttendaieni que la première bordée pour prendre j»art au combat.
A la lueur d'une lampe vacillante, Frasquita Molinarès achevait le récit de ses périlleuses aventures, — quand, le grec étant complètement bord à bord du turc, l'action s'engagea .
Qui des deux fil feu le premier? c'est ce
qu'il serait difficile de décider, tant l'attaque et la défense furent rapprochées. Un nuage d'épaisse fumée enveloppa la corvette, — une fusillade nourrie, partant de toutes les barques, augmenta ce nuage; — la nuit était fort belle — mais la lune fut voilée ; et les turcs , entourés d'invisibles adversaires , durent faire feu au hasard.
Le brig, prolongeant la corvette, se plaçait en travers à son avant: — r un choc affreux, suivi d'une bordée en enfilade, eut lieu alors. Les mâts craquaient, les espars brisés tombaient sur le pont.
— A l'abordage! criaient les grecs.
— A l'abordage 1 commanda le capitaine turc.
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A la tête des pl«s»braves des siens, il se précipita sur l'avant; — un combat cor[)S à corps succédait aux bordées d'artillerie.
Cependant Frasquila Molinarès s'était écriée :
— Mon projet : c'est de proliter du désorilre pour délivrer et armer les esclaves francs aux fers dans la cale...
— Mais nous sommes enfermées, comment sortir?...
— Regardez!...
Allumant à la lampe un rouleau de chiffons, elle met le feu aux nattes entassées sous l'écoulille.
Les cris au feu retentissent aussitôt à bord, des marins armés de haches rompent les cloisons. Avant qu'ils aient eu le lemps de reconnaître les causes de l'incendie , Frasquita et ses compagnes pénètrent dans la cale, où elles furent suivies par un matelot turc qui criait en langue franque :
— Sauvée I sauvée!...
C'était Bergami.
— J'allais vous délivrer, dit-il à Frasquita.
— Aide-nous à briser les fers de ces braves gens et donne-leur des armes.
— Des armes!... ils en trouveront sou5 leurs pieds.
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Les Turcs iic voyant de salut que dans la capture du brig grec, étaient tous remontés sur lo pont, laissant l'incendie faire des progrès dans leur propre navire. —Le combat se concentrait sur un point fort étroit.
Faut-il dire que les eunuques étaient parvenus à se faire délivrer par les matelots, et que Bricolino, partagé entre la terreur et la furie, cherchait, une hache à la main, Frasquila Molinarès pour l'immoler à son désespoir.
A la tête des esclaves délivrés, elle montait enfin sur le pont, Bricolino fondit sur elle, et certes le sabre courbe qu'elle brandissait encore ne I aurait pas sauvée, si Bergami n'eut au môme instant déchargé son
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pistolet dans la poitrine du chef des eunuques... Miserissimo Bricolino !
L'incendie qu'on avait négligé d'éteindre, — faisait dans l'intérieur des progrès effrayants.
, — Allah! Allah! Mohammed!... Courage!... en avant! criait le capitaine des turcs; nous sommes tous perdus, si nous ne passons abord du brig!...
Les Grecs voyant la fumée qui sort en tourbillons par tous les panneaux battent en retraite, se tiennent sur la défensive et tentent de se dégager. Mille obstacles les en empêchent. Le choc a été si violent que le beaupré du naTire turc a pénétré fort avant dans leurs bastingages, les pattes
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d'ancre sont devenues des grappins, toutes sortes de débris et de cordages font des deux navires un seul tout; le combat est tellement acharné que personne n'a le temps de couper les cordes ni les espars.
— Suivez-moi ! dit Bergami à Frasquita que sa mère accompagne — ils oublient ces canots pendus à la pouppe. Hàtons-nous de cous en emparer.
Tandis que le combat continue à l'avant, — les esclaves chrétiens mettent les canots à la mer et poussent au large.
Au même instant des hurlements désespérés retentissent.
Les Turcs ont enQn envahi le brig» car
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tous les Grecs ont fjLii devant eux ; mais ce n'a pas été sans mettre de tou§ côtés le feu à leur propre navire.
Les barques ont recueilli l'équipage grec, — l'incendie est partout autour des Turcs -rrr Ip brig et la corvette marient leurs flammes.
Barques, chaloupes, canots s'éloigpent à force de rames; l'explosion va ouvrir des abîmes au milieu des flots.
Dans la frêle embarcation où Pergami est descendu avec les dames iMolinarès , il n'a trouvé que deux avirons ; — c'est en vain qu'il rame de toutes ses forces, les flammes grandissent, les mats pétillent, les cordages
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goudronnés qui s'en, détachent tombent embrasés autour de:lui>
Alors/abandonnant les avirons, il so jette avec transport sur la jeune tille :
— Nous allons mourir!... Je t'aime, je veux périr dans tes bras... Frasquita! mi cara, carissima, Frasquita !
Surprise à l'improviste, la jeune fille n'a pa^.^Vi.J.e temps de se mettre en défense; — el[ç ipyo.que le se,cou^s de sa mère et des adirés passagers du canot; ceux-ci ne songent qu'à fuir, l'un d'eux a ressaisi les rames avec vigueur, d'autres se sont jetés à la nage d^us l'espoir d'être recueillis par les barques grecques. Madame Molinarès seule répond h l'appel de son enfant.
84 l'eau et liî feu
— Misérable! s'écrie-l-elle en se précipitant éperdue sur le Maltais.
Au même instant la double explosion a lieu, la mer reflète les feux des deux poudrières enflammées, les navires éclatent en pièces, leurs membres fracassés décrivent dans les airs des courbes géantes, le feu et Feau se heurtent, les vagues bondissent, des gerbes d'écume /et des gerbes d'étincelles se tordent, des serpents de soufre sillonnent les fl(>ts, le goudron, le bois, le chanvre, les toiles en lambeavix flambent à la surface des lames.
Le canot où se débatte: nt encore Bergami, Frasquita et madame Me ilinarès, coule sous le choc d'un r »spar.
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Les torches de l'incendie s'éteignent alors; l'obscurité succède à l'éclat de mille feux sanglants, le silence au tumulte, la mort aux combats.
Et dans le lointain, les barques grecques regagnent les abris d'où, demain peut-être, elles s'aballront comme des oiseaux de proie sur d'autres navires du sultan.
A bord de ces embarcations, les mariniers entonnaient l'Iiymne de guerre de Rigas :
« Dauphins de la nier, dragons des îles, fondez comme la foudre, fondez sur l'ennemi !
» Oiseaux marins d'HyJra et do Psara,
il est temps d'écouter la voix de la pairie.
» Et vous tous, ses dignes enfants qui servez dans la flotte, la loi vous commande de lancer le feu.
» D'un même cœur, d'un même esprit, d'une même âme, frappez tous : — Que le tyran périsse jusque dans sa racine.
» Allumons en Turquie une flamme, qui de la Bosnie s'élance jusqu'en Arabie. Elevez la croix au haut de vos bannières et frappez votre ennemi comme la foudre.
» Que la croix brille sur la terre et sur les mers; — que la justice arrive, et que l'ennemi disparaisse; — (jne le monde soit
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délivre d'un horrible fléau; — et vivons libres et en frères sur la terre (I). »
Ces chants enthousiastes couvrent les cris des blessés et les gémissements des vaincus.
Les Grecs ne songent pas à déplorer la perte de leur brig; ils se réjouissent d'avoir fait périr la corvello turque et les trois quarts de son équipnge.
Personne, hélas! n'a [)u entendre Frasquita Molinarès qui, maintenant, soutenue par Bergauii , se débat à grand'peinc au milieu des flots.
(1) lauriel. Chants populaires de la Grèce,
VJl
I/e iiaaTetag*.
Depuis l'antiquité la plus reculée, les Grecs n'ont cessé d'être de vaillants marins, surtout dans les mers voisines de leur pays; maiîj, il faut bien le déclarer aussi, en dépit des philhellènes, ils furent constamment pirates et pillards à l'excès.
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Cyrus , Darius et cet infortuné Xerxès, dont les historiens grecs se sont tant moqués, eurent mille fois raison de vouloir anéantir les petites républiques grecques, qui étaient autant de repaires d'écumeurs de mer. — Les Grecs ne cessaient de ravager les côtes de l'Asie-Mineure ; ils firent de bonne heure la traite des blanches, comme l'attestent l'expédition des Argonautes , la guerre de Troie et cent autres campagnes qui avaient pour but de dévaster et rançonner les côtes d'Asie.
Les Romains , un beau jour , miréût fin aux incursions des Grecs, dont la marine brilla encore du plus grand éclat lors de là décadence de l'empire d'Orient; mais les Turcs femporlèrenl enfin, et bientôt ils devinrent pirates à leur tour.
L'r.AU hT Ll', FUtJ 91
Plusieurs renégats grecs s'illustrèrent dans la marine turque. Barberousse , pat* exemple , \p fameux fondateur de la régence d'Alger, Grec d'origine, était natif de Mitylène, dans l'île de Lesbos. La piraleiie a toujours été dn goût des habitants de l'Arohipel. En somme, il fut peut-être heureux ponr Frastjuila Molinarès que les barques des Hellènes ne l'eussent point recueillie.
Alors pourtant il était du meilleur goût de s'intéresser au succès d'une nation que lord Byron avait mise h la mode. L'Angleterre, la France , la Russie surtout, mais non sans aiTière-pensées , faisaient des vœux pour le triomphe des Grecs. — Que le lecteur soit sans craintes i, nous ne lui raconterons pas la bataille de Navarin, quoi-
que l'Eau et le Feu y aient eu grande part, comme chacun s'en souvient; nous ne suivrons même pas dans les Cyclades les barques longues qui s'éloignent à force de rames, et nous laisserons se perdre dans le lointain l'hymne de guerre de Rigas, le dithyrambe de Dionysios Salomos de Zante, le chant de Jean Stalhas, et tous les refrains des Hellènes.
Qu'il nous soit seulement permis, puisque notre héroïne n'a pu se soustraire aux embrassements d'un téméraire protecteur, de transcrire une de ces charmantes chansonnettes que le génie poétique de la Grèce inspire encore à ses enfants.
Si les descendants de Jason et de Thé-
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mlslocïe sont tonjoius [►irales dans 1 ame, les petils-fils d'Homère et d'Anacréon sont restés poètes.
Ecoulez! — vous saurez quels sont les témoins de V amour :
« Quand nous nous sommes embrassés , ma belle, il était nuit; qui nous a vus?
» Qui nous a vus? — La nuit et l'aurore, les étoiles et les flots.
» Une étoile est descendue et Ta dit à la mer.
» La mer l'a dit à la rame, la rame au matelot. *
1)4 l'iïau et le feu
» Et le matelot l'a chanté à la porte de Sfi belle, jt
Bergami tenait un langage analogue, quoique moins poétique , à Frasquita Molinarès , assise et accrochée sur des débris de navire :
-r- Qui nous voit T qui peut nous entendre?... Oubliez-vous quels services je vous ai rendus?... A l'instant encore, je viens de vous gauver, vous et votre mère...
Madame iVIolinarès, évanouie, était à côté (ie sa fille qiré()Ouvanlait l'uudace du Makai?.
— T'ai-je demandé de nous sauver ? rég^di|,-|ill^. Tiap^ ! jp tf liai$ plus encore qu'Edouard Broughley, Moussalem ftt Ali-
L KAIJ HT IL FKII Ui>
Kbûdju !... J'aYpis mis en toi f^^ configipce,.. Nous aussi, uQus t'avons spuvç... Tu os un ingrat, et lu me poursuis de \q^ pdieu:^ amour jusqu'au seuil (j§ I4 niur^ 1.^
Ces paroles entrecoupées ne furent pas prononcées sans que le Mallais y mêlât d'étranges protestations de respect.
— Sois ma femme, Prasquita; — Bor- ^'ami cessera d'être un avonlurier... Il sera ton esclave soumis et fidèle! Depuis l'instant où je l'ai entrevue pour la première fois, j'ai fiémi d'amour, je n'ai cesse de rêver h la beaulél... C'est pour loi que je me cuis embarqué sur la corvette, au risque d'èln' reconnu pour cbrélien et réduit au plus dur esclavage.,.
UC l'eau lt lk feu
— Chrétien! toi !... Tu n'es qu'un renégat sans foi, ni loi , ni patrie».. Nous allons périr sans doute ; eh bien ! je bénirai la mort qui me délivrera de toi...
En terre ferme , sur le pont d'un navire, à bord d'une barque , un pareil langage eût excité peut-être le courroux de Bergami ; sur le misérable débris de navire où il se cramponnait des deux mains, le Maltais ne pouvait que répondre par des déclarations menaçantes parfois, mais heureusement sans dangers.
Frasquita dédaigna de lui répondre — elle ne s'occupa plus que de sa mère. Madame Molinarès rouvrit enfin les yeux.
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— Ma fille !... mon enfant !... Frasquila !... s'écria-t-elle.
— Je suis auprès de vous , ma mère. Bcrgami nous a encore sauvées, — mais la mort nous entoure... Au moins , nous ne mourrons pas sans avoir remercié Dieu de notre délivrance !...
S'adrcssant alors à voix basse à lavcnturier :
— Qui nous voit? qui peut nous entendre?... dit-eile; ma mère!... — Silence donc!... Et si Dieu permet que nous survivions à ce naufrage , je te donnerai mes parures et nus derniers bijoux pour payer les services...
98 l'eau et le lEU
-^ Ce n'est point cela que je veux! répondit le Maltais d'une voix contenue.
Madame Molinarès d'abord avait adressé quelques louanges à Bergami ; mais se rappelant tout à coup la scène qui avait précédé l'engloutissement du canot, elle se reprit :
— J'oubliais, dit-elle. Ici , tout h l'heure, comme dans la barque des contrebandiers, tu as osé porter la main sur ma fille...
Frasquita l'interrompit :
— Ma mèro, dit-elle, ne lui faites plus d'inutiles rej)roches. Il sait que la fiancée de Destaillis ne trahira jamais ses seimenis. .
l'eau IT LIi FEU i)9
— Ail! corps de démon'... encore ce petit Français du diable! répliqua Berganii avec colore. Lui! toujours lui !... Je jure, moi, de lui planter mon collello dans la poitrine !...
Madame Mollnarès poussa un cri d'horreur et de mépris.
Frasquila irritée dit au même instant :
— (Commence donc par nous assassiner ici, ingrat! Que nous importe ton détestable dévoûnienl ! Nous ne te devons désormais que du dédain et de la haine...
Ainsi , sur une planche battue pai- les flots, se poursuivait une scène violente dont
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le dénoûmenl aurait lieu peut-être sur quelque plage déserte , peut-être à bord de quelque barque de corsaires grecs , peut-être enfin dans les flots.
Si les vagues ne jetaient point à la côte l'espèce de radeau qui servait de refuge aux trois naufragés , si les barques grecques ne revenaient pas au point du jour pour recueillir des épaves au lieu combat, ou enfin si le mauvais temps augmentait , Bergami et les dames Molinarès devaient inévitablement périr de fatigue , de froid et de faim.
Cependant un pacifique Irois-mâts de commerce qui avait mis en panne à deux lieues environ du point où se passe notre
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action, rétablissant enfin sa voilure, reprenait tranquillement sa navigation ialerroinpue.
— Mon ami , je l'en conjure, renonçons pour jamais à ces affreux voyages sur une mer remplie de pirates, disait au capitaine du trois-mâts Vlludson mistress Saundernée Jenny Iliig, personnage qui n'et>l pas nouveau dans ce récif.
— Jeuny , ma chère fenmie , vous savez que j'ai donné ma parole à mon neveu Jackson de revenir à Smyrne l'année prochaine , je ne me suis jamais dédit; n'espérez donc pas que je manque à ma promesse.
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iMislress Sauncler sioupira.
— Mon Dieu ! lepril-elle, ne serons-nous jamais témoins que de combals et d'incendies... A notre dernier voyage, c'est par un vrai miiacle que nous avons échappé aux corsaires d'Alger; (iix fois depuis que nous sommes rentrés dans cette malheureuse Méditerranée, je vous ai vu inquiet... Les Algériens, les Grecs, les Turcs vous ont fait passer bien des nuits sur le pont. Croyez-moi, mon bon ami, en arrivante Marseille, écrivez à Jackson que vous renoncezà la mer... Fixons-nous définitivement à New-York.
' — Impossible, Jenny ; Saunder n'a qu'une parole.
l'kau iT Li: Ftn 103
— Eh bien! s'écria niistress Saundcr.
promellez-moi du moins que noire prochain voyage sera le dernier.
— J'y iTlIéchirai , Jenny , voilà tout ce que je puis vous |iroinellrc.
Ce déijat conjugal avait immédiatement suivi la doul)l(î explosion du brig grec et de la corvette turque ; le caj)ilaine Saunder, qui observait avec son oxcellenio lunette les mouvenionis des barques lonirues , gouverna ()our passer à son tour entre Candie ctCérigo. «
Nous avons dit que la nuit était fort belle. Quoique la brise rendît la houle dure et mauvaise , le gros trois-mâls Vlludsnn^ lour-
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dément chargé, ne fatiguait point trop; il avait un bon pilote de l'Archipel, et le capitaine Saunder aurait pu se retirer dans son appartement sans aucune crainte , si le combat naval n'avait eu lieu.
— L'œil du maître est toujours le plus clairvoyant, dit-il; nos matelots fatigués n'apercevront peui-élre pas les carcasses démembrées des bâtiments qui ont sauté tout à l'heure. Je reste sur le pont, Jenny; allez vous coucher et dormez bien!...
, Mistress Saunder envoya une tasse de Ihé à son mari , et se coucha, en se pronicitant, par provision, de ne plus faire qu'un seul autre voyage dans la Méditerranée.
LIÎAU 1,1 LU t'IiU 105
— Je veux , moi aussi , sa parole !... Ah ! ah ! pour un mol en l'air dit à Jackson , nous referons encore la traversée de Smyrne... mais ce sera la dernière, oui, ce sera la dernière , monsieur Saunder ! Et nous habilerons New-York en bons bourgeois, et nous ne reverrons de nos jours ni Grecs, ni Turcs... J'iu tous ces gens-là en abomination !...
Telle était l'opinion de mistress Saunder sur rélernello question d'Orient.
Quant a son époux , en sa qualité d'Américain, il était un peu philhellène ; en sa qualité de marin , il craignait les pirateries des Grecs pour le moins autant que celle des Algériens; enfin, en sa qualité de mar-
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chand, il aimait sincèrement les Turcs, avec lesquels il faisait ses meilleures affaires.
Le capitaine, son bol de thé à la main, passa du gaillard d'arrière au gaillard d'avant , où il se mit en faction entre les deux bossoirs.
Au bout d'une houre, il fut le premier à signaler un gros corps flottant : — c'était la carcasse du brig.
— Tribord la barre! timonnier !... commanda-t-il.
La carcasse grecque fut évitée.
— Bâbord la barre ! cria le capitaine
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presqu'aii mémo instant, car il s'agissait de ne pas se hcnrlcr conlie la carène cliaTirce de la corvette turqne.
— Ciel !... que vois-je! .. de pauvres gens sur des débris!... Turcs ou Grecs, il faut les sauver !..,
M. Saundor avait l'àme miséricordieu>e.
Il mit en panne, fit amener un canot et l'expédia aussitôt :î la recherche des naufragés.
— Aïe! aïe! fit Bergami, nous sonmips aperçus!
— Eh bien ! crains-tu donc qu'on nous arrache de tes mains? dit madame Molinarès.
108 l'eau lt le feu
— Ce sont des Turcs peut-être !...
— Non ! non!... s'écria Frasquita, ce seront des projecteurs et des amis...
— Un navire français peut-être... Voilà ce que vous espérez... dit ironiquement le Maltais.
Mais un bêlement anglais partit de l'embarcation.
— Des Anglais... commeEdouard Brougbley! murmura le Maltais avec dépit.
— La nation anglaise est généreuse ; — lord Brougbley et son fils sont deux fousj nous savons, Bergami, que lu n'es pas moins à craindre qu'eux!...
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La langue fraiiqiie, iruclieiiian par excellence, servit à madame Molinarès et à sa fille pour appeler à leur aide.
Cinq minutes après, suivies de Bergami, elles montaient à bord du trois-màls Vlhul' son^ où leur arrivée devait troubler le premier sommeil de mistress Saunder.
— Turques ou Grecques? demandait le capitaine.
— Espagnoles, répondit la mère de Frasquila.
— Grec ou Turc ? demanda le lieutenant
du bord à Bergami.
llO l'kAU liT LE FEU
— Maltais, pour vous servir, et bon matelot, par-dessus le marché, répondit l'aventurier.
Dans le canot , il avait supplié les dames Molinarès de se souvenir de ses anciens services. — Toujours généreuses , elles lui avaient promis de lui pardonner , mais sous certaines conditions qu'elles n'eurent pas le temps de lui faire connaître.
Il résulta de cette sorte de trêve que Bergami fut mis sans répugnance au nombre des gens de l'équipage. —On lui apporta une hanche de bœuf salé, deux galettes de biscuit et du grog à discrétion, tandis que mislrcss Saunder improvisait un souper pour les dames espagnoles, après leur avoir donné des vêtements secs»
Ilonr et malheur.
Les leçons d'anglais que Frasquita Molinarès avaient prises à Gibraliai* ne lui furent pas inutiles à bord du (rois-màls américain Yllndsgn, où après tant d'aventures tragiques, elle se trouvait eniin hospitalière-
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ment accueillie par l'excellente mistress Saunder.
Le capit aine , honnête marin et négociant modèle, était en outre bon époux et eût été bon père , si le ciel nç lui eût refusé toute progéniture. Depuis longues années, il avait transporté à bord son foyer domestique, ce que mistress Saunder trouva fort bien dans l'origine. Il loua sa maison de New- York , ne s'y réservant qu'un piedà-lerre , composa son équipage de matelots recommandables par leurs bonnes mœurs, embarqua un cuisinier et une négresse, laquelle était spécialement attachée au service de sa femme, fit longtemps les voyages des Antilles et du Brésil, mais fut plus tard intéressé à choisir un autre itinéraire*.
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11 avait placé à Smyrne, en qualité de correspondant de sa maison, le fils unique de sa sœur, Peters Jackson, jeune Américain, parfaitement au courant de son négoce Insistons sur ce poini, car Peters Jackson ne doit pas demeurer sans influence sur la destinée deFrasquila Molinarès.
Les naufragées accablées de fatigue, touchèrent à peine au repas qu'on leur servit, elles avaient surtout besoin de repos. Par les soins de madame Saunder, deux lits, furent dressés pour elles, la négresse du bord les bassina. Moins d'une heure après le sauvetage, un sommeil profond succédait pour madame Molinarès et sa fille aux émotions terribles que l'eau et le feu ne leur avaient point ménagées.
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Les costumes d'odalisques, ornés de pierreries, furent tordus et mis à sécher. — « A demain, le récit détaillé des aventures des dames espagnoles ! »
Madame Saunder avait hâte d'être au lendemain, tant sa curiosité fut éveillée par quelques mots, dits du reste en fort passable anglais. — Gibraltar, enlèvement, pirates, le dey d'Alger, les Turcs et un amoureux, officier de la marine française... Que de sujets divers ! quelle odyssée !
Vingt-quatre heures ne s'étaient pas écoulées que madame Saunder, pleinement salisliiile, tenait, de la bouche même de notre héroïne, la narration qui nous a fourni la matière des chapitres précédents.
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Le vrai n'est pas toujours vraisemblable ; sans mériter d'être taxés d'incrédulité, le capitaine américain ainsi que sa femme, auraient pu douter de la véracité de Frasquita, sans un concours de [)reuves irrécusables. Heureusement, les combats du Diahle-de- Mer par le travers de Mélilla.et lâchasse de la frégate anglaise étaient des faits connus de M. et de madame Saunder.
— Eh quoi ! vous montiez ce corsaire algérien que poursuivait la Tamise !... s'écria le capitaine.
— Précisément, et alors le fils de lord Brongley était encore sur le pont à cùlé de nous.
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— Te rappelles-tu, Jenny, les explications que je te donnais?
— Je me rappelle avoir vu , de mes propres yeux, ces deux dames et leur audacieux ravisseur.
— Quelle singulière coïncidence!... Du reste , pendant mes navigations, il m'est arrivé plusieurs fois des rencontres également extraordinaires. Ainsi , du temps que Jackson m'accompagnait au large...
— Mon ami, interrompit madame Saunder, permets à ces dames de continuer et de nous apprendre ce qu'est devenu l'insolent Edouard Brouglhey.
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Frasquita répondit qu'il avait eu le bonheur d'èlre recueilli à bord de ia Tamise; mais avant de dire comment, elle dut raconter l'histoire de son séjour dans la soute aux poudres du Diahle-de-Mer,
— Admirable! magnifique! incroyable!... Oh!... inoui!... Parfaitement bien!...
Telles étaient h'S exclamations angloaméricaines qui ponctuaient à chaque instant la relation de Frasquita.
Parfois, madame Molinarès prenait à son tour la parole, pourmettie on relief quelques traits de sangfroid ou de courage que sa fille avait trop atténués. Et madame Saun-
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der battait des mains, quoique de son naturel, ainsi qu'on l'a dit ailleurs, elle fut douée d'un flegme recommandablo; mais elle avail beaucoup navigué, elle était la femme d'un marin et connaisseuse, par conséquent, en aventures de mer.
D'un autre côté, les récils de Bergami et sa présence à bord, confirmaient lous les dires des dames Molinarès qui, fidèles à leur promesse envers le conlrebandif r mallais, passèrent sous silence la partie la plus fâcheuse de sa biographie. Protégées désormais contre ses tentatives par la bonne tenue deVHudson, elles eurent le temps de lui faire connaître les conditions auxquelles elles avaient pour lui tant d'indulgence :
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— Tu renonceras h Ion sauvage amour pour ma lille, lui dit madame Molinarès, et cessant de l'attacher à nos pas, tu partiras avec VIludson de arseille, où nous comptons nous faire débarquer.
Bergami jura tout ce que voulurent Frasquita et sa mère ; madame Saundci' consentit h le l'aire inscrire comuie matelot sur son rôle d'équipage: bref, chacun eut lieu de se louer de son rôle [londant le reste de la traversée qui se termina paisiblement.
Le capitaine et sa feuuue, touchés du sort de leurs p;issagères, charmés par les grâces aimables de la jeune fille ei remplis de sympathie pour sa mère, n'étaient plus des indilîérenls au bout de liés peu de
120 l'hau f.t le rî'U
jours. Ils proposèrent aux dames Molinarès après leur relâche à Marseille, de les ramener a Algésiras, ils allèrent jusqu'à leur conseiller de rester à bord et de s'établir à New-York.
Mais Frasquita, reconnaissante de ces hospitalières propositions, les refusa. Fiancée à Destaillis, elle était ravie de faire route pour la France.
Les derniers diamants qui provenaient du pirate Vertucci dit Moussalem, et les pierreries qui ornaient les costumes de captives servirent à s'établir à Marseille d'une manière modeste, mais convenable.
Tandis que Ylludson df'chargeait ses mar-
l'faii kt le feu 121
chandises du Levant et prenait un nouveau chargement pour New-York, Frasquita s'empressa d'écrire à Nantes, aux parents de Destnillis; madame Molinarès, de son côté, mandait à son homme d'alTaires d'Algésiras, de lui expédier les rentrées qu'il ferait pour elle.
Celui-ci fit sans doute pour son propre compte les rentrées de la veuve dont il avait la procuration.
Quant à la famille Destaillis, elle laissa au frère du jeune enseigne le soin de répondre à mademoiselle Frasquita. 11 n'en eut aucun souci ; mais h bord de Y Eclipse ^ dans on ne sait quel port de l'Inde, Des-
4 2:2 l/ltAI' ET LR FKU
taillis reçut une lettre qui débutait en ces termes:
« Figure-toi. mou cher ami, qu'il nous est dernièrement arrivé de Marseille, une missive aussi bizarre que romanesque, de la main d'une certaine Frasquita Molinarès qui se prétend ta fiancée. — Nous en avons bien ri en familière t'assure I... quelle imagination'... D'abord, elle est la propre fille d'un ancien ami de notre" père; soit !... Ensuite, elle est enlevée par un officier anglais, .reprise par des pirates, livrée au dey d'Alger, envoyée au sultan, etc.. elle vit comme une salamandre, dans le feu non moins que dans l'eau. Tous les navires qu'elle monte coulent, brûlent, sautent! c'est superbe!... Item , la jeune personne prétend t'avoir
l'kau i.t Li' n.v \d.7)
connu à Gibiallar, du lcni()s que lu clais sur la Sérieuse : ceci nie païaîl èlre le point le plus sérieux de l'hislorielle.
« Comme tu ne nous as jamais parlé de ton Ariane éplorée, je me suis dispensé de répondre à son roman d'aventures raconlé en dix énormes pnges, du stylo le plus baroque.
» Je te conserve pour ion retour ce curieux autographe t • •
Malheureuse Frasquila! on se moquait de son style! à peine savait-elle quelques mots de français; elle avait fait des efforts tou-r chants pour raconter sans [ihrases les ëve%
124 l'kau kt le feu
nements qui avaient suivi ses fiançailles, mais Destaillis, n'ayant point parle d'elle durant son congé, on lut en riant, à Nantes, une leltre que jamais, me dit-il plus tard, il n'a pu relire sans être ému jusqu'aux larmes.
A bord de VEclipseyDeslaWWs s'écria en trépignant:
— Frasquila libre! Frasquita miraculeusement délivrée ! saine et sauve à Marseille! pleine de foi dans ma parole, n'ayant d^spoir qu'en moi.
Un passage très bouffon de la lettre fraternelle, commentait un autre passage naïf et délicat de celle de la jeune Andalouse.
l'i'AU r.T LU rto 125
Deslaillis, joyeux et irrilé en même lemps, en sentit toute la porle'e.
— Pure encore ! toujours digne de mon amour! reprit-il. Elle l'écrit à mon frère; je ne veux pas en douter, moi!... Eh quoi! elle aura échappé à Edouard Broughley, aux pirates, au dey d'Alger, pour être ensuite inliumainemenl raillée par mes parents et laissée sans ressources à Marseille! C'est épouvantable !... je veux, sur-le-champ, voler à son secours.
Deslaillis remua ciel et terre, il parvint à permuter avec un camarade qui partait pour TEurope à bord d'une frégate française, et il eut même la chance que la frégate devait aller directement à Toulon.
V2b L'iiAU IT LE FEU
Mais il fallait alors près de six mois pour recevoir dans l'Inde des nouvelles de France.
Au moment où Destaillis lisait avec humeur une lettre qui avait huit mois le date, une détresse affreuse avait succédé à l'aisance momentanée des deux Espagnoles établies à Marseille, où elles ne connaissaient âme qui vive.
VHudson était reparti.
Le consul d'Espagne fut dur pour ses infortunées compatriolos ; personne ne voulait ciuire au récit que les pauvres femmes étaient bien forcées de faire.
Les malheurs romanesciucs inlcressciU plus qu'ils n'émeuvent.
Leur misère ne cessa de s'accroître. — Elles se virent obligées <le venire, pièce à pièce, le modeste mobilier qu'elles avaient acheté à leur arrivée* et jusqu'à leurs meilleurs vêtements.
Frasquita était navrée ; parfois, en voyant les souflrances de sa mère, elle se prenait à haïr Destaillis autant qu'elle l'avait aimé.
Elle écrivit plusieurs fois à Nantes, n'obtint jamais de réponses, et perdant enfin tout os[)oii* , elle regretta hautement de n'avoii" pas accepté les olïies généreuses du capitaine Saunder.
128 l'eau IT LK FLU
' — Ma mère, ma noble mère ! s'écria-l-elle, pardonnez-moi, car je suis Tunique cause de votre misère! Sans mon fol amour pour un ingrat, vous seriez de retour à Algésiras; l'on ne vous aurait pas dépouillée de votre dernier avoir!... vous ne verriez pas arriver l'instant où il nous faudra tendre la main pour obtenir quelques tristes secours de la charité publique.
Frasquita pleurait aux genoux de sa mère qui s'efforçait courageusement de la consoler.
— Le capitaine Saundor reviendra, mon enfant!... Patience !... Encore quelques mois; nous irons le supplier de nous reprendre à son bord!.. .
l'eau lt lu ir.u 129
— Encore quelques mois, quand chaque jour est un siècle! répondit Frasquita.
Les pauvres femmes avaient bien essayé de s'induslrier, mais sachant à peine le français, manquant de relations et n'étant habiles ouvrières ni l'une ni l'autre, elles allaient en être réduites à la mendicité, malgré toutes les privations qu'elles s'imposaient.
Réfugiées dans la mansarde d'une maison écartée, elles luttaient contre la mauvaise fortune, priant Dieu de leur venir en aide et comptant les jours, lorsqu'on soir tout à coup on frappe à la porte de leur humble réduit. .
Frasquita recule effrayée :
^30 i.'eau kt liî feu
— Bergami I dit-elle,
— Bergami, répète madame Molinarès, comment os6-t-il...
— Mesdames, ne craignez rien, répond le Maltais qui portait le costume d'un ouvrier aisé, ne criez pas d'abord et permettez que je parle'
l^e pachu aux mille têtM.
Un seul grabat, pas de feu quoique le froid fui piquant, pas un meuble qui eut la moindre valeur, et pour vêtements des chiffons rapit'cés en vin^'l endroits. — L'expression des traits de Berj^ami prouva claire-
ment qu'il avait fait ces remarques du premier coup d'œil.
— Ne crois pas que la misère plus que la terreur puisse triompher de mon aversion pour toi!... s'écria Frasquita irritée.
— Vous nous aviez juré de rester à bord de Vfludson, dit encore madame iMolinarès.
— Mesdames, répliqua le Maltais sans s'émouvoir, j'ai plus d'enlêtement'que cela I La senorita me méprise ; il est vrai que je ne vaux pas grand'chose!... mais enfin, si j'ai du mauvais, j'ai du bon aussi!... Mademoiselle Frasquita ne me pardonne pas de l'aimer; c'est plus fort que moi!... Voilà pourquoi je suis resté à Marseille, en déser-
tant Vlliidson, comme de juste!... Vieille habitude! j'ai navigué sur quinze grands navires, j'ai déserté de onze ; quant aux autres, comme le Diable-de-Mer et la corvette turque, ils m'ont déserté sous les pieds en coulant, brûlant ou faisant naufrage. J'ai donc filé de Vlliidson le matin de son appareillage pour New-York; le soir, j'entrais au théâtre comme aide -machiniste. Chaque jour je me procurais de vos nouvolles... Je vous ai suivie plus de cent fois. Tant que vous m'avez parues à votre aise, j'ai fait le mort : — Convenez que c'est beau de ma part! — Mais la déveine arrive, ça se voit!... Votre officier français vous a donc abandonnées... Eh bien! moi, je ne vous abandonnerai pas!...
— Non! interrompit vivement Frasquita,
154 l'eau et lk feu
non I Destaillis ne nous abandonnerait pas, 8'il connaissait notre situation et s'il pouvait...
— Ma fille, dit madame Molinarès, sa famille ne répond point à tes lettres!... On nous prend pour des aventurières sans doute.
— Parbleu! fit Bergami; je n'avais plus le droit de vous conseiller à bord de Vlludson; sans quoi... Français, sauteur! voilà mon sentiment... Mais, Espagnole, danseuse! Ceci est mon opinion à moi...
Frasquita devant sa mère, pouvait bien avouer qu'elle était oubliée par l'enseigne
l'eau lt le l'tu 155
Destaillis; devant l'aventurier maltais, elle eut rougi de faire un tel aveu.
— Il est en mer! il ignore que nous l'attendons ici...
— Très bien, parlîiiloment, mademoiselle; mais en attendant comme vous le faites, vous manquez de pain, de fou et de vêtements. — Je vous dois la vie et je vous aime toujours... Je vous ai laissée bien tranquille, depuis six mois passés, écoulez-moi donc tranquillement aussi.
— Écoutons-le, dit madame Molinarès.
Ne refusons pas le secours de Dieu; nous
J5G l'iwVu lt Li'/ri-:u
aurions tort, Frasquita, de repousser les services de ce brave garçon.
« Brave garçon,» une qualification si conciliante fit sourire le Maltais :
— A la bonne heure, dit-il, car je vous apporte la fortune, moi!... tenez!...
Bergami tendait à madame Molinarès une lettre du directeur du théâtre de Marseille. Elle était conçue en ces termes :
< Madame,
» Si je dois en croire le drôle qui vous portera la présente mademoiselle Frasquita, votre fille, réunirait à un physique char-
l'uait it iiî Fi:u 157
mant des lalenls de premier ordre comme chanteuse et danseuse surtout. En supposant que le Mallais Btrgami n'ait pas menti de tous points, je vous invite, madame, à venir me présenter mademoiselle votre fille demain, h midi précis.
» Recevez, madame, mes salutations empressées et pressées.
» JOACIIIM BOULNÈGUE, D^ »
La mère de Frasquita lut ce billet avec étonnement d'abord, puis avec tristesse.
— Bailadora !... murmura- l-elle enfin d'un ton douloureux.
— Mademoiselle Frasquita fera recette
i58 l'kaU ICT Lli FEU
et vous ferez fortune, que diantre!... Ah! c'est comme ça que vous me remerciez!...
— Danseuse, sauteuse sur un théâtre!...
ô mon Dieu!... non! jamais!... reprit madame Molinarès.
— II n'y a pas de sol métier ! riposta Bergami qui ne concevait guère les scrupules de la noble veuve. Vous mourez de misère, vous n'avez plus de ressources d'aucune espèce, et vous hésitez !... Je m'attendais à des transports de joie . . co7-po di Bacro! . . . Quelles femmes êies-vous donc!
Frasquita , ramassant la lettre , venait aussi de la lire et de la relire; elle réfléchissait.
l'kad ut lk riiu i5'>
Espagnole ot fervente chrétienne, ma-' dame Molinarès exprima l'horreur qu'elle éprouvait en songeant à la possihilil(i d'exposer chaque soir sa fdle en public, sur un théâtre, en costume de danseu se.
— Je vous admire, foi de bandit! poursuivit le Mallais. Comment vous en êtes encore là, ma bonne dame, après vos aventures de terre el de mer. Mais vous chanliez cl vous pinciez de la guitare pour le capitaine Verlucci qui faisait habiller votre fille en mauresque... costume autrement léger que celui de danseuse... Ensuite, devant le dey Ali-Khodja, dans le harem, je ne pense pas que mademoiselle Frasquila fut plus décemment accoutrée, carçes coquinsdeTurcs
140 l'kau et lk feu
ont un goût particulier pour la gaze transparente... Je pense aussi qu'en fait de chant et (le^danse, Son Altesse Barbaresque n'a guère ménagé vos susceptibilités...
— C'est vrai ! mais tout cela s*est passé secrètement, malgré nous!...
— J'étais résolue à mourir, ajouta Frasquita, plutôt que de subir le déshonneur.
— Ici, reprit madame Molinarès, l'on prendra ma fille pour une de ces misérables qui spéculent sur leurs charmes...
— Les galants seront vite détrompés, si
L*EAU ET LK FICII iil
la senorila les reçoit comme elle nous a reçus, M. Edouard et moi ! ... Sa vertu doublera ses succès; une danseuse espagnole insensible, farouche, incorruptible, inflexible malgré sa souplesse, tout le monde voudra rnp[»laudir!... Allons ! allons! ne faites pas la sottise de refuser les propositions de mon directeur. Ce n'est pas sans peine que je l'ai décidé, moi, malheureux aide-machiniste, à vous écrire ce billet... Par le diable, il pourrait vous arriver pire que de danser en public!...
— Bergarai ! tu nous insultes !
— Je raisonne... Je dis que nécessité n'a pas de loi !... Pour sauver son honneur et sa
142 l'eau ItT LIÎ l'EU
vie, votre fille a chanté et dansé là-bas, qu'elle en fasse autant ici^ elle sauvera Sâ vie et son honneur!...
— Il a raison, dit Frasquila, nécessité n'a pas de loi!...
Bergami battit des mains, en disant :
— Bientôt tout Marseille fera comme je fais!...
Madame Molinarès n'osa résister davantage, mais elle soupirait, elle essuyait, à la dérobée, des larmes brûlantes ; elle se rappelait le temps où, à Cadix, le terme de Bûiladora lui semblait être l'une des plus
injurieuses expressions do la langue espagnole.
fca fille du capitaine de vaisseau Molinarès devenir danseuse comme une vile bohémienne! l'enfant, qu'elle avait élevëe dans les sentiments de retenue et de pudeur les plus exaltés, revêtir le maillot et la jupe à paillettes!... Devant Moussalem ou Ali- Khodja, l'on avait cédé à la force brutale, et le dessein arrêté de. périr relevait aux yeux de sa mère la malheureuse captive.
Mais Frasquita dit que la misère était aussi une force brutale devant laquelle il fallait se soumettre ; elle jura qu'elle résisterait avec plus d'énergie que jamais à toute
144 l'kAU et Lli FlîU
tentative injurieuse, et, s'adressant à Bergami :
— A commencer par toi — dit-elle. Tu as, sans doute, repris l'habitude du coJtello italien; moi, je porte encore ma navajilla d'Andalouse.
— De Bergami, vous n'avez plus rien à craindre, répliqua le Maltais. Vous ne voulez pas m'aimer, vous me méprisez...
11 soupira, et, poursuivant avec énergie :
— Mais, à défaut de votre amour, j'ai ma jalousie, et malheur à quiconque oserait..,
— Très bien !... merci !... s'écria Frasquita reconnaissante.
i/iAij i'.T i.K vvn 14j
— A défaut de votre navajilla, le téméraire trouverait mon cohello entre votre poitrine et la sienne...
Sur quoi l'aventurier fit claquer sa langue et ses doigts, haussa les épaules, se leva, lit le tour de la chambre, et secoua dédaigneusement les misérables bardes suspendues à la muraille :
— Notre directeur, dit-il ensuite, Sa Seigneurie Joachim Boulnègre est un franc imbécillc; n'en soyez pas trop étonnées! Si vous aviez le malheur de vous présenter à lui vêtues comme ya, le moindre mal qui pût arriver à mademoiselle serait d'être admise gratis comme figurante...
Il 10
i40 l'kAU IT LI. lEU
— Gratis... mais alors à quoi bon ?...
— Vous n'avez jamais vécu dans des coulisses; à Lisbonne, notre directeur, loin d'appointer sps figurantes, exigeait de chacune d'elles dix piastres fortes par mois lorsqu'elles étaient jolies... et il n'en acceptait pas d'autres. Celles qui tenaient à figurer près de la rampe payaient quinze piastres, et les plus belles vingt. C'était un tarif réglé comme papier de musique.
— Arrière 1 s'écria madame Molinarès indignée.
— Du tout!... Je veux que mademoiselle
l'lau i-;t i.i: fku 147
Frasquita soit bien appointée et très respectée!... Souleuient, il nous faut un riclie cosluuie de ville, une voilure, un yrooiu à livrée...
— Pourquoi donc être venu nous relancer dans notre i,'alclas, pourquoi nous avoir troublées, Bergauii? dit la jeune fille avec un accent de reproche.
— Parce que je ne suis pas assez niais pour n'avoir rien prévu. — Vous êtes annoncées à rholel d'Kspagne comme devant arriver en chaise de poste cette nuit ; — demain inalin, le costumier du théâtre sera chez vous avec toutes sortes de vêtements
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confectionnés; j'ai arrêté un groom et une femme de chambre. — Enfin, pour sauver les premières apparences, j'ai apporté deux robes de chambre et deux manteaux que vous allez mettre sur-le-champ.
Madame Molinarès se récria encore ; — heureusement Frasquita fut d'avis de se conformer aux étranges conseils du Maltais, qui, pour surcroît de précautions, lui remit une légère bourse contenant quelques pièces d'or.
— Ne payez rien, mais donnez de beaux pour- boires! Soyez généreuses, dédaigneuses, un peu insolentes; traitez M. le directeur du haut en bas, obligez-le à vous
l'iîau kt lk iku 140
reconduire jusqu'à voire voilure... Ah!... Point de conventions d'argent avec lui avant un premier succès dont je nie cliarge. Pendant votre souper, j'entrerai dans plus de détails.
Les daines Molinarès mirent les manteaux de voyage que leur tendait Cergami; dix minutes après, elles ouïraient à l'hôtel d'Espagne où leur a[)parteiuent avait été retenu.
La femme de chambre et le groom de ces dames les attendaient.
Bergami jurait contre un postillon imaginaire) qui, de eonnivenco avec le matird
150 i'kai! et h: fku
d'une autre auberge, n'avait jama'S voulu conduire les voyageuses jusqu'à leur destination.
Le souper fut excellent.
Pour prix de ses services, le Maltais demnnda publiquement une petite gratification, reçut une pièce d'or, et sortit en la montrant à tous les domestiques de l'hôlel.
Madame Molinarès, inquiète de cette nouvelle aventure, ne put dormir de la nuit. Frasquita, plus confiante, ne se réveilla qu'au bruit du costumier et des couturières qui, conduits par le Maltais, assiégèrent l'appartement dès neuf heures du matin.
i/i:au !T II'. 11.11 liîl
— Madonioiselle Frasquita, la plus cëlèbie de loiiles les danseuses d'Andalousie! s'écriait Bergaini ; sachez bien qu'il n'y a rien d'assez beau jiour elle! Je l'ai vue, moi qui vous parle, à Cadix, à Lisbonne ci même ailleurs! Le sullan du Maroc, sur sa répulation, lui a lait oiliir cm nt mille piaslics pour venir danser devant lui... mais, mad ame Molinarès a refusé nel. .
— Msl-il [>ossil)le!... lefuser eenl mille piastres !
— Bah! nous sommes bien au-dessus do cela !... si vous aviez vu les diamants de ces dames .. leur éc rin ferait |»àlir toutes les couri'i nés d'' uropc il r.îMlrail all< r |uus
Ifri l'f.AU ILT LU FRU
loin que les Indes pour trouver des parures semblables.
Lorsque Frasquita parut dans la robe de chambre assez modeste que le Maltais lui avait apportée la veille, M. le costumier et les gens de sa suite, saluèrent jusqu'au ras du parquet.
Un crédit illimité se trouvait ouvert.
Bergami aidant, la jeune fille en usa largement, se montra fort généreuse en gratifications, et envoya louer une voilure élégante.
ha renoiuuitie de hncomparable espa^
l'I'Au kt lk fkc 157»
gnole l'avait précédée. Depuis une heure, tous les employés du grand ihéàtre ne parlaient que de ses largesses, lorsqu'enfin elle descendit de voiture au bas de l'escalier du directeur, qui aurait craint de compromettre sa réputation, s'il s'était permis de questionner Frasquila sur ses succès passés.
11 n'était moucheur de quinquets dans les coulisses du théâtre, qui ne se fit gloire de connaître par le menu tous les antécédents dramatiques de l'illustrissime danseuse espagnole.
— J'ai pour habitude, monsieur le direcleUFi dit frt^squitai de donner toujours und
154 L'hAlJ JT Lt: FlîU
première reprësenialion au bénéfice des pauvres...
— 11 en sera comme vous voudrez —mademoiselle; répondit Joachim Boulnègre; — mais vous devez comprendre que j'ai haie de faire jouir le public marseillais de l'heureuse fortune que nous vous devons.
— Malgré la fatigue de mon voyage, monsieur, nous répéterons dès demain, si vous le voulez.
Vous me comblez de bontés...
Fiasquila salua d'un pelil air protecteur.
i/itAi) HT i-i nu 155
sans que niadaiiK' Moliiiaiès, inlcrdite, eut osé desserrer les clenls.
Berj^aini alloiulail impatieminenlà l'Iiôlel (l'Espagne l'issue de celle première démarche. Il savait que de sa vie Frasquila n'avait mis Ks pieds dans des coulisses de ihe'àlre.
— Le point essentiel, lui dit-il, est qu'à votre allure empruntée, M. Boulnègre ne puisse se douter de rien avant la représentation. Venez donc, dès ce soir, explorer les localités, je serai votre cicérone et ne vous parlerai qu'en espagnol.
Dès le soir, tous les artistes du théâtre
156 l'kau et le feu
de Marseille furent obligés de rendre hommage à l'éblouissante beauté de Frasquita qui eut le temps, pendant les enlr'actes, de faire l'étude lopographique des planches, où elle devait débuter quatre jours après. — Il fut convenu qu'elle jouerait le rôle d'une captive andalouse présentée dans un harem.
Vingt ballets n'ont pas d'autre thème, M. l'imprésario n'eut que la peine de choisir.
Trois répétitions suffirent. —Une affiche immense fut apposée et tous les journaux de Marseille annoncèrent, pour la représentation au bénéfice des pauvres, les débuts de la célèbre Frasquita, la perle de?
ËspagneSi
i/i'.Au ET iK n-u rr>7
B rgaiiii, que su passicjn n'eMipêcliait pas (Je calculer juste, ne voulait point il'iin (leniisuccès. Spéculant à sa manière, il prétendait rentrer largement dans toutes ses ayinccs et pensait d'ailleurs que la reconnaissance finirait par amollir le cœur de Frasquila.
Plus dangereuses que l'eau et le feu, les planches d'un théâtre sont un écueil où maintes vertus opiniâtres ont fini par faire naufrage.
— C'est là que j'attends notre belle, elle sentira le besoin d'un prolecteur, d'un mari... Je serai prêt 1...
158 LiiAU i;ï Li«: fiïu
La toile se leva enfin.
Frasquita tremblante était dans les bras de sa mère qui, au moment suprême, eut à peine la force de lui crier : « Courage ! » — Certes ! elles avaient passé ensemble par des situations autrement terribles ; elj bien ! nous ne craindrons pas de le dire, j imais elles n'avaient éprouvé d'émotions si violentes.
Frasquita pourtant sut s'en rendre maîtresse ; sortant de sa loge d'un pas assuré, elle n'eut point l'air pour les artistes et figurants d'être une petite débutante. D'un bond, elle franchit les couloirs, puis s'avança gracieuse devant ce pacha aux mille têtes qu'on appelle public.
' i/i.Ai; i;i i.i nr 1.V.>
Les deux mille mains du pacha ballirenl.
Elle prit son vol au son des castagnettes.
Les feuilletons desjournaiix de Marseille ont publié de celle première représenlalion des comples-rendus entliousiasies auxquels nous renverrons nos lecleuis.
Hauts faits et yestoa île Jfoachim Boulnèf^re.
Joachim Boulnègre, qualifié d'imbôcille
par raide-machinisle Bergami, n'aurait pu
être qu'un homme supérieur ou le dernier
des idiots, si dès le lendemain du succès,
un traité d'engagement dans la poche, il ne
s'était fait annoncer chez la triomphante
Frasquita Molinarès.
li 11
162 l'eau it i.i; ivv
Homme supérieur, il se serait aperçu à une foule d'indices que !a danseuse n'était qu'une débutante étrangère à l'art scénique; il aurait pris des renseignements, et, découvrant la vérité, se serait trouvé en mesure de dicter des conditions.
' Idiot complet, il n'aurait pas su se rendre compte des avantages qu'il retirerait d'un engage ent en due forme, liant la jeune Espagnole à son exploitation théâtrale.
Mais atiendula justesse de la qualification que lui donna ^ergami, le digiie homme s'estima très heureux de voir accepter d'emblée des propositions fort lucratives en vertu desquelles Frasquila reçut le traitement d'un premier sujet de danse, expérimenté dans son art et jouissant déjà du plus grand renom ; des avances considérables ^
l'eau l'T LE Ffiir Kk»
furent soldées en entre, immédiatement après la sij^nalnrc dn contrat ; — l'on devine que Beryami avait eu soin de prévoir ce point essentiel.
— Corpo di Dacco ! bien joué! s'écria-l-il, dès qu'il eut notion certaine de la signature. Maintenant, mademoiselle Frasqiiita, du courage, du jarret, du talent! ou gare au pacha aux mille têtes !...
Bergami , grassement remboursé , fut renvoyé avec la promesse qu'il aur.iil une énorme part dans tous les bénélices de la première danseuse, mais aussi avec l'ordre de ne plus se présenter chez elle.
— Mais je veux vous voir, moi ! s'écria-t-il.
— Tu me verras tous les soirs au théâtre.
— Sans vous parler, sans pouvoir vous dire que je vous aime...
— Voilà justement ceque nous voulons!... nous te payons ; tu es intéressé à nos succès.
— J'espérais une récompense plus douce...
— M'est-il possible d'oublier ce que tu es, Bergami !
— Pourquoi pas... une danseuse peut bien épouser un contrebandier...
— Tu m'insultes!... s'écria Frasquita indignée.
— Hélas! il ne dit que trop vrai, mon enfant! Tu es danseuse... tu n'es qu'une bailadora comme la dernière des bohémiennes.
A ces mots, madame Molinarès fondit en larmes.
-- Tu as fait pleurer ma mère, sors ! et ne reparais plus ici!... dit Frasquita en
l'i'Au kt liî fui 105
chassant l'aventurier maltais qui se retira non sans maugréer :
— Xu diable tous les hidalgos d'Espagne et toutes les stupides créatures qui partagent leurs idées!... Ne voilà-t-il pas un beau malheur d'êlre bailadora, quand une ville entière vous adore! Bohémienne, jolie raison!... Pallail-il les laisser mourir de misère diins leur galetas?... Ces gens à préjugés sont incorrigibles; la nécessité leur prouve que leurs préjugés n'ont pas le sens commun ; ils en sont si bien convaincus qu'ils vous font, comme mademoiselle Frasquila, la pirouette devant des milliers de spectateurs... ils démontrent par chacune des actions de leur vie, qu'ils se battent l'œil du qu'en diia-t-on... mais avisezvous de leur dire Amen, pafl... les voici
iOf) l'i<:aii El LE nu
piqués!... Vous êtes danseuse, première danseuse, premier sujoi, baiiadora... mille millions d'enfer! El je suis un misérable, un insolent, un drôle, pour vous avoir appelée danseuse, moi qui vous ai faile^ danseuse et que vous devriez remercier à deux genoux de ce que vous êtes danseuse !...
Madame Molinarès, résignée d'abord , puis tremblante à la crainte que sa lille échouai devant le public, pleurait amèremenl à cette heuie, parce qu'elle méritait le nom de danseuse. — La misère vaincue le préjugé revenait.
— Libre ou esclave, ouvrière ou baladind soyez sûre, ma bonne mère, disait Frasquita, soyez sûre que votre fdle restera toujours digne de vous et de votre tendresse...
l' l'A 11 i:t w fi.u 167
— Danseuse! répétait niadaine Molinarès en pleurant.
— Je ne le suis que pour quplques mois, patience! nous quitterons rette ville, nous irons, s'il le faut, h l'autre bout du monde !...
— Ah ! si mon noble époux avait pu prévoir que sa fille serait réduite à faire un toi métier, il aurait préféré te voir morte, Frasquita!...
— Hélas! in;j luèro. vous le savez, j'étais résolue à luouiir!... niais auiojM'd'liui,n'ei»til pas do mon devoii- rij^'ou-reux de tenir mes enfjapiemonts?
— Xon conviens,
— Ne sommes-nous pas mille fois moins à plaindre <]a'u bord de la corvcile inique .'..^
i68 l'iîAd ET I.K FEU
— C'est vrai...
— Ou que dans le harem d'Ali-Kodja?
— Je l'avoue...
. — Ou qu'à bord du Diable- de- In er?
— C'est certain.
— Ou que dans la barque des contrebandiers?...
— Je ne le nie pas.
— Ou que dans la prison de Gibraltar.
— C'est possible !...
— Et avant notre captivité, à Gibraltar, à Algësiras même, vous souvenez-vous de nos
L'IÏAU tT Ui FUU lOî)
privations; en peu de mois, ici, j'aurai gagné pour vos vieux jours une fortune honorable...
— Honorable! par ce que tu fais !... Pour mes vieux jours et lu ne vois pas que...
Madame Molinarès n'acheva point. De quelque temps, Frasquita ne sut comment compléter sa pensée; elle ne devait que trop tôt l'inlerpréter tout entière.
Forte devant le danger, courageuse en présence de la misère, madame Molinarès ne prit jamais son parti de la position de sa fille. — Les lettres adressées à la première danseuse par d'insolents amoureux, les démarches hardies de certains jeunes et beaux ujcssieurs qui parlaient de leur tendresse
170 l'iau it li: fku
comme des capitalistes, achevèrent de blesser au cœur la mère de Frasquita. Elle tomba gravement malade.
Et la jeune fille, pénéirant la cause morale de sa maladie, resseniit alors une incomparable douleur.
Au théâtre, elle obtenait des î^uccès éblouissants dansions les genres. Elle chantait, elle s'accomj)agnait non seulement avec les castagnettes mais encore sur la guitare; elle déployait, dansia pantomime, un art infini, elle se montrait tour h tour comédienne et tragédienne, soit par son jeu muet, soit lorsqu'elle chantait en espagnol. Il n'était bruit, dans Marseille, que de sa grâce, de sa voix charmante, de son jeu toujours nouve.iu , de la réunion de Scs
l'kau ict lv. Fin 171
raros laleius ol onlin tlo son invprochîible conduile.
On ne coiinaissail à la l'rasquita aucune inliiguo; lesplusentrepriMiauls, les plus riches avaient été repousses ; c'était un dragon devenu, une vcsialc, une merveille! ..
Diions-nous qu'au bout de peu de jours l'holel d'Espaiijne avait été abanilonné pour un apparlemeni simple et convenable dans le genre de relui (|ue les dames Molinarès avaient occupé tout d'abord.
Les fournisseurs, costumiers et autres, intégralement soldés, s'étonnèrent bientôt de n'être point rappelés chez la Frasquita, dont la mise en ville élail toujours uiodekte,
172 l'kau I'T lu fku
et dont les prétendus diamants ne brillèrent jamais aux feux de la rampe.
On commença donc à mettre en doute les bruits merveilleux répandus dès l'origine par le Maltais Bergami, qui, déçu dans ses espoirs, mécontent et bavard, commit une foule d'indiscrétions. Le voile se déchirait. On se dit tout bas que la Prasquita n'avait jamais figuré sur le moindre théâtre de la Péninsule; on s'entretint de ses bizarres aventures de terre et de mer. On se moquait par occasion de M. le directeur Joachim Boulnègre. Les nouvellistes des Bouches-du- Rhône brodèrent à l'envi sur le canevas des on dit de salons ou d'estaminets.
Et Joachiin Boulnègre, jusqu'alors aux petits soins poui' sa pensionnaire, qu'il se
l'hau \.t lv. rBi: \ T.")
poniicUail d'adoror en secrol, IVémit de colère en apprenant qu'il avait été dupe des contes de Dergami.
Une odalisque faire la prude! une débutante être payée comme un premier sujet ! une aventurière sans un sou, traiter de haut en bas son directeur !... une péronnelle sans nom raccrocher un engagement ruineux!...
L'irascible imprésario acquit trop aisément la ceriiiude que les dames Molinarès végétaient à Marseille depuis six mois, lorsqu'il provoqua leui' première visite. Il était furieux d'avoir proposé et signé un engagement (jui ven;iit de lui faire gagner une trentaine de mille francs.
— J'aurais pu exploiter cette aventu-
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rière pour une bouchée de pain ! s'écriait-il avec rage , el lui prouver par la même occasion qu'un directeur n'est pas moins pacha qu'un dey d'Alger!... 0 la rusée coquine!.. Mais j'y songe , c'est ce drôle de Bcrgami qui... — Qu'on m'amène l'aide-machiniste Bergami ! . .
Le Mallais comparut.
— Tu m'as audacieusement trompé , faquin!... Tu ne m'as pas dit un mot de vrai sur le compte de la Frasquita !... Tu es un insigne hirron!; . . Qu'as-lu à répondre?...
— Que je me suis moq- é de vous et que je m'en moque encore!... dit Lier,^anli peu friand de conserver sa place depuis qu'il s'enrichissait aux. dépens de la première danseuse.
L'j'AiJ iT n: Fi'iJ ill}
— Je le chasse!...
— Jo in'nbomie pour ap-ilaiitlir ma Frasquila!
— Va-l'en !
— Soyons poli , radel ! je no suis plus machinisle, mais abonn»^. Si lu fais l'insolent, je le...
Bergami montrait des poings qui apaisèrent, (ominc le Qmos- e^o neptunien , la temjtète directoriale.
Le chapeau sur l'oreille, il sortit en sifflant , ce qui redoubla la mauvaise humeur de Buuhiègre , Idi l impatient d'avoir une explication avec la Frasquila en personne.
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Ce jour-là uu brig de guerre, arrivant de Toulon, mouilla dans le port de Marseille; Frasquila Molinarès, accompagnée de sa femme de chambre , se rendit à bord, et , sans se nommer , pria le capitaine de lui donner, s'il était possible, quelques renseignements sur l'enseigne de vaisseau Charles Destaillis.
— C'est un ami et presque un parent de noire famille, disait-elle en espagnol; ma mèrf^ , qui est malade et qui n'a pu venir avec moi , l'a reçu chez elle à Gibraltar , il y a aujourd'hui près de deux ans ; nous désirerions bien savoir en quels parages il se trouve.
— Je vous promets , mademoiselle , de ne rien négliger pour vous satisfaire, ré-
l'kai! 1 t lk l'Ku i77
|)Oiulit le ca{)itainL'; mais à qui ai-je l'honneur de parler ?
Frasquila Molinarès donna son nom et son adresse en rougissant.
— Seriez-vous?... 8 écria l'officier de marine.
— La danseuse... murmura la jeune fdle avec timidité , hélas! oui , monsieur!...
— Corbleu ! Destaillis est un heureux mortel!... L'intérêt que vous prenez à son sort serait envié par tous les officiers de la floue.
Frasquita baissa son voile, et d'un accent douloureux :
— Si M. Deslaillis avait été en France,
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répond il-el le, la fille du capitaine de vaisseau Molinarès n'eût probablement jamais été réduite à la nécessité de monter sur un théâtre.
L'officier de marine -que le nom de sa visiteuse avait soudainement rendu un peu trop galant, redevint le plus respectueux des mortels; mais le soir il était dans une stalle où elle l'aperçut non sans quelque embarras.
Or, si furieux qu'il fût, M. le directeur Joachim Boulnègre se garda bien, avant le ballet, de relancer Frasquita, qui recueillit, comme de coiitunie, des milliers de bravos enlhousiast<^s, fut rappelée et accablée de bouquets ; mais dès qu'elle passa dans sa
l'iCAU l'T LE FEU 179
loge |ioiiry reprendre son costume de ville, il Ihippa brusquement à la porte : .
— N'entrez pas ! dit la femme de chambre.
— V.h ! corbleu! c'est moi ! le directeur ! Ouvrez! je suis très pressé !
Frasquila jetant un manteau sur ses épaules, permit d'ouvrir. — Le directeur entra, se jeta sur le divan, et voulut renvoyer la camériste.
— Qu'est ceci, monsieur! s'écria Frasquita étonnée. Si je ne me trompe, vous le prenez, ce soir, sur un ton fort nouveau. Paulelte , restez ! .. Je vous défends de me quitter un instant!
— Allons, vertu farouche! ne dirait-on
180 L*F.AU l'T LK FI<U
pas qu'on vient vous dévorer toute vive? reprit Boulnègre partagé entre deux desseins fort contraires.
Amoureux, avare et assez sot, il voulait par trop de choses à la fois.
— J'ai été longtemps votre dupe, ma toute belle!... Je deviens la risée de Marseille; mais je prétends obtenir, en compensation de votre engagement onéreux pour ma direction, quelques marques de reconnaissance.
A ces mots , poussant la femme de chambre par les épaules, il la mit à la porte de Ja loge, se rassit, et d'un ion fort impertinent:
l'eau rt m: fru 181
— Pclilc! (lit-il, allons! asseyons -nous ici et causons!
— Monsieur, seriez! s'e'cria Frasquila
irritée.
— Du drame, mailcnioiselle rotlalisfju-!
fi ilonc!...
I.o direcloui', au lieu desoi'lir, s'avançait hardiment; il ne tarda pas à reculer eflVayé.
La navajiUa était hors de sa gaine.
La guêpe, armée de son dard, le menaçait en ré[)étant : » Sortez, ou malheur à vous! >
Joachim Boulnèyre ouvrit, sortit et se
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trouva faco à face avec un officier de marine qui le prenait au collet.
— Qu'est-ce! que voulez- vous, monsieur?... s'écriait le directeur. A moi!... au secours!...
— Je n'ai pas appelé au secours, moi!
dit Frasquila.el si vous n'aviez prudemment pris la fuite...
Les acteurs, figurants et machinistes, ameutés par Paulette, virent leur directeur rouler sur les planches et recevoir, en se relevant , une de ces burlesques corrections que les personnages de la comédie italienne distribuent si libéralement à leurs valets.
— Monsieur, vous m'avez frappé, vous
nio rendrez raison de celle insulte! dit le diiecteui' au milieu des éclats de rire de sa troupe.
— Si je vous ai frappé, ce n'est pas au visage, rcpliciua l'olïicier; je vous ai ti'aité en maraud !... Insulter une feuime... vhcz elle!. . Envoyez-n.oi vos témoins à bord de VAllc()re , dans le poit.
Pendant cette scè-ne tiagi-comi(pio, Fras- (juita Molinarès avait eu le temps de léparer le désordre de sa toilette.
Cincj minutes après, elle rei cvail de rulficier de marine les communications qu'elle désirait.
— A mou b<'i'd nièiiu', madcmo. belle, lui
184 lVau et lk Fiîu
dit-il, j'ai appris que M. Destaillis est aujourd'hui dans rinde, sur X Eclipse, et je me mets à votre disposition pour lui faire parvenir les lettres de madame votre mère...
. Frasquita combla de ses remercîmenis le capitaine de V Allègre^ qui attendit fort inutilement le lendemain les témoins du directeur, dont il n'entendit plus parler.
N'omettons pas, toutefois,. quelques mots en faveur de Joachim Boulnègre. — A la, porte de son domicile, en revenant du théâtre, il fut, pour surcroît d'infortune, attaqué par un inconnu vigoureux, qui le rossa de main de maître. — I /on doit reconnaître à cet exploit nocturne l'ex-aidemachiniste Bergami , qui vengea peut-être,
i/kau JT W IV.V iSo
en cello occasion, ileux injures pour une.
Après avoir j assé quinze jours au lit, lo pauvre Joachim ayant appris le cléj)arl de VAllègi'e, no fut j)cut-èlre pas trop fàclié de n'avoir de léitioins à expédier die/ personne; mais, en revanche, il eut rccouis à un avocat des plus retors pour intenter à Frasquita Molinarèsun procès qui niithienlôl tout Marseille en rumeur :
Attendu que la demoiselle Molinaiès , usurpant la qualit('' d'artiste chorégraphique, alors qu'elle n'avait de sa vie dansé sur un théâtre, avail abusé de la bonne foi du sieur Joachim Boulnègre, en se faisant annoncer à lui comme la plus renommée des danseuses de la Péninsule ; — Attendu qu'à l'aide d'une fausse qualité, elle avait entraîné ledit Joachim Bouluègro à conseu-
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tir un traité onéreux pour la direction du théâtre de Marseille; — Attendu q l'il y avait eu fraude, captation , tromperie, mensonge , dol, etc... etc.. etc., — M. le directeur reclamait la rupture du susdit traité d'engagement, item le règlement à l'amiable des émoluments justement dus à une débutante de mérite , item la restitution des cinq sixièmes des sommes payées (en cavant au minimum et par approximation, eu égnrd à l'article précédent), etc., etc.... Et, à défaut «îe la restitution immédiate des sommes indûment perçues, un jugement condamnant ladite demoiselle Molinarès à continuer son eujploi sur le théâtre de Marseille, jusqu'au parfait paiement des avances extorquées j)ar elle à la faveur d'une véritable escroquei le... etc.. elc... etc..
LKAir l'T Llî Fiir 187
Une avalanche de [lapier tinibré fondit un beau malin dans le domicile de la danseuse.
L'avocat de Boulnègre, adroit faiseur, n'avait d'autre désir que de plaider une affaire scandaleuse; peu soucieux au fond du gain du procès, il berçait le cupide et rancuncux directeur de Tespoir qu'il tiendrait bienlôt Frasquila [)ieds et poings liés, sans lui veiser un centime. Provisoiremenl, et en altendaul l'issue du procès, il lui conseillait de ne plus payer d'a|)pointen)ents, conseil suivi h la lettre et qui eui pour conséquence que la Frasquita refusa de jouer.
Le directeur, passant outre, mit son nom sur l'allicbe.
188 l'fAU IT Lis FiiU
La salle se remplil; le public demandait à tors cLà cris la danseuse.
Boulnègre envoya déclarer au public que mademoiselle Frasquita , par on ne sait quel caprice, méconnaissait ses ordres.
Une rumeur formidable éclate à ces mots, on lance des projectiles au régisseur, on brise les quinquets et le lustre, on envahit le théâtre; — puis on se porte en masse sous les fenêtres de la Frasquita.
Comment apaiser une populace méridionale, loquace et turbulente?
Cependant un homme qui garde la porte des dames Molinarès, parvient à faire entendre n quelques gaillards furibonds, que le directeur, le jour même, a refusé de
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]^'iycr son [Jifiiiicr miJcI. Il Jijoulc que madame Molinarès, la mère, est 1res sérieuscnif^nt malade.
— Nous voulons on cire siii's! — moulons!...
— Venez! dit Bergami.
Frasquila paraît à son balcon.
Ou veut la porter en triomphe jusqu'au lliràire.
la force armée survient; le rassemblenjonlse dissipe; mais le lendemain, quoique le nom de la danseuse ne soit plus sur l'affichc,le tumulte recommence. Celte fois, le public mieux reuseigné, demande le directeur.
100 l'eau it lu feu
Joachim Iioulnègre n'ose affronter la farie tle la foule.- Nouveaux dësordies, nouveaux dégâts; on se précipite vers la demeure du directeur, ses vitres sont brisées à coups de pierres.
La garde et les gendaruies arrêtent cent personnes.
Kes tribunaux de commerce et de police correctionnelle, retentissent comme le tribunal civil du nom deFrasquita Moîinarès. Les journaux soufflent le feu de la discorde.
L'autorité intervient. Par ordre supérieur, la première danseuse est contrainte à reparaître sur la scène.
Joachim Boulnègre croit le moment
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venu (le piendie sa rovanclje. Une cabale formidable a élé secièlemciit organisée.
Une salve de sifïUls accueille Frasquila ; elle va tomber évanouie quand le public se soulève contre les agents du directeur.
Forcées! d'applaudir a outrance.
La victoire reste aux ad uirateurs pis* sionnés de Frascpiila; et à dater de celte rentrée commence pour elle une nouvelle série de succès.
Déboulé do toutes ses demandes, condamné sous tous les rapports, Joarhim Boni nègre est cassé aux ^agos par le conseil municipal ; mais, hélas! Fiasquila n'est plus maîtresse de ses actions. Elle se doit sans merci à son terrible protecteur le pa-
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clia aux mille têlcs, le public qui ne jure plus que par elle.
Et cependant tant de crises ont augmenté rapidement les souffrances de madame Molinarès dont les forces s'épuisent à vue d'œil. Alors même que sa fille obtenait triomphes sur triomphes, la pauvre femme se mourait.
Nous ne dirons pas ce que devint le glorieux Joachim Boulnègre après sa malencontreuse croisade contre notre héroïne.
La courte peinture que nous avons faite de son caractère et de ses talents, suffit pour que nos lecteurs soient sans inquiétudes sur lavenir d'un si parfait honnête homme. — Il dirige ou dirigera, qu'on se garde d'en douter !
liai; kt lk ii'.u iî)5
Quant à son avocat, l'esprit qu'il déploya dans ses plaidoieiies l'a posé au premier rang; il a plaidé, plaide et plaidera jusqu'à exlinclion de voix ou de chicane.
A-vaiit, peiitlaiit et apr^■.
Mille fois couronnée chaque soir, Frasquila Molinarès passait les jours et les nuits au chevet de sa mère, avec un infatigable dévouaient filial.
— Au nom du ciel, lui disait-elle, ne
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VOUS laissez point abattre; quelques mois encore et, je vous le jure, nous quitterons ce pays.. .
Madame Molinarès souriait tristement, embrassait et bénissait sa fille ; le mal empirait toujours.
Les succès (le la jeune danseuse ne l'avaicut pas fort enrichie, l'aisance qui remplaçait la misère était loin d'être la fortune, la part énorme qu'elle donnait à Bergami sur ses émoluments, et les frais dispendieux de ses divers procès la mettaient dans la nécessité de continuer à paraîtie sur le théâtre. D'ailleurs un engagement formel la liait encore; enûn, elle avait recouvré l'espoir de revoir Destaillis.
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Elle lui avait éci-it dans l'indo do noinbrcusos Icllrtvs oîi clic ne lui cachail aiicnn des evénemcnls de sa vie.
— Il est généreux, disait-elle, il ne partagera pas les préjugés du vulgaire. Il sera touché de ma constance. Il m'aime toujours, il me délivrera... 1! m'épousera'...
Si la jeune fille exprimait quelqu'une de ces pensées en présence de sa mère, la malade hochait la tête ou même murmniait amèrement le mot fatal de Bailadora.
Frasquila découragée passa ainsi plusieurs mois à recueillir les hommages d'une foule enthousiaste et à [)leurer à côte du lit de sa mère mourante.
— Mon enfant, disait parfois la noble
iD«^> l'iAU l.T LE FKII
veuve, les illusions luent, les déceptions sont plus cruelles que Tesclavage, je meurs pour avoir eu trop de confiance dans I4 loyauté des hommes... Écoute-moi, et promets-moi de m'obéir.
Frasquila, fondant en pleurs, promit de se confoimer à toutes les volontés de sa mère.
— Prépare-toi courageusement, ma fille.
aux dédains de Destaillis... Il ne répond pas à tes lettres...
— Mais il n'a pas eu le temps d'y répondre, mamère; il ne les a peut-être pas même
reçues...
— Point d'illusions... sa famille est in-
flexible connue l'eut été la mienne autrefois...
— Vous me dérendcz donc (Pespérer...
— Je veux que si, par la permission de Dieu, tu rencontres jamais un homme de cœurcapablede t'offrir sa main et son cœur, je veux que, rrnonçani de toi-même aux vaines promesses de M. Destaillis, lu acceptes sans hésiter un seul instant.
Frasquita n'osa plus opposer de résistance, et, plus triste qu'elle ne l'avait été de sa vie, elle |)ril le chemin du théâtre, car l'heure de la représentation approchait.
Cependant Vlludson avait fait son voyage annuel, il avait chaivé h Nt^w-Ymk jxiur
200 l'i'Au I'T lb fku
Sniyrne, longé prudemmeniles dangereuses côles barbaresques, et touché barre à Smyrne où eut lieu la liquidation de la maison de commerce dirigée par Peters Jackson, neveu du capitaine Saunder. — A Smyrne, le trois-niâts américain prit un chargement pour Marseille; puis, pour la dernière fois, il franchit l'Archipel illuminé par les brûlots vengeurs des Hellènes.
Le capitaine Saunder, sa femme et leur neveu Jackson se rendirent au théâtre lorsque leur cargaison eut été renouvelée suivant un vieil usage.
— Après-demain, au plus tard, nous prenons le large pour notre chère Amérique, d'où je ne bougerai plus, s'il plaît au ciel !
l'kai: IT w. Fi:u 'iiOI
disait matlamo Saiiiidor en s'assoyant dans sa loge. Depuis le vvc'il dis aventures des dames Moliiiarès, nirs bons amis, je vous déclare que j'ai en horrciu' la m( r cl l s vaisseaux de guerre; je ne veux plus voir d'eau ni de feu que dans i\ion ménage ..
— Je regrette beaucoup, moi, dit Pelcrs Jackson, de n'avoir jamais connu mesdames Molinarès.
— Nous pourrions relâcher à Algésiras ! dit le capitaine Saunder en souriant.
— Non ! non !... à New-York ! à New-York ! sans retard ! s'écria sa femme. Du reste, ces dames ne sont probable. r.ent pas retournées dans leur pays. Mademoiselle Fras-
ÏOi l/lAlT l î LF, FliD
quita devait épouser un officier de la marine française...
— Hum ! fil le capitaine Saunder.
Quand la première danseuse parut — an milieu des hurras passionnés de la foule, trois exclamations britanniques, diversement accentuées, se firent entendre à la fois :
— Ho ! s'écria Saunder.
— Elle! s'écriait sa femme.
— Goddam ! fit plus fort un élégant dandy, qui eut grand tort de ne pas avoir su maîtriser son étonnement et sa joie. Sa maladresse attirait sur lui l'attention du plus exact des abonnés dïi théâtre , ci-devant niacbinisle, inalelol, l»;Ueli r, contrcb.m-
i.'kau i/r ' h iLU 203
dier et aven lu ri er, c'csl-à-dire Berj^'ami le Mallais.
— Ho! elle 1... Qui donc? demandait Peters Jackson à son oncle el à sa tante.
— Frasquila !...
— Frasquila, la danseuse... eh bien ?...
— C'est elle-même, notre [jassagère, mademoiselle Molinarès.
Le silence s'était rétabli, <juand Pciers Jackson, fort surpris à son tour, fil entendre une qualrième exclamation non moins sonore que les précédentes.
— Silence ! cria le parterre
204 l'kau it Li-: fuu
Frasquita reconnut ai même instant, dans leur loge, M. cl iiiadame Saunder.
— h'Hiidson! à Marseille!... se dit-elle, et je l'ignorais !... Dès demain, j'irai à bord !...
Frasquita, chargée de couronnes, rentra chez elle toute tremblante, ce soir-là; elle avait quitté sa mère plus gravement malade que jamais; elle avait été suivie par un cavalier, qui essaya deux fois de l'accoster en chemin.
Le domestique, qui accompagnait la jeune danseuse, dut se retourner plusieurs fois et brandir un menaçant gourdin. I.'olranger, enveloppé dans un long manteau à l'espa-
l'iïai: i:t i.i- lEi; ^05
gnule, n'osa poiiil s'approcher, mais ne tessa de marcher à quelques pas.
Qiiand Frasquila fui enlréc dans la maison, il resta dDvant la porte, et s'y promena quelipie temps avec une agitation extiaordinaiie. — !1 était observé, à son toui", i)ar un autre honniie sorti du théâtre en même temps que la première danseuse :
— M. Edouard Broughley à Marseille !
pensait Dergami en portant la main à la poignée d'un co//t'//o qu'il avait touiours sur lui par un reste de mauvaises habitudes; M. Edouard Broughley, qui s'avise de tiiivre Frasquita Molinarès! Per Dacco!]c\ci\\el... qu'il prenne garde à lui ! . ..
En apprenant que r//j/(/so/i, était à >iar-
seille, madame Molinarès tressaillit de joie :
— Ma fille, dit-elle d'une voix entrecoupée, un asile t'a été offert sur le navire du capitaine Saunder, accepte-le !... saisis l'occasion I... abandonne le théâtre, je t'en prie... car bientôt ta mère ne sera [V!us pour te gardor... Si tu ne trouves point de protecteur, ni de soutien après moi, retire-toi dans un couvent... Je meurs avec le remords d'avoir cédé aux tentations de la misère...
— Ma mère ! répondait Frasquita en pleurant, votre fille vous obéira... vous l'ordonnez, je renonce au théâtre, soyez sans crainte, vos volontés sont sacrées!...
Une port^ s'ouvrit; Edouard Broughley,
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introduit sans doute par quelque valet gagne à prix d'argent, osait pénétrer chez Frasquita.
Il s'y trouva en présence d'un lit de mort; il recula devant les regards ternes et fixes de madame Molinarès:
— Arrière! maudit!... dit la mourante d'une voix étouffée...
— Vous, ici!... s'écria Frasquita... C'est vous qui avez causé tous mes malheurs, Ions, jusqu'à la mort de ma mère!
Frasquita parlait encore, lorsque Bergami se jeta furieux sur le capitaine Edouard Broughiey. et lui enfonça son colteUo dans le cœur.
208 L'i.Aii liT LU nui
Aîatlame Molinarès jeta ungiaiid cri ; elle était moite.
Frasquita courut à elle et lembrassa eu
pleurant.
Des cris : à l'assassin! se firent entendre.
Bergarni fut arrêté tandis que les serviteurs de la maison emportaient le corps d'Kdouard Broughley, dont le tour d'Europe avait commencé par l'enlèvement de F'rasquila Molinarès, fiancée de Destaillis.
Nous venons de raconter, d'après le capitaine Dc'Stailiis, lui-même, ce qui se passa à Marseille, avant, pendant et après la dernière représentation théâtrale, donnée par riiéruïne de ce récit.
l'ëad i.t Li: lEU 200
Que nos lecteurs daigneiil à présent se reporter à notre prologue — et l'auteur de ct't ouvrage pourra dire :
« Onze heures du soir sonnaient à notre bord, sur la baie de Gibraltar, lorsque notre capitaine raconta rapidement — comme je viens de le faire moi-même, — ce lugubre et sanglant chapitre de l'histoire de Frasquita.
» Nous attendions la suite, elle fut plus brève encore. »
Bon joyatff! !
Le capitaine Destaillis, devenu fort sérieux, ajouta pour répondre à nos questions:
t Six semaines après la mort de madame Molinarès, la frégate sur laquelle je revenais de rinde» se croisa au large avec le gros
!21i2 L'KAn ET Lii ruu
trois-mâts marchand américain VHudson.
J'étais de quart. Tout à coup, je poussai un cri de joie; un cri d'espérance répondit au mien :
» — Frasquifa!...
» — Destaillis 1...
» Je me tournai vers notre commandant :
» — C'est ma fiancée!... Frasquila !... mes amours !... Permettez que nous mettions en panne et que j'aille à son bord...
» VIludsoiiy à la prière de Frasquila, avait masqué ses voiles; on s'y apprêtait à me recevoir ; mais le commandant me répondit avec humeur :
l'kau i.t lf. rfcu 215
» — Vous devenez l'on, niousieur Destaillis!.., Depuis quand un bàlimenl de guerre fiançais met-il en panne pour d'S amourettes?...
» Je m'emportai.
» \jlludson était encore en vue, que moi j'éiais aux arrêts dans ma chambre... — Bonsoir, messieurs!... »
A ces mois, le capiiaine Destaillis nous quitta brusquement.
— Et après?... s'e'cria l'élat-major tout d'une voix.
— Après?... rien!... Puisque le capitaine est resté garçon, dit le commissaire do noire bord. Frasquila géra allée a NeW*
214 l'fAU l'T LR FEU
York avec M. et madame Saunder, et sans doute clic s'y est mariée...
— Avec M. Peters Jackson, ajouta le chirurgien-major, c'est évident. Que diable voulez-vous? Il lui fit la cour pendant la traversée?... L'aventureuse Frasquila est aujourd'hui mistress Jackson, elle a pris du ventre, et est estimée par ses voisins et voisines comme mère de six garçons et d@ douze filles.
— Fi donc, docteur !... Ah! que vous êtes bien du service de santé !
— Dame! j'aime les dénoûments heureux; ce Peters Jackson, que le capitaine a nommé deux ou trois fois, devait, de toute éternité, éjiouser une sauteuse...
L etat-major entier riait.
— Kh bien ! dis-je. moi, je suis persuadé que l'histoiie ne finit point là !
Le lendemain, selon la promesse de notre excellent capitaine, nous fûmes autorisés, à nos risques et périls, à passer la nuit à Gi- Grallar*.
— Allons à la re(;lierche de Frasquila Molinarès! disions-nous en partant.
Malheureusement les relâches se suiverit sans se ressembler; nos aventures n'eurent ri<'n de bien sadiant ; et aucun cas de force majeure n'ayant forcé noire navire à appareiller duiant la nuit, nous revînmes tout simple rent à bord le bMidciiKiin malin.
216 l'ÉATI et LIi FEU
Huit jours après, en mer, par une de ces belles veillées d'hiver qui font la Méditerranée d'un bleu si sombre et les étoiles si brillantes, j'accostai le capitaine Deslaillis avec rinleniion bien arrêtée de lui reparler de Frasquita Molinarès.
L'avait-il revue ? avait-il jamais eu de ses nouvelles ? Lui avait-elle écrit depuis leur dernière rencontre en mer? Qu'était-elle devenue à bord de VHudson, monté par master, mistress Saunder et leur neveu Jackson? Enfin Bergami, après avoir assassiné Edouard Broughley, avait-il été puni comme il méritait de l'êire ?
Loin de répondre à mes questions avec sa cordialité ordinaire, le capitaine Des** taillis me dit brusquement !
l/l'iAU IT I.E FKU S 17
— J'ai eu grand lortj'anlrc soir, de livrer à voire curiosilé, l'histoire de ma vie et de mes tristes amours de marin !... Quand je rentrai dans ma chambre j'étais méconlenl de moi ; je me reprochai ma légèreté au début et plus encore mes confidences de la fin. Vous riez, depuis, à mes dépens ; les malheurs de Frasquita fournissent matière aux j)laisanleries de tout l'étal-major.
Je voulus nous justifier, j'y perdis ma peino, et n'arrachai que de rares hunbeaux de phrases au capitaine Destaillis.
— Oui, j'ai revu Frasquila... Oui, je sais ce qu'elle est devenue... Mais que vous importe ? je ne retomberai pas dans ma l'auto lie l'autre soiru.
2l8 i/kau va' i.K Fiui
Le capitaine me dit pourtant encore que Bergami avait passé quatre ans au bagne, et en avait déserté suivant son habitude...
— Mais ce Bei garni, demandai-je encore, a-t-il aussi revu mademoiselle Moiinarès?...
— Brisons là.,, interrompit le capitaine, vous avez mes ordres pour la nuit, bonsoir!.,.
J'achevai mon quart en forgeant un dénoûmeni imaginaire aux aventures véridiques de Frasquiia Moiinarès ; mais la fiction ne doit pas trouver place dans ces pages; je n'y inscrirai que les propres paroles du capitaine Destaillis qui me fil attendre plus que n'ont jamais attendu impatients lecteurs de feuilleton.
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Jus(jirà nolio nrrivée à Toulon, je n'osai Ini re[)arler de sa belle rrascjuila ; peu après, il quitta le commandement d»' notre vapeur; nous, nous parlînies pour Alger sous les ordres d'un autre lieutenant de vaisseau.
Or, il y avait hicn litiil ans de cela, lorsque, nje trouvant à Brest, j'appris que le capitaine de vaisseau Destaillis, commandant la Surveillanie, venait d'y arriver. J'allai lui l'aire ma visite. Le dignt; navii^'aleur, qui n'avait pas trop vieilli, m'accueillit avec une cordialité charmante, et sans se faire prier, nie parla presqu'aussitôt de Frasquita Molinarès, en homme rempli de son sujet.
Racontons d'après lui.
Lorsqu'à son jet( iir de l'Inde, otanl encore enseigne, il rencontra en nier Yllndson deniastor et de mislress Saunder, lorsqu'il aperçut la jeune Espagnole, elle tressaillit de joie, elle l'appela, elle se crut enfin au terme de ses vœux. Hélas ! le fiancé, mis aux arrêts par son commandant, dut immédiatement quitter le pont. Frasquita espéra longtemps qu'il reparaîtrait; deux fois elle crut quela frégate française mettaiten panne; mais la frégate poursuivit sa route, et Destaillis ne se montra plus.
— Il a renoncé à moi!... il en aime une autre, sans doute, l'ingrat!... murmura la jeune fiile en fondant en larmes. Ma mère!^ ma pauvre mère! alil vous n'aviez que trop raison! ii il mépt-igôk baUadorQi^{i\ aussi îu»
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Pcul-èlie iiièaie ;i-l-il ri île mes iiifurlunos.
M. el madame Saunder, M. Pelers Jaeksou surloul, prirent à làclie do consoler la jeune passagère. Noire chirurgien-major n'avait pas tout à fait tort dans la haie de Gibraltar. Frasquita Molinarès devait, peu après l'arrivée à New- York, prendre le nom recommandable de Pelers Jackson.
De son côté, à peine arrivé en France, Destaillis qui n'avait encore rc(;u aucune des Ictlres de Frasquila, prend des informations , court à Marseille, puis à Toulon; lîergami était alors au bagne. — Non moins jaloux de l'enseigne français que du capitaine anglais Edouard Droughley, dont l'assassinat était cause de sa condamnation aux travaux forcés, Bergami se garda bien
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de (lire que Frasquita Molinarès était demeurée fidèle à ses serments.
A Nantes, les parents de Destaillis lui -déclarèrent qu'ils ne consentiraient jamais h son union avec une danseuse dont la fuite avait été fort diversement interprétée.
Malgré tout cela, le jeune officier écrit à New-York ; sa lettre, confiée et recommandée au correspondant marseillais du capitaine Saunder, ne peut manquer d'être remise à Frasquila. - Du reste VHudson refera sans doute son voyage annuel.
VHudson revint, mais commandé par un autre capitaine que M. Saunder, qui renonçait enfin h la navigation.
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Les (Icslinéos marilimos de Dcslaillis l'avaienl emporté, sur les enlrefailes, clans la mer des Antilles.
Six ou huit mois après, à la Martinique, un paquet dix fois timbré aux États-Unis et en France, lui fut enfin remis; il l'ouvrit en tremblant; il ne put en achever la lecture sans jeter un cri d'indignation.
Frasquita était mariée avec le neveu du capitaine Saunder qui, n'ayant reçu la lettre de Deslaillis (|u'aprcs le mariage de la jeune fille, et devinant son contenu par quelques mots du correspondant marseillais , avait pris sur lui de ne pas la remettre à mistress Jackson. Il la renvoyait cachetée par mesure de prudence :
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« Je n'ai point voulu risquer de jeter le trouble dans l'intérieur de mon neveu et de iTia fille adoptive, écrivail-il. Je vous conseille donc, je vous prie en grâce et en honneur, de renoncer à des relations désormais brisées sans retour... »
Destaillis, tout désolé qu'il était, suivit le sage conseil de M. Saunder; mais quelques années après, la frégate la Pandore, dont il était lieutenant, vint s'échouer au bas de la Chesapeak.
De Norfolk, de Portsmoulh, d'Hamp'on, de toutes les villes voisines, on accourait pour voir la frégate française. La foule ne cessait de s'accroître; pendant trois jours le rivage se couvrit de nuées de spc( lateurs.
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Le troisième jour, au moment où h la faveur de la grande marée, l'équipage de la frégate désengravée, se hâlait et la remettait à flot, aux applaudissements de la multitude, Desiaillis aperçut tout à coup une femme dont l'aspect le bouleversa.
II peut cette fois courir à elle. ^ Par un heureux hasard, il la Irouvesaus son mari qui vient de s'éloigner. — Une explication franche justifie, mais trop lard, les deux fiance's.
— Destaillis, dit enfin Frasquita, en essuyant ses larmes, je n'oublierai jamais nos fiançailles et votre amour!...
— Moi, répondit l'officier, je ne me marierai jamais puisque vous n'avez pu élre à
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moi.... Espérance, souvenir ou regret, votre pensée aura rempli toute ma vie !...
La Pandore ramena Deslaillis en France, il commanda plus tard notre vapeur, fit diverses campagnes et obtint deux grades. A son retour de la mer du Sud avec la Sémillante^ une lettre de Frasquita lui avait été remise :
« Elle était veuve et millionnaire. Elle possédait à Hampton une manufacture magnifique, dix maisons et un immense espace de terrain cultivé. Elle n'avait pas d'enfants et lui offrait sa fortune avec sa main. »
Destaiilis était résolu à se rendre aux vœux de sa fiancée d'autrefois. — A défaut
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d'un mariage d'amour, il allait finir par un mariage d'argent el de raison.
Je fis à mon ancien capitaine tous les compliments de circonstance, en lui souhaitant un bon voyage pour les Étals-Unis d'Amérique, mais je ne pus m'empecher de penser que le dénoiinient final des grandes avenlures de Frasquita iMolinarès était d'une simplicité bien bourgeoise!...
Voilà comment finissent les romans du gaillard d'arrière; il n'y a de vraie fantaisie maritime que sur le gaillard d'avant ; là les héroïnes ne vieillissent pas, les captives ëchevolées, les passi«gères , les prisonnières de forbans, les danseuses, les princesses ne
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se transforment jamais en veuves héritières (l'une usine et touchant les loyers de dix maisons.
Au gaillard d'avant la palme et la couronne!
Ah ! si je n'avais cent bonnes raisons pour modérer mon envie, quels emprunts je ferais maintenant à l'excellent Madurec, l'inépuisable conteur de la Bellone et plus tard de VAlcibiade.
Combien le titre formidable de ces deux volumes serait mieux justifié, si je me lançais hardiment sur ses traces en insérant,
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*ci ménie, une de ces histoires bizarres qui faisaient nos délires à bord.
L'Eau et le Feu joueni toujours les premiers rôles dans les contes archi-fantnstiques de notre profond iMadurec. La mer et l'enfer, le vieil Océan et le grand diable Satanas sont aux prises dans les trois quarts de ses récits, dont j'ai donné plus d'un échantillon à mes lecteurs fidèles, à ces amés et féaux compagnons qure n'effarouche pas le langage inculte et coloré des hôtes du gaillard d'avant. Si, Madurec aidant, je reproduisais ici le ^ond de la mer, par exemple — comme je l'ai fait dans mes QUARTS i>K Ni'iT — OU si je ne réservais pour un autre ouvrage de longue haleine sa grande histoire de VOmbra d'un navire -- jô
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ne craindrais pas de iireulendre dire par de farouches censf-urs, que j'ai fait de vains otforts pour parler convenablement de I Eau et du Feu, et je ne serais pasexposéà la raillerie des mauvais [)laisants qui me crient déjà que tout mon feu est ton)bé dans l'eau.
Telle est pourtant la règle ordinaire en fait d'amours fussent-elles mille fois plus brûlantes que celles de Frasquita...
MaisBergami?...
Fusillé comme pirate sur le bossoir d'un croiseur anglais, périt-il par l'eau et par le feu? on ne saurait guère le dire, car — un journal que me communiqua le héros de cette histoire, ne m'a point suffisamment informé des détails de sa fin tragique.