CHAPITRE III
La neige qu'Aïcha voyait pour la pre-
mière fois, les prit à Avignon : elle tombait
encore à leur descente à Fontainebleau. La longue avenue de la Gare était couverte
frimas, dressaient dans un ciel gris leurs filigranes blancs. Tous les bruits s’amortissaient, dans l'air, comme ouaté. |
Cette traversée de la France, aperçue à travers les arabesques glacées des carreaux du wagon, cette arrivée dans une ville muette, au lieu de la dépayser, l’enchantèrent. | he
Seule l'impression du froid lui fut.
pénible. Mais cette fois encore ils trouvèrent maison prête, ou presque. Mme Allier avait loué à proximité du quartier de cavalerie un hôtel assez grand pour les loger tous. Une partie de ses meubles était arrivée déjà ; le reste, y compris le mobilier du jeune ménage, était en route.
C'était une maison du siècle dernier, au “salon et à la salle à manger boisés de gris. Malgré leurs hauts plafonds, les chambres étaient tièdes, grâce à de bons feux de bois SAS RE 1 Un calorifère chauffait le bas. Les chambres ne manquaient pas. Chacun avait la sienne. Celle de Thérèse, après son mariage, passerait chambre d'amis.
Jusqu'à la nursery future était pré- VUE) | Lorsque Thérèse aurait quitté la maison, Mme Allier, sur la prière d’Aïcha et de son fils, comptait vivre avec eux, mais à con- .dition expresse qu’elle ne s’occuperait de rien. Elle avait droit à ses invalides, Aïcha prendrait la direction du ménage.
Il yeut un long mois d'installation. Tandis que Georges, très occupé au quartier, se hâtait d'y prendre de nouvelles habitudes.
les trois femmes achevèrent de tout orga-
niser. Elles sortaient peu. Le temps était
d’un suaire épais. Les arbres, poudrés à
glacial ou maussade. Elles en profitèrent pour déballer les envois, surveiller le tapissier, mettre le ménage sur pied. Peu de choses cassées dans le transport. Il y eut de quoi meubler deux salons. A la grande joie de Mme Allier, au sourire sceptique d’Aïcha, la chambre d’enfant fut reconstituée.
— Elle est admirablement exposée, dit Mme Allier. Fenêtre au midi, fenêtre à Pest.. |
C'était une des marottes de l’excellente femme. R
Les deux premières années, elle avait patienté tendrement. Maintenant ses observations et ses prières se nuançaient d'une légère amertume. Elle ne savait à qui s’en prendre. Elles’en prenait à tous deux. Aïcha, d’abord, avait accueilli ces allusions avec une espérance affectueuse. qe
À la longue, déçue elle-même, elle était devenue sensible au reproche, l’étant aux regrets.
Le dernier bibelot nettoyé, le dernier
. clou planté, on se trouva aux premiers
jours de mars. Il y avait devant l’hôtel une plate-bande et quelques grands arbres. Un jardinier vint mettre en place des arbustes verts et des plantes vivaces, tailler les rosiers, préparer les terres de deux larges corbeilles. La date du mariage de Thérèse fut fixée au 15 avril, il fallait qu'hôtel et jardin fussent dans leur beau. On tendrait une marquise d’une porte d'entrée à l’autre. Toute la ville assisterait au lunch.
Avec les préparatifs du trousseau, ses
propres visites aux femmes du régiment, quelques relations nouvelles ébauchées en
dehors, Aïcha n’eut pas une minute libre jusque-là. |
Impossible de trouver, dans ce tourbillon, le temps de penser à ses amies
d'Alger, à la ville lumineuse, au pays plus lointain de son enfance ensoleillée. Elle n'en regrettait qu’une chose, la chal:ur.
Malgré la maison confortable et les toilettes de laine et de fourrures, elle demeurait frileuse. Quant à son père, elle en avait recu de bonnes nouvelles. Deux lettres, dues à la calligraphie de quelque sergent secrétaire, avaient apporté le souvenir et les compliments du vieux bach-agha.
Le rrintemps vint. El'e eut quelques jours fatigants au moment du mariage.
Les toilettes, la préparation du lunch.
EI se révélait vraiment maîtresse de maison accomplie.
Contrairement à ce qui avait eu lieu pour son mariage, celui de Thérèse, à la mairie, fut discrètement célébré. On réserva, comme d'habitude, toute 11 solennité au mariage à l’église. On avait dû, pour Aïcha, tenir compte de la nouveauté de sa conversion et de la situation délicate de Si-Salem, mécréant convaincu.
L’attitude à la messe de « l’Arbie », comme on l'avait surnommée de suite avec mansuétude dans les salons, son amabilité à la sacristie, la façon parfaite dont elle fit à côté de Mme Allier les honneurs de la réception lui valurent la considération générale. On l’attendait à l'épreuve avec
une certaine méfiance. Ondoutaitqu’elle se
comportât comme une AE RR naturelle.
Son tact sur passa | les prévisions les plus optimistes. M. et Mme Tardier, le soir
même, partaient pour la Belgique, où le
jeune capitaine avait des parents. Ce mois où Thérèse fut absente, Aïcha l’employa tout entier à faire visite sur visite. Elle
sentait la nécessité de prendre pied d’une
façon solide.
À Alger, en dehors du ne des femmes du régiment, elle avait trouvé des ressources dans les vieilles et stables relations de Mme Allier, dans la fréquentation de ce monde cosmopolite qui tout l’hiver habite
elles obtenaient un vif succès.
> L'EAU SOUTÈRRAINE € Mustapha, aux environs de la pension Crawel. ë On l'avait accueillie Dartont avec
sympathie; les quelques petites dissonances, d’ailleurs infiniment légères, qui
révélaient en elle une race différente,
n'avaient trouvé qu'indulgence et faveur. |
À Fontainebleau, au contraire, où les femmes d'officiers formaient un cercle plus restreint, où lereste de lasociété vivait davantage sur soi-même, elle avait été, dès l’abord, l’objet d’une curiosité plutôt disposée à devenir hostile. Sa bonne grâce, sa simplicité, son esprit même, dont l’indolence n’excluait pas la vivacité, firent rapidement un triomphe de ce qui aurait pu, si facilement, être une défaite.
Au mois de juin, lorsque Thérèse, de retour, fut installée dans un joli appartement qui donnait au bout de la rue de France, sur une petite place bordée par les
murs du Jardin anglais, les deux jeunes femmes devenaient inséparables. Quand
l’une entrait dans un salon, c'était que l’autre n'allait point tarder. Le plus souvent elles venaient ensemble, partaiert ensemble. Elles étaient dans le plein de leur jeunesse et de leur beauté. Aïcha, avec ses vingt-trois ans, paraïssait peut-
êtré davantage de Thérèse avec ces” vingt-cinq.
Elle avait été nubile plus tôt. Il restait encore de la jeune fille dans la gravité é égante de l’une; depuis longtemps l’autre avait tout le plein-et la rondeur de la femme faite: Même, il fallait qu'elle se surveillât. Élle avait des tendarcs à.
l’'embonpoint.Telles qu’elles, Thérèse avec ses cheveux blonds et sa chair rose, Aïcha avec son casque noir et son t:int mat, Il al'ait jusqu’à l'engouement à l’égard d’Aïcha.
Les salons étaient unanimes. Il était impossible d’être mieux tournée, mieux mise, plus distinguée, plus spirituelle.
Jusqu'à la petite étoile bleue, qu’elle avait au front, était une singularité char-
Put LE CHEVAL SE RELEVA, MAIS GEORGES? ELLE REGARDAIT DE TOUTE SON AME, GEORGES NE SE RELEVAIT PAS | (P. 74).
mante. Les messieurs lui trouvaient le piquant d’un grain de beauté bien placé.
Les dames admiraient la simplicité avec laquelle elle portait cette tache, plutôt un peu gênante en somme. Mais elle s’y était maintenant résignée.
Elle ne la remarquait plus quand, pour se coiffer, se poudrer, elle se regardait aux miroirs. D'ailleurs ell: s’habillait avec élégance et, chose rare, méritait presque le bien qu’on disait d'elle.
En général, pas de balance aussi folle que l'opinion mondaine. Fausse mesure et souvent faux ppids. Tout est bien, ou tout est mal.
Un rien dans un sens ou dans l'autre fait pencher le plateau. Ce qui cause en faveur de lune des dithyrambes d’admiration et d’enthousiasme causerait contre l’autre, et tout aussi injustement, des cris indignés et des rumeurs de blâme.
Quant au juste milieu, 1l est pire peutêtre que l’un ou l’autre excès. C’est la nonexistence, c’est l'indifférence et le mépris.
Les actes d’Aïcha étaient tombés, par hasard autant que par tactique, dans le bon plateau. Maintenant c'était fini.
Elle aurait pu brusquement devenir sotte, méchante et légère, ou bien encore faire des extrivagances, pour peu que les apparences demeurassent vaguement concervées, on n'y eût vu que du feu; pis, on eût fermé les yeux. Elle était cotée, étiquetée, classée.
Deux ans de suite, elle mena cette ex1stence aussi réglée, dans sa variété périodique; qu’un inflexible cadran d'horloge.
Le dimanche, elle se rendait à la messe avec Mme Allier. Georges venait les y reprendre. Elles avaient leurs chaises
marquées ; Thérèse était à deux rangs de
distance. À Alger, tant à cause de l’éloignement de la rue Michelet que de la dispersion forcée des pratiques dans une aussi grande ville, Aïcha ne suivait pas régulièrement les offices. À Fontainebleau,
toutes ces dames se retrouvaient à la
grand’messe de dix heures.
Il était de bon ton d’être là. Les pensées
de derrière le front, personne ne s’en sou-
ciait. |
Pourvu qu'aux coups de sonnette des enfants de chœur, aux coups de canne du suisse, on s’agenouillât, on se relevât, on s’ascît, cela suffisait. Toute la ville
voyait se balancer dou :ement, ou pl nger
pour une méditation, le chapeau à plumes de Mme Georges Allier, les lég times exigences de la religion étaient satsfaites. : | Aïcha, cependant, rêvait aux menus du lendemain, aux racontars propagés hier à
son jour par Mme Chouquard du Pin, à la robe neuve arborée par la femme du
commandant major.
Elle n'avait retenu de son initiation catholique que ce,que tant d’âmes médiocres entretiennent. Elle se confessait une fois l'an (plus eût été désagréable à la susceptibilité maritale de Georges), communiait à Pâques.
Elle se jugeait quitte ainsi. Elle
n'avait pas l'esprit assez haut, assez humble, pour sentir l'utilité d'une discipline et d'une règle. Elle n'avait trouvé que des satisfactions dans la vie: le malheur ne lui avait pas fait sentir le besoin-d’une foi consolante. ÿ Deux après-midi étaient, comme à Alger, immobilisées par les « jours ».
Mme Allier et Aïcha recevaient ensemble, toujours le lundi. Thérèse avait repris le jeudi. | ; Le reste de la semaine, l'hiver, c'était la tournée obligatoire, l'éternel cercle des visites de convenances, aux conversations banales. Aïcha tenait soïigneusement note, sur un carnet, des visites rendues ou à rendre. Sauf Thérèse, elle n'avait que des amitiés de surface. Elle s'était liée, au point de se voir presque tous les jours, avec trois ou quatre femmes de
lieutenants ou de capitaines, camarades :
de Georges. Mais à part la rivalité du train
; a jé É L
Le pes 3°\ 2
ITR PET?
FA f #
de vie et les soucis divers du commérage,
qui bornent d'habitude les rapports entre femmes d'officiers, elle n'avait pas avec elles de points.de contact réels. Il en était d’autres qu’elle voyait plus rarement, tous les mois par exemple, celles dont Georges connaissait moins les maris ; d’autres au contraire qu'elle ne voyait ja-
mais qu'une fois l’an.
Celles-là, dans cette petite société à
part — image du monde en raccourci —
que constituent les ménages d’un réci-:
ment, vivaient comme de véritables sauvages.
Parias volontaires lorsque le manque invétérée ou.
de fortune, une avarice simplement des goûts de médiocrité bour-
\ geoise les éloignaient de leurs voisines
. pauvre salon, grosses mains rouges croisées
riches ou titrées ; parias involontaires lorsqu'une tare d'extraction les signalait au dédain universel. Telle, la femme du capi taine d’habillemént, pay sanne mal dégrossie, ex-blanchisseuse, chuchotait-on. Rien n’excitait l'ironie de ces dames, lorsqu'elles défilaient chez la malheureuse, aprèsle jour de l'An, comme de la voir assise timidement sur le devant d’un fauteuil, dans son
sur les genoux. Il semblait toujours qu’elle
vint de quitter un manche de casserole,
ou le récurage de ces appliques de cuivre moulé, seul et prétentieux ornement du AOL A A LS AL
Avec une ostentation touchante, elle
offrait de ses doigts boudinés quelques
tristes chocolats d’épicier épars dans une coupe en faux Chine. Et les bonnes âmes
* de se délecter; intérieurement.
L'été ramenait l’invartable tennis, orga-
nisé aujourd’hui dans toutes les garnisons
de France où l’on se targue d’être quelque peu select. C'était aussi l’'amusante diversion des rallyes donnés presque chaque semaine par les officiers du régiment. On
se rendait en voiture au départ. Rien de joli comme cette assemblée de toilettes claires, d’équipages étincelants. Le ren-
dez-vous avait lieu dans aus grand
PE te
carrefour de la forêt, à l'ombre tiède d’ar-
bres séculaires. Les premiers temps, Aïcha n'était pas sans inquiétude. Le parcours
- était dés plus rudes, hérissé d’obstacles
artificiels ou naturels, pour la plupart sévères. Mais il n’ y avait jamais eu d’accidents.
Et puis, Georges était d'une telle aisance à cheval. A certains points, un.
saut de route, une traversée de clairière, l'officier qui traçait le parcours s’arrangeait pour que les voitures pussent jouir du spec-
tacle. Ti y avait lunch, quelquefois saute-
rie improvisée, à l’arrivée. Aïcha trouvait
toutes ces petites fêtes charmantes.
Son principal souci était maintenant de n° pas devenir trop grasse. Elle était une épouse accomplie, constamment soumise à la volonté, aux caprices de son mari.
Elle rendait Georges UE es heu-
"Jeux.
L’ardeur des premiers temps s'était sensiblement calmée en lui. Il vivait beaucoup de sa vie de régiment, service, camarades et chevaux. Maïs la maison, grâce aux attentions d’Aïcha, à sa mûre et fraîche beauté, lui demeurait toujours agréable.
Mme Allier viéillissait. À présent tout
Son espoir s'était reporté sur Thérèse.
Décidément il n’y avait rien à attendre d’Aïcha ni de Georges. Ils mourraient sans avoir eu d'enfants. Elle ne se consolait pas à l’idée qu'aucun petit Georges ne perpétuerait son nom. Un fils de Thérèse ne s’apellerait pas Allier. N'importe, elle l’'aimerait tout de même. Qu’ilse hâtât seulement! Il ou elle. En 84, ses vœux étaient enfin exaucés, Thérèse mettait au monde un gros garçon qu’on baptisa
Georges, du nom de son oncle, et Louis, du
nom de son père.
Dès lors, la bonne femme n'eut plus qu’uné raison d’être sur terre, ce petit tas de chair rèmuant et rougeaud. Grand’mèrèe tyrannique, elle né bougeait plus de chéz ca fille, la harcelait de conseils, d’ailleurs excellents. Dès que le baby put sortir, on le conduisait à Mmeé Allier. Ellé avait fait
Se
installer une grande ombrelle dans son petit jardin. Elles l’accompagnait d’un endtoit à l’autre ; elle passa toutes les journées du printemps et del'été de 1885 sur les bancs, successivement choisis et abandonnés, du Jardin anglais. Quand le jeune gentlemaneutfait sesdents, et que, de coton les jambes furent devenues chair, elle le promena elle-même dans le parc. :
À un an et demi, il en avait déjà parcouru toutes les allées. - Inisensiblement, le temps passait, passait.
. Autour du petit être tournait la vie de.
Mme Allier et celle de . Thérèse, Celle
d’Aïcha, faute de centre (elle aimait son
neveu, mais sans passion), oscillait d’une
occupation à l’autre, avec un laisser-aller :
à la longue engourdissant. Georges ? A coup sûr, c'était son existencemême, mais fondue à la sienne, comme dispersée par les mille contacts de l'habitude. Elle n'avait ni joies ni douleurs très vives.
Mais une indolence satisfaite, et de temps à autre, le regret pénible et passager de n'avoir pas, elle aussi, d'enfant à soigner et à élever. |
Deux autres nn Pb dla ent: De Si-
Salem, rien de précis. Une lettre au prin-.
temps, une lettre à l’automne, toujours savamment calligraphiées. Il allait bien.
Il comptait venir en France à l'Exposi-
tion de 89. Le temps était beau. Aïcha savait cependant par Géorges que le bachagha était en correspondance régulière avec l'oncle Emile. Un conseiller d'Etat, c'est très utile, ça peut servir.
Louis grandissait. Georges était sur le
point d’être nommé capitaine. Mme Allier |
devenait toute blanche.
Un. événement, en apparence heureux,
fut le point de départ de-l’effroyable malheur qui devait briser et éparpiller ce faisceau de bonheurs, cette famille unie. :
En 87, Thérèse accoucha d’une fille. Défectuosité de soins ? Faiblesse naturelle ?
Elle mourait trois jours après, fièvre puerpérale. L'enfant, malingre, ne lui survécut pas. . %
. Cependant
d’une
‘ Â 1 rx mt Ds 4 « FM. 1 LT) en : ° , PAT Le
TA RE ; : { KNTE j 53
ST; EAU SOÛTERRAINE <
Rien n’égala la stupeur révoltée, puis le
désespoir amer et profond du capitaine Tardier, si ce n’est la douleur furieuse de
: Mme Allier. Depuis longtemps, ils ne connaissaient de la vie que les sourires, ils ne voulurent plus connaître que les larmes.
Ils s’absorbaient dans la frénésie
et le silence de leur souffrance. Ils n’en
sortaient que pour des plaintes et des sanglots, plus déchirants encore. Georges et
sa femme, quoique moins atteints, res-
taient abattus sous la violence imprévue du coup.
Sur ces trie la nomination de Georges parut. Il était nommé au 32° dragons, à Versailles.
Une triste fin d'année pour Aïcha. +
deux catastrophes s'étaient succédé, dans
la première quinzaine de décembre. A
peine. elle rentrait, brisée, du - premier enterrement, qu’il fallait se remettre en
route pour le second. L’abattement de
Mme Allier faisait peine à voir. Le 16,
la promotion de Georges figurait à lOf-
ciel. Îl obtint, heureusement, un congé d’un mois. De la sorte, on put se retourner, prendre sans trop de bousculade le parti que les circonstances imposaient.
Mme Allier n’hésita pas ; son devoir était tracé, il se trouvait d'accord avec son cœur.
| Jamais elle ne se séparerait de son petitfils. De son côté, Tardier, à demi fou depuis
l’affreux accident, la suppliait de ne pas l’abandonner.
d'elle.
Cet appartement vide de la rue de France
Il OR rar près
Jui faisait horreur. Et puis il valait mieux
que Louis habitât avec sa grand'mère. F1
Elle élèverait le pauvre petit. Lui, avait son métier, un métier absorbant, ce quile
sauva.
Mois funèbre, où la vie Lo tn Fa
rompue, saignait dans chaque habitude.
Pourtant, Georges, elle-même, dérivatif dans l’activité trompeuse qu'ils déployaient. On faisait le partage du Ron
lier. “fé
Aïcha, Mme Allier trouvèrent une espèce de.
4 % ae. an | ot ‘ e L'EAU SOUTERRAINE €
ANT Ceci festatt à Hontanebiean cela allait
À Versaïlles. Et lon clouait, on em-
' - ballait, l’on ficelait. Georges promenait ses
Dr AU; ‘Aïcha, Soutenue par une force nerveuse, acheva les malles, envoya à tata la ville des cartes d'adieu, six ans de vie mondaine, liquidés par un « p.p. c.
bordé de noir.
Leur tranquillité avait été si roue ment ruinée, leur saisissement de chagrin tel que lé ménage éprouva presque un
| | soulagement à à quitter l'hôtel dévasté, ces - pièces à demi nues, maintenant hostiles et où ils aVaient été heureux. Eux partis, ce
qui restait à la vieille grand'mère de bonheur humain possible, à son gendre d’apai-
sement douloureux à défaut d’oubli, entra
. dans la maison avec la tête bouclée, l’in-
| souciance souriante, déjà consolée, du
. petit Louis. Aïcha et Georges, après neuf + ans d'union, se retrouvaient seuls en face
l’un de l’autre, pour la première fois depuis
le voyage d'Italie.
Leur fatigante réinstallation à Versailles >. rue de Satory, dans un premier étage spa- . cieux, donnant sur le potager du château;
la filière mondaine, reprise après quelques
| ° mois de deuil, firent diversion. Capitaine- , commandant, Georges trouva dans la direction administrative et dans la sur:
: véillance de l’instruction de son escadron
un emploi presquecompletde ses journées La fin dé l'après-midi, la soirée, étaien consacrées à des visites.
TI venait chercher sa femme dans une:
maison amie, ils dînaient ensuite en ville ou, lorsqu'ils dînaient chez eux, ils sortaient aprèsle dîner ; il y avait toujours
un bal, un raout, ie soirée d’intimes ; | ils recevaient à leur tour. Ainsi, ils pas- < # saient. ensemble le temps que laissait à l’un son métier, à l’autre son ménage. Ils « étaient très bons amis, meilleurs encore dans la douceur intime de leur home.
“ Ils avaient reconnu que la paix intérieure, le contentement de chacun m'est fait que | ro réciproques.
- Et, comme ces concessions ne gênaient
Peu 4, #7 7 . |
ni-leur égoïsme, ni leur amour-propre, ni
leur 4bourse (Aïcha était des plus ordon-
nées), ils se les faisaient de bon cœur.
La seule chose dont ils ne parlassent
SI-SALEM ÉTAIT, JUSQU’A SOIXANTE-QUINZE ANS, DEMEURÉ LE MÊME HOMME (P. 80).
plus, par un regret et un accord tacites, c'était l'éventualité d’un petit Georges.
Cette fois, il n’y eut pas de nursery aménagée rue de Satory. Îls évitaient aussi de parler de Thérèse, à moins qu’une lettre de Mme Allier ne ravivât leurs souvenirs. |
Leur cuisante ‘douleur s'atténuait. Le
68 Ent ÿ |
grand deuil noir d’Aïcha s'était vite nuancé
de mauve. Cette espèce de résignation un peu facile, cette passivité latente était tout ce qui Jui restât vraiment de son ancien
caractère. C'est, il vrai, le fond du carac-
tère oriental, et c'était le fond du sien.
Pourtant, sous l’apparence enjouée et familière, sous l'éducation à facettes bril- Jantes, que l'usage du monde avait spécialisée,' ma’s qui pour le monde était des plus séduisantes, sous le vernis de Mme GeorgesAllier comment distinguer aujourd’hui la petite moricaude de jadis ?
Il n’était pas jusqu’à son nom: Aïcha,
PALACT Lo UE a | ts QE :