UNE COURTOISIE TOUCHANTE
Et comme elle devenait très rouge, elle se cacha la tête contre l’épaule de son mari. |
— « .…… Salon, salle à manger, office et
cuisine. Vue magnifique sur la mer de
la grande chambre, du salon et de la salle à manger. » |
— Rue Michelet, fit George:, ce sera très commode. À cinq minutes du quartier. Et avec le tramway, à dix minutes de la rue Bab-Azoun. Il faut cela.
Comme la plupart des jeunes mariés, ils éprouvaient un grand besoin d'indépendance. Le monde commençait et finissait à eux. Heureusement, de part ni d'autre, nulle ingérence de famille à redouter. Si-Salem, de retour à Laghouat depuis la fin de septembre, serait le moins
gênant des beaux-pères. Et Mme Allier, Thérèse, c’étaient, pour Aïcha comme pour Georges, une maman, une sœur.
Aussi quelle joie de les embrasser, au débarcadère du bateau, à cette même
place, remarqua Thérèse — « Hein, qu'est-
ce qui nous aurait dit cela, alors? C’est drôle, la vie! » — où, avec Aïcha ellemême et Mme Allier, elles étaient venues attendre Georges à son arrivée de France.
Oui, que de chôses depuis la pension
Crawell! Laghouat, le carrousel, Mo-
brouck... Vraiment, est-ce que tout cela. :
avait existé? La visite des malles expédiées, et il y en avait! un landau les emporta le long du boulevard de la République. Six heures du soir. Il faisait un
soleil radieux, les trottoirs étaient fleuris
sa
de jupes et d’ombrelles claires, de beaux équipages passaient, les palmiers et les bambous du square Bresson déployaient dans l’azur tiède leur verdure luisante.
Ils parlaient tous les quatre’ ensemble, dans l’excitation de leur joie, racontant les merveilles du voyage d'Italie, les
mérites divers du logement de la rue
Michelet. « Elles avaient eu du mal pour
le choix des papiers! C'était une ville
extraordinaire que Ravenne! On disait que les femmes d'officiers du r°' chasseurs d'Afrique étaient charmantes. Mme Morlan, Mme Hartwel, des amies de Mme Allier voulaient les avoir tout de suite à dîner... »
- Puis ce fut la surprise enthousiaste, les exclamations de plaisir en découvrant, pièce à pièce, l'appartement. Aïcha se promenait dans son royaume. Elle remarquait chaque chose, se récriait au
passage. Le mobilier coquet, le buffet . garni, . songé à tout, avec une gentillesse déli-
les armoires pleines; on avait
cate, un goût réel. Des fleurs partout.
— Mais le bouquet, fit Thérèse en rendant à Aïcha son tendre baiser de remerciement, c’est ça!
Elle ouvrit une fenêtre. La baie d'Alger s'étala avec le pittoresque amoncellement de la ville à gauche, l’éblouissant horizon de la mer en face et le promontoire bleuâtre du cab Matifou à droite, avec la ligne Do des monts de Kabylie.
— Vous serez bien? demanda Mme Allier.
Un second baiser d’Aïcha fut la réponse.
Dès lors, la vie s'était établie régulière. Georges, au bout de quelques jours, avait été se présenter à son colonel; il fallut se lier avec les camarades, se mettre
. dans la tête la figure et les noms des qua-
rante officiers, s'initier ensuite aux détails du nouveau service, peu à peu faire
connaissance avec l’escadron, le peloton,
les hommes. Il partait de bonne heure.
Son ordonnance tous les matins lui ame-
SA nait son cheval. Elle le regardait se mettre en selle, s'éloigner au trot dans la direction du quartier. On déjeunait à onze heures. | |
Presque toutes les après-midi ïül repartait. Elle maudissait encore plus que lui le retour régulier de sa « semaine ». Il fallait alors qu’il allât surveiller les pansages, l’abreuvoir. Elle ne le voyait
presque plus, et s'en désolait.
Elle avait pris l'habitude de ne plus penser que par lui. Elle s’était entièrement modelée à ses vues, à ses goûts, à ses préventions. Elle avait été trop profondément conquise pour que son esprit ne subît pas l'irrésistible . empreinte. "
Sa vie entière gravitait autour d’un sourire de Georges. L'espèce de résignation passive qui sommeille dans toute Orientale s’accommodait bien de cette servitude, d’ailleurs inavouée et constamment distraite.
Elle voyait Thérèse chaque jour, elles faisaient ensemble leurs achats, se conseillaient mutuellement dans leurs toilettes, leurs petits arrangements. Une bonne et franche intimité régnait entre la rue Bab-Azoun et la rue Michelet.
Lorsque Aïcha, après avoir fait avec son mari la tournée de visites réglementaires
aux femmes d'officiers, commença à son tour à recevoir, Thérèse arrivait dès une heure à son jour, elle l’aidait à servir le thé, le malaga. Elles se moquaient en- :
semble des ridicules de Mme X.., des prétentions de Mme Y... Rien de disparate comme l'association des femmes d'officiers, dans un régiment! Toutes les classes de la société s’y coudoient, de la noblesse plus ou moins noble à la bourgeoisie plus où moins relevée.
En dehors des jours de la rue Michelet et de la rue Bab-Azoun, Aïcha venait en retour assister fidèlement sa bellemère le jeudi; elles étaient assidues à ceux de leurs amies. Elles avaient des relations communes, tournaient dans le
même cercle d'invitations, de parties et de dîners. Elles avaient retrouvé avec plaisir quelques-unes de leurs anciennes camarades de la pension Crawel, jeunes étrangères fixées sur les coteaux, pleins de villas blanches et de grands jardins, qui s'étendent de l’agha à Mustapha. C'était alors des rendezvous de tennis ou de crocket, près desquels ceux de Laghouat faisaient piteux souvenir. Elles partaient de la rue Michelet, leurs raquettes sous le bras; decourtes jupes de toile fine moulaient leurs corps souples. Avec les douze mille livres de rentes personnelles et la solde de Georges, sans parler de la rente de la dot d’Aïcha (le capital avait été repris par le vieil agha, et la rente était bien intermittente), le ménage en somme était riche. Georges adorait sa femme. Leur existence se déroulait, diverse et monotone, heureuse.
Ils s'inquiétaient peu des choses de l'esprit. Leur voyage d'Italie n’était plus dans leur mémoire qu’une impression lumineuse, mais confuse, où ressortaient certains détails d’aimable cuisine, de jolis paysages, d’égoïste et vague bonheur. Des <ensations d’art, plus l’ombre.
L'intelligente jeunesse d’Aïcha promettait mieux. Mais la culture générale
manquait. Et depuis, elle s'était la.s-
sée rouler à linsensible courant des heures.
Son assimilation s'était bornée au côté futile et usuel des mœurs. Elle était une petite personne quelconque de la société.
Elle s’en tenait au masque des choses, aux apparences, sans se soucier du fond.
Elle s'était endormie dans son indolence naturelle.
Pourvu que Georges fût content du repas, de sa robe, de l’air du” temps; pourvu qu'elle eût échangé du matin au soir, dans un salon, un certain nombre d'idées reçues et de mots tout faits; pourvu qu’elle eût accompagné son mari à cheval, dans une jolie promenade, tout était bien, Seule, l’insistance que mettait
à ne pas disparaître de son front la cruelle petite étoile bleue lui était désagréable.
Sans ce rappel tenace, elle se fût crue vraiment Française. Dans la rue, les Arabes loqueteux, les petits 1a-ouled qui trottent, pieds nus et crottés, une boîte à cirer sur le dos, lui causaient une répulsion. Elle craignait qu'ils ne la regardassent au front et ne la reconnussent alors pour une des leurs. C’est ainsi qu'elle reçut sans joie, deux printemps de suite, la visite annuelle de son père.
Il était toujours le même, sec, maigre, tanné, avec une face silencieuse et fermée, où dans le creux de l'orbite veillait un regard de feu. Il avait été nommé l'an dernier, en 80, bach-agha des Larbaas.
Il était un des trois grands seigneurs arabes. Maintenant, dès qu’il paraissait, ceux de sa race se précipitaient pour baïser sa main dédaigneuse ou le bas de son manteau. N'importe, Aïcha respirait quand il était parti. Georges, au contraire, le trouvait décoratif et pas gênant.
La gravité du vieux chef lui en imposait,
cette concentration de la pensée, cet air de volonté calme, d’ambition réfléchie. Pourtant, qu'est-ce qu'il pouvait bien désirer encore?
On était à la fin de 81. Georges venait
d’être nommé lieutenant. De graves évé-
nements modifièrent alorsleur vie, jusquelà si calme. Un des camarades de Georges, le lieutenant Tardier, venait, par ‘le même décret, d'être nommé capitaine au
24° dragons, à Fontainebléau. Cette nou-
velle à laquelle tout le monde s'attendait jeta pourtant le désarroi aussi bien rue Bab-Azoun que rue Michelet. Tardier, depuis quelques mois, s'était. épris de Thérèse ; simple flirt au début, mais l’un
et l’autre s'étaient piqués au jeu. Ils
s'aimaient et se l’étaient dit. Mme Allier .
voyait d’ailleurs la chose de bon œil. Famille, relations, fortune, tout lui agréait dans ce parti. La nomination de Tardier, suivie comme première conséquence de son départ immédiat et forcé, brusqua.
ta JLS S’AMUSAIENT DES COSTUMES EXOTIQUES, LES DANSES JAVANAISES LES DIVERTIRENT (P. 71).
L k NS ; à \ : :
le dénouement. Les paroles de part et d'autre furent échangées.
Premier contre-coup : Mme Allier, lasse à soixante ans d’assumer la direction de sa grande maison de commerce, résolut de liquider ses affaires. En huit jours, la maison passait en d’autres mains, le contrat fut libellé et signé. Le premier employé, presque un associé, homme de valeur et de toute confiance, prenait la suite. Dans quelques semaines, Mme Allier et Thérèse quitteraient l'Algérie. Le mariage aurait lieu en France, à Fontainebleau même. Mme Allier réalisait ainsi le dernier de ses rêves. Elle casait sa fille et allait jouir d’une retraite bien gagnée, dans le pays de son choix. |
Le deuxième contre-coup ne devait pas se faire attendre. Aïcha, dont le désir avait toujours été de quitter la terre d’origine pour celle d'adoption, et à qui son bref séjour à Paris n'avait laissé que des regrets, avec l’espérance du retour, décida vite son mari à trouver un permutant dans le régiment même du capitaine Tardier, Thérèse joignit ses ‘prières aux siennes. Georges, qui aimait l'Algérie, ne se fit pourtant prier que pour la forme, Et le 20 janvier 82, trois semaines
après le départ de Mie Allier ét de Thérèse, Tardier ayant trouvé sans difficulté le permutant nécessaire, M. et Mme Georges Allier s'embarquaient à leur tour.
Le bateau leva l’ancre à trois heures, par un temps vif et clair. Ils restèrent sur le pont. Il y avait peu de mer. L’Abdel-Kader était bon marcheur. On franchit la jetée ; le port derrière eux se dessina, on vit se découper la place du Gouvernement avec la grande mosquée, la ligne droite du boulevard de la République, la colline où les terrasses serrées mon- :
taient à l'assaut de la Kasbah, sous l'azur.
Puis la côte apparut, S A à APE avec ses toits, ses minarets, ses fumées, diminuait lentement. Ce ne fut bientôt qu'une large tache blanche, puis un POSE puis rien. La côte même s’effaça.
Il n’y eut plus que le ciel et l’eau. Aïcha se retourna : la grande mer toute plane
et le ciel sans nuages se confondaient
devant elle. Elle demeurait songeuse.
Du passé venait de s’évanouir, de l’inconnu l’attendait, Et silencieuse, quoique confiante, elle écoutait avec la trépida-.
tion du navire et le battément de : son cœur, sa vie en marche.