PERMETTEZ-MOI DE ME PRÉSENTER : LE MARQUIS
DE VOGELET (P. O1).
tait avec une terreur émue l'humidité
mystérieuse, tentait de percer, à longs regards, le secret du silence et de la nuit.
Elle se sentait alors plus près de ce sol,
. auquel elle tenait par mille obscures et invisibles racines.
Lorsque le soleil n’était pas trop brû-
lant, au printemps, à l'automne, elle s'établissait souvent sur la plus haute terrasse de la maison. Elle découvrait de là l’oasis entière, les deux villes étagées sur la pente du coteau : l’une blanche et rose, avec les rectangles neufs du quartier militaire; l’autre, le Chtett couleur de terre, sèche et dorée; la ceinture des jardins élargissait une Zone de verdure fraîche où trente mille palmiers, d’un vert plus gris, balançaient leurs palmes; des fils d’eau courante çà et là luisaient, et l’on voyait au nord les chaînes rousses et mouvementées des dernières mon-
tagnes, au sud, le déroulement infini d’une
plaine de cailloux et dé sable, seuil mono-
tone du désert, violâtre à l’horizon. Nul
bruit dans l’ardente sécheresse du jour, que le murmure de l’école arabe voisine.
Unies en un seul chant nasillard, les voix des moutchatchous montaient, ânonnant les versets sacrés. Elle écoutait, immobile. Et baignée de lumière, fondue dans l’immuable paysage, 1l lui semblait que ces voix sélevaient d'elle-même, venaient du fond lointain de s1 jeunesse.
Elle aimait aussi les longues heures passées au cimetière aui s'étend derrière le Chtett, entouré de cactus et hérissé de pierres plates. Elle y allait à certaines époques. emportait dans un pan d'étoffe 12s gâteaux de deuil et de commémoration.
Elle restait toute l'après-midi assise au bord de la tombe de son père. Sa vie passéeétait enfermé?, là. D’autresfemmes, par bandes, semaient le champ funèbre de.leurs groupes blancs. Elles mangeaient avec gravité une partie des gâteaux au miel, sur ‘a flûte, psalmodiaient aigrement leurs regrets, en gutturales litanies. L’'hum-
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ble, la profonde mélancolie de ce chant la
pénétrait d’un étrange apaisement.
Aï:ha là Française était morte, elle dormait son sommeil confus dans d’autres tombes, creusées dans d’autres champs.
Une autre Aïcha maintenant vivait, conforme à la petite moricaude de jadis, selon l’inflexible développement + de la race. Elle s'était lentement épanouie, différente, sous le soleil différent des milieux. Elle avait obéi à l’inéluctable loi, elle achevait de remplir son -dsstin,
pareille à ses voisines des groupes funé-
raires, qui causaient et mangeaient douce-
ment, au bord ces tombes où les morts
sommeillent, le visage tourné vers le soleil levant, du côté de la résu:rect.on fu.ure.
Une source jaillit de la terre. A travers
l’ent:ssement des rocs, à travers l'he-be et les jones, les cailloux et le sable, ell: s’enfle, sinue, s'étale. Elle orne la montagne et
vivifie la plaine; elle roule dans son eau :
du soleil et de la brume. Des cieux divers
sy mirent. Elle est le pays même qui se.
dé: oule, âme chantante et fraîche du sol
natal. tte Soudain, source, ruisseau, rivière, l’eau qu'on voyait a disparu. On la cherche en vain dans ce filet qui va diminuant ; se penche, pour surprendre son murmure lointain, au-dessus du gouffre où dans un tourbillon d’écume elle s’est abîmée. Plus rien. Le pays a changé.
aspect, une autre terre, un autre ciei.
C'estsuñ Autre :
Mais tout à coup, à quelques kilomètres |
ou à quelques lieues, l’eau qu’on croyait perdue de nouveau surgit. Et la voici qui s’enfle, sinue, s'étale.
Ame invisib'e, eau souterraine.
LES DEUX PARTIES
Me Flaumont-Bussières venait de rentrer du Palais. C'était un grand vieillard au teint rouge et aux cheveux blancs, le sourire vif et spirituel, les yeux clairs, des yeux d’une pénétration et d’une sagacité redoutables, de ces yeux qui déjouent toute ruse, déconcertent tout mensonge.
Il chauffait ses mains fines et nerveuses, en les étendant vers les braises, devant la haute cheminée de bois sculpté. Le crépuscule assombrissait les angles du cabinet de travail. Cette demi-obscurité lui était agréable. Après sa journée employée à plaider, avant les consultations - qu’ilaccordait de cinqàsept, Me Flaumont- Bussières aimait, en ce repos d’un quart d'heure, à se reprendre, à se ressaisir.
Tandis qu’à travers les vitres brouillées de son coupé courait la vision rapide des réverbères qui s'allument et du va-etvient de la foule, il se laissait d'ordinaire bercer par une somnolence, dont le réveillait seule l'entrée piaffante des chevaux, en un roulement sourd de roues, sous la porte cochère de son hôtel. Puis, montant d’um pas calme le large escalier, il retrouvait le même sentiment de lassitude apaisée qui suit les heures bien remplies, toujours pareilles, et cependant différentes. Dans son cabinet de travail . szulement, il goûtait le plaisir profond du chez soi retrouvé, l’atmosphère enveloppante et douce de l’habitude. Tout ce qui lie un homme au passé, tout ce qui tisse, fil à fil, la trame du présent, 1l le retrouvait là. | -. Trente ans de labeur et de gloire, toute une noble vie de talent, de probité, enaient en cette pièce sévère, assourdie
de tapis de Perse et de teintures couleur de rouille. Le portrait de son grandpère, le fameux légiste, un des plus dévoués collaborateurs de Napoléon dans l’édification du Code civil, le portrait de son père, illustre avocat d'assises, faisaient face à deux visages d'enfants — un homme
et une femme aujourd’hui, SON ÉLUS sa
fille. Il se sentait, entre ces morts et ces êtres pleins de vie, l’intermédiaire mystérieux, le chaînon vivant de la race. Un autre portrait, seul sur un chevalet, et symbole touchant; environné comme un autel de fleurs toujours fraîches, rappelait au vieillard l’image de sa femme, compagne adorée, perdue depuis vingt ans, dont il gardait la mémoire comme un culte. Il éleva sa pensée vers elle; il lui faisait toujours place “en son recueillement, à cette heure-là. Il songea à sa fille mariée, heureuse au loin dans un château d'Anjou, à son fils, avocat comme lui.
M. Flaumont-Bussières sourit, Jacques lui succéderait bientôt. On pouvait être tranquille, le nom ne péricliterait pas.
Il jugeait, depuis deux ou trois ans, son œuvre accomplie. L'heure de la retraite était venue. Déjà, il refusait la plupart des causes, ne donnait plus que des conseils. | Le domestique, cependant, apportait les lampes; celle qu’il plaça sur le bureau éclaira un paquet de cartes et de lettres :
le rappel à la réalité coutumière, aux obligations professionnelles.
— Ne fermez pas les rideaux, Henri.
L'avocat s’approcha de la fenêtre, contempla le ciel encore clair, la cime des maisons noires se découpant sur une brume
violette qui fonçait à vue d'œil. Les rués, sillonnées par les flammes du gaz de tremblants cordons de lumière, étaient déjà plongées dans les ténèbres. L’obscurité peu à peu montait, éteignant, par delà la Seine glauque, le décor confus des jardins et des toits. Un long moment, Me Flaumont-Bussières contempla la cité fourmillante, à cette heure où, le labeur fini, des milliers et des milliers dindividus, croisant en tous sens, dans le dédale des rues, l'infini réseau de leurs intérêts complexes, regagnent leurs deémeures ou s’éparpillent dans les cafés.
Que d’existences en proie à de dévorants soucis, lucre, ambition, plaisir, ou simplement la dure, l’âpre lutte pour le pain quotidien! Que de pensées en mouvement, d’espoirs, d’amertumes, de convoitises!
Il se mit à rêver à ceux qui, S’orientant vers cette pièce même depuis tant d'années, étaient venus se confier à lui, invoquer son aide. Combien avaient passé dans le sallon d’attente, combien, dans le grand cabinet de travail silencieux, étaient entrés, et, penchés vers lui, avaient, comme au confessional, révélé à ce maître, à ce protecteur du moment, les déboires de leur carrière ou l'effondrement de leur vie. Les meurtres de l’âme, les spoliations injustes, les tyrannies déguisées, les martyres inconnus, plaies secrètes des vies que l’on aurait crues les plus brillantes et les plus heureuses, il les avait vus, entendus, touchés. Avec des mots amers et des sanglots, des balbutiements fébriles, des élans saccadés, par centaines, hommes et femmes étaient venus dénouer devant lui les différents masques de l’avarice, de la douleur, de la jalousie, de la haine, Tous, que leur cause en soi fût juste ou non, apportaient à l’exposer la même conviction, la même ardeur de sincérité.
Que d’habileté, que de flair, quelle froide et fine intuition il lui avait fallu pour pénétrer les fourberies, démêler la vérité dans ces mensonges proférés avec force, d’un ton persüasif. Constamment il avait
> LES DEUX PARTIES
dû se mettre en garde contre l’exaltation
des uns, venir en aide à l’honnête gaucherie des autres, faire jaillir, du fatras des paroles inutiles, le trait essentiel et= frappant de la cause.
11 contemplait toujours la ville, creuset
d'énergies qui se combattaient, s’annihi- .
laient, se détruisaient sans cesse, bouillonnement de passions et d'intérêts irréductibles. Il songeait à quel point le bien, le mal, la vertu, le vice étaient choses relatives, d$pendant de la circonstance, du milieu, des accidents. Certes, la connaissance qu’il avait des hommes lui laissait peu d'illusions sur leur compte.
savait orgueilleux jusqu’à la folie, crédules jusqu’à la stupidité, entêtés jusqu’à l’aveuglement. Il les savait cupides, envieux, lâches. Sa fi au bien pourtant restait inébranlable. 11 avait vu derares, bien rares exemples de dévouement, d'humbles et admirables sacrifices, des tendresses qui
avaient su triompher au milieu des pires.
épreuves, et cela lui suffisait pour croire à la noblesse de la vie et à la grandeur du devoir. Sa philosophie en était plus indulgente, voilà tout. RS <
Cependant, entre ces passants qu’il évoquait, ombres vagues dans le noir des rues, aujourd'hui, comme hier, comme chaque soir, un, deux, trois, plusieurs venaient de sonner à sa porte. Il avait entendu la lointaine vibration du timbre.
D’autres allaient sonner encore. Il se devait à ses visiteurs comme un médecin à ses malades. Il s'y devait d'autant plus que c'étaient les derniers et que dans quelques
semaines — son parti était pris — il diraït adieu à ce barreau dont il était un des
maîtres et, bon propriétaire paisible, il s’en irait vivre dans un château voisin de celui de sa fille, en Anjou, soucieux uniquément de ses livres, de la serre et du fruitier.
Il s’arracha, de la pièce, traversa une bibliothèque où de vieilles reliures fauves montraient leurs
ors ternis, tourna brusquement le loquet
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d'un effort, au bien-être
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> LES DEUX PARTIES €
de la porte du salon et parut sur le seuil,
galvanisant par sa brusque apparition la
torpeur immobile où se figeaient les clients,
dans une fascination d’attente qui les hypnotisait, faces mortes, yeux fixes, ipareils à des personnages de cire. Es L’un d'eux, petit homme grisonnant et voûté, qui se tenait rämassé en une position incommode, vis-à-vis de la porte, bien décidé à s’élancér sans que personne eût le temps de lui prendre son tour, se leva très vite. Me Flaumont-Bussières s’effaça
pour le laisser passer. La démarche
trottinante, épaules basses et nuque penchée de l’inconnu, sa mise d’une élégance fatiguée, son pantalon trop court, son pardessus trop clair, les traits fins et tirés qu'il montra en se retournant, ses yeux surtout dont le regard était indécis
et voilé produisirent sur l'avocat une impression défavorable.
Avec ce diagnostic sûr qui lui faisait deviner au visage les professions des gens, il estima avoir
affaire à quelque spéculateur malheureux, de naïssance et d'éducation distinguées.
Il désigna d’un geste un fauteuil en
pleine lumière, sous la lampe. Et tout
aussitôt, tandis que lui même, pour observer mieux, reculait par habitude son siège et renversat la tête dans l'ombre, le petit
homme se mettait à parler, avec une volubilité fiévreuse :
— Pérmettez-moi de me présenter : le marquis de Vogelét, propriétaire des grandes usines de la Rochegay. Ma femme, monsieur, pour des raisons d'intérêt.
d'intérêt uniquement... demande contre moi une séparation de corps et de biens.
Et moi, monsieur, je m'y oppose, de
toutes mes forces. Je ne puis admettre que le rêve dé ma vie, le labeur de quinze
. années s'écroule au caprice d’une femme qui ne veut ni me comprendre ni me sou-
tenir, qui merefus: l’aide matérielle, le
concours d'argent qu’elle me doit, oui, | rs q
monsieur, qu'elle me doit! Car, sans en-
fants, que prétend-elle faire de ces trente
mille francs? trente mille francs de rente
IL SAVOURA LE REPOS PROCHAIN, PRÈS DE SA FILLE, DANS UNE MAISON CALME, AVEC UN GRAND JARDIN, SES LIVRES ET DES FLEURS
à trois pour cent, que j'ai eu la naïveté de lui reconnaître en me mariant!
M° Fraumont-Bussières l’arrêta.
— ‘Avant d'aller plus loin, monsieur, je vous préviens qu: je ne puis m2 charger de votre cause. Car vraisemblablement, lorsqu'elle sera appelée devant le tribunal,
je n'exercerai plus. Mon âge, mes fatigues
m'imposent un repos rer du chaque jour plus nécessaire. |
— Ah! mon Dieu! fit le petit homme saisi, quel malheur! J'avais tant d'espoir en vous! L'autorité de votre talent, cette probité qui fait de vous le défenseur et la sauvegarde des malheureux.
Me Flaumont-Bussières eut un geste évasif et poli. Mais le marquis ins'stait pour qu'il consentît du moins à l'écouter.
Sa cause était si claire, si juste! Il ne lui refuserait pas l’aumôre d’un conseil.
Ed
C'était ce million, cemalheureux million !..
Derrière quelles raisons sa femme pouvaitelle se retrancher? L'argent était à lui, d’abord. Ses yeux luisaient, ses doigts agrippaient le vide... Et l'impression fâcheuse du début persistait, s’aggravait.
Son air de cupidité faisait paraître louches les explications embrouillées qu’il donnait sur un ton de fausse assurance, démenti par ses regard inquiet; Il en revenait toujours au fameux million. Par moments, comme si le fil de ses idées lui échappait, il bégayait. |
— Je voudrais mettre de l’ordre dans mon récit. Mes pensées affluent. Je ne sais par où commencer. Monsieur, ma situation est des plus cruelles. Il y a dix-sept ans que jai épousé Mlle de Tillemas, à laquelle j'ai reconnu, comme je vous l'ai dit, un million de dot. Ellene m’apportait aucune fortune. Pourqui lui en aurais-je demandé? J'étais riche pour deux. Puis l'argent ne fait pas le bonheur, j'en sais quelque chose! Voici l’affare, en deux mots : s (
« Les terres que je possède sont extrémement riches en minerais de fer, rec uvrent d’imTrenses gisements. D'ailleurs, la réputation des usines de la Rocheguay est faite. Je passe donc sur la période de création : plans, sondages, bâtisses, achat des machines, forage des puits... Dès les premiers temps, ma femme, en qui J'eusse dû trouver assis ance et dévouement, ne m'a témoigné qu'hostilité, mépris. Je dérogeais, insinuait-elle, ou bien j'étais un rêveur, un fou... Aujourd’hui, je suis par-
venu à édifier deux établissements mo-
dèles, avec groupement ouvrier dans les meilleures conditions de salubrité et de confort, école pour les enfants, maison d’asile pour les vieillards. Tous mes gains ont passé à l’amélioration, au déve'oopement des usines. Le pays entier se transforme, progresse. Un coin de terre française, grâce à moi, portera des moissons d’énergie, grâ :e à moi, je me vante... Le dévouement d’un ingénieur américain, M. Steers,
« D LES DEUX PARTIES
qui me prête l'appui de son expérience, m'a été infiniment précicux. Encore un effort, nous touchons au but. Mes usines, pour marcher et prospérer, ne demandent plus qu’un léger sacrifice, mais une exploitat'on comme .celle-li dévore, vous le concevez sans peine, beaucoup d'argent. Mes revenus fonciers sont abs>rbés et au delà. J'ai hypothéqué des domaines J'ai vendu des forê:s. Impossible d’aliéner les
terres qui me restent, et qui sont dans ma
famille Cepuis deux siècles !
« Où trouver de l’argent ? Ma femme en a, le m1 lion que je lui ai reconnu, donns, en me mariant. El'e peut, elle doit m’en
céd2r la moïtié, l2 quart! Et loin d'y con-
sentir, elle demande à se séparer de moi!
Ele veut mettre sa fortune à l’abri de ce qu’elle appelle mes imprudences, mon dé:ord'e. Elle’se retranche/derpeéresdes
griefs imagivaires. Qu+ile injustice, monsieur, et combien j'en ai souffert! Non
seulement dans mon orgueil, mais encore dans ma tendresse. * Une femme qui invénte, qui ment! Quand je pense que ce million, ce stupide million donnerait
l'essor à mon entreprise. alimenterait de
nouveaux débouchés, me permettrait l’essai de machines perfectionnées! Ce serait la vie pour cette contrée que j’ai méta-
morphosée déjà! Et tout se brise contreun
incurable aveuglement, un égoïsme rapace.
Alors le désespoir me prend, monsieur.
Trahi par celle qui devait être mon inspiration, le refuge des heures de lassitude et de découragement! » |
Il dit les reproches constants, les récriminations amères, et son travail à lui, ses efforts toujours couronnés de succès, son espoir fervent du triomphe prochain. Me Flaumont-Bussières l’interrogeait, scrutant le visage las, les yeux voilés et tristes. M. de Vogelet se tenait disgracieusemenñt assis, les jambes écartées.
Son pantalon trop court remontait sur les :
bottines. Au bout de toutes les questions
posées par l’avocat, l’idée fixe, le million, revenait comme une obsession, avec le …
, en
D LES DEUX PARTIES
même petit éclair au coin des yeux, le
mouvement machinal des doigts agrip-
pant le vide. | .__« Un homme faible, certainement, se disait le vieux praticien, un homme entêté, à visées étendues, à pratique courte.
Un de ces spéculateurs que l'ambition et la vanité conduisent à leur ruine. Non contents de se perdre eux-mêmes, ils n’hésitent pas à entraîner les autres dans leur perte. » Un rien, cependant, retenait son jugement, adoucissait la sévérité de
ses doutes: l’air de bonté, de candeur du
petit homme, quelque chose d’indéfinissable qui s’exhalait de la pauvre figure au
sang pâleet semblait dire: « Ne jugez pas “sur l'apparence! » |
— Mon Dieu, monsieur, ditenfin Me Flaumont-Bussières, je regrette de ne vous point donner une réponse meilleure. Mais eussé-je été en mesure (et je ne le suis pas) de prendre en mains vos intérêts, il m’eût fallu d’abord examiner l'affaire, vous connaître davantage. Par règle... et certainement vous ne m'en blâmerez pas... j'ai coutume d’entrer dans le détail, de prendre une idée nette des circontances, des rai-
sons qui élucident une cause. La vôtre, à
mon avis du moin*, aurait becoin de plus d’un éclairciss:ment encore.
Le marduis de Vogelet eut un geste désespéré :
— Ah! monsieur, vous vous défisz de moi, je le devine! Vous vous dites : « Il n'est pas naturel qu’une femme à qui scn mari a tout appo:té, fortune, situation, se dérobe au devoir de l'aider, de le secourir avec un argent qu’elle tient de lui! »
Vous pensez qu'il y a une rai‘on que je vous cache? Que cette séparation, ma femme la réclame pour un motif qui ne me fait pas honneur? C'est faux, je vous l'atteste! - M° Flaumont-Bussières ce leva. Il connaiscait ces dénégations qui vont au-
devant du reproche, cette précipitation à se disculper par quoi les maladroits se livrent. Incons'déré, prodigue, M. de
d’un ton piqué: «
Voge'et pouvait être en outre mauvais mari, un de ces hommes qu’une passion coupable, sur le tard, détourne de leur foyer, entraîne aux pires dérèglements.
Qui prouvait que le million—son million!
— auquel il revenait sans cesse, fût réellement destiné à l'emploi qu’il désignait ?
Et dans le doute, à chaque minute crois-
sant, que suscitait en lui la bizarrerie du marquis, son visage ingrat, ses habits usés, il suspectait la sincérité de cette voix fébrile, aux bégayements subits, aux intonations forcées.
Lentement, avec une courtoise maïs inflexible douceur, il acculait M. de Vogelet à la porte et tournait le loquet. Le petit homme, protestant encore de son bon droit et balbutiant de vagues actions de grâce, était forcé de prendre congé :
— Je reviendrai, monsieur, murmurait-il d’un ton suppliant. Vous m'écouterez, vous me conseillerez.
La porte se referma. Me Flaumont-Bussières eut un léger haussement d’épaules ; puis traversant de nouveau la bibliothèque il réapparut au seuil du salon
d'attente, guetté du regard par tous les
clients immobiles. Et ce fut l'ordinaire défilé : plaintes et griefs, le besoin de se défendre et le désir de se venger; l’envie
-à la base de tout; l'intérêt inséparable
de chaque sentiment humain, l’orgueil
blessé qui ne pardonne pas, et l’impossi-
bilité aux caractèrees de se fondre, aux esprits de se comprendre, aux cœurs de s'aimer. Des protestations de tendresse qui ressemblaient à du miel rance, des aveux brusques de haine pareils à du fiel qui crève; et l’entêtement des gens, leur incroyable ténacité, incrédules aux Eons conseils, sourds aux raisonnements, disant Alors, monsieur, vous croyez ?.. » et un instant après revenant à la charge. Que de mésintelligences dues à l'intelligence! Jamais la pauvreté des âmes, remuées jusqu’à la lie par un égoïsme vaniteux ou colère, ne lui était apparue aussi lamentable. Il
venait de congédier un-colonel en retraite, qui plaidait contre les parents de sa femme, — le vieux guerrier martelait les mots
avec une voix de cuivre, — puis une plai-
deuse acharnée qui voulait déshériter ses enfants et ses petits-enfants au profit d’une
Association maternelle pour l'allaitement
des sourds-muets. Il ne restait plus au salon qu’une grande femme d’allure aristocratique. M. Flaumont-Bussières l'introduisit :
— Monsieur, dit-elle d’un air décidé, je suis la marquise de Vogelet.
Il réprima un court étonnement, avança
le fauteuil. Elle s’assit avec un froisse- |
ment soyeux. Elle se tenait droite, cam- … brant l’harmonieux dessin de son corps serré dans une jaquette d’astrakan, une robe de satin noir. Elle avait de très beaux yeux, qui regardaient en face, d’un regard ferme, un peu dur. Les cheveux étaient d’or fauve, d’or teint, sous une capote de velours turquoise pailletée d'acier. Son menton allongé, des pommettes saillantes accusaient l'énergie; son sourire découvrait d’admirables dents, de ces dents dont la beauté doit moins à la nature qu'aux soins continus du dentiste; de même, l'éclat de son teint empruntait un peu de son Charme à un discret, léger, mais très soupçonnable maquillage. Elle paraissait avoir trente-huit ans.
—— Monsieur, dit-elle, c’est notre voisin de campagne M. le sénateur Malus, qui m'a conseillé de m'adresser à vous dans le malheur injuste qui me frappe...
Me Flaumont-Bussières l’arrêta du même geste évasif et poli, et, comme il avait fait pour M. de Vogelet, se récusa d'avance.
Mais elle insistait avec un ton de loyauté douloureuse :
— Ecoutez-moi d’abord, monsieur, et
vous me direz ensuite si ma cause n’est pas de celles qui réclament laide de votre immense talent, la protection de votre noble cœur. Mon mari, monsieur, m'a ruinée... Je lui ai apporté un million « en me mariant.
> LES DEUX PARTIES
— Un million? répéta Me Flaumont- Bussières... Un million que vous lui avez
apportéen vousmariant..….Iln avait aucune
fortune ? | — Des terres, monsieur, des terres sans grande valeur! Et voilà justement où
apparaît la folie de cet homme. Il prétend
exploiter les minerais de fer que certaines d'entreelles contiennent, à ce qu’il prétend. Je dois vous dire que M. de Vogelet est un
ignorant : aucune suite d'idées, aucun sens pratique, pas même les qualités d’un comp-
table médiocre. Dans cette entreprise hasardeuse, toute notre fortune s'est engloutie... la majeure partie de notre fortune, du moins! Nous n'avons pas d’en-
fants, monsieur, mais nous sommes d'âge”
à en avoir. Longtemps, devant cet espoir si doux, si légitime, je me suis résignée, malgré moi. Les usines de la Rocheguay dévorent non seulement les ‘revenus de
nos biens, mais des champs entiers, des
prairies, des bois! — deux domaines qu'il a fallu vendre. Aujourd’hui, monsieur, où je n'ai plus en perspective qu'une vieillesse solitaire, où j'entrevois la ruine finale, je me dois à moi-même, je dois au véritable intérêt de mon mari de demander contre lui une séparation de corps et
de biens. Ainsi, du moins, je sauverai mon patrimoine; j’arracherai au gouffre quel-
ques débris. M. de Vogelet, un jour, m'en sera reconnaissant, Car il me reviendra, j'en suis sûre. Ah | monsieur, rien de tout cela ne serait arrivé, sans la misérable créature qui le mène... Je ne sais quel
aventurier d'Amérique, un M. Steers... a pris sur lui un ascendant incroyable. Etle
malheur! le grand malheur (sa voix trembla)... est que M, Steers a une femme, une très jolie femme. Tous deux s'entendent pour abuser de la faiblesse de mon mari. Et l’on voudrait que l'argent qui me reste, ma fortune à moi, passât encore à Ces spéculations insensées, pour ne pas dire à des caprices inavouables!
A la fin je me révolte. Vous me compren-
drez, monsieur !
considérait.
> LES DEUX PARTIES
M° Flaumont-Bussières, en silence, la Evidemment, des deux parties, l’une mentait. Il confronta dans
son souvenir l’air malheureux et gauche, les protestations du petit homme, avec
tout ce qui, dans le ton, le regard, l’attitude de la femme séduisait, persuaïait.
M. de Vogelet devait mentir.
Il adressa à la marquise quelques questions et, sous le déluge de griefs qu’elle fit pleuvoir d’un air de défi, le verbe haut, l'œil dur, il sentit ses soupçons se fortifier,
gran<ir.
Quand elle eut tout dit, ses rancunes, ses craintes, ses revendications, ilse leva et la reconduisit. Comme son mari, au moment
où il entre-bâillait la porte, elle supplia :
— Je reviendrai, monsieur! Vous m'écouterez, vous me conseillerez!
Il s'inclina sans répondre.
Seul, Me Flaumont-Bussières revoyait gesticuler le marquis et la marquise de Vogelet. Maintenant que celle-ci était partie, il ne savait plus bien. Le vrai, le faux, éternel alliage ! Comment les :
discerner ? Tout n’était que contradiction,
divergence de sentiments et d'idées. Et des deux parts, même inconsciente sincérité. Les deux voix discordantes résonnaient, inconciliables, à son oreille.
Se retournant vers la pièce claire et chaude, il eut, à l’aspect des portraits, des vieux meubles, des reliures, un égoïste plaisir àse sentir bien chez soi, dégagé déjà de cette mêlée vorace et furieuse; et d’avance il savoura le repos prochain prèsde sa fie, dans une maison calme, avec un grand jardin, ses livres, des fleurs, des fruits.