HISTOIRE
EXPLICATIONS PRELIMIXAI HES.
ÉBÉNISTE ET EBENISTEIUE. -
— ETYMOLOGIE DES MOTS l'ÉBÈNE ET SES EMPLOIS.
ltymologie des substantifs Ébéniste et Ebénisterie n'est pas de celles qui y^JT' mettent l'esprit des philologues à la
'&\M /v, '--- '^.rJA torture. Elle n'a rien de mystérieux, et n'exige pas de longues et difficiles recherches. L'un et l'autre de ces deux noms dérivent du mot Ebène, et ne sont ni l'un ni l'autre très anciens. Le premier, en effet, ne se rencontre pas avant le milieu du xvne siècle, et c'est seulement au cours du siècle suivant que le second a pris la signification qu'il a conservée jusqu'à nos jours. Il est môme à remarquer que le métier qualifié par Richelet « menuisier qui travaille l'ébène » était pratiqué depuis un demi-siècle, et que le nom d'ébéniste n'existait pas encore. Ainsi Laurent Staber, le premier de ceux ayant exercé cette profession qui obtint un logement privilégié dans le palais du Louvre (1608), est nommé sur son brevet « menuisier en ébène, faiseur de cabinets du
roi ». Van Opstal, qui vient ensuite (1627), est désigné sous le titre de « maître menuisier ébègnier ». En 1631, Pierre Boulle se fait appeler dans différents actes « tourneur et menuisier du roi en cabinets d'ébène ». L'Italien Domenico Gucci, que Louis XIV appelle d'Italie pour travailler à la Manufacture royale des meubles de la Couronne, est qualifié, en 1664, « ouvrier en cabinets d'ébène »; etc.
On voit par ces quelques exemples, qu'on pourrait multiplier, combien le substantif Ebéniste fut long à s'acclimater dans notre langue. On peut dire qu'il resta inappliqué dans le langage officiel, presquejusqu'àlafin du xvne siècle. Nous lisons, en effet, dans l'acte constitutif des Gobelins, daté de 1667, que le « Surintendant et le Directeur, sous lui, tiendront la Manufacture remplie de bons peintres, maîtres tapissiers de haute lisse, orfèvres, fondeurs, graveurs, lapidaires, menuisiers en ébène et en bois, teinturiers et autres bons ouvriers en toutes sortes d'arts et métiers ». Et cependant, dès cette époque, notre mot était usité dans le langage courant, puisque Richelet l'inscrit dans son Dictionnaire; et Furetière, en lui donnant asile dans le sien, lui attribue sa véritable et moderne signification, « menuisier qui plaque l'ébène » et, par extension, qui plaque les autres bois.
Quant au terme Ébénisterie, c'est en 1743 seulement que nous le voyons employer dans la Communauté même où se trouvaient groupés les habiles artisans dont il servait à désigner les ouvrages. « Les Maîtres menuisiers de Paris — dit l'article premier des Statuts corporatifs, édictés en cette année -là — ayant fait de tout temps les ouvrages connus et distingués aujourd'hui sous le nom à' Ebénisterie, marqueterie et placages, et partie de ces Maîtres s'étant, depuis plusieurs années, uniquement attachés à cette menuiserie, ont pris le titre de menuisiers ébénistes, ou simplement ébénistes, sans cependant faire un corps de Communauté séparé... En sorte que chacun d'eux est
libre d'embrasser toutes les parties de ladite profession, ou de s'attacher uniquement à l'une d'elles. »
Au premier abord, cette tardive spécialisation d'une industrie aussi importante peut paraître extraordinaire ; d'autant plus que, depuis le Moyen Age, l'ébène était employée dans le mobilier d'une façon presque courante, et qu'au xvie siècle on commença de l'importer en Europe par quantités relativement importantes. Dès cette époque même, les diverses sortes qui sont encore aujourd'hui en usage étaient connues et classées à peu près comme de nos jours. La plus recherchée était VÉbène noire, fournie par le Plaqueminier-ébène, arbre qu'on trouve dans l'Inde, en Cochinchine, dans les principales îles de l'archipel Indien, à Madagascar, à Bourbon, au Gabon et dans d'autres contrées de l'Afrique occidentale. Et la plus employée, à cause de son prix moins élevé, était VÉbène de Portugal, ainsi nommée du pays qui l'importait en Europe. Elle provenait d'un arbre nommé le Brauma à bois noir, relativement commun dans les forêts du Brésil.
Ces diverses espèces d'ébènes ont continué, nous venons de le dire, d'être d'un emploi constant dans l'industrie. Comme au xvie siècle, la première n'a pas cessé d'être la plus appréciée, parce que sa couleur noire est plus franche. La seconde, en effet, alors même qu'elle est très foncée, tire le plus souvent sur le violet, et comporte des veines verdâtres. On importe aussi de l'ébène du Brésil colorée en gris-brun, veiné de rouge et de noir. Enfin on donne encore, dans le commerce, le nom d'ébène à des bois qui offrent des analogies avec l'ébène véritable, mais qui ne sont pas produits par des ébéniers. Tel est le cas de l'ébène verte et de l'ébène jaune, la première d'un jaune verdâtre, la seconde d'un jaune plus franc, qui sont fournies par des arbres de la famille des Bignoracées, etc.
Dès le xme siècle, l'ébène était connue en France. On
la nommait, suivant les provinces, benus, ibenus, ybenus, ébènne, liébenne, etc. Elle était considérée comme rare et précieuse, et l'ébènier était, à cause de la couleur de son bois, regardé comme un arbre funèbre. Nous lisons, en effet, dans le gracieux roman de Floire et Blanceflor :
Au chief dessus de cel tombel,
A voit planté un arbrissel,
Moult est si biaus et bien foillis (feuillu)
Et de flors est assez garnis.
Toutes sont cbargiés les branches,
Et de flors noveles et blanches.
Guis arbres a nom Bénus.
Dès cette époque, toutefois, l'ébènier ne servait pas uniquement à orner les cimetières et à ombrager les tombes. Son bois, débité avec soin, était employé à confectionner des coffrets, des écritoires, des manches de couteau, des damiers, des échiquiers et leurs échecs, etc. Mais, toujours à cause de la couleur, — et c'est là une particularité à retenir, — les manches de couteau en ébène étaient considérés comme meubles de deuil et, sur les tables royales et princières, réservés spécialement pour le temps du carême. Nous notons, en effet, dans les Comptes de V argenterie du roi Jean H le Bon, dressés en 1352 par son argentier Etienne de la Fontaine, l'acquisition de « deux paires de couteaux à trancher devant le Roy : l'une paire à manches d'ybenus pour la saison du Karesme, l'autre paire à manches d'yvoire pour la feste de Pasques... », et celle d'une « autre paire de couteaux à trancher à manches escarteléz d'yvoire et d'ybenus, pour la feste de la Penthecouste... »
Ce sont, là des raffinements mobiliers que nous ne connaissons plus. On continua bien, depuis, d'utiliser le bois qui nous occupe, pour les ouvrages de coutellerie, mais sans attacher aucune importance liturgique à sa sombre coloration. C'est ainsi que nous trouvons dans les Acquits au comptant de François Ier, à l'année 1538, l'achat : « A Simon Gaudin, marchand joyaulier » d'une « guesne de bois
de hébène, garnie de six cousteaulx et u-ne fourchette de mesme bois... faicte à la damasquine d'or et de pierreries... » De nos jours, du reste, l'ébène n'a pas cessé d'être employée à faire des manches de couteaux. Au siècle dernier, on lui trouva une adaptation nouvelle et du même genre. Nous voulons parler des manches de cafetière; mais on eût bien étonné les contemporains de Mme de Pompadour, comme on nous étonnerait beaucoup nous-mêmes, en voulant faire varier la couleur de ces manches suivant le calendrier et ses fêtes religieuses.
Pour les autres adaptations précédemment énumérées, nous trouvons également, dans les Inventaires et les Comptes roi/aux, des mentions assez nombreuses. C'est ainsi que Y Inventaire de la reine Clémence de Hongrie, femme de Philippe le Long, dressé en 1328, décrit un « eschiquier à eschaz d'ivoire et d'ibernus ». De même le Compte de l'exécution du testament de Jehanne d ' Evreux (1372) mentionne un « coifret d'ibenne garni d'or ». \j? Inventaire de Charles V (1380) nous apprend que ce roi serrait ses pierres les plus précieuses, dans une « boiste dibénus, garnie de bandes d'or esmaillées de blanc », et qu'il possédait en outre « ung petit coffre d'ybénus garni d'argent, à mettre les plumes et l'ancre », autrement dit une écritoire. On voit par ces quelques exemples — qu'on pourrait, s'il était nécessaire, étayer d'autres textes non moins précis — que, dès le xive siècle, l'ébène tenait une place honorable dans le mobilier, et qu'associée aux métaux les plus précieux, elle servait déjà à la confection d'un certain nombre de petits meubles.
Il ne paraît pas, par contre, qu'elle ait été employée, avant la fin du xvie siècle, d'une façon à peu près courante, à la fabrication ou à la décoration de meubles importants par leurs dimensions. Trois documents de cette dernière époque nous signalent, pour la première fois, l'ébène mise en
œuvre dans des ouvrages de ce genre. Le premier de ces textes, par ordre de date, est V Inventaire des meubles de Claude Gouffier, duc de Roannès, grand escuyer de France (1572). On y voit figurer des tables, des chaises, des escabeaux en « marqueterie » d'ivoire et d'ébène. Ensuite vient Y Inventaire de la reine mère, Catherine de Médicis (1589), où, indépendamment de « quatre pilliers de bois de lit d'ébène... », figurent trois de ces petites armoires auxquelles on donne le nom de cabinets, « marquetées » en ébène et ivoire. Enfin, dans le curieux pamphlet publié contre Henri III et sa Cour, sous ce titre significatif : l'Isle des hermaphrodites, on lit : « Quant aux meubles de bois, nous voulons qu'ils soient tout dorez, argentéz et marquetez ; et lesdicts meubles, principalement les chalicts, soient, si faire se peut, de bois de cèdre, de rose et autres bois odorants, si quelqu'un n'ayme mieux en faire d'ebeine et d'ivoire » . Voici donc l'ébène entrée dans le grand mobilier, et à sa suite les principaux bois de placage. On remarquera, toutefois, qu'il s'agit exclusivement, dans ces documents, d'ouvrages de « marqueterie ».
Qu'est-ce donc que la marqueterie, et en quordiffèret-elle de l'ébénisterie proprement dite ? C'est ce que nous allons expliquer dans les chapitres suivants.
Fig. G. — Jeton de la Communauté des menuisiers ébénistes.