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CHAPITRE XXIV

Le montagnard avait raison. Il avait bien vu un homme faire un signal de détresse sur les flancs du mont Blanc, au-dessus du grand contrefort. Et voici pourquoi ce signal avait été fait.

Une heiure avant le départ de Chayne et de Sylvia pour leur traversée du col du Géant, une étincelle avait subitement brillé sur un îlot de rochers situé dans le grand désert blanc du glacier de la Brenva. L'étincelle était un feu allumé par Pierre Delouvain, car la petite troupe avait campé sur ces rochers. La matinée était froide et un à un les porteurs, Garratt Skinner et Walter Hine s'étaient rapprochés autour de la flamme. Audessus d'eux, les étoiles scintillaient dans un ciel sombre et pur. Tout était tranquille ; on n'entendait d'autre son que le mouvement qui se faisait dans le camp ; même sur le glacier, mille pieds au-dessous d'eux, où tout au long de la nuit les avalanches avaient roulé avec un fracas de tonnerre, tout était silencieux.

Garratt Skinner regarda le ciel :

— Nous aurons une belle journée, dit -il ; puis s'adressant à Walter Hine : — Avez-vous bien dormi, Wallie ?

— Très peu. Les avalanches m'ont tenu éveillé une partie de la nuit D'ailleurs hier, j'ai glissé, et cent fois dans mon sommeil, je me suis cru au détour du sentier, ajouta-t-il avec im frisson, et cent fois j'ai senti le vide sous mes pieds.

Il faisait allusion à im accident de la veille.

Sur la route du gîte, après avoir quitté les chalets et laissé les bois en arrière, un petit sentier conduit le long des rochers du mont de la Brenva, dominant le glacier de très haut. Il s'y trouve deux ou trois détours dangereux à passer, où des marches grossières ont été entaillées dans le roc. Walter ïîine avait glissé à l'un de ces tournants, et son côté avait frappé le roc ; il serait infailliblement tombé dans le glacier, si le bras de Garratt Skinner ne s'était trouvé là pour le sauver.

Le visage de Garratt Skinner s'altéra.

— Vous n'avez pas peur ? dit-il.

— Pensez-vous que nous puissions réussir ? demanda Hine, nerveusement.

Garratt Skinner se mit à rire.

— Demandez à Pierre Delouvain, dit-il, et luimême posa la question au guide.

— Bah ! cette montée de la Brenva est une plaisanterie ! dit celui-ci. Nous serons à Chamonix ce soir. Et Garratt Skinner traduisit la réponse à Walter Hine.

On prépara le déjeuner. Walter Hine garda le silence pendant tout le repas ; il n'avait pas le courage d'avouer qu'il avait peur, et Garratt Skinner spécxJait sur sa vanité.

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— Nous coucherons à Chamonix cette nuit. Ce sera un haut fait à votre actif, Wallie. Pensez donc ! une des ascensions historiques !

Walter Hine soupira profondément. Si le jour était seulement passé et les excursionnistes sains et saufs sur le rude sentier à travers les bois, de l'autre côté de la montagne ! Mais il garda sa pensée pour lui. De plus, il avait une foi entière en son idole et maître, Garratt Skinner.

— Vous m'avez sauvé la vie hier, dit-il, et à ces mots la physionomie de Skinner assuma une expression curieuse. Il regarda fixement dans les flammes du foyer et parla presque comme s'il se fût excusé à lui-même.

— J'ai vu un homme glisser et instinctivement j'ai compris que je pouvais le sauver ; avant que j'aie eu le temps de réfléchir, ma main l'avait déjà saisi.

Il releva brusquement les yeux. Au levant le jour naissait pâle et désolé ; le glacier, au-dessous d'eux, brillait doucement tandis que le gigantesque amphithéâtre de hauteurs qui les encerclait sur trois côtés, s'élevait dans les brumes à des hauteurs aériennes, prenant des formes définies : à l'ouest, la crête noire et déchiquetée de Peuteret : vers l'ouest les flancs abrupts du mont Maudit et au nord, s'arrondissant autour de la tête du glacier, la grande muraille de glace du mont Blanc, avec ses terrasses croulantes et ses pentes inaccessibles.

— Wallie, il est l'heure, dit Garratt Skinner, qui se leva et qui appela le guide : Pierre De-

louvain. Nous ne sommes que trois. Il nous faut afler vite. Nous n'emporterons pas plus de provisions qu'il n'est indispensable. Nous renverrons le reste avec les couvertures par les porteurs.

Pierre Delouvain justifia tout de suite la mauvaise opinion que Michel Revailloud avait ex- I)rimée sur son compte. Il ne pensa qu'au fardeau dont ses épaules seraient allégées pendant cette longue et pénible journée.

— Oui, dit-il, c'est bien cela ; nous ne prendrons des provisions que pour la journée, car cette nuit nous rentrerons à Chamonix.

Nos trois hommes partirent donc sans provisions, courant le risque, toujours possible en pareil cas, d'être surpris par la nuit sur le flanc de la montagne. Pierre Delouvain, aussi incapable et paresseux que Michel Revailloud l'avait dépeint, ne trouva rien à objecter. Mais la proposition avait été faite par Garratt Skinner, et Garratt Skinner était le Gabriel Strood qui connaissait, mieux que pas un, la fohe de s'embarquer ainsi à la légère pour une expédition aussi aventureuse.

Ils se lièrent à la corde, Pierre Delouvain en tête, Walter Hine au milieu, à la place réservée au plus faible, et Garratt Skinner fermait la marche. Les trois hommes gravirent la pente de neige et un govdet au sommet des rochers qui supportent le glacier supérieur de la Brenva.

— Voilà notre route, Wallie, dit Garratt Skinner, montrant de la main un massif de rochers recouvert çà et là par la neige et qui, saillant de la mu-

raille de glace de la montagne, descendait à pic, dessinant une courbe vers l'ouest, et enfin pointait dans le glacier comme un grand promontoire s'avançant dans la mer. — Voyez-vous une bosse audessus du- contrefort sur la crête de l'arête, un peu sur la droite? C'est ce qu'on appelle le Corridor. Quand nous serons là, nos peines seront finies.

Mais entre les excursionnistes et le contrefort s'étendait la grande cascade de glace du glacier supérieur de la Brenva. Crevassé, brisé, véritable chaos de gigantesques séracs, il avait l'apparence d'une mer démontée dont les vagues écumeuses auraient été soudain congelées dans leurs bonds furieux.

— Allons, dit Pierre.

— Gardez la corde tendue, Wallie, dit Garratt Skinner, et ils descendirent dans les sillons de cette mer sauvage et gelée. Le travail du jour commençait sérieusement, et presque tout de suite ils subirent des pertes de temps.

Tantôt c'était une périlleuse bande de glace entre d'insondables profondeurs bleues qu'il leur fallait côtoyer, tels des pontonniers à l'œuvre le long de leurs traverses, mais sans avoir la certitude du pontonnier qui sait qu'à la fin du passage, il trouvera un passage certain.

Tantôt c'était une crevasse où il fallait descendre, en taillant des points d'appui sur une côte de glace à pic ; tantôt ils rencontraient un mur sur lequel l'homme en tête devait se hisser sur les

épaules de ses compagnons, et où parfois ses doigts ne pouvaient trouver prise, et il fallait alors tailler à la hache des appuis pour les mains et pour les pieds jusqu'à ce qu'un escalier fut formé. C'était encore quelque fissure bâillant à travers leur sentier, et il leur fallait chercher de tous côtés un pont de neige assez solide pour la traverser. Il était difficile, comme Pierre Delouvain le découvrit bientôt, de se frayer un passage à travers ce labyrinthe enchevêtré, si l'on n'avait pas une connaissance profonde du glacier. A de rares intervalles, et seulement quand il était grimpé au sommet d'un sérac, pouvait-il s'orienter pour plus de quelques pieds devant lui. Le but du guide était le pied du contrefort et en conséquence il se dirigeait droit au nord. En cela il se trompait. Garratt Skinner le savait, mais il ne le disait pas. Il se tenait sur les rebords dangereux, supportant Delouvain sur ses épaules, et le poussant avec son piolet dans des positions qui ne faisaient que les engager dans de nouvelles difficultés. Il tenait sa propre vie dans ses mains et il la risquait, connaissant le vrai chemin. Et cependant la lumière grandissait, les grandes ombres violettes ghssaient le long des pentes et s'amoncelaient à la base des pics. Les hauteurs s'embrasèrent, et soudain sur les flancs incolores des pentes de glace devant eux, les rayons du matin jaillirent comme des flèches d'or : le soleil venait de s'élancer dans le ciel au-dessus des rochers du levant. Pendant quelque temps, ils s'enfoncèrent dans l'éboulis

inextricable, et à mi-chemin de leur traversée ils s'arrêtèrent. Ils étaient sur une langue de glace qui finissait en une pointe aboutissant à un mur de glace perpendiculaire de trente pieds de hauteur. Pas une fissure dans cette muraiUe, et de chaque côté de la langue de glace c'était le vide.

— Il nous faut retourner sur nos pas, dit Pierre, j'ai oublié la route.

Il ne l'avait jamais connue. Séduit par un triple salaire, il avait assumé une expérience qu'il ne possédait point. Garratt Skinner consulta sa montre et faisant volte-face, prit la direction pendant une certaine distance, puis il tourna à droite.

— Je pense que ce doit être par ici, dit-il, et alors avançant avec persévérance à travers un terrain difficile, non plus en droite ligne au nord vers le mont Blanc, mais à l'ouest, vers les escarpements de la cime de Penteret, il les conduisit à une large chaussée de glace ouverte devant eux. La chaussée les mena à de raides pentes neigeuses où le pied pouvait marquer des pas, puis, détournant encore vers l'est, ils atteignirent le pied du grand massif, sur son flanc occidental, à la place où il forme un angle droit avec le côté de la montagne. Garratt Skinner tira encore sa montre. Ils s'étaient passé la corde autour de la ceinture à deux heures et demie, maintenant il en était presque six et demie. Il leur avait fallu quatre heures pour traverser la chute de glace, alors que ce passage n'en demandait que deux et demie. Cependant Garratt Skinner ne montrait nulle anxiété.

au contraire, un observateur eût pensé qu'il désirait s'attarder.

— Voici une des difficultés vaincue, dit-il allègrement. Vous vous en êtes bien tiré, Wallie, très bien, ma foi. Ce n'était pas agréable, n'est-ce pas ? Mais vous n'aurez pas à revenir siir vos pas.

Walter Hine avait vraiment traversé le glacier sans une plainte. Parfois, il avait frissonné, parfois le cœur gonflé d'angoisse, il avait été sur le point de crier : « Assez, retournons ! & Mais il n'avait pas osé. Il avait été soutenu par la corde svir le pont de neige, hissé sur la muraille de glace et descendu sur l'autre côté. Mais il était arrivé, et il »' enorgueillissait du résultat tandis qu'il regardait en arrière du sommet où ils étaient, la mêlée de glace et de rochers siu" lesquels ils étaient passés. Il s'en était tiré sain et sauf et on l'encourageait à continuer.

— Nous ne nous arrêterons pas ici, dit Garratt Skinner. Ils avaient déjà fait halte sur le glacier pour faire un second déjeuner. Le soleil devenait ardent sur les pentes au-dessus, et de petites averses de neige et de croûtes de glace commençaient à dévaler des goulets du massif à la base duquel ils se trouvaient.

— Nous ferons notre troisième repas quand nous serons hors d'atteinte. Puis il cria à Delouvain qui examinait la paroi du contrefort jusqu'à la crête sur laquelle ils devaient monter. — Il me semble que nous ferions bien de prendre par la droite.

Les rochers étaient difficiles, mais Walter Hine

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ne pou\'ait en apprécier toute la difficulté, pas plus qu'il ne comprenait le danger. Il y avait là des couloirs dans lesquels une mince couche de neige nouvelle recouvrait la glace durcie. Il remarqua que dans ces goulets les pas étaient coupés profondément dans la glace du dessous, que Garratt Skinner lui recommandait de ne pas s'attarder, et que, devant lui, Pierre Delouvain se hâtait et tirait sur la corde avec un soin particulier, quand c'était son tour d'avancer. Mais il était trop inexpérimenté pour se rendre compte que toute cette surface de neige pouvait à tout instant se détacher comme une écorce et descendre les déclivités emportant les trois hommes avec elle. Il y avait des rochers arrondis, d'autres qui étaient plats, sans autre prise pour la main ou le pied que les aspérités de leur surface, comme une sorte de ride. Le guide marchait en avant, le plus souvent poussé par Garratt Skinner, et Walter Hine montait, ainsi que beaucoup l'avaient fait avant lui, tiré comme un paquet à la suite de la corde. Ils grimpèrent ainsi pendant trois autres heures. Walter Hine, entraîné par des expéditions graduellement prolongées, n'était pas encore trop fatigué. De plus, la pureté de l'air et la surexcitation l'aidaient à résister à la lassitude. Ils se reposèrent juste au-dessous de la crête de l'arête et firent un autre repas.

— Mangez souvent, peu à la fois. C'est le conseil du sage, dit Garratt Skinner. Pas de cognac, Willie. Gardez cela dans votre flacon !

Pierre Delouvain cependant suivait une pratique assez commune chez les guides de Chamonix.

— L'absinthe est bonne sur la montagne, disait-il. Quand ils se levèrent, l'ordre de marche fut

changé, Pierre Delouvain, qui avait conduit jusquelà, prit place à la queue et Garratt Skinner conduisit à son tour. Il le fit vivement avec jugement et une grande connaissance des lieux. Pierre Delouvain se demandait à l'autre bout de la corde lequel des deux c'était. Soudain Walter Hine se trouva debout sur la crête avec Garratt Skinner, voyant de l'autre côté un glacier loin audessous, qui s'étend du Mur de la Côte au sommet du Mont-Blanc dans le glacier de la Brenva.

— C'est parfait s'écria Garratt Skinner en regardant encore l'heure à sa m.ontre. Il ne dit pas qu'ils avaient perdu encore une heure sur le flanc du contrefort, il était maintenant neuf heures et demie du matin. Nous sommes à douze mille pieds de hauteur, Wallie, et tournant vivement à gauche il conduisit ses compagnons sur la crête du contrefort.

Comme ils s'avançaient le long de cette crête, Walter Hine reprit courage. Le passage était étroit mais pas trop raide, et ce n'était pas de la glace. C'était soit du roc, sait de la neige dans laquelle on pouvait former des pas avec le pied. Il s'avança avec une plus grande confiance. Si cela était tout, l'ascension de la Brenva était bien exagérée, se disait-il dans la vanité de son âme. Devant eux une grande tour noire se dressait,

cachant ce qui était au delà, et Garratt Skinner les conduisit rapidement vers cette tour. Il ne parlait plus à ses compagnons, il allait de l'avant, complètement assuré et inspirant l'assurance ; il atteignit la tour, la dépassa et commença à tailler des marches. Sa hache sonna en retombant ; il coupait dans la glace.

Walter Hine recevait ainsi un premier avertissement, mais il n'y prit point garde. Il avait assez à faire de poser ses pieds dans les pas ; il trouvait la corde difficile à manier et à tenir rai de ; son attention était absorbée dans le maintien de la distance. De plus, devant lui, la haute stature de Garratt Skinner lui bloquait la vue. Il continua d'avancer. La neige, sur laquelle il marchait, devint de la glace dure, et au lieu de continuer à monter, le passage courait en une ligne presque horizontale. Soudain il se rétrécit ; Walter Hine eut conscience de profondeurs effrayantes de chaque côté de lui ; le sentier devenait de plus en plus étroit ; six pas en arrière, il avait marché sur un passage large et uni, maintenant il s'avançait sur une largeur comparable à celle du sommet d'un mur de jardin. Ses genoux commencèrent à fléchir, il s'arrêta, tâtant en vain l'espace vide pour y trouver un point où appuyer ses mains tremblantes. Et alors devant lui, il vit Garratt Skinner s'asseoir et chevaucher le mur. Par-dessus la tête de Garrat Skinner, il pouvait maintenant voir le sentier par où il devait passer. Il se trouvait sur la fameuse arête de glace ; et rien d'aussi formidable, d'aussi

terrifiant, n'avait jamais hanté ses rêves pendant son sommeil sur les rochers où ils avaient bivouaqué. L'arête allait s'amincissant en un simple bord tranchant, une ligne de glace bleue et froide. Sans largeur appréciable, elle traversait l'espace sur une grande longueur, jusqu'à ce qu'elle vînt brusquement se souder au flanc de la montagne. Sur la gauche, une pente de glace presque verticale tombait à des profondeurs que Hine n'osait mesurer de l'œil ; sur la droite, il n'y avait pas de pente du tout ; un mur de neige croulante descendait à plomb de l'arête tranchante. Ni d'un côté ni de l'autre on ne pouvait s'aider de la pointe du piolet pour garder l'équilibre. Walter Hine poussa un cri piteux :

— Je vais tomber ! je vais tomber !

Garratt Skinner, à cheval sur l'arête, regarda par-dessus son épaule.

— Asseyez-vous, cria-t-il vivement. Mais Walter Hine n'osait pas. Tout son courage l'avait abandonné, il se tenait debout, chancelant sur l'étroit sommet du mur, effrayé de se pencher, de peur que ses genoux ne lui manquassent tout à fait, et que ses pieds ne glissassent sous lui. Se baisser jusqu'à ce que ses mains pussent s'appuyer sur la glace, et en même temps conserver ses pieds dans leur position, était au-dessus de ses forces, il n'y pouvait songer. Il se maintenait, tremblant, la figure convulsée de frayeur, son corps agité d'un léger balancement. Garratt Skinner donna un ordre bref à Pierre Delouvain.

— Vite, Pierre !

Il n'étpit plus temps pour Garratt Skinner de revenir en arrière; il se raniassa prête à prendre son élan. Si Walter Hine se laissait glisser et tombait suspendu à la corde, Garratt Skinner était préparé : il sautait du côté opposé de l'arête de glace, quoiqu'il eût été bien embarrassé de dire comment lui ou Walter Hine eussent pu ensuite remonter, et lequel des trois retournerait jamais à Courmayeur racon:er l'accident ? Garratt Skinner connaissait le risque qu'il courait, il l'avait calculé longtemps avant d'amener Walter Hine à Chamonix, et il pensait qu'il valait la peine d'être couru, — et maintenant il n'hésitait pas.

Toute la matinée, il avait, en fait, couru des risques dont Walter Hine ne soupçonnait même pas l'existence, car il avait sauté d'un pas ferme et agile de fissure en fissure, de crevasse en anfractuosité, il s'était élancé avec autant de vigueur que de souplesse des muscles par-dessus les rochers arrondis, d'aspérités en aspérités. Il cria de nouveau son avertissement à Pierre Delouvain et au même moment commença soigneusement son mouvement en arrière sur l'arête coupante. Pierre de son côté faisait diligence : Walter Hine entendit derrière lui la voix du guide et se sentit soudain soutenu par ses bras. Alors il se pencha lentement s'agenouilla sur le mur et l'enfourcha.

— Maintenant, en avant, cria Skinner en s'attelant à la corde. En avant, nous ne pouvons plus reculer !

Hine se cramponna à la crête ; derrière lui, Pierre Delouvain le soutenait par la taille, et lentement ils avançaient pendant que Garratt Skinner en avant, tirait sur la corde. La crête allait toujours s'amincissant, jusqu'à ce qu'elle devint tranchante au point de couper les mains qui s'y accrochaient. Hine ferma les yeux, la tête lui tourna ; complètement étourdi, il était pris de vertige. Il cessa de serrer les genoux des deux côtés de l'arête, s'agrippant avec ses mains au bord tranchant de la lame de couteau qu'il chevauchait.

— Je ne peux plus avancer ! cria-t-il, je n'en puis plus, et il se laissait ballotter comme un novice sur le dos d'un chevcJ,

Garratt Skinner revint vers lui.

— Passez vos bras autour de moi, Wallie. Tenez vos yeux fermés. N'ayez pas peur, vous ne tomberez pas.

Walter Hine s'accrocha désespérément à lui, Pierre Delouvain le maintenait par derrière et ainsi ils avancèrent lentement pendant un temps qui sembla interminable.

Garratt Skinner serrait de ses deux mains la mince arête de glace et le rebord en était si mince que ses doigts serraient dans toute leur longueur les côtés de la crête. Leurs jambes se balançaient dans le vide.

Enfin Walter Hine sentit Garratt Skinner lui détacherun à un ses doigts crispésqu'il avait comme incrustés dans les vêtements de ce dernier. Le

père de Sylvia s'était relevé, avait déroulé la corde, taillé un ou deux pas dans la glace, et hardiment s'élançait en avant, Walter Hine fit encore un ou deux mètres à califourchon, et alors Garratt Skinner, lui cria :

— Levez les yeux, Wallie, c'est fini,

Hine obéit et vit Garratt Skinner debout sur un petit plateau recouvert de neige dans le flanc de la montagne. Lui-même un moment plus tard y était étendu au soleil. La fameuse arête de glace était derrière eux. Walter Hine jeta un coup d'œil en arrière et frissonna. La mince arête de glace, descendant en une courbe légère s'étendait jusqu'à la tour de rochers noirs, en une ligne qui étincelait au soleil, lame tranchante terrifiante à regarder, menaçante à affronter. Il semblait à Hine qu'elle le séparait du reste du monde. Ils prirent un léger repas sur ce plateau restreint, et pendant que Hine se reposait, Pierre Delouvain rejeta la corde et alla de l'avant. Au bout d'un instant il revint, la figure sérieuse.

— Ça ira-t-il ? demanda Garratt Skinner.

— Il le faut bien, dit Delouvain, car nous ne pourrions jamais retourner en arrière.

Walter Hine, soudainement alarmé par la crainte que le passage leur fût barré en avant aussi bien qu'en arrière, se retourna et regarda au-dessus de lui. Ses nerfs étaient déjà ébranlés : à la vue de ce qu'ils avaient devant eux il poussa un cri de désespoir.

— C'est inutile d'essayer, s'écria-t-il. Nous ne

monterons jamais cela, et se jetant sur la neige, il se cacha le visage dans ses bras.

Garratt Skinner le dominait de toute sa hauteur.

— Il le faut, dit-il. Allons, regardez !

Walter Hine obéit et vit son compagnon tenant sa montre suspendue devant ses yeux.

— Nous sommes en retard. Il est midi, et nous aurions dû quitter cette place il y a plus de deux heures, dit-il gravement ; et Pierre Delouvain s'écria avec agitation.

— Certainement, monsieur, il faut repartir, rien ne servirait de nous attarder davantage, et se penchant sur Walter Hine, il le souleva plutôt qu'il ne l'aida à se remettre sur pieds. La gravité tranquille de Garratt Skinner et l'agitation de Delouvain effrayèrent également Walter Hine. Il eut enfin la sensation de sa propre impuissance, sa vanité l'abandonna au moment où elle lui eût été nécessaire. Il se vit tout à coup tel qu'il était, un pauvre être faible et incapable.

Au-dessus de leurs têtes les montées s'élevaient comme une grande ligne de glaces à pic. Il fallait trouver un passage à travers ou passer par-dessus, et à tout moment, d'énormes blocs ou de gigantesques aiguilles descellés par l'action du soleil, pouvaient se détacher et se précipiter, avec un fracas de tonnerre. Déjà sur leur droite, là où les champs de neige s'inclinaient brusquement dans un énorme couloir de glace, entre une ligne de rochers et les escarpements du mont Maudit, les avalanches plongeaient avec un bruit que décuplait l'écho

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dans le glacier de la Brenva. Pierre Delouvain reprit la tête de file, et suivant la ligne des rochers, le petit groupe remonta les pentes neigeuses tout droit vers la muraille verticale de glace. Par degrés la couche de neige s'amincit et il fallut de nouveau jouer de la hache, tailler dans la glace dure des pas espacés, car il restait encore des centaines de pieds à gra\"ir. La figure brûlée par le soleil, les pieds gelés dans la glace, Walter Hine se tint debout avançant machinalement, pendant tout cet après-midi. L'ne profonde lassitude le gagnait et la peur lui laissait à peine la force d'avancer.

— Oh ! si je peux seulement me retirer de cette montagne, se disait-il avec fer\-eur, jamais je n'y re\nendrai !

Au pied de la roche verticale. Pierre Delouvain s'arrêta : en face d'eux se trouvait la muraille absolument inaccessible. Au loin, vers la gauche, on apercevait une dépression où peut-être on pouvait se frayer un passage.

— Je pense, monsieur, que là est notre seule route, dit Pierre.

— Mais vous de\Tiez le savoir, réphqua Garratt Skinner.

— Il }■ a déjà quelque temps que je suis passé par ici ; j'ai oubhé, dit Pierre, commençant à traverser la pente de glace vers la gauche. Garratt Skinner le sui\nt sans mot dire. Il savait pourtant qu'à son ascension du mont Blanc par la Brenva, vingt-trois ans auparavant, il avait pris à droite.

le long des rochers à un point où la muraille de

glace était crevassée, et qu'à travers cette crevasse U avait trouvé un passage. Ds avancèrent rapidement sous une côte de glace surplombant en saillie sur le mur, et à quatre heures, ils atteignaioit l'angle ainsi formé.

— Notre dernière difficulté, WaDie, dit Garratt Skinner, taillant une large marche sur laquelle Hine pût s'arrêter. — Une fois en haut de ce mur, nos peines seront rinies.

Walter Hine jeta un regard sur le mur ; ce n'était pas une glace lisse, il est \Tai ; des blocs s'en étaient détachés, et l'avaient laissé soillant par places, et par endroits fissuré ; mais il s'élevait par im angle de 65'' et l'escalade en semblait impossible; H semblait également impossible de retourner en arrière. De plus, le soleil s'avançait rapidement vers son couchant, et le prcanontoire sous lequel ils étaient leur en interceptait la chaleur. Walter Hine était dans l'ombre, et il tremblait de froid autant que de frayeur. Pendant une demi-heure, Pierre Delouvain fit des efforts désespérés potir se frayer un passage sur ce mur de glace, mais il échoua.

— Il est trop tard, dit-il, nous n'y monterons pas aujourd'hui.

Garratt Skinner hocha la tète,

— Nous ne pouvons pas descendre non plus, ajouta-t-il gravement. J'en suis fâché, Walhe, mais il nous faut reculer et chercher une place où nous pmssions pas&îr la ntùt.

Walter Hine avait perdu tout espoir, il était las, il souffrait du froid, ses gants étaient des glaçons, il avait les doigts et les pieds engourdis.

— Oh ! restons ici, cria-t-il.

— Impossible, dit Garratt Skinner, et tout en parlant il se retourna et conduisit rapidement la descente. Il fallait se hâter. De temps en temps il s'arrêtait pour couper un pas intermédiaire, quand ceux déjà taillés se trouvaient trop espacés, ou pour prêter la main à Hine pendant que Delouvain derrière lui l'aidait à descendre avec la corde.

Ils avançaient lentement, et pendant leur descente le soleil disparut, la brume se rassembla dans les précipices d'en bas, on entendit par intervalles le tonnerre des avalanches et les sommets en haut brillèrent de moins en moins. Le jour tomba, ils descendirent dans un crépuscule sinistre. Parfois le brouillard s'écartait et au-dessous d'eux, à des heues de distance, ils apercevaient les champs du glacier de la Brenva. La lumière manquait tout à fait quand Garratt Skinner tourna à gauche et commença à traverser les pentes vers un petit espace couvert de rochers. — Là ! dit-il en y arrivant, il nous faudra rester ici jusqu'au retour du jour.

A LA base des rochers se trouvait un seuil étroit, sur lequel les trois hommes pouvaient s'asseoir côte à côte. A l'aide de son piolet, Garratt Skinner se mit à débarrasser le rebord de la neige qui le recouvrait, mais Walter Hine se laissa tout de suite tomber et Pierre Delouvain, qui aurait dû montrer plus de courage, ne tarda pas à suivre son exemple. — A quoi bon ? murmura-t-il, nous mourrons tous cette nuit... j'ai une femme et des enfants... mangeons ce que nous avons et attendons la mort... et répétant ces paroles, déjà assoupi, il tomba bientôt dans un lourd sommeil, mais Garratt Skinner le secoua pour le réveiller et le guide dormant encore à moitié, l'aida à nettoyer le rebord. Walter Hine fut placé entre eux de façon à avoir autant d'abri et de chaleur que possible ; on amarra solidement la corde à une pointe de rocher en arrière, de façon que si l'un des voyageurs tombait en dormant, il ne pût aller loin, et Delouvain et Skinner prirent leurs places. L'obscurité était maintenant complète. Ils étaient assis sur leur étroite terrasse, adossée au rocher, les pentes rapides de neige s'étendant à leurs pieds. Au loin, des feux brillaient dans les chalets de la Brenva.

Garratt Skinner vida le sac sur ses genoux.

— Voyons les provisions qui nous restent, dit-il. Nous avons eu tort de n'en pas prendre davantage,

mais Pierre était si sûr que ce soir nous serions à Chamonix.

— Nous allons tous mourir cette nuit, gémit le guide.

■ — ■ Allons donc, dit Garratt Skinner, nous ne sommes pas les premiers à qui il soit arrivé d'être surpris par la nuit.

Les vivres étaient certainement en petite quantité. Il restait un peu de pain, une boîte de sardines, un petit pot de confitures, une ou deux tranches de lard froid, un sac de bonbons acidulés, deux tablettes de chocolat et quelques biscuits.

— Nous devons garder quelque chose pour demain, dit-il. Ne cédez pas au sonmieil, Wallie ! Vous feriez mieux de vous déchausser et d'envelopper vos pieds dans le sac, ils y seront plus chauds et ne courront pas le risque d'être gelés. Vous pourriez aussi tordre vos bas pour en essorer l'eau.

Garratt Skinner secoua Hine de sa torpeur et exigea qu'il suivit ses conseils. Il serait bon que l'on sût plus tard à Courmayeur quelles précautions il avait prises pour prolonger la vie de son compagnon. Il retira lui-même ses bas, et après les avoir tordus, les remit et laça ses souliers par-dessus, car pour lui aussi la nuit avait ses risques. Alors les trois hommes soupèrent. Il restait un peu de vin dans la gourde que Garratt Skinner avait portée sur son dos, il la rempht de neige et la mit sous ses vêtements afin qu'elle fondît plus vite.

— Vous avez votre flacon de cognac, Wallie,

ménagez-le. L'eau-de-vie vous réchauffe pour un moment, mais elle vous laisse plus sensible au froid que vous ne l'étiez avant ; c'est un fait bien connu. Ne buvez pas trop de cette neige fondue, elle vous causerait une brûlure à l'intérieur, du moins c'est ce que l'on dit, ajouta-t-il.

Hine après avoir bu, passa la bouteille à Pierre qui la prit avec sa plainte réitérée. — A quoi bon ? Nous allons tous périr ici cette nuit. Pourquoi un pauvre guide, avec femme et enfants, se laisset-il tenter à grimper les montagnes ? Je vous l'avouerai franchement, monsieur, cria-t-il soudain à Walter Hine, je n'aime pas les montagnes, non, je les hais ! et se renversant en arrière, il s'endormit.

— Ne suivez pas son exemple, Wallie. Ouvrez les yeux ! Secouez-vous les bras et les jambes.

Au-dessus des trois hommes les étoiles scintillaient très claires et très brillantes ; au-dessous les faibles lueurs des chalets s'éteignaient une à une ; le froid devenait intense. A intervalles, Garratt Skinner réveillait ses compagnons, et se tenant par le bras, ils se relevaient simultanément sur leurs pieds et piétinaient la neige. Mais chaque mouvement leur faisait mal, et après quelque temps, Walter Hine ne voulut plus bouger. — Laissez-moi tranquille, dit-il, le moindre mouvement me torture. Garratt Skinner avait sa pipe et un peu de tabac ; il l'alluma, protégeant la flamme de l'allumette avec son vêtement ; puis il regarda l'heure à sa montre.

— Quelle heure est-il ? Est-ce qu'il fera bientôt jour ? demanda Hine d'une voix très faible.

— Patience ! Attendez encore un peu, dit Garratt Skinner, gaiement. Les aiguilles marquaient dix heures et quart.

Puis il se fit un grand silence, interrompu seulement par le bruit qu'ils faisaient en grelottant. Leurs dents claquaient, pendant des accès qui duraient quelques minutes, Walter Hine se plaignait sourdement. La gelée semblait étreindre toute la nature, la lueur même des étoiles paraissait froide, les montagnes cette nuit-là prélevaient leur taxe de souffrances. Et cependant, parmi ces trois créatures humaines perchées là-haut sur un étroit rebord du roc dans les hauteurs désolées, il y avait un homme qui ne regrettait rien. C'était juste une nuit comme celle-ci que Garratt Skinner avait souhaitée.

Walter Hine, faible de constitution, animé de peu de courage, était exposé aux rigueurs d'une nuit alpine, à treize mille pieds d'altitude, sans nourriture, et sans espoir de secours avant un autre jour et une autre nuit. Un seul résultat était possible. L'alarme de leur disparition ne serait pas donnée avant le lendemain, à Chamonix ou à Courmayeur. Il faudrait passer une autre nuit encore avant que le secours n'arrivât, ainsi que Garrat Skinner l'avait savamment raisonné. Il ne pouvait y avoir qu'une fin : la mort de Walter Hine. Garratt Skinner courait le risque de subir le même sort, il ne se faisait pas d'illusions à cet égard, mais il en courait le risque en connaissance de cause, et avec ime certaine indifférence. C'était le meilleur plan qu'il

eût pu concevoir, puisque, s'il échappait vivant, le soupçon ne pouvait planer sur lui. Ainsi se disaitil, en funiant sa pipe, adossé au rocher et attendant le jour.

A une heure, Walter Hine commença à divaguer. Il prenait Garratt Skinner et Pierre Delouvain pour le capitaine Barstow et Archie Parminter et déclarait qu'il était ridicule de rester à jouer au poker par une nuit si froide ; et pendant qu'en son égarement il délirait et geignait, le jour se montra. Mais avec le matin, il s'éleva une bise glaciale qui faisait tourbillonner la neige comme des nuages de fumée autour des sommets des montagnes. Garratt Skinner se releva avec beaucoup de difficulté, lentement et avec peine il redressa son corps de toute sa hauteur, battit ses bras sur ses côtés, piétina le sol durci, et donna un long regard à sa victime, sans remords comme sans satisfaction. Il se pencha et chercha à le soulever. Mais Hine était trop raidi et engourdi par le froid pour pouvoir se remuer. Peu après, Pierre Delouvain sortit de son sommeil. La lumière les enveloppait maintenant, froide et déprimante.

— Il faut attendre le soleil, dit Garratt Skinner ; jusqu'à ce qu'il soit levé et nous ait dégelés, il n'est pas prudent de nous remuer.

Pierre Delouvain regarda autour de lui, fît jouer les muscles raidis de ses membres et gémit.

— Il ne fera guère de soleil aujourd'hui, dit-il, nous allons tous périr ici.

Garratt Skinner se rassit et attendit. Le soleil

se montra au-dessus des rochers du mont Maudit, mais faible et d'un jaune maladif. Garratt Skinner attacha alors sa veste à son piolet et grimpant sur un rocher, l'agita en tous sens.

— Personne ne le verra, pleurnicha Pierre ; et en vérité Garratt n'aurait jamais agité ce signal s'il n'eût eu la même pensée. — Peut-être, on ne sait jamais, dit-il. Nous ne devons rien négliger, car la journée s'annonce mal.

Le soleil, en effet, ne resta sur le flanc de la montagne qu'assez de temps pour les torturer d'un fol espoir de chaleur. De gros nuages gris se rassemblèrent au sommet du Mont-Blanc et le cachèrent à la vue ; le vent gémit lugubrement le long des flancs de la montagne. Le jour revêche, froid et maussade dans un ciel plein de neige.

— Attendons encore un peu, dit Garratt Skinner, puis nous repartirons.

Il regarda le ciel. Il lui sembla maintenant très probable qu'il allait perdre la partie désespérée qu'il avait jouée. Il avait mis sa vie en jeu. Viennent la neige et les brouillards, il perdait sûrement son enjeu. Néanmoins il se mit en devoir de réveiller Hine. — Laissez-moi, gémit celui-ci, repoussant faiblement ses compagnons qui le soulevaient sur ses jambes.

— Frappez du pied, Wallie, dit Garratt Skinner, vous vous sentirez mieux dans un moment.

Ils le soutinrent ainsi, mais il répéta sa plainte :

— Laissez-moi ! et sitôt qu'ils l'eurent lâché, il

retomba sur le sol. Il était accablé de sommeil, le moindre mouvement lui était un supplice. Garratt Skinner considéra le ciel plombé.

— Il nous faut attendre du secours, dit-il. Delouvain secoua la tête.

— Il n'en viendra pas aujourd'hui. Nous allons tous périr ici. C'était mal, monsieur, de tenter la crête de la Brenva. Oui, nous allons tous mourir ici, et il se laissa tomber, pleurant comme un enfant.

— Pourriez-vous redescendre tout seul ? demanda Garratt Skinner.

— Il y a le glacier à traverser, monsieur.

— Je le sais, C'est la difficulté, mais il fait froid et il n'y a pas de soleil. Les ponts de neige peuvent tenir.

Pierre Delouvain hésitait. C'était courir à une mort certaine, il en était convaincu. Mais s'il parvenait à redescendre l'arête de glace, les pentes de neige et les rochers au-dessous, si les ponts de neige résistaient, ce serait la vie sauve pour l'un des trois. Pierre Delouvain n'appartenait pas à cette race loyale des guides alpins, qui considèrent comme une de leurs traditions les plus sacrées de ne pas rentrer sans leurs patrons.

— Oui, c'est notre dernier espoir, dit-il ; et détachant avec ses doigts engourdis la corde à nœuds, il enroula le cordage de rechange autour de ses épaules, et descendit la pente. Pendant la nuit, les pas avaient gelé et dans beaucoup d'endroits il fallait les retailler. Lui aussi était raidi par la longue veille. Il avançait lentement, les membres

36o L'EAU VIVE

engourdis et gelés. Mais à manier son piolet, le sang commença à lui brûler le bout des doigts, à couler dans ses veines ; il reprit petit à petit toute sa fermeté. Garratt Skinner le suivit longtemps des yeux, puis il retourna à Walter Hine et s'assit près de lui. La force peu commune de Garratt Skinner l'avait conservé en bon état. Il bourra sa pipe et l'alluma, veillant à côté de sa victime. Le jour s'avançait lentement. Parfois Garratt Skinner frottait les membres de Hine et frappait énergiquement des pieds lui-même pour conserver quelque chaleur à son propre corps. Walter Hine s'affaiblissait à vue d'œil, tantôt délirant, tantôt reprenant possession de lui-même.

— Laissez-moi, murmura-t-il dans un de ces moments. Vous vous êtes montré un ami dévoué. Vous ne pouvez faire plus. Laissez-moi ici et sauvez-vous.

Garratt Skinner ne répondit pas. Il regarda Hine, avec curiosité et ce fut tout. C'était une chose tout à fait extraordinaire pour lui, que Hine pût déployer une virilité inattendue, presque de l'héroïsme. La perspective d'être laissé seul sur ces hauteurs balayées par le vent, dépourvues de soleil, n'était point agréable. Mais comment Hine pouvait-il le désirer, passait compréhension.

Comment avez- vous acquis tant de coiirage? demanda Garratt Skinner; et à sa stupéfa.ction, Walter Hine répondit :

— Vous me l'avez enseigné, mon vieil ami.

— Moi?

— Oui.

Garratt Skinner lui donna quelques gouttes d'eaude-vie et écouta une description de lui-même faite en paroles entrecoupées et dans laquelle il avait quelque difficulté à se reconnaître. Walter Hine avait cherché à se modeler sur un Garratt Skinner imaginaire, et chose étrange, était arrivé à concevoir un acte d'héroïsme se modelant sur Garratt Skinner... car certainement ce dernier aurait agi de la même façon dans les mêmes circonstances. La seule différence, peut-être, aurait été qu'il l'aurait fait avec un sourire... et voici pourquoi Walter Hine essayait de suivre son exemple.

— C'est curieux, se dit Garratt Skinner, et il était intéressé mais nullement touché... Souffrezvous, Wallie ?

— Terriblement.

— Attendons. Quelque secours nous viendra peut-être.

La journée s'écoula, mais Garratt Skinner n'aurait pu dire quelle heure il était. Sa montre et celle de Hine s'étaient arrêtées sous l'influence du froid excessif, et le triste ciel nuageux ne lui donnait aucun indice. Leur dernière bouchée avait été mangée ils avaient bu la dernière goutte de conac. Il faisait un froid intense. Si la neige voulait seulement ne pas tomber avant le lendemain ! Garratt Skinner n'avait qu'à attendre.

La nuit viendrait et pendant sa durée Walter Hine mourrait. Pendant que cette pensée se présentait à son esprit, il entendit des voix. A sa surprise, à son alarme, il entendit des voix ! Il se

mit à rire. Il commençait à avoir le délire, c'est tout. La fatigue, le froid et la faim se faisaient sentir. Il n'était plus aussi jeune qu'il y a vingt ans. Mais pour être bien certain, il se leva sur les genoux et jeta un regard perçant sur la pente. Il s'était trompé Les rapides pentes s'étendaient au-dessous, sauvages et désolées. Çà et là un noir rocher surgissait, au loin quatre pierres sombres se montraient espacées ; il n'y avait pas un être vivant dans cette solitude. Il retomba en arrière soulagé. Pas un être vivant excepté lui et peut-être son compagnon. Il considéra attentivement Hine et le secoua ; celui-ci gémit. Oui, il vivait et il vivrait encore pendant quelque temps Garratt Skinner recueillit dans sa paume engourdie la dernière pipe de tabac qui restait dans sa blague ; il en renversa la moitié, car ses doigts étaient engourdis et maintenant ses mains tremblaient ; il bourra sa pipe et l'alluma. Peut-être, pensa-t-il, avant qu'elle ne soit finie... Et alors son hallucination lui revint. De nouveau, pendant une accalmie, il entendit des voix, indistinctes, éloignées.

C'était de la faiblesse, évidemment ; néanmoins il se releva, sur ses pieds, cette fois, et en se redressant, sa tête et ses épaules se silhouettèrent sur la neige blanche du fond. Il entendit un cri, oui, un cri incontestable. Il regarda vivement sur la pente et alors ses yeux virent comme ses oreilles avaient entendu. Les quatre pierres noires avaient changé de place, elles se trouvaient plus rapprochées de lui ; c'étaient quatre hommes qui montaient.

Garratt Skinner se retourna rapidement vers Walter Hine ; il saisit son piolet et le leva en l'air. Walter Hine le considérait avec des yeux fixes, stupides, mais il ne leva pas la main, il ne fit pas un mouvement. Lui aussi se croyait en proie à une hallucination. Il lui semblait que son ami se tenait au-dessus de lui, la face convulsée et criminelle, dans laquelle la rage luttait contre un désappointement amer, qu'il tenait son piolet par le manche, en balançait la tête pesante, pour donner plus de force à son coup, et que pendant que l'arme était levée un cri s'éleva des confins du monde, faisant tomber le piolet des mains de son ami, qui se penchant vers lui, murmurait doucement :

— Voici du secours qui nous arrive, Wallie !

Certainement ces mots furent prononcés, ceci n'était pas, en tout cas, une hallucination. Walter Hine le comprit clairement. Garratt Skinner se dépouilla rapidement de sa jaquette, la passa sur les épaules de Hine, et alors découvrant sa propre poitrine, y pressa Hine de façon à lui commimiquer un peu de Sa propre chaleur.

Les sauveteurs les trouvèrent dans cette position, et l'on se rappela longtemps dans Courmayeur la sublime abnégation de Garratt Skinner.

Celui-ci suivait des yeux l'ascension des nouveaux arrivants, cherchant à se rendre compte qui ils étaient. Il reconnaissait son propre guide, Pierre Delouvain, mais qui étaient les autres ? Comment se trouvaient -ils là par une matinée pareille ? Qui était cet homme de haute stature qui mar-

chait l'avant-dernier ? Et comme la troupe continuait d'avancer, il vit et comprit tout. Mais il n'altéra pas son attitude. Il attendit qu'ils fussent tout près. Alors lui et Hilary Chayne échangèrent un regard.

— Vous ? dit Garratt Skinner.

— Moi-même. Chayne fit une pause. Oui, c'est moi, M. Strood, dit-il.

Tout était dans ces mots. Garratt Skinner savait maintenant que son plan n'était pas seulement déjoué, mais qu'il était compris. Il se redressa et jeta un regard autour de lui ; même aux yeux de Chayne, il y avait une sorte de dignité dans sa manière tranquille, dans sa patience sous la défaite. A Garratt Skinner, tout coquin qu'il était, les montagnes avaient aussi apporté leur message. Pendant toute la nuit qu'il avait passée à côté de sa victime, eUes le lui avaient murmiué. Enveloppées par le gel au-dessous des étoiles, étincelantes au soleil, grises sous un ciel de nuages, ou profondément ensevelies sous des flocons tourbillonnants de neige elles lui parlaient de la grandeur de leur indifférence. On pouvait les traverser, les escalader, mais elles restaient inconquises, parce qu'elles étaient indifférentes. L'ascensionniste pouvait rester, abrité pendant le mauvais temps, à la base d'un pic, puis saisir l'occasion et se dresser sur le sommet avec rni cri de triomphe et de dérision, les montagnes restaient indifférentes. De même qu'elles enduraient le succès, elles infligeaient la défaite, avec une sublime indifférence, élevant leurs cimes vers

les étoiles, comme plongées dans une communion sublime. Quelque chose de leur patience avait pénétré Garratt Skinner. Il ne repoussa pas son nom, il ne fit aucune question, il accepta l'échec et simplement regarda vers le ciel.

— Je crois que nous aurons de la neige, dit-il. On prépara du thé, que l'on mêla avec du vin

et l'on en fit boire à Hine le premier. Puis tous déjeunèrent et se mirent en route pour le retour, descendant Hine à la corde de marche en marche. Graduellement, Hine recomTa un peu de force. Ses membres engourdis revinrent douloureusement à la vie. Il commença à se mouvoir un peu par luimême, soutenu par ses sauveteurs. Ils atteignirent la crête de glace. Elle n'avait plus de terreurs pour Walter Hine.

— Nous ferons mieux de l'attacher serre entre Pierre et moi, dit Garratt Skinner, ainsi que nous l'avons fait en venant.

— Entre Simond et Droz, dit Chayne avec calme.

— Comme vous voudrez, dit Garratt Skinner avec un haussement d'épaules.

Le long de l'arête de glace, la troupe s'avança lentement, mais sûrement, Hine soutenu par les deux guides. Comme elle passait derrière la grande tour de rochers, à l'extrémité inférieure, la neige, qui avait menacé jusque-là, commença à tomber en flocons légers.

— Vite, dit Charme, il faut atteindre les chalets ce soir.

Ils glissèrent rapidement le long des pentes de

neige sur la crête du contrefort, et tournèrent à droite vers les goulets et les rebords du flanc du rocher. Ils descendirent avec une hâte désespérée, se passant Hine l'un à l'autre, glisgant le long des rochers plats, se laissant tomber l'un après l'autre, se blessant dans les glissades des couloirs de glace. Cependant, ils atteignirent, sans grave accident, les pentes de neige au pied des rochers. La neige ne tombait pas encore, on en voyait seulement un flocon çà et là. Mais sur les hauteurs, le vent s'était élevé, il balayait la montagne en rafales furieuses et se retirait avec un mugissement semblable à celui de la mer sur les galets.

— Il faut que nous soyons sortis du glacier avant la nuit, dit Chayne, et sous la conduite de Simond, les guides descendirent la cascade de glace. Ils s'arrêtèrent à la première mare qu'ils y rencontrèrent, pour que Hine s'y lavât la tête et les pieds afin d'échapper aux morsures de la gelée, et ensuite ils se reposèrent un peu. Ils se remirent bientôt en marche, mais ils étaient fatigués et avant qu'ils parvinssent aux rochers où Garratt Skinuer avait bivouaqué deux nuits auparavant, l'obscurité était venue. Alors Simond se montra digne des éloges qu'en avait faits Michel Revailloud. A l'aide d'une lanterne démontable, que Chayne avait apportée dans sa poche, il se dirigea à travers l'étonnant labyrinthe, avec un jugement infaillible. De grands séracs se dressaient tout à coup dans l'obscurité, exagérant leurs dimensions et montrant des formes tordues et bizarres.

Simond les contournait, passait par-dessus ou par-dessous, sans s'écarter de sa direction et la petite troupe le suivait. Parfois il disparaissait dans l'espace, au-dessus du sommet d'un escarpement et quelques secondes après sa voix résonnait joyeusement.

— Suivez -moi. Il n'y a pas de danger.

Et son piolet résonnait avec non moins d'entrain. Il les conduisait hardiment au bord de gouffres, qui n'étaient que de simples canaux dans la glace, et parmi d'effrayants pinacles qui, vus de près, n'étaient que des blocs de la hauteur d'un homme. Et enfin le guide qui fermait la marche entendit, loin devant lui, la voix de Simond criant avec un accent de triomphe.

— Les rochers ! Voilà les rochers !

D'un commun accord, ils s'élancèrent épuisés et haletants sur le plateau abrité du bivouac. On trouva quelques bûchettes, on fit du feu, et de nouveau, on prépara le thé.

Walter Hine commençait à reprendre courage et comme les flammes pétillaient joyeusement, les six hommes se rassemblèrent autour du foyer, soit étendus ou à genoux, d'autres assis, et les rochers retentirent de leurs rires.

— Nous serons bientôt arrivés, courage ! Wallie, dit Garratt Skinner, toujours fidèle à son rôle.

Ils dévalèrent l'éboulis, traversèrent une plaine de glace et gagnèrent le sentier sur le rocher, le long de la pente du mont de la Brenva.

— Gardez la corde, dit Garratt Skinner, en

venant, Hine a glissé à un détour, et Chayne lui lança un coup d'œil à la dérobée. Il y avait en effet deux ou trois tournants dangereux au-dessus du glacier inférieur, où l'on avait taillé des marches grossières. Sur une de celles-ci, Walter Hine avait glissé et Garratt Skinner l'avait sauvé, indiscutablement sauvé. Au commencement même de leur expédition, l'objet pour lequel elle était entreprise, se trouvait presque atteint, et aurait certes été atteint, si l'instinct de Garratt Skinner ne l'eût emporté ; comme l'accident était inattendu, avant qu'il eût eu le temps de réfléchir, il avait tendu son bras et sauvé la vie qu'il avait l'intention de détruire.

Hine fut porté avec précaution le long de cette passe jusqu'aux chalets de la Brenva. Les paysans le reçurent du mieux qu'ils purent :

— Il s'en remettra, dit Simond, oh, oui, il se rétablira. Deux d'entre nous vont rester avec lui.

— Ce n'est pas nécessaire, répondit Garratt Skinner. Je vous remercie bien, mais c'est mon devoir de rester, puisque Hine est mon ami.

— Tel n'est pas mon avis, dit Chayne calme et debout en face de Garratt Skinner. Walter Hine sera en sûreté aux mains de Simond. Je désire que vous rentriez avec moi à Courmayeur. ]\Ia femme est là qui nous attend anxieusement.

— Votre femme ?

— Oui, Sylvia.

Garratt Skinner hocha la tête.

— Je comprends, dit-il lentement. Oui, je comprends tout.

Il parcourut la cabane du regard. Simond s'installait pour veiller sur Hine. Gan^att Skinner était complètement battu et il le reconnaissait. Alors il regarda Chayne et grimaça un sourire.

— A tout prendre, dit-il, je ne suis pas fâché que vous ayez épousé ma fille. Je vais descendre à Courmayeur. Ce sera une agréable sensation de coucher dans un lit.

Et ils descendirent ensemble à Courmayeur, où ils arrivèrent un peu après minuit.

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