l'kau bt lb vbd
— Laquelle, mademoiselle? murmura Bergami de'concerlé.
— C'est que tu veilleras toutes les fois que l'une de nous dormira. A la moindre alerte, préviens-nous!...
— Ah ! s'écria Bergami d'un ton admiratif, mais profondément respectueux, que le capitaine Moussalem avait bien raison tout à riieure ! Quelle capitane corsairienne vous seriez!...
— Je serai un jour, je l'espère, la femme d'un brave et loyal officier de la marine française ! Bappelle-toi bien, Bergami que, pour rester digne de lui, je suis prête à tous les sacrifices...
— Ça se voit. Votre Seigneurie! ça se voit, clair comme ces canons de pistolet ! dit Bergami du ton obséquieux d'un valet italien.
Frasquita venait d'achever de desserrer ses liens sans rien lâcher.
— Maintenant, dit-elle, explique-nous la position du navire.
Bergami raconta longuement tout ce qui s'était passé depuis l'instant où les dames Molinarès avaient été obligées de descendre.
— C'est donc une frégate anglaise qui nous poursuit! dit la jeune fille avec un certain découragement; et encore elle vient de Gibraltar!... A ton avis, quelle sera l'issue
de la chasse ?
"iW l'kau et le ¥l\V
— r Je ne puis dire qu'une chose à Votre Seigneurie, c'est que la Tamise commence à gagner beaucoup; aussi dans l'équipage, on parlait tout à l'heure de jeter Moussalem par-dessus le bord, et de mettre le chébec à la côte...
— Je i^e veux pas, moi, qu'on touche au capitaine Moussalem !...
— Ah çaî voiis protégez donc tous vos ennemis ? Vous m'avez empêché de tuer M. Edouard... Vous m'avez pris en pitié moi-même, malgré mon oifense impardonnable...
— Impardonnable est très bien dit, mon garçon; et c'est; pourquoi tu es toujours garrotté!... Du reste, quand o^ n'gi pas d'à-
l'eau in LE FEU 227
mis pour se faire protéger et garder par eux, on fait bien de ménager ses ennemis.,. Je vais défendre toute révolte sous peine d'explosion...
Frasquita appela l'esclave noir qui, la veille, lui avait apporté les diamants.
Un instant après, l'équipage était officiellement prévenu, par l'intermédiaire de Verlucci lui-même, que toute tentative d'insurrection devait entraîner l'explosion immédiate.
Cette ultima ratio contribua singulièrement au maintieTrde la discipline.
— Mais pourquoi un intérêt si vif?
demandait par le panneau le capitaine Moussalem en personne.
228 l'bAD KT Lli FKU
— Par cette unique raison que je vous ai nommé mon lieutenant, répondit Frasquita en riant au nez du pirate... Et ensuite, poursuivit-elle en s'adressant à sa mère, parce que, Moussalem vivant, personne n^osera se risquer ici, tandis que, s'il avait péri, une foule de téméraires coquins accourrait vers nous; — le moment d'en finir serait venu.
— Per Bacco I murmura Bergami admiralîvement, quelle capitane corsairienne !..,
Madame Molinarès, malgré sa tristesse mortelle, se surprenait par instants à sourire ; elle était émerveillée du sang froid et de la verve de Frasquita ; elle jie reconnaissait pas sa fille.
l'bad et lb feu - 229
Frasquita commandait, se faisait servir par l'esclave, envoyait au capitaine un diamant ou quelque autre bijou pour l'obliger à satisfaire ses désirs.
Elle invita sa mère à dormir, et fit bonne garde, tout en daignant répondre quelquefois au contrebandier Bergami chez qui l'amour, un moment vaincu par la peur, reprenait complètement le dessus.
Après le réveil de madame Molinarès, Frasquita joua de la guitare, et les échos du bord retentirent des éclats de rire moqueurs du Cunndo, dont le premier couplet s'appliquait de mieux en mieux à la circonstance. Il n'était aventurier ni soldat qui ne saisît l'allusion; Moussalem faisait une méchante
250 l'eau et lb rfiu
grimace, mais pouvail-il empêcher Frasquila de chanter à sa guise ?
Bergami disait alors :
-— Vrai, comme j';îi passé plus décent soirées de ma vie à J'Opéra italien, tant à Cadix qu'à Lisbonne, à Naples el ailleurs, Votre Grâce pourrait remplir l'emploi de première chanteuse.
— Tu ne m'as jamais vu danser! répliqua follement Frasquita Molinarès, sans quoi tu penserais autrement!...
— 11 suffit que Votre Grâce s'exprime ainsi pour que je sois sûr de n'avoir jamais entendu citer danseuse capable de lutter avec elle!...
l'eau lt le tEU 2r>l
— Vous êtes un vilain flatteur, Bergàmi !
— Non! par l'ordre de Malte! je suis prêt à jurer que Son Excellence n'a point sa pareille dans l'Inde ni à Paris pour les ronds de jambe et les jetés battus!... Les aimées égyptiennes , les bayadères , le corps de ballet de l'Opéra, les favorites du grand seigneur, toutes les danseuses du monde ne niérilenl pas, j'en fais le serment, la faveur de lacer ses brodequins.
— Tout cela est charmant, dit Frasquita; tu sajs faire ta cour quand tu as les mains liées!... Mais où donc as-tu pêche ton érudition? Tu parles d'ahnées, de bayadères et du corps de ballet de Paris comme de ckoses qui te seraient familières !
^52 l'k4U et L1 fru
— Je connais tout cela par plusieurs raisons, senorita, répondit Bergami. D'abord, il faut vous dire que j'ai étudié quelque temps pour entrer dans les ordres...
— Tu as bien profité... répliqua Frasquila en riant.
— C'était à Rome, mademoiselle ; car ma mère, bonne catholique, n'avait pas voulu laisser faire mon éducation par les Anglais, maîtres de notre île. Elle m'avait donc envoyé chez mon oncle, qui était valet de chambre chez le cardinal Fonsecca; mais mon oncle me trouvait trop léger...
^ — Et te traitait trop légèrement, n'est-ce pas?
^- Je désertai en m'embarquant sur un
l'eau bt lk fku - 235
brigantin de Naples; j'ai vu des aimées à Alexandrie et même au Caire, où j'allai avec uij voyageur français, passager sur le cinquième navire où je me sois enrôlé!... J'ai vu Conslanlinople; j'ai navigué avec des camarades qui avaient battu toutes les^.mers de l'Inde... Et, quant à mes connaissances en fait de danse et de chant, il faut vous dire que j'ai été machiniste du grand théâtre de Lisbonne pendant plus de six mois. C'est même de là que je suis parti pour aller faire la contrebande...
— Chut! interrompit Frasquita. Puis, élevant la voix de manière à être entendue de toutes les parties du bâtiment : — Moussalem ! s*écria-t-elle, on vient de glisser un lacet dans la soute pour m'enlever adroite-
ment mon pistolet... Qu'on ne recommence pas!... ou ma mère fait feu!...
Madame Molinarès, éveille'e en sursaut, se dressait à côté de sa fille.
— Quant à toi, Bergami, continua Frasquita, veille mieux ! ou je te rends au capitaine pour qu'il te traite à sa guise !...
— Ma fille , dit madame Molinarès , tu peux reposer maintenant jusqu'à la nuit. Après le coucher du soleil, il faudra redoubler de vigilance : profite des quatre heures de jour qui nous restent.
Frasquita s'étendit à son tour dans le hamac qu'elle s'était fait donner pour quelques rangs de perles; sa mère s'assit dans le fauteuil loué à Moussalem pour deux dou-
l'bau et lv: feu 235
zaines de bagues magnifiquement monle'ês.
On voit comment le capitaine du Diablede-Mei' rentrait peu h peu dans la propriété de son écrin. Il dut se contenter de ce succès, car !a vigilance des deux Espagnoles et celle de Berj^aini lui-même rendaient trop dangereux tout essai de surprise. Le pirate avait d'ailleurs fort à faire; il devait contenir le méconlentement de son équipage, tout en dirigeant le navire comn e capitaine et comme pilote.
Cependant la nuit ne se passa point sans que les quatre contrebandiers nouvellement enrôlés se fussent concertés entr'eux : — Essaieraient- ils de délivrer Edouard Broughley? S'exposeraient-ils, par une audacieuse tentative, à la fureur de Moussalem?
256 l'ea.u et lk fku
— Les avis étaient fort divers. — Pouvaiton bien se fier aux promesses du gentleman ? S'ils parvenaient, en se jetant a la nage, h le ramener sain et sauf à bord delà Tamise, les Anglais ne seraient-ils pas les premiers à leur faire un méchant parti ? — Plus la frégate approchait, plus il devenait urgent de prendre une détermination.
Un peu avant le lever du soleil, déjà le crépuscule blanchissait l'horizon, les contrebandiers, voyant la Tamise à deux petites portées de canon, et ne doutant plus de la capture du corsaire, reconnurent d'un commun accord qu'entre deux maux il faut choisir le moindre, et décidèrent qu'ils ne négligeraient rien pour sauver le fils du gouverneur de Gibraltar
lVau et le Fiiu ' 257
Au premier coup de canon, deux d'entre eux, profilant d'une confusion inévitable, descendraient brusquement dans la cale, briseraient ses fers et se jetteraient à la mer avec lui. Les deux autres auraient soin d'y lancer en même temps des planches, des avirons, tout ce qu'ils trouveraient de nature à servir de bouée au sauvetage.
Enfin le premier coup de canon retentit.
Moussalem jagea inutile de commander le branle-bas de combat; il n'avait point la libre disposition de sa soute aux poudres, et d'ailleurs pouvait-il se mesurer contre une grande frégate ?
On vit le boulet anglais tomber à plus de dix brasses derrière. Au lieu du tumulte sur '
258 l'eau et Llî FEU
lequel comptaient les contrebandiers, un silence profond régnait à bord.
Des cris: Alerte!., trahison! se firent entendre. Presqu'aussitôt les quatre contrebandiers, arrêtés par les soldats turcs, furent amenés au capitaine.
Les uns avaient lancé a la mer des bailles de combat, de grosses bûches et des barils, les autres venaient d'essayer de forcer le cadenas de la barre de justice.
On s'attendait à voir Moussalem entrer en fureur et ordonner une de ces promptes exécutions qui lui coûtaient si peu. Moussalem se prit à rire :
— Ah,! ah ! fil-il, on dirait que les farceurs
ont deviné mon projet!... Allez me chercher aussi le capitaine Enolish et qu'on m'apporte en même temps cinq barriques vides!...
li» ehasie*
A bord de la frégate anglaise on ne se pressait pas de tirer un second coup de canon, l'on attendait que l'on fût à meilleure porte'e. Les lunettes d'approche, en attendant, étaient braquées sur le corsaire algérien.
*242 l'iîau 5'T le feu
/ — Juste ciel ! s'écria un officier, le pirate fait hisser au bout de sa grande antenne le malheureux fils de lord Bi'oughley !
Un homme en uniforme rouge était, en effet, suspendu h l'extrémité de l'antenne de meslre du chébec par une corde passant sous ses bras — Il gesticulait et se débattait à faire pitié.
Avant que la frégate fût exactement à portée de canon, cet homme fut affalé dans »ne des barriques vides, déjM)uiîlé de son ttîiàformos et enfin lancé à \\ mer. Les Anglais virent parfaitement aussi que les pirates avaient eu soin d'attacher leur prisonnier dans le tonneau, com oie pour l'empêcher de se jeter à la nage.
l'uAu lï LE Fin i245
— ^ A qtioi bon cette dernière pre'caution? se demandait-oiï à bord de la frégate, lorsqu'à son grand regret le commandant dut ordonner de mettre en panne. .
L'objet principal de sa mission était de reprendre le fils du gouverneur de Gibraltar; la punition des pirates ne passait qu'en second lieu.
Un autre coup de canon fut tiré pourtant avant la manœuvre, mais le boulet, lancé à toute volée, vint expirer sans force au ras du Diable-de-Mer,
— Nous allons avoir le temps de nous réconnaître, dit Moussalera en se frottant les mains.
La frégate chargée do toile, comme nous
l'avons dépeinte, fut obligée de commencer par rentrer toutes ses voiles supplémentaires — manœuvre longue, délicate et embarrassante qui dura plus d'un quart d'heure.
Lorsqu'elle put enfin mettre régulièrement en panne, décrocher et expédier dehors un de ses canots, elle avait sensiblement dépassé le tonneau flottant.
Le Diable-de-Mer continuait vaillamment sa route ; Moussalem rasséréné riait dans sa barbe et disait à son lieutenant :
— Il n'est pas prouvé du tout que la chère frégate nous rattrape jamais!... Élevonsnous un peu au large maintenant pour éviter ce maudit ressac.
Le cap Tenez était doublé ; au lieu de
l'eâu kt le feu 245
serrer la côte, le cbébec gouverna sur Rasel-Amucb, qu'on découvrait sous le disque rouge du soleil africain.
Alors y'mgt goddam de désappointement retentissaient dans le canoi anglais expédié à la recherche de la barrique ; - l'homme recueilli n'était pas Edouard Broughley.
Edouard Broughley en personne se trouvait prisonnier sur le chébec du capitaine Moussalem.
— C'était même son uniforme que je portais tout à l'heure quand j'étais pendu au bout de l'antenne de mestre, ajouta le contrebandier. Et j'ai été chargé par le capitaine algérien de vous dire qu'il vous le rendra contre cinq mille piastres de rançon si vaut
'24(> L'iiAU liT LE FEU
voulez bien ne plus forcer de voiles, et le laisser achever tranquillement son voyage sans continuer la chasse.
Le capitaine de la Tamise, à qui ce message fut transmis dès le retour à bord du. canot, h' ussa les épaules avec humeur, fit rétablir toutes ses voiles, et remit le cap sur le Diable-de-31er qui avait gagné près d'une lieue marine.
11 fallut plus de trois heures pour que les deux navires se retrouvassent dans la même situation respective qu'au lever du soleil. Et, comme le stratagème avait eu plein succès la première fois, Moussalem n'hésita pas à le répéter, à cela près toutefois qu'il ne fit point amarrer son second contrebandier dans la barrique.
u'kau iît lu feu 247
On éiait trop'Join de terre alors, pensaitil, pour que le camarade osâl s'enfuir à la riage. — Moussalem se trompa. Le contre- .bandier, libre de ses mouvements, laissa le chéfcec s'éloigner un peu, et dès qu'il fut à peu près hors de [vorlée de fusil, n'hésita point à se jeter à la mer, de peur d'être mis aux fers à bord de la frégate anglaise, cojjïime y était déjà son premier compagnon, d'infortune.
Eut-il tort? eut-il raison? Il échappa sans contredit aux recherches de la justice anglaise qui devait, tôt ou tard, faire le procès des coquins de la chaloupe; mais atteignit-il le rivage ? El, s'il ne se noya pas en route, comment fut-il traité par les Bédouins que l'on voyait tout le long de la côte former des groupes de spectateurs?...
248 l'eau lt lf- feu
Si nous n'ignorons aucun des incidenls de la chasse appuyée par Ta frégate la Tamise au chébec le Diable-de-Mer, nous manquons de toute espèce de renseignements sur le sort de ce nageur intrépide, dont la désertion fut cause qu'au lieu de mettre en panne, la chasseresse se trouva enfin à distance convenable pour tirer en plein bois.
Vingt boulets fendirent l'air, sifflèrent à travers la mâture, percèrent les voiles du corsaire, lui coupèrent des cordes, tranchèrent en deux la grande antenne, tuèrent quelques pirates, et jetèrent abord un horrible désordre; mais l'avarie la plus grande fut faite par deux énormes projectiles quf s'enfoncèrent à fleur d'eau dans les hanches du chébec.
l'kau it lk teo 249
Le léger navire algérien était, comme on l'a dit, de très faible échantillon. Après avoir fait des trous qui ouvraient une voie d'eau formidable, les deux boulets traversèrent la grand'chambre dont ils fracassèrent les cloisons, rasèrent l'hiloire du panneau de ia soute aux poudres, h un pied au-dessus du front de la belle Frasquita, qui tomba à la renverse, hachèrent quelques soldats dans le corps-de-garde turc, et finirent par entamer entre les deux ponts l'arbre de trinquet, ou, si l'on aime mieux, le mât de misaine.
La mer entrait à flots par les deux ouvertures de l'arrière.
— Mademoiselle Frasquita! dit Bergarai à la jeune fille que sa mère relevait et te*«
LEAU F,T LE FKU
nait embrassée, entendez-vous la mer qui roule dans l'entre-pont?... Voyez ^.
Déjà l'eau tombait en cascade dans la soute même.
— Si nous devons cojiler, ajoutait Je Mal lais, qu'il me soit possible au moins de vous porter secours... Mesdames, coupez mes liens, je vous en supplie, si ce n'est par pitié pour moi, que ce soit pour vousmêmes !..
L'eau et la ierre.
La coniinotiou qui renversa Frasquita Molinarès avait été yiolente, aussi de quelques instants n'entendit-elle pas les supplications lamentables de Bergarai, mais enfin lorsqu'elle eut entièrement recouvré sa connaissance:
252 l'kau kt le feu
— Je veux bien te délivrer, dit-elle, je te sauverai ainsi pour la seconde fois, mais tu sortiras d'ici sur-le-champ!... ,
— Vous vous défiez donc encore de moi, mademoiselle? murmura tristement le jeune Maltais.
— Oui, et au point que si tu hésitais à nous laisser seules, nous t'y contraindrions par la force!...
Frasquita, en parlant de la sorte, coupait les liens de Bergami, dont madame Molinarès, toujours armée, observait les moindres mouvements d'un air de menace.
L'eau de mer entrait toujours à flots par la chambre du capitaine et ruisselait dans la soute aux poudres.
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Bergami sauta dans l'entre-pont et de là s'adressant à la jeune fille :
— Vous me croyez plus méchant que je ne le suis, dit-il, mais à mon tour, j'espère bien vous prouver que je ne suis pas ingrat non plus!...
— Eh bien! répondit Frasquila, commence par nous tenir au courant de ce qui se passe à bord
' Bergami disparut et eut grand soin de ne pas se montrer au capitaine Vertuccidit-Moussalem.
Celui-ci n'avait pas perdu courage. — Le point essentiel étant d'arrêter la frégate, il jeta successivement à la mer les deux der-
254 l'eau lt !.r fru
niefs contrebandiers amarrés chacun dans une barrique vide, et s'y prit de manière que le commandant de la Tamise pût toujours croire qu'on lui rendait Edouard Broughley.
Deux fois la (régate fut donc obligée de mettre en panne. A bord du chébec, cependant, on avait aveuglé les voies d'er.a en clouant des plaques de plomb sur les trous de l'arrière; l'arbre de trinquet fut conso- Mé par des pièces de bois appelées jumelles, qu'on lia fortement sur la tige entamée ; des cordes neuves remplacèrent les' n^anœuvres hachées, on changea quelques voiles, bref, ô'rf se râc<*omnfiôda du miefe qu'on put, et l'on se retrouvait vers trois heures de l'aprèsnoffdi à qtrafre ou chïcf portées de canon de
l'eau fcî LE l'W) 255
îa fréga'fOr ptït.le travers clir Ras-et-Amiich, c'est-à-dire à une vingtaine de lieues d'Alger.
Edouard Broughley, fils du gouverneur de Gibraltar, était toujours sur le gaillard d'arrière, à côté de la cinquième et dernière des barriques vides, espérant tout bas que son tour arriverait d'être jelé dehors pour arrêter la marche de la frégate. Edouard Broughley tressaillit de plaisir quand il se vit hisser enfin à l'extrémité de l'antenne.
De la frégate on le reconnut à merveille.
— C'est lui! c'est bien lui, cette fois!... s'écriaient les officiers anglais, Après nous l'avoir rendu, le pirate n'aura plus de ressource, et nous le coulerons, serait-ce sous le canon des forts algériens!...
250 l'eau kt lk feu
Onne vit paslesforbans dépouiller Edouard de son uniforme ; seulement, il s*écoula près de dix minutes entre l'ascension du jeune officier et le moment où l'on vit flotter un tonneau dans lequel on apercevait un homme en habit rouge galonné, la tête enfermée dans un sac qui le serrait autour du cou. Cet homme ne donnait aucun signe de vie.
— Les misérables l'auraient-ils tué? dit le commandant an glais avec colère.
La frégate mit en panne; elle expédia un canot à la recherche du corps d'Edouard ; le canot ne rapporta qu'un mannequin auquel était attaché ce billet :
« Beau commandant, si vous n'avez pas l'homme, vous avez au moins son habit; c'est ce qu'il avait de mieux !...
LlîAU ET LE FiiU 257
» Ce matin, je vous prometlais de vous rendre votre Edouard pour cinq mille piastres fortes.
» Ce soir, c'est vingt mille, eu égard aux avaries que vous m'avez faites. Qui casse les vitres les paie. Et encore je ne vous demande rien pour les six ou huit coquins que vous m'avez tués.
» A demain sous les murs d'Alger! Votre consul est impatiemment attendu avec les vingt mille piastres.
» Vingt raille excuses pour vous avoir si souvent dérangé de votre route.
> CÀPITAN MOUSSALEM. »
Nous n'essaierons pas de peindre Taffreiix
258 I'*îîAU ET LE FEU
désappointement d'Edouard , quand on le déshabilla une seconde fois aux risées des . corsaires algériens que les stratagèmes de leur capitaine metlaieni en belle humeur.
Nous ne peindrons pas non plus la fureur concentrée du renégat, quand vers la fin de la nuit suiva.nte, il se vit rattraper par la frégate plus de trois heures avant d'eue à la hauteur du cap Gaxine. S'il avait encore eu à bord l'uniforme d'^Edouard, nul doute g^'^it n'eût sacrifié quelqu'un de ses gens pour arrêter encore une fois la Tamise,
— A.h l si les deux passagères n'étaient pas retranchées dans la. soute! s'écria-t-il. Mais enfin, il faut se sauver comme on peut!...
Ea achevant ces mois, quoi^we la frégate
L'EAD liT LE PRU 259
continuât à le gagner fort vite, il mit en panne lui-même, fit amener un canot, ordonna (l'y installer des voiles et d'amarrer la barre du gouvernail de telle sorte que l'embarcation courût vers la pleine mer. Puis Edouard fut attaché au mât de l'arrière entre deux fanaux allumés.
Edouard Broughley était donc enûn hors du chébec, où l'on se mit à forcer de voiles et de rames. Les esclaves, rangés sur les avirons du lHabIe-de-!\ler, étaient menacés par des contre-maîtres armés de fouets et de bâtons. Le corsaire, laissant Coléah sur tribord, filait rapidement vers le cap Caxine.
La frégate gouvernait à la poursuite du canot.
2G0 l'kau et le feu
Bergami se glissa vers la soute et dit à madame Molinarès, qui veillait seule en ce moment :
— Moussalem s'en tire encore; nous serons à Alger demain matin!...
— Bergami, répondit la mère de Frasquita, tu te montres reconnaissant; je suis contente de toi! Dès que nous serons arrivés, tâche de descendre à terre, rends-toi chez les consuls de France et d'Espagne, et si par hasard il y a quelque navire de guerre français dans le port, vas-y!... Tu connais les volontés de ma fille.
Bergami n'était pas sur le pont que la face des choses avait changé.
l'bàu et lk fku 261
Deux coups de canon retentissaient au large.
D'autres coups de canon semblèrent leur répondre presqu'aussilôt.
— Qu'y at-il donc? demanda madame Molinarès.
— Vous allez le savoir, re'pondit le jeune Maltais.
La frégate qui courait à la poursuite du canot venait d'apercevoir un autre grand navire caché par les terres au chébec algérien. Elle hissait des fanaux; des coups de canon comme un écho lointain répétaient ses coups de canon.
Moussalera avait pâli :
2G2 l'kau et le fkd
— Nous sommes pris entre deux feux !
dit-il. Ceslla fin du Diable-de-Mer!...
Une seconde frégate ne tarda pas à se montrer sui l'avant.
La l'ahiise, après avoir enfin recueilli Edouard Broughiey, reprenait la chasse par l'arrière.
~ Allons! dit Verlucci non sans vomir dix horribles blasphèmes de piiate, le cap sur Torre-Chica!...
Un silence funèbre régnait sur le pont du chébec; il gouvernait droit sur \sLPetite tour devenue fameuse depuis par le débarquement de l'armée française à Sidi-Ferruch.
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— Mesdames!... mesdames!... dit alors Bergami à l'ouvert du panneau, tout est peidu ! Moussalem va se jeter à la côte pour échapper aux Anglais! ..
lie fer «1 le feu .
Les deux frégates ne tardèrent pas a commencer le feu ; le Diable-de-Mer fuyait, emporté par une fraîche brise. La plage se couvrit de Bédouins Téveillés par la canonnade; sur les murailles du petit fortin s'as-
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semblaient des st Ulaîs liircs de la milice du dey.
Le soleil ne pouvait larder à paraître, mais il faisait encore nuii; le ciel était chargé de nuages, la lune couchée. De la mer. on ne voyait pas les mouvements de la population barbaresque; de la terre on apercevait, au contraire, les trois navires dont les deux plus éloignés portaient des feux de position et tiraillaient sans relâche.
— Que faire, ma fille? que faire maintenant? s'écria madame Molinarès avec effroi.
— Nous confier à Dieu qui, jusqu'ici nous si manifestement protégées.
Les deux Espagnoles se jetèrent à genoux et implorèrent le ciel.
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On touchait aux deriiiers iiistanfs d'une lutte qui se prolongeait depuis quatre jours entiers. -— Il était impossible de prévoir ce qui suivrait le naufiago.
Les projectiles dos deux frégates se croisaient sui' le pont du chébec.
— A terre ! à terre ! ramez donc! chiens d'esclaves! hurlait Moussalem le sabre à la niain et menaçant quiconque paraissait inatlentif à la manœuvre.
Tout à coup il poussa un cri terrible et tomba frappé de plusieurs biscaïens. Au même instant, l'avant du navire louchait la tejre, les mâts craquaient tous à la fois. Un désordre épouvantable régnait à bord.
— A moi !... à moi ! cria Moussalem.
Ses esclaves l'abandonnèrent.
Mais Frasquita Molinarès et sa mère se dressèrent soudain à ses côtés ; la jeune fille essayait d'étancher le sang qui coulait do ses innombrables blessures.
— Merci ! dit le pirate, je ne vaux plus la peine que vous prenez!... Puis, avec un accent étrange: — Je ne l'ai jamais valu!... dit-il. — Rappelle-toi ça, Bergami ! ajouta le renégat en s'adressant au jeune Maltais, qui n'avait pas abandonné les prisonnières.
Déjà matelots, soldats, esclaves, tous les gens du navire capables de prendre la fuite s'étaient j^lés à la nage. II ne restait à
l'eau et le FRO 26}
bord que le capitaine, mortellement blessé, les deux dames Molinarès et Bergami.
— Tenez! continua Moussalem, prenez ces bijoux dont je n'ai plus que faire, donnezmoi un pistolet et sauvez-vous!...
Malgré les efforts des deux Espagnoles, il se traîna jusqu'au-dessus de la soute aux poudres toujours ouverte.
— Allons ! partez, vous dis-je !... Je souffre comme un damné !...
Le reste fut un épouvantable blasphème de rage.
Moins d'une minute après, l'explosion du Diable-de-Mer illuminait la baie de Sidi- Ferruch.
270 l'eau et lu feu
A la lueur de cel éblouissant incondie, les Anglais des deux frégates aperçurent la mullilude assemblée sur la plage; la Tamise avait jelé l'ancre ; on allait opérer un débarquement à la poursuite des corsaires; déjà les troupes étaient prêtes. Edouard Broughley bouillait d'impatience; il espérait profiter de l'occasion, se battre avec furie, se venger de tous les oulrages qu'il avait enduîés à bord, et enfla délivrer Fiasquita des mains des barbares; mais tous les coteaux se couvraient de Bédouins; des tribus enlièics descendaient vers la côte ; le commandant de la Tntnise donna l'ordre d'appareiller e( de remettre le cap au large.
' — Gielî s'écria E iouard Broughley, je vois Frasquila !... Je la vois !... Les Bédouins se précipitent vers elle et sa mère...
l'eau ut lu feu 27 î
Un accicfent de terrain, petite dune de sable qui s'élève au bas de la Ïorre-Chica, se plaça tout à coup entre les regards d'ICdouàrd et les dames Moliuarès, par suite des mouvements de la frégate qui appareillait pour la haute mer.
(« L'appareillage, encore l'appureillage. »
Première manœuvre de toute campagne de mer, premier chapitre de tout voyage, de tout roman, de toute histoire maritime — d'après l'ordre logique du moins — l'appareillage est trop souvent aussi le brusque dénoûment d'une foule de romans d'amour ou d'aventures ébauchés par tes navigateurs dans les quatre parties du monde.
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L'apareillage avait mis un terme forcé aux doux entretiens de Charles Deslaillis avec Frasquita Molinarès, sa fiancée ; Tappareillage arrachait à Edouard Broughley tout espoir de redevenir le maître de celle qu'il avait poursuivie de sa passion avec un si fatal acharnement.
Point de départ et dénoûment, l'appareillage peut n'être encore qu'une péripétie comme dans cette histoire où tous les éléments, jusqu'ici, ont influé si activement sur les destinées de l'héroïne.
Le feu qui vient de faire sauter le Diablede-Mer la terre où il s'est brisé, l'eau, ou si l'on aime mieux la mer où elle vient de courir tant de hasards, le cèdent encore à
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l'air, c'est-à-dire au v^nt. sans lequel point d'appareillage, puisque le Diable-de-Mer^ la Tamise et la Sérieuse sont des navires à voiles.
Au mot appareillage , qui ne songe tout d'abord aux voiles qui s'ouvrent à une brise favorable ? L'on peut bien appareiller à la rame, et même l'ëtymologie nous prouve que l'appareillage fut primitivement l'action de choisir, accoupler et mettre en mouvement des avirons bien pareils, (bien appa-^ veillés), mais que vient faire ici l'ëtymologie?
L'on appareille aussi à la vapeur, auquel cas le vent se trouve réduit à un rôle secondaire. L'eau et le feu s'unissent pour mettre les machines en mouvement, l'eau
^74 l'eau îît lk i'iiu
et le feu se combinent, se combattent, luttent en s'entr'aidant, rivalisent d'ardeur, de vitesse, d'audace... Ahî si nous racontions — comme nous le ferons sans doute quelque jour — les aventures, prouesses et infortunes d'un bâtiment à vapeur, quel titre que Vîmii ei le Feu pour un semblable ouvrage.
Quel litre !... n'allez pas croire, d'après eetie exclamation, que nous attachions aux titres plus d'importance qu'ils n'en me'ritent. Un titre p.rdu, vingt de retrouvés; un titre n'a jamais donné de valeur à un livre, pas plus qu'à un homme. Il suffit seulement de ne point porter un titre qui ne soit justifié... Mais, bon Dieu, qui se soucie aujourd'hui de justifier ses titres ou son titre!...
l'eau ut lis feu 275
Tant vaut l'homme , tant vaut la chose.
Tant vaut le livre, tant vaut son titre.
Rapportons-nous en donc à la sagesse des nations qui dit : <.< Ne vous fiez pas à l'étiquette du sac.»
Mais l'eau et le feu, la terre, les vents, le naufrage, l'incendie, ont été plus favorables que funestes à la jeune Andalouse dont nous racontons les aventures sur terre et sur mer; les bandits de tous genres qui se sont trouvés" sur sa route l'ont bien autrement mise en péril.
— Cachez vos diamants , partagez-les entre vous, mesdames, dit le Maltais avant de faire descendre les deux passagères sur
276 l'eau kt liî feu
quelques misérables planches flottantes qu'il devait remorquer lui-même jusqu'à la plage.
— Tiens, Bcrgami, répondit Frasquila, voici un collier qui payerait la rançon d'une reine !... je le le donne!...
Madame Molinaparès approuva du geste le mouvement de sa fille.
— Je jure, s'écria le Maltais , d'employer ces bijoux à votre délivrance s'il ne tient qu'à moi !
Au moment de l'explosion du Diahle-de- Mer, le frêle radeau qui portait Frasquita et sa mère roulait au rivage; aussitôt les Bédouins s'abattirent sur les débris comme une nuée de vautours.
l'uau et lk fku 277
Les corsaires naufragés e'taient déjà aux prises avec les farouches riverains ; le nom d'Allab et celui de iMahomet retentissaient de toutes parts au milieu du cliquetis du fer. Esclaves francs, esclaves noirs, espars, agrès et marchandises étaient défendus par les uns , pillés par les autres. Les matelots renégats, Maures ou méuie Arabes, étaient menacés par les naufrageurs quine respectaient pas davantage les soldats turcs du Diable-de-Mer.
La confusion ne se décrit pas.
Les pirates de mer étaient massacrés par les pirates de terre ; le sort des uns et des autres est d'un assez médiocre intérêt.
Bergami, armé jusqu'aux dents, et bien
2*/8 l'eau kt lk riiD
résolu à vendre chèrement sa vie, essaya d'abord de la ruse. Avisant un coin de la plage où les Bédouins n'étaient qu'en petit nombre, il s'y dirigea dans l'espoir de s'y cacher jusqu'à là nuit entre deux dunes de sable; on sait déjà que cet espoir fui déçu. Un groupe assez nombreux de pillards, apercevant les deux Espagnoles,se dirigea de leur côté :
— Mieux vaudrait avoir fait naufrage chez le diable! s'écria Bergami ; mais il n'y a pas à balancer, mesdames, battons-nous jusqu'à la mort.
Un jeune chef Bédouin, arrivé le premier au galop de son cheval, poussa un cri d'admiration à la vue de Frasquila.
l'i:au ht lu Fiiu 279
Il brandissait une longue carabine, et menait déjà Bergami en joue, quand la jeune fille s'interposa vivement.,
— Par la barbe d*i prophète, s'écria le Bédouin dans §on langage, ce n'est }»as loi que je veux tuer.
. — Grâce! grâce! [)ilié ! criaient les deux Espagnoles.
L'arabe ne paraissait pas moins h craindre qu'Edouard Broughley, que ?»iOussalem ou que Bergami, dont le zèle et le courage méritent au moins des éloges. Avec l'agiliic d'un matelot maltais, il avait rampé du côté du cheval. S'accrochant au cavalier, il le frappa d'un coup de couteau en pleine poitrine. Le Bédouin chancela et tomba mort aux
pieds de Frasqiiila, qui ramassa la carabine, la lendit à Bergami, et se jeta à genoux en implorant le secours du ciel.
Le Maltais e'iait à cheval ; vingt balles sifflèrent autour de lui sans l'atteindre ; vingt cavaliers le menaçaient déjà de leurs sabres. La carabine fut déchargée sur le premier qui osa s'approcher de Frasqui ta; mais il ne suffit point d'avoir l'adresse d'un matelot, la légèreté d'un acrobate, et la hardiesse d'un aventurier pour savoir manier un cheval arabe; celui que montait Bergami s'emporta tout à coup.
Malgré tous ses efforts, le jeune Maltais dis[)arut en un instant, nul ne s'inquiéta de le poursuivre; et les dames Molinarês se
l'iîaij i:t ie feu - 28 i
virent sans défenseur au milieu des Bédouins dont le chef venait d'être tué.
Les pillards se disputaient enlr'eux les prisonnières; uiie nouvelle rixe paraissait inévitable ; des paroles ils allaient passer
aux coups, lorsque, tout le long de la plage.
la face des choses changea inopinément.
La garnison de la Torre-Chica opérait une sortie; une troupe de spahis du dey d'Alger chargeait en même temps les Bédouins qui s'enfuirent en désordre.
La milice turque protégea les corsaires naufragés, reprit quelques esclaves, et s'empara de la meilleure part du butin; mais, hélas! les périls courus par les deux Andalouses ne changèrent pas de nature. Le fer
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ne heurtait plus le (^r; les carabines, les pistolets et les mousquetons ne vomissaient plus le feu; l'orclie succédait au dc'sordre. Elles n'en étaient pas uioins pris nnières ; le capitaine de spahis s'adjugeait Frasquita.
— Et ma mère! ma mère!... s'écria la jeune fille, je ne veux pas être séparée de ma mère!...
Elle tenait embrassée madame Molinarès, épuisée de fatiguée, et qu'on allait charger de fers.
- Jeune fille, c'est véritablement ta mère ? dit l'officier turc en langue franque,
— Oui, je le jure, et plutôt mourir que l'abandonner !
l'kau et le fuu '285
Le eapilaine de la milice était un jeune et beau cavalier, qui n'avait pas précisément le droit de s'approprier une esclave, mais qui comptait bien ne la céder h personne ; il se souciait f( rt peu de la possession embarrassante de madame Molinarès; la résistance de la jeune fdlo parut le contrarier fort vivement.
Frasquita se cramponnait à sa mère; la vieille dame, de son côté, ne lâchait pas sa fille.
— Allons! montez ensemble sur ce cheval, et marchons! s'écria le spahis. — Au pis aller, poursuivit-il, je les cacherai toutes les deux dans ma petite maison, près la porte de la ville, et, demain, je ferai vendre secrètement la vieille duègne.
284 l*i:aii et m? feu
Mais ce beau projet fut déjoué h l'entrée de la place, où un officier supérieur, envoyé par le dey, attendait le retour de la milice.
Pendant le trajet, le capitaine de spahis n'avait cessé de contempler Frasquita; il en éiail déjà non moins épris que les divers bandits de terre ou de mer, dont nous venons de raconter les aventures, lorsque l'agha de Son Altesse lui demanda quelles étaient les deux femmes qu'il ramenait.
Le malheureux cavalier vit avec douleur que sa précieuse capture allait lui être arrachée.
— Ce sont, répondit-il, deux esclaves du capitaine Moussalem, reprises par moi sur les Bédouinsi
l'l^au et lf. fku 285
— Très bien ! fit l'agha ; vous les ameniez h la Casbah, sans doute ?
— Oui, seigneur, je me propose de les présentera Son Altesse, avecl'espoir qu'elle me les laissera pour ma part de butin.
Si la gravité musulmane ne s'y fût opposée, l'agha eût répondu, par un éclat de rire moqueur, au capitaine de spahis ; maisle front du haut dignitaire ne se dérida point.
— Je me charge de la présentation, dit-il ; qu'Allah vous conserve !
Dix minutes après, Frasquila Molinarès et sa mère étaient introduites devant Sa Seigneurie Ali-Khodja, dey de la régence d^Alger, successeur immédiat du renégat grec
Omar, et prédécesseur de cet Hussein dey, que les armes françaises détrônèrent après un règne de douze ans.
-^ Où nous conduit-on, mon Dieu ! qu'al- 1 ons-nous devenir ? murmurèrent mesdames Molinarès avec douleur.
— Espérance, ma mère ! nous voici délivrées du capitaine turc, comme du chef Bédouin, comme de notre affreux Veitucci; Dieu ne nous abandonnera pas '.
— Je ne cesse de prier! murmoi-a la vieille dame.
-^ Bergami, à qui nous avons snuvé la vie, viendra peul-êire à noire secours, ajoutait Frasquila.
l'sAU KT LK l'KU 28"
-r~ Quelle folle idée! Le malheureux a péri sans doule ; en supposant qu'il ait survécu, à quoi peut-il nous être bon ?... Et, en résumé, il ne valait pas mieux que les autres^.
-r- Il nous a bien protégées, pourtant! .. Il a été frappé des dernières paioles du capitaine Moussalem !... Je vaus assure, ma mère, qu'il y a encore du bon dans le cœur de ce pauvre garçon.
— Well!... very welM... dit, avec un accent ilalien ou espagnol, un homme envelop^-édans un vaste burnous brun.
Courbé sur un bâton, comme un vieux mendiant, cet inconnu suivait l'agha, ses prisonnières et son escorte, à travers les rues grimpantes qui mènent de Bab«el Ouet,
288 l'kau ht lk fiut
la porte par où les spahis étaient rentrés, au palais-forteresse, connu sous le nom de Casbah, et qu'habitait le nouveau dey d'Alger.
— C'est Bergami qui veille sur nous ! dit Frasquita à l'oreille de sa mère. Il aura dépouillé de son burnous quelqu'un des Bédouins tués dans la mêlée, et vous voyez qu'il nous suit. Il nous a parlé en anglais afin de n'être ni compris, ni reconnu...
L'agha pas plus que ses gens n'avaient pris garde à l'exclamation inintelligible pour eux, du Maltais déguisé.
— Hélas, ma fille! dit encore madame Molinarès , toute la bonne volonté de Bergami ne nous servira de rien; cette
prison s'ouvrira pour nous seules ; ii n'aura garde d'y pénétrer.
Bergami, en effet, resta quelques instants accroupi devant la porte de la Casbah, qui se refermait sur les deux captives ; il reconnut avec douleur son impuissance, réfléchit ensuite à sa propre situation, et jugea nécessaire d'aviser d'abord à se mettre en sûreté. Ce n'était pas chose facile. Le moindre malheur qu'il eut à craindre était l'esclavage dans le bagne d'Alger. — A qui se confier? à qui s'adresser pour trouver un asile ?
Le soleil se coucha; la nuit était obscure ;: les maures et les juifs ne circulaient plus qu'avec de petites lanternes en papier ;
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Bi rgami s'étendit sur le seuil d'une porte, située sous une voûte sombre, et guetta les passants.
— Je suis leste et fort, j'ai des armes, j'ai des diamants et de l'or, pensa-til, je ne serai cjii'un sot si je ne me tire pas d'ici ; mais, Frasquila, la belle Frasquila, est déjà, sans doute, dans le harem de ce scélérat de dey!...
Bcrgami soupira, non sans examiner attentivement les passants attardés qui regagnaient leurs demeures.
Edouard Broughlcy, premier auteur de toutes les infortunes de Frasquita Molinarès
l'bàu et lr feu 291
et de sa mère, voguait vers Gibraltar, à bord de la frégate anglaise la Tamise ; — Charles Destaillis, avec la frégate française la Serieuse^ venait alors d'arriver à Toulon.
Trop heureux d'avoir été délivré par ses compatriotes, Edouard maudissait son malencontreux projet d'enlèvement, et ne laissait pas que de craindre les remontrances de son père, le gouverneur de Gibraltar, parfois encore, en dépit de ses lamentables rencontres, il se surprenait à soupirer pour Frasquita.
Destaillis, désolé, faisait des vers en cachette, de peur d'être traité d'amoureux transi par ses camarades. Pendant ses quarts
292 l'iîau kt le feu
de nuit, il ne cessait de fredonner le Cuando de Lima :
Cuando! Cuando!... Que] bon vent la rendra Au bien-aimé que son cœur préféra î
— Elle m'écrira, j'en suis sûr!... Et chaque jour, il s'attendait à recevoir une lettre timbrée de Gibraltar ou d'Algésiras, mais les mois suivirent les mois, et la Sérieuse repartit de Toulon sans que l'enseigne eut reçu aucune lettre de sa Frasquita qu'il commençait à traiter de volage.
Ah ! s'il avait su en quels lieux gémissait sa triste fiancée, au lieu de maudire l'inconstance des femmes, il aurait, à bien plus juste titre, anathématizé les contrebandiers,
l'fau et lb fbu 205
les pirates , les corsaires barbaresqiies et son Altesse Ali-Khodja, dey de la régence d'Alger, redoutable seigneur, qu'il est temps de meure en présence de nos héroïnes.
Faut* d'embonpoint
Le. dey Ali-Khodja était accroupi à la turque sur de moelleux coussins et fumait gravement le narguilhé , tout en caressant sa longue barbe. Dix esclaves 1 éventaient, d'autres brûlaient des parfums dans des
296 l'kau kt lk feu
cassolettes, d'autres jouaient de quelques instruments à cordes pour distraire les ennuis de Son Altesse , dont la canonnade de Torre-Chica troublait la quiétude. Enfin, le premier agha fut introduit selon le cérémonial d'usage.
— Parle donc, parle!... s'écria le dey avec impatience...
— La valeur de vos troupes, répondit i'officier, vient d'obliger à fuir deux frégates anglaises qui poursuivaient le chébec de Moussalem.
— Eh bien ! pourquoi Moussalem n'estil pas avec toi?
— Seigneur ! seigneur ! murmura l'agha
L*EAU ET LB rRlI 297
tout tremblant , Dieu est grand et Mahomet est son prophète!
— Je sais cela, c!;:cii maudit ! interrompit le dey en fronçant ses sourcils non moins épais que sa barbe.
L'agha sentit alors qu'il avait commis la plus dangereuse des maladresses. Que ne laissait-il le capitaine des spahis porter à Son AltessL' la déplorable nouvelle de la perte du Diable-de-Mer.
— Seigneur! hélas! Moussalem et son chébec ont péri par le feu...
— Et tu mérites de périr par la corde ! fils d'esclave!... insigne coquin!... Tu mens à ton souverain, tu viens le féliciter d'un désastre!...
208 l'bau et le feu
L'agha , prosterné , frappait de son front les dalles de marbre de la salle d'audience.
— Seigneur ! pardonnez à votre esclave ! murmurait-i! avoc trouble; les Bédouins ont essayé de s'emparer du butin , mais vos troupes leur ont tout repris, agrès, cargaisons, esclaves et marchandises. Moi-même je ramène à Votre Altesse deux chrétiennes...
— Ah! fit le dey , si elles valent quelque chose , je me contenterai peut-être de te faire appliquer cent coups de bâton sur la plante des pieds.
— Aïe !... aïe ! murmura l'agha en soupirant. Seigneur, poursuivit-il, la plus jeune mérite les regards de Votre Altesse.
l'bau et lb feu 209
— Nous allons le savoir... Est-elle bien grasse ?
— Elle est Andalouse, et Moussalem l'a sans doute mal nourrie pendant le voyage,
— Oh !... ce n'est ni le bâton , ni la corde, mais le pal que te vaudront tes rapports... Maigre ! maigre ! Que diable veux-tu que je fasse d'une esclave maigre?
— Par notre saint prophète , seigneur, je vous jure qu'elle est digne d'être engraissée !...
Cette réponse faillit dérider le formidable Ali'Khodja.
— J'écoute ! dit-il , sans colère.
^00 l'eau et lk feu
— Elle a la peau blanche comme le lait d'une jeune chamelle, ses sourcils et ses cheveux sont noirs, mais nous les ferons teindre en roux , si cela est plus agréable à Votre Clémence ; les yeux de la captive ne le cèdent pas aux étoiles , ses joues sont roses comme les nuages du matin, ses pieds sont des pieds d'enfant...
— Danse-t-elle?
— Oui , seigneur, elle danse à ravir, répondit à tout hasard l'agha.
— Chante-t-elle ?
— Comme une houri.
— Joue-t-elle de la guitare?
l'eau et le fiîu 501
— Seigneur , elle a toutes les grâces , tous les talents!...
— Et comment le sais-tu ?... Te serais-tu permis?...
— Oh ! seigneur, j'ai interrogé sa mère... Je n'ai pas même eu l'audace de reposer mes regards sur ses traits... Dès que j'ai pu la faire envelopper d'un voile, j'ai...
— Assez! si tu as menti en quoi que ce soit, tu seras planté sur le plus haut minaret de la ville.
La vie du malheureux agha dépendait donc de la grâce et des talents d'agrément de FrasquilaMolinarès.
302' l'eau bt lb fbu
— Qu'on se relire! commanda le dey curieux de voir sa nouvelle captive.
L'agha , pour sa part , ne se fit pas répéter cet ordre ; ah ! s'il eût pu sortir de la Casbah, d'Alger, de la Régence et même de toutes les possessions du Grand-Seigneur, l'on peut affirmer qu'il n'aurait pas perdu un iusiant... mais toutes les portes étaient fermées.
Ni l'or, ni les grandeurs ne nous rendent heureux , quand à tous propos ou même sans propos, on risque d'être bâtonné , pendu, étranglé, emj)alé, comme y était exposé à chaque heure du jour Son Excellence le premier agha du très puissant seigneur le dey d'Alger — lequel n'était pas
l'iïau et lu feu 505
moins exposé à être décapité, assassiné, empoisonné ou étoulTé.
Qui ne sait comment les deys et pachas d'Alger se sont succédés au pouvoir depuis Aroudj-Barberousse, le célèbre pirate qui s'empara d'Alger en 1516 el fiU lo fondateur de la Régence, depuis Hassan , le premier des pachas turcs, lequel régnait en 1547, jusqu'à Mezzo-Morle, qui fit la paix avec Louis XI*'' après les bombardements d'Alger, par Duquesne, en 1681 et 168= ,, et enfin jusqu'à ce pauvre Hussein- Dey, qui paya de la perte de ses États un maladroit coup d'éventail? — Qui ne sait qu'à défaut d'un cordon expédié de Constantinople el qu'on se permettait souvent de refuser, les pachas, les aghas souverains et
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et les deys d'Alger étaient proclame's seigneurs par une milice turbulente qui les renversait du trône comme elle les y mettait?
Frasquita Molinarès, confiée à la garde des eunuques de Son Altesse Ali-Khodja, fut amenée ainsi que sa mère dans la salle d'audience. Le dey, à leur aspect, se remit à caresser sa longue barbe.
L'on aura beau trouver que la langue franque est le plus barbare et le plus soldes jargons, il faut bien reconnaître aussi que c'est le plus utile de tous les patois du monde. Grâee à elle, le littoral de la Méditerranée n'a que faire de truchements. Nous ferions volontiers l'éloge de la langue fran-
l'eau iiT LE FEU 505
que : que n'est-elle universelle? que ne la parle-t-on dans toutes les auberges, sur toutes les routes et sur tous les rivages du monde ?
Le dey d'Alger daigna s'en servir pour interroger ses captives, qui n'eurent aucune peine à le comprendre, ni même à lui répondre; car, durant leur séjour abord du Diable-de-Mei', elles avaient eu le temps de saisir le mécanisme infiniment peu compliqué de la langue franque. Tout Espagnol, Portugais, Italien, Catalan, Provençal, Maltais, Juif ou Grec, la parle communément en peu de jours; — le latin en est clé; — mais l'anglais, l'allemand et les langues du Nord n'ont jamais facilité son usage. Quoique nos lecteurs soient Français, nous ne
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laisserons pas en langue franque le dialogue du souverain vseigneur d'Alger avec ses nouvelles esclaves.
— Regarde-moi! dit-il à Frasquila qui s'avançaitlesyeuxbaisse's. — Etoiles! étoiles! c'es.1 vrai, murmura-t-il ensuite; mais trop maigre, beaucoup trop maigre!...
Ali-Khodja faisait le plus grand cas de l'embonpoint, ce qui valut un sourire de son auguste bouche à la mère de Frasquila;
— Si la fdle était aussi grasse que la mèrCi ou si la mère était aussi jeune que la fille!... Mais si nous ne pouvons rajeunir l'une, nous pouvons engraisser l'autre!,..
— Oui, seigneur, dit le chef des eunuquess
^- Je te charge de ce soin, maître Nabou- Nègre.
l'eau et le ffsU 007
— Le couscoussou, le repos, le riz à la graisse de chameau ne manquent jamais leur effet.
— Chanter? demanda le dey à Frasquita.
Elle l'épondil affirmativement; elle avoua
aussi qu'elle dansait et jouaii de la guitare.
— Et toi, la vieille, que sais-tu faire? demanda le monarque à madame Molinarès.
-^ Obéir
— Bien!
— Aimer et protéger ma fille.
— Oh ! oh ! fit Ali-Khodja, qu'on les conduise au bain (?t qu'on les garde à vue!
A peine cet ordre était-il donné que des cris d'indignation et d'effroi se firent entendre dans l'appartement des femmes. En déshabillant Frasquita , les négresses du harem venaient de trouver sur elle le petit
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poignard qu'elle n'avait cessé de porter à la jarretière depuis le jour de son enlèvement.
Un poignard dans un harem 1 Par la barbe de Mahomet, jamais instrument si dangereux pénétra-t-il en lieu pareil ! Ce n'est qu'au grand opéra, dans la Révolte au séraiL par exemple, qu'on voit des odalisques armées de piques et de mousquets exécuter des manœuvres belliqueuses.
L'arme saisie fut remise à l'agha, qui se sentit plus compromis que jamais. — Pourquoi s'était-il avisé de confisquer au spahis les deux maudites Espagnoles! Heureusement, en fouillant madame Molinarès, on trouva dans ses vêtements des diamants qui pouvaient être considérés comme circonstances atténuantes.
Son Altesse Ali-Khodja, eu égard à la va-
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leur do ces pierreries, se contenta, en effet, défaire donner la bastonnade à son agha, qui avait eu l'imprudence d'introduire dans la Casbah une odalisque armée d'un petit couteau.
Des diamants du capitaine Moussalem, il ne resta aux captives que ceux qu'elles avaient pu garder dans leurs bouches; encore s'en fallul-il de bien pou qu'on ne les de'couvril; mais l'émotion causée par le poignard sauva les pierreries cachées.
Les houris en possession de la faveur du prince, espérèrent que Frasquita serait tout au moins condamnée à périr sous le fouet; il n'en fut rien. Son Altesse Très Clémente fit supporter au seul agha le poids de sa sublime colère, ce qui donna fort à pensera mesdames les favorites*
510 l'rau et le fku
Frasquila Molinarès chanta et dansa en présence du dey; Son Altesse daigna donner plusieurs marques de satisfaction.
Le harem entier en frémit de jalousie, — Les rivales qui se détestaient le plus cordialement firent cause commune contre les nouvelles venues. — Comment empêcher que Frasquila ne devint la favorite préférée et privilégiée ?
Hélas! madame Molinarès et sa fille n'avaisnt pas de plus grande cràinle.
Cependant, les jours succédaient aux jours et le dey se bornait h faire, de temps en temps, chanter devant lui la jeune Andalouse dont il trouvait la voix très agréable.
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— Mais il ne lui perniellail jamais de danser, fâcheux pronostic.
Deux mois de caplivilé sccoulèrcnt ainsi.
Alors, tout à coup, après une assez longue séance, au milieu de ses femmes, Son Allesso, fronçant les soiircils, tit appeler le chef de ses eunuques.
— Maître Nabou-Nègre, s'écria-t-il, celte jeune Andalouse sera donc toujours aussi maigre que le premier jour?... c'est ta faute!...
— Hélas! seigneur, je ne néglige rien; j'assiste moi-même à ses repas, et je ne puis
comprendre que le meilleur de tous les régimes n'ait pas encore réussi.
La menace était trop souvent à la bouche de Son Altesse Ali-Khodja ; mais lorsqu'elle ne daignait pas rompre le silence et congédier du geste un subordonné, on savait qu'il n'y avait à espérer aucune grâce. Nabou-Nègre se vit renvoyé de la sorte à ses fonctions dans le harem.
Blême, tremblant, essuyant les larmes qui roulaient dans ses yeux chassieux, il vint se rouler aux pieds de Frasquita:
— Au nom d'Allah, sauvez-moi la vie, lui-dit-il, je suis un homme mort si vous continuez à maigrir que vous faul-il?
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quels sont les mets ou les ragoûts qui vous conviennent?...
Frasquita Molinarès, malgré la douleur du chef des eunuques, ne put retenir un bruyant éclat de rire.
Les pleurs de Nabou-Nègre redoublèrent.
Odalisques blanches , jaunes et noires accoururent; ce fut à qui se rirait de ses terreurs.
Mais une certaine Mauresque, iort négligée depuis quelques mois par le souverain seigneur d'Alger, captive ambitieuse qui ne cessait de manger les mets les plus propres
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à augmenter son embonpoint, eut soin de l'attirer à l'écart.
— Regarde-moi , Naboii- Nègre, lui ditelle; tandis que les favorites recherchent impatiemment un coup d'œil du maître, je me cache comme une disgraciée, je mange, je dors, je rêve...
— Et vous avez doublé de volume!...
— Justement; mets donc tout ton espoir en moi ! que j'obtienne une audience particulière de Son Altesse, je te sauverai !...
Nabou-Nègre, sentant bien qu'il n'avait rien à perdre et tout à gagner, se précipita dans les appartements du prince en criant au miracle.
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On le crut fou : il osait, sans être mandé franchir le seuil de la salle où fumait le Très Redoutable Ali Khodja.
— Miracle I répéta le dey, la Frasquita aurait-elle cessé de maigrir?...
— La Frasquita est une chrétienne maudite, murmura le chef des eunuques, mais notre Sidi-Mohanimed a permis qu'une fille des Maures soit devenue un prodige de grâces et d'embonpoint digne de toutes les faveurs de Votre Sublime Clémence.
— Voyons I dit le prince.
L'ambitieuse Mauresque, plus ronde que la belette de la fable, fut introduite à ces mots.
516 i'ka(i et i.e feu
Une exclamnlion adinirative s'échappa des lèvres du dey qui laissa éteindre son chibouc. — Nabou-Nègre, le chef des eunuques, fut sauvé, Frasquita par contrecoup.
La nouvelle favorite demanda que l'Espagnole dansât devant elle; le souverain seigneur d'Alger y consentit.
Frasquita jusqu'alors condamnée au repos et au couscoussou, fut libre enfin de consacrer ses heures de loisir à Tétude de pas et de danses nouvelles.
— Qu'elle maigrisse de plus en plus !
avait dit la favorite au chef des eunuques ou malheur à toi !...
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Ce dernier ordre était plus facile à exécuter que le premier. Les odalisques, blanches et noires, ne craignant plus la rivalité de Frasquita, reportèrent leur haine sur la sournoise qui avait eu l'art de conquérir toutes les bonnes grâces du maître. Chacune essaya de l'imiter ; mais les imitatrices ne firent rien qui vaille, et jusqu'à la fin de son règne qui, du reste, fut des plus courts, la replelte beauté dont on vient de raconter les succès, continua de jouir de la faveur souveraine.
— J'échappe au redoutable amour de ce monstre, disait Frasquita Molinarès à sa mère, et je n'en serai pas réduite, comme j'y étais bien résolue, à me défigurer ou à
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mourir; mais comment sortirons-nous de ce séjour maudit?..,
— Patience ! lui dit à l'oreille la favorite, tu as de trop beaux yeux, la peau trop hanche et les lèvres trop vermeilles pour que je te laisse ici longtemps... Mo.i doux seigneur serait capable de se raviser et de te remettre au régime de la graisse de chameau, par conséquent, à la première occasion, tu peux être sûre que je me débarrasserai de loi...
Madame Molinarès ne parut pas trop rassurée. Quel pouvait être le projet de la favorite? Irait-elle jusqu'à faire attenter aux jours de sa lille? La ferait-elle vendre hors du harem pour le compte du dey?...
L EAU ET LK Fl U 319
Peu de jours après, Nabou-Nègre, le chef des eunuques, un cordon dn soie à la main, se présenta devant les dames Molinarès.
— Je viens, dit-il, exécuter les ordres de Son Altesse.
— Ciel ! nous sommes perdues ! la favorite on veiit à ta vie, mon enfant, (t ce misérable est chargé de te faire périr.
Un bruit d'armes retentissait dans l'antichambre, comme si une nombreuse troupe de i:oldats s'y rangeait.