SUR
11 n'existe, sur la terre, aucun corps qui se modifie et se métamorphose- aussi souvent que Teau. La propriété qu'elle possède de pouvoir* <;hanger d'état à chaque instant, de se maintenir sous chacun de Ces états aussi longtemps que les mêmes conditions persistent pour elle, font de Teau le véritable Protée de la nature. Toujours liquide entre 6 ^t 100 degrés, elle devient vapeur au-dessus de ce terme ; elle devient glace au-dessous. La terre a ses montagnes d'eau congelée, ses fleuves de glace qui descendent des vallées , ses cristaux de neige qui t<jrabent de l'atmosphère, ses grêles destructives, ses givres élégants; elle a ses pluies, ses brouillards, ses rosées, et l'inextricable réseau de ses ruisseaux et de ses rivières; elle a ses vapeurs invisibles et ses vapeurs condensées ; elle a ses nuages variés, poussés doucement par la brise ou déchirés par la tempête.
L'eau est le principe de la fraîcheur dans la nature: sans elle pas de gracieux coloris, pas de souplesse chez les êtres vivants; les tissus desséchés ont perdu ces nuances si douces et si puros
qui les faisaient admirer. Quelle différence entre la jeune feuille gonflée par la sève du printemps et la feuille morte que la dessication détache de la branche î Les minéraux eux-mêmes se décolorent si Teau de combinaison ou de cristallisation les abandonne. La couleur de Tair , les nuances si vives que reçoivent les nuages de Taurore et du crépuscule, rien de ces magnificences n'existerait sur la terre si elle était privée d*eau. Aussi Teau a été le bercfeau de tous les êtres vivants ; les plantes et les animaux aquatiques ont précédé les êtres qui se traînent ou courent sur le sol , ceux que des ailes soutiennent dans les airs. La vie a commencé dans l'immensité de TOcéan qui recouvrait la terre aux premiers âges du monde.
Qui sait si, dans la suite des siècles, Teau absorbée par la croûte du globe, plus profondément refroidi, ne disparaîtra pas de notre planète. C'est à peine si notre pensée peut s'arrêter un instant sur le spectacle désolant qui apparaîtrait alors. Des rochers partout , des plaines de sable , des déserts dont l'Océan cachait l'étendue et peuplait les solitudes , le lit desséché des fleuves et des rivières , les sillons stériles des ruisseaux qui baignaient les fleurs de la prairie , attristeraient les regards. Plus de murmure sous les ombrages dans la forêt; plus de germes naissants dans la saison nouvelle ; la terre , brûlée par le soleil , roulerait dans son orbite, épuisée et sans vie, comme un cadavre desséché.
Mais de nos jours l'eau se trouve partout : les sources naissent dans la profondeur des forêts, formant de limpides bassins entourés de Pervenches, de Myosotis bleus conmie l'azur qu'ils reflètent. Elles s'écoulent des rochers sous les touffes verdoyantes des Dorines et des Saxifrages; elles sortent de la prairie cachées sous les ombelles neigeuses des Ombellifères et sous les touffes parfumées des Narcisses. Elles desc^endent des montagnes , de la lisière des neiges éternelles , où la Renoncule des glaciers, les Androsaces et les Soldanelles forment autour d'elles des massifs de fleurs qui cachent leurs iK)ints de départ. Puis les ruisseaux s'écoulent, murmurant contre le moindre obstacle, courant sous l'ombre protectrice des Impératoires des Sonchus aux fleurs bleues, des Doronics aux disques d'or,
des Àncolies aux clochettes suspendues. Puis les Callitriches, d'un vert tendre, viennent tapisser leur lit, ondulant sous le courant qui semble les entraîner, couverts de bulles d'air argentées que le flot peut emmener, mais qui se renouvellent toujours.
Plus loin, le ruisseau a ciéé sur ses deux rives un véritable parterre. Les grands Epilobes y montrent leurs épis do llours ro>es avant que lèvent n'entraîne leurs graines soyeuses et légères. La Lysimaque élève ses thyrses d'un jaune d'or, et le Géranium, aux fleurs striées, aux feuilles finement découpées, se mêle aux Campanules et à la Reine des prt»s.
On ne se fait pas une idtîo suffisante du grand phénomène de la circulation de l'eau sur la terre. Toute l'eau pmvient du réservoir commun, l'Océan, et toute l'eau y retourne après un circuit, plus ou moins long. Ainsi les gouttelettes de ro-îéo rpie la nuit dépose sur les plantes, la sève qui anime les fleurs, la pluie qui baigne le feuillage, le souffle humide qui s'échapj>e de notre poitrine , tt)ut s'est élevé un jour ou l'autre de la surface de rOcéan, tout y rentrera dans un temps i)lus ou moins éloigné. Cette eau que Tévaporation enlève do la terre, et qui existe, vapeur invisible, dans toute l'atmosphère, va porter sa chaleur dans des régions lointaines où elle l'abandonne en se condensant. C'est elle encore qui, dans les contr(!»es brûlantes du globe, en se combinant rapidement avec la chaleur, va répandre dans Tespace ou du moins dans les parties élevées de l'atmosphère, l'excès de calorique que le^ rayons perpendiculaires du soleil versent sur la terre.
L'eau courante se charge de travaux immenses : indépendamment de révaporation et de Tarrosement général du globe, elle opère un énorme travail de nivellement ; à l'exception de quelques ruisseaux d'eau pure, tous les cours d'eau charrient, dans les plaines et dans les lieux bas, une grande quantité de matériaux détachés des points plus élevés. Ce sont les eaux qui ont creusé ou agrandi les vallées, qui ont constitué les plaines par leurs dépôts. Depuis les époques géologiques les plus anciennes, les eaux ont formé des sédiments de toute nature ; elles y ont enseveli les houilles et les lignites ; elles ont travaillé à détruire d'un côté pour édifier de l'autre, et les actions ter-
lettres qu'ellfr^ •n^rcent enrwre de il» iours sont bien plus inipoftanUrs qjie les produits des réactions plutoûiques ojiinnês nuT queiq'K^-s p^/ints restreints de la terre.
I>r? eaux ont non- seulement défos»? ces o^u-i-heN nombreuses qui dan«ï tiîis les pays cfmstituent les terrains stratinês, mais, chaque jour e!le=i cherchent à détruire et a m<Ddifier leur ouvrage. I>; Tfj/iridre vent en ride la surface, puis les plis s*r »uf»^:rjK/seiit ou s'accumulent et le flot, qui venait ijucemerit careHV;r le riva;re, se snulêve s^mis l'impulsion de la tempête, et vi<;rjt attaqrier la falaise qui sV-croule et livre ses débris aux values envaliissant^rs'. Pourquoi, tout à coup, sur la mer cr>mme sur les prrands fleuves, vr>it-on ces lames qui s'élèvent du fond, nf; succ<^;<lerit en rr^ulant et viennent s'éteindre sur le rivage sans que le vent souffle, sans que rien ne les sollicite; mais c*: travail extérieur n'est rien quand on songe à celui qui 8'aocomplit dans les pnjfonds abîmes de TOcéan. Là descendent, au milieu d'organismes vivants, les précipiti^ chimiques qui se forment au contact de Teau de 800 fleuves et l'ensevelissement des matières que les courants entraînent. I^ vie et la mort luttent au fond des flots comme à leur surface. Les infusoires se reprrKluisent jiar milliards, et restent ensevelis, en conser^'ant peut-Atre leur vie latente, jusque dans les siècles les plus lointains de l'existence de la terre.