DU CONTRE-PLACAGE
Ayant passé rapidement en revue les principaux bois employés comme placage, la façon de les débiter et les procédés les plus ordinairement usités pour varier leurs couleurs et augmenter leur éclat, il nous faut maintenant revenir aux opérations caractéristiques de l'ébénisterie.
Le placage, dont nous avons expliqué Futilité et la raison d'être, ne donne et ne peut donner de bons résultats — quelle que soit la façon dont on l'exécute — qu'à une double condition : c'est que les matériaux dont on fait usage soient de bonne qualité, et qu'ils soient parfaitement secs.
Le bois en effet, pour peu qu'il soit encore frais, a une invincible tendance à jouer ; et si, emprisonné dans un bâtis, il ne peut s'étendre ou se contracter à loisir, il gauchit et se fend Afin de parer, autant que possible, à cet inconvénient, dont la gravité n'a pas besoin d'être autrement démontrée, on prit soin, dans le principe, de n'exécuter les pièces d'ébénisterie qu'avec des bois très secs.
Si cette condition peut être assez facilement obtenue pour les feuilles de placage, il vint un temps où elle ne fut guère réalisable pour les bois de fond ; or il fallait que les parties superposées et collées fussent également dénuées de tendance à jouer et à gauchir. Ce danger avec un bois de fond mal séché était d'autant plus grand, que le plateau sur lequel on dispose la feuille de placage est forcément beaucoup plus épais que celle-ci. C'est ce qui força les ébénistes à recourir à une opération fort ingénieuse, mais assez compliquée, qu'on appelle le contre-placage.
Dans cette nouvelle opération, le bâtis ou bois de fond sur lequel on applique les feuilles qu'on entend coller, n'est plus formé d'une seule épaisseur de bois, mais de trois épaisseurs plaquées l'une sur l'autre. Prenons, par exemple, un panneau d'armoire. Le plateau intérieur consiste généralement en une planche de peuplier de 0m,027 présentant le fil du bois dans le sens de la longueur du panneau; puis, de chaque côté de ce premier plateau, on plaque une feuille d'autre bois, ordinairement de tulipier, épaisse de 0m,003 à 0m,004. Ce sont ces deux feuilles qui prennent le nom de contre-placage. Ce contre-placage, pour produire son effet, doit être appliqué de façon que le fil du tulipier soit perpendiculaire à celui du peuplier.
Le panneau ainsi préparé est plaqué ensuite du côté extérieur du meuble, c'est-à-dire de celui qui est appelé à être vu, avec les feuilles du placage choisi : acajou, palissandre, thuya, etc., dont le fil sera disposé dans le sens de la longueur, c'est-à-dire parallèle à celui du panneau central. Puis, afin d'établir de chaque côté de ce panneau des épaisseurs égales, on appliquera sur la face qui doit regarder l'intérieur du meuble un dernier placage, qui pourra être d'un bois quelconque, autre que celui employé pour l'extérieur. De cette façon, le panneau se trouvera composé de cinq épaisseurs de bois différents, collés les uns sur les autres en sens opposé, et dont les fibres, en se contrariant, paralyseront les mouvements, dans quelque sens qu'ils tendent à se produire.
Pour que cet équilibre demeure stable, il est indispensable, par exemple, que l'épaisseur des divers placages soit exactement la même, et qu'elle soit justement proportionnée à celle du plateau intérieur. S'il en était autrement, la partie la plus épaisse influencerait fatalement les autres, et le panneau aurait des tendances à gauchir.
Cette opération du contre-placage, assez compliquée, comme on peut voir, et qu'on a comparée, non sans quel-
que à-propos, à l'établissement du balancier compensateur usité dans l'horlogerie, est devenue depuis quelques années d'une pratique si courante, qu'on l'emploie même pour des meubles de bois indigènes — tels que chêne, poirier, noyer, sculptés et passés au brou de noix — et appartenant à ce qu'on appelle le « style Renaissance ».
Jadis nos grands menuisiers parisiens avaient, pour la
Fig. 63. — Détail des diverses feuilles Fig. 64. — Les cinq feuilles
constituant le contre-placage. réunies et contre-plaquées.
plupart, des provisions considérables de bois à ouvrer Jusque dans le cœur de Paris, on trouvait des chantiers approvisionnés pour sept, huit et dix années. Nous avons raconté, dans un précédent chapitre, qu'un incendie dévora les magasins et les appartements qu'André-Charles Boulle possédait dans le palais du Louvre. Le feu qui causa ce désastre avait pris dans un chantier de bois appartenant au menuisier Pierre Marteau, et situé dans le voisinage. Boulle lui-même avait un important approvisionnement de bois
très sec, qui fut détruit dans la conflagration. A une époque où le métier se transmettait de génération en génération, où l'on était menuisier ou ébéniste de père en fils , ces réserves constituaient une partie du patrimoine familial.
Plus tard, par suite des dangers que présentaient de pareils dépôts, l'industrie mobilière fut transportée au faubourg Saint-Antoine. Puis, à mesure que les conditions commerciales se modifièrent, on vit disparaître un à un ces approvisionnements, et le marchand de bois fut seul à posséder des chantiers d'une certaine importance. Dès lors, n'ayant plus aucune sécurité, aucune garantie relativement au degré de sécheresse des matières premières qui lui étaient livrés, le fabricant dut recourir pour les meubles soignés à des précautions spéciales ; et le contre-placage, rendu plus facile par le développement extraordinaire qu'avait pris l'ébénisterie, fut appliqué à des ouvrages qui, par leur construction, leur aspect, la nature des bois employés, semblaient relever exclusivement de la menuiserie. Dans cette confusion des genres, si l'on peut dire ainsi, le surcroît de façons fut en partie compensé par la faculté de substituer à des essences indigènes de prix — désormais utilisées elles aussi en placages — des bois blancs plus communs. Mais le grand avantage d'assurer, dans le présent et dans l'avenir, une durée certaine aux ouvrages de menuiserie, ne paraît pas devoir compenser les heureux effets de cette construction logique en plein bois, qui a permis à tant de beaux meubles du xvie et du xvne siècle de parvenir jusqu'à nous presque intacts.
Remarque intéressante, c'est à une époque très voisine de nous que cette opération ingénieuse du contre-placage devint d'une pratique courante. Les anciens ouvriers affirment qu'elle n'est pas antérieure à 1855, et les manuels spéciaux publiés avant cette date n'en font pas mention.