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CHAPITRE XXVL

LE MURMURE DE l'EAU VIVE

Au bout de deux jours Walter Hine était suffisamment rétabli pour être transporté à Courmayeur. Il avait vu la mort de bien près sur la crête de la Brenva ; et certainement la seconde nuit sur laquelle Garratt Skinner avait d'ailleurs compté, aurait vu la fin de son existence ; il avait souffert de congélations partielles et le choc nerveux et les suites du grand froid le laissèrent en proie à ime grande faiblesse. Mais chaque jour il reprenait des forces et Chayne avait l'occasion d'admirer l'audace et la subtilité avec lesquelles Garratt Skinner avait cherché à atteindre son but. Car Walter Hine ne tarissait pas d'éloges sur

l'abnégation de Garratt Skinner, qui s'était privé d'une partie de sa ration et s'était découvert et avait mis sa poitrine à nu, pour conserver par sa propre chaleur l'existence de son ami. Ces faits ne perdaient rien de leur importance à être racontés. Et ils étaient vrais ! Chayne ne pouvait refuser à Garratt Skinner une certaine grandeur criminelle. Il n'avait placé Hine dans aucun péril qu'il n'eût partagé lui-même, il l'avait emmené faible et inexpérimenté, dans une expédition ou l'inexpérience et la faiblesse d'un seul pouvaient être fatale à tous. Il y avait, en outre, im incident, non prévu par Garratt Skinner, qui fortifiait singulièrement sa position. Il avait réellement sauvé la vie de Walter Hine sur le sentier rocailleux du mont de la Brenva. Là-dessus on ne pouvait avoir le moindre doute. Il avait étendu le bras et sauvé son compagnon. Chayne appuya beaucoup sur ce fait quand il en parla à sa femme.

— Vous voyez combien j'avais tort, Sylvia, dit-il. Votre père pouvait le laisser tomber et il ne l'a pas fait. J'ai été injuste envers lui, et envers vous aussi, car je vous ai causé de la peine.

Mais Syhàa secoua la tête.

— -Non, vous n'aviez pas tort, répondit-elle. Ce n'est que par bonté que vous voudriez me le faire croire. Mais je vois bien la vérité, et elle lui sourit tendrement. Si vous vouliez que je vous croie, il ne fallait pas, m'expliquer la a loi », il y a un an, au chalet de Lognan. Mon père a obéi à la loi et c'est tout. Vous le savez aussi bien que

moi. Il n'a pas eu le temps de réfléchir, il agit d'instinct, sur le moment, il ne pouvait faire autrement. S'il avait eu le temps de la réflexion, aurait-il étendu le bras ? Nous savons bien que non, vous et moi. Mais il céda à la loi. Ce qu'il savait, il le mit en pratique, obéissant au commandement. Il pouvait sauver et il sauva, même contre sa volonté. Chayne ne contesta point. Sylvia voyait la vérité trop clairement.

— Walter Hine va beaucoup mieux, dit-il. Votre père est encore dans un hôtel à Courmayeur. Il nous faut songer à l'avenir.

•— Oui, dit-elle, attendant qu'il s'expliquât.

— J'ai prié votre père de venir nous voir ce soir après dîner, dit Chayne.

Et dans leur salon privé, Garratt Skinner entra ce soir-là, à huit heures. C'était la première fois que Sylvia le voyait depuis qu'elle avait appris toute la vérité, et ce fut pour la jeune femme une véritable épreuve ; mais Garratt Skinner n'en sembla nullement affecté.

Il n'y avait dans sa manière rien qui pût trahir la moindre gêne ; d'un autre côté il n'affecta point les façons offensées d'un père affectueux. Il §e contenta de la féliciter tranquillement et simplement de son mariage. Puis il se retourna vers son gendre.

— Vous avez désiré me parler ? dit-il. Je suis à votre disposition.

-^Oui, répondit Chayne. Nous désirons, Sylvia et moi, vous faire comprendre que vos relations

avec Walter Hine doivent cesser complètement ; elles devraient déjà avoir pris fin.

— Vraiment ! dit Garratt Skinner, jouant la surprise. Capitaine Chayne, les lois anglaises, toutes révolutionnaires qu'elles paraissent à ceux qui ainsi que moi sont de la vieille école, n'ont pas encore placé, que je sache, les beaux-pères sous la tutelle de leurs gendres. Je ne puis tenir compte de votre désir.

— Ne nous forcez pas à l'exiger, dit Chayne avec le plus grand calme.

Garratt Skinner sourit.

— Exiger, passe encore, mais comment m'y forcer, mon ami, c'est une autre affaire.

— Je pense que nous en avons les moyens à notre disposition, dit Chayne. Nous pouvons faire comprendre à Walter Hine, par exemple, que votre ascension du glacier de la Brenva n'était qu'une tentative de meurtre.

— Un vilain mot, capitaine Chayne ; vous trouverez difficile de prouver ce que vous avancez là.

— Les preuves abondent, répliqua Chayne. Nous avons tout d'abord un télégramme de M. Jarvice, rédigé en termes tant soit peu étranges.

Le visage de Garratt Skinner perdit son sourire amusé.

— En vérité ? dit-il. Mais il était visiblement déconcerté.

— Oui. Chayne tira le télégramme de son portefeuille, le lut tout haut sans quitter des yeux

Garratt Skinner, et le remit en place. « Qu'attendezvous ? Dépêchez- vous !. Jarvice ». — En tout cas, il n'est pas nécessaire de demander à M. Jarvice ce qu'il attendait, lui, n'est-ce pas ? Il voulait simplement mettre la main sur la somme pour laquelle Hine est assuré.

Garratt Skinner s'appuya au dossier de sa chaise. Ses yeux étaient rivés sur le visage de Chayne, son visage devint sombre et rigide. Il avait une expression inquiétante, comme celle d'un fauve aux abois.

— Il y a encore un certain incident qui s'est passé dans la maison près de Weymouth, et qui parfois doit vous avoir embarrassé, alanné peutêtre. Vous rappelez- vous un certain soir, où un coup de sifflet parti de l'ombre sur la route, joint au cri d'un campagnard, vous firent précipitamment quitter la chambre de Walter Hine, avec autant de précautions que vous en aviez prises pour vous y introduire ? Oui plus est, ce coup de sifflet et ce cri furent la cause de votre fuite précipitée du Dorsetshire. Ah ! je vois ; vous vous en souvenez.

Garratt Skinner avait, en effet, été assez souvent troublé par le souvenir de cette nuit. Le cri, le coup de sifflet strident, partis si soudainement de l'obscurité et du silence avaient frappé son imagination et l'avaient alarmé par leur mystère. Oui donc était l'homme qui avait vu ? Et qu'avaitil vu? Garratt Skinner ne s'était jamais senti tout à fait à l'aise depuis ce soir-là. Il y avait

quelqu'un par le monde, un étranger, qui possédait la clef de son secret, en supposant qu'il ne possédât pas ce secret tout entier.

— C'est moi qui ai sifflé. C'est moi qui ai crié.

— Vous ! cria Garratt Skinner. Vous !

— Oui. Sylvia était avec moi. Vous vouliez faire, cette nuit-là, ce que vous avez tenté, il y a quelques jours, là-haut, au sommet de la Brenva. Chaque fois il nous a été donné de vous déjouer. Dans xme autre occasion, Sylvia vous déjoua seule, je veux parler de l'affaire de la cocaïne.

Chayne regarda sa femme avec un air de fierté au souvenir de la bravoure dont elle avait fait preuve. Elle se tenait à l'écart, dans l'embrasure de la fenêtre, le visage détourné, ime main posée sur son front et ses yeux. Le regard de Chayne se reporta sur Garratt Skinner et son visage montra plus de passion qu'il ne l'avait fait jusque-là. — Je ne vous pardonnerai jamais la peine que vous avez causée à Sylvia, dit-il.

Mais les yeux de Garratt Skinner étaient tournés vers sa fille et sa ph5^ionomie trahissait aussi un certain sentiment d'orgueil. Sjdvia était courageuse. Il se rappelait comment elle lui avait tenu tête lors de la maladie de Hine. Pourtant, il ne lui dit pas un mot et se retourna vers Chayne qui continuait :

— Il y a aussi votre passé qui pourrait ajouter du poids à tous ces faits M. Strood.

Point par point Chayne établissait en détail l'acte d'accusation. Garratt Skinner écoutait sans

interrompre, mais il se reconnaissait battu. Les preuves contre lui étaient trop évidentes. Légalement, elles n'étaient peut-être pas suffisantes pour entraîner sa condamnation par un jury, quoique ce point restât encore à éclaircir, mais elles étaient assez substantielles pour convaincre tout auditeur qui se fût donné la peine d'écouter et de voir.

— La partie est jouée, continua Chayne en conclusion. Nous avons Walter Hine et nous ne le laisserons pas retomber entre vos mains. Jusqu'à quel point lui ferons-nous connaître la vérité, nous n'en savons rien encore, mais nous lui dirons tout ce qui sera nécessaire, et si cela ne suffit pas, d'autres que lui l'apprendront également.

Cette dernière phrase contenait une menace bien définie, mais Garratt Skinner avait déjà pris son parti. Puisque la partie était jouée et qu'il avait perdu, il acceptait sa défaite sans colère et sans excuses.

— Très bien, dit-il, on doit, après tout, désirer la paix au sein de sa famille, n'est-ce pas, Sylvia ? Je consens avec le plus profond regret à me séparer de mon jeune ami Walter Hine. Mais je le laisse entre vos mains.

Il parlait avec une sorte de magnanimité enjouée, mais ses yeux se reportaient vers Sylvia, toujours assise à quelque distance, dans l'embrasure de la fenêtre, la figure cachée dans ses mains. La voix de Garratt Skinner prit une autre inflexion : — Sylvia, dit-il, venez ici.

La jeune femme se leva et se rapprocha de la table.

Les longues heures d'attente, la connaissance des faits qui lui avaient été dévoilés pendant ces derniers jours, avaient laissé leurs traces sur son visage qui avait repris cette expression que Chayne se rappelait trop bien ; les ombres profondes sous ses yeux, la langueur de sa démarche, la pâleur de ses joues, la détresse et la honte dans toute sa contenance, montraient ce qu'elle avait souffert. — Asseyez-vous, dit-il, et elle obéit à contre-cœur, prenant place en face de lui, de l'autre côté de la table. Elle regardait le tapis fixement, avec cette expression de révolte qui lui donnait l'apparence d'une enfant, charmante et mutine. Garratt Skinner ne put s'empêcher de lui sourirç.

— Eh bien, Sylvia, vous l'emportez. Vous avez bien conduit la lutte, et je ne vous garde pas rancune, dit-il d'un ton léger. Mais, et ici sa voix reprit son inflexion sérieuse, vous vous êtes permis de me juger.

Sylvia leva vivement les yeux.

— Non ! s'écria-t-elle.

— J'en suis pourtant convaincu, persista-t-il.

— Je ne vous adresse aucun reproche. Seulement je voudrais vous rappeler ceci : c'est que vous avez dans votre vie personnelle un fait qui doit vous porter à l'indulgence dans vos jugements sur autrui.

Chayne fit un pas, prêt à s'interposer, mais Sylvia lui mit la main sur le bras et le retint.

— Je ne crois pas que vous compreniez, Hilary. dit-elle vivement et elle se retourna vers son père

le regardant en face avec un intérêt non dissimulé.

— Je me demande si nous avons tous deux la même pensée ? demanda-t-elle avec curiosité.

— Peut-être, répondit son père. Toute votre vie, vous avez rêvé du murmure de l'eau vive.

Sylvia fit un signe d'assentiment.

— Oui, oui, fit-elle avec une attention croissante.

— Ce rêve est une partie de vous-même, il fait partie intégrale de votre vie ; qui sait s'il n'a pas, en quelque sorte, influencé votre caractère.

— Oui, dit Sylvia.

— C'est une partie de votre être, dont vous ne sauriez vous séparer, quand même vous essayeriez. Aussitôt que vous dormez, le même rêve s'empare de vous ; il fait autant partie de vous-même que l'un de vos membres.

— Oui, répondit encore la jeune femme.

— Pourtant, vous n'en êtes pas responsable, vous n'y pouvez rien faire.

Sylvia se pencha, attentive.

Ah ! dit-elle, se demandant, si c'était bien là où il voulait en venir.

— Vous savez maintenant pourquoi vous entendez ce murmure, pourquoi ce rêve fait partie de votre existence même. Vous êtes née au son du murmure de l'eau courante, dans cette vieille demeure du Dorsetshire. Avant votre naissance, pendant le jour et pendant la tranquillité de la nuit, votre mère l'entendit, semaine après semaine. Peut-être même, lorsqu'elle dormait, le son hantait-il ses

rêves. C'est ainsi que vous en avez hérité, et qu'il est né en vous.

— Oui, répondit-elle, suivant son argument pas à pas, avec la plus grande attention, mais sans esprimer aucun signe de la perplexité qui se lisait sur le visage de Chayne. Celui-ci se tenait un peu à l'écart, son regard allant sans cesse de Sylvia à son père, se demandant où la conversation les amènerait. De son côté Sylvia reconnaissait chaque phrase que son père prononçait, comme la matérialisation d'une pensée qui lui était familière.

— Eh bien, voici donc une chose définie, une influence très vraisemblable, ime caractéristique absolument certaine, où votre volonté n'a pris aucune part. Une des innombrables influences et caractéristiques qui sont une partie de vousmême et dans la possession desquelles vous n'êtes pour rien. Mais nous pouvons toucher celle-ci du doigt. C'est une particularité agréable et gentille, ce rêve qui vous hante, Sylvia; et c'est une bonne chose que d'être née avec une faculté aussi rare. Mais supposez, qu'au lieu de ce rêve, vous fussiez née avec un vice, une tare, un instinct de crime ou de péché, en seriez- vous plus responsable ? Et si vous n'êtes pas responsable du bien, pouvez- vous l'être du mal ? C'est une question embarrassante, Sylvia, assez embarrassante pour vous enseigner à ne porter vos jugements qu'avec une extrême prudence.

— Oui, dit Sylvia, je suis née parmi les fortunées, je ne le nie pas.

— Mais ce n'est pas tout ; et comme Chayne laissait échapper un mouvement d'impatience, Garratt Skinner lui fit un geste indulgent de la main. — Je ne m'attends pas à vous voir, capitaine Chayne, accorder beaucoup d'attention à ces problèmes. Pour un militaire, la discipline et le code pénal sont les seules alternatives. Mais, il se peut que je ne revoie jamais ma fille, et c'est à elle que je m'adresse. Et il revint à son sujet, à cette question si discutée et encore si inconnue. — On ne naît pas seulement avec des qualités, des caractéristiques, des désirs définis, dont nous ne sommes pas plus responsables que l'habitant de la lune, et qui poiulant font partie de notre individu; il y a quelque chose de plus. Combien de votre caractère, combien de votre vie future est décidé pour vous pendant les dix ou quinze premières années de la vie, décidé pour vous, entendez bien, non pas par vous ? Ma foi, personnellement, je crois que votre vie entière est modelée ainsi à l'avance pour vous. Vous n'êtes pas de mon avis... C'est à voir, mais je suis convaincu qu'à l'âge de quinze ans les grandes lignes de votre existence ont déjà été tracées, votre caractère est formé, votre conduite dans l'avenir est chose réglée.

Sylviâ ne donna aucun assentiment, mais ne protesta pas non plus. Elle regardait simplement son père avec un visage troublé et interrogateur. S'il en était ainsi, se demandait-elle, pourquoi dès le début avait-elle haï le monde dans lequel sa mère et elle avaient vécu. Et la réponse, ou tout

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au moins une réponse, se présenta à sa question. Elle avait vécu dans ses rêves. Elle doutait. — Ah ! apprenez quelque chose de mon enfance, Sylvia ! ajouta son père, dont la voix, pour la première fois, semblait pleine d'amertume. J'ai été élevé par un père respectable. Oui, dit-il avec un léger ricanement, respectable. Tout ce qui nous environnait était respectable. Nous vivions dans une maison respectable et le quartier aussi était respectable. Deux fois, chaque dimanche, nous allions à l'église écouter un prêtre vénérable. Mais!... Voici maintenant un aperçu de notre vie intime. Quand j'étais couché, j'aimais à lire au lit à la clarté d'une bougie. La chose n'était pas bien terrible, mais c'était contraire aux règles de la maison. Tôt ou tard, j'entendais un bruit de pas étouffés dans le corridor. C'était mon père, qui s'approchait furtivement pour écouter à ma porte et voir ce que je faisais. Je couvrais la lumière avec ma main, peut-être la soufflais-je, mais pas assez vivement pour qu'il n'eût vu le rayon de lumière filtrer sous la porte. Alors la comédie commençait : — -Vous ne lisez pas au lit, n'est-ce pas ? demandaitil. — Certainement non, répondais-je. Bien sûr ? insistait-il. — Assurément, père, répétais- je. — Alors il se retirait, mais seulement à une petite distance, et je l'entendais de nouveau revenir à pas de loup. Peut-être la bougie était-elle rallumée, ou tout au moins découverte. Est-ce qu'il allait dire quelque chose ? Oh non ! il avait simplement découvert que j'avais menti. Il sentait qu'il avait gagné un point

et il le mettait soigneusement de côté. Le lendemain matin, nous nous rencontrions à déjeuner, lui, sachant que j'étais un menteur et moi ayant conscience qu'il savait que j'avais menti, et tous deux prétendant ne rien nous cacher l'un à l'autre. Petite affaire, me direz- vous, Sylvia. D'pccord, mais remplissez votre vie de semblables petites affaires ! Épier et décevoir, un jeu de cache-cache entre un fils et son père ! On Usait mes lettres, je le savais par des questions détournées destinées à amener l'exphcation d'une phrase obscure pour tout autre que moi-même ! Pensez-vous qu'un enfant puisse devenir franc et sincère, si ses jeunes années s'écoulent ainsi dans une atmosphère de duplicité ? Quant à moi, je ne le crois pas. A quinze ans, la route que je devais suivre dans la vie était complètement tracée. Il était certain que je me développerais dans la direction où l'on m'avait engagé. Garratt Skinner se leva :

— J'ai fini, dit-il, et ses yeux pendant quelques instants restèrent fixés sur sa fille dont il sembla admirer la beauté avec une sorte de fierté et de mélancohe et, en les voyant ainsi l'un près de l'autre, on ne pouvait douter qu'ils fussent père et fille.

— Vous êtes bien trop supérieure pour votre capitaine, ma chère, dit-il avec un sourire. Beaucoup trop joUe et supérieure... ne le lui laissez pas ignorer. Puis tout à coup il s'écria amèrement :

— Plût au ciel que vous ne fussiez jamais venue près de moi.

Et Syhàa, à ce cri, se rappela son arrivée à

Hobarfc Place, l'hésitation de son père avant de l'accueillir, l'expression de tristesse et de regret avec laquelle il l'avait regardée avant de lui dire bonsoir, le baiser qui n'avait jamais été donné... Et elle comprit que ce cri douloureux n'était que l'expression d'un remords qui s'était trahi dès le premier soir et auquel aujourd'hui son père donnait libre cours. Elle releva ses yeux baissés et fit un pas les bras ouverts :

— Père, dit-elle. Mais Garratt Skinner était déjà parti, on entendait son pas dans l'escalier.

Chayne le suivit précipitamment et le rejoignit au moment où il sortait de l'hôtel.

— Je voudrais vous dire, commcnça-t-il avec une certaine hésitation, que si vous aviez besoin d'argent...

Garratt Skinner l'arrêta. Il tira quelques louis d'une de ses poches et des billets de banque d'une autre,

— Vous voyez, je suis pourvu pour le moment. Au fait — et il se tourna vers le nord, dans la • direction des montagnes que l'on pouvait apercevoir confusément sous le croissant de la lune nouvelle. De fait, je me propose de prendre demain avec moi votre ami Simond et de me rendre à Zermatt par les hauts plateaux,

— Mais après ? demanda Chayne.

Garratt Skinner se prit à rire comme l'aurait fait un enfant heureux à la perspective d'un plaisir à venir,

— Après? Oh, je ne m'ennuierai pas trop. J'extor-

querai de l'argent à M. Jarvice. C'est ce qu'en Amérique on appelle un « cinch », une certitude, si vous le préférez.

Et avec un bonsoir de bonne humeur, Garratt Skinner descendit le long'de la route.

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