LA DIRECTRICE |
savez bien? Son père € est le fameux agha du Djebel- -Amour. » Puis, en faisant visi- ES MS tablissement, elle avait soin de
la désigner au passage, lorsqu'elle traver-
sait sa classe : « Mile Si-Salem, la fille du grand chef arabe! » Aïcha regardait les étrangers de ses beaux yeux noirs où l'intelligence brillait, mêlée à une fierté restée sauvage.
Ou bien encore miss Crawel, précé- dant son monde, ne manquait pas, lorsqu’elle lapercevait, rapide, au détour
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d’un couloir, ou songeuse dans le jardin, de la héler : « Aïcha! Aïcha! » La vieille miss passait sa main osseuse sur les, cheveux nattés, elle souriait de ses vilaines dents jaunes, avec un:silence qui disait clairement Voyez si la maison est bien fréquentée, et comme je suis maternelle »
‘Aïcha d’abord avait éprouvé à ces démonstrations plus de reconnaissance que de gêne. Elle se sentait la curiosité, l’orgueil de la maison. Sa vanité enfantine en était flattée.
Mais peu à peu l'attitude de miss Crawel changea. Le prix de la pension, à demi payé la première année, ne le fut pas dustout la seconde. Impossible de tirer un sou du vieil agha. |
Les lettres restaient sans réponse.
Aux visites annuelles, c’étaient des promesses, des protestations dereconnaissance, prières qu'on attendît encore, le tout débité avec une majesté parfaite, une sérénité ardente et grave, dont la’ noblesse cachait, la ruse. Sans doute, Si-Salem payerait un jour, mais le plus tard possible. Par exemple, lorsqu'il aurait obtenu du gouverneur une indemnité spéciale, ou lan prochain, lorsqu'il aurait prélevé, sur la récolte de la tribu, si elle
était bonne, un nombre hp de
douros.
Chez lui, lavarice était en, général sordide, à côté de prodigalités brusques. DAS
Mais il fallait qu'elles lui pussent
servir. Et puis une sorte de joie à exploiter à son tour l'étranger, le roumi.
Miss Crawel, habituée à tirer de la présencé de sa pensionnaire: exotique une sorte de’ lustre et de réclame pour sa maison, maugréa longuement, mais la garda.
L'espérance de rentrer un jour dans ses fonds, l'avantage de conserver une enseigne vivante, tels furent les généreux :
motifs de sa décision. Au reste, elle le fit bien. voir. C’étaient les mêmes apparences mielleuses, mais avec un dessous de
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rancune et de mépris. Servile, Aïcha se fût sans doute concilié quelque bienveillance hautaine, elle ne s’attira qu'humiliations et
rebuffades. Aussi, quand miss Crawel, plus
maternelle que jamais, l'appelait maintenant au cours de ses visites et redisait en lui tapotant la joue l’éternelle phrase :
- « Je vous présente Mile Si-Salem, la fille du.… », Aïcha eût voulu lui mordre cruellement la main; sa souffrance était si vive qu’un éclair déchirait l'iris noir de $es prunelles; elle haïssait à mort, elle eût voulu voir égorgés la sèche vieille femme et ces indifiérents qui
la contemplaient avec une sympathie:
plus odieuse que les pires insultes.
Puis après ces crises où son sang bar-
bare lui refluait au cœur, c'étaient de
longues torpeurs, une tristesse nostal-
gique et farouche. Heureusement, Thérèse
était là. Elle lui évitait les tracasseries des autres élèves, qui, la voyant absorbée, la jugeaient timide. Sans cette protection constante, elles l’eussent martyrisée, avec l’instinctive cruauté des enfants, impitoyables pour tout ce qu’ils croient faible.
Grâce à Thérèse, Aïcha, détestée ou dédaignée, fut laissée tranquille. Petit à petit, son existence se canalisa. Haine ou rancunes s’assoupirent.
Tout le monde à la pension s'était habitué elle avait pris l'habitude
à elle, tous. |
On ne séparait plus les deux amies, chaque fois qu’on avait affaire à l’üne d'elles; tout leur était commun: elles vivaient comme des sœurs.
Deux ans après son entrée chez miss Crawel, Aïcha, qui jusque-là y demeurait seule le dimanche avec quelques petites pensionnaires, petites exilées comme elle, dont les parents habitaient dans un autre pays, se mit à sortir avec Thérèse. Celle-ci avait eu trop de peine, matin, à la retrouver silencieuse et fermée, évitant la main tendue, le regard cher- Cheur, avec des sursauts, un détourne-
cousines, germaines,
quoique:
de.
certain lundi
> L'EAU SOUTERRAINE & ment de bête traquée. Thérèse,
pitié, n’y puttenir. Elle n’eut de cesse que sa mère lui eût permis, le dimanche sui-
vant, d'amener l’abandonnée. La réserve.
et la reconnaissance d’Aïcha conqué-.
raient l’excellente vieille dame. Doréna-
vant, à chaque sortie, les deux jeunes
filles arrivèrent ensemble\ À son tour,
Mme Allier se prit d'intérêt pour la com-
pagne de sa fille. Aïcha devint lentement Elle partagea les sympa-
de la famille.
thies, les préventions, les idées des deux Françaises. le ARR 2
Thérèse, avec le prestige de l’aînée,
exerçait sur elle un empire absolu. Aïcha :
se fût jetée au feu sur un signe; elle était capable de toutes les . extravagances, d'autant. plus passionnée qu’elle était contenue, d'autant plus jalouse qu’elle était tendre.
rapport à son amie. C’est parce que Miles Juliette et Claire Duval-Allier, des
nier passer trois mois à - Hussein-Dey, continuaient à écrire de temps à autre de Paris des lettres affectueuses à Thérèse, qu'Aïcha s'intéressait à leur vie lointaine, les considérait un peu comme des
parentes à elle. C’est parce qu’il ressem-
. blait à sa sœur que Georges Allier ne lui
déplut pas, le jour où elle le vit pour la première fois. Il y avait huit mois de cela. LCR Elles étaient allées T attendre ic trois à l’arrivée du bateau.
Aïcha se souvenait de l'émotion j joyeuse de Mme Allier. Thérèse, elle, avec une impatience fébrile, frappait du pied sur le
quai, allait et venait le long de la balus-
trade de la douane. Enfin, des passagers apparurent. « Le voilà! » s’exclamait Thérèse. Aïcha, le cœur serré à ce cri, aper-
çut un grand jeune homme, élégant dans l’uniforme rouge et bleu des sous-lieutequi soutiait de leur
nants de spahis, côté.
Rien n'existait que par.
| dont . l'affection s’exaltait de protection et de :
venues l'hiver der-
La CoUre du visage, la forme de la bou | |
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