DE LA MARQUETERIE
Nous avons déjà, dans un chapitre antérieur, donné une description succincte des deux sortes principales de marqueterie qui sont plus spécialement en usage pour la décoration des meubles de prix. La première, qui trouva son expression la plus haute dans les admirables ouvrages d'André-Charles Boulle et de ses imitateurs, consiste, on s'en souvient, dans l'intercalation et l'application sur un bâtis, de deux feuilles de placage qui, découpées simultanément et réunies ensuite alternativement, remplissent réciproquement les vides créés dans chacune d'elles par le découpage qu'elle a subi ; de telle sorte que ces deux feuilles, une fois recomposées comme il vient d'être dit, appliquées et collées sur le bâtis, replanies, polies et vernies s'il y a lieu, présentent deux surfaces ornées, l'une et l'autre, d'un seul et même dessin, mais inversement figuré. Nous avons également expliqué pourquoi l'un de ces dessins prenait le nom de première partie, et l'autre celui de contre-partie. Nous ne reviendrons pas sur ce premier procédé, — du reste peu employé aujourd'hui, — qui ne supporte pas la médiocrité, et ne peut convenir qu'à des ouvrages d'un prix très élevé.
La seconde sorte de marqueterie, dont nous avons également parlé, et qui au xvine siècle a été assez justement nommée mosaïque de bois, consiste à orner un panneau par la juxtaposition de petits polygones découpés dans des feuilles de placage de même épaisseur, mais de couleur et de provenances différentes, et disposés de façon à produire, par leurs combinaisons, un dessin courant plus ou
moins compliqué, un jeu de fond, parfois même des ornements variés, voire des paysages, des vues de ville et jusqu'à des personnages.
Hâtons-nous d'ajouter que si les rinceaux, les feuillages, les fleurs, les vases, les oiseaux, certains accessoires appartenant à ce qu'on est convenu d'appeler la « nature morte », les instruments de musique, les armes de chasse ou de guerre, les outils de jardinage, etc., disposés en trophées, produisent parfois une excellente impression, il n'en est pas de même des représentations qui prétendent serrer de trop près la nature. Ces figurations, quelque soignées qu'elles puissent être, réclament toujours une forte part de convention. Il serait malséant, en effet, que le trop de vérité dans la simulation arrivât à faire naître une illusion. La marqueterie est et doit rester un pur décor. Elle ne doit, en aucun cas, avoir d'autres prétentions.
MM. Nosban et Maigne, dans la partie de leur Manuel consacré à la spécialité qui nous occupe, écrivent : « Les deux principales qualités de l'ouvrier en marqueterie sont de savoir bien dessiner et d'avoir beaucoup de patience. » Ils oublient le plus important, qui est le Goût. C'est parce que les marqueteurs du xvme siècle avaient infiniment de goût, qu'ils ont produit une foule d'œuvres exquises. C'est parce que cette condition essentielle a été beaucoup trop négligée de notre temps, que nous avons vu fabriquer tant d'ouvrages médiocres.
J'ajouterai que cette précieuse qualité, que ce goût si désirable, ne doit pas se manifester uniquement dans le choix des sujets, dans la disposition des motifs, et dans leur appropriation heureuse non seulement aux meubles qu'on prétend décorer, mais à leurs diverses parties. Il est nécessaire d'en faire, jusque dans les moindres détails de l'exécution, une application raisonnée et sévère. On ne saurait trop le redire, la marqueterie n'est point une condition d'existence pour l'ouvrage qu'elle enveloppe. Elle
constitue simplement une parure. Sous peine de perdre ce caractère, il lui faut embellir la surface qu'elle couvre; et jamais, par des discordances de tons ou par la négligence qui a présidé à son exécution, elle ne doit en atténuer l'éclat, et par conséquent en diminuer la beauté.
Il ne suffit donc pas, pour arriver à un résultat vraiment
Fig. G8. — Petit bureau en marqueterie d'ébène, ivoire et bois de rapport, représentant des personnages.
satisfaisant, c'est-à-dire artistique, que le marqueteur ait, pour le guider dans la marche de son travail, un modèle bien compris et habilement dessiné. Il faut encore que, par le choix intelligent des matières qu'il emploie, dans la disposition et l'assortiment des couleurs, aussi bien que par le rapprochement et la combinaison des nuances, il arrive à constituer des harmonies captivantes, délicates,
assoupies, sans rien de violent ni de heurté, qui vienne rompre l'unité de plans, — règle indispensable et qu'on ne doit jamais transgresser. En un mot, il lui faut faire œuvre de peintre et de décorateur. Peut-être est-ce là ce que MM. Nosbanet Maigne appellent « savoir bien dessiner ». Le tout est de se mettre d'accord sur la valeur des mots, et la signification qu'on leur donne.
Ce premier point acquis, voyons comment on doit s'y prendre pour exécuter un de ces ouvrages un peu compliqués.
En possession de son modèle, le marqueteur en lève plusieurs calques d'une exactitude et d'une précision aussi absolues que possible. Il divise ensuite ces calques, et colle — sur chacune des diverses feuilles de placage qui doivent entrer dans la constitution finale de son sujet — les parties de son dessin se rapportant à la substance dans laquelle la feuille a été débitée et à sa coloration. Après cela, suivant scrupuleusement le trait décalqué, il découpe à la scie ou au burin, l'une après l'autre, toutes les figures ou parties de figures que comporte sa composition. Quand, de la sorte, il a préparé tous les éléments dont il a besoin, il prend une feuille de papier assez fort et très lisse, l'enduit de colle et applique l'un après l'autre, sur ce papier r tous les fragments qu'il vient de découper, en ayant soin de disposer chacun d'eux à la place exacte qui lui convient, mais en tournant du côté du papier la face qui, par la suite, doit demeurer visible.
Lorsque tous les fragments appelés à reproduire le dessin ont été ainsi rapprochés, et que celui-ci a été reconstitué à l'envers, le marqueteur laisse sécher sa feuille de papier et la marqueterie qu'elle supporte. Puis, quand le tout est suffisamment sec, il procède avec cette feuille de papier comme avec une feuille de placage ordinaire, c'est-à-dire qu'il enduit le bâtis de colle, et plaque soit au
marteau, en poussant la panne sur le papier, soit à la presse, en se servant d'une cale convenablement chauffée. En outre, si le bâtis qu'il se propose de couvrir n'est pas plan, mais affecte une forme cylindrique ou bombée, il a recours aux procédés spéciaux que nous avons précédemment indiqués, c'est-à-dire an placage au sable, ou âuplacage à la sangle.
L'application de ces marqueteries composées réclame, toutefois, quelques précautions spéciales, qui ne sont pas nécessaires avec le placage par grandes surfaces. Pour peu que le dessin de la marqueterie soit compliqué, — surtout si les nuances en sont nombreuses, — s'il entre, en outre, dans sa composition des substances variées, comme bois, métaux, ivoire, écaille, nacre, il arrive bien rarement que toutes les feuilles de ces diverses matières (telles que le marqueteur les trouve dans le commerce) soient rigoureusement de la même épaisseur. Après qu'elles ont été réunies comme nous venons de l'indiquer, elles forment donc, sur le bâtis, des saillies inégales. Dans ce cas, il est prudent de renoncer au placage au marteau. On recourt au placage à la cale, et, afin de rendre partout la pression uniforme, on introduit entre le plateau et la feuille de papier qui porte le placage, des linges plies en plusieurs doubles et préalablement chauffés.
Enfin, quand la mosaïque de bois a bien pris, quand, de plus, elle est bien séchée, on enlève le papier, on fait un replanissage soigné, en corroyant la marqueterie et en remettant ainsi tous les fragments qui la composent exactement de niveau, — ce qui s'opère avec des limes de différentes grosseurs, à soies droites ou coudées. — Puis on procède au polissage et au vernissage, comme il a été dit plus haut.
Indépendamment des nuances essentielles qui consti-
tuent le dessin de la marqueterie, il arrive souvent, lorsque ce dessin ne consiste pas en un simple jeu de fond, lorsqu'il comporte par exemple des fleurs, des rinceaux ou certains accessoires, qu'il exige, pour produire tout son effet, des gradations de nuances, donnant aux objets un certain modelé. Lorsque c'est l'ivoire ou le métal qui forme ces dessins, on donne (nous l'avons déjà expliqué) ce modelé à l'aide de traits de burin qu'on noircit ensuite, pour les rendre plus visibles, si l'on ne préfère que la poussière se charge de ce soin. Lorsque, au contraire, ce sont des bois colorés, on les ombre à l'aide du sable chaud ou d'acides. Le premier moyen a été longtemps le seul employé; le second, qui donne des résultats plus certains, tend à prévaloir ; tous deux exigent une grande attention.
Si l'on veut ombrer au sable, on doit procéder à l'opération lorsque les pièces appelées à composer la marqueterie sont encore à l'état fragmentaire. On prend alors, avec de petites pinces, celles de ces pièces qui doivent être foncées , et on les plonge dans du sable de rivière très fin — contenu dans un poêlon placé sur un feu ardent — et amené à un degré de chaleur suffisant pour brunir le bois sans le brûler. On s'assure que le sable est à une température convenable en trempant dedans des petits morceaux d'échantillon. Quand Yombre doit présenter une dégradation, on plonge à différentes reprises la pièce dans le sable, en ayant soin d'y laisser plus longtemps les parties qui doivent être les plus foncées1.
Pour ombrer à l'acide, on prend de l'acide nitrique, de l'acide sulfurique ou de l'eau de chaux additionnée de
1. Dans ces derniers temps on a tenté des essais assez curieux de décoration de panneaux, au moyen de la Pyrogravure. Mais ce procédé, qui consiste à brûler le bois plus ou moins profondément, c'està-dire à en dénaturer et à en altérer les surfaces, ne paraît pas appelé à un sérieux avenir; et si la tentative mérite d'être rappelée, encore ne peut-elle donner que des résultats très limités et médiocres.
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sublimé corrosif, et, à l'aide d'un pinceau ou d'une plume Légèrement trempée dans celui de ces liquides que l'on a choisi, on exécute les gradations de tons que L'on juge convenables. Deux précautions, toutefois, sont à prendre :
Fig. CO à T2. — Placages exécutés mécaniquement pour le commerce : damier, losanges, mosaïque ordinaire, plateau à iilet et étoile centrale.
1° s'assurer, si l'on emploie des bois teints, que ces bois ne sont pas décolores par les acides dont on se sert ; 2° appliquer le pinceau ou la plume avec une grande dextérité, parce que Le bois a toujours une tendance à boire, et l'aride appliqué une tendance à s'étendre. Enûn, pour certains
ouvrages particulièrement soignés et compliqués, on procède après le découpage à une véritable teinture, dont on peut dégrader les nuances en couvrant, avec de la cire, les parties qui doivent demeurer les plus claires.
L'exécution de ces sortes d'ouvrages exige, on le comprend, beaucoup de temps et infiniment de patience. Pour leur donner tout l'éclat et le fini nécessaires, il faut qu'ils
Fig. 73 et 74. — Détail de l'exécution des placages en damier.
soient confectionnés à loisir. Aussi, à l'époque où ces marqueteries étaient grandement à la mode, avait-on soin de préparer à l'avance des séries de motifs plus ou moins compliqués : vases, fleurs, oiseaux, bouquets, guirlandes, papillons, etc., qui, pouvant entrer dans la composition de sujets variés, permettaient de rendre la fabrication des meubles marquetés infiniment plus rapide. Nous avons vu que Boulle possédait, chez lui, des caisses remplies de préparations de cette sorte.
Plus tard, les ouvrages de marqueterie ayant cessé d'être recherchée, on renonça à la confection préalable de ces motifs, qui seraient demeurés sans emploi. H y a quarante ans, quand une certaine vogue rendit à ces meubles
LEBENISTERIE
un regain de faveur, on revint à ces préparations, niais en leur donnant un caractère tout à fait industriel. On y lut, du reste, conduit par les simplifications adoptées dans ta fabrication des damiers et des échiquiers.
Ceux-ci, en effet, présentent généralement deux surfaces marquetées. Pour exécutera bon compte ces marqueteries, on eut l'idée de prendre des baguettes parfaitement carrées, de mêmes dimensions et de taille convenable, mais de couleur différente, et de les réunir en les collant ensemble avec de la glu marine, et en ayant soin de faire alterner leurs couleurs. De la sorte, on obtint un seul bloc , présentant à ses deux extrémités une série de carrés alternant de couleurs; et ce bloc, tranché ensuite transversalement, fournissait quatre cases de damier ou d'échiquier réunies , et dont la réunion facilitait, en la simplifiant, leur application sur le bâtis.
Au lieu de quatre baguettes formant un barreau, joignez-en huit, joignez-en Fig. 75 et 76. — Détail de
,. , . , l'exécution d'un hexa-
seize; — au lieu de baguettes carrées, gone à nuances asservez-vous de baguettes triangulaires ; nées. — prenez six de ces baguettes bien égales et disposez-les de façon à obtenir un hexagone régulier. — Coupez en deux chacun des six triangles et faites alterner leurs nuances. — Par le même procédé, exécutez une rosace en doublant le nombre de vos triangles, de manière à constituer ce qu'on nomme de la mosaïque à douze ; et vous obtiendrez une foule de dessins géométriques étoiles, chevrons, losanges, filets, points de Hongrie) qui, par d'autres combinaisons analogues, peuvent être varies à l'infini.
Tranchés transversalement et transformés en feuilles de placages, les barreaux ou billes que vous aurez ainsi réunis vous permettront d'exécuter avec une grande rapidité,
et 78. — Détail de l'exécution d'un dessus de table marqueté en étoile.
et à très petits frais, une mosaïque de bois, non pas délicate et précieuse, mais assez compliquée pour séduire l'acheteur, et, si vous avez du goût, assez harmonieuse de dessin et de tons pour trouver place dans un intérieur élégant.
Par le même procédé, mais avec plus d'ingéniosité dans la composition et un soin plus attentif dans l'exécution, on peut, à l'aide de la scie à ruban, exécuter des marqueteries d'un ordre plus relevé, et présentant des combinaisons moins naïves. Arabesques Renaissance, vases, bou-
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quets, lambrequins, etc., Bont obtenus ainsi sans 1res grande difficulté, et c'est par ce moyen que l'on confectionne ces mille bibelots d'étagère et ces objets de toilette,
souvenirs n des plages en vogue et des villes d'eaux.
Pour appliquer ces mêmes marqueteries avec succès à notre mobilier courant, il suffirait de montrer, dans leur emploi, an peu de discrétion e1 surtout de tact. Car, ne craignons pas tic le répéter, c'est en ces sortes d'ouvrages que le goût jour un pôle prépondérant, et devient absolument indispensable.
Peut-être est-ce clans l'application ingénieuse de ces méthodes, conjointement avec les procédés habituels de la Menuiserie, que l'on trouvera la formule, si vivement souhaitée, d'un mobilier démocratique, gracieux de formes, commode, facile à entretenir, gai d'aspect, et avec cela peu coûteux. — cette dernière condition devenant chaque jour plus essentielle.