‹ L'Eau souterraineChapitre 11 sur 48 · LES · texte numérisé non relu

LES

-ment des nouvelles. Parfois,

l’âme arabe endormie

che, l'expression des yeux, impossible de

ne pas reconnaître le frère de Thérèse.

Et; spontanément, Aïcha ressentit une sympathie. | 3

Ils devenaient tout de suite des camarades.

Georges partit pour sa garnison, elle s’intéressa comme Thérèse à l’espace-

ginait l'officier traversant à cheval les

ruelles étroites de Laghouat, le dédale: des chemins poudreux entre les murs de terre

des jardins.

*-Htecette vision, qui reliait le passé au présent, modifiait encore, à son insu, la forme obscure de ces souvenirs. Qu'est-ce qui subsistait en elle de la petite Arabe, telle qu'elle vivait dans l’oasis de son enfance ?

-Elle se rappelait seulement le bon toubib, initiateur d’une langue et d’une existence nouvelles. Les brillantes images

de Mme Moreau et de la femme du chef

du bureau arabe ne lui remettaient en tête qu'exemples enviables de vies -Hbres, coquettes et riches.

Ces officiers et leurs femmes étaient à ses yeux l’incarnation d’une société et d’une civilisation supérieures. Tout ce qui restait en elle de natif et de primordial,

c'était à peine quelques sensations chaque jour davantage effacées, brefs éclairs de mémoire illuminant à de rares intervalles la petite cour blanche où travaillaient les fileuses, la psalmodie nasillarde des versets du Coran, repris en chœur, sous le soleil... Mais, somme toute, le patient travail de l’éducation lui faisait, semaine par semaine, une autre âme, pliée à des habitudes, des façons de sentir différentes.

Le sort d’une de ces femelles qu'elle aurait pu être, véritable serve, dans l’instabilité des tentes pauvres ou le silence des demeures closes, lui semblait dégradant, misérable. Une Française, à la

bonne heure! On va, on vient, on pense, on parle; les hommes vous entourent d’atten-

elle s'ima-

de, Claire Duval-Allier,

tion et de respect; on est un être conscient, avec ses caprices, sa volonté, sa puissance. Quel champ d'action, quel élargissement d'horizon! Son père même, Si-Salem, s’il était aujourd'hui le haut chef indigène, l’agha du Djebel-Amour,

ne le devait-il pas au seul appui de la

cause française? Sa situation, son auto-

rité tout émanait de ce centre, irradiait de ce foyer. | — Oui, oui, reprit Thérèse avec un

éclat de rire, je suis sûre que vous pensez encore aux beautés de votre capitale avec ses rues où les habitants sont forcés de se coucher tout de leur long devant.

les portes, tellement il doit faire bon dans la maison !

Aïcha secoua la tête. Elle regardait au loin, sur le miroir éblouissant de la mer,

deux barques dont les voiles blanches

comme des ailes pâmées dans la

semblaient immobiles, de mouettes abattues, lumière.

— Non, fit-elle en souriant pourtant à la plaisanterie accoutumée de son amie,

Vous vous trompez, je vous jure. Je pen-

sais tout naïvement à la terre qui est de l'autre côté de l’eau, à ce grand Paris qué je ne verrai sans doute jamais, et qui doit être si amusant, si beau, si j'en juge par les dernières letres de vos cousines.

Elle faisait allusion à une longue épître reçue par Thérèse l’avant-veille, où il n’était question que de Sauteries, bals blancs, gardenparties, et à un petit mot de Juliette, vantant les charmes d’une promenade à bicyclette, du quai Conti, où elles habitaient, jusqu'à Versailles, par le bois, Saint-Cloud et Vaucresson.

— Hou, la mauvaise fille! dit Thérèse. C’est du joli: songer à Paris quand il vient de vous arriver une lettre de monsieur votre papa! Ça ne vous émeut pas autrement ?

Aïcha, surprise, la regarda. On lui avait en effet remis une lettre tout à l'heure. Elle l'avait lue très vite, puis

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