PROLOGUE
R«lâche à Citbraltar.
Hérissée de canons, percée de sabords comme un vaisseau, flanquée de remparts et de bastions partout où la nature n'a point élevé de fortifications inaccessibles, la montagne escarpée de Gibraltar, convertie en citadelle par le génie de l'Angleterre, est incessamment gardée avec une extrême vigi-
lance. Personne n'ignore que c'est un point militaire de premier ordre, la clé de la Méditerranée, la sentinelle du détroit. L'Espagne et l'Europe entière ne voient pas sans jalousie une position si importante au pouvoir des Anglais qui s'en étant emparés par surprise, ne négligent rien pour qu'on ne puisse leur rendre la pareille.
Porte de mer, porte de terre, se ferment chaque soir de très bonne heure ; les communications avec l'Espagne ou avec la rade se trouvent ainsi interceptées, et les marins étrangers en relâche sont conséqùemment condamnés à rentrer à leurs bords avant le coucher du soleil, à moins qu'ils ne restent à terre durant toute la nuit.
A Lisbonne, à Rio-de-Janeiro, à la Martinique, à la Havane, dans toutes les villes
non fermées, un dernier canot ramène tardivement à bord les officiers qui ont passé la soirée en promenades, au bal, au café, au spectacle : rien de plus facile que le va-etvient nocturne.
Dans les places fortes, le batelage est toujours assujéti à quelques règles; mais, à Cadix, par exemple, le commandantde la place voulait bien permettre qu'après l'opéra italien la porte de mer s'ouvrît aux états-majors anglais et français. A Brest, à Toulon, si quelque navire de guerre étranger se trouve en rade, l'autorisai ion de sortir du port après la retraite est toujours accordée.
A Gibraltar même, une fois par exception sans doute, nous obtînmes de communiquer de nuit avec îa côte. A une heure et à un
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point d'embarquement désignés, noire canot étroitement surveillé aborda et déborda.
Sous les yeux d'un peloton de gardiens et de soldats, nous pûmes quitter la terre et regagner la rade ; mais deux jours après, une si rare faveur nous fut retirée.
La concession inouïe du gouverneur anglais était, à ce qu'il paraît, illégale et dangereuse; notre vapeur, armé de six méchants canons et de cent hommes, compromettait décidément la sûreté de l'imprenable Gibraltar.
r Le capitaine Destaillis, commandant du bâtiment sur lequel j'étais alors embarqué, trancha la difficulté à notre plus grand avantage. Moins timide que le général anglais retenu par les consignes jalouses de son gouvernement, il osa braver toutes les fou-
dres de l'ordonnance de la marine, laquelle défend expressément de permettre de découcher, hors des rades de France.
~ Mes amis, nous dit-il, le temps est beau, le mouillage tenable pourvu qu'il ne vente pas du sud-ouest; le vent est au nord, et l'on peut passera Gibraltar de fort agréables soirées... fort agréables!... fort agréables ! répéta-t-il avec une intention marquée.
11 était évidemment en humeur de nous conter quelqu'une de ses aventures; Gibraltar le remettait en verve, mais le narrateur n'abusa pas de ses privilèges de capitaine; il ne nous laissa pas dans l'indécision et nous annonça ses intentions sans nous avoir fait lan-' guir.
—Ce soir, messieurs, nous dit-il, la porte de iner est déjà fermée; nous voici réduits à
jaser en fumant le cigare, mais à partir de demain, ceux de vous qui ne seront pas de service pourront aller dîner à Gibraltar sans se soucier des portes de terre ni de mer.
— Vous nous permettez donc de coucher à terre?...
— Pas le moins du monde!... Je vous promets seulement de ne vous adresser aucun reproche, si vous ne revenez que le lendemain...
Nous remerciâmes à l'unisson.
— Remarquez bien que, quoi qu'il arrive, ce sera tant pis pour vous si vous êtes absents... Que le vent tourne, que mes ancres chassent, que je sois forcé d'appareiller, qu'avant votre retour je reçoive Tordre de filer droit sur Toulon, que vous ayez en ville
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quelque méchante aventure, je m'en lave les mains, je ne vous ai rien permis!...
— C'est entendu, capitaine!... mais en- » core une fois merci !...
Il est avec le ciel et même avec les ordonnances de la marine des accommodements amiables. Toutefois, nous étions, en attendant le lendemain, condamnés à rester à bord ; nous demandâmes donc au capitaine Destaillis sa recette pour passer à Gibraltar les soirées si agréables qu'il semblait regretter.
Il se frotta les mains, rajusta son fauxcol et reprit avec complaisance :
— Sans jolies femmes, peut-il y avoir quelque plaisir pour des marins jetés au beau milieu d'une ville inconnue?...
*— Admirablement dit, capitaine !
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— Eh bien! Gibrahar qui se dresse là (levant nous, me raj)[)elle à moi une charmante petite Espagnole d'Algésiras qui me mit la tête et le cœur à l'envers d'une rude façon!... Elle s'appelait Frasquila;sa mère l'avait conduite à Gibraltar pour lui faire apprendre l'anglais...
— Capitaine, interrompit un de nos camarades en riant, je parie que, grâce à vous, elle fit des progrès beaucoup plus rapides en langue française?
— C'est ce qui vous trompe ; mais elle me perfectionna en espagnol...
— Oh! ce n'est pas bien, capitaine, tout l'agrément et tout le bénéfice pour vous seul...
— Comment, diable! tout l'agrément; parce que vous me voyez la barbe un peu
l'bàu et lr fi:u ff
grisonnante , croyez-vous que je sois venu au monde avec un faux toupet? J'avais vingt-cinq ans, j'étais leste et fort joli cavalier, sans me faire tort!... Bref, le hasard me servit. Un officier anglais passablement ^s^-, k^^mal appris lorgnait Frasquita de face, tan- X'3^ l'^l^'s que je l'admirais du coin de l'œil; la / -^ /if|*une fille et sa mère souffraient également '/V^/de son impertinence. Sans les connaître, je jjr m'offris pour être leur cavalier, madame Molinarès accepta mon bras , l'importua disparut; je devais le retrouver huit jours après...
— Saperlotte I capitaine , votre relâche à Gibraltar est donc tout un roman?
— Un roman de huit jours, suivant notre triste usage à nous autres marins...
Le capitaine fil servir des grogs, s'assit
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sur un des caissons de Tarrière et nous invita à suivre son exemple; puis pour entrer en matière , il n'oublia pas un portrait détaillé des perfections de la belle Frasquita.
Native de Cadix , et fixée depuis son enfance dans la ville d'Algésiras, elle était cent fois andalouse : petits pieds , grands yeux noirs, longs et beaux cheveux d'ébène , taille svelte , gracieux sourire. N'en déplaise à la chanson , elle n'était jaune ni pâle, mais blanche et rose, ce qui ne dépare en aucun pays.
Quant à madame Molinarès, elle avait dû être fort belle à l'époque des combats d'Algésiras et de Trafalgar; mais le temps n'était plus où les officiers de la flotte combinée d'Espagne et de France lui adressaient
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à l'envi le tribut de leur admiration. Respectable veuve, éprouvée par de nombreux revers de fortune, elle méritait désormais qu'on rendît hommage à ses vertus de mère de famille.
— Bien entendu, continua le capitaine Deslailiis , madame Molinarès et sa fille ne s'étaient point établies dans l'enceinte de la place sans la permission spéciale et duement enregistrée du gouverneur militaire. Deux mantilles, quatre bas de soie, une paire d'éventails ne résident pas à Gibraltar comme ailleurs ; c'est plus dangereux, ma foi! que notre malheureux canot-major dont on se défie tant aujourd'hui. Le fait est que les yeux noirs de Frasquita me paraissaient capables de mettre le feu aux poudres et à la garnison ; je trouvai, franchement»
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que \e général compromettait la sûreté de sa forteresse. Je plaisante, messieurs, et je m'en veux de traiter ainsi un sujet tout plein pour moi de regrets et de douloureux souvenirs...
L'élat-major ne sut si le capitaiîio Destaillis parlait sérieusement; nous n'eûmes garde de l'interrompre.
— Monsieur le lieutenant, me dit la mère de Frasquita, je vous suis un million de fois obligée; ma maison est à la disposition de votre seigneurie ; me feriez-vous l'honneur d'accepter un rafraîchissement?...
Je passe le rafraîchissement, et six jours, BUT lesquels j'en eus trois de service à bord. Je les regrette encore quand j'y pense 1...
Cette simple exclamatïoB, mieux que l'a-
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nalyse la plus détaillée, justifie l'exorde du capitaine Destaillis, très inflammable enseigne de vaisseau à l'époque de son aventure à Gibraltar; mais , faut-il combler une lacune sentimentale que nous devons attribuer surtout à sa modestie de héros ?
Si madame Molinarès se montra reconnaissante, la belle Frasquita ne fut pas moins sensible.
La galanterie de Destaiilis, son esprit français, sa gaîté, sa belle mine, sa franchise et sa parfaite convenance, complétèrent dès le premier jour, la conquête de la jeune Andalouse. — Dès le second , l'heureux enseigne fut accueilli comme un vieil ami par la mère, et bien mieux encore par Frasquita. De tendres propos succédèrent aux compliments et aux simples galanteries;
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l'on ëpelait en espagnol les premières lettres de l'alphabet amoureux. Bientôt, Frasquita, vive, pétulante et non moins éprise de son côté que Destaillis ne l'était du sien, voulut bien l'aider à conjuguer en langue castillane le joli verbe aimer.
Destaillis le conjuguait sans fautes. Et à bord de la frégate la Sérieuse qu'il montait alors, il répéta si bien ses leçons qu'en rodescendant à terre, il était passé maître.
Vivent les Andalouses qui vous épargnent tant d'erreurs de prononciation !
Madame Molinarès cependant avait chambré sa fille :
— 11 était très bien d'accueillir avec grâce l'aimable jeune homme qui l'avait protégée contre un impertinent, mais il fallait se garder de tomber dans un excès^ plus dan«
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gereux peut-être que toutes les prétentions des dandies de la garnison. — Officier dans la marine française, Destaillis n'était que de passage à Gibraltar, il allail repartir et ne reviendrait jamais...
— 11 m'aime! interrompit Frasquita, il me l'a dit; il m'a juré qu'il me serait fidèle, il veut m'épouser...
— Folie! murmura madame Molinarès avec tristesse.
Frasquita bouda un peu, mais Destaillis parut et le plus adorable sourire naquit aussitôt sur les lèvres de la jeune fille. — C'était alors le huitième jour.
— Le huitième jour, racontait notre capitaine, pour mon malheur, pour celui de Frasquita et pour celui de mon insolent of-
Ig l'eau kt le féu
ficier anglais , je me retrouvai nez à nez avec luiril faisait faction à la porte de madame Molinarès; malgré tous leurs efforts, il venait de pénétrer chez elles et y avait déclaré son amour dans les termes les moins chevaleresques. Repoussé comme il méritait de l'être, il tempêtait encore, lorsque je m'avançai :
— Je ne quitterai point votre porte!... s'écriait-il, je m'attacherai à vos pas ; je me logerai en face!... Je vous accablerai de présents !... J'adore miss Frasquita, je veux être aimé, je suis jaloux de votre maudit officier français...
Entre mille propos menaçants ou passionnés, J8 ne cite que ceux-là. Comme j'entrais, il me heurta violemment et me fit chanceler; je le pris par sa ceinture cra-
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moisie, l'attirai dans le corridor et lui dis en espagnol ;
— Demain, à midi, sur le Terrain-Neutre, avec deux témoins et les armes que vous voudrez.
Je lui donnai ma carte; il me rendit la sienne en ajoutant qu il était Qls du gouverneur.
— Eh bien ! répliquai-je, tant pis pour monsieur votre père!
Il sortit. Je refermai la porte et montai. J'appris de ces dames sa blessante incartade; je ne leur parlai pas de mon rendez-vous : nous avions, en résumé, beaucoup de choses plus agréables à nous dire.
Madame Molinarès était veuve d'un capitaine de vaisseau de la marine espagnole , tué an combat de Trafalgar ; elle détestait
les Anglais souverainement et avait au contraire une sympathie marquée pour la France et surtout pour les marins français; elle se souvenait de l'accueil qui lui avait été fait à bord de nos vaisseaux en rade de Cadix. Son mari avait eu plusieurs amis intimes parmi les officiers de la division Villeneuve. Madame Molinarès avait connu, à cette époque, mon propre père ; peu à peu nous découvrîmes en causant ces vieilles relations qui ajoutaient un charme de plus à noire intimité nouvelle. — Mais pourquoi, délestant les Anglais, madame Molinarès s'aventurait-elle à Gibraltar avec sa fille unique ? — Nécessité n'a pas de loi, la modique pension de veuve dont elle aurait dû vivre n'était plus payée par le trésor d'Espagne, mauvais payeur s'il en fut. La mé-
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diocre fortune de la famille s'e'puisait, madame MoHnarès, effrayée de l'avenir, résolut de faire acquérir à sa fille quelque talent lucratif. — Elle voulait que Frasquita fût capable de donner des leçons de langue anglaise aux jeunes personnes d'xVIgésiras. Pour la perfectionner, pour qu'elle prît l'accent le mieux possible, madame Molinarès était venue passer deux ou trois mois à Gibraltar.
Dès que je connus ces projets, j'en fus profondément attristé :
— Madame, lui dis-je, il ne tiendra pas à moi que mademoiselle votre fdie n'ait un meilleur avenir. Vous m'avezaccueilli comme un fils avant même de me connaître, permettez-moi de vous exprimer ma pensée tout entière.
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Frasqnita, qui m'entendait, baissa les yeux en roiigissanl; j'étais moi-même singulièrement ému.
— Je suis enseigne de vaisseau, j'ai une petite fortune personnelle, et mes parents sont en outre fort à leur aise...
— Monsieur, interrompit Fnadame Molinarès que l'émotion gagnait à son tour, j'apprécie vos honorables propositions; mais à peine avez-vous eu le temps de nous entrevoir... Nous sommes réduites à l'extrême pauvreté, votre famille pourrait désaj)prouver un choix fait à la hâte..,
— Ne vous inquiétez pas du consentement de ma famille, dis-je vivement, j'en réponds ! Je vous connais à fond, mesdames; les états de service du commandant Moli-
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narès ont été mis sons mos yeux par vous dès le premier jour...
Me tournant alors vers Frasqiiiia :
— Madame votre îuère, lui dis-je , me semble retenue par un scrupule des plus honorables; mais je suis marin, je puis partir pour France dans huit jours, dans trois, dans deux, et sans vous avoir revue... De grâce, si vous'devez accueillir favorablement mes vœnx, ne différez pas d'un instant !...
Frasquila, tremblante, leva sur sa mère un regard qui valait tous les consentements du monde ; je lui pris la main, et me jetant à ses genoux :
— Acceptez mon amour ! m'écriai-je, madame Molinarès m'accordera le bonheur!...
Il fallait brusquer la situation; ces damés
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sentaient aussi bien que moi combien les instants étaient précieux. Séance tenante, je fus fiancé à la belle Frasquita...
L'état-m.'ijor entier interrompit à ces mots le récit du capitaine Destaillis:
— Fiancé!...
— Sérieusement?
— • Mais vous ne l'avez pas épousée ?
Pour ma part j'ignorais si mon capitaine était garçon, veuf ou marié; j'aurais parié pourtant qu'il était le plus célibataire des lieutenants de vaisseau de notre marine.
— Qu'esl-il donc arrivé de ces belles fiançailles?
— Mon joli roman fut interrompu au beau milieu du premier chapitre, répondit le ca-
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pitaine à toutes nos questions. Et la cause en est mon maudit duel avec le fils du gouverneur. Après une soirée qui se prolongea fort avant dans la nuit, je rentrai à mon auberge, ivre de bonheur, fou d'amour, rêvant toules les félicités du paradis terrestre... Je dormis peu ou point. Avant le jour, j'étais sur pied ; je réveillai deux camarades qui avaient passé la nuit dans la même chambre que moi et leur expliquai sommairement de quoi il s'agissait. Ils prirent leurs épées, moi la mienne; nous sortîmes par la porte de terre pour nous rendre au Terrain-Neutre.
Mon adversaire ne se fit pas trop attendre et n'attendit pas longtemps non plus; à peine avions-nous croisé le fer, qu'il reçut un coup d'épée dans le flanc droit. On le rappoila en
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civière chez Son Excellence le gouverneur, tandis que mes témoins et moi passions la frontière espagnole et regagnions notre bord, où nous ne parlâmes à personne de notre rencontre matinale.
Je m'aventurai en ville vers le soir.
La maison de madame Molinarès et de sa fille était vide.
Un officier d'ordonnance du gouverneur, me reconnaissant à mon air désolé, m'accosta au moment oii je m'informais auprès des voisins de ce qu'étaient devenues les deux Espagnoles.
— Monsieur le lieutenant français, me dit-il avec beaucoup de politesse, ne seriezvous pas l'officier qui a blessé ce matin eu duel le fils de Son Excellence ?...
— Je ne le cache pas, répondis-je.
l'eau fcT Llî FUtï ^
— Eh bien! monsieur, j'ai l'ordre devons ramener immédiatement à voire bord, et dofense vous est faite par M. le gouverneur de remettre les pieds dans la place.
— Mais madame et mademoiselle Molinarès? m'écriai-je aussitôt.
— J'espère, monsieur, que vous ne me contraindrez pas à user de violence, poursuivit l'officier anglais.
— Ne craignez rien à cet égard, monsieur; permettez seulement que je prenne encore quelques informations...
— Impossible!... Le moindre retard est contraire à mes ordres, reprit l'officier d'ordonnance, tout disposé à donner à la population de Gibraltar le spectacle de mon arrestation en uniforme d'officier français.
' Je cessai de lui adresser la parole et me
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diriigeai vers l'embarcadère. Pondant que je me jetais dans un bateau de passage, l'officier d'ordonnance faisait accoster un canot de service qui suivit le mien jusqu'à bord de la Sérieuse.
J'y montai ; il monta, eut un court entretien avec le commandant, lui remit un rapport dirigé contre moi et repartit.
En conséquence, je fus mis aux arrêts jusqu'à nouvel ordre; et mes arrêts ne furent levés que le matin de notre appareillage pour Toulon!...
— Mais la belle Frasquita? demandâmesnous tous à la fois au capitaine Destaillis.
— Oh! fit-il, ceci est tout un autre roman dont le mien n'était que le prologue.
Sans me douter que je serais jamais ap-
pelé à écrire, d'après mon brave capitaine, les aventures de Frasquiia Molinarès, je prêtai une attention extrême a son récit, dans lequel l'eau et lk fru, la terre et les vents sont maintes fois ptppelés à intervenir; mais qu'il me suffise d'avoir laissé le prologue dans la bouche du capitaine Deslaillis, continuellement interrompu par son état-major; la romanesque histoire de madaijfie Molinarès et de sa fille Frasquita ne peut que gagner à être racontée sans interruption.
li^enlèTemcnt .
Son Excellence le gouverneur de Gibraltar, lord B***, que nous appellerons lord Broughley pour la facilité de ce récit, n'avait pris possession de son gouvernement que depuis peu de mois, à l'époque où Des-
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taillis, notre futur capitaine , alors simple enseigne de vaisseau , y fit une courte relâche avec la frégate française la Sérieuse. Mais il y avait plus longtemps qu'Edouard Broughley , fils de Son Excellence, tenait garnison dans la place en qualité de capitaine d'infanterie.
Jeune, riche, bien pris de sa personne, grand ami des plaisiis et s'éprenant volontiers des Espagnoles de passage qui font les délices de GibraUar, le brillant capitaine avait remarqué Frasquita Molinarès dès le jour où elle s'établit avec sa mère dans la modeste maison où devait être si bien accueilli l'enseigne de la Sérieuse. Edouard crut facile de conquérir de prime-abord les bonnes grâces de la charmante Andalouse. Jusqu'alors il n'avait jamais rencontré de
résistance à ses caprices ; la raison en est fort simple. Algésiras, San-Roque et les villes voisines n'envoient guère à Gibraltar que (les aventurières décidées à faire une rapide fortune durant le séjour temporaire que leur accorde l'autorité britannique.
Edouard Broughley confondit madame Molinarès avec^une duègne vulgaire fil fut énergiqueraent et noblement repoussé.
Celte résistance inattendue irrita son caprice et le transforma en une passion véritable, bientôt accrue par une ardente jalousie, quand il vit l'enseigne Destaillis pénétrant sans obstacle dans une maison dont la porte lui était refusée.
Cependant lord Broughley était alors exclusivement occupé de l'étude de ses instructions secrètes. — Il les lisait , il les
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relisait sans cesse avec l'ardeur d'un gouverneur entj'ant en fonctions; il se pénétrait de leur esprit : — aussi ne rôvait-i! plus que complots, machinations ténébreuses, stratagèmes franco -es[)agnols 5 conspirations, surprises , coups de main.
L'homme le moins soupçonneux le deviendrait à la lecture des notes, recommandations et ordres impératifs rédigés à l'usage des gouverneurs de Gibraltar par le ministère britannique; or, Son Excellence était naturellement ombrageuse au suprême degré. Lord Brougliley compulsai les archives de la place : il y trouva des pièces authentiques attestant l'exjstence de plusieurs complots déjoués par ses prédéces--^ seurs. îi vit que de hardis conspirateurs avaient successivement essayé de coî rompre
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la garnison , de prendre la place à revers en escaladant la montagne à l'aide d'e'chelles de corde giganlesqnes, de contreniiner les fortifications intérieures et de tout faire sauter.
Le poids d'une énorme responsabilité, la nouveauté des fonctions qu'il remplissait et son caractère défiant concouraient à rendre lord Broughley plus méticuleux et plus sévère qu'aucun des officiers généraux qui eussent avant lui gouverné Gibraltar pour l'Angleterre.
Les rigueurs de l'état de siège — état permanent de la ville, comme on le sait — redoublèrent en conséquence ; les patrouilles qui se succédaient de dix en dix minutes sous le précédent gouverneur, n'en passèrent plus cinq sans sillonner si mal ta-
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nément tous les quartiers de la ville. Les postes de la montagne furent renforcés.
Enfin lord Broughley tripla le nombre des ■espions.
Mais les espions auraient perdu leurs émoluments s'ils n'eussent trouvé moyen d'adresser au gouverneur quelques rapports dignes d'exciter son haut intérêt. Les rapports complétèrent le cruel effet produit par les documents officiels et les archives.
Lord Broughley vivait dans la conviction que toutes les puissances européennes étaient liguées contre Gibraltar. Messieurs les espions avaient imaginé les plus horribles romans, et, entre autres, un projet d'attaque en ballon, projet extravagant qui donnait chaque nuit des cauchemars à Son Excellence.
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Quand la Sérieuse relâcha dans la baie, le plus habile des faiseurs de rapports eut soin de rattacher sa présence au formidable, I)lan d'attaque aérienne :
« Pourvu que Gibraltar soit bien gardé » et bien approvisionné, Gibraltar est iin- » prenable par mer et par terro; mais » qu'une escadre, arrivant de nuit, dé- « barque sur les hauteurs, h l'aide de bal- > Ions, un corj)s de troupes expédition- » naires, Gibraltar peut être dangereuse- » ment menacé. Le gouvernement français, » de concert avec l'Espagne , la Russie et » l'Auti'iche, se prépare à cette tentative. » La frégale mouillée sous nos murs n'a • évidemment d'autre mission que l'exa- » men des lieux. Ses officiers se promènent » dans la montagne et se créent en ville
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» des relations suspectes. Ils fréquentent j) surtout les Espagnols, et, comme par » galanterie , s'efforcent de gagner à leur » cause toutes les femmes étrangères. »
Ce premier rapport dut amuser beaucoup l'intègre agent de police qui le rédigea.
— 0 contiadiclions humaines! s'écriait lord Broughley avec douleur, mes instructions m'enjoignent formellement , d'autre part, de recevoir avec distinction les officiers de Sa Mojeslé Très Chrétienne I Et j'inviterai à ma table le commandant de cette frégate maudite, au lieu de la couler comme le voudrait le bon sens!... Et je ne saurais, sans manquer à mes devoirs, fermer les portes de la place aux émissaires de la Fi'ance!... Ils iront, ils viendront; mes sentinelles leur porteront les armes, on leur
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rendra des honneurs !.=.. C'est à devenir fou!...
f.es rapports se suivirent et se ressemblèrent; le gouverneur n'avait plus de cauche mars par la Irisle raison qu'il ne parvenait plus à fermer les yeux.
De si graves préoccupations ne lui permettaient point de songer à ce que faisait ou ne faisait pas monsietir son fils , quand tout à coup, une dizaine de jours après l'arrivée de la Sérieuse, le capitaine Edouard, »baigné dans son sang , lui fut ramené du Terrain-Neutre.
La douleur paternalle prit le dessus pour un instant. La blessure paraissait grave; les me'decins craignirent même qu'elle ne fût* mortelle; mais lorsque lord Broughley sut que l'adversaire de son fils était un offi-
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cicT de la frégate, lorsqu'il apprit que la querelle avait eu lieu au sujet d'Espagnoles momenlanément fixées à Gibraltar , ses soupçons l'emportèrent sur ses craintes.
Du reste, dix rapports , plus ingénieux les uns que les autres , lui furent remis presque aussitôt.
Dans l'un d'eux notamment, madame Molinarès et sa fille Frasquita étaient dénoncées comme d'intrépides aéronautes.
- Le gouverneur donna l'ordre d'aller les arrêter chez elles , de les lui amener sure-champ, de faire dans leur domicile une visite minutieuse et de mettre la maison sous les scellés.
Un quart d'heure après , les deux Espagnoles étaient introduites dans la salle même où Edouard , revenu enfin à lui, la-
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chait de comprendre le sens des propos incohérents que tenait son père :
— Des aéronautes! disait-il, complices des Français!... La veuve d'un capitaine de vaisseau espagnol tué à Trafalgar! .. Molinarès!... Le commandant Molinarèsî... Ah ! ah ! nous voici donc sur la trace du gran 1 complot européen!...
— Mon père , demanda le jeune capi-* taine, je ne parviens pas à saisir le rapport qu'il peut y avoir entre les dames Molinarès, les aéronautes et les puissances européennes...
— Silence, Edouard! les médecins vous ont défendu de parler; du reste, l'interrogatoire de ces aventurières aura lieu devant vous, et vous saisirez parfaitement.
Lord Bronghiey avait cinquante-cinq ans,
une raideur toute britannique et l'usage' des formes de la (3his irréprochable politesse. Il ne s'emportait guère qu'en monologue. En public, en affaires de service surtout, il déployait un sangfroid digne d'éloges.
Quand les dames Molinarès entrèrent, il se leva, les salua non sans hauteur, mais du moins sans inconvenance, et mesurant ses paroles :
— Mesdames, leur dit-il, de graves accusations planent sur vous; les divers renseignements qui me sont adressés me portent à vous croire coupables; toutefois, avant d'user de rigueur, je crois devoir vous interroger moi-même. Veuillez donc me répondre avec sincérités
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ce sera la seule manière de vous ménager mon indulgence- Un pareil exorde n'avait rien de rassurant.
Les dames Molinarès , brusquement réveillées et conduites en présence du gouverneur , étaient aussi étonnées qu'effrayées de ce qui leur arrivait. Elles voyaient autour de lord Broughley un élat-major silencieux dont les froides physionomies les menaçai(^nt; un secrétaire assis devant un bureau se tenait prêt à enregistrer leurs réponses; d'un autre côté, le capitaine Edouard , étendu sur un lit de repos , contemplait Frasquita d'un regard jaloux.
La jeune fille était tremblante et confuse; sa mère prit la pétrole pour répondre au gouverneur :
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— Je viens d'apprendre par les gens qui nous ont conduites ici que monsieur votre fils a été blessé en duel, et j'en suis profondément attristée; uiais nous sommes complètement innocentes d'une querelle que nous ignorions tout à l'heure encore...
— Madame, reprit le gouverneur, ce duel n'est qu'un détail dans l'affaire. Comment se nomme l'officier de la frégate la Sérieuse que vous avez reçu dans votre maison, et quelle est la nature de vos relations avec lui?
— Cet officier, monsieur le gouverneur, s'appelle Destaillis; il est fds d'un ancien frère d'armes de mon mari qui a servi sur l'escadre combinée de France et d'Espagne avec M. Destaillis père. Nos relations datent de la relâche de la Sérieuse dans ce port et
Sont de la nature la plus honorable, car j'ai accordé la main de ma fille à ce jeune cavalier français.
Edouard tressaillit; le mouvement qu'il fit lui arracha un léger cri de douleur.
— Vos relations ne datent que de huit ou dix jours, et déjà votre fille est fiancée à ce jeune homme? dit le gouverneur d'un ton d'incrédulité. Je vous avais invitée, madame, à être sincère...
— J'ai dit la vérité et loule la vérité.
— Parfaitement!... Madame, consentiriez-vous à nous déclarer quels sont les desseins des puissances étrangères à l'égard de Gibraltar?...
Madame Molinarès crut n'avoir pas compris le sens de la question, bien qu'elle lui eût été adressée en langue espagnole ; mais
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lord Broughley l'ayant répétée en d'autres termes :
— J'ignore entièrement ce dont Votre Excellence veut bien me parler, réj)ondit madame Molinarès.
Avec le sérieux britannique dont il était doué , le gouverneur ajouta :
— Combien d'ascensions avez-vous faites en ballon avec mademoiselle votre fille ?
Madame Molinarès crut que le gouverneur devenait fou; l'élat-major, jusque-là impassible, écoulait avec stupeur ; Edouard se permettait des rétlexions médiocrement respociueuses.
— Mais aucune! répondit enfin madame Molinarès.
— Secrétaire , mettez au procès-verbal que madame nie qu'elle soit aéronaute!...
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— Allons! je vois que vous vous refusez à nous donner aucun renseignement sincère, ajouta le gouverneur; c'est pourquoi, à mon grand regret, mesdames, au lieu de vous' faire conduire à la frontière, je "me vois obligé de vous mettre au secret.
- En prison! s'écria madame Molinarès av^c effroi.
— Mon père! dit vivement Edouard, y songez-vous?...
Le gouverneur donna quelques ordres d'un ton sec; les deux Espagnoles furent immédiatement conduites à la prison militaire, 011 une chambre particulière, gardée à vue, leur fut assignée pour demeure.
Edouard était désolé.
Attendu la partie des instructions générales concernant la marine française, et eu
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égard à ce que le duel n'avait pas eu lieu sur territoire anglais, le gouverneur se contenta de faire ramener à son bord l'enseigne Destaillis. Dans la lettre qu'il expédia en même temps au commandant de la Sérieuse , il le priait de ne plus permettre à ses officiers de descendre à terre. Aucun des camarades de Destaillis ne put donc aller aux renseignements sur le compte de madame Molinarès et de sa fille.
La Smewse appareilla emportant le fiancé: — la fiancée était alors en prison avec sa mère.
Si ce n'est le fécond auleurdes rapports fantastiques adressés chaque jour à Son Excellence le gouverneur de Gibraltar , personne n'était capable de comprendre pourquoi madame Molinarès et Frasquita étaient au
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séquestre. Elles y furent, du reste, très honorablement traitées. Edouard, en cette occasion, répara ses premiers torts le moins mal qu'il put, en subvenant aux dépenses d'une table servie avec tout le confort désirable.
Cependant la captivité des deux Espagnoles se prolongeait sans qu'elles pussent en prévoir le terme. La commission chargée d'instruire leur affaire procédait avec une lenteur désespérante.
Les pièces à charge étaient d'abord les rapports des divers agents de la police du gouverneur; — Dieu sait combien de calomnies bizarres y étaient accumulées et appuyées des preuves les plus absurdes. En outre, la visice domiciliaire avait produit quelques papiers provenant du capitaine de
vaisseau Molinarès, parmi lesquels se trou- 1 ♦
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vaient certains documents assez vagues sur la place de Gibraltar. Enfin, la commission avait été saisie d'un journal espagnol parlant d'une Frasquila , brune, svelte et charmante qui était montée en ballon à Madrid.
Edouard, beaucoup moins grièvement atteint qu'on ne l'avait cru , était complètement rétabli depuis un mois; il y en avait deux alors que durait l'instruction, quand un soir, peu avant le coucher du soleil, les dames Molinarès le virent entrer dans leur cellule.
Frasquita eut Je pressentiment de quelque nouveau malheur. Edouard était pâle, ses traits exprimaient une agitation ex-
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traordinaire; le regard qu'il jeta tout d'abord à la jeune fille semblait trahir un funeste dessein; il s'inclina néanmoins avec une extrême courtoisie.
Madame Molinarès remarqua également chez lui les symptômes d'un trouble étrange.
Si le père, par la faute de ses espions, était devenu monomane de conspirations et de projets d'attaques sous-marines, souterraines ou aériennes, le fils devait avoir aussi sa folie, folie plus redoutable peutêtre, parce qu'elle était le résultat de la plus aveugle des passions.
^^ Il est jaloux, il aime Frasquita jusqu'à la frénésie ; 11 me fait peur, pensa madame Molinarès en frémissant.
Elle sut pourtant se maîtriser et rendit
un salut silencieux au fils de Son Excellence.
Edouard Broughley, l'éle'gant gentleman, le galant capitaine, prit la parole d'un ton de voix sourd et faux :
— Mesdames , dit-il , j'ai le bonheur de vous apporter la nouvelle de voire délivrance immédiate. Grâce à mes soins, toutes les accusations qui planaient sur vous ont été reconnues sans fondemeni ; vous êtes libres!...
— Mille grâces! seigneur capitaine, dit la mère de Frasquila.
— Cependant , mesdames , ajoutait Edouard, lord Broughley, mon père, vous invite à quitter immédiaiement la place; un canot vous attend au môle, j'ai la douce
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mission de vous escorter jusqu'à Alge'siras.
— A quoi bon celte escorte"? murmura Frasquita indignée.
— Si notre innocence est reconnue, pourquoi nous expulser ainsi ?... ajoutait sa mère. D'ailleurs, nous avons quelques intérêts à réglera Gibraltar, de petits comptes à solder, un déménagement à faire.
— Toutes vos dettes sont acquittées depuis un mois, vos malles et paquets sont dans la chaloupe qui nous attend, et l'ordre du gouverneur est formel... Le temps presse d'ailleurs, redoutons un contre-ordre; partons! Chemin faisant, j'aurai l'honneur de vous donner toutes les explications désirables.
Vingt minutes après, Edouard faisait descendre madame Molinarès dans une longue
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barque , nionlée par dix rameurs de fort mauvaise mine. On poussa brusquement au large.
■^ Où sommes-nous ? s'écria tout à coup madame Moîinarès, pourquoi nous jeter dans une rhalour)9 de contrebandiers?...
Monsieur votre père , puisqu'il nons obligeait à partir si tôt, aurait pu nous laisser aller par terre ou nous donner une embarcation de service.
— Tout cela va s'expliquer naturellement , répondit Edouard avec un sourire contraint.
Au même instant, les contrebandiers déployèrent jf^ur voile; le patron, donnant uft coup de barre, se dirigea, non sur Algésiras, mais vers le détroit.
— Où allons-nous ?... où nous conduisez-
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VOUS, monsieur!... s'écrièrent la mère et la fille avec une égale terreur.
— Vous le verrez, mesdames, répondit Edouard Broughîey; mais veuillez ui'écou" ter à présent.
Le soleil descendait alors sur les coteaux d'Algésiras ; ses rayons obliques doraient la vaste baie; la lune se levait au-dessus de la Pointe-d'Europe.
La barque de proie qui enlevait la belle Frasquita glissait sur les eaux comme un alcyon. Emportés en pleine mer par une fraîche brise du nord , les contrebandiers, paresseusement étendus sur leurs bancs, avaient rentré leurs longues rames.
L'un des plus jeunes, Mallais de nation, qui répondait au nom de Bergami, fixait
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des yeux ardents sur la jeune Andalouse. En même temps, le patron de la barque laissait errer des regards de convoitise sur les coffres des passagères et sur la lourde valise de l'offîcier anglais.
lie Diable de mer
L'appareillage de la Sérieuse avait brusquement interrompu le joli roman de l'enseigne Destaillis, qui se sentait disposé à toutes les folies, à tous les coups de tête imaginables pour retrouver sa fiancée.
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Mais où était elle? Comment découvrir sa retraite ? Que faire? A qui s'adresser?...
Pendant ses lamentables arrêts, Destaillis usa une demi-pinte d'encre; il écrivit à madame Molinarès à Algésiràs , il écrivit au gouverneur de Gibraltar, h son fils Edouard, aux alcades, aux consuls français, aux divers aubergistes ou marchands avec les quels il avait eu les moindres rapports durant sa courte relâche.
Il ne reçut aucune réponse.
Dans les romans de chevalerie, le héros, en pareil cas, enfourche son coursier et va courir le monde. Il chevauche , il bataille, et, d'aventures en aventures, il délivre enfin son héroïne éplorée de la tour obscure où la retient l'enchanteur.
Malheureusement,lcs choses ne se passent
plus ainsi de nos jours, et si le hasard daigne quelquefois accorder à l'historien quelques rencontres inespérées, le cas contraire arrive le plus souvent.
Il faut cependant que Destailîis ait rencontré un jour la belle Frasquila ou tout au moins trouvé de ses nouvelles, puisque c'est de lui-même que nous tenons l'histoire de son enlèvement par le capitaine Edouard Broughiey, fds du gouverneur de Gibraltar.
La barque des contrebandiers, courant venl-arrièrej était à la hauteur de la Poinled'Europe, lorsque le jeune Anglais répondit enfin aux questions des deux Espagnoles : — J'ai eu les plus grands torts envers vous, miss Frasquita, j'en conviens. Je vous ai maladroitement, confondue dans l'ori-
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gine avec les seules Andalouses que j'eusse vues à Gibraltar jusqu'ici. J'ai résolu de réparer ma faute et de mériter votre amour.
— Monsieur ! s'écria madame Molinarès, ma fille est fiancée au brave officier français qui vous a puni de vos premières iiisolences , et votre conduite actuelle nous prouve que vous comptez ajouter de véritables violences à votre audace du premier jour.
— Conduisez-nous à Algésiras ! disait à son tour Frasquita. Nous étions sans inquiétudes en prison, notre innocence ne pouvait manquer d'être reconnue ; ici, vos paroles et la nature de vos compagnons justifient les craintes les plus horribles!... Sachez d'abord que je ne consentirai jamais à vos prétentions... J'aimerais mieux
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mourir à l'inslaiit que de vous laisser la moindre espe'rance!...
Edouard reprit avec un sangfroid glacial : ^
— Dès le jour de votre arrestation, je fis dire au directeur de la prison militaire de vous traitera mes frais le plus convenablement possible. Dès que j'entrai en convalescence, je pris à tâche de détruire les soupçons qui planaient sur vous. Je vis tour à tour chacun des membres de la commission d'examen; ils reconnurent que vous étiez victimes d'une erreur ridicule, et rédigèrent, en ce sens, une note qui ne devait pas convaincre mon père. Alors je remontai à la source, je gagnai l'auteur des rapports les plus dangereux; par d'autres rapports , il a détourné le courroux de lord
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Broughley ; hier enfin , profitant de l'occa^ sion, j'ai arraché votre ordre de délivrance.
— Eh bien! après? demanda vivement madame Molinai^s.
— J'ai déjà eu l'honneur de vous dire que j'adore miss Frasquita. Je sais qu'elle est fiancée à M. Destaillis; mais M. Destaillis n'aura point de ses nouvelles avant que je ne sois son époux !...
— Vous!... Jamais! dit Frasquita Molinarès avec véhémence.
~ Votre colère d'aujourd'hui «>st prévue; c'eisl un mal inévitable !...
Edouard avait reçu de Destaillis une lettre noble, digne et louchante. L'enseigne de vaisseau le priait de se charger, en loyal adversaire, pour les dames Molinarès, d'une lettre d'adieu incluse dans la sienne. — <
Tout gentleman qu'il était, Edouard intercepta celte correspondance.
Frasquila ne voulait pas douter de la constance de Destaillis. En prison, elle n'avait cessé de rêver à son galant fiancé ; madame Molinarès elle-même espérait que le jeune officier français tiendrait ses promesses; mais encore fallait-il renouer des relations rompues de mille manières, ce qui devenait de plus en plus difficile.
Edouard Broughley continuait à donner ses explications :
— J'ai demandé à mon père un congé d'un an pour visiter l'i'spagne et l'Europe; mais je m'attendais, je le répète, à vos répugnances, à vos refus, à vos colères. Je me rends à Tanger, dont le consul anglais est mon intime ami. J'y affréterai un petit na-
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vire pour l'Italie, où nous nous marierons sans difficultés...
— Plutôt me précipiter dans la mer à l'instant !... dit Frasquita.
Edouard était impassible.
— J'ai emporté beaucoup d'argent, repril-il, le reste ira tout seul.
— Non, monsieur! non! dit à son tour madame Molinarès; nous allons à Tanger; ch bien ! moi, je me placerai sous la protection du consul de ma nation !...
— Mon ami le consul anglais a une petite maison de campagne au bord de la mer, où mes braves contrebandiers vous conduiront; et là, vous serez gardées à vue jusqu'au jour de l'embarquement.
— Dès que nous aurons mis pied à terre en Italie, nous protesterons... nous récla-
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merons le secours des autorités locales...
— En Italie, vous ne mettrez point pied à terre avant que miss Frasquita ne soit ma femme. J'ai tout calculé ; j'embarquerai un moine pour convertir mademoiselle à des sentiments raisonnables et nous marier dès qu'elle y consentira...
— Votre projet est insensé!...
— Yous verrez, mesdames, vous verrez !... dit Edouard Broughley en souriant.
Frasquita se prit à pleurer; madame Molinarès réfléchissait amèrement sur la conduite à tenir.
Cependant les lames devenaient dures :
on était en pleine mer, à égale distance de
Gibraltar et de Mont-aux-Singes, c'est-à-dire
de Calpé et d'Abyla, les deux colonnes
d'Hercule.
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La lune se jouait dans les nuages et argentait la grosse houle du détroit.
— Amis ! s'écria tout à coup Frasquila en s'adressanl aux contrebandiers, ce misérable nous enlève malgré nous!... Serezvous sans pitié?... Au secours!... au secours!...
Les contrebandiers , endormis pour la plupart, s'éveillèrent en sursaut.
— Cette valise est bien lourde! pensait le patron.
Bergami s'élança vers l'arrière :
— A la mer, le soldat anglais ! ... dit-il ; — à nous les piastres !...
Edouard mit les mains sur ses pistolets, mais ne put les retirer de sa ceinture , car le patron du canot avait passé près d'une heure à les ficeler autour de son corps sans
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qu'il s'en aperçût. Il voulut se lever, il était attaché sur son banc. Quant à son sabre, il le fit dans la main du patron, qui disait en méchant espagnol :
— C'est fait!...
— A la mer ! l'Anglais , à la mer ! répéta Bergami, qui se pencha ensuite à l'oreille de Frasquita pour lui dire : — Et moi aussi, je l'aime !... Malheur à qui t'insulte I j'ai mon coltello...
La lame d'un stylet effilé brillait déjà dans la main du jeune Maltais.
Edouard Broughley, qui avait témérairement choisi ses auxiliaires sur leur mauvaise mine, s'apercevait à ses dépens qu'il les avait trop bien choisis.
Le patron , qui s'était bien proposé de continuer ses petits tours d'adresse en défi-
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celant et forçant la valise d'Edouard pour son propre compte, trouvait très malencontreux l'appel de Frasquita, dont les cris réveillaient ses compagnons.
Le pillage était la grande affaire de ceux-ci.
— Mon couteau dans le cœur du premier qui touche à quelque chose ! cria le patron.
— Parts égales !... allumez le fanal !... Déjà les coffres étaient forcés, déjà le
sang coulait... Le patron sabrait les pil- Lirds !
Bergami coupa les ficelles qui empêchaient Edouard de saisir ses pistolets ; ce fut pour s'en emparer lui-même. Il en arma un et fit feu.
Frasquita détourna le coup et sauva son ravisseur.
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— Bien! ma fille!... très bien! s'écria madame Molinarcs ; c'est ainsi que se venge une chrétienne !
La terreur a de ces paroles qui partent du fond de l'âme; madame Molinarès était décidée à se faire tuer pour défendre sa fille. Elle lui prit la main et lui montrant la mor :
— Prions, Frasquita !... prions, car voici notre tombeau !...
Dans la barque, le désordre ne cessait d'augmenter.
Edouard et quelques autres poussèrent soudain des cris d'horreur. La chaloupe, dont le patron avait abandonné le gouvernail, sombrait sous les lames...
Un second cri se fit entendre , la chaloupe se relevait, mais elle était à demi
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pleine d'eau, et su voile masquée l'eût fait chavirer inévitaWement, si le mât n'eût éclaté.
La voile tomba sur l'arrière. Edouard, le patron, la plupart des bandits se trouvèrent pris comme dans un filet.
Bergami avait emporté à l'avant Frasquila, que sa mère y rejoignit. Toutes deux levaient les mains au ciel et priaient.
Le jeune contrebandier ne se lassait point d'admirer Frasquita :
~ Me voici parfaitement débarrassé de M, Edouard , pensait-il ; mais quand mes camarades auront pillé tout l'or et tout l'argent, comment faire ?..,
Bergami avait son poignard d'une main, de l'autre le second pistolet d'Edouard :
— Ils se coupent la gorge pour quelques
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pièces d'or !... Eh bien! je défendrai ma part du bulin h leur mnnière.
Le Maltais leva les yeux sur la mer et jeta un cri d'alarme à son tour ;
— Navire !... navire !... à nos rames !...
Mais les contrebandiers n'étaient pas encore [)arvenus à se dégager , quand un chébec algérien mit en panne dans les eaux de la chaloupe. Un coinniandement au portevoix , fortement accentué en langue italienne , domina le tumulte pour un instant :
— Vingt hommes là-dedans ! A bord, les chiens de chrétiens !.. Enlevé I...
Vingt forbans se précipitèrent dans la chaloupe.
Leur poids la fit sombrer immédiatement.
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Bergaiïîi, son slylet à la main et portant sur l'épaule la belle Frasquita, se jetait à bord du chëbec.
Madame Molinarès avait instinctivement étendu les bras vers sa fille et venait d'accrocher la remorque destinée h la chaloupe.
Edouard Broughley qui, pendant le pillage, était parvenu à se dégarrotter, fut recueilli , avec la moitié des contrebandiers ou forbans, par un canot du chébec. L'autre moitié se noya.
Vingt sabres d'abordage, autant de piques do sabord menaçaient Bergami quand il fit son entrée [)ar l'arrière à bord du chébec algérien le Diable-de-\îer ; mais il avait une jeune fille dans ses bras, il paraissait dis-
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posé à se défendre vaillamment; on lui laissa le temps de dire en méc hant patois de Malte :
— Allah!... camarades!... par Mahomet, je suis des vôtres!..;
Sur quoi , le capitaine, italien renégat d'excellente composition, arrêta du geste les sabres d'abordage et les piques de sabord. "
— Ma mère! ma mère! où êtes- vous ? s'écriait Frasquita au désespoir.
La remorque halée en dedans par les ordres du capitaine, ramenait au même instant à fleur d'eau madame Molinarès con- Tulsivement cramponnée au bout de la corde. — Bergami l'aperçut, se désarma, et, se laissant glisser le long du bord , la ramena saine et sauve
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— Ces deux femmes dans ma chambre!
commanda le capitaine algérien.
Frasquita embrassait en pleurant sa pauvre mère, entièrement privée de connaissance et qu'on posa sur le divan de la somptueuse cabine du capitaine.
— Ah! tonnerre de Mahomet! pensait Bergami fort désappointé, n'aurai-je donc sauvé dona Frasquita que pour ce renégat de malheur?...
Edouard Broughley et les contrebandiers recueillis à la mer étaient aux fers à fond de cale; Bergami, par exception, fat laissé libre, car, entre deux manœuvres, le capitaine avait daigné l'interroger sommairement.
Le jeune Maltais sut lui plaire; ils étaient compatriotes.
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— Tu le (lis des rjô'res! sVcria le renégat; aiirais-tii,parhasarJ, déjà fait la course sous pavillon d'Alger?...
— Pas précisément; mais, avec votre permission, capitaine, j'espère bien m'en passer la fantaisie.
— Mahomet le va-t-d ? là^. parle en conscience !
— J'y tiens juste autant que vous, capitaine ; l'occasion fait le larron , comme on dit. Je faisais hier la contrebande pour le compte des Anglais; demain je ferai très volontiers la course pour celui du dey, pour le vôtre et pour le mien, bien enlendul...
— A merveille, mon garçon, tu es dans ^s bons principes! .. Que sais-tu faire?
— De tout, capitaine.
Un récit succinct de l'histoire de Fras-
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qiiita et d'Edouard Broughley acheva de mettre Bergami dans les bonnes grâces du capitaine Vertucci, qui s'écria :
— Le fils du gouverneur anglais ! ... Ici ?.. . à mon bord?... aux fers?... Malepeste !... Chargeons de toile, cornes du diable!... Brûlons la mer !... mes petits cœurs !... Dehors tous nos chiffons... et vivement!...
Le capitaine du Diable-de-Mer n'avait pas tort de se hâter, car déjà une frégate de Sa Majesté Britannique venait de recueillir, au milieu du détroit, deux malheureux contrebandiers à califourchon sur des avirons de chaloupe.
Une fois, par extraordinaire, les espions en titre de Son Excellence lord Broughley, gouverneur de Gibraltar, avaient trouvé
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malière à un rapport presque véridique .
Le gouverneur apprit, d'une part, que son fils, au lieu de prendre passage dans un canot anglais, s'était embarqué dans une chaloupe de fort méchante mine , et, d'autre part, que ladite chaloupe, au lieu de se diriger vers Algésiras, avait gagaé la pleine mer. Rien de plus suspect qu'une pareille manœuvre !...
« M. Edouard Broughley , ajoutait le judicieux rapport de police , était évidemment dupe d'une nouvelle machination des aventurières-aéronautes Molinarès mère et fille, incontestablement attendues au large par quelque croiseur des puissances européennes, dont les prétendus contrebandiers ne pouvaient être que les agents. »
Ordre fut donné à la frégate la Tamise
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d'appareiller sur-le-champ à la recherche de la chaloupe et du croiseur européen, qui, se trouva être un chëbec de la régence d'Alger.
La lune descendait vers le couchant lorsque la frégate recueillit les contrebandiers naufragés , dont on passe la relation non moins véridique que les procès-verbaux adressés au gouverneur Broughley.
Par rapport au chébec, la frégate était plongée dans l'ombre; de la frégate, au contraire, on voyait scintiller comme un di^amant, sur la crête des lames, le petit corsaire dont les hautes voiles latines répercutaient la clarté de la lune.
La Tamise, à son tour, se chargea de toile, hissa perroquets ei cacatois^ mit ses
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bonnettes à bâbord, et commença de fendre les flots avec une effroyable rapidité.
— Voile! cria, une heure après, la vigie du Diable-de- ' er.
— Par la corde l... dit le capitaine renégat, je m'y attendais bien!... Mort de ma vie ! je gagerais ma tête contre une queue de morue que c'est la frégate anglaise dont me parlait Bergami. — Rase la terre, timonnier ! Faisons la barbe à la côte... Barrique de Jérusalem!... Attention, mon drôle ! pas d'embardées... Si tu me perds un pouce de chemin, je te brûle la cervelle pour premier avertissement.
Le capitaine passa la nuit entière auprès de sa barre de gouvernail; — ce qui préserva de sa visite madame Molinarès et Frasquita.
Elles ne furent pas trop mal traitées d'ailleurs; leur porte était gardée par un soldat lurc, et l'esclave noir du capitaine Vertucci avait reçu l'ordre de leur servir tout ce qu'elles demanderaient.
I<e capitalno Tertncci.
Le capitaine Vertucci, plus connu dans la
régence d'Alger sous le nom de Moussa-
lem, avait été mousse sur la dernière galère
de Tordre de Malte, el novice sur le vaisseau
français le Tonnant, à bord duquel il fut I 6
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fait prisonnier de guerre le lendemain de la bataille d'Aboukir.
Vingt-quatre heures après, il s'était transformé en matelot anglais à bord du Culloden.
Depuis, il avait servi sous tous les pavillons; et professé toutes les nationalités comme toutes les religions possibles.
Une longue expérience lui démontra l'incontestable supériorité du service maritime des Barbaresques. Il transporta donc son industrie dans la bonne ville d'Alger, se déclara parfait musulman, prouva qu'il était encore meilleur marin, et de contre-maître devint assez promptemeil capitaine-corsaire.
Comme tel, le renégat Moussalem jouissait désormais de la plus honorable réputation. Le dey faisait grand cas de ses cour-
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ses, sur le profit desquelles il prélevait un droit fixe de cinquante pour cent. Par compensa lion et faveur spéciale, une garnison de vingt soldats turcs était accordée aii capitaine du Diable-de-.Uer, à la charge par lui de payer et nourrir lesdits soldats.
Le reste de l'équipage se composait d'une quinzaine de Maures ou Arabes de la Régence, de trente esclaves blancs ou noirs, destinés à ramer au besoin, et de trente malelots Francs, — Marseillais, Génois, Grecs, Catalans, Calabrais, plus renégats les uns que les autres, l'élite de la troupe : — en somme, une centaine de coquins de toutes les nuances et de tous les pays, n'ayant ni foi ni loi, mais jurant volontiers par Allah et Mahomet.
Aucun d'eux cependant ne s'avisait de
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désobéir à Moussalem né Vertucci, dont les plus simples avertissements étaient le fouet et le bâton ; — aussi nul n'essaya de violer la consigne de la sentinelle turque, nul ne se permit de trop s'approcher de la cabine où les deux Espagnoles avaient été conduites dès leur arrivée à bord.
L'esclave spécialement chargé de les servir les salua profondément et pour annoncer qu'il était à leurs ordres, eut soin de s'exprimer dans ce jargon hybride, mélange de tous les patois de la Méditerranée, désigné sous le nom de langue franque par de complaisants voyageurs :
— Capitan Moussalem, dit-il, voulir mé ti guardar è lo fazer tutto cbé commandara su signoria...
Littéralement :
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— Capitaine Moussalem, vouloir moi te garder et le faire tout ce que commandera Sa Seigneurie...
— Eh bien! répondit Frasquita, du vinaigre, de Teau douce, du linge, et ensuite des vêtements secs.
Par les soins les plus tendres, la jeune fille s'efforçait de ranimer sa mère qui rouvrit enfin les yeux, poussa un cri de joie et la pressa contre son cœur avec transport. — Cet élan de bonheur fut de courte durée :
— Où sommes-nous, Frasquita? demandât-elle en Iremblant.
— Sur le navire d'un affreux renégat qui n'est pas moins à craindre que M. Edouard Broughley, ou que Bergami le contrebandier.
«««««- Oh( mon enfant, que n'avons-noua
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péri tout à l'heure ! Par quelle fatalité t'ai -je conduite à Gibraltar. Dans notre pays, nous allions être réduites à tendre la main ; mais ton honneur et ta vie n'y couraient aucun péril...
— Ma vie seule est menacée, dit Frasquita en montrant un poignard caché dans son corsage. J'ai ramassé cette arme sous les pieds des contrebandiers pendant leur lutte ; la fiancée de Destaillis ne s'en séparera que morte ou sauvée...
Madame Molinarès paraissait étonnée de l'énergie de sa fille, jusque-là insouciante et joyeuse enfant que ne parvenait point à émouvoir la perspective de la misère.
— Ma Frasquita !... C'est toi qui parles ainsi... Quoi!... tu te poignarderais?... Ai-je bien compris?
l'bait fu liî Tim S7
— Les pirates sont-ils moins redoutables que les contrebandiers? Oiibliez-voub donc que vous-même, ce soir, vous me montriez la mer en disant : Voici notre tombeau T.. . — Et puis, ajouta la jeune fille à demi-voix
j'aime maitenant !... Il âmes serments!... je veux rester digne de lui ou périr !
— .Mon Dieu ! inspirez-moi ! s'écria madameMolinarès en joignant les mains. Si elle périssait ainsi, serait-elle coupable?... serait-elle martyre !
— Je suis sans craintes ! dit la jeune fille avec exaltation; non! non! ma mort en ce cas' ne serait pas un suicide.... Non ! je ne me délivrerais point de la vie par lâcheté, par crainte de souffrir!... Non ma mère; mais je m'offrirais en sacrifice au Dieu des anges et des vierges.
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— Etmoi.Frasquita, moi ! tu m'oublies!...
— Vondriez-vous donc me voir la compagne d'un vil renégat?
La pauvre mère, fondant en larmes, se reprochait encore le voyage à Gibraltar.
— Votre projet était sage, ma mère, dit Frasquita en lui baisant les mains. Jamais je ne regretterai, dussé-je mourir tout à l'heure, d'être allée à Gibraltar, puisque c'est là que vous m'avez fiancée au brave DeslailHs...
— A quoi bon ces souvenirs? murmura péniblement madame Molinarès.
— A redoubler mon courage!... mais ne désespérons pas tout à fait! Voyez, l'heure s'avance... Le capitaine ne descend pas!... Jusqu'ici nous avons échappé par miracle à nos persécuteurs... Espérons que la Provi*
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dence ne nous abandonnera point. La révolte des contrebandiers m'a préservée de la folle passion d'Edouard Broughley; ce chcbec nous arrache aux contrebandiers; je suis à l'abri des méchants desseins de Bergami, dont l'audace m'épouvantait... Espérance! peut-être trouverons-nons grâce devant le capitaine Moussalem !... S'il était généreux!... S'il consentait à nous protéger...
— Un renégat, un pirate!... 0 ma Frasquita, ne nous faisons pas d'illusions. Ses regards, tout a l'heure, t'ont fait frémir... Reste armée, contre lui surtout!...
La nuit se passa en alarmes continuelles ; au moindre bt uit, les deux captives s'attendaient à voir paraître 1 e capitaine algérien
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Des alarmes (runc autre nature le retenaient sur le pont de son chébec.
L'esclave noir avait apporté de riches vêtements de femsne, dont était parfaitement approvisionné lecapitiiae Moussaiem, coulumier d'enlèvements sur les côtes de Calabre ou d'Espagne. Madame Molinarès et sa fdle furent bien obligées d'en^ choisir un chacune.
Frasquita, palpitante d'émotion, rouge de pudeur et de colère, frémissante, déterminée à se défendre jusqu'à la mort, ne paraissait que plus belle sous son éblouissant costume de mauresque.
Un corsage de diap d'or broché, soutenu par des Iremlas (1) de grand prix, dessinait
(1) Tremlas, sortes de bretelles à l'usage des femmes algérienuee.
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sa taille sans couvrir ses blanches épaules, à peine voilées par une comedja (l)cle gaze ; un double sérowar (2) à large plis, en mousseline brodée à jour, descendait jusqu'à ses pieds, chaussés de babouches enrichies de perles. Une pièce de soie, vulgairement appelée fiitah, se nouait et se drapait audessus de la ceinture.
Madame Molinarès avait trouvé un costume moins splendide et s'en était habillée.
L'esclave noir revint avec des bijoux.
Frasquila, déjà honteuse d'être travestie en aimée, les refusa dédaigneusement.
L'esclave, sans attendre les ordres des prisonnières, servit une collation qu'en
(1) Comedja, chenQ'seUe ou chemise d'étoffe transparente.
(2) Sérouar^ pantalon formant jupe.
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toute autre circonstance deux Andalouses eussent accueilli par de joyeux éclats de voix; madame Molinarès hocha tristement la tête, mais Frasquita fit remplir de vin d'Alicante deux coupes d'argent posées sur le plateau et en offrit une à sa mère :
— 11 faut réparer nos forces ; la lutte commence à peine; elle sera terrible; je veux être en état de la soutenir.
De son côté, le capitaine Verlucci dit Moussalem, se proposait de soutenir une lutte non moins redoutable contre la frégate la Tamise, — ^utte fort inégale, quoique le Diable-de-Mer fût un modèle de chébec à voiles latines.
Un grand mât portant une voile triangulaire de dimensions colossales, — un mât de tnisaineaudacieuscment incliné sur l'avant.
l'eau et Lb FKU 95
un petit malereau carrément planté à l'arrière, l'un et l'autre chargés de toile à faire frémir; puis, entre les antennes, une infinité de triangles rouges, bleus ou bariolés, tendus au vent par leurs trois pointes, donnaient au léger bâtiment la physionomie la plus mutine et la plus pitoresque. Douze jolis petits canons de bronze la complé-^ taient.
Le chébec du capitaine Vertucci avait le corsage effilé, ras sur l'eau, peint en roage de sang.
Son avant affectait la forme d*une tête de narhwal, il était aiguisé, pointu, menaçant commenta défense d'une licorne.
Un arrière délié, une coupe fine, un faible échantillon, donnaient au Diable-de-Mer
§4 L*EAU l'T Lli FEU
toutes les qualités de marche que peut avoir un navire de son gabari.
Mais la Tamise était frégate, frégate dans toute l'étendue du terme; elle volait sur les eaux. Ses grandes ailes carrées s'ouvraient à une belle brise de travers. Les vagues, tranchées par son taille-mer, glissaient sous sa carène sans ralentir sa marche.
Les lames, au contraire, fatiguaient horriblement le petit corsaire algérien.
Sur une mer unie, par une brise molle, le Diahle-de-Mer se fût moqué de la Tamise, mais la houle grossissait à chaque instant :
— 11 fait un temps de frégate ! feu d'enfer ! murmurait le capitaine du chébec; l'Anglais nous gagne, parSatanas !... Je découvre déjà ses huniers, et au lever du soleil on ne voyait encore que ses perroquets!
l'uau et le fku 9^
Les heures de nuit avaient été mises à profit parle forban qui naviguait à un mille ou deux de la côte du Maroc, à peu près à la hauteur de la baie d'Albucémas.
— Ces chiens d'Anglais nous gagnent!
continuait en monologue le capitaine Verlucci, mais ils ne nous tiennent pas encore, je le jure!... J'ai plus d'un tour dans mon sac !...
Il était impossible de déployer au vent uu chiffon de plus; le Diable-de-Mer filait près de dix nœuds.
La Tamise filait dix noeuds passés; elle gagnait un mille à l'heure.
La dislance qui séparait les deux navires était de trois lieues au plus; ainsi, en supposant qne la brise restât la même, Tcrs
96 l'eau kï le fbu
deux ou trois heures après midi, la frégate serait à petite portée de canon.
Mais avant midi le chébec aurait doublé le cap de Très- Forças; alors laissant à tribord Melilla, l'un des présidios espagnols de la côte du Maroc , il pourrait gagner, soit la profonde et sinueuse baie de Kasasa soit Fabri des îles Gja'Farym, vulgairement Zafarines.
Chacun des deux expédients avait bien son danger.
Sans parler de Melilla, dont le voisinage n'inspirait aucune inquiétude sérieuse à un corsaire telqucMoussalem, la baie de Kasasa dépend du Maroc et le Maroc était alors au plus mal avec la régence d'Alger.
L'Empereur, rival politique et religieux du Sultan de Constantinople, avait un traité
l'eau kt lk fku 97
de paix avec les possesseurs de Gibraltar.
De sorte que ses corsaires, à lui, avaient ordre de ménager ^les ' Anglais et subsi-
diairement tous les chiens de chrétiens, mais de traiter les sujets, tributaires ou vassaux ottomans de Turcs-à-Maures (ici l'expression est au propre).
Toutefois, la frégate la Tamise étant plus à craindre, pour le Diable-de-Mer, que toutes les barques du Maroc, Moussalem, à ses risques et périls, était décidé, s'il y avait lieu, à relâcher dans la baie de Kasasa,
il avait en outre la ressource de se réfugier aux Zafarines.
Les Zafarines sont trois îlots sauvages, déserts, sans vivres, sans eau douce. — S'y abriter serait excellent, caria frégate n'oserait s'aventurerjusqu'à un certain mouillage 1 "
98 l'eau IT Llî FliU
parfaitement connu de Moussalem ; mais elle croiserait au large, le chébec bloqué à l'ancre ne pourrait bouger avant le calme plat. Or, au lieu de calme, une tempête pouvait survenir; la tenue était détestable, le naufrage certain; auquel cas les Anglais opéreraient un débaix}uement, — ou bien les corsaires d'Alger périraient misérablement de faim ou de soif, — ou enfin la tribu des Béni-Gja'far, suzeraine des trois îlols, ne manquerait pas, au retour du beau temps, d'opérer une razzia, de prendre les naufragés et de les vendre comnie esclaves dans l'intérieur du Maroc.
— Ah ! si la brise pouvait mollir un peu ! pensait le capitaine Moussalem après avoir pesé ces diverses alternatives; si pendant trois ou quatre heures seulement je pou-
vais marcher aussi vite que îa frégate, je gagnerais Caracoles ou le cap Figalo, je serais alors sur la côte de la re'gence d'Alger...
A dire vrai, ce dernier avantage était médiocre, Moussalem né Vertucci ne se le dissimulait pas; — mais d'Albucémas au cap Figalo, il y a cinquante lieues, et ce serait autant de gagné; puis la nuit viendrait, le temps changerait peut-être !...
Le capitaine algérien s'en tenait à souhaiter provisoirement d'atteindre Figalo, encore qu'il sût à merveille qu'en cas de naufrage, il avait tout à redouter, des bédouins du canton. Les riverains de la Tafna n'eussent guère mieux traité des corsaires du dey d'Alger, leur souverain nominal,
iCO l'eau lt le feu
que les Béni-Gjaïar ou les forbans de Ka- ' sasa.
Quoique la dénomination géographique de Barbarie soit élymologiquement vicieuse»
puisqu'il faudrait dire Berbérie, pays des BerbèreSy — elle était, il faut le reconnaître, pleine de convenance sous tous les rapports. Rien ne manquait pour la justifier : — rives et habitants inhospitaliers, côtes dangereuses, populations exécrables, mœurs cruelles, haines farouches entretenues par un implacable fanatisme, soif de pillage, guerres intestines, despotisme, massacres et razzias.
Les us et coutumes des corsaires, leurs violences envers les riverains, celles des riverains envers les naufragés ; les pirateries et les incursions par terre des Algériens
l'kau bt le feu 101
contre les Marocains et Tunisiens, des uns et des autres contre leurs voisins d'Africa ou de Tripoli, des Bédouins contre les Berbères, des garnisaires turcs contre les Maures, les Berbères et les Bédouins, de tous contre les Francs, les Juifs et les Nègres, ont fait, jusqu'à 1830, du vieux nom de Barbarie le plus logique des solécismes.
Il y a cependant, non-seulement en Angleterre, mais même en France, d'estimables philanthropes, grands amis des nationalités étrangères qui déplorent du fond du cœur l'asservissement de l'Algérie. Ils plaignent ces pauvres Bédouins qui dépouillaient si fraternellement les naufragés de tous les pays, et se massacraient les uns les autres avec un amour de pillage si touchant à tous égards; ils plaignent surtout ces bons pirates
i02 I.*HAII !iT LE FEU
qui enlendaieni si bien l'hospitalité, témoin les esclaves francs dont regorgaient les bagnes de la régence; mais Charles X fut un monstre pour avoir osé détrôner le dey d'Alger, seule tête couronnée digne des sympathies humanitaires de nos vertueux libéraux.
Il était huit heures du matin, Moussalem, harassé de fatigue, fit appeler son premier lieutenant et lui donna ses ordres :
— Je vais manger et prendre une ou deux heures de repos. Si la brise augmente ou mollit, si la frégate nous gagne de plus d'un mille à l'heure, s'il arrive quoi que ce soit de nouveau, qu'on m'éveille immédiatement!... Gouverne droit sur les Trois- Fourches ; à mon compte nous devons les
l'eau liT LB FEU 105
doubler à midi. A midi, en tous cas, je veux êlre prévenu.
Le lieutenant s'inclina devant son maître.
Verlucci dit ^foussalem jela un dernier regard au ciel, à la mer, h la côte et à la frégate; puis il ouvrit la porte de son appartement :
— Aie ! aïe! morte del cuor mio!.,. murmura Bergami ; le vieux coquin va se trouver en face de Frasquita... et mon colello ne peut me servir «à rien. "
Edouard Broughley, aux fers côte h côte avec deux de ces compagnons d'aventures qu'il s'était si ingénieusement donnés, Edouard, l'aimable mauvais sujet, le lion parmi les gentlemen de Gibraltar, l'officier anglais modèle, le brillant fds de famille, Edouard, tout amoureux qu'il était de Fras-
404 l'kAU LT Lli l'KU
quila Molinarès, ne fit aucune réflexion semblable, par celte raison triomphante qu'étant à fond de cale, il ne savait absolument rien de ce qui se passait sur le pont.
Frasquita était assoupie ; sa mère veillait.
Quand le capitaine entra, toutes deux se levèrent; la jeune fille, portant la main à son corsage, saisit son poignard ; madame Molinarès devint pâle comme un spectre.
— Par la barbe de Mahomet... je les avais oubliées! s'écria le renégat. Esclaves, des biscottes, du jambon et du vin î...
Le vin et le jambon tendent à prouver que le capitaine Moussalem ne tenait pas à se conformer rigoureusement aux prescriptions du prophète.
CSrand coucher et petit lever d'un capitan alg^érien.
Quoiqu'il eût été mousse sur la dernière galère de Malle, au temps du grand-matlre Hompesch, et novice à bord du Tonnant, où il avait vu mourir en héros l'illustre Dupetit- Tliouars, — bien que depuis la fatale jour-
106 l'iïau et liî feu
née d'Âboukir, il eût battu toutes les mers et servi sous vingt pavillons, — le capitaine Vertucci dit Moussalem n'avait guère plus de quaiante ans, au moment où nous le voyons poursuivi par la frégate anglaise la Tamisé .
Certes, il méritait sans conteste l'épiihète de vieux coquin que lui décernait tout bas son compatriote Bergami; mais, encore une fois, il n'avait que quarante ans. Sa barbe grisonnait bien un peu ; les fatigues et les excès le vieillissaient bien de quelques années, — malgré cela, il pouvait être un fort redoutable adorateur.
Madame Molinarès le trouva beaucoup trop jeune.
Frasquita, de son côté, le trouvait horriblement laid. A la vérité , une longue nuit
l'eau i:t le feu 107
de veille sur le pont, le vent du nord qui avait roui^i ses yeux , et ses appréhensions secrètes donnaient à sa physionomie l'air le plus mausade et le plus dur. Il n'essaya pas d'être galant; il était latiguë, mais il parla en maître.
Quand il se fut attablé , quand il eut vidé sa coupe magistrale :
-^ Holà ! les commères , dit-il, nichezvous dans ce coin , là, sur ces coussins, en attendant mieux; et soyons aimables!... Je déteste les pleurnicheuses , ceci soit dit une fois pour toutes !
Madame Molinarès et Frasquita gardaient un morne silence; tout espoir de toucher un tel bandit s'évanouissait, leurs cœurs battaient violemment.
Verlucci dévorait ; — il ne fit que trois
108 l'fàU KT Lli FUU
bouchées d'une énorme tranche de jambon mais pendant qu'on lui versait h boire :
— Je suis pressé, petite! reprit-il , très pressé !... Il faut que je dorme en double ! Je n'ai ni le temps, ni l'envie de te débiter des fadeurs; du reste, je n'en use point ; mais, en irois mots, tu me plais !... cornebleu ! Ton imbécille de capitaine angliche n'a pas mauvais goût, je lui rends cette justice. A ta santé, belJe enfant!
Vertucci but, croqua six biscottes, avala une seconde tranche de jambon, et ricanant dans sa barbe :
— On me boude, je crois I... C'est égal ! lu as bravement choisi un joli costume; très bien I... Ça me val... iMais.... holà! chien d'escl.ive, nègre maudit!...
Ces derniers mots furent accentués sur le
l'eau kt le rEo 109
Ion de la colère ; le noir s'avança tout tremblant.
Le maître, qui ne perdait pas une seconde, avait la bouche pleine, il fronçait les sourcils et gesticulait, la fourchette à la main, avec une vivacité toute méridionale.
L'esclave n'eut point de peine à comprendre, et d'une voix lamentable :
— No culpa min , capitan, li no voulir !
Il était à genoux , et protestait qu'il n'y avait point de sa faute.
— Li no voulir! double larron! Yo voulir, entends-tu, fils de la bastonnade?... Yo voulir I...
Le nègre se jeta sur l'écrin de bijoux avec^ un mouvement de terreur tel que Frasquita: Molinarès eut pitié de lui.
— J'ai accepté des vêtements, dit-elle^
no " l'eau et lr feo
j'en ai même demandé, car c'était nécessaire : les mieîiS étaient déchires el couverts de sang ; mais je n'avais que faire de vaines parures. En recevant l'hospitalité à votre bord, seigneur capitaine, je n'ai pas prétendu...
— Je rirais, si j'en avais le loisir, 'alerrompit Vertucci d'un ton impudent.
— Patience!... modère-toi!., murnmrait madame Molinarès h Toreille de sa fille.
— Le pauvre garçon n'est pas coupable, ajouta Frasquiîa sans compléter sa pensée.
— Très bien, la vieille très bien ! reprit Vertucci; la belle amour s'humanise; elle a dix fois raison, et vingt fois aussi!...
Frasquita frémissait d'indignation.
— Calme-toi, je t'en supplie, lui disait sa ittèfe; il va dormir l...
l'kau et lk fbu m
— Allons donc, mauricaud, singe manqué, rebut de la création!... mets à ma hoiiri des colliers, des bagues et des bracelets aux pieds, aux bras, aux mains... Ficèle-la-moi dans les perles et les diamants !... J'aime ça, ventre-bœuf! .. Allons!...
— Cependant, capitaine... objecta Frasquita.
— S'il n'obéit point, je le fais pendre, et puis, je mVn mêle, moi I...
— Laisse-toi donc faire !... disait tout bas madame Molinarès.
Le conseil était au moins inutile. — Aux seuls mots « je m'en mêle, » Frasquita s'était abandonnée sans résistance au respectueux esclave, qui lui mit trois colliers de diamants, dix bracelets, des perles dans les cheveux, des perles sur les deux iremlas^
il2 L*fiAU ET LE FEU
des anneaux à tous les doigts des mains et des pieds, et ne s'arrêta qu'après avoir vidé récrin.
Déjà le chef de pirates sommeillait à demi :
— Un chibouci dit-il.
L'esclave spécialement chargé du service des pipes du capitaine s'agenouilla pour présenter à ses lèvres le bouquin d'ambre d'un chibouc tout allumé qu'il soutint sans changer de position.
— Hissez-moi!... dit encore Moussalem en fermant les yeux.
Le siège sur lequel il s'était assis pour souper se transforma lentement , sous la pression adroite de trois autres esclaves, en une sorte de hamac que balança bientôt le joulis. Par un procédé mécanique fort
l'eau et le feu H5
ingénieux , une housse élastique s'était étendue sous les jambes du dormeur pendant que le dossier du fauteuil s'arrondissait en traversin. Sans avoir pris la peine de faire un mouvement , Moussalem se trouva couché. Le jeune nègre, chargé du chibouc se levant peu à peu , finit par être debout; malgré le roulis, malgré la singulière ascension du maître, il parvint à ne point lui heurter les dents et à ne faire aucune autre maladresse.
Le coucher du forban faisait spectacle.
La table à manger, le tabouret de son fauteuil-hamac furent enlevés sans bruit, les rideaux de la claire-voie étaient fermés.
Moussalem , en rendant par le nez une
dernière bouffée de tabac, dit encore d'une
manière presque inintelligible :
114 lV,au et le fru
— Un peu de musique douce , par ces Espagnoles...
Deux guitares se trouvèrent au même instant entre les mains des captives.
Madame Molinarès n'hésita point à faire vibrer les cordes de la sienne; puis, d'un regard craintif, elle invita sa fille à suivre son exemple.
— Cantar , tam benél... leur dit tout bas l'esclave nègre; musica lo gostar miilto capitan.
— Oui, chante, ma fille!... chante, je t'en conjure! chante noire espoir!... chante, puisque tu as tant de courage et de force f... Ce sommeil accablant qui te sauve encore pour quelques heures n'est-il pas un nouveau miracle?
Les deux guitares mariaient leurs ac-
l'iîaij et le feu ItS
cords; Frasquîta souriait à sa mère, et, toute joyeuse de la trêve inespérée que lui donnait le repos du forban, elle fredonna un air liménien, vulgairement connu sous le nom de Cuando ? (Quand ?) tout le long des côtes du Chili , du Pérou et de l'Equateur. Elle l'avait appris de Destnillis, qui , avant son embarquement à bord de la Sérieuse, avait fait une campagne dans la mer du Sud.
La chansonnette débutait par une sorte de petit éclat de rire , gazouillement moqueur, que la prisonnière adressait en ce moment au pirate assoupi :
Ah! ah! ah! ahl Cuando! Cuando !... Quel bon vent me rendra Le bien aimé que mon cœur préféra?
Ah! al)! ah! ah!
Mon tuteur me croit malade, Jeunes filles de Lima ;
lie L*EAn LT LE FEU
Hier soir à la promenade Le pauvre homme s'alarma.
Ah! ah! ah! ah!
Et pendant la sérénade Par trois fois il soupira, Tant il me trouvait maussade :
€ — Qui donc me la guérira? »
Ah! ah! ah! ah!
— Ah ! si moa beau capitaine Qui sur mer, l'autre semaine, Voiles au vent s'en alla, Avait pu passer par là !..,
Ah! ah! ah! ah!
Le redoutable bandit rontlait magistralement; le roulis le berçait. Son Diable-de- Mer craquait sous l'effort de la brise, et l'on entendait les vagues bruire autour du gouvernail.
A quelques mots de patois italien saisis à travers la claire-voie, madame Molinarès soupçonnait qu'il se passait au dehors quelque mouvement extraordinaire. La longue
veille du capitaine, son air préoccupé, ses gestes inquiets , sa grande précipitation, tout, jusqu'à son peu de galanterie, la portail à croire que le chébec devait être poursuivi par un navire de guerre anglais ou français...
— 0 mon Dieu!... si nous pouvions être délivrées par des Français!.., mais ce sont des Anglais, sans doute, des Anglais qui nous remettraient au pouvoir de notre vieux fou de gouverneur , le premier auteur de tous nos dangers.
Frasquita songeait à Destaillis, et poursuivant le Cuando de Lima, elle répéta d'une voix émue celte strophe que l'enseigne lui avait apprise en riant :
Cuando! Cuaudo !.., Quel bon vent me rendra Le bien-aimé que mon coeur préféra î
Ï\S l'eau et le FIîU
Ah ! ah! ah! ah!
Je guéririi de ma neine, Jeunes filles de fJma, Dès que le beau capitaine l^our qui mon cœur s'enflamma,
Ah! ail ! ah! ait!
Chaque soir, à la Fontaine, Avec ardeur attendra Celle qu'il nomme sa reine, Sa mignonne el cœtera.
Ah! ah! ah! ah!
Au vieux barhon qui m'obsède.
Je ne s, is si le remède l'iaira trop ou déplaira, Mais je sais qui s'en rira !
Ah! ah! ah! ah!
Le dernier soir, la veille du diiel el de l'arrestalioii, après les fiançailles, sons son impression de bonheur, Destaillis avait chanté, avec un véritable transport de joie, le dernier couplet de la romance liménienne; il avait déployé une gaîté folle, et avait eu soin d'introduire dans le texte le
l'i<:au kt Liî FEU i !9
nom même de Frasquita; la jeune fille, à celle heure, disait, les laruies aux yeux:
Cuando! »;uando!... Quel bon vent me rendra Le hieu-aimé que mon cœur préféra?
Ah! ah! a!i ! ah!
Aux plis de voire maulille,
Jeunes filles de Lima,
Votre doux regard j)étille
Pour celui qui vous charma.
Ah ! ah ! ah ! ah !
« — Tous les trésors de Caslille
Ne valent point Frasquila,
Je l'adore, sois gentille •
Bien peu mon cœur résista.
Ah! ah! ah! ah!
Mais d'un barbon qui roupille
Plus hideux qu'une chenille,
Qui de nous se sourira?
Au diable qui l'aimera!
Ah! ah! ah! ah!
Cuando ! Cuando !... Quel bon vent me rendra Le bien-aimé que mon cœur préféra?
Frasquita n'avait pu donner l'expression convenable aux derniers quatrains; elle dit
120 l'eau kt lk feu
le refrain avec une sorte de désespoir; la guitare tomba de ses mains , ses joues étaient inondées de pleurs. Sa mère, qui la contemplait silencieusement, lui prit la main et la serra ; toutes deux retenaient leurs sanglots. — Le renégat dormait toujours, mais d'un sommeil agité; parfois il tressaillait convulsivement, parfois des paroles entrecoupées s'échappaient de sa poitrine :
— Les Anglais... frégate... damnation! .. le feu aux poudres!... ah!... l'enfer!...
Puis il râlait; le cauchemar succédait à la fièvre de la terreur. — Mais ni Tinquiélude, ni le cauchemar, ni les secousses du navire, ni les hurlements de la mer qui brisait avec furie sur le cap des Trois- Fourches, rien n'éveilla le forban, qui
l'IvAU et LK FliU 121
dormait en double , pour nous servir de son expression.
Midi sonna.
— Allez réveiller le capitaine ! commanda le lieutenant du chébec.
Déjà le capitaine était sur son séant dans le hamac.
Un esclave entra; Moussalem lui demanda ses boites molles et s'arma jusqu'aux dents.
— Les amours ! dit-il à Frasquita tout en mettant sa ceinture d'abordage, je l'autorise à monter sur le pont, avec ta duègne en croupe!... c'est convenu! .. Quant à toi , la vieille, si par malheur quelqu'un s'avisait de faire l'aimable auprès de mes amours, avertis-moi à la minute, sinon...
— En ce cas, seigneur capitaine, j'ai
i^i l'kAU KT LK FlîU
rhonneur de vous prévenir que l'ofôcier anglais...
— Oh! oh!... je sais la petite historiette!... Bergami m'a conté tout ça... C'est badin !
— Mais Bergami lui-même a osé dire à ma fille qu'il l'adorait.
— Ah! le traître!... Je reconnais mon sang! 11 est de Malte, le piccarone!... C'était dans la chaloupe de contrebande, n'estce pas?...
— Oui, capitaine.
— S'il ose s'y frotter ici, ça lui coûtera plus cher qu'à sir Edouard.
Moussalem était prêt; il voulut en passant donner un petit baiser à Frasquita ; la jeune fille bondit en arrière,
— On est leste! dit bonnement le pirate
l'eau ut le FliU 425
à madame Molinarès , mais on s'apprivoisera. Je t'y engage dans ton intérêt, ma pauvre vieille; car le premier soubresaut pareil te vaudrait vingt-cinq coups de fouet, le second cinquante, et ainsi de suite... Causez entre vous, mes petits agneaux!...
Moussalem était sur le pont avant d'avoir fini de donner ces charitables avis à la mère de Frasquila.
La jeune fille resta muette d'horreur :
— Quoi! sa mère serait la victime de sa résistance à elle, Frasquita!... Quoi! le monstre se proposait de la réduire par les tortures de sa mère.
Madame Molinarès était calme maintenant.
— Mon enfant!... dit-elle, ces ignobles menaces n'ont rien qui m'épouvante. ïu
avais raison tout à l'heure. Ne fuis point la prochaine fois, frappe en pleine poitrine... Et puis , pour échapper aux autres , mourons!...
Frasquita se jeta clans les bras de" sa mère.
— Je sais mon devoir, dit-elle.
Mais après quelques instants de silence, avec une exaltation croissante :
— Pourquoi attendre? dit-elle. Pourquoi ne pas monter sur le pont, le poignarder j et nous élancer ensuite dans les flots?
— Pourquoi?... Frasquita!... tu le demandes? Parce que ce serait un assassinat, un suicide et un manque de foi dans la bonté du Dieu qui t'a jusqu'à présent con-
l'eau et le fbo 125
servëe pure et sans tache à travers tant de périls!... Remarque bien, d'ailleurs, qu'occupé comme il l'est du salut de son navire, le capitaine est moins à craindre qu'aucun autre ; sa jalousie te défend contre les brutalités de tous !...
Moussalem, une fois sur le pont, vit que ses calculs étaient justes de point en point. La dislance qui séparait le Diable-de-Mer de la Tamise avait diminué de moitié ; mais en rasant la terre de près , tandis que la frégate serait obligée de faire un circuit, on devait rattraper près d'un mille.
A midi et demi l'on était assez près du cap de Tres-Forcas pour lancer une pierre sur la côte. Une troupe nombreuse de Marocains , du sommet du promontoire , faisait des vœux pour le naufrage du léger
i26 l'eau et lr feu
navire; mais, caracolant h travers le remous et les écueils, le Diable-de-Mer passa sans toucher et doubla le cap.
Les voiles furent mises en ciseaux; la frégate anglaise, cachée par la terre, perdit de vue le corsaire algérien.
— Pour sa taille, il marche bien, ce petit diable de bateau , disaient entre eux les officiers de la Tamise.
— Et il manœuvre mieux encore!... Il a vaillamment doublé celte pointe de récifs !...
Quand il eut fait un mille au sud pour se tenir le plus longtemps possible hors de vue des Anglais, Moussalem, réflexions faites, mit le cap sur les îles Zafarines.
La brise , comme il arrive souvent au milieu du jour , avait un peu molli ; Je
l'eau et le fru 127
contre-courant était favorable , la houle devenait un peu moins dure.
— Ah ! ah ! s'écria Moussalem en se frottant les mains, ma délicieuse Espagnole doit avoir eu le temps de dormir un peu!... Allons lui rendre une petite visite... Mais, à propos, qu'on m'appelle Bergami !...
Dergami, qui ne cessait de rôder aux alentours du grand mât, ejitendit et accourut.
— Eh! eh! mon joli camarade! lui dit le capitaine, tu as oublié cette nuit un passage anodin de ta relation de voyage...
N'ouvre pas des yeux grands comme des sabords, mon bon ami!... Tu comprends à merveille. Eh bien! souviens -toi que je <;oiiDais ta fantaisie; la Frasquita te plaisait
428 l'eau kt lk feu
hier, mais elle me plaît aujourd'hui... Qu'on se le dise!...
Bei'gami, s'il eût e'té en terre ferme , ou seulement en position de se révolter avec la moindre chance de succès , n'aurait pas hésité à répondre par un bon coup de coltello; mais à quoi eût servi de tuer Moussalem?... à se faire massacrer par ses gens, à se faire prendre et pendre par les Anglais, à causer le naufrage sur les côtes du Maroc, mais non à délivrer et enlever la belle Frasquita.
Le capitaine Moussalem tourna les talons , se dirigea vers la grand'chambre et mit la main sur le bouton de la porte.
Frasquita Molinarès, qui l'avait entendu venir, pâle, immobile, frémissante, la main sur son poignard , se tenait prête à
l'eau Et LE tEtI H9
frapper. Sa mère avait à la main un châle de cachemire dont elle se serait servie pour étouffer les premiers cris du forban.
Mais l'homme de vigie cria tout à coup:
— Alerte!... alerte!... alerte!...
Le capitaine s'arrêta court.
Le Diable-de-Mer était alors par le travers de Melilla.
— Que le tonnerre d'enfer brûle le ventre du chien damné qui aboie là-haut!
Alerte, quoi?... Alerte, qu'est-ce?... Veuxtu bien parler , maudite peau de tambour !
— Navires!... voiles!... barques!...
— Où donc 7
— Partout!
Décidément, le capitaine Moùssalem n'en-
ira pas, et madame Molinarès, se jetant sur
le bras de sa fiile , dit avec un élan de joie : 1 9
ir)0 LIÏAU ET LE FEU
— Encore une fois siiuvée !... Encore une fois, ô mon Dieu!...
— Branle-bas général de combat , tête de Mahomet!... Aux armes, mille tribulations du lazaret de Satan î... Depuis trente ans que je navigue.je n'ai jamais vu chose pareille!...
Intéressant spectacle offert g^ratis à master et mistre^is Saundsr.
Un gros transport espagnol débouquait bâbord amures de Melilla , où il venait de déposer une centaine de condamnés aux présidios. La route qu'il tenait coupait inévitablement celle du Diable-de-Mer.
\ol l'eau et le feu
Cinq ou six barques longues de Kasasa, ballant pavillon de Maroc, se montraient un peu plus au sud ; elles allaient à la rencontre d'auires barques pareilles sorties du milieu des Zafarines.
Au nord-est enfin , un pacifique troismals de commerce , affalé par le vent sur la côte de Barbarie, courait un bord vers l'Espagne , pour doubler plus facilement ensuite le cap Falcon, limite extrême de l'horizon du côté de l'est. Ce dernier navire était le seul qui aperçût la frégate anglaise , cachée à tous les autres par le promontoire des Trois-Fourchesou Tres- Forcas. Suivant l'usage des marchands, quand ils rencontrent un bâtiment de guerre, il dut hisser ses couleurs nationales. — On
l'eau liT LE FEU i55
lui vit déferler à poupe la bannière des Etats-Unis.
— J'éprouve toujours un sentiment d'humiliation , disait à s.i femme le capitaine américain Saunder, lorsque j'arbore mon pavillon le premier, surtout pour un Anglais...— Je suis sûr, d'après la coupe de ses voiles, que cette frégate est anglaise... — Aujourd'hui, pourtant, je ne suis pas trop fâché de la circonstance.
— Et pourquoi donc , cher ami?...
— C'est que là-bas, sur notre gauche, naviguent sept ou huit voiles de fort mauvaise mine; le chébec, entre autres, me déplairait fort sans la présence de la bégaie.
— Tous les guignons â la fois , sang de
i54 l'rau it le feu
dragon!... Corps de Belzébuth !... Misères d'Afrique!.., Tous les guignons! disait de son côté le capitaine Moussalem. J'ai croisé huit jours par ici sans rencontrer rien qui vaille ; je me suis risqué jusque par le travers de Gibraltar, et voilà un magnifique trois-mats qui file son nœud à mon nez, à ma barbe!... Au lieu de le prendre, il faudra se peigner avec des boulets, sans profit. Vous verrez que cet espagnol va m'obliger h lui faire du chagrin, ou que ces chiens du Maroc m'attarderont...
— A vos pièces, canonniers!... à vos pièces! commanda le renégat maltais.
Le transport espagnol avait aussi fait branle bas de combat et ne déviait pas de sa route. Dans vingt minutes au plus les deux navires seraient aux prises.
l*EAU HT Li; FEU l'^
Le pacifique capitaine Saiinder ayant offert une lunette d'approche à sa femme, en braquait une seconde pour son propre compte sur les nombreuses voiles en présence.
— Jenny, disait-il , remarquez-vous qu^ toutes les barques longues forcent de voiles et de rames pour se rapprocher du chébec?
— Oui , je le vois; mais quel parti vontelles prendre?
— Je n'en sais trop rien; les Marocains détestent les Espagnols établis sur leurs côtes; mais, d'un autre côté, ils sont en guerre ouverte avec les Algériens...
— Et la frégate anglaise ? demanda madame Saunder.
— Elle poursuit le chébec, c'est évident!
43(i l'eau et lk feu
seulement elle n'a pas connaissance des autres navires.
Quoique passablement flegmatique , la femme du capitaine américain était vivement intriguée. En vérité , elle n'eût pas cédé sa place pour une loge au grand théâtre de Marseille, où elle avait l'habitude de passer un ou deux mois tous les ans, en revenant de Smyrne et avant de retourner à New-York. — Tel était l'itinéraire invariable du trois-mâts VHudson, commandé par son mari.
— Eh! mon Dieu!... que vois-je sur le pont du chébec? s'écria-t-elle. Un officier anghiis et deux femmes mauresques , dont l'une couverte de pierreries comme une madone.
La longue-vue de madame Saunder était
l'iîau i:t lf, l'HU i57
évidemment d'une excellente fabrique.
Frasquita Molinarès et sa mère, autorisées par le capitaine renégat à monter pour prendre l'air, Si bon leur semblait, n'avaient pu résister au désir de voir quels étaient ces nombreux navires signalés tous à la fois. L'un d'eux serait-il la voie de salut qu'elles espéraient! Elles virent le transport de guerre espagnol s'avancer bravement sous ses larges voiles.
— Cest celui-ci sans doute, pensèrentelles en même temps.
Mais ni l'une ni l'autre ne fît une attention suffisante au trois-mâts marchand américain, d'où M. et madame Saunder les lorgnaient cependant avec un intérêt si vif.
Un peintre de marine , à la place de M. le capitaine Saunder ou de mislress Saunder
158 l/lwVU ET LE FEU
née Jenny Hiig , aiirail en là une rare occasion d'exercer ses pinceaux. Les effets de lumière sur les côtes et les eaux, la variété des bâtiments en vue, leurs allures et leurs manœuvres diverses eussent motivé vingt croquis , en attendant mieux.
Nous ne pouvons, hélas! que décrire ce qu'un intelligent crayon fera njieux comprendre, lorsque les aventuitjs nautiques de Frasquita Molinarès seront illustrées, comme elles méritent bien de l'être !
Durant les vingt minutes qui doivent inévitablement précéder la conversation du chébec algérien avec le transport espagnol, qu'il nous soit perjnis deremonterde douze à quatorze heures en arrière. Reportonsnous au moment où le brillant Edouard
l'iîAU et LR FI'O 15Î)
Broughley, trempe jusqu'Hiix os et regrettant fort ses hardis |)rojets, dut s'estimer heureux d'être aux fers dans la cale d'un pirate': — oui, trop heureux! — car cinq minutes auparavant, il y avait cent à parier contre un que le fils de l'illustre lord gouverneur de Gibraltar serait assassiné ou noyé sans miséricorde.
Pour con>j»agnons d'infortune, il avait quatre de ses perfides chaloupiers , deux desquels étaient retonus par les pieds à la même barre de fer que lui. Aucun esclave ne vint leur offrir des vêtements secs, ni du vin d'Alicante, on oublia complètement l'hospitalière collation due à de pauvres naufragés. Leurs vêtements se séchèrent sur eux ; ils se passèrent de manger et de boire ; de plus, en leur qualité de chiens de
140 l'uau et le fku
chrétiens, ils récoltèrent un certain nombre (le pieuses bourrades mahométanes.
L'huiiiidilé, une odeur fétide, une chaleur accablante, la faim, la soif, le peu d'élasticité du plancher de la cale et la compagnie forcée de bandits du dernier ordre, qui le brutalisaient, en le traitant, lui, d'auteur de tous leurs maux, inspirèrent au bel Edouard Broughley une kyrielle de réflexions mélancoliques.
Vers le matin , les contrebandiers s'assoupirent, vers le matin , le gentleman médita sur sa situation avec quelque tranquillité. Puis, au premier mouvement que fit son compagnon de droite, il lui adressa la parole.
— Camarade, dit-il, j'ai une avantageuse
l'eau et le feu \M
proposition à vous faire; écoutez-moi, s'il vous plaît!
— Voyons, YAnglichel... voyons!
— Nous ne passerons pas notre vie aux fers dans celte abominable cale, reprit Edouard. Aujourd'hui, demain, après-demain , je ne sais quand , le capitaine du chëbec s'occupera de vous et de moi. Eh bien ! n'oubliez point à l'occasion que mon père est très riche; entendez-vous avec vos camarades, trouvez quelque adroit moyen de me rendre la liberté , je vous récompenserai magniiiquement.
— Tiens! fit le contrebandier , ce que lu dis là n'est pas trop stupide, mais magnifiquement n'a jamais été un compte. C'est égal , nous ferons notre marché quand il en sera temps.
!4'2 L*KAU liT LE FRU
Les ouvertures d'Edouard furent presque aussitôt communiquées aux camarades, et eurent tout d'abord ce résultat excellent qu'ils cessèrent de le tourmenter. Ils se rappelaient, non sans regrets, les bonnes gens! combien était respectable le contenu de sa valise.
En conséquence , le voisin de gauche de l'officier finit par lui dire d'un ton protecteur :
— Tranquillisez-vous, jeune homme, nous nous occuperons de votre affaire.
Vers midi et demi, Moussalem , passant l'inspection de ses gens aux postes de combat, s'aperçut de l'absence des dix ou douze forbans de son bord qui s'étaient noyés la nuit précédente. En même temps il se rap-
l'lau et le fi-u 145
pela qu'il avait à fond de cale quelques prisonniers inutiles :
— Amenez-moi les gaillards qui sont aux fers? commanda-t-il brusquement.
Edouard et les quatre contrebandiers comparurent.
Et voilà comment mistress Jenny Saunder, qui examinait un cliébec algérien en branle-bas de combat, rencontra tout à coup au bout de sa lorgnette l'uniforme rouge et galonné d'un des plus beaux capitaines de l'armée anglaise.
Frasquita Molinarès, dans son costume d'aimée , était mille fois adorable; — au compte de Bergami , les perles et les diamants répandus à profusion sur sa toilette la rendaient plus adorable encore: — mais
444 l'eau et Lii riiu
Bergami se tenant pour averti par le capitaine Moussalem , ne convoitait que du coin de l'œil les diamants et celle qui les portait.
Lieutenants , soldats , matelots , esclaves blancs et nègres, musulmans ou renégats, tous les coquins du Diable-de-Mer dissimulaient leur admiration avec une égale prudence. Ils n'avaient d'ailleurs que peu de loisirs, car le transport espagnol approchait rapidement.
Edouard aperçut Frasquita ; sa pâleur fil place à une rougeur soudaine. La jeune fille et sa mère lui jetaient des regards de dédain; il baissa les yeux; mais bientôt il ne put s'empêcher de les tourner de nouveau vers son Andalouse métamorphosée en houri.
L*{îAU liT LE FUU 145
Le capitaine Moussalem daignait adresser la parole aux quatre contrebandiers :
— Vous êtes matelots, leur dit-il. -7- Vous avez bonne mine , malgré votre mauvaise nuit; je vous enrôle à la basse paie. Si vous vous maniez bien tout à l'heure , vous aurez droit à une part de prise chacun... Si vous n'êtes pas braves , adroits et intelligents, vous serez pendus... Allez!...
Le contre-maître du bord leur désigna des postes de manœuvre et de combat.
— Quant à toi , seigneur Englishf un petit mot, s'il te plaît, continua Moussalem.
Edouard , tutoyé de la sorte devant Fras-
quita» sentit augmenter son supplice; il
eût voulu se jeter sur le capitaine et mourir
les armes à la main. 11 n'avait point d'ar- I 10
146 L'iiAU ET LE F£U
mes, il était gardé à vue, il dut se résigner à écouter.
— Tu as bon goût et quelques dispositions pour notre métier; l'enlèvement de ces dames, ton projet de mariage étaient un joli début...
Moussalem s'interrompit ; il n'avait pTus le temps de plaisanter.
— ' Je tiens énormément à le conserver sain et sauf, dit-il du ton le plus net. Qu'on le poste au passage des poudres , et s'il ne fait pas la besogne comme il faut... qu'on me le dise!...— Ah! un dernier mot : Je te défends de fatiguer de tes regards ma ♦ petite Frasquita... Mets tes yeux dans ta poche, mauvais sujet, toutes fois et quantes elle se trouvera sur ton chemin... Si non
voiiUvy baston parlar!... Serre à bord! canonniersl... Attention!...
Edouard fut emmené et placé dans une sorte de grand étui appelé le canal aux poudres , avec ordre de recevoir de la main gauche les gargoussiers pleins qu'on lui passerait par un trou percé dans le pont inférieur, et de les glisser immédiatement de la main droite par le trou correspondant du pont supérieur. Il manquait de l'espace nécessaire pour se tenir debout et avoir la liberté de ses mouvements. Bloqué comme il l'était dans une armoire improvisée , il devait néanmoins déployer une activité télégraphique.
C'était là pour un capitaine anglais un mode peu héroïque de combattre; mais Edouard n'avait pas eu le choix, et mieux
148 l'kad kt le feu
valait encore passer des gargousses que de faire feu sur une nation amie de la sienne, ou d'entendre baston parlar.
— En bas, les femmes! commanda Moussalem dès que le transport espagnol fut à petite portée de canon.
Madame Molinarès et Frasquita redescendirent, se mirent à prier avec l'espoir qu'elles seraient délivrées par des compatriotes, mais ne négligèrent point pour cela de chercher les moyens de se délivrer elles-mêmes.
Un profond silence régnait à bord des deux navires; on se visait de part et d'autre , de part et d'autre les canonniers attendaient l'ordre de tirer.
— Oh ! la sotte rencontre! pensait Moussalem. Si ce bêta d'Espagnol n'y mettait
L*iîAu iT Liî imv 149
pas d'obstination , je le laisserais passer sans souffler mot ! mais il n'en démordra pas... Il va faire feu...
— Feu! commandèrent en même temps les deux capitaines.
L'Espagnol joua de malheur. Par l'elTet d'un fâcheux coup de roulis , tous ses boulots se perdirent dans l'eau sans entamer la carène du Diable-de-Mcr, dont il reçut toute la volée dans sa mâture. Une vive fusillade balayait ses gaillards. Son mât de misaine, gravement touché, serait tombé si le capitaine n'eût cargué les voiles.
Loin de profiter du premier ava'ntago , le Diabîe-de-Mer poursuivit sa route.
L'escadrille des barques longues de Kasasa se trouvait alors à très petite distance;
150 l'kAU lîT LK FEU
les Marocains n'hésitèrent pas a se jeter vaillamment sur le bâtiment malade.
— Voilà pourtant où j'en serais, disait Moussalem en souriant; j'aurais tous ces polissons h mes trousses, si j'avais gobé les prunes.
Dans un autre style , et à la satisfaction de son aimable moitié, le capitaine américain Saundûr exprimait exactement la même pensée :
— Les bandits marocains qui ne se doutent pas'du voisinage de la frégate anglaise, ont choisi le navire avarié pour lui tomber sur le corps. Le chébec est bien portant , il a de grosses dents et de longues jambes , ils le laissent iiler tranquillement, en se figurant qu'il fuit devant eux et leur
l'kau et lk fku 151
abandonne la partie. Les vois-lu bien, Jenny, les scëlérais montent à l'abordage , ils vont piller l'Espagnol!... Quant au chébec, continua le capitaine américain, il se sait chassé par la frégate anglaise et ne s'amuse pas à prolonger Taction.
Les soldats et matelots du transport n'étaient pas d'humeur à se laisser faire sans résistance; un rude combat à coups de sabre , de hache et de pistolets d'abordage s'engageait entre les Marocains et les Espagnols , tandis que le corsaire, changeant encore de route, gouvernait droit sur le cap Falcon.
— Je comprends , je comprends , dit mistress Jenny Saunder , mais pourquoi tout le bruit et toute la fumée que fait le chébec en ce moment?
J52 l'eau i:t lu teu
Le Diable-de-Mer lirait bordées sur bordées, de telle sorte que madame Molinarès, Frasquita, Edouard et tous autres absents du pont devaient croire à un engagement terrible. Le Diable-de-Mer brûlait sa poudre aux échos des Trois-Fourches.
— Kien de plus simple, chère amie , répondit judicieusement le capitaine Saunder, ces coups de canon ont pour but d'appeler la frégate. Si elle double Tres- Forcas à temps, elle courra au plus pressé; elle ira dégager l'Espagnol , et, en attendant, le coquin de chébec gagnera une ou deux bonnes lieues...
— Ciel ! mais s'il s'avisait de coui'ir sur nous!... s'écria mistress Jenny avec inquiétude.
— Sans la frégalc anglaise, mon amie, je
l'eau kt lk fku 155
forcerais de toile et prierais Dieu de nous permettre d'atteindre Malaga; mais il n'y a aucun danger, tranquillise-toi!...
— Ah î combien ces côtes de la Méditerrant'e sont dangereuses et de'sagrëables, mon bon ami. Les Français , les Espagnols, les Anglais et tous les autres Européens sont donc de bien grands poltrons!... Laisser subsistera sa porte un repaire de bandits, une fourmilière de pirates. Ah ! si pareille chose avait lieu en Amérique !...
M. Saunder, excellent patriote américain, mais homme de bon sens et de bonne foi, se permit de penser que, dans le voisinage des États-Unis , il y avait aussi plus d'un repaire de pirates. 11 avait fait autrefois la navigation des Antilles et se souvenait d'avoir évité, non sans risques, un certain
!54 l'kau ut le feu
nombre de tiie'chantes rencontres. Aussi tépondit-il avec une impartialité fort rare de New-York à New-Orléans, que les Français, les Espagnols et les Anglais n'étaient pas plus poltrons que les Américains ; il ajouta que depuis les Croisades jusqu'à nos jours , on avait cent fois essayé de réduire les Barbaresques. On avait fait chez eux des débarquements sans nombre, bombardé vingt fois leurs principales villes et pris possession de certaines parties du littoral. — Mais cette côte est mauvaise , souvent le naufrage a prématurément mis fin à de superbes expéditions ; le climat est meurtrier et a dévoré des armées entières; les bombardements n'ont amené d'autre résultat que des traites violés à peine conclus. L'Ordre de Malte, durant plusieurs siècles.
l'kau rt lr feu ibS
a combattu la piraterie, mais l'Ordre est détruit. Je ne sais si les Américains seraient plus heureux ici que saint Louis, Charles-Quint, Louis XIV et l'Angleterre, dont la récente expédition n'empêche pas Alger de mettre en mer des chébecs de celte allure...
— ^ Ah ! la frégate range le cap de tout près, interrompit mistress Saunder; elle aperçoit le transport espagnol î « . ^ .
— Bas le feU î commanda gaîment le Capitaine Moussalem, ne brûlons pas notre poudre aux moineaux î... J'ai cru un moment que la frégate talonnait sur la pointe... Ah ! comme nous aurions couru un bord sur ce gros Américain!... Enfin nous voicî tranquilles pour une bonne nuit au moins!...
A l'aspect de la Tamise , les barques Ion**
i 50 l'eau et le feu
gués du Maroc prirent la fuite; mais le transport avait mis son pavillon en berne, il demandait du secours. La frégate fît vent arrière 5 le rejoignit, mit en panne et lui expédia sa chaloupe. L'incendie allumé par les fuyards de Kasasa fut éteint , grâce aux Anglais, qui aidèrent les malheureux Espagnols à se regréer pour rentrer à Melilla.
Le chébec était aux confins de l'horizon, il avait gagné dans le vent une distance énorme, et le jour baissait quand la frégate put enfin reprendre sa chasse interrompue.
— A la rigueur, se disait Moussalem , je relâche à Oran sous le fortdeMers-el-Kébir, mais Alger vaudrait mieux, et si je puis continuer ma roule sans trop de dangers...
Le capitaine Moussalem était de fort belle humeur, il se frottait les mains, il se fri-
l'eau et le FILU 1^7
sait la barbe; la présence à bord de la belle Frasquita complétait sa gaîté.
— Allons enfin la trouver ! dit-il.
Laissant le soin de la manœuvre à son
lieutenant, il descendit, ouvrit la porte de la grand'chambre et entra.
Un cri de fureur s'échappa tout à coup de sa })oilrine :
— Et mes prisonnières ! Corps de iMahometlMes prisonnières!... que sont devenues mes prisonnières?...
YI
De l'iucoustauce des passions humaines.
Le capitaine Vertucci dii Moussalem, fit trois pas et se trouva exactement au milieu de la graud'chambre ; puis il croisa les bras sur la poitrine, et frappant du pied ;
fm» Absentes!... évadées!,.. EsMe bien
iOO l'iîAU et LK FlîU
possible?... Tous les panneaux étaient hermétiquement fermés d'un bout à l'autre du pont; le canal aux poudres barrait la porte de ma chambre; il n'y a que cinq minutes qu'on a remis les ustensiles de combat à leurs places ordinaires. Donc, il n'y a que cinq minutes que les Molinarès, mère et fille, ont pu sortir d'ici. . .
Rien n'était plus rigoureusement exact que ce raisonnement.
Après avoir soulevé toutes les draperies, visité les quaire coins de la grand'chambre, fouillé dans les cabines contiguës, et donné un coup d'œil au corps-de-garde des soldats turcs, pièce carrée qui occupait l'espace réservé à l'état-major sur nos petits bâtiments ie guerre, le capitaine Moussa-
LICAU ET LK FEU IGl
lem, descendu du pont si gaînient, y remonta furieux.
— La Frasquita évadée avec tous mes bijoux ! répétait-il ; une valeur de cent mille piastres d'Espagne, un demi-million en diamants, perles, rubis et autres colifichets, mes économies les plus portatives I... mais il n'y a pas cinq minutes que la maudite créature a disparu!... Silence à bord! commanda Moussalem d'une voix formidable : — Depuis cinq minutes, quelqu'un a-t-il vu les deux prisonnières?
Nul ne rompit le silence.
— Appelez-moi Bergami !...
Bergami se présenta.
— Les Molinarès ne sont plus dans ma
chambre, si tu ne dis pas où elles ont passé, I 11
46i l'eau l'T LE FEU
je te fais fouetter jusqu'à ce qu'on les retrouve.
— Ca pi laine, s'écria Bergami en se jetant à genoux, je n'ai pas quitté mon poste de combat. Dieu m'en est téaioin et votre lieutenant aussi.
— Lieutenant, reprit Moussaleni, retrouvez-moi les prisonnières, ou vous ne rirez pas tout à l'heure ! . . .
— Je vais faire une inspection générale du bord, répondit le lieutenant.
— Non! non!... je m'en charge moimême! En haut, tout le monde!... Chacun à son ranû!...
Soldats, matelots, esclaves, tous les gens du navire se mirent en rang sur le pont. Bergami profita du mouvement général pour se glisser à l'extrême-avant, où s'ali-
l'i:au et lk Fiiu 165
gnaient les quatre autres eontrebandiers retirés des fers avant le combat.
Quant à Edouard Broughley, conformément aux ordres du capitaine, il n'était sorti du canal-aux-poudres que pour reprendre à fond de cale sa triste position de la nuit précédente.
L'appel constatait qu'aucun homme de l'équipage n'était absent. Autour du navire; on ne voyait ni planche, ni bouée, ni canot où les passagères pussent ètse réfugiées. Évidemment elles n'étaient point à la nage , Moussalem s'en assura tout d'abord avec une longue-vue non moins bonne que celle de mistress Saunder. Elles n'étaient pas non plus accrochées à l'extérieur du navire; Moussalem avait commencé sa ronde par examiner lui-même le dessous du baaupio
164 l'kAD et tE FBO
et des porle-haubans, la voûte du gouvernail et autres cachettes du même genre,
— cachettes fameuses dans toutes les histoires d'aventures maritimes.
Blotties dans quelque recoin, ou noyées avec un demi-million de bijoux, il n'y avait point de milieu; ~ mais on ne pouvait se précipiter à la mer sans passer par le pont, où pas un des cent hommes d'équipage n'avait revu les passagères depuis le branlebas de combat; elles devaient donc être à bord.
Moussalem, accompagné de cinq ou six sous-officiers et d'autant d'esclaves, dirigea la plus minutieuse inspection intérieure.
— On recommença par la grand'chambre, elle était parfaitement déserte. L'esclave noir s'écria tout à coup :
l'eau et le feu i(»5
— Mon buffet est dévalisé, il me manque deux bouteilles de vin, une carafe, deux plats d'argent, du pain et des vivres...
— Bravissimo!... l'on n'emporte pas des vivres pour se noyer ; elles sont évidemment à bord !... La scélérate de duègue me paiera cette alerte!...
Sous le salon se trouvaient quelques soutes destinées à serrer divers ustensiles et les prises les plus précieuses ; Vertucci ne se séparait jamais de leurs clés ni de celle de la soute aux poudres, dont le panneau était situé au bas de Tescalier d'arrière.
Immédiatement après le combat, la boîte quadrangulaire qu'on établissait à la place de cette échelle pour le passage des poudres , avait été démontée; le panneau
i6G l'eau. ET LE FtU
refermé à dé, la clé rapportée au capitaine, et l'escalier remis à son poste.
Moussalem et ses acolytes passèrent donc, et visitèrent le corps-de -garde turc, puis le faux pont habité par les matelots, puis le poste impur des esclaves; ils descendirent enfin dans la cale, où ne se trouvait d'autre être vivant que l'inforlunécapitaineÉdouard Broughley.
La fouille fut longue; on tourna et retourna toutes choses, câbles, voiles de rechange, barriques vides. On sonda toutes les profondeurs, on chercha dans des trous où un gros rat n'aurait pu se blottir.
— Sont- elles donc sorcières, ces maudites femelles? s'écriait Moussalem exaspéré.
il était dms un état de fureur qu'on ne
l'eau T.T LE FFU 107
saurait peindre; le lieutenant, les sousofïîciers, l'équipage entier tremblait.
Par bonheur pour Berganii, le terrible renégat ne Taperçul point et l'oiiblia, en faisant bâtonner quelques contre-maîtres ou matelots, et autant d'esclaves.
Bergami n'élait pas moins intrigué que le capitaine Moussalcm; de tous côtés, on se questionnait des yeux; on échangeait de rares paroles :
— Où pouvaient donc avoir passé les prisonnières?...
— A la faveur de quelque déguisement, auraient-elles fui pendant que le chébec lirait volées sur volées?
— Impossible, mon vieux, je te le répèle, j'ai installé moi-même le canal aux poudres; la planche d'arrière bî«rricadait la porte d«
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la grand'chambre, où je les ai vu entrer comme je te vois...
— Bon!... mais après?
— Après, on les aurait archi-vues : le combat était fini, la fumée dissipée, et le pont était couvert de gens qui se croisaient les bras...
Un Maure, plus superstitieux que mahométan, supposa que les anges du Prophète avaient enlevé les Espagnoles pour son céleste harem.
A quoi un incrédule renégat "dit en ricanant:
— Avec une poularde rôtie, six livres de pain et deux bouteilles d'Alicante !...
— Le chemin du paradis est long; il faut bien manger quelque chose pendant la roule!., ajoutait un second aventurier.
L*liAU ET LE FKU 169
Mais on ne riait que du bout des dents; Moussalem tempêtait; il menaçait sans cesse de bâtonner , pendre, pourfendre et briller la cervelle. Il passait trop souvent des menaces à l'action ; plusieurs forbans de mérite en pâlirent.
Jusqu'à minuit, Moussalem ne se calma point.
A minuit, épuisé de faim, de fatigue et de colère, il se résigna à souper.
Vingt-quatre heures s'étaient écoulées alors depuis la capture de Frasquita Molinarès.
Le ciel était d'autant plus pur que le vent s'était rapproché du nord-est.
L'Espagnol démantelé était rentré à Melilla, et les barques longues dans la baie de
ilO L*EAD ET LE FEU
Kasasa, où elles ne rapportèrent que des morts et dos blessés.
Un magnifique clair df^ lune permettait aux trois navires restés en mer de se voir parfaitement.
Le trois-mâts américain YHudson prolongeait sa bordée vers Malaga ; il s'éloignait ainsi de plus en plus du chébec qui, grâce à ses voiles latines, à un courant favorable et à sa position au vent des terres, pouvait sans difficulté gouverner droit à l'est jusqu'à la hauteur d'Oran.
Après le chemin perdu en fausse route par la frégate, lorsqu'elle aliait au secours du transport, le changement de brise devait l'obliger à imiter le trois-mâts YHudson, c'est-à-dire à courir une malencontreuse bordée au nord nord-ouest.
l'bAO et le FfcU i7i
Le Diable-de-^!er était donc dans une admirable situation, malgré tous les dangers courus depuis quelques heures; mais , loin de s'en réjouir, le capitaine Yertucci dit Moussalem continuait de maudire le sort et de jurer dans la {)lupart des langues connues sur les ondes bleues de la Méditerranée.
— Je voudrais savoir en mâchemoure toutes les Espagoîes du monde!... Je voudrais Frasquita Molinarès et sa vieille enragée de mère à la potence d'enfer.... pourvu que mes dianiants, mes pauvres diamants fussent encore dans mon écrin!... Vieux sot que je suis, avais-je bien besoin de faire parade de ma réserve !... Que me restera-iii donc à moi, le jour où le dey s'avisera de confisquer mes maisons et mes esclaves
172 i/rau kt lv. fku
en m'envoyant lé cordon par son agha. Je m'étais ménagé une ressource d'un demimillion et la possibilité d'aller vivre de mes rentes dans les États du pape!... Si je croyais à Dieu ou à diable, je ferais un vœu de respecter la vertu farouche de mademoiselle Molinarès à condition de retrouver mes chers diamants.
Inconstance des passions humaines, plus promptes à tourner que le vent, quel beau thème tu pourrais inspirer ici à un philosophe! quelle stance à un poète!
Moussalem regrettait ses diamants mille fois plus que son attrayante prisonnière.
Bergami, si jaloux la veille, songeait mille fois moins aux charmes de Frasqsiita qu'aux menaces du capitaine. Pour échapper défi-
L'tAU ilT LK FEU 475
nitivemenl au bâton et à la corde, il lui eût maintenant livré pieds et poings liés dix Frasquita s'il les avait eues.
Quant au galant Edouard Broughley , pour être paisiblement en terre ferme, sur la pointe d'Europe à Gibraltar, ou seulement dans un pays civilisé quelconque, il eût cédé sans hésitation la belle Frasquita au diable en personne.
Ainsi peuvent donc changer, en moins de vingt-quatre heures, les sentiments les plus vifs du cœur masculin. Quant au cœur féminin, nous ne nous risquons à déclarer qu'une chose , c'est que Frasquita, malgré ses tribulations et ses terreurs, ne cessait d'animer, et même n'en aimait que davantage l'enseigne de vaisseau français Destaillis.
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Au point du jour, le Diabk-de-Mer éiait par le travers de la baie d'Oran ; la Tamise à perte de vue du côté de l'ouest; le gros Irois-mâls Ylliidson ne paraissait plus.
A la grande satisfaction de mistress Saunder, le pacifique navire côtoyait 1 Espagne et manœuvrait de manière à n'èlro plus affalé surJes rives iniiospitalières des régences barbaresqiies. Il allait à Smyrne pourtant; et chacun sait que sa route directe le conduisait à passer successivement à la hauteur d'Oran, d'Alger, de Tunis et de Tripoli.
Comment donc s'y prit le capitaine Saunder pour éviter tant de points dangereux?
En attendant que nous le retrouvions en d'autres parages, bornons-nous à répondre
l'eau ît le F tu 475
qu'il atlérit à destination, un mois environ après le grand spectacle naval dont avait joui mistress Saunder aux environs du cap des Trois-Fourches.
MI
Fim tr»gr<4n* «t prématurée du canonnier AbdaUah .
Le renégat Moussalem n'arait point donné l'ordre de relâcher à Oran ; il dormait d'un sommeil pénible, mais encore dormait-il. On se garda bien de le réveiller. Le chébec, soutenu par le courant, favorisé
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par quelques risées de vent de bouline, continuait sa route le long de la côte africaine.
Vers huit heures du malin, la brise sauta brusquement au nord-ouest; le ciel se chargea de nuages blancs et grisâtres; la frégate anglaise put reprendre chasse sous l'allure la plus convenable à sa marche.
11 fallut bien alors envoyer prévenir le terrible Moussa lem.
À son mauvais coucher succédait un réveil plus mauvais encore. Il courut sur le pont, regarda la terre, le ciel, la mer et la frégate :
— Par le travers du cap Ferrât! encore à quatre-vingts lieues d'Alger!... s'écria-t-il, non sans avoir au préalable lâché cinq ou six jurons affreux. Oh ! je suis en déveine, c'est positif... Il y avait toute apparence
l'eau ie l!î feu 179
que le calme plat arrêterait net cette infernale frégate, tandis qu'avec les folles brises de la côte, le courant et mes avirons, je finirais par la laisser hors de vue... Non ! la voici avec bonnettes et perroquets! filant comme le tonnerre, le cap sur nous ! — Oh !... Frasquita!... mes pauvres diamants !... Le diantre!. . Déveine!... déveine 1... je suis en déveine!...
La phase de découragement suivit la phase de fureur.
Pareilles accalmies étaient toujours d'assez courte durée chez le renégat Vertucci; elles ne l'empêchaient pas, du reste, de méditer sur le meilleur parti à prendre.
Tout à coup il bondit comme un tigre:
— Affaîez-raoi un bout de corde le l'en- .
180 l'kau et le feu
pointure de la grande antenne! commandat-il
— Bon! voilà qu'il va encore faire pendre quelqu'un, pensèrent les trois quarts des gens du bord.
— Si par malheur il songe à moi, se disait Bergami, je tâcherai bien, avant de mourir, de lui planter mon couteau dans le cœur, mais... il aurait encore le temps de crier : hissez î
— Envoyez-moi maître Abdallah! commanda Moussalem.
Maître Abdallah, vieux canonnier chargé de la soute aux poudres, comparut en tremblant.
Bergami et cinquante autres respirèrent plus à leur aise.
LKAU ET L!£ FiiU 181
— Ah! se disait chacun d'eux, la corde n'est pas pour moi !
Moussalem éclata :
— C'est toi, Abdallah, qui m'as rendu hier la clé de la soute aux poudres, n'est-il pas vrai ?
— Oui, capitaine! c'est moi, répondit Abdallah.
— Tu as fermé le panneau tout seul?... — ' Oui, capitaine, tout seul !...
— Eh bien ! tu ne seras pas pendu en compagnie, dit Moussalem d'un ton triomphant. Qu'on lui mette la cravate... et attendez mon commandement pour hisser.
Le renégat, à ces mots, fit retirer l'escalier d'arrière qui reposait, comme on l'a dit, sur le panneau de la soute aux poudres; puis il ouvrit lui-même le cadenas; un es-
i82 l'lau i:t l\{ fku
clave enleva la barre et la porte volante.
Moussalem se pencha, il vit ses diamants étinceler dans l'ombre, il poussa un cri farouche :
— Ah! ah!... j'ai donc trouvé!... elles y sont!... Je vais ravoir mon écrin... et Frasquita !... La de'veine cesse !... — Holà ! sur le pont! Hissez-moi Abdallah au bout de la grande antenne!...
Le malheureux canonnier eut à peine le temps de comprendre pourquoi on le pendait, lui, vieux camarade de Moussalem et l'un de ses hommes de confiance. Comme tel, Abdallah était chargé depuis plusieurs années de la soute aux poudres, de son ouverture et fermeture, de l'installation du canal en planches dans lequel nous avons
l'éau kt lb feu i85
vu emboîter Edouard, et du démontage de tout le système, après le combat.
Pendant qu'il débarrassait le passage Frasqiiiîa et madame Molinarès se glissèrent rapidement derrière lui, sautèrent dans la soute et s'y cachèrent de leur mieux. — Le pauvre canonnier acheva son travail, ferma le panneau, remit l'escalier à son poste et rapporta la clé du cadenas au capitaine, qui eut besoin d'une nuit entière de réflexions pour en arriver à soupçonner la vérité, tant Abdallah lui paraissait incapable de la moindre négligence.
L'infortuné paya de la vie un oubli bien pardonnable.' Qui aurait pu se douter que les prisonnières choisiraient pour s'y cacher la soute aux poudres, affreux réduit privé d'air et de lumière, où elles commençaient
184 l'eau bt lu feu
à étouffer lorsque Moussalem fit ouvrir.
— Grâce ! grâce ! capitaine ! grâce ! cria le vieil Abdallah, en se débattant.
Ce fut en vain, Moussalem ordonnait alors aux dames Moliùarès de remonter au plus vite.
— Nous ne remonterons pas! répondit Frasquila en se montrant au bord du panneau.
— A moi ! criait Moussalem.
— N'envoie personne ici !... ne te risque pas à descendre, ou nous mettons le feu aux poudres, ajouta Frasquila en armant un pistolet jusque-là caché sous ses vêtements.
— Démons d'enfer !... hurla Moussalem qui recula épouvanté.
l'hau et li; Ftu 185
Madame Molinarès , avec un second pistolet, s'e'lait placée h côté de sa fille.
— Nous avons fait le sacrifice de la vie, dit-elle , le navire sautera si quelqu'un des tiens essaie d'étendre la main sur nous.
On devine que madame Molinarès et Frasquita, renfermées chez le capitaine pendant le combat, avaient mis le temps à profit. Elles étaient seules et ne craignaient point d'être surprises; elles visitèrent tous les meubles de la chambre , trouvèrent une méchante paire de pistolets, s'en saisirent, réunirent à la hâte quelques provisions de bouche, et choisirent l'instant le plus favorable pour se jeter dans la soute.
Elles ne comptaient point d'abord passer inaperçues, mais les circonstances les ser-
186 l'kau et lk feu
virent; — : Abdallah ferma le panneau sur elles.
Il était temps qu'on le rouvrît, car elles étaient suffoquées et allaient être obligées de frapper pour obtenir de l'air.
Moussalem , effrayé de leur énergique résolution et ne sachant plus quel parti prendre - jurait maintenant à perdre haleine.
— Quoi ! la déveine encore !... Encore la déveine !... par la barbe de Mahomet l... Mais , voyons , expliquons-nous!... Que voulez-vous, enragées femelles?... parlez !...
YIll
La soute aux poudres.
Il est un trait de la vie de Jean-Bart fameux par des relations d'almanach et qu'on voit exposé sur maintes enseignes à l'admiration des passants.
A Berghen , en Norwège , l'illustre marin
188 l'fau et le fku
fait la renconlre d'un capitaine anglais, qui l'invite à déjeuner à son bord. Jeau-Bart accepte ; mais après avoir fumé sa pipe hisl(jrique , au moment où le héros se disposait à partir :
« — Vous êtes mon prisonnier, dit le perfide Anglais; » j'ai promis de vous conduire en Angleterre.
» Jean-Bart, furieux, allume sa mèche, crie : A moi! » renverse quelques Anglais présents sur le pont et dit :
» — Non! je ne serai pas ton prisonnier; le vaisseau » va sauter!
> En même temps, avec sa mèctie allumée, il s'élance » vers un baril de poudre qu'on avait tiré de la sainte- » barbe. »
Voilà dans sa pureté native la relation des almanachs et le sujet des enseignes.
Sainte-barbe^ en style d'almanach, signifie toujours soute aux poudres. A bord,
par parenlhèse, la sainte-barbe est un tout autre lieu.
Sur le tableau des débitants de tabac , la mèche fume, Jeau-Bart l'approche du baril ; les Anglais reculent d'effroi.
Bien entendu, les Français accourent, moulent à l'abordage, délivrent leur valeureux capitaine, hachent les ennemis comme chair à pâté, s'emparent du vaisseau et prennent le large.
Je n'ai jamais douté du commencement ni de la fin de l'histoire , mais le milieu ne jouit pas également de ma confiance; — or, ce milieu est justement le sujet des enseignes, le moment dramatique , l'instant où Jean-Bart pose la mèche sur le baril de poudre.
Que Jean-Bart dans un port neutre ac-
190 l'màu et lk feu
cepte l'invitation à déjeuner d'un ennemi, que cet ennemi lui tende un piège , que le héros dunkerquois-ne s'y laisse pas prendre et appelle au secours, que ses matelots l'aient délivré et vengé, rien de plus vraisemblable; — mais ce baril de poirlre tiré à point nommé de la sainte-barbe on ne sait pourquoi , cette mèche que Jean Bart trouve on ne sait où et allume si vite on né sait comment, me paraissent d'abord passablement apocryphes. Cependant , je m'en accommoderais à la rigueur., si un baril de poudre placé au grand air , sur le pont , pouvait par sou explosion faire sauter un navire. Malheureusement, ou plutôt heureusement 5 il n'en est rien.
Au grand air, la poudre non comprimée brûle ^ llambe et voilà tout.
l'eau liT LE FEU 491
Le baril du perfide Anglais^ baril dont je me représente la dimension, d'après les enseignes des débitants de labac, était nécessairement ouvert, sans quoi la mèche allumée n'aurait servi de rien. A force de me creuser la tête, je suppose que la poudre avait été sortie de la sainte-barbe , parce qu'elle était humide et avait besoin de sécher au soleil. Supposons encore qu'elle fût à peu près sèche , elle eût pris feu ; et si le baril était mal confectionné, ce que je veux bien admettre, elle l'eût peut-être fait éclater, auquel cas Jean-Bart courait risque d'être renversé, aveuglé, grièvement blessé, tué même par la comrtjotion ; -— je cave au pis, par respect pour les relations d*almanach ; — msis attendu que les Anglais xivaient reculé d^e/froi , ils n'auraient pas reçu la moindre égratignure.
192 l'eau kt le feu
La position du renégat Vertucci dit Moussalem vis-à-vis de madame et mademoiselle Molinarès est incontestablement plus sérieuse.
Le présent passage des aventures de notre héroïne a une analogie frappante avec le trait fabuleux et romanesque de la biographie de Jean-Bart ; mais j'ai pour moi la vraisemblance et la vérité historique, ce qui me met absolument à l'abri du reproche de plagiat.
Frasquita et sa mère sont dans la poudrière du chébec, elles n'auront pas besoin de battre le briquet pour allumer une mèche incendiaire : il leur suffirait d'appuyer le doigt sur la gâchette d'un des pistolets qu'elles tiennent à la main , et le Diable-de- Mer sauterait comme sauta le Panayoti de Bisson.
l'iîau et lu feu 405
Aussi, quoique Moussalem, le rene'gat maltais, fût ajuste titre renommé pour sa bravoure, je conçois fort bien qu'il ait reculé d'épouvante. Mais cette reculade instinctive — si utile aux Anglais , trop rapprochés du célèbre baril de Jean-Bart — ne préservait aucunement du péril le capitaine Moussalem. Malgré sa terreur et sa colère, il le sentit si bien, que son second mouvement fut de se rapprocher de la soute aux poudres. Il jura, tempêta, et finit par où il aurait dû commencer , en questionnant les passagères.
— Ce que nous voulons? répondit Frasquiia, ne le comprends-tu pas maintenant?... Nous voulons échapper à tes affreux desseins... Nous avons fait le sacrifice de la vie!...
194 l'IîàU et L!i FILU
— Mais si nous devons mourir ^ ajouta madame Molinarès , ce ne sera pas sans nous être vengées de toi et de ta bande !...
Pendant celte réponse , MoUssalem avait en le temps de faire cinq ou six réflexions des j)lus profondes, tant la pensée va plus yite que la parole. Le résultat de ces réflexions fut de le radoucir comme par enchantement.
Les Espagnoles , si farouche que fût la Vertu dé l'une, si puissant que fût l'amour maternel de l'autre 5 ne devaient pas être pressées de sauter en Tair , sans quoi leur icOup eût été fait depuis longtemps. — D'ûîfi autre côté , les diamants étaient retrouvés; n'était-ce pas le point essentiel?...
— Parlementons , mes enfants , parlemen*
i'rau et lu ïku 105
tons! dit Moussalem du ton le plus calme et le plus paterne. Tâchons, s'il est possible, de nous arranger à l'amiable.
— D'accord! répondirent à la fois madame et mademoiselle Molinarès.
Vertucci se fit avancer un fauteuil et s'assit auprès du panneau.
Un énorme rouleau de mèches de guerre servait de canapé aux deux Espagnoles, qui n'avaient garde de lâcher leurs pistolets.
— Pas de maladresses, d'abord ! je vous y engage dans notre intérêt commun !... Pas de mouvements convulsifs ! Vous avez chacune un doigt sur une gâchette dangereuse. — Les femmes sont sujettes à des crispations de nerfs ; pas de maladresses , encore une fois !.,.
196 l'eao et le feo
— Mille grâces de vos prudents conseils, cher capitaine ! répondit Frasquita en montrant une range'e de petites dents blanches dont une fe'e eût été jalouse.
Vectucci n'y prit plus garde ; tout en cherchant un biais adroit , il ne cessait de contempler son demi-million de bijoux.
— Mes belles dames, reprit-il, je suis prêt à vous jurer sur le Koran ou sur l'Évangile, à votre choix, qu'à l'avenir vous serez traitées avec égards et respect par tous mes gens comme par moi-même , et que je vous renverrai en Espagne sans rançon... Je vous donnerai ma parole par écrit, si vous l'exigez... En un mot, je ferai tout ce qu'il vous plaira; mais sortez de cette affreuse soute aux poudres; mon apparte-
l'kau kt le feu 197
ment, mes esclaves sont à la disposition de Vos Grâces...
— Ta parole e'crile ou non ne nous garantit rien, seigneur capitaine!... INous avons des vivres; nous sommes deux et ne dormirons jamais en même temps. Nous manquions d'air; tu as fait rouvrir le panneau; nous le défendons de le faire fermer, car nous serons maîtresses du navire tant que nous ne bougerons pas d'ici !...
— Vous ne prétendez pourtant pas demeurer éternellement dans cette cale?
— Non! nous voudrions même en être dehors, dit Frasquita de la meilleure grâce du monde; seulement mieux vaut pour
idS l'bau et le fko
nous la soute aux poudres que toute autre partie de ton bord...
— Mes chères dames, vous me mettez dans un extrême, embarras!.... Vous ne pouvez sortir du navire avant d'avoir abandonné cette souîe..: Que voulez-vous, encore une fois, que voulez-vous?
— L'honneur sauf et la liberté.
— Bien ! très bien ! c'est dit ! c'est convenu!... Mais comment vous satisfaire?
J'offre ma parole , vous la refusez ; quelle garantie exigez-vous ?
Madame Molinarès ne savait que répondre ; Frasquita , inspirée par le souvenir de Destailhs , prit la parole et posa nettement son ultimatum :
— Rien de plus simple, dil-elle ; conduisnous en France , que des officiers français viennent nous offrir la main pour sortir d'ici ; nous les suivrons sans difficultés , e t tu ne risqueras plus de sauter en l'air avec tous tes camarades!...
— Eh ! eh ! mais en France on pourrait me faire un fort mauvais parti !...
— Cela ne nous regarde pas ! Arrangetoi ! Nous ne sortirons d'ici que sous la protection de braves officiers de la marine française.
— Mademoiselle Frasquita Molinarès, dit Vertucci en saluant, je ferai plus encore, je me mettrai à la recherche de M. l'enseigne de vaisseau Deslaillis, dont Bergami m'a conté l'historiette.
200 l'iiAU et LI! frii
— A la bonne heure, capitaine, à la bonne heure, vous voici charmant! répliqua la jeune fille avec une égale ironie; mais en attendant, puisque vous voulez si bien faire les choses , mettez-nous tout à fait à notre aise. Envoyez-nous un hamac et un fauteuil, faites-nous servir de votre table !... Prêteznous une de vos guitares!... une seule, vous comprenezpourquoi. M. Destaillis vous saura gré de ces politesses!... Quanta nous, voici notre garantie contre le poison et contre la famine , ajouta bientôt la jeune fille en montrant son pistolet.
Moussalem caressait sa barbe noire avec complaisance; ses regards s'abaissaient admiraiivement sur Frasquita.
— -Quel dommage, dit-il, que tu te sois
l'kau kt i,k feu 201
coiffée comme une petite sotte de je ne sais quel damoiseau français !... 11 y a de l'étoffe chez toi, foi de corsaire ! Tu es fine, courageuse, adroite; tu as de la répartie et de l'invention! Tu me plaisais hier; aujourd'hui tu me conviendrais pour femme !
J'aime les caractères décidés. Tu serais, par Mahomet, la digne reine de mon bord!...
— Ne la suis-je point déjà , seigneur forban? répliqua Frasquita en présentant son inévitable pistolet, vois mon sceptre. Je n'aspire pas à plus de royauté qu'il ne m'en donne.
Madame Molinarès , émerveillée du sangfroid railleur de sa fille , était assise au second plan , et tenait un sceptre de rechange que Moussalem n'oubliait pas.
202 L'ffAlI liT LE FED
— Allons , mes chères dames ! dit-il , assez pour une lois ! Vous recevrez tout ce que vous avez deaiandé ; je serai bon prince, moi aussi !...
— Un mot encore ! s'écria Frasquita , un seul mot!... Pas d'essais de surprise! Songe bien qu'à la première tentative, lu es perdu !
— Trop ! mademoiselle , trop ! foi de renégat!... Mais, à propos, préféreriez-vous votre costume ordinaire à celui que vous portez ? Il est sec, mon esclave tailleur vous l'arrangerait!...
— Sa Seigneurie a envie de ravoir ses diamants? dit Frasquita Molinarès de plus en plus railleuse. Je commence à m'habituer à ces parures, mais j'en traiterais à
L'fiAlI ET IM FKU '*0
Tamiable sans trop de difficultés... On verra ! . . .
La jeune fille riait à déconcerter le bandit, qui s'en alla en la traitant de démon femelle.
L'escalier ordinaire n'ayant pu êtrç remis en place, Moussalem dut traverser le corpsde-garde turc pour monter sur le pont par l'échelle commune.
— J'ai retrouvé mes diamants, pensait-il, voilà déjà un grand point. Quant au reste, la Frasquita ne rira pas toujours, je l'espère bien! A la dernière extrémité, sans aller en France me jeter dans la gueule du loup, le consul français d'Alger me débarrasserait d'elle! Mais j'aurais été dup€ de deux
204 l'kAU et Llî FRU
pécores ! je serais la rise'e de mon équipage!— II faut trouver quelque moyen de prendre une revanche éclatante , publique, complète !...
• Le problème était difficile à résoudre. La frégate anglaise se rapprochait de plus d'un mille à l'heure!. . . Eh bien! l'imminence d'une attaque disproportionnée inquiétait moins Vertucci que la présence des deux prisonnières dans sa soute aux poudres. Un malheur est si vite arrivé ! . . .
L'équipage même n'était point sans appréhensions.
— C'est qu'elles sont décidées!... disait l'un.
— Prêtes à faire feu, ajoutait l'autre.
LEAU tT LE FlîlJ " Wo
— Il ne faut jamais laisser des pistolets à porte'e des femmes, des enfants ni des fous ! . . .
Moussalem nous a mis dans une jolie situation... c'est sa faute!... Dites donc, camarades, si nous nous débarrassions de lui , on pourrait peut-être s'arranger ensuite avec les deux princesses.
Des projets de révolte fermentaient ainsi de tous côtés.
Moussalem avait fait pendre Abdallah pour le punir de sa négligence ; mais Abdallah n'était point le seul coupable.
— Si ce maudit Bergami ne m'avait pas amené à bord une paire de semblables
206 l'eau et lk feu
aventurières, je ne serais pas dans des transes qui me font dresser les cheveux !... Si M. Edouard Broughley n'avait pas enlevé Fiasquiia, non-seulement je n'aurais personne dans ma soute, mais la frégate ne me chasserait point, le bon gros irois-mâls américain serait amariné; j'aurais fait une course honorable, avnnlngeuse, lucrative.'... Bergami et M. Edouard vont me payer ieurs sottises...
Bergami fut brusquement arrêté par quatre soldats turcs, qui le fouillèrent, lui arrachèrent son coliello , lui lièrent Ses pieds et les mains , et l'apportèrent au capitaine.
— Misérable larron ! s'écria Moussalem, pourquoi m'as-tu jeté ici deux Andalouses
l'eau it le iiiu ^207
enragées sans me prévenir de leur mauvais caractère?
— Foi de compatriote! disait Bergami d'une voix lamentable , je les croyais incapables de se conduire si mal... Je ne les connaissais pas , moi!...
— Il fallait donc les laisser se noyer!... Amarrez-moi ce drôle au cabestan !... et en avant les coups de corde ! . . .
— Un seul instant, capitaine! an nom de notre salut à tous ' . . . J'ai une idée !. . .
--Parle!
— Laissez-moi essayer de désarmer ces darnes!..^ Puisque vous voulez que je fé-
208 l'iîau ut le l'Ëu
ponde de leur conduite, permettez-moi d'aller les trouver...
— Que leur diras-tu ?.,. voyons !...
— Je tâcherai de les émouvoir; elles auront pitié de moi !... Je leur dirai que je leur ai sauvé la vie à toutes les deux , que j'ai rendu la fille à sa mère et la mère à sa fille, que je les ai délivrées de l'Anglais... le seul coupable!...
l ne voix de femme qui parlait des profondeurs de la soute se fit entendre en ce moment :
— Capilan Moussalem ! disait- elle, la reine du bord te défend de faire assommer ce jeune bandit !... Nous lui devons y en effet , une certaine reconnaissance.
Le renégat s'approcha du panneau d'arrière, situé perpendiculairement à deuK étages au-dessus de la soute aux poudres, — Or, le chébec, comme tous les petits bâtiments pontés, avait d'abord son étage sousmarin : la cale ^ dont la poudrière était undes derniers compartiments, — ensuite Yen tre-pont y dont le salon du capitaine, le corpsde-garde turc et le logement de l'équipage étaient les trois subdivisions principales, et enfin l'étage supérieur, c'est-à-dire lepont^ sur lequel se trouvaient les douze pièces d'artillerie braquées aux sabords. — Une distance de dix à douze pieds au plus séparait Frasquita du capitaine quand il se fut penché vers l'écoutille ; ils pouvaient donc causer très facilement.
— Mademoiselle ! dit Moussalem avec
2i0 L'iiAU liT LK flîU
colère , je sxm bien sûr que vous ne ferez pas sauter le navire pour préserver ce drôle du châtiment qu'il mérite !
— Puissamment raisonné ! ... mon illustre lieutenant! mais je commande et veux être obéie!...
— Senorîta /... nueslra reina ! s'écria Bergami, pitié!... miséricorde!... Le capitaine fait signe de me bâillonner, de m'assom- «ler à ta sourdine... de...
Un gémissement inarticulé prouva aux dames Molinarès qu'un bâillon étouffait la voix du pauvre Bergami.
— Fais cela ! dit sévèrement la jeune fille, et je jure que tu ne reverras plus un seul de tes diamants !...
— Âïe ! fit Moussalem ; et s'adressant aux exécuteurs de sa haute justice : — Doucement , camarades, pas encore!... — Chère belle, continua-t-il , c'est le cas de faire un petit marché; rendez-moi seulement le gros collier, Bergami n'aura plus rien à craindre.
— Fais-lui ôler son bâillon ! Qu'il vienne à côté de toi ! je ne paierai pas avant de l'avoir vu et entendu !...
Moussalem soupira.
— Otez le bâillon ! et roulez par ici ce trop heureux coquin.
Le premier cri de Bergami fut un cri de reconnaissance ; mais ensuite :
— J'ai les pieds et les mains liés, dit-il;
212 l'eau et lu rBU
Moussalem me fera étrangler ou jeter à la mer...
Le capilan leva son sabre sur la tête du jeune Maltais. Frasquita détachait alors l'énorme collier de diamants; il ne frappa point.
— Voici le collier , dit-elle , en le présentant de la main gauche.
De la droite, elle tenait toujours son pistolet ; madame Molinarès , à demi couchée sur le rouleau de mèches de guerre , appuyait la bouche du sien sur une frêle boîte à cartouches.
— Voici le collier, Moussalem 1 mais tu ne l'auras pas avant que Bergami garrotté
l'hàU hT LE FKU 21 S
comme il l'est n'ait été descendu ici. 11 nous a sauvé la vie, je tiens à m'acquitter. Allons'... Ces diamants valent bien vingt mille piastres... Je paie assez cher, je trouve!
— Vous payez!... Ceci est violent, quand les bijoux sont à moi !
— Pirate , mon ami , tu ments ou tu radotes... Ils seront à toi lorsque tu les tiendras.
— Affale /... commanda Moussalem d'un ton de rage.
Bergami fut affalé^ c'est-à-dire descendu au moyen d'une corde dans la soute aux poudres entre Frasquita et sa mère.
Le corsaire Moussalem rentra aussitôt
214 l'eau kt lk fbu
dans la possession de son gros collier que Frasquita lui renvoya attaché au bout de la même corde.
— Capitaine! capitaine! dit alors le lieutenant du Diahle-de-Mcr ^ voyez! la fre'gate nous gagne main sur main !...
La Tamise courait grand largue avec bonnettes des deux bords. Elle déployait au vent une surface de toile qui eût pu tapisser la moitié de la place Vendôme. On y avait installé les plus inusitées des voiles connues. Elle portait des papillons, des contrebonnettes , des voiles d'étais de bas en haut à tous les mâts , six focs , la civadière , la contre-civadière et des bonnetles.de civadière.
i/bau ut lu vïu si 5
Jamais n'a vogué sur la Méditerranée navire voilé avec un tel excès ; l'on ne rencontrerait guère son pareil qu'à la fin du dictionnaire de l'amiral Villaumez, à la planche D, dont la figure principale, à l'usage des élèves de la marine, représente une irégate chargée de toutes les voiles du vocabulaire technique.
Pour comble de malheur, la mer douce au large pour la frégate était dure pour le chébec qui , serrant la côte de trop près, rencontrait des lames courtes et sottes, c'est-a-dire bondissant et se heurtant sans régularité. Le choc de ces vagues capricieuses brisait à chaque instant Terre du Diable-cle-Mer ; il tanguait, il fatiguait, il déviait sans cesse de sa route, et devait fata-
5l6 l/ÉÀU ET LB fRU
lement, pour doubler le cap Tenez, prendre une direction oblique. La frégate , au contraire, filait droit sur le cap.
Au point du jour, si le temps restait le même, la Tamise tiendrait le Diable-de- Mer à portée de canon un peu au-delà de Tenez.
Or, le temps ne changea pas de la nuit, que Moussalem passa encore tout entière à surveiller la manœuvre. Edouard Broughley, qui dut aux dangers courus par le chébec d'échapper à la fureur du capitaine, la passa aux fers comme les deux précédentes.
Sur ces entrefaites, dans la soute aux
l'eau et lb feu ^17
poudres, avaient eu lieu quelques scènes qu'il importe de raconter avant de dire comment éclata le premier coup de canon de la frégate la Tamise.
Berg^amî •
Deux faibles femmes, deux prisonnières, exposées quelques heures auparavant à tous les mauvais traitements et à toutes les vio- 1 ences, tenaient désormais en respect ua , équipage entier de pirates sans fai ni îoi.
220 l'bau kt le fbu
En vérité, elles étaient les maîtresses du hord, car d'elles seules dépendait la possibilité de combattre.
Les richesses énormes que Frasquita devait à un caprice du forban lui permettaient, en outre, d'imposer ses volontés. — Mais cette puissance résultait d'une situation extrême; la moindre distraction, le moindre oubli pouvait tout perdre.
Madame Molinarès et sa fille se doutaient bien qu'on les épiait pour profiter de leur lassitude ou de leur négligetice : si elles avaient eu le malheur de se désarmer ou de s'endormir , elles auraient chèrement payé l'étrange pouvoir qu'elles exerçaient.
. Dès que Bergami fut dans la soute aux
l'bAU et le FED 221
poudres, iHémoigna sa gratitude en langue espagnole, mais avec une volubilité presqu'italienne.
Frasquita souriait.
— Je ne suis pas ingrate, dit-elle ; vous m'avez prise sous votre protection dans la chaloupe, vous m'avez sauvée des flots, vous avez aussi sauvé ma mère; je me félicite d'avoir pu vous rendre service pour service.
Enhardi par ce langage, Bergami avança les mains, en priant Frasquita de le dégarrotter.
Madame MoHuarès tressaillit.
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— Soyez tranquille, ma mère, dit la jeune fille, je n'aurai pas l'imprudence de faire ce qu'il demande; — puis, répondant h Bergami : Crois-lu donc, poursuivit-elle, que j'aie oublié ta brusque déclaration d'amour?...
— Pardonnez-moi une parole coupable ; jo sais qui vous êtes maintenant ; Bergami n'est pas digne de lever les yeux sur vous...
— Je serais une folle si je me laissais prendre à tes promesses. Ai-je accepté les serments et les paroles écrites de Vertucci, Ion fier compatriote ? — Non, et j'ai eu raison, u'est-il pas vrai ?. ..
— Oui, certes ! vous avez eu bien raison, mais je ne suis pas un renégat comme Ver-
l'uau et lb mu âi5
lucci; je n'oiiblierai de ma vîe ïe service que je vous dois.,.
— Je parierais cent contre un, Bex'gami, qu'il y a cinq minutes lu m'aurais livrée à Moussalem si tu l'avais pu...
Bergami, frappé delà justesse xle cette réplique, courba la tête devant l'injure sans même essayer de s^i défendre.
— Tu resteras garrotté , mon garçon ; seulement je lâclierai un peu les cordes qui te blessent, tu pourras te coucher par là sur ces paquets de bourres de canon, je ne te laisserai manquer de rien ; je te servirai à boire et à manger... à une condition pourtant I...