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L'eau vive

1E rapide de Genève s'ébranla et quitta la gare de -^ Lyon. Pendant quelques minutes les lumières de la banlieue parisienne défilèrent devant les portières, puis subitement le train plongea dans la nuit. Les cahots et les heurts se confondirent en un battement régulier et coordonné ; les grincements des roues et la vibration des boiseries se fondirent en un bourdonnement continu. Madame Thesiger dormait déjà dans la couchette supérieure de son compartiment. Le bruit d'un train n'était point fait pour la troubler. A la vérité le wagon-lit d'un rapide continental était l'intérieur le plus familier qu'eût possédé M°^^ Thesiger depuis plus d'années qu'elle n'eût consenti à l'avouer. Elle passait sa vie dans les hôtels ayant sa fille comme compagne effacée. Après un hiver à Vienne ou à Rome, le printemps la retrouvait à Venise ou à Constan-

tmople, elle passait le mois de juin à Paris,

juillet et août sur les plages, septembre à Aix, l'automne la ramenait à Paris. Mais elle en revenait toujours au wagon-lit. Là elle trouvait la seule chambre familière, toujours prête à la recevoir ; et quoique le paysage, vu des portières, variât à l'infini, c'était la seule chambre où elle retrouvait la même apparence, le même espace restreint, le même ameublement — la seule pièce où, dès l'instant qu'elle y pénétrait, elle se sentit parfaitement chez elle.

Pourtant, ce jour-là, elle s'éveilla avant qu'il ne fît jour. Un bruit très léger en comparaison du tapage occasionné par le train, mais distinct et très rapproché, lui fit comprendre sur-le-champ ce qui l'avait réveillée, Quelqu'im remuait avec précaution dans le compartiment — sa fille. C'était tout. Mais M™^ Thesiger resta sans mouvement, et, comme parfois cela lui arrivait, une angoisse soudaine lui serra le cœur. Elle entendait au-dessous d'elle la jeune fille, qui s'habillait sans bruit, prenant grand soin d'atténuer le frou-frou de ses vêtements, le souffle même de sa respiration.

— Que sait-elle au juste ? se demandait ]y[me Thesiger; et dans l'angoisse qui l'étreignait, elle n'osait fomiuler une réponse.

Le bruissement des jupes cessa : un « clic » se fit entendre, et par la vitre subitement découverte la lueur encore indécise de l'aube pénétra dans le wagon. On avait levé le store. Il était deux heures du matin, on était en juillet et le jour commençait à poindre. Bientôt la lumière s'accusa et la tête

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et le buste d'une jeune fille se profilèrent sur la portière. De la place qu'occupait M™® Thesiger la silhouette de la jeune fille semblait aussi sombre qu'un ancien daguerréotype, dont elle avait d'ailleurs la gravité et l'immobilité.

— Jusqu'à quel point peut-elle savoir ?

La question revenait avec persistance dans les pensées de la mère. Du coin sombre où elle reposait sa ttte, elle fixait sa fille espérant que le plein jour lui révélerait la réponse à cette question obsédante ; mais elle ne découvrit rien sur cette figure calme et sérieuse, même lorsque chaque trait lui fut révélé par la lumière claire et vive du jour. Car la physionomie qu'elle avait sous les yeux était celle d'une personne vivant renfermée en ellemême, édifiant ses rêves comme un enfant qui bâtit sur le sable, ne prêtant que peu d'attention à ce qui passe autour d'elle.

Et M"^^ Thesiger n'avait la clef d'aucun des rêves dans lesquels sa fille s'était volontairement retirée et au moyen desquels elle avait pu garder sa fraîcheur et sa naïveté dans un milieu où la fraîcheur se flétrit vite et où la naïveté disparaît promptement.

Sylvia Thesiger avait dix-sept ans, mais sa mère l'habillait de façon à ce qu'on la crût plus jeune, et en plus, l'attifait comme une poupée ; et chose bien caractéristique, la jeune fille acceptait cela comme le reste sans se plaindre. Elle prévoyait la scène inutile qui eût suivi ses protestations, les clameurs contre son ingratitude, les

reproches pour son impertinence, et même très probablement l'ondée finale des larmes faciles, et sa dignité l'empêchait de la provoquer. Aussi laissait-elle sa mère l'habiller à sa guise, se retirant un peu plus profondément dans le réduit secret de ses rêves. Elle était assise maintenant ; regardant fixement par la fenêtre, les yeux levés, le regard fixé au loin d'une manière qui lui était devenue caractéristique. Et le cœur de M°^^ Thesiger fut dévoré d'envie devant la beauté de sa fille. Car Sylvia Thesiger était vraiment belle, d'une beauté plutôt fine que frappante. Depuis les tempes jusqu'à la rondeur du menton le contour de sa figure était d'un ovale parfait. Son front était large et bas, et ses cheveux, châtain foncé, étaient divisés eu deux bandeaux aux lourdes ondulations qui encadraient son fin visage, jusqu'aux oreilles ; par derrière ils étaient nattés et négligemment roulés sur la nuque. Ses grands yeux, d'une nuance gris-sombre, avaient un regard tranquille et scrutateur; sa bouche était petite et provocante. A l'état de repos elle provoquait par la promesse d'un sourire séduisant qui, bien que rare, ne faisait que stimuler le désir de le voir de nouveau réapparaître sur les lèvres. Le sourire de Sylvia avait quelque chose d'hésitant comme si elle n'avait pas encore décidé si elle allait sourire ou non, mais quand elle avait pris sa décision, d'adorables fossettes se creusaient sur ses joues ; sa physionomie entière était comme transformée, et révélait toute la tendresse et la gaîté

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de sa nature. Son teint était pâle mais clair. De taille moyenne, elle était mince et souple sans aucune raideur. En dépit de tout cela, on ne remarquait pas tant qu'elle fut belle, mais on était frappé d'un certain air de pureté, d'un regard de Madone, d'une certitude que même dans le milieu où elle vivait, elle s'était gardée des souillures du monde.

Telle apparaissait Sylvia assise devant la fenêtre du wagon. Comme le train approchait d'Ambérieu, l'atmosphère s'éclaircit et le soleil mit la dernière touche à sa beauté, ainsi qu'aurait pu le faire une camériste habile qui toucherait de rose les joues pâles, ferait briller les cheveux et saurait amener un sourire sur les lèvres. Sylvia se pencha un peu en avant comme pour souhaiter la bienvenue au soleil. Puis elle tourna la tête vers l'intérieur de la voiture et rencontra les yeux de sa mère rivés sur elle.

— Vous ne donnez plus ? dit-elle surprise.

— Non, mon enfant. Vous m'avez réveillée.

— J'en suis bien fâchée. J'ai fait le moins de bruit possible. Je ne pouvais plus dormir.

— Pourquoi ? et M^^ Thesiger répéta la question avec insistance. Pourquoi ne pouviez-vous plus dormir ?

— Nous allons à Chamonix, répondit Sylvia, j'y ai songé toute la nuit, et bien que son sourire fût sincère les doutes de M°^® Thesiger persistèrent. Elle resta un instant silencieuse, puis d'une manière un peu trop détachée pour être naturelle :

— Nous avons quitté Trouville hier bien vite, dit-elle, n'est ce pas ?

— Oui, répliqua Sylvia, en effet. Elle parlait comme si c'était la première fois que cette réflexion lui fût venue à l'esprit.

— Il faisait vraiment trop chaud à Trouville, dit M°^® Thesiger ; et de nouveau la conversation tomba. Mais la mère n'était pas encore rassurée. « Que sait-eUe ? » se demanda-t-eUe encore, sans pouvoir trouver une réponse à sa question. Elle se souleva un peu et appuyée sur son coude, tout en tapotant son oreiller, demanda négligemment :

— Sylvia, la dernière matinée que nous avons passée à Trouville vous lisiez uji livre qui paraissait captiver toute votre attention.

— En effet, maman, répondit la jeune fille sans paraître désireuse de s'étendre davantage sur le sujet.

— Vous l'aviez apporté sur la plage. Sa lecture vous absorbait à un tel point que vous n'avez sans doute pas remarqué un couple bizarre se promenant siu les planches juste en face de nous. (Madame Thesiger se mit à rire et laissa retomber sa tête sur l'oreiller ; mais néanmoins, ne quitta pas des yeux la figure de sa fille.) Un homme, d'âge moyen, aux cheveux raides et grisonnants, la figure rigide et qui se tenait comme s'il avait avalé sa canne. Oh, je n'ai jamais rien vu d'aussi rai de.

Sa voix trahit tme amertume perceptible qui ne fit qu'augmenter tandis qu'elle continuait :

— Il y avait avec lui tine vieille femme tout aussi affectée et aussi antédiluvienne. Mais vous ne les avez pas remarqués. Je n'ai jamais rien vu d'aussi ridicule que ce couple austère et provincial avec les habits à l'ancienne mode se promenait sur les planches de la plage au miheu du beau monde.

Et IVF^^ Thesiger se mit à rire, en se les rappelant...

— Ils devaient arriver de province. Je me les imagine habitant un château sur une colline, dominant quelque village minuscule en — où le placerais-je bien, ce château ? Elle hésita un peu, puis avec une sorte de bravade elle lança résolument — en Provence.

Le nom cependant n'avait évidemment aucune signification poiu: Sylvia, et M°^® Thesiger sentit s'évanouir ses inquiétudes.

— Mais vous ne les avez pas vus, répéta-t-elle en riant.

— Mais si, dit Sylvia, et sa réponse fit reprendre à M™® Thesiger sa position accoudée. « Il me sembla que la vieille dame devait être quelque grande dame d'autrefois. L'homme s'inclina devant vous et... »

Elle s'arrêta court, mais sa mère finit la phrase sans chercher à cacher son ressentiment.

— Et la grande dame ne me salua pas, mais me toisa de l'air particulier aux grandes dames. Oui, j'avais fait la connaissance de l'homme — un joLu: — à Paris ; et elle se laissa retomber siur l'oreiller

sans toutefois perdre de vue la figure de sa fille. Mais Sylvia ne montrait ni curiosité ni chagrin. Ce n'était pas la première fois qu'elle remarquait que lorsqu'on rencontrait sa mère les hommes s'inclinaient alors que les femmes affectaient de ne rien voir. Elle en était venue à ne pas s'attendre à autre chose. Elle prit son hvre qu'elle avait laissé sur la couchette et l'ouvrit.

M™® Thesiger était satisfaite, Sylvia, évidemment, n'avait nullement rehé la rencontre de ce couple suranné avec leur départ précipité de Trouville, un bon mois avant la iin de la saison. Elle tomba dans une profonde rêverie, se demandant ce qui avait bien pu amener M. de Camours et sa mère sur cette plage, au miheu de ce brillant essaim de femmes fardées. Elle se mit à rire de nouveau au souvenir de leur aspect si étrange, et ses pensées la ramenèrent vingt années en arrière, à l'époque où elle était la femme de ce même M, de Camours et habitait le château qui commande le village de Provence, où la mère de M. de Camours l'avait surveillée avec une jalousie incessante. Beaucoup de choses s'étaient passées depuis lors. La surveillance de M™® de Camours avait porté ses fruits. On avait obtenu du Pape la nulhté du mariage. Il s'était passé beaucoup de choses en vérité. Même après vingt ans, le souvenir de la vie étroite qu'elle avait menée dans le château provençal était resté vivant et M°^® Thesiger étouffa un bâ'llement ; puis elle se mit à rire. Monsieur de Camours et sa mère

avaient toujours eu le don de faire bâiller les gens.

— Alors vous êtes heureuse d'aller à Chamonix, Syhia — si heureuse que vous n'en pouviez dormir ?

— Oui.

Cette joie semblait un peu inexplicable à ;^jme Xhesiger, mais Sylvia était toujours pour elle une enfant incompréhensible. Elle se retourna vers la cloison et se rendormit.

La raison que SThia avait donnée était pomtant la vraie, Chamonix, c'était la grande chaîne du Mont-Blanc, et Sylvia Thesiger avait dans le sang la passion des montagnes. La première apparition de leurs neiges lointaines avait remué tout son être comme aucune autre émotion ne l'avait agité auparavant ; de sorte qu'elle en était arrivée à considérer comme autant de points de repère de son existence les différentes fois qu'elle avait vu les montagnes. Le matin où, des fenêtres de l'hôtel à Ghon, elle avait \ni pour la première fois les deux cimes jumelles de la Dent du ]\Iidi pointant leurs sommets argentés au-dessus d'un coin bleu du lac de Genève, était pour elle une date mémorable. Déjà une fois, c'était en hiver, comme le rapide de Rome s'arrêtait à trois heures du matin à l'extrémité italienne du tunnel du Mont-Cenis, elle avait soulevé avec précaution le store de droite du wagon-ht, et elle avait eu la vision d'une grande muraille de montagnes se dressant dans le clair de lime d'une nuit de gel, depuis les énormes

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contreforts de rochers noirs jusqu'aux délicats pinacles de glace s'élevant à des milles au delà dans un ciel bleu et sans nuages. De grosses larmes lui étaient montées aux yeux cette nuit-là dans sa muette contemplation ; tant le tumulte de vagues désirs l'avait assaillie et transportée. Elle avait conscience d'obscures pensées incomprises b. remuant au plus profond de son être ; et toute son âme était attirée vers ces aiguilles brillantes comme vers des aimants enchantés. Depuis ce moment-là Sylvia, pendant les semaines qui s'étaient écoulées, n'avait eu qu'un désir, revivre ces quelques instants inoubliables. Elle priait de tout son cœur demandant que l'itinéraire annuel de sa mère la ramenât dans ces lieux sans que la brume ou la pluie ne vinssent troubler la clarté de la nmt. Maintenant elle se tenait assise à la fenêtre ne pensant plus ni à Trouville ni à leur départ précipité ; car chaque tour de roue la rapprochait de Chamonix. Elle ouvrit le livre qui reposait sur ses genoux — ce livre qui l'intéressait si fort quand M. de Camours et sa mère avaient passé près d'elle. C'était un volume de l'Alpine Journal, datant de plus de vingt ans. Elle ne pouvait l'ouvrir sans que son regard ne fût attiré par quelque première ascension d'une cime inexplorée. C'est précisément un de ces récits qui la captivait en ce moment. Elle était complètement absorbée quoique de temps à autre, un léger nuage vint rider son front. Quelque chose l'agaçait et une fois elle s'exclama à demi-voix :

«Oh, que je voudrais qu'il fût moins drôle! » L'auteur était, en effet, porté à plaisanter, et cela d'autant plus, pensait-elle, que la narration était le plus palpitante. Elle lisait l'histoire de la première ascension d'une Aiguille dans le voisinage de Chamonix, ascension que les guides avaient décrétée impossible et qu'un groupe d'amateurs avaient finalement accomplie. En dépit du style badin, Sylvia Thesiger était profondément troublée. Elle portait envie aux trois hommes qui avaient fait cette ascension, envie à leur courage, à leur camaraderie, à leurs bivouacs au grand air auprès des feux allumés sur quelque rocher plat, élevé au-dessus des neiges. Mais ce qui touchait le plus son imagination, c'était le chef de cette expédition, l'homme qui tantôt seul, tantôt en compagnie, s'y était repris à seize fois pour conquérir le pic. Elle semblait le voir sortir rayonnant des pages du volume — Gabriel Strood. Elle pouvait se figurer l'envergure de ses membres, de son activité, de son endurance. De plus, il avait un désavantage physique qui lui donnait im intérêt tout spécial à ses yeux, car ce désavantage aurait détourné la plupart des hommes du but qu'il poursuivait, et était par lui-même un inconvénient séreux. Gabriel Strood était sujet à une faiblesse dans les muscles de la cuisse ; malgré cela, il avait été pendant plusieurs années le premier de cette grande confrérie des Alpinistes. Sylvia, selon sa coutume, commença à se le dépeindre, à lui parler.

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Elle se demanda s'il avait été heureux d'avoir atteint ce sommet, ou s'il ne devait pas en être plutôt triste — triste d'avoir perdu un intérêt si grand et si réel de sa vie. Elle jeta les yeux sur les autres pages du volume, mais ne réussit pas à trouver aucune autre mention de son nom. Elle se demanda si, ayant réussi cette ascension, il s'en était tenu là et n'en avait plus jamais tenté ; ou si, par hasard, il descendrait du train sur le quai à Chamonix. Puis la vitesse du rapide se ralentissant avant d'arriver à Annemasse, elle se souvint que l'exploit qu'elle venait de lire avait eu lieu plus de vingt ans auparavant.

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