‹ L'eau et le feu (volume 2)Chapitre 6 sur 8 · ESQUISSES MARITIMES · texte numérisé non relu

ESQUISSES MARITIMES

In«lun*r ol lliotloretir MIrllo.

CVlail avant ma ('aiiii>agiîo sous los ordres du capitaine Deslaillis, (jne y navii;iiais à bord (In bri^ VAIcihiade avec l'excollonl Madnrec, dix lois iionuiu' ilaus le i ahlcdii de la 3/('r, clnolaiumenl an prôcédcnl chapitre.

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Sans empiéler sur l'avenir, sans loucher à ce que j'ai raconté ailleurs d'après lui, je puis bien, réflexions faites, en revenir à nolro vieux compagnon de voyages.

Place donc à Madurec ! place sur le gaillard d'avant!

Allons! heureux poète, toi, dont aucun critique chagiin n'enchaîna jamais la verve, allume la vénérable pipe noire, et laisse aller ton imagination avec sa fumée au gré de la brise de mer !

Les matelots accourent autour de toi, tu entres en matière par la rocambole traditionnelle :

« Cric, crac, sabot, cuiller à pot, etc.. »

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El lu en arrives à parler de ces trois frères, tous trois matelots, — qui partent (le leur pays, l'un après l'autre, pour aller épouser la fille du roi I

« Le premier, l'aîné, rencontra sur sa route une vieille vieille, plus vieille que Mathieu Salé, qui lui demanda la charité pour l'amour de Dieu ; — mais lui, qui avait haie d'arriver au Louvre, ne détourna seulement pas la tète... »

Cette dureté lui portera malheur!...

« Le second frère manqua aussi de charité, en refusant de ramener dans sa chaumière la vieille vieille, qui grommela entre

ses dents :

11 le

" — Il n'y a pas de danger non plus que la princesse veuille de toi!... •

Le troisième est le héros du conte, il partage sa pitance et son argent avec la pauvresse; il la reconduit dans une case isolée, où il fut fort surpris de voir...

^ « Ce qu'il vit, matelots! devine, devinaille! » s'écrie Madurec en son style.

Prigent, Cestac, Bleu-de-Giel , Biniou, Mitrouillard, ses auditeurs ordinaires de VAlcibiade, se garderont d'émettre leur avis. Ils espèrent que le contour va se répondre à lui-même, ils attendent en silence ; mais Madurec les laisse brusquement dans l'attente. — Il a soif, il demande une corne d'eau douce ou d'acidulage; il a besoin de

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reprendre haleine; il a envie de fumer sa pipe.

Ainsi, camarades, devinez si vous pouvez ; choisissez, si vous losez, enlre les hypothèses les plus bizarres.

Madurec connaît le mérite d'une suspension au moment où l'intérêt est le plus vivement excité., — Il est conteur, romancier, feuilleionnisle du gaillard d'avant; son deyme, devinaille l é(|uivaut à la formule sacramentelle : La suite a un procJiain numéro. Vienne un grain, survienne une manœuvre imprévue, ei de fait, la suite du récit pourra bien être renvoyée à un numéro, c'est-à-dire à un quart de nuit suivant.

Ce fut par un beau clair de lune et une

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douce brise alisée que Madurec entama la fameuse histoire des trois frères matelots partis de leur pays pour aller épouser la fdle du roi.

Les deux premiers — comme on sait — refusèrent durement l'aumône à la vieille mendiante qui implorait leur secours; — mal leur en prit.

« L'aine s'enfonça dans la vase jusqu'au cou et y resta jusqu'à temps que les gendarmes l'eu retirèrent pour le conduire en prison.

« — Qu'ai je donc fait pour que vous m'arrêtiez?

» — Tu as volé, pillé, assassiné, piraté

sur terre et sur mer, nous avons Ion signalement : Yeux noirSy )icz camus^ cheveux noirsiriscs...

0 — Ah! par exemple! ça, mon signalement, disait l'iuilre, mais j'ai toujours eu les yeux Meus, un nez de perroquet et les clieveux blonds, raides quasiment comme baguettes de tambour!... Auriez-vous la berlue dans votre régiment?

» Autant il passait de gendarmes, autant disaient : Yeux noirs, nez camus, cheveux noirs frisés...

a De manière qu'on le mit en prison, où il demeura. en attendant son jugement, et se disant en lui-même: — Les juges verront

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bien que j 'ai les yeux bleus, un nez de perroquet, el les cheveux raides.

» Mais, dans la prison, il n'y avait point de miroir, sans quoi Paul-le Blond se serait vu la lignasse noire comme le dessous de la grande chaudière au maître Coq.

T) Le second frère , Jacquet-Droit-en- Houte, fameux marcheur, ne fut pas moins puni; tous les malins, on séveillanl, il se retrouvait exactement au point d'oii il était parti la veille; il avait beau faire des quinze et vingt lieues chaque jour, il n'avançait pas d'une semelle; — au contraire, tant plus il marchait, tant moins il arrivait.

i> A ce métier, il usa ses semelles, puis ses talons, puisses pieds, puis ses jambes,

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jusqu'aux genoux, de manière, qu'à la fin, il pensa en lui-même:

a — Faut (lu'il y ail (jnclquc niulicc làdessous!...

» Mais Malhurin qui avait partagé sa dernière galelte debiscuilavec la vioillo, eut la chance à conlrc, vu (juo d'une paiule elle change sa cabane en une maison de crislal où il ne manquait ni glaces ni miroir^, comme lu pensas, et voilà qu'elle était une belle, jolie dame, |>lus mignonne qu'une tourterelle du bon Uieu, le teint lleuii comme un rosier, la bouche gréée en petites dénis, plus blanches que l'écume de la mer, une couronne de perles sur la tèie, un • baguelle de ft e à la main;

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> — Ah ! fit Maihurin en la regardant, j'ai idée que vous êtes sorcière ou quasiment, qu'il dit, dit-i), comme on dit.

)) — Tu l'as dit, mon petit; répond la fée en tirant un anneau de son doigt, un anneau d'or qu'elle lui donna de suite : — Voilà Maihurin, ta récompense, dit-elle; ne va pas le perdre au moins !...

» — lî n'y a pas de danger, ma belle dame; mais la manière de s'en servir, s'il vous plaît?...»

L'anneau est un talisman qui préserve Maihurin des dangers sans nombre accumulés sur sa route par le conteur, et finit, bien entendu, par lui faire épouser la fille

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unique du joi, à la plus grande salisfaclion du gaillard d'avant.

Enfin, par la vciUi de son anneau n)agique, Malhurin délivre ses deux frères la veille des noces, rond à Paul-le-Hlond ses cheveux, ses yeux Meus et son noz de perroquet, — à Jacquel-Droil-en-Uoule ses jambes et la faculté d'en user, le tout sans préjudice d'un discours fraternel dont on devine la moralité profonde.

Les (ictions el les contes devaient nécessairement trouver à bord des vaisseaux une place privilégiée. Partout oij riiommc souffre ou s'ennuie, il demande une distraction salutaire à la fée du logis, à l'imagina-

L l'.All I<;T Llî FEU

lion, qui calme ses peines en les lui faisant oublier un instant.

Le conte de bord est un bienfait; il guérit du spleen en provoquant le rire ou la curiosité. Tel pauvre diable de novice a dû, peut-être, de ne point perdre courage, aux fabuleuses aventures du l*rince Mystérieux, du vaisseau le (jrand-( .hasse- Fondre, de Nathan-la-Flibusle , de Pierre-Capucin, le héros du Fond de la mer^ ou de Quatorze, Vliomme fort^ qui lua le diable d'un coup de bonnet.

A terre, non plus qu'à bord, ne proscrivons jamais le conte ni le roman !... Ah! si nous étions dans un séjour de promission où couleraient (bs luisscaux do lail, de

l'i'.au t I i.v. FI r 2.". I

miol et (le vin dos (';»naries; si nous vivions dans un paradis de Mahomet où des essaims de houiis nous récréeiaicnt perpétuellement par Icuis piioueltes, leurs (liants et leurs œillades, — soi l charmant que nous avons souhaité au dey d'Alger Ali-Kodja et même à Nabou-Nègre ou à Bricolino; — si l'abondance, Taujour ou le plaisir nous faisaioiil un Kldorado, où les rhumatismes et les gastrites seraient inconnus aussi bien que les massacres ; — si nous étions dans ce meilleur des mondes possibles, où l'existence entière serait un roman délicieux, — tout autre roman, par Panglosse! deviendrait un crime de lèse-bonheur et mérile- Fttit l'exil à perpétuité. Mais, hélas! la réalité n'a rien de si charmant qu'il ne soit fort doux de l'oublier quel(piefois, ne serait-ce

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qu'en lisant de cliime'riques récils d'aventures.

Les commandants et les officiers de nos navires se sont bien gardés de maltraiter les contes à bord; — les conteurs sont encouragés comme- méritant bien de l'équipage.

Que de fois, pour ma part, j'ai envoyé offrir à Madurec, un bon verre de vin de ma table, afin de stimuler sa faconde!... Et qu'il faisait beau voir le mousse, chargé de In commission, s'avançant vers l'inépuisable conteur, son (piart de cambusium à la main.

(Le mol quart a un millier d'acceptions maritimes : on pourrait remplir dix pages,

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peu n't i'(';ilivos, avec ses iliTinilions Jivcrses. Quart, ici, veut dire vase de ferblanc contenant vingt-trois et non pas vingt-cinq c<'nlilitres. La cambuse, dont je n'essaierai pas de vous dévoiler les mystères, a ses droits de coulage sur les deux centilitres qui manquent au quart de vin pour en laiie un quait de litre.)

Noire Ganiuiède pénètre dans le groupe des auditeurs d'A|)ollon-Madurec; nolie page de bord glisse à travers le Décameron des vieux et jeunes cbiqueurs couchés à plat pont, accoudés sur les poulies, adossés à la muraille ou aux alTûls des caronades. — Ils se dérangent un peu, ils font place au messager du gaillard d'arrière.

— Cric î s'écrie Madurec à l'aspect du quart de vin de cambuse.

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— Crac! repartit l'auditoire.

— Un quart de vin dans mon sac.

— A la santé de l'officier! un temps, trois mouvements, action!... ni vu ni connu je t embrouille, ça ne me donnera pas des grenouilles dans mes gargouilles I...

Le mousse, à ces mots, reçoit le qunrl de ferblanc vide et nel, et peut-être, à la faveur de son message, parviendra-t-il à se blottir dans qup|(jue coin assez près du narrateur pour recueillir un fragment de l'histoire de Sans-Peur, au sujet duqcel, nous enseigne Madurec, le roi dit à la reine:

i — Pareil à Sans-Peur, il n'y a pas ; le » tremblement peut se mettre dans le ciel,

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» sur In Icrro, dons la inor, tout } aitoul!...

» Le veut, ie feu, le diable, la mort, le ton-

» lierre à la voile peuvent aller le trouver,

> il lie sourcillera pas!... c'est connu, c'est

» prouvé ... à preuve... »

A preuve toute l'Iiisoire de ce fameux Sans-Peur qui lit comme Ulysse el le pieux Enée une descente aux ciirers...

1/eau et le feu sont de la partie, jVspère ; après avoir navi^Mié sur l'Océan le plus orageux que puisse imaginer uti maître en l'art de (onlor des contes h bord, Sans-Peur navigue à travers les flammes infernales, d'où il rapp(Mia une corne du grand diable, M. vSatan-Lucifer...

€ — Qui, du depuis, n'en a plus que deux

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» au lieu de li-ois comme auparavant. Et «cette corne, Sans-Peur la planta au mi- » lieu de la mer où elle fume toujours^ » étant, soi-disant, l'île du Feu... proche » Saint-Iago de la Praga, que nous avons » vue — pas plus tard que ce malin. »

— Bah ! s'écrie Biniou l'un des auditeurs de Madurec, Tîle do Fogo est la corne du milieu du diable?

— « C'est clair, puisque le diable n'a plus » que deux cornes à son chapeau à trois » cornes, et que, par la même occasion, > tous les chapeaux à trois cornes se sont » mis à sa mode et n'en ont plus que deux, ï de manière qu'on les appelle chapeaux à » (laque, rapport à la claque que Sans-Penr

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» donna au diable pour lui arracher sa » corne du front!... »

La démonsiralion est d'une telle évidence, le fait nie semble d'une authenticité historique tellement incontestable que personne, j'en suis bien sûr, ne le traitera d'invention romanesque, ni de fiction fabuleuse.

L'île do Fogo est bien au sud des îles du Cap- Vert, — ceci est géographique.

Sans-Peur est le surnom d'une foule de héros; s'agit-il ici du chevalier Sans-Peur et sans reproche, de Jean Sans -Peur, le duc de Bourgogne, de Richard Sans -Peur, le duc de Noimandie, ou de tout autre prince, guerrier ou aventurier célèbre ?

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s'agil-il de l'un des frères Pizarre dont le nom en espagnol signifie Sans-Peur? — Maduroc oublia de nous l'apprendre.

L'existence du diable est une vérité.

Les descentes aux Enfers sont des faits certains depuis Hercule, Thésée , Pyrithoûs et autres anciens, jusqu'à Henri IV, si toutefois la Henriade n'est pas un roman.

Quant aux chapeaux à trois cornes, tout le monde sait qu'ils n'en ont que deux.

Ainsi, malgré l'obscurité chronologique de la biographie de Sans^Peur, cette biographie est de rhistoire, un peu enveloppée des ténèbres qui enlourent les commencements de tous les pays, y compris l'île do

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Fogo , mais aussi hisloriqiic bien cerlaincnienl que le règne de Menés pour les Egyptiens , — riiisloire de Dardanus ou de Teucer pour les Grecs , — celle de Lalinus pour les Latins, — celle de Romulus pour les Romains, — celle de Pliaraniond pour nous.

Madurec qui fut l'historien de vingt vaisseaux, frégates ou brigs do guerre , Madurec de la Bellone , Madurec de VAlcibiade , a bien autant de droits qu'Hérodote, Tacite, Ctésias ou Diodore de Sicile, à s'a[>[)uycr sur la tradition pour nous faire connaître l'origine de l'île do Fogo.

Diodore de Sicile, parex*»mple, a fait véritablement de l'histoire :

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Primus apud Grœcos nugari desiit Diodorus , a dit Pline l'Ancien , — « Diodore , le premier, cessa de faire des contes d'après les Grecs. » Une traduction de Diodore de Sicile n'est donc pas du roman. Eh bien, si c'est de l'histoire , malgré la Description de l'île de Pancaie , où l'on voit des allées d'arbres odoriférants à perte de vue , des fontaines qui forment une infinité de canaux bordés de fleurs; des oiseaux inconnus partout ailleurs, qui chantent sous d'éternels ombrages ; un temple de marbre de quatre mille pieds de longueur, etc., etc.; si l'ouvrage de Diodore de Sicile est de l'histoire , parce que la tradition populaire chez les anciens Grecs lui avait donné ses lettres-patentes, — qu'on me dise pourquoi la tradition populaire chez les marins

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français ne nous donnerail pas, à Madurcc et à moi , nos lellro^-paienles d'hisloiiens de rile-de-Fcu ?

Je n'en démordrai pas ; l'origine historique de rîlc do Foi^o est la plantation d'une des trois cornes du diable dans l'Océan par le fameux Sans-Peur !...

Je le liens de Madurec qui le tenait d'nn conteur du Foudroyant^ lequel l'avait appris à bord de la \ervc'ine, de la bouche d'un ancien du Dcllcrophon , où le plus vieux des maîtres de manœuvre la racontait comme un récit authentique du Diodore de la frégate la Moqueuse , que montait, en 1()67 , le capitaine corsaire Jean de Craque. — Plus haut, la tradition se perd

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dans la nuil des onlre-ponts et des fonds de cale.

Mais, raisonnons! L'histoire de notre corne est-elle moins invraisemblable que celle de la conquête de la Toison-d'Or, du siège de Tro e, de la fondation de Rome, du livre des Sybilles, du poing rôti de Mucius Scœvola, des dévoûments de Lycurgue, de Codrus, de Curtius ou de Décius, tous contes à dormir debout, qu'on nous a enseignés sous le nom d'histoire?

A l'article Robert, roi de France, qui parvint à la couronne en 996, on lit dans le dictionnaire historique de Feller :

« Le cardinal Pierre Damien rapporte, > qu'en punition de cet inceste (le roi avait

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» épousé Bcrthe, sa cousine) , la reine ac- » coucha (l'un monstre qui avait la tète et » le cou d'un canard. On ajoute que Robert » fui si fi'appé de celte espèce de prodige, » qu'il se sépara de sa femme. >

Espèce de in'od'ufc... Pourquoi pas prodige tout à fait?... (Mj ! pour le (•on[). si le caidinal Pierre Dar.iien est une autorili' historique, Madurec de IM/ciftmrfe, notre vieux Madure(! en est une aussi.

L'île do Kogo est la corne (|ui manque au diable, comme ou peul le constater en comparant ses vieux portraits iricornus avec ses portraits plus modernes et seulement biscornus.

Mais ma dissertation criTupie m'»Milraîne,

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je crois, un peu trop loin; revenons donc à ce que la reine (celle de Madurec, ne nous y trompons pas), dit un jour au roi son époux :

« — Je gage , moi , de faire peur à voire Sans-Peur. »

Le pari fut accepté , j'en passerai les clauses; — peu de jours après, la reine invita Sans -Peur à dîner. On servit un grand pâté sur la table royale, et le roi secria aussitôt :

« — Saprelolte, ami Sans -Peur, nous allons nous régaler un peu crânement !...

» — Sire le roi , répondit Sans -Peur, je m'en rclèche les babines par avance ; votre

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pâté a une odeur que je préfère, soil dit parlant par respect, à celle du goudron et du fromage de Marollcs. »

Ces paroles sont de l'histoire; Madurec les donne comme telles à la postérité la plus reculée.

« — Eh bien! nom d'un [)etitbonIiomme !... s'éciia la reine, monsieur Sans-Peur, découpez-nous ça pour que nous nous en repassions un quartier par le fanal.

» Un domestique, habillé de trente -six mille couleurs, comme un arc en ciel de carnaval, avance le plat devant le brave Sans-Peur, qui essuie son couteau sur sa manche, par manière de politesse, et ensuite y donne proprrmont le fil sur la

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paume de sa main , un fameux cuir à rasoir, mes petits agneaux... »

Tout ceci est de l'histoire , et les gestes de Sans -Peur, et le costume du domestique.

Et l'exclamatioD que la reine a commise Avec celle douceur qui la caractérise.

Ce parfum de bon goût, ce ton noble et discret Donl une bouche auguste a seule le secret.

a Sans-Peui-, enchanté de la gentillesse de la reine , qui pariait la bouche ouverte comme un vrai matelot, enfonce sa lame bien astiquée sous le couvercle du pâté , tout en répondant au roi et à la reine avec autant de chic qu'il le pouvait; — de manière qu'il s'occupait dix fois plus à faire son joli - cœur qu'à décoiffer la gargousse... belle gargousse. les enfants! qui sentait

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plus foil que poudre cl salpêtre, mais u'en avait pas le goût.

» Voilà donc le dessus du pâle qui tombe en grand sur la table... Et digue-daou !... palali! palala!... Dieu 1<hi dou deu !...

» — Ah! tonnerre I fit Sans-Peur.

» Un régiiucnl de pi-cons vivants s'échap{)ail en grand du dedans, en volant dans l'appartement.

» Si Sans-Peur n'avait pas eu peur, il avait au moins eu frayeur...

» Le roi, lui, faillit tomber à la renverse.

» La reine riait, fallait voir, d'autant qu'elle gagnait sa gageure, puisque Sans- Peur avait eu peur ou quasiment... »

268 l'iîau i:t liî feu

Décidément j'aimo mieux les pigeons de .Madurec que le canard du cardinal Pierre Damion ; - prodige pour prodige, la volée du pâté me paraît à moi, de meilleur goût; quoiqu'elle n'ait occasionné d'autre divorce que la perte du pari gagné par la reine.

]l serait difficile de trouver à 1 histoire de Sans-Peur une moralité bien précise, si ce n'est que le plus brave peut être mis en défaut. Le conte renferme implicitement une leçon de modestie; mais je doute que Madurec ait jamais eu l'intention d'en donner de semblables à ses camarades. Le plus souvent, d'ailleurs les récits du bon gabier n'étaient que de la fantaisie maritime, mais ses digressions , ses parenthèses, ses réflexions leur donnaient une véritable portée.

l'eau IîT l.r FHU Î61)

A la fin (le nolff campagne de VAlcibiade, Prigent, Bleu-de-Ciel, Oslac, Milroiiillard, Biniou, avaient tous gagné aux contes de quart de l'excellent narrateur; — il n'était pas jusqu'au Parisien, aventureux gamin des faubourgs, qui n'eût perdu, à écouter le vieux conteur, un peu de son incrédulité goguenarde ; — perdre ainsi, c'est gagner beaucoup.

Madurec avait ses préjugés, pourtant, ses préjugés maritimes cpnlre les terriens ^ en gros — et, en détail : contre les négociants, les avocats, les notaires, les grattes-papier, les commissaires de marine, les bourgeois, les paysans, les soldats, les gendarmes... — Assurément la kyrielle est longue... encore n'est-clle pas complète; mais au fond de

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tout cela, vous n'eussiez pas trouvé un alôine de Hel. 11 n'avait de haine que pour les ijaudiis fiefl'és, et même sa haine n'élaitelle inexorable qu'envers le bandit incapable de se repentir.

iVladurec! vieux Madurec, combien sont rares les gens de terre aussi indulgents que toi !

En général, les hommes se détestent tous les uns les autres conîme l'Eau déteste le Feuqu*elle éteint sans miséricorde; à la vérité le Feu ne demande qu'à la tarir...

Mais 011 vais-je m'égarer encore une fois, lorsque je pourrais, imitant ton exemple.

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brave Machirec, achever cei épilogue en causant marine, en racontant, en esquissant des traits qui peuvent tant bien que mal se rattacher au titre de cet ouvrage.

lies cantlnlères manqaé««i

A peu près à l'époque des mémorables coiiibals littéraires des classiques et des romantiques, chacun de nos ports militaires éi;iii le champ de bataille d'adversaires non moins passionnés : — les uns s'inlitulaiu

Il 18

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marins purs^ ennemis systématiques de l'organisation des équipages de ligne, les autres partisans exaltés de la formation nouvelle.

Les journaux maritimes inséraient chaque jour de fulminantes polémiques dont retentissaient tous les cafés de Biest et de Toulon. On discutait avec acharnement ; trop souvent les discussions dégénéraient en assauts d'épithèles ironiques.

Les marins purs étaient traités d'encroûtés, de fanatiques, de mangeurs de corde et de goudron, de routiniers, de voltigeurs de l'ancien régime; ils ripostaient par les termes non moins injurieux de troupiers, cabillots , boutons de guêtres, ministériels, culottes de peau, etc.

LKAIT l-T LE TliU '275

Un liculenant de vaisseau fut provoqué en (hiL'I à cause de ses railleries sur les coilTures des soldats marins :

— Parlons, avail-i! dit, de leurs casques en cuir bouilli qu'on prendrait pour dos cocos; admirons les casquettes à carroaux écossais dont on les alluble! Ils ont l'air de figurants de Robin des Bois.

La double comparaison fit fortune; on n'appela (>1us les casques que des cocos, et les casquettes valurent aux soldats marins le sobriquet do fiohins des Dois ; mais les suites du duel furent tragiques; l'auteur de la plaisanterie la paya fort cher; ce qui n'empéclia pas vingt autres duels , non moins fâcheux, entre les classiques et les

S70 l'eau et lb feu

romantiques de nos porls, ou, si l'on aime mieux, entre les Mangeurs de corde et les Uobins des Bois, l'Eau et le Feu en fait d'institutions maritimes.

Ces querelles antiques étaient apaisées, mais non oubliées, quand, me trouvant à Brest, je fus invité à dîner à bord du vaisseau le Diadème, par Amédée ***, l'un de mes anciens camarades. Vers la fin du second service, une salve d'applaudissements partie du milieu de la table, section des jeunes enseignes, provoqua tout à coup l'ailention générale : \

— Qu'y a-t-il donc?...

— Quel ban triomphal! s'écriait-on des deux extrémités à la fois.

l'eau iT LK Fi:u 277

— C'est ce farcour de Vergcroux qui propose d'embarquer une escouade de canlinières à bord des vaisseaux de l'Etat, et nous soumet son projet de règlement sur l'équipemenl, l'armement, l'uniforme, la solde et les fonctions de ces dames!

Terrain glissant!

— Propos de dessert

Motion dangereuse!

— Extra réglementaire!

— Quel serait le maximum d'âge?

— Je demande le minimum!...

— Monsieur Vergcroux croit plaisanter,

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(Jis-je alorâ; eh bien! j'ai connaissance d'un projet analogue très sérieux, et qui reçut même un commencement d'exécution...

— Bah ! pas possible î

— Mais où?

— Mais quand?

— Dans la marine française?

— Dans la marine française , à bord d'une frégate de soixante canons, où j'ai fait campagne, moi qui vous parle...

— Ah ça ! ne nous débitez pas un roman. ' — Ce que j'ai -à dire est de l'histoire.

Mon ami Amcdée, passablement narquois

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