‹ L'eau viveChapitre 2 sur 31 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Non, Gabriel Strood n'était pas dans ce train, mais il s'y trouvait un de ses successeurs qui se rendait à Chamonix après quatre années d'absence dont il avait passé les deux dernières à Aden, dans les entrepôts de charbon, le dos tourné aux sables ocrés de l'Arabie... Et pendant ces deux années il n'avait eu au cœur qu'un désir, celui de revoir la Suisse et en vue de ce retour il avait pris soin de garder ses membres souples et nerveux en bonne condition.

Il quitta le train à Annemasse, et, traversant la voie pour se rendre au buffet, il prit place

à la table voisine de celle qu'occupaient ]yj;me Thesiger et sa fille.

Il leur jeta un regard, eut vite fait de les classer et tout de suite désintéressé il regarda d'un autre côté. Pour lui, elles appartenaient à cette classe de femmes qui sont toujours en voyage, dont on ignore tout et qui, par conséquent, sont d'autant plus suspectes, qui sont sans famille, voltigeant d'hôtel, en hôtel et qui savent attirer, pour une saison, les hommes d'âge moyen et expérimentés aussi bien que les hommes plus jeunes et peutêtre, de temps à autre, une femme imprudente trompée par la coupe ultra-fashionable de leurs vêtements. Il donna à la mère plutôt quarante ans que trente, malgré tous les efforts que celle-ci faisait pour paraître plus près de vingt que de trente. Chayne ne put voir la figure de la fille, car elle tenait sa tête obstinément penchée sur un livre. Mais il la compara mentalement à ime de ces grandes poupées que l'on voit à l'approche de Noël dans l'étalage des magasins de jouets. Depuis les délicats souliers mordorés jusqu'au large chapeau de tulle mauve, rien de ce qu'elle portait ne semblait fait pour elle. La robe de fillette avec ses garnitures de dentelles et de rubans aurait pu passer sur les planches de la plage, à Trouville ; ici, à Annemasse, son élégance excessive la rendait ridicule.

Chayne n'aurait plus autrement pensé à elle, mais comme il passait près de sa table en sortant du buffet, ses yeux tombèrent sur le livre qui avait

tant d'attraction pour elle. Il s '37 trouvait une illustration qu'il connaissait de longue date. Elle lisait un ancien volume de l'Alpine Journal. Chayne se sentit intrigué par le contraste si marqué qui existait entre l'apparence enfantine de la jeune fiiUe et l'attention absorbée qu'elle apportait à la lecture d'im sujet aussi abstrait que celui d'une aventure alpine.

Arrivé à la porte, il se retourna, Sylvia Thesiger avait levé la tête et le regardait. Leurs yeux se rencontrèrent et leurs regards se confondirent un moment.

Chayne, déjà étonné du choix du livre qu'elle lisait, tressaillit de surprise en découvrant la beauté douce et passive de la figure qui s'offrait à sa vue. Il s'attendait tout au plus à une fraîche édition de la joliesse usée et fiévreuse de la mère. Ce qu'il voyait maintenant était d'une nature absolument distincte. Il lui semblait qu'ime amitié, une sympathie réelle jaillissait de ces yeux tranquilles et sombres, comme si la jeune fille eut compris d'instinct l'ardent enthousiasme qui l'animait au début de son congé. Sylvia, vivant comme elle le faisait, renfermée en elle-même, était toute portée à la naturelle adoration d'un héros. Grand, mince, le regard clair, les traits bien dessinés, suffisamment large d'épaules et étonnamment léger d'allure, Chayne avait attiré le regard de Sylvia dès son entrée au buffet. Elle avait surveillé tous ses mouvements à la dérobée, et secrètement sympathisé avec l'humeur joyeuse

que sa figure bronzée trahissait. Aucun doute ne s'élevait en son esprit au sujet de ce que cet homme avait l'intention de faire pendant ses vacances ; et comme leurs regards se croisaient maintenant, un sourire se dessina timidement sur ses lèvres. Soudain, elle se rappela où elle se trouvait, elle sentit qu'elle ne savait rien de celui qu'elle regardait ainsi, puis elle fut envahie par un sentiment de mortification, elle eut tout à coup conscience de l'élégance outrée de sa mise et elle pencha sa figure, subitem^ent empourprée, sur les pages de son livre...

Chayne cependant oublia vite Sylvia Thesiger. Comme le train roulait vers le Fayet, il ne pensa qu'aux plans qu'il s'était tracés, aux nouvelles expéditions à entreprendre, à son ami John Lattery et au guide Michel Revailloud qui l'attendraient sur le quai de Chamonix. Depuis quatre ans il n'avait vu ni l'un ni l'autre. Le train électrique avait déjà emporté ses voyageurs au delà du Fayet. Les crêtes et les pics neigeux étaient en vue, le glacier tacheté des Bossons lançait une langue de glace bleue presque jusqu'au bord de la voie ferrée, et quelques minutes plus tard, le train s'arrêtait en gare de Chamonix.

Chayne sauta de wagon et tout de suite il éprouva une première déception. Jlichel Revailloud était bien là, sur le quai, exact au rendez-vous, mais c'était un Michel Revailloud qu'il avait peine à reconnaître, un Michel Revailloud extrêmement

vieilli. Le guide n'avait que cinquante-deux ans, mais pendant l'absence de Chayne, les fatigues de la vie avaient cruellement marqué leur empreinte sur son visage. Au lieu de cette taille droite, pleine d'activité que Chayne se rappelait si bien, il n'avait plus devant lui qu'un petit homme aux épaules tombantes, aux yeux cerclés de rouge, la face sillonnée de mille petites rides.

La joie qu'éprouvait Michel de revoir son ancien patron, lui rendit cependant, pour un instant, quelque apparence de sa vivacité d'autrefois et comme les deux hommes se serraient la main, il s'écria :

— Ah, monsieur, que je suis heureux de vous revoir ! Mais vous n'avez pas changé ! Non, vous n'avez pas changé du tout I

Sa voix laissait pourtant percer une nuance de regret. « Je voudrais bien pouvoir en dire autant de moi », semblait-il dire, et Chayne perçut ce regret comme s'il eût été prononcé. Mais il sembla n'avoir pas compris et commença vivement à exposer ses plans. Il y avait des pics familiers où l'on grimperait encore, de nouvelles expéditions à tenter.

— J'ai pensé que nous essaierions une nouvelle route pour gravir l'Aiguille sans Nom, dit -il.

Michel approuva, mais sans enthousiasme et sans que sa physionomie laissât voir cette lueur d'enthousiasme qu'allumait toujours autrefois la pensée de quelque nouvelle entreprise. De nouveau, ChajTie ne voulut pas comprendi'e.

— J'ai de la chance de ^•ous trouver ici, continua-

t-il avec animation. Je vous ai écrit si tard que c'est à peine si j 'osais y compter.

Michel répondit avec un peu d'embarras :

— Je ne sors pas avec tout le monde, monsieur. J'espérais que peut-être un de mes anciens clients aurait besoin de moi, et j'attendais.

Chayne parcourut le quai d'un regard, y cherchant son ami.

— Et M. Lattery ? demanda-t-il.

La figure du guide s'éclaira.

— M. Lattery ? Est-ce qu'il vient aussi ? Ah ! c'est le retour du bon vieux temps !

— S'il vient ? Mais il est ici maintenant. Il m'a écrit de Zermatt qu'il m'attendrait ici à l'arrivée.

Revailloud secoua la tête.

— Il n'est pas à Chamonix, monsieur.

Pour la seconde fois de la matinée Chayne fut désappointé, il en eut comme froid au cœur. Il était arrivé espérant faire ascension sur ascension pendant les six semaines que durerait son congé. Et voilà que son guide avait vieilli, et que son ami, le compagnon de tant d'ascensions, de tant de bivouacs au-dessus de la ligne des neiges, venait à lui manquer.

— Peut-être y aura-t-il une lettre de lui chez Couttet, dit Chayne, et les deux hommes se rendirent à pied à l'hôtel par les rues de la viUe. Ils n'y trouvèrent pas de lettre, mais un télégramme que Chayne s'empressa d'ouvrir.

— Oui, c'est de Lattery, dit-il, en courant à la signature. Puis il lut le télégramme et sa figure

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s'assombrit. Lattery télégraphiait de Courmaj^eur, le village italien sur l'autre versant de la chaîne du Mont-Blanc : — Je pars à l'instant par le Col du Géant et le Col des Xantillons.

Le Col du Géant est la passe la plus fréquentée de la chaîne, et incontestablement la plus facile. Une fois son grand barrage de glace dépassé, le glacier conduit sans difficulté à l'hôtel Montanvers et à Chamonix. ]\Iais le Col des Nantillons est une autre affaire. Aj^ant franchi la chute de glace, et n'étant plus qu'à deux heures du Montanvers, Lattery avait tourné à gauche et s'était dirigé sur la grande muraille de rochers éboulés qui forme le côté occidental de la vallée par laquelle s'étend le glacier du Géant. De cette muraille s'élancent les pics de la Dent au Requin, l'Aiguille du Plan, celle de la Blaitière, le Grépon et le Charmoz. Ça et là la crête s'affaisse entre les pics et l'une de ces dépressions, celle qui se trouve entre la Blaitière et l'Aiguille du Grépon, est le Col des Nantillons. L'idée de Lattery avait été de traverser cette passe et de descendre de l'autre côté de la grande miu^aille rocheuse, dans cette baie de glace qui fait face à Chamonix et qui est le glacier des Nantillons.

— Quand cette dépêche est-elle arrivée ? demanda Chayne, se tournant vers le portier, le télégramme dans sa main.

— Il y a trois jours.

L'expression de gra\até qui recouvTait le visage de ChajTie se changea en un air de détresse profonde. Lattery et son guide devaient avoir campé

une nuit, cela était certain ; et il était assez vraisemblable que la nuit les avait pris le second jour comme ils se trouvaient sur les rochers. Mais une^ troisième nuit, non ! C'était impossible. Lattery aurait dû arriver à Chamonix la veille, sans aucun doute. Il ne pouvait d'ailleurs s'être muni de provnsions pour trois jours et trois nuits.

Chayne traduisit en français le télégramme et le lut à Michel Revailloud.

— Le Col des Nantillons, dit celui-ci avec un hochement de tête significatif, et Chajme vit dans les yeux du guide la crainte qu'il éprouvait lui-même.

— Il est possible, après tout, dit Michel, que monsieur Lattery ne soit pas parti.

— Dans ce cas, il nous eût adressé une autre dépêche.

— Oui, fit Michel, il a fait beau temps, pas de brouillard. Il eût été impossible à M. Lattery de s'égarer.

— • Ce serait difficile sur le Glacier du Géant ; même par le brouillard, répliqua Chayne.

Michel Revailloud essaya de se raccrocher à quelque autre probabilité.

— Bien sûr, un léger accident, une entorse, par exemple, peut l'avoir retenu à la hutte du Col du Géant. On a vu de ces choses arriver. Il serait peut-être bon de télégraphier à Courmayeur.

— Vous avez raison, dit Chayne, et se rendant au bureau de télégraphe, il discutait plutôt pour se convaincre que pour persuader le guide. Ce que

vous dites est fort probable, il ne s'agit sans doute que d'un accident léger, une entorse. Mais comme ils attendaient à la porte du bureau après l'expédition de la dépêche, la crainte qui l'envahissait se fit jour de nouveau.

— Le col des Nantillons est un mauvais endroit, Michel, on ne peut se le dissimuler. Si Lattery s'était arrêté à la hutte, il aurait bien trouvé le moyen de nous faire parvenir un mot. Par un temps comme celui-ci la hutte doit être chaque nuit pleine d'excursionnistes. Tous les jours on vient de Courmayeur à Chamonix. Non ! Ce sont les roches plates de l'éboulis qui m'effrayent.

Michel continua lentement :

— Moi aussi, monsieur. Le Col des Nantillons est un mauvais endroit ; ce n'est ni une bonne route ni même un chemin rapide mais c'est un endroit toujours dangereux. Et pourtant je ne puis croire à un malheur. M. Lattery a toujours eu le pied sûr dans les rochers ; sur la glace c'est autre chose. Mais par le chemin qu'il a pris il est sur le rocher.

Il était clair que le doute avait pris possession de Michel, mais il semblait que Chayne ne pût se décider à le partager.

— Je crois que vous ferez bien de réunir tous les guides que vous pourrez trouver, Michel, dit-il. Le temps que nous mettrons à organiser une expédition de secours, nous aurons la réponse de Courmayeur.

Chayne s'en alla lentement vers l'hôtel. Toutes

les joyeuses espérances qui lui avaient fait paraître si court son voyage du matin, et avaient tenu devant ses yeux, pendant la brûlante traversée de la mer Rouge, la rafraîchissante vision des pics glacés, s'écroulaient et le laissaient désolé. Les pressentiments d'un désastre les avaient remplacés. Il attendit dans le jardin de l'hôtel, dans un endroit d'où il pouvait voir la porte et la petite rue qui y conduisait. Une heure se passa sans qu'arrivât aucun messager. Alors se rappelant qu'il pouvait avoir devant lui une tâche longue et pénible, il rentra déjeuner. Midi sonnait et la salle à manger était comble. On lui montra une place à une des longues tables, parmi les nouveaux arrivés, et il s'assit à côté de Sylvia Thesiger, sans la remarquer. Il l'entendit lui demander timidement le sel, et le lui passa sans se retourner, et quand il repoussa son siège et quitta la table, il n'avait pas la moindre idée de la personne qu'il avait eue pour voisine, ni de l'ombre de désappointement qui avait passé sur le visage de celle-ci. Ce ne fut que plus tard dans l'après-midi qu'on lui remit enfin l'enveloppe bleue ; il la déchira fébrilement et dévora d'un coup d'œil la réponse du propriétaire de l'hôtel de Courmayeur.

« Lattery parti depuis quatre jours avec un guide pour Col du Géant. »

Il était debout près de la porte de l'hôtel, et levant les yeux, il aperçut Michel Revailloud, avec une petite troupe de guides, descendant la rue et qui venait vers lui. Tous étaient munis du piolet

et quelques-uns portaient sur le des des havresacs et des cordages.

Michel Revailloud s'approcha et se mit à parler avec surexcitation.

— On l'a vu, monsieur. Ce doit être M. Lattery et son guide. Ils étaient deux.

Chayne l'interrompit vivement.

— En effet, ils étaient deux, dit-il, en montrant sa dépêche. Où les a-t-on vus ?

— Là-haut, monsieur, sur les rochers de la Blaitière. Approche-toi, Jules. Un jeune guide à la barbe brune se détacha du groupe, à l'appel de Revailloud. Il souleva son chapeau et raconta son histoire.

— J'étais avant-hier sur la mer de Glace, monsieur, ramenant des touristes du Jardin, et comme je passais par le moulin, j'aperçus deux hommes, très haut sur les rocs de la Blaitière. Cela m' étonna, car je n'avais encore jamais vu un être humain en cet endroit. Mais j'étais tout à fait sûr de mes yeux. Personne de ceux qui étaient avec moi n'a pu les distinguer, mais moi, je les ai vus, clairement vus. Ils étaient peut-être à deux cents pieds au-dessous de la crête entre la Blaitière et le Grépon et à gauche du Col,

— Quelle heure était-il ?

— Quatre heures du soir.

— Oui, se dit Chayne, l'histoire confirme le télégramme. Partis de bonne heure de Courmayeur, Lattery et son guide auront passé la nuit sur les rochers au pied de la Blaitière ; ils auront grimpé

tout le jour suivant, et à quatre heures ils se sont trouvés à deux cents pieds du sommet, à deux cents pieds du salut. La fatale glissade se sera produite quelque part dans cet espace de deux cents pieds, ou peut-être un rocher a-t-il roulé ?

— Pendant combien de temps les avez-vous suivis des yeux ? demanda-t-il au guide.

— Pendant quelques minutes seulement. Ma société voulait rentrer à Chamonix. Mais ils ne semblaient éprouver aucune difficulté, monsieur. Ils allaient bien.

Chayne hocha la tête à ces paroles d'espoir et tendit sa dépêche à Michel Revailloud.

— Avant-hier ils étaient sur les rochers de la Blaitière, dit-il ; à mon avis il faut remonter la Mer de Glace et les chercher au pied du précipice.

— Monsieur, j'ai huit guides avec moi et deux autres nous suivront tout à l'heure, quand ils seront rentrés. Par précaution nous pouvons en envoyer trois en haut de la Mer de Glace, Mais je ne pense pas que c'est là qu'ils trouveront monsieur Lattery.

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que je me rappelle que monsieur Lattery est le premier qui ait franchi le passage du Col des Nantillons par l'est ; j'ai dans l'idée qu'il faut le chercher aujoiurd'hui sur le côté ouest de la passe, dans les crevasses du Glacier des Nantillons,

— Non, je ne le crois pas, s'écria Chayne. Bien certainement le glacier des Nantillons était

raide à certains endroits. Il y avait aussi les séracs.

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ces grands blocs et ces aiguilles de glace entassés et vacillants, bien loin là-haut, où le glacier s'arrondit et s'arrête abruptement sur une muraille de rochers ; l'un d'eux pouvait avoir roulé. Mais Lattery et lui avaient si souvent monté et descendu ce glacier en allant au Charmoz, au Grépon ou au Plan. Il ne pouvait se faire à l'idée que son ami eût pu y éprouver un accident.

Malgré tout Michel s'en tenait à l'opinion qu'il avait émise.

— La partie la plus difficile de l'ascension était faite, soutenait-il. La pente la plus dure est au commencement même, sitôt que vous quittez le glacier ; il y a encore un moment très diir, à moitié chemin, lorsque vous descendez dans un goulet ; mais monsieur Lattery avait le pied sûr et étant parvenu si haut, je pense qu'avec son guide il aurait facilement escaladé le dernier roc.

Michel s'exprimait avec une certitude si absolue que même après avoir relu le télégramme, même après avoir entendu le récit de Jules, l'espoir renaissait dans le cœur de Chayne.

— Alors il peut être encore là-haut dans quelque anfractuosité. Il ne peut pas avoir ghssé sur le glacier des Nantillons.

Mais Michel Revailloud ne partagea pas cet espoir.

— Il n'y a guère de neige cette année, dit-il. Les glaciers sont découverts comme je ne les ai jamais vus de ma vie. Partout c'est de la glace et encore de la glace. Monsieur Lattery n'avait qu'im

giude avec lui, et vous savez que sur la glace son pied était moins sûr. Je crains, monsieur, qu'il n'ait glissé sur le glacier des Nantillons.

— Et entraîné son guide avec lui ? s'écria Chayne. Son cœur, plutôt que son bon sens, protestait

contre cette supposition. Il eût cru déloyal de s'y ranger. On ne devait pas glisser des degrés taillés dans la glace sur le glacier des Nantillons. Cependant il se tourna vers la porte.

— C'est bon, dit-il. Envoyez trois guides remonter la Mer de Glace. Nous nous rendrons au glacier des Nantillons.

Il remonta à sa chambre, prit son piolet et une corde neuve portant la marque du club, un filet rouge courant dans un des torons, et descendit. Le bruit d'un accident s'était déjà répandu. Une foule de touristes, assemblés près de la porte, entourait le groupe des guides, les accablant de questions. Un ou deux s'adressant à Chayne lui demandèrent sur quel pic l'accident s'était produit. Il ne leur répondit pas, mais se retournant vers Michel Revailloud et oubliant pour un moment qu'il était à Chamonix, il poussa le cri bien connu dans les Alpes Supérieures, où il est toujours si bienvenu.

— Vorwàrts ! Michel, s'écria-t-il, et ce simple mot fut le « Sésame, ouvre-toi » prononcé devant la porte d'un temple dans lequel il n'eut pas voulu entrer. A l'heure actuelle, il n'y avait que du travail en perspective. Plus tard on aurait du temps, trop de temps peut-être, pour évoquer ses

souvenirs. Mais en dépit de lui-même, les souvenirs se précipitaient en tourbillons dans son esprit. Avant cette interruption de quatre années, un jour de juillet, chaque année, son ami et lui avaient coutume de se retrouver dans quelque village des Alpes. Lattery venant de son ministère, à Whitehall, et Chayne arrivant tantôt de quelque garnison d'Angleterre, tantôt de Malte ou d'Alexandrie, parfois même d'une colonie plus éloignée. Ils couraient la montagne ensemble pendant six semaines, huit semaines dans certaines années marquées d'une croix. Six semaines pendant lesquelles ils vivaient la plupart du temps sur les hauts plateaux du glacier, couchant dans les huttes ou dans les auberges de la montagne, ou encore à la belle étoile, et descendant seulement de temps à autre passer quelques heures dans les villes de la vallée. Vorwàrts ! Les mois de leur camaraderie semblaient se résumer dans ce mot. La joie et la gloire de plus d'une ascension difficile lui revinrent à l'esprit, avec ce regret amer des choses qui vous ont été chères et qu'on ne re verra jamais plus.

Nuits passées sur quelque seuil élevé, à l'abri de quelques rochers, à la lueur phosphorescente des champs de neige infinis, devant un feu de broussailles éclairant les traits du camarade aimé. Demi-heures ou l'on s'était trouvé dans des fissures obstruées au sommet par un rocher ébovilé ou dans des goulets de neige sous une saillie de la glace pendant qu'un guide allait seul en éclaireur et que le reste de la troupe accroupi en bas dans une

sécurité relative attendait le cri désiré de : « Es geht. Vorwâris ! » La dernière escalade d'un pic vierge jusque là ; la rapide glissade des dernières pentes couvertes de neige, au crépuscule, avec les lumières du village scintillant en bas ; ses souvenirs se heurtaient tumultueusement dans son esprit, et au centre de toutes apparaissait la figure de son ami. Pendant un instant Chayne demeura comme stupéfié et dérouté ; puis s'éleva en lui le premier cri de détresse. Pourquoi ? et pendant qu'il restait immobile, profondément troublé, un message de sympathie parvint à son oreille... message murmuré d'une voix douce mais distincte.

— / am very sorry. (Je suis si peinée !) Chayne leva les yeux. C'était la jeune fille à la mise trop recherchée du buffet d'Annemasse, la jeune fille qui avait paru le comprendre alors et qui semblait encore le comprendre maintenant. Il lui adressa un salut de profonde gratitude, puis il suivit les guides et monta avec eux à travers les arbres dans la direction du glacier des Nantillons.

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