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DE LA MARQUETERIE ET DE L'INCRUSTATION

L'emploi, clans le mobilier, de la marqueterie et de l'incrustation, qui s'est longtemps confondue avec elle, remonte à l'antiquité la plus reculée. L'incrustation toutefois paraît avoir devancé la marqueterie, car on en rencontre des traces sur des meubles égyptiens contemporains de la XVIIIe dynastie. Chez nous, au Moyen Age, les premiers objets incrustés semblent avoir été importés d'Orient. On les désigne, en effet, dans les textes qui en font mention, comme étant de « l'œuvre de Damas », nom générique sous lequel on englobait alors toutes les productions de l'Asie Mineure. Des versets du Coran, qu'on qualifiait de « lettres sarrasines », et des arabesques gracieuses, qui faisaient le fond de leur décoration, ne laissent aucun doute sur leur origine exotique. Néanmoins, et malgré leur provenance hérétique, ces petits meubles prenaient place dans les sanctuaires les plus vénérés, parce que c'est en eux — surtout dans les coffrets — que les croisés et les pèlerins rapportaient les reliques, plus ou moins authentiques, acquises par eux dans leurs voyages en Terre sainte.

Ces coffrets incrustés, marquetés, de « l'œuvre de Damas », furent naturellement imités, copiés en Europe. Les Inventaires du duc Jean de Berry, publiés récemment par notre savant ami Jules Guiffrey, mentionnent, à côté d'un certain nombre de ces petits écrins (escrinets) de provenance asiatique et remplis de reliques1, d'autres meubles,

1. On jugera par l'article suivant, emprunté à un Inventaire du duc Jean de Berry, collationné en 1402, du nombre et de la vai'iété des reliques conservées par les princes dans leurs trésors : « 643. Item, un

où se trouvent incrustées des armoiries et des personnages. Nous citerons notamment (art. 50) : « un grand tableau où est la Passion [de] Nostre Seigneur, fait de point de marqueteure, et entour de l'un des costéz garni d'argent blanc ». Pour celui-là particulièrement, il ne saurait y avoir d'erreur. Il est de fabrication chrétienne et occidentale. Était-il français ? Cela est moins certain, car il semble que nos artisans, au Moyen Age et à l'époque de la Renaissance, aient peu pratiqué cette profession de marqueteur, qui réclamait surtout des qualités de précision, de patience, de persévérance, peu compatibles avec le génie un peu primesautier de notre race, mais qui distinguent au contraire les populations lentes et obstinées de l'Allemagne et des Flandres.

escrinet de ciprès fait de marqueteure par dehors, et dedans le couvercle a une lunette de mirouer, auquel sont les reliques qui s'ensuivent : premièrement de saint Loup, evesque d'Angers; — du doy [de] saint Libori ; — de saincte Luce, vierge ; — de saint Philippe l'appostre; — de saint Martin, abbé de Verteuil; — du tombel [de] sainte Katherine, vierge; — de la pierre dont saint Estienne fut lapidez; — des reliques saint Marcouls et saint Carnols ; — de saint Jude, appostre ; — de saint Roffec, evesque d'A"vranches ; — de saint Alais; — de saint Vincent; — de saint Symphorian; — de la barbe [de] saint Pierre, de l'Eglise de Poictiers ; — de sainte Cristante et de saincte Darie; — de saint Esmon ; — de saint Marcel; — de saincte Elde, vierge ; — de saincte Natalie, vierge; — de saincte Clotilde, royne de France; — de saincte Marie Egipcienne ; — de saint Fremin; — de saint Benoit; — de saincte Marthe; — de saincte Marie l'Egipcienne encores; — de saint Vincent encores ; — de saint Malachie, evesque;

— des Innocents ; — du dyadesme [de] Nostre Seigneur estant au tombel ; — de saint Ciré ; — de saint Marc ; — de saint Théodore ; — de la manche de l'habit [de] saint Jehan, évangeliste ; — de saint Benoit, encores ; — de saint Usupère ; — de sainte Potencienne ; — des draps de l'enfance [de] Jhesus-Crist; — du linceo (linge) dont Dieu estoit ceint, quant il lava à la Cène les piéz des appostres; — du sépulcre [de] Nostre Seigneur; — de saint Symon, appostre: — de saint Philippe, appostre; — de saint Jaques le Mineur; — de saint Jude, appostre;

— de la table [de] Nostre Seigneur; — de saincte Marguerite, avec un annel d'or où il a un saphir; — le doy de saincte Appollaine, avec un annel d'or où il a une esmeraude; — de saincte Elisabeth d'Ongrie... » Ouf! — Et Y Inventaire décrit un certain nombre de ces coffrets si copieusement garnis de reliques.

C'est de ces deux pays qu'on paraît, en effet, avoir importé chez nous, au xve et au commencement du xvie siècle, le plus grand nombre des objets marquetés dont la description nous a été conservée. Plus tard, des fabriques relativement importantes de meubles de ce genre furent établies à Gênes, en Espagne et en Portugal, qui expédièrent également chez nous des spécimens assez nombreux de leur production. Enfin, par ses relations alors exception-

Fîg, 7. Échiquier en incrustation (de l'œuvre de Damas). (xive siècle.)

nellement étendues avec les deux Indes, ce dernier pays (le Portugal) fit pénétrer chez nous des marqueteries de l'extrême Orient, qui allaient, à leur tour, servir de modèles aux artisans européens. Quelques exemples, au surplus, vont attester la fréquence de ces fournitures exotiques.

En 1483, quand mourut Charlotte de Savoie, veuve de Louis XI, on dressa un état détaillé de son mobilier; et dans cet état figure « un petit coffre de bois plat, œuvré à la coustume de Flandres, de la grandeur d'un pied et demy de long, fort œuvré et menuisé et marche[té] d'os et d'yvyère (ivoire) ». Une autre femme illustre de ce temps, la fille de

Charlotte de Savoie, la célèbre Anne de France, dame de Beaujeu, qui fut régente durant la minorité de Charles VIII, possédait : « une belle table carrée, faicte à marqueterie, où sont plusieurs villes peintes à pièsses rapportées, faicte en Allemaigne ». Un extrait des Dépenses secrètes de François Ier nous apprend qu'en 1529, ce prince fit payer à Pierre Lemoyne, « marchant demourant à Portugal », deux cent quatre-vingt-sept livres tournois, somme alors considérable, « pour un chalict marqueté à feuillages de nacre de perle, faict au pays d'Indye », avec « une chaire faicte à la mode dudit pays d'Indye, vernissée de noir et enrichie de feuillages et figures d'or1, lesquels chalict et chaire, ledit Seigneur (c'est-à-dire le roi) a prins et achaptéz de luy, et iceux faict mettre en son cabinet, au château du Louvre, à Paris. »

Continuant nos investigations, nous relevons dans l'Inventaire du cardinal d'Amboise (1550) « une table (composée) de deux pièces de marqueterye à Yespagnolle » ; et dans Y Inventaire de Charles Evento (Marseille, 1555), « une petite chaire de marquetteriè, faite à la genevoise » (lire à la génoise). Ces textes, croyons-nous, établissent d'une façon péremptoire que, durant le xve et même le xvie siècle, la France demeura tributaire, pour ce genre de produits, de ses voisins du nord-est et du sud.

S'il fallait une nouvelle preuve de la supériorité de ces étrangers sur nos nationaux, nous la trouverions dans ce double fait, qu'un Italien, Jean-Michaël de Pantaléon, fut attaché à la Maison de François Ier avec le titre de « marqueteur du Roy» ; et que ce même titre fut accordé, en 1576, à l'Allemand Hans Kraus, appelé de Cologne pour exécuter

1. Cette chaise si curieusement décrite est, croyons-nous, le premier exemple de meubles laqués, qu'on signale dans notre mobilier. Elle semble révéler que les deux beaux meubles acquis par François Ier venaient, non pas de l'Inde, comme dit la note que nous citons, mais bien de la Chine.

de grands travaux de marqueterie projetés par la Cour. Il y aurait toutefois injustice à ne pas mentionner certains

Fig. 8. — Armoire flamande marquetée (fin du xvi" siècle).

artistes français qui paraissent, eux aussi, avoir excellé dans ces délicats ouvrages. De ce nombre fut Michelet Guesnon, qualifié marquetlcr par les Comptes du château

de Gaillon, et chargé par le cardinal d'Amboise « de faire la marquetterie à lui devisée, aux armoires du cabinet de Monseigneur ».

En quoi consistaient ces importants travaux, dont Michelet Guesnon, Jean-Michaël de Pantaléon, Hans Kraus et leurs émules enrichirent les demeures royales et princières, pendant tout ce xvie siècle si fécond en ouvrages exquis? C'est ce qu'il est moins facile de dire, car nous serions assez incomplètement renseignés sur le caractère et l'aspect de la marqueterie à cette époque, sans un spécimen magnifique qui nous a été conservé. Nous voulons parler des lambris de la chapelle du château de la Bastie, transportés à Paris il y a quelques années. Cette belle décoration comprend une suite très curieuse de panneaux ornés de sujets divers, et peut donner ainsi une idée de ce qu'étaient ces ouvrages peu répandus; alors qu'un nombre assez considérable d'armes à feu : mousquets, carabines à rouet, etc., ornées d'incrustations en ivoire et en nacre, d'une incomparable délicatesse et d'une finesse merveilleuse, peuvent nous laisser entrevoir ce que devaient être ces meubles : cabinets, chaires, tables, qui, hélas! ont à peu près tous disparu.

Ajoutons que plus on avance dans le xvie siècle, et plus les matières employées par les marqueteurs pour la confection de leurs précieux ouvrages augmentent en nombre et en variété. Déjà, dans les beaux lambris du château de la Bastie, on peut distinguer l'emploi de cinq ou six bois divers, qui, mariés et habilement combinés ensemble, ont permis d'établir des petits tableaux agréablement nuancés, où la perspective elle-même et ses dégradations de tons sont observées et rendues avec une justesse singulière.

Les voyages plus fréquents aux Indes et en Amérique, ainsi que le développement des relations commerciales avec les pays d'outre-mer, permirent bientôt d'augmenter con-

sidérablement cette gamme un peu sombre, et d'en varier les effets. Aussi voit-on ces effets prodigués dans la plus riche peut-être et la plus imposante assurément des œuvres

Fig. i>. — Lambris marqueté provenant du château d(

de marqueterie exécutées à la fin du xvie siècle : nous voulons parler de la galère qui, le 3 novembre 1600, amena Marie de Médicis à Marseille.

Ce jour-là, spectacle inattendu, on vit apparaître, au milieu d'une flotte nombreuse, un navire à la parure féerique, dont un contemporain, le vénérable Palma Gayet, nous a laissé la description suivante : « La galère de Sa Majesté attiroit les yeux d'un chascun; car elle estoit royallement belle et telle que la mer n'en avoit porté de longtemps une plus riche ny plus superbe. Elle estoit de la longueur de septante pas, et de vingt-sept rames par bandes, dorées pour tout ce qui pouvoit se voir au dehors. Le bois de la poupe estoit marqueté de canes d'Inde, de grenatines, d'ebène, de nacre, d'ivoire et pierre bleue ; elle estoit couverte de vingt grands cercles de fer doré, croisez et enrichis de pierreries, de perles, avec vingt grosses topazes et esmeraudes. »

Ces quelques exemples permettent de constater que, malgré l'absence presque complète de témoignages matériels, c'est-à-dire de meubles importants, — car tous ou presque tous ont été détruits, — la marqueterie et l'incrustation prirent, au xvie siècle, un développement considérable, et qu'elles atteignirent, dès cette époque, à une magnificence qui laisse pressentir l'étonnante richesse et l'invraisemblable somptuosité, à laquelle elles allaient parvenir sous le règne de Louis XIV.

Fig. 10. — Dclail de marqueterie, provenant du bureau dit de Marie de Médicis.

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