Hevtie des études juives^ 1" année, n
violemment brisée. En admettant que ces maximes, très peu liées avec ce qui précède et ce qui suit, sont des citations ou plutôt des interca^ lations métriques, on soulage singulièrement la difficulté que Ton trouve à faire tenir Touvrage sur ses pieds *. Le traducteur est à cet égard un excellent juge. Toutes les traductions de FEcclésiasle ont, en quelques endroits, un air gauche et incohérent. Dans Thypothèse oti c'est l'auteur lui-même qui, de temps en temps, rompt sa trame pour y broder des espèces d'appliques, on obtient un texte bien plus satisfaisant. Il en résulte même un certain charme :
ces petites parenthèses enlèvent à la prose un sérieux trop prolongé; elles détournent le lecteur de la fausse idée qu'un raisonnement rigoureux se cache sous ces légères fioritures. Quelquefois,
1. Seul, le passage vi, 1 1-vii, 9 (formant le § xv de notre traduction) résiste à tous les efforts bienveillants que l'on fait pour ne pas avouer que Tauteur s'est endormi en récrivant.
en effet, le lien logique manque tout à fait ; ce sont des coups d'archet, de légères ritournelles de violon, uniquement destinés à séparer des paragraphes, ou de simples roses jetées en passant, comme ces fleurettes qui émaillenl les interlignes d'un manuscrit persan du xvi* siècle. Mais comment rendre sensible, dans une traduction, ce passage de la prose aux citations en vers? D'ordinaire, pour exprimer le rhythme de la poésie parabolique, il suffit de conserver la coupe parallèle des distiques. Dans le livre de Job^ par exemple, une bonne traduction française est presque aussi rhy thmée que l'original. Il n'en serait pas de même dans Cohélet. Le parallélisme est ici très faible. Le rhythme des vers cités consiste principalement en quelque chose de sautillant, de léger, de prétentieusement élégant. Pour rendre ce caractère, j'ai essayé les mètres anciens de notre poésie, avec un minimum de rime ou plutôt d*assonance. Je prie les poètes exquis de
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notre temps de ne pas croire que j'aie voulu noiarcher sur leurs brisées. Je n'ai songé en rien à lulter avec leurs harmonieuses mélopées. Il s'agissait de calquer en français des sentence s conçues dans le ton dégagé, goguenard et prudhomme à la fois de Pibrac, de Marculfe ou de Chatonnet, de produire une saveur analogue à celle de nos quatrains de moralités ou de nos vieux proverbes en bouts-rimés. La rime est , après tout, la jonglerie qui ressemble le plus au procédé de Cohélel, à ces mots lancés en Fair, retombant, rattrapés avec une prestesse vertigineuse. Il m'a été impossible de faire comprendre autrement le tour funambulesque de certaines boutades transcendantes, surtout du morceau sur la vieillesse, sorte de joujou funèbre qu'on dirait ciselé par Banville ou Théophile Gautier, et que je trouve supérieur môme aux quatrains de Khayyâm. Pour le reste de l'ouvrage, j'ai cru, au moyen de petits couplets,
touchant d'un côté à la platitude, de l'autre à la gaudriole, allant de La Palisse à Pibrac, j'ai cru, dis-je, être dans le ton de mon original, tour à tour éloquent et ironique, sérieux et railleur. C'est en pareil cas que Ton sent combien la traduction littérale peut être la pire des trahisons. Voilà un morceau de haute volée littéraire, dénué de toute intention dogmatique, que vous traduisez pédantesquement en lourde prose de théologien, pour la plus grande satisfaction des scolasliques. Quel [ amer contre-sens I Autant vaudrait tourner Déranger en homéhe, ou mettre les Sermons de Bossuet en madrigaux.
VU
En somme, le livre Cohélet, tel qu'il sort des vigoureuses serres delà critique moderne, est un des ouvrages les plus charmants que nous ait
légués Tanliquilé. Le plan a le défaut de toutes les fictions juives. Il n'est pas bâti d'une manière assez ferme. Le parti général du livre, celte façon de dérouler la confession d'un vieux roi dégoûté de la vie, pour amener par toutes les voies la conclusion : « Tout est vanité » , est indiqué avec un rare bonheur ; il n'est pas suivi avec assez de persistance. L'auteur se perd en des réflexions dont on ne voit pas le lien avec le thème principal. Comme dans le livre de Job, il faut mettre de la complaisance pour ramener à l'unité celte divagation sans frein. Le manque d'unité est aussi le défaut qu'on trouve au plus haut degré dans le Cantique des cantiques. Seuls, les Grecs ont su créer des œuvres logiques, parfaitement suivies, conséquentes avec elles-mêmes. Le sinî" plex duntaxat et unum est la découverte du génie grec. Chaque composition hellénique est comme un temple, où toutes les parties sont des fonctions les unes des autres, si bien qu'on peut restituer
le tout avec une seule de ses parties. Certes, il n'en est pas ainsi du Cohélet. Des chapitres entiers pourraient être retranchés sans que le tout en souffrit.
Laphilosophiederauteurn'estpasuonplustrès rigoureusement enchaînée. La conséquence de ses prémisses devrait être Timpiété. Théodore de Cyrène, qui a lant de rapports avec lui, conclut, en effet, à Tathéisme. Mais Tinconséquence de Cohélet a quelque chose de touchant. Aux deux ou trois endroits où Ton croirait qu'il va s'enfoncer dans le pur matérialisme, il se relève tout à coup par un accent élevé. Cette façon de philosopher est la vraie. On ne fera jamais taire les objections du matérialisme. Il n'y a pas d'exemple qu'une pensée, un sentiment se soient produits sans cerveau ou avec un cerveau en décomposition. D'un autre côté, l'homme n'arrivera point à se persuader que sa destinée soit semblable à celle de l'animal. Même quand cela sera dé-
montré, on ne le croira pas. C'est ce qui doit nous rassurer à penser librement. Les croyances nécessaires sont au-dessus de toute atteinte. L'humanité ne nous écoulera que dans la mesure où nos systèmes conviendront à ses devoirs et à ses instincts. Disons ce que nous pensons ; la femme n'en continuera pas moins sa joyeuse cantilène, l'enfant n'en deviendra pas plus soucieux, ni la jeunesse moins enivrée; l'homme vertueux restera vertueux ; la carmélite continuera à macérer sa chair, la mère à remplir ses devoirs, l'oiseau à chanter, l'abeille à faire son miel. Dans ses plus grandes folies, Cohélet n'oublie pas le jugement de Dieu. Faisons comme lui. Au milieu de l'absolue fluidité des choses, maintenons l'éternel. Sans cela, nous ne serions ni libres ni à l'aise pour le discuter. Les plus victimes, le lendemain du jour où on ne croirait plus en Dieu, seraient les athées. On ne philosophe jamais plus librement que quand on sait que la philosophie ne tire pas
à conséquence. Sonnez, cloches, bien à voire aise ; plus vous sonnerez, plus je me permettrai de dire que votre gazouillement ne signifie rien de distinct. Si je craignais de vous faire taire, ah ! c'est alors que je deviendrais timide et discret. Ce qui nous plaît surtout dans le Cohélet, c'est la personnahté de l'auteur. On ne fut jamais plus naturel ni plus simple. Son égoïsme est si franchement avoué, qu'il cesse de nous choquer. Ce fut certainement un homme aimable. J'aurais eu mille fois plus de confiance en lui que dans tous les hasidim ses contemporains. La bonté du sceptique est la plus sohde de toutes; elle repose sur un sentiment profond de la vérité suprême : Nil expedit. Il paraît qu'il ne se maria pas. C'est la plus forte critique de son siècle. De nos jours, il eût sûrement trouvé des femmes spirituelles et beaucoup moins méchantes qu'il ne le croit, pour le consoler et Taimer. Les femmes se fâchent rarement du mal qu'on dit de
leur sexe. Une certaine mauvaise humeur contre elles leur semble la preuve qu'on s'occupe d' elles ; or les femmes n'ont vraiment de dédain et d'aversion que pour celui qui vit tranquillement d'autre chose qu'elles. En leur disant qu'on atout trouvé fade, on ne leur déplaît pas absolument.
C'est par là quele Cohélet est un livre si profondément moderne. Le pessimisme de nos jours y trouve sa plu s fine expression . L'au teur nous apparaît comme un Schopenhauer résigné, bien supérieur à celui qu'un mauvais coup du sort a fait vivre dans les tables d'hote allemandes. Cohélet, comme nous, fait de la tristesse avec delà joie et de la joie avec la tristesse ; il ne conclut pas, il se débat entre des contradictoires; il aime la vie, tout en en voyant la vanité. Surtout, il ne pose jamais. Il ne se complaît pas dans l'effet qu'il produit ; il ne se regarde pas maudissant l'existence. 11 est d'une parfaite sincérité en disant qu'il a tout trouvé frivole et creux. On aime à
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se le représenter comme un homme exguis et de bonnes manières, comme un ancêtre de quelque riche juif de Paris égaré en Judée du temps de Jésus et des Macchabées.
Ce que le Cohélet, en effet, est bien essentiellement et par excellence, c'est le juif moderne. De lui à Henri Heine, il n'y a qu'une porte à entr'ouvrir. Quand on le compare à Élie, à Jérémie, à Jésus, à Jean de Gischala, on a peine à comprendre qu'une même race ait produit des apparitions si diverses. Quand on le compare à l'Israélite moderne, que nos grandes villes commerçantes d'Europe connaissent depuis cinquante ans, on trouve une singulière ressemblance. Attendez deux mille ans, que la fierté romaine se soit usée, que la barbarie ait passé, vous verrez combien ce fils des prophètes, ce frère des zélotes, ce cousin du Christ, se montrera un mondain accompli; comme il sera insoucieux d'un paradis auquelle monde a cru sur sa parole;
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comme il entrera avec aisance dans les plis de la civilisation moderne; comme il sera vite exempt du préjugé dynastique et féodal; comme il saura jouir d'un monde qu'il n'a pas fait, cueillir les fruits d'un champ qu'il n'a pas labouré, supplanter le badaud qui le persécute, se rendre nécessaire au sot qui le dédaigne. C'est pour lui, vous le croiriez, que Clovis et ses Francs ont frappé de si lourds coups d'épée, que la race de ' Capet a déroulé sa politique de mille ans, que Philippe-Auguste a vaincu à Bouvines, et Condé à Rocroi. Vanité des vanités ! Oh ! la bonne condition pour conquérir les joies de la vie que de les proclamer vaines ! Nous l'avons tous connu, ce sage selon la terre, qu'aucune chimère surnaturelle n'égare, qui donnerait tous les rêves d'un autre monde pour les réalités d'une heure de celui-ci; très opposé aux abus *, et pourtant