ET
: ménages d'officiers.
| mariés, presque pasde lieutenants.
plupart ne restaient à Versailles que le temps strict du service, filaient aussitôt
au fond de cet être, des mœurs passées.
D'un côté,
acquit rapide de quelques
années ; de l’autre, le lent héritage des
siècles. Sous la rature, l’ancien caractère
subsiste. | - C'était moins parmi les femmes du régi-
ment que parmi celles de la petite société
versaillaise qu’Aïcha s'était créé de nou-
* velles amies. La proximité de Paris, plus grande encore qu’à Fontainebleau, ren-
dait moins fréquents les rapports entre
uË)
par Saint-Lazare ou Montparnasse. Ils
avaient à Paris leurs familles, leurs inté- rêts, leurs plaisirs. Beaucoup allaient tous les soirs à leur cercle :
Royale
das la rue
* Versailles se passait d'ous Une quin-
zaine de salons, dans lesquels les Allier
furent d'autant mieux accueillis qu'ils
parurent les rechercher, se targuaient de faire échec à la capitale. On y rencontrait
une abondante noblesse provinciale, nom-
Peu de capitaines’
bre de militaires retraités et quelques
‘fonctionnaires. Quantité de filles à marier,
cinq ou six galants de l'endroit et de jeunes officiers d'artillerie et du génie y entretenaient une animation, — comédies, raouts, garden-parties. Aïcha se voyait fêtée par-
tout. De vieux généraux depuis longtemps
maintenant méfie-toi.
retirés du service, et quiavaient connu son père, aux beaux temps de la conquête, avaient pour elle une courtoisie touchante.
Elle était un régal des yeux, avec ses robes toujours simples, d’une élégance qui tenait plus à la distinction native qu’à l’artifice des couturières. Elle avait l'éclat d'un beau fruit, dans la plénitude de la trentaine proche. Elle était à ce point de rondeur où la beauté, devenue parfaite, doit se tenir. Un doigt de plus, sa taille
eût paru trop forte. Dans un an, si elle continuait d’engraisser,
Mme Georges Allier ne serait plus une belle femme, elle serait une grosse femme.
Au mois de septembre, pendant que son
mari suivait le régiment aux manœuvres,
Aïcha alla passer ses trois semaines de veuvage à Fontainebleau chez sa belle-mère.
Ce furént, tant elles se trouvèrent changées, des cris de la part de Mme Allier et, de celle d’Aïcha, un étonnement qu elle sut taire.
— Quelle mine tu as! s’exclamait Mme Allier. Tu as doublé! mais tu sais, À ton âge, il faut rester mince.
Elles s mb de ient avec force, et dans la chaleur de leurs étreintes il y avait une tendresse plus marquée peut-être que jadis, une tendresse qui songeait à l’absente.
— Louis va arriver. Il est encore au
parc avec sa bone anglaise. I! fait sa pro-
menade.
Un exercice sacré, cette promenade!
Il fallait que chaque jour le petit bonhomme couvrît ses huit kilomètres, absorbât sa provision d'air... Et pendant que Mme Allier parlait de son petit-fils avec des yeux soudain luisants, Aïcha tristement contemplait le visage creux et ridé, les paupières lourdes, l’affaissement du corps.
La vue de son beau-frère aussi fui serra le cœur. Le capitaine l’embrassait affectueusement, mais les larmes le gagnèrent, il dut tourner le dos, s’approcha de la fenêtre, où il resta lontemps, muet.
Une gravité douloureuse lui avait précocement flétri le visage. Il parlait peu.
- L'apparition de Louis fut un brusque rayon de soleil. Les visages s’illaminèrert, la pièce s’éclaira. On sentait que ce frêle corps incarnait, avec ses cinq ans, pour la grand’/mère et pour le père, tout le passé et tout l'avenir. Pendant ces troissemaines Aïcha se conforma, ‘naturellement, aux habitudes de la maison; elle ne s’occupa que de master Louis. Elle se montra la plus affectueuse des tantes, eut toutes les
complaisances, mais elle avait beau s’in- :
terroger, elle ne se découvrit nulle fibre maternelle. C'était gentil, pourtant, ces petits bras qui se nouaient autour de votre cou ! Oui, c'était gentil, mais rien de plus, Aucun regret personnel. C'était comme cela! Ce devait être comme cela. |
Elle avait repris son ancienne chambre, celle de Thérèse demeurait close. On s’efforçait de ne jamais faire allusion à la chère disparue, maïs on s'ingéniait en vain, son souvenir emplissait les silences, flottait sur la maison entière, dans une tristesse éparse. |
Georges, aussitôt après lés manœuvres, vint rejoindre sa femme et sa mère. Son mois de permission s’écoula vite. Fousses camarades du 249 étaient heureux de le revoir, Aïcha goûtait moins de plaisir
avec ses anciennes amies. Il n’y avait que.
Les + AE,
huit mois qu’elle avait quitté FObUE Ki
bleau, il lui semblait enêtre partie depuis
. des éternités. Elle avait laissé des intimes, elleretrouvait des indifférentes. Ces femmes
n1 elle n'avaient plus rien de commun.
Funèbre, Fontainebleau. Les vieux potins
qu’elle s’efforçait de tisonner ne jetèrent
pas une étincelle. Chose éteinte, refroidie. .
De la cendre. Aïcha repartit comme slle |
était Venue, avec Joie.
Versailles, au contraste, lui parut du.
mant. Elle ne concevait pas de vie plus.
agréable que de s'appliquer à une direc-
tioningénieuse de son ménage, des’habiller pourdes visites, des dîners. Elle y retrou-
vait invariablement les même gens, avec lesquels. elle était maintenant, il est vrai,
familière; elle échangeait les mêmes idées impersonnelles, banales, une monnaie sans relief, à force d'être
usée, Elle atteignit ainsi l’hiver, puis le
printemps de l89. L'Exposition universelle approchait. Paris, où jusque-là elle
n'allait que pour certains achat;, les jours ; d'exposition du, Bon Marché et du Lou-
vre, ou de loin en loin, le soir, aux représentations de pièces à succès, devint un Bné de voyages constants.
Dès la fin de mars, Si-Salern, à Ja tête
d'une importante mission, arriva. I devait
assister à l'inauguration solennelle: deux .
des cadis, une quinzaine d’Arabes des plus importants l’entou-
aghas, des caïds,
raient d’une espèce de cour, Aïcha et
Georges vinrent l’attendre à la gare de
Lyon. L'oncle Emile était Là déjà —onne le voyait jamais qu’à des occasions officielles == ainsi que l'officier du ministère : chargé de guider la mission. Lorsque le
vieux bach-agha descendit de wagon le premier, drapé d’un simple burnous blanc, mais la cravate rouge au cou, et précédant le groupe magnifique de la représentation algérienne, | saisissement. Elle se figurait voir un vieil lard ratatiné-et courbé.
comme
Aïcha ne put réprimer son
Si-Salem, toujours le même, s’avançait la tête haute, le buste droit, de son pas égal et majes-
ie L'EAU SOUTERRAINE &
tueux. Il AN en rien Haas Ces sept
années, jointes à tant d’autres, sémblaient ne pas lui avoir ajouté un jour. Sec et
tanné, des yeux ardents sous l'orbite.
cave, une peau qui avait le luisant du bronze, tel elle le voyait, telellel’avait toujours vu, dès l’époque la plus reculée de son enfance. On eût dit que le temps n'existait pas pour lui.
Il la baïsa au front, fit le simulacre d’em- brasser Georges sur chaque joue, d’un baiser de théâtre. Le soir, on dîna chez
l'oncle Emile. Le lendemain, le surlende-
main, Aïcha visitait son père au Grand- Hôtel du Louvre, où la mission tout entière
* était descendue. Elle le voyait quelques
minutes à peine: Il venait toujours de rentrer, allait sortir. [ls ne trouvaient rien à se dire en dehors des formules de
salutation et de politesse. Leurs entrevues E s’espacèrent. D’affection entre ces deux.
êtres, pas l'ombre. Si-Salem, bon joueur,
#. gardait à sa fille l'espèce de reconnaissance qu’il pouvait avoir pour un enjeu,
bien placé jadis, et qui lui avait FHRpOrte ce qu'il en espérait. Par ce mariage, qu’à
| \ force de politique il était parvenu à faire
__ accepter comme un sacrifice par ses coreli-
gionnaires, il avait donné à la France un gage évident de-sincérité. Son intelligence avait fait le reste. Commandeur depuis . quelques années, il comptait bien ne pas | repartir cette fois sans la plaque de grandofficier.
Aïcha, ses EE RE laissa très volontiers son père au tourbillon d’'inté-
rêts et d’affaires qui, sans relâche, le pro-
mena avec sa mission sur tous les points
Le de Paris et de l'Exposition, où la badauderie’s ’exerçait. Elle avait trop longtemps
vécu loin de lui. Nulle pensée commune, nultrait dr union. Pourtant, elle jugea bon, d'accord avec Georges, d'inviter le bach- agha”à Versailles, ainsi que quelques-uns deschefslesplusconsidérablesdela mission,
Tous les officiers généraux de la garnison.
le colonel du 31e, le préfet, le président dutribunal, le conservateur du muséehono-
rèrent ce jour-là de leur gracieuse présence
lappartement de la rue de Satory. Le
déjeuner, relevé deplusieursplatsalgériens, fut de dix-huit couverts, et les journaux en firent mention. Petite fête de famille, où le père et la fille trouvèrent toûs deux satisfaction.
D'habitude, les mois qui suivirent, juin et juillet, Aïcha partait dès le matin, avec une ou deux amies,” ou aussitôt après le