‹ L'EcclésiasteChapitre 8 sur 120 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

CANONICITE DE L ECCLESI.VSTi:

Les historiens sont loin de s'entendre sur la date à la({uelle l'Ecclésiaste a été mis au rang des Ecritures. Plusieurs reportent à une époque relativement ancienne la clôture du canon des Kethoubim. II. L. Strack (1) la fait remonter aux temps qui suivent le triomphe des Machabées; H. E. Ryle (2), à l'année de la mort de Jean Hyrcan (106-105): Fr. Buhl(3, avant l'ère chrétienne, sans préciser davantage. Au contraire, Griitz (4) déclare que l'Ecclésiaste n"a été reconnu canonique qu'à la fin du premier siècle après Jésus-Christ, lors de l'assemblée de lamnia. et G. Wildeboer (5) estime même que les docteurs ne sont devenus unanimes sur la fixation du nombre des Kethoubim que vers le milieu du second siècle, bien qu'une opinion commune se fût formée à ce sujet au cours des cent années qui précèdent. K. Budde (6) formule une solution moyenne : aucune décision formelle ne fut prise concernant l'Ecclésiaste avant la fin du i*"" siècle, mais la question était depuis longtemps résolue dans l'opinion publique.

L'examen des témoignages historiques permettra de dégager suffisamment la réalité des faits. Mais il convient d'indiquer auparavant la place occupée par l'Ecclésiaste, soit dans la Bible hébraïque, soit dans la Bible grecque.

(1) Art. h'anon des A. T. dans Realcncijkl., VII, j). 748. (2} The Canon of the 0. T., London, 1892, p. 174 ss.

(3) Kanon und Text des A. T., Leipzig, 1891, ]i. 27.

(4) Kohélel, Anhang i, p. 147 ss.

(5) De la formation du Canon de l'A. T., Lausanne el Paris, 1901, p. 105 ?.

(6) Art. Canon dans EB, I, 671 ss.

g 1. Place de TEcclésiaste dans la Bible.

L'Ecclésiaste est actuellement rangé dans la troisième section de la Bible hébraïque, parmi les Kethoubim (écrits), et il y fait partie du groupe dit des cinq Megillotli (ni"?;^ ur?2n) ou cinq rouleaux des fêtes juives, lequel comprend le Cantique, Ruth, les Lamentations, l'Ecclésiaste, Esther, et prend place après les Psaumes, les Proverbes, Job, et avant Daniel, Esdras et les Chroniques. Cet ordre a été adopté dans les premières éditions imprimées soit des Megilloth ^Soncino près Crémone, 1486), soit des Kethoubim (Naples, 1487), soit de la Bible entière (Soncino, 1488). 11 a passé dans les éditions suivantes, et notamment dans la Polyglotte d'Alcala (1514-1517), dans la seconde Bible rabbinique de Bomberg, œuvre de Jacob ben Chayim (Venise, 1524-1525), et de là dans toutes les Bibles imprimées.

La même disposition existait précédemment dans la plupart des manuscrits hébreux d'origine française et allemande. Mais les manuscrits espagnols en présentent assez généralement une autre qui reproduit celle, antérieure, des^NIassorètes : Chroniques, Psaumes, Job, Proverl)es, Ruth, Cantique, Ecclésiaste, Lamentations, Esther, Daniel, Esdras (1). Beaucoup plus anciennement, dans un texte du traité talmudique Baba haihra (2), nous trouvons encore un ordre différent. La baraïtha (3) qui est

(1) BuHL, p. 39 s.; Strack, p. 75G.

(2) Baba b. 14 6, 15 a.

(3) Une baraïlha (KnilS externu, scil. traditio) est une tradilion qui remonte à l'o-

poque de la Michna (fin du ii« siècle), mais qui, n'ayant pas été incorporée à celle première collection, a été recueillie ensuite dans le Talmud. Les passages du Talmud qui contiennent des baraïthoth se distinguent en ce qu'ils sont écrits en hébreu, tandis que la langue ordinaire du Talmud est l'araméen. Le Talmud dit do Jérusalem a été rédigé au cours du iv' siècle ; le Talmud de Babylone, au cours duv' et du VI'. Souvent on entend par Talmud à la fois la Michna et ses compléments talmudiques dits Gemara; dans cet ouvrage on a réservé le nom de Talmud aux compléments seuls, et les citations se réfèrent au Talmud de Babylone toutes les fois que le contraire n'est pas spécifié.

Voici le texte delà baraïtha Baba bathra, \kb, \ha. à cause de son importance : « L'ordre des prophètes est : Josué, les Juges, Samuel, les Bois; Jérémie, Ézéchiel, Isaïe et les Douze. L'ordre des Kethoubim est : Buth, les Psaumes, Job et les Proverbes, Qohéleth, le Cantique et les Lamentations, Daniel et le rouleau d'Estlier, Esdras et les Chroniques. Et qui les a écrits? Moïse a écrit son livre et la section de Balaam et Job. Josué a écrit son livre et huit versets dans la Thora. Samuel a écrit son livre et le livre des Juges et Buth. David a écrit le livre dos Psaumes par le moyen (~"'~;y) de dix anciens, savoir par le moyen d'Adam, de Melchisédecli, d'Abraham, de Moïse, d'Héman, de ledulhun, d'Asaph, et des trois fils de Coré. Jérémie a écrit son livre et le livre des Bois et les Lamentations. Ezéchias et son collège ont écrit le livre d'Isaïo. I(>s Proverbes, le Cantique et Qohéleth. Les

CAXONICITE. 3

la base de ce texte met Ruth en tète des Kethoubim, nomme ensuite les Psaumes, Job, les Proverbes, puis riîcclcsiaste, le Cantique, les Lamentations, Daniel, Esther; Esdras et les Chroniques ferment la série. Une autre baraïllia (1) distingue les grands Kethoubim : Psaumes, Proverbes, Job, et les petits : Cantique, Ecclésiaste, Lamentations. Enfin, les listes, puisées à des sources juives, qui nous ont été transmises par Méliton, Origcne et saint Jérôme (2) groupent les livres d'une tout autre façon, sans d'ailleurs s'accorder entre elles. Il est donc évident que, soit à l'époque delà Michna, soit môme à l'époque talmudique, l'ordre des livres bibliques, en dehors de la grande division en « Loi, Prophètes et Ecrits », n'avait pas été fixé d'une façon ferme et uniforme. Celui que le traité Baba bathra indiquait n'a pas réussi à s'imposer. C'est que cet ordre était purement théorique. 11 n'est pas vraisemblable en efîet qu'il ait jamais existé d'exemplaire complet de la Bible en un seul rouleau. Au ii*= siècle, à l'exception de la Thora, dont les cinq livres ne formaient ordinairement qu'un volume (3), chaque livre de la Bible devait comporter un rouleau séparé. Du moins les docteurs de cette époque discutaient encore la question de savoir s'il était permis ou non de réunir tous les livres ou toute une classe de livres en un volume unique (4). Le traité posttalmudique Sopherim (5) autorise aie faire ; mais dans l'usage officiel des synagogues on doit toujours se servir de rouleaux distincts pour chaque livre biblique.

Des faits qui précèdent on peut conclure que vers l'an 200 au moins l'Ecclésiaste était déjà rangé parmi les Kethoubim. La réunion des cinq Megilloth en un groupe spécial s'est effectuée beaucoup plus tard. Rien ne prouve qu'elle ait eu lieu au cours de l'époque talmudique (iii''-v'= siècles). Il faut probablement la reporter à l'époque massorétiquc (vi^-xi" siècles). Enfin l'arrangement actuel des cinq livres à l'intérieur du groupe ne s'est introduit qu'à partir du xii^ siècle. Il est d'ailleurs tout artificiel, puisqu'il dispose les livres dans l'ordre où la Synagogue les emploie au cours de son année liturgique Cantique, Pàque ; Ruth, Pentecôte : Lamentations, Destruction de Jérusalem, le 9 du mois d'Ab; Ecclésiaste, fête des Tabernacles; Esther, Purim).

Dans la Bible grecque, l'Ecclésiaste fait partie des livres poétiques. Soit dans les manuscrits, soit dans les cataloo-ues des auteurs eccclésias-

hommes de la grande synagogue ont écrit Ézéchieletles Douze, Daniel elle rouleau d'Estlier. Esdras a écrit son livre et les généalogies dans les Chronique? jusqu'à lui-même. »

(1) BerakoUi, h' a.

(2) Voir ci-dessous, p. 14 s.

(3) Cf. Megilla, 27 a.

(4) BaOa bathra, 13 6, qui est aussi une baraïllia.

(5) Sopher. m, 6.

4 IXÏKODUCTION.

tiques et des conciles (1), il est presque toujours inséré entre les Proverbes et le Cantique. Des deux autres livres poétiques, c'est-à-dire les Psaumes et Job, le premier tient assez ordinairement la tête du groupe ; la place du second varie. Quant au groupe tout entier, il est intercalé, dans le codex Vaiicanus et dans la plupart des catalogues, entre les livres historiques et les livres prophétiques. Cette disposition a passé dans la Vulgate latine. Au contraire, dans le Sinaiticus et VAlexandrinus, les livres poétiques viennent en tout dernier lieu, après les Prophètes. On peut noter encore, pour Tintelligence de ce qui suivra, que Ruth est régulièrement adjoint aux Juges et les Lamentations à Jérémie.

2 2. Témoignage de l'Ancien Testament.

Ben Sira (B. S. xliv-l) a connu la plupart des livres du canon hébreu, mais il ne nomme pas l'Ecclésiaste. Le v. 17 du chapitre xlvii, où Ton a cru parfois qu'il le mentionnait, désigne tout au plus le Cantique et les Proverbes (2). L'auteur de l'Ecclésiastique, comme on le dira plus loin (3), paraît bien cependant avoir connu et utilisé l'Ecclésiaste. On en peut conclure que notre livre existait et était estimé dès l'an 180 avant Jésus-Christ, mais non pas précisément qu'il était regardé comme canonique. Pourtant les principes de Ben Sira (Eccli. xxiv, 28-32) ne le portaient pas à restreindre l'étendue de l'inspiration, et il n'est pas invraisemblable, si vraiment il a fait usage de l'Ecclésiaste, qu'il l'ait tenu pour inspiré.

La façon dont la Sagesse, dite de Salomon, ferait allusion à notre livre (4) ne permet aucunement d'affirmer qu'elle l'ait regardé comme faisant partie de l'Ecriture.

Au dire du petit-fils de Ben Sira (Prologue de l'Ecclésiastique), la version grecque de la Bible contenait déjà vers l'an 132 plusieurs liagiographes. Mais nous ignorons si l'Ecclésiaste était du nombre et même si, à cette date, il était déjà traduit eu grec.

!' 3. Témoignage du Nouveau Testament.

Los écrits du Nouveau Testament no renferment aucune citation proprement dite de l'Ecclésiaste. Ce silence ne doit pas être interprété défavorablement ; car le Nouveau Testament ne cite pas davantage Esdras et Néhémie. Esther et le Cantique. Comme on devait s'y attendre,

(1) Ou peut voir un assez grand non)l)rc décos listes dans II. li. Hwete, Anlnlrotluction to the 0. T. in Greeli, Cambridge. 1900, p. 201 ss.

(2) Cf. I R. IV, 32 ss.

(4) Voir ci-dessous, p. G6 ss.

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il utilise surtout des passages de la Loi ou des textes prophétiques : Abdias et Nahum sont les seuls prophètes qu'il n'emploie pas.

On croit trouver cependant dans saint Paul et dans les Evangiles des réminiscences de l'Ecclésiaste. Volck(l) compare Eccl. i, 2-11 et Rom. VIII, 18 ss. ; Eccl. V. 1 et Math, vi, 7, 9; Eccl. ix, 10 et Jean, ix, 4; Eccl. IX, 11 et Rom. ix, 16; Eccl. xi, 2 et Luc, xvi, 9. Mais dans la plupart de ces cas il n'y a guère que de vagues ressemblances ou de simples coïncidences d'expression. Pour le premier texte la rencontre est plus singulière. Néanmoins la pensée diffère, et s'il faut trouver des auteurs à saint Paul, il est plus naturel de les chercher dans Gen. m, 17-19 et Is. Lxv, 17 ss., dont il se rapproche davantage i2). Si l'on va au fond des choses, il est incontestable qu'à un point de vue au moins, la conception de Dieu qu'on rencontre dans Eccl. viii, 16-17; ix, 1, 11-12, et qui est à la base de tout le livre, se retrouve dans Rom. ix, 11-24. Cette page de saint Paul procède d'une idée de Dieu, non pas complètement identique, mais dans laquelle le trait essentiel marqué par l'Ecclésiaste subsiste et prédomine. Saint Paul avait étudié dans les écoles et il était homme à faire le tour de la pensée juive. Il serait bien étonnant qu'il n'eût pas lu Qohéleth. Nous ne sommes pas néanmoins autorisés à parler d'un emprunt de l'apôtre au philosophe. Me Neile (3) signale encore, sans y insister, Eccl. xii, 3, 5 et II Cor. v, 1; Eccl. xii, 14 et Rom. ii, 16; II Cor. v, 10. Mais il s'agit, sinon de locutions tout à fait usuelles, du moins de formules reçues au temps de saint Paul, ce qui ne permet pas d'attacher beaucoup d'importance à ces rencontres de mots. Haupt (4) rapproche avec moins de raison encore Eccl. n, 4 et Luc, xii, 18; Eccl. ii, 18b et Luc, xii, 20 b. Il voit aussi dans Luc, xii, 27 une allusion à l'Ecclésiaste. Mais l'allusion vise plutôt I R. iv ss.

S 4. Témoignages juifs de langue grecque.

Philon [j après l'an 40 de l'ère chrétienne) ne cite pas IJ-xclésiaste; mais il ne mentionne pas davantage Ézéchiel, Daniel, le Cantique, Ruth, les Lamentations. Esther. S'il n'omettait que des Kethoubim (Daniel et les cinq Megillothj, on prendrait argument de son silence pour dire qu'il ne reconnaissait pas l'inspiration de tous les hagiographes. Mais il omet aussi Ezéchiel qui était dans le Canon bien avant lui ;B. S. xLix, 8-9j. Il n'y a pas lieu d'insister sur le fait qu'il ne cite, des petits prophètes, qu'Osée et Zacharie, car les Douze depuis longtemps ne formaient qu'un seul livre (B. S. xlix, 10).

(1) P. 110 et 150.

(2) Cf. Acl. III, 19-21; IV Esdr. vu. 75; xili, 26, 29.

11 faut descendre vers la lin du premier siècle après Jésus-Christ pour trouver des témoignages concluants, bien qu'indirects, sur le fait de la présence de l'Ecclésiaste dans le Canon. Le quatrième livre d"Esdras(l) (xiv, 18-47) compte 24 livres inspirés rendus publics. Esdras rédige en effet 94 livres; c'est le nombre indiqué par tous les manuscrits orientaux (2). 70 sont réservés pour les sages, et les autres, soit 24, sont publiés, pour être lus par « les dignes et les indignes ». Or l'habitude de compter 24 livres saints est générale dans le Talmud et les ÏNlidrachim (3). Le même nombre résulte de lénumération faite dans la baraïtha déjà citée du traité Baba bathra (4), ce qui confirme le caractère ancien et traditionnel de cette computation. Ce chiffre paraît bien d'ailleurs être le résultat d'une véritable addition et exprimer exactement le nombre des livres qu'on recevait. Rien n'indique qu'il ait été obtenu par l'effet d'une combinaison artificielle, en vue de satisfaire à un symbolisme quelconque. Si donc le quatrième livre d'Esdras l'emploie, c'est qu'il connaît et reçoit déjà tous les livres du canon juif, y compris l'Ecclésiaste.

Le témoignage de Flavius Josèphe est concordant pour le fond, bien que différent dans la forme. Dans son traité Contra Apionem 5) (i, 8) il compte seulement 22 livres, que tous les Juifs, dit-il, considèrent comme parole de Dieu (ôeou oôyiJ^aTa), et pour lesquels ils sont prêts à mourir s'il le fallait. 11 suppose d'ailleurs que le recueil est ancien, car, dit-il encore, on n'y a rien ajouté depuis le temps d'Artaxercès I, c'est-à-dire à son sens, depuis que la succession des prophètes est interrompue (6). Or il est à croire que ces 22 livres comprennent les mêmes écrits que le quatrième livre d'Esdras et la tradition talmudique rangent en 24 livres, et sans qu'il en manque un seul. Le nombre 22 était en effet reçu chez les Juifs alexandrins, comme le nombre 24 le fut à une certaine date chez les palestiniens, pour désigner l'ensemble des écrits bibliques. C'est le chiffre qu'on trouve plus tard dans Origène et saint Jérôme. On l'obtenait sans sacrifier aucun livre du canon hébreu, mais en réunissant Ruth aux Juges et les Lamentations à Jérémie, Quelle que soit d'ailleurs la plus ancienne des deux computations et des deux dispositions des livres (7), il

(1) Écrit sous Nerva (97), ou sous Domilien (81-%); cf. Schûrer, III, p. 328.

(2) Les autres nombres donnés par les divers manuscrits finissent tous par le ctiiffre 4, qui est décisif dans le cas présent.

(3) Cf. Ta'anith, 8a; Chemoth vabba, xli, 156; Qohélcth rabbu, llGo, etc.

(4) Baba b. 14 6.

(5) Écrit vers l'an 100.

(6) Cf. Anl. jud. XI, IV. Quand Josèphe parle ainsi, il a surtout en vue les livres historiques; mais il n'exclut pas les autres.

(7) Sur celte question, voir Buiil, p. 22; Wilueuoer, Canon, p. 102; Strack, p. 7.")7; et VAN Kasteren, Le canon juif vers le conimcncenicnt de noire ère. dans nu, 189(;, p. 578.

CANONICITE. 7

ncst pas douteux que Josèphe n'adopte celle des Alexandrins; car nous savons qu'il lisait Esdras et Esther tels qu'ils nous sont parvenus dans le grec (1), et sa partition du Canon en 5 livres de Moïse, 13 des prophètes, 4 « d'hymnes à Dieu et de règles de vie pour les hommes » s'harmonise mieux, malgré ses particularités, avec la disposition générale de la Bible alcxandrine qu'avec celle de la Bible talmudique. Parmi les « hymnes et règles de vie ». il devait compter les Psaumes, les Proverbes, l'Ecclésiaste et le Cantique, renvoyant Job à la suite des prophètes comme fait Origène, ou parmi les livres historiques comme saint Epiphane(2).

A une date moins ancienne, Méliton, Origène et saint Jérôme, qui ont puisé leurs renseignements à des sources juives, témoignent expressément de la présence de l'Ecclésiaste dans le canon juif (3).

o 5. Témoignages rabbiniques.

1. Documents favorables à une canonisation ancienne. — Dans le traité Berakoth du Talmud de Jérusalem (4), le célèbre pharisien Simon bon Chetah (y^o/7//^ 90-70 av. J.-C), s'adressant au roi Alexandre Jannée, cite littéralement Eccl. vu, 12 a en se servant de la formule « comme il est écrit », ce qui est une manière d'introduire les citations de l'Ancien Testament.

Le traité Baba bathra (5) raconte qu'Hérode le Grand (37-4 av. J.-C), après avoir mis à mort les membres du sanhédrin, sauf Baba ben Bouta, auquel il se contenta de crever les yeux, vint trouver celui-ci sans se faire connaître, et essaya de l'amener à maudire le roi. Mais le sage docteur s'y refusa toujours, répondant aux instances d'Hérode, d'abord par Eccl. x, 20 «, ensuite par x. 20 Z» précédé de la formule « il est écrit », puis par Ex. xxii, 27 et Eccl. x, 20 c, précédés de la même formule.

D'après le traité Chabbath (6), Gamaliel {floruit 30-40 ap. J.-C.) décrivait un jour les merveilles qui devaient se produire à l'époque messianique. Par trois fois un disciple incrédule et moqueur, dans lequel J . S. Bloch (7) a voulu voir saint Paul, lui répond par le mot de Qohéleth (i, 9) : « Il n'y arien de nouveau sous le soleil ». Et le maître, loin de méconnaître l'autorité de cette parole, cherche dans les faits quotidiens des exemples

(1) Cf. Anl.jiid. XI, i-vi.

(2) De mensuris et ponderihus. xxiii.

(3) Voir ci-dessous, p. 14 s.

(4) Jer. Berali. vu, 2. Le même fait est rapporté un peu différemment dansye/-. Nazir, v, 3, dans Berêchith rabba. 91, et dans Kohéleth rabba à vu, 12.

(5) Baba b. 4 a.

(G] CJiabb. 30 b.

(7) Studien ziir Gescliichte dcr Sammlnng der althebruischen Literatiir, Leipzig, 1875, p. 154 ss.

dont la comparaison rende moins invraisemblables les choses merveilleuses qu'il annonce.

(xs récits peuvent dater, le premier du iv*, les deux autres du v* ou du VI* siècles. Ils sont donc assez éloignés des faits qu'ils racontent, et on sait d'ailleurs qu'il est malaisé dans le Talmud de discerner l'histoire de laléo-ende. La seule conclusion certaine qu'on puisse tirer de ces anecdotes, c'est que les rédacteurs du Talmud considéraient la canonicité de l'Ecclésiaste comme ancienne. Ils la faisaient remonter au moins au i" siècle avant l'ère chrétienne.

11 est à peine besoin de mentionner la baraïtha relatée plus haut(l), d'après laquelle « Ezéchias et son collège écrivirent le livre d'Isaïe, les Proverbes, le Cantique et l'Ecclésiaste >>. On n'en saurait rien tirer relativement à la date à laquelle l'Ecclésiaste fut canonisé. « Écrire » n'a pas ici d'autre sens que celui de « rédiger ». Est-ce que les Talmudistes ne consignaient pas par écrit les dires des anciens docteurs? II leur a paru naturel de penser que certains auteurs inspirés s'étaient aussi contentés de livrer à la tradition orale leurs prophéties ou leurs sentences, laissant à d'autres le soin de les confier plus tard à l'écriture. La conception générale que trahit cette baraïtha peut s'appuyer sur quelques souvenirs traditionnels. Quant au renseignement particulier concernant les trois livres salomoniens, il paraît bien inspiré de Prov. xxv, 1 ; mais il est évidemment fantaisiste. D'un pareil texte on peut conclure seulement que vers l'an 200 après Jésus-Christ ou un peu plus tard, les rabbins considéraient l'origine de l'Ecclésiaste et sa canonicité comme très anciennes.

2. Documents témoignant d'une canonisation tardive. — A l'encontre des témoignages précédents, d'autres documents beaucoup plus sûrs nous apprennent qu'à la fin du i*^"" siècle chrétien, et même encore au commencement du second, la canonicité de l'Ecclésiaste était contestée ou formellement niée par un certain nombre de docteurs. Le texte le plus important parmi ceux qui relatent ces contestations nous a été conservé dans la Michna (2) : « Toutes les saintes Écritures souillent les mains. Le Cantique et l'Ecclésiaste souillent les mains. » Ceci est comme l'énoncé de la thèse ou la conclusion. La discussion est résumée ensuite : « R. Juda disait : Le Cantique souille les mains, mais l'Ecclésiaste est contesté. R. José disait : l'Ecclésiaste ne souille pas les mains et le Cantique est contesté. 11. Siméon disait : L'Ecclésiaste appartient aux choses légères de l'école de Chammaï et aux choseslourdes de l'école de Hillel.R. Siméon ben Azaï disait : J'ai appris de la bouche des soixante-douze anciens, au jour où ils ont élevé R. Eléazar ben Azaria à la présidence, que le Can-

(1) Unha h. Vib, \:,a.

(2) ladaïni, m, 5.

CANOMCITE.

tique et l'Ecclésiaste souillent les mains. R. Aqiba disait : Qu'il narrive jamais que personne en Israël doute que le Cantique souille les mains; car le monde entier ne vaut pas le jour où le Cantique a été donné à Israël, car tous les Kethoubim sont saints, mais le Cantique est très saint: et si on a discuté, on n'a discuté qu'au sujet de l'Ecclésiaste. R. lohanan ben Josué, fils du beau-père de R. Aqiba, disait : Comme la dit bcn Azaï, ils ont ainsi discuté et ils ont ainsi décidé. »

Il est nécessaire d'entrer dans quelques explications, soit sur la date des faits racontés dans ce texte, soit sur le sens des propositions qu'il renferme. R. Juda bcn Haï et R. Siméon ben lohaï enseignaient vers 130-160; R. José le Galilécn. R. Siméon ben Azaï et R. Aqiba, vers 100- 130 1 . D'après les noms de ces rabbins, la discussion aurait donc eu lieu vers l'an 130 au plus tard. Mais notre texte relate une décision antérieure, prise lors de l'élection d'Eléazar ben Azaria à la dignité de Nasi. Cette élection eut lieu vers la lin du i*^"" siècle à lamnia. lamnia était devenue, après la destruction de Jérusalem en 70, un centre important de judaïsme. Les docteurs les plus célèbres s'y étaient réfugiés et ils représentèrent bientôt la plus haute autorité religieuse de leur nation. En fait, ils succédèrent au sanhédrin, comme Tindiquele nombre (soixantedouzei des membres de leur conseil, et leurs décisions faisaient loi non seulement dans le domaine religieux, mais encore au civil et au criminel (2;. Or. dans la même assemblée qui vers 90-100 substitua Eléazar ben Azaria à l'autoritaire Gamaliel II dans les fonctions de président (j<">i:*:), une décision fut rendue en faveur de l'inspiration de l'Ecclésiaste. Elle avait naturellement été provoquée, R. Aqiba le reconnaît, par les doutes que plusieurs docteurs avaient exprimés au sujet de ce livre. Les contestations relatives à la canonicité de l'Ecclésiaste remontent donc au moins au dernier tiers du i*^' siècle, et nous avons vu qu'elles duraient encore vers l'an 130.

Il n'est pas douteux, en effet, que la proposition « l'Ecclésiaste souille ou ne souille pas les mains » ne mette en cause le caractère de sainteté et d'inspiration de cet écrit. C'est ce que déclare en propres termes la Tosephta ladaïin 3 . La seule difficulté est d'expliquer l'emploi de ces termes singuliers. Le Talmud en donne une explication fantaisiste dans Chabbath, 14a; mais la Michna est plus près de la vérité dans ladaïm, iv, 0. L'expression doit être interprétée à la lumière des idées primitives sur la sainteté et l'impureté; car l'impureté et la sainteté dans les religions sémitiques et en général chez les primitifs ont, malgré leur opposition, un aspect commun : les choses saintes ainsi que les choses im-

(1) Cf. ScHiJRER, I, p. liy S. el BUHL, p. 28.

(2) Cf. SCHURER, I, p. 658 S.; II, p. 435 s.

(3) lad. II. Voir le texte ci-dessous, p. 10 s.

pures doivent être évitées. Mais tandis que ce qui est impur doit être cvilé toujours, ce qui est saint doit l'être dans certains cas seulement. Cette règle, pour les choses saintes, se fonde sur cette idée que le contact d'un être surnaturel est dangereux, au moins en dehors de certaines conditions déterminées et sans une préparation convenable. Et comme la sainteté est contagieuse aussi bien que l'impureté, quiconque est entré en rapport avec un être surnaturel doit immédiatement se purifier, afin de rompre le contact et de ne pas s'exposer à subir soi-même ni à transmettre à autrui une influence redoutée (1). La nécessité de se purifier les mains, comme si elles étaient souillées, après l'usage d'un livre, a donc sa raison d'être dans la sainteté de ce livre, et c'est la marque certaine qu'il était tenu pour sacré. Des purifications analogues sont encore en usage dans les religions, et le contact du sacré et du profane y est toujours évité, sinon par crainte, du moins par respect.

Un autre témoignage michnique éclaire un point spécial et important de notre texte. La parole de R. Siméon : « L'Ecclésiaste appartient aux choses légères de l'école de Chammaï et aux choses lourdes de l'école de Hillel », présente quelque obscurité. Or, son sens est nettement expliqué dans le traité Edurjoth, v, 3 : « R. Ismaël disait : Trois choses appartiennent aux choses légères de l'école de Chammaï et aux choses lourdes de l'école de Hillel : Qohéleth ne souille pas les mains au dire de l'école de Chammaï et l'école de Hillel dit qu'il souille les mains. « R. Siméon a donc voulu dire que l'école de Hillel jugeait d'une façon plus stricte ou, si l'on veut, plus onéreuse, en déclarant l'Ecclésiaste inspiré. Cette opposition des deux grandes écoles pharisiennes, et le fait que la moins étroite, celle de Hillel, maintenait l'inspiration de l'Ecclésiaste, n'ont pas obtenu des historiens toute la considération qu'ils méritent. Cette dernière circonstance surtout éclaire singulièrement, comme on le verra plus loin, la situation réelle du livre dans l'opinion juive.

La Tosephta (2j,le Talmud et les Midrachim se sont faits l'écho de ces discussions et leur témoignage est intéressant en ce qu'il nous révèle les motifs des doutes signalés. La Tosephta (3) écrit : ^ R. Siméon ben Manassé disait : Le Cantique souille les mains, parce qu'il a été proféré

(1) Cf. M.-J. Lagrange, Éludes sur les religions sêmiliqucs. 2° éd., Paris, l'JOr), p. 148 ss., et 8CHURER, II, p. 370, n. 18.

(2) La Tosephta est un recueil de traditions qui datent de l'époque de laMichna. Mais tandis que les baraïllioth ont été incorporées dans le Talmud, d'autres traditions ont formé une collection indépendante, mais disposée sur le plan même de la Michna. Cette collection a reçu le nom do Tosephta (NÏISDIH, addition). Elle contient, à coté d'éléments postmicliiiiques, des documents antérieurs même à la Michna.

(3) ladaïm, n.

CANOMCITÉ. 11

par l'Esprit-Saint, L'Ecclésiaste ne souille pas les mains, parce qu'il ne contient que la sagesse de Salomon. » On lit dans le Talmud [D : « R. iNIéir dit que le livre de l'Ecclésiaste ne souille pas les mains et qu'au sujet du Cantique il y a discussion. R. José dit que le Cantique souille les mains et que la discussion porte sur l'Ecclésiaste. R. Simon dit que le livre de l'Ecclésiaste appartient aux choses légères de l'école de Chammaï et aux choses lourdes de l'école de Hillel, tandis que Ruth, le Cantique et Esther souillent les mains. Il est de l'avis de R. Josué. » Puis vient une bara'itha qui reproduit en partie la tosephta citée cidessus : « R. Siméon ben Manassé disait : Le livre de l'Ecclésiaste ne souille pas les mains, parce qu'il ne contient que la sagesse de Salomon. » Enfin le traité Chabbath (2) rapporte cette exclamation de R. Tanhum de Navé : « 0 Salomon, où est ta sagesse, où est ton intelligence? Ce n'est pas assez que tes paroles contredisent les paroles de David ton père, elles se contredisent encore elles-mêmes. » Et plus loin (3) : « Les sages voulaient cacher le livre de l'Ecclésiaste, parce que ses paroles se contredisent. Mais pourquoi ne la-t-on pas caché"? Parce qu'il commence par les paroles de la Loi et finit par les paroles delà Loi. » Ces derniers mots font allusion, comme il est expliqué ensuite, à Eccl. i, 3 et xii, 13. La relation continue : « Et on voulait aussi cacher le livre des Proverbes parce que ses paroles se contredisent. Mais pourquoi ne l'a-t-on pas caché? C'est qu'ils (les sages] dirent : N'avons-nous pas réfléchi sur le livre de l'Ecclésiaste et trouvé une solution ? Nous voulons aussi réfléchir sur celui-ci. » Même encore après l'époque talmudique, le souvenir des mêmes doutes s'est conservé dans plusieurs écrits rabbiniques : dans le traité Aboth derabbi Nathan (4) : « Au commencement, des personnes dirent : les Proverbes, le Cantique et l'Ecclésiaste doivent être cachés (l\"i^ D""':;), parce qu'ils contiennent des paraboles (aiScDjjet ils ne sont pas des Kethoubim; et elles se levèrent et elles les cachèrent, jusqu'à ce que les hommes de la grande synagogue vinrent et les interprétèrent » ; dans le Vayigrarabba oi et le Qohéleth rabba 6j : « Les sages voulaient cacher le livre de Qohéleth, parce qu'ils trouvaient en lui des paroles qui inclinaient à l'hérésie. » On verra plus loin que saint Jérôme n'a pas non plus ignoré quelles oppositions Qohéleth avait rencontrées chez les docteurs juifs. Quant aux contradictions qu'on discernait dans son livre, le traité Aboth derabbi Nathan signale Eccl. ii, 2 qui lui paraît opposé à vu, 3, puis II, 2 et VII, 15 qui s'accorderaient mal avec iv, 2; ce dernier verset

(1) MegiUa, la.

(2) Chabb.30(i.

(3) Ibid. 30 b.

(4) Ab. d. Xath. i. Cf. IIôlscher, Kanonlsch und Apoknjph, Leipzig, 1905, p. 59 ss.

(5) Vayigra /•. 28.

(6) Qohéleth r. sur i, 3 etxi, 9.

contredirait encore ix, 4 et s'harmoniserait mal avec Ps. cxv, 17 ; surtout, le Vayigra rahha et le Qohéleth rahha relèvent un désaccord grave entre Eccl. xi, 9 et la Loi (Nomb. xv, 39).

On remarquera, dans plusieurs des textes cités, l'emploi du terme « cacher » (":a), dont il importe de préciser la portée. L,a formule « cacher un livre » signifie d'abord : détourner de l'emploi liturgique les exemplaires des livres saints endommagés ou impropres au service de la synagogue (1). Il est possible qu'on les déposât dans la Geniza (nîija), pièce de décharge delà synagogue; mais on pouvait aussi les enfouir en terre (2;. La même formule est employée au sujet des livres dont on voulait absolument interdire la lecture, qu'il s'agît par exemple d'un Targum prohibé du livre de Job (3) ou des livres des hérétiques (4). Le terme en lui-même n'implique donc pas nécessairement la négation de la canonicité, puisqu'on s'en sert en parlant d'exemplaires déterminés des livres saints. Mais dans plusieurs cas, la mesure qu'on infligeait à certains écrits en les cachant démontre bien qu'on ne les tenait pas pour inspirés. Quoi qu'il en soit, les motifs présentés pour exclure l'Ecclésiaste ne laissent pas de doute : les docteurs qui rejetaient un livre pour de pareils considérants ne croyaient pas à sa canonicité. Le traité Aboth derahhi Nathan ne s'y est pas trompé, et le terme oblitterandus dont se sert saint Jérôme pour exprimer le sort que les rabbins voulaient faire subir à l'Ecclésiaste est tout aussi significatif (5).

Quelle idée se faire, d'après tous ces textes, de la situation de l'Ecclésiaste au point de vue de la canonicité aux deux premiers siècles de notre ère? Il faut se garder d'atténuer ou d'exagérer l'opposition que notre livre a rencontrée. On ne doit point prétendre avecStrack (6) que les discussions des rabbins à son sujet sont le plus souvent des sortes d'argumentations scolastiques, qu'elles n'ont d'autre raison d'être ni d'autre but que de répondre d'une façon détournée aux objections que soulevait son contenu (7). Les attaques dont l'Ecclésiaste est l'objet n'ont pas le caractère d'un simple exercice scolaire. Elles sont vives, elles sont sincères, si bien même que la décision prise à lamnia ne réussit pas à les apaiser.

(1) Megilla. 2(i b; Sopherlm. m, 9.

(2) Megilla, 26 b.

(3) Chabbalh, 115 a.

(4) Tosephta Chabbalh, xiii, 5.

(5) Cf. VAN Kasteiîen {nB. 18%, p. 583); IliiLSCHER, p. 61 s.: cl voir ci-dessous, p. 16.

(7) Les documents les plus récents peuvent donner parfois celle impression, et c'est sans doute à ceux-là que Strack doit faire allusion. Mais les textes les plus anciens, • ceux de la Michna en particulier, ont un autre caractère.

CAXONICITK. 13

Elles n'ont pas non plus constitué un phénomène isolé ou passager. Les docteurs sont nombreux et de premier rang, qui contestent le livre ou du moins reconnaissent qu'il est contesté ; les deux grandes écoles pharisiennes étaient partagées sur la question, et nous savons que la dispute a duré près d'un siècle. Mais d'autre part il semble bien que les écrits discutés étaient en usage au temps même de la discussion, et assimilés de fait aux livres canoniques (1). La question en effet qui se pose devant les rabbins n'est pas de décider si on les recevra, mais de savoir si on ne les exclura pas. L'emploi du terme « cacher » est tout en faveur de cette interprétation (2). Il est vrai qu'on le lit seulement dans le Talmud; la Michna ne Ta pas 3). Mais une autre observation confirme l'hypothèse, et donne également à penser que les objections adressées à l'Ecclésiasle s'élevaient à l'encontre d'une situation de fait. C'est que les seuls motifs allégués dans ces attaques sont tirés de la critique interne. On relève dans l'Ecclésiaste des contradictions, des oppositions à la Loi, des propositions voisines de l'hérésie. Nulle part on ne fait appel à l'usage ancien ni aux anciennes croyances. Les doutes seraient donc d'origine savante et relativement récente. Du moins rien n'établit qu'ils aient des racines dans un passé un peu éloigné, ni qu'ils s'accordent avec la pratique générale du présent.

Pour tirer des écrits rabbiniques des conclusions plus amples et plus fermes, il faut les rapprocher des autres témoignages rapportés plus haut, et envisager la question dans son ensemble. Mais il est préférable de renvoyer cette étude après l'examen des documents d'origine ecclésiastique, dont plusieurs nous renseignent aussi sur le canon juif.

S 6. Témoignage des auteurs ecclésiastiques.

Une parole du Pasteur d'ilermas (4) : cpoê/.OrjTi, 'f/iit, xov xûpiov,xa\ cpûXatrjc xàç evToÀà; aOroî;, présente une singulière analogie avec Eccl. xii, 13 a : TÔv Oeov cpoêoïï xal -cà; evToXàç aÙToû cpûXaijffs. Cependant, comme lune et l'autre recommandation se rencontrent plus d'une fois séparément dans l'Ancien ou le Nouveau Testament, et que c'est seulement leur réunion

(1) II est impossible de savoir exactement quels livres, parmi les Kethoubim, étaient lus à cette date dans les synagogues. Du reste la controverse ne devait pas sorlir du cercle des docteurs; le peuple y restait étranger.

(2) WiLDEBOER, Canon, p. 66.

(-3) Il n'est d'ailleurs pas dit que les livres contestés aient jamais été cachés do fait, mais seulement qu'on voulait les cacher. Seul le traité Aboth derabbi Nathan suppose que les Proverbes, le Cantique et l'Ecclésiaste auraient été cachés en un temps. Mais son témoignage est postérieur à celui du Talmud et très éloigné des événements.

(4) Mandatum vu, 1. Cf. Simil. V, m, 2 : ta; sv-oÀà? toO xupîou sûX*<7(7£. Le Pasteur aurait été écrit entre l'iO et 155 (c-f. Bardenhewku, Palrologie, ;r éd., Freiburg im Breisgau, 1910, p. 109 .

et l'exacte similitude des termes qui pourraient ici faire preuve ; comme d'autre part ni la pensée ni son expression ne présentent à l'époque du Pasteur aucune originalité, et qu'il ne reproduit pas textuellement les paroles de l'Ecclésiaste. on ne peut conclure avec certitude qu'il lui ait emprunté.

Saint Justin écrit de l'âme 1 : a)vXà xal aùty;, ô'Qsv £Xvi'.p6r|, iKticz /wpEî TrâXiv, pensée qui rappelle Eccl. xii, 7, mais ne constitue pas une citation et peut bien même n'être pas une allusion à l'auteur inspiré.

INIéliton, évêque de Sardes (2), est l'auteur le plus ancien qui nomme expressément l'Ecclésiaste comme faisant partie de l'Ancien Testament. Son témoignage nous a été conservé par Eusèbe (3), et il est particulièrement précieux, parce que son auteur déclare s'être transporté lui-même en Orient pour s'informer exactement sur place, au lieu même où l'Ancien Testament a été annoncé et réalisé, du nombre et de l'ordre des livres de l'Ancienne Alliance. 11 énumèreles livres poétiques : Psaumes, Proverbes, Ecclésiaste, Cantique, Job, à la suite des livres historiques et avant les prophètes, adjoint Ruth aux Juges, et sans doute les Lamentations, qu'il ne nomme point, à Jérémie. La disposition générale est donc conforme à celle de la Bible grecque, mais il manque Esther et tous les deutérocanoniques. Le catalogue de Méliton, en raison des sources palestiniennes (juives ou chrétiennes) auxquelles il a puisé, nous renseigne en réalité sur le canon juif des Écritures. L'absence de tout deutérocanonique en est aussi la preuve.

Clément d'Alexandrie présente dans les Slromates (4 la première citation proprement dite de l'Ecclésiaste : '(i^^y.-K-zn.i ^oûv Iv tw 'ExxXYiaiaffTÎixat TrpoffÉQyjXa couav sttI TtSaiv, oî Sri IyÉvovto li/.7rpoffÔsv ixou Iv 'lepouaraXvîu." xat •/; xapSia jxou eîSîv TroXXâ. dO'^îav xai Y^wffiv, Trapa^oXàç xai lTriffT7^aY)v eYviov. oti x«î -(t toïto £STi TTpoxîpEffi; 7rv£Û[xaTo;, oTi £v TrXVjQei coïi'a; 7rXr,6oç y^'^'^'^^''^"- «UTixa •^('[çxx- ■Kzti- 7r£piffff£{a YVwaEOj; tÎ); trocptotç Çwouoir^csi tov Ttap' «ut^ç. Le premier texte constitue une citation d'Eccl. i, IQb, ilb, 18a d'après les Septante (5). Le second reproduit Eccl. vu, ISZ». L'Ecclésiaste est formellement nommé, et les deux citations sont introduites, comme celles de l'Ecriture, par la formule y^'yP^'^'^^"-

Tertullien {circa 160-240) cite à trois reprises Eccl. m, 1 [Et tempus oinni rei dans l'ancienne Latine) et en nommant l'auteur à chaque fois : Quia et Ecclesiastes, tempus, inquit, eriL oinni rei (6); Ecclesiastes, tem-

(1) Dialogue avec Tryphon, G. Cet ouvrage aurait été composé après 150-155 selon Bardenliewer (p. 41).

(2) Mort avant 194-195 d'après Bardenhewer (p. 105).

(3) Hist. eccl. IV, xxvi.

(4) I, 1.3, cité d'après l'édition de O. St.ehlin, Clemens AL, Leipzig, l'.tor.. II. p. 37. Les Slromates sont de la fin du 11" siècle ou du (•onmienceiiiciil du uT.

(5) Voir le com. de i, 10 s.

(6) Adrersiis Marcionem. \. '1 [P. L. II. '18O).

CANOXICITÉ. 15

puSy inquit, omni rei 1) ; Seciindum qitod Ecclesiastes, tempus omni rei, inquit (2j.

Origène (185-254) non seulement cite plusieurs fois rEcclésiaste. mais le nomme dans sa liste des écrits canoniques de l'Ancien Testament (3). Comme Méliton, il le range parmi les livres poétiques : Psaumes, Proverbes, Ecclësiaste, Cantique (Job est renvoyé après les Prophètes] ; place tout le groupe à la suite des livres historiques et avant les Prophètes ; et adjoint Rutli aux Juges et les Lamentations à Jérémie. En outre il donne comme total des livres le nombre 22. L'absence des deutérocanoniques indique qu'Origène reproduit .le canon hébreu; il le dit d'ailleurs expressément : élut os aï eixoai 5ûo pi'êXiot xa6' 'Eêpatoui; aïûs, et auparavant, en mentionnant déjà le même nombre, il ajoutait : w; 'E^paToi Trotpaoïooaaiv.

Dès la première moitié du m" siècle, saint Hippolyte, au dire de saint Jérôme f41, a expliqué l'Ecclésiastc. Presque vers le même temps, saint Grégoire le Thaumaturge (c//-crt 210-270) donne sa Mêtaphrase [5], sorte de traduction paraphrasée de l'Ecclésiaste, et saint Denys d'Alexandrie (entre 247-265) écrit son commentaire dont il ne reste que des fragments. Au siècle suivant, saint Athanase (296-373] en compose un autre, qui s'est perdu, et saint Grégoire de Nysse (7 vers 395) prononce huit homélies sur les chapitres i-iii, 13 16U

Le témoignage de saint Jérôme est des plus importants. Dans le prologue 7 , écrit en 390, de sa traduction des livres de Samuel et des Rois, il divise la Bible, comme le traité Baba bat/ira, en livres de Moïse, Prophètes et Ilagiographes. Mais cette dernière classe contient selon lui : Job, les Psaumes, les Proverbes, l'Ecclésiaste, le Cantique, Daniel, les Chroniques, Esdras et Esther. Sans parler de l'ordre des livres, il diffère du Talmud et se rallie à la Bible grecque en ce qu'il joint Ruth aux Juges et les Lamentations à Jérémie. Il obtient ainsi pour le total des livres le nombre 22, qu'il met en rapport comme Origène avec le nombre des lettres de l'alphabet hébreu. Mais il connaît le nombre 24 et la place attribuée par les documents rabbiniques aux deux livres susdits. 11 en parle d'ailleurs comme d'une disposition nouvelle et assez peu répandue. De toute façon, saint Jérôme est évidemment un témoin du canon juif. Les deutérocanoniques sont exclus de son catalogue. Une

(1) De Virginibus vekmdis, i [P. L. II, 890).

(2) De Monogamia, m {P. L. II, 9;{3). Après avoir lu tous ces textes, on se demande comment Renan (p. 68-69) a pu écrire : « Ni Justin, ni saint Irénée, ni TertuJiien, ni Clément d'Alexandrie ne citent l'Ecclésiaste. »

(3)EusÈBE, Hist. eccl. VI, xxv.

(4) De viris illiisfr. 61.

(5) P. G. X, 987 ss.

(7) Prologus galealus (P. L. XXVIII, ô47 ss.).

16 IXinODUCTION.

autre attestation de saint Jérôme (1) confirme d'une manière générale les renseignements talmudiques, en relatant à la fois, et les doutes dont ce livre fut l'objet, et sa réception définitive dans le Canon : Aiunt Hehraei, cum inter caetera scripla Salomonis quae anliquata sunt nec in memoria duraverunt et hic liber oblitterandus videretur, eo qiiod vanas Dei assereret crealuras et totiim pntaret esse pro nihilo et cibum et potum et delicias transeuntes praeferret omnibus, ex hoc uno capitiilo menasse auctoritatem ut in divinorum i>oluminum numéro poneretur quod totam dispulationem suam et omnem catalogum hac quasi àvaxs- (paXaiwffet coarctaverit et dixerit finem sernionum suorum auditu esse promptissimum nec aliquid in se haberc difficile, ut scilicet Deum timeamus etejus praecepta faciamus.

Il faut descendre jusqu'à Théodore de Mopsueste (c. 350-428) pour trouver dans la tradition ecclésiastique une note discordante au sujet de l'inspiration de l'Ecclésiaste. et encore le hardi cxégète ne prononcet-il pas contre ce livre une exclusion formelle du Canon. Voici ses paroles telles qu'elles sont reproduites dans les actes du V'' concile œcuménique, IP de (^onstantinoplc 2 : His quae pro doctrina honiinum scripta sunt et Salomonis libriconnumera/idi sunt, id estProvcrhia et Ecclesiasta (3i, quae ipse ex sua personaad aliorum utilitatem composait, cuniprophetiae quidem riratiam non accepisset, prudentiae vero gratiam quae evidenter altéra est praeter illam secundum beati Pauli vocem. Ces derniers mots font allusion à ICor.. xii. 11 semble donc que Théodore reconnaissait à l'Ecclésiaste et aux Proverbes une certaine inspiration, mais d'un degré inférieur (4). Cette conception ne trouve aucun point d'appui dans la tradition antérieure. On peut dire qu'elle est d'origine savante, et elle ne saurait infirmer en rien les conclusions relatives à la canonicité de l'Ecclésiaste. Vers le même temps saint Philastre (383-391), dans son livre sur les hérésies (ôj, mentionne celle qui consiste à rejeter l'Ecclésiaste, mais sans qu'on puisse savoir à quelles personnes il attribue cette erreur. 11 n'a peut-être en vue, comme saint Jérôme, que les anciennes controverses des docteurs juifs.

Il est inutile d'aller plus loin. On ne trouverait pas dans la suite un

(1) Corn, in Evcl xii, 13-14 {P. L. XXIII, 1116).

(2) Coll. IV, n. ()3(Maxsi,6^5. Concil. Coll. IX, 223).

(3) Au lieu d'Ecclesiasta on lit parfois Ecclesiaslica et on vont qu'il s'agisse do l'Ecclésiasticiuo. Mais Théodore de Mopsueste déclare expressément que les deux livres nommés par lui sont de Salomon, ce qui tranciie la question en faveur do l'Ecclésiaste. Théodore était trop avisé pour attribuer l'Ecclésiastiquo à Salomon comme d'autres l'ont fait.

('j) De fait Léonce do Byzance ne nomme ni les Proverbes ni l'Ecclésiaste parmi les livres que Tiiéodoro excluait du Canon {Adv. Aeslor. et Eulycli. m. 12-17; P. C. LXXXVI, 13G5-1368).

(5) Ilncr. 134 {P. L. XII, 12f;r.).

CAXONICITÉ. 17

seul auteur ecclésiastique qui doute de l'inspiration de l'EccIésiaste. Dans les temps modernes, des attaques se sont produites contre la doctrine de ce livre ; mais personne n'a méconnu qu'il ait fait partie traditionnellement du canon chrétien de l'Ancien Testament.

2 7. Conclusions.

1. En ce qui concerne le canon juif- — La reconnaissance définitive de l'inspiration do l'EccIésiaste, chez les Juifs, vers le milieu du second siècle après Jésus-Christ est attestée d'une façon sûre, dès la fin du même siècle, par la Michna (i). Le témoignage de celle-ci est confirmé par celui de Méliton. Au contraire, dans le dernier tiers du i^"" siècle et dans la première moitié du ii*, les avis des docteurs sur la valeur canonique du livre étaient fort partagés. Nous le savons par la Michna et le Talmud, dont les renseignements sont corroborés par saint Jérôme. Néanmoins, la teneur même des objections adressées à l'EccIésiaste, et surtout la présence des livres contestés dans le canon de Josèphe et dans celui du 1V= livre d'Esdras, prouvent que cet écrit, au temps même où son inspiration était discutée, faisait partie en fait du recueil des livres inspirés. On peut donc dire qu'avant la fin du i" siècle l'EccIésiaste était en possession d'une canonisation de fait. Cette canonisation n'avait été sanctionnée, avant l'assemblée de lamnia, par aucun décret de l'autorité religieuse. Mais il en était sans doute de même pour la plupart des livres de l'Ancien Testament. Aucune décision formelle n'était intervenue à leur sujet; l'usage faisait loi à lui seul. Le fait que l'inspiration d'Ézéchiel a pu aussi être contestée sufiirait à le démontrer.

Est-il possible de remonter plus haut, et d'établir que l'EccIésiaste était tenu pour inspiré au siècle même qui a précédé l'ère chrétienne? On peut le conclure des circonstances dans lesquelles sa canonicité fut officiellement confirmée, et en particulier de l'attitude des divers partis ou écoles à son égard. Les Sadducéens ne devaient certainement rien trouver à redire à l'EccIésiaste. Ses doctrines sur la survivance et la rétribution ne les choquaient pas, puisqu'ils niaient eux-mêmes la résurrection, l'immortalité personnelle et la rétribution future. Ses conclusions pratiques ne devaient pas davantage leur déplaire (2) . Mais à l'époque

(1) ladaïm, m, 5.

(2) Il n'est pas prouvé que les Sadducéens n'aient pas reconnu d'autre livre inspiré que la Thora. Les renseignements fournis par Origène [Contra Celsum, i, 49; Com. in Matth. XXII, 29, 31-32) et par saint Jérôme [Com. in Matth. xxir, 31-32) paraissent devoir être interprétés en ce sens que les Sadducéens restreignaient à la Loi la canonicité proprement dite, mais non pas qu'ils rejetaient les Prophètes ni méconnaissaient leur qualité d'interprètes de la révélation divine (Budde, àansEB, 1,663; Schurer, II, 480 s.). Ces renseignements confirment d'ailleurs ce qu'on a dit de l'absence de toute décision officielle relative à la canonicité des Prophètes et des Kethoubim.

l'ecclésiaste. Z

OÙ les contestations s'élèvent au sujet de TEcclésiaste, les Sadducéens ont déjà disparu de Thistoire. Parti essentiellement politique et sacerdotal, ils ne survécurent pas à ranéantissement de l'état juif et à la destruction du temple. Les malheurs nationaux furent au contraire le point de départ du triomphe des idées et de l'influence pharisiennes. Religieux par excellence, composé surtout de scribes et de docteurs de la Loi, le parti pharisien se trouvait naturellement porté à la tête d'un peuple qui n'avait plus guère d'autre lien que la religion, pour la religion d'autre centre que la synagogue, et dans la synagogue d'autre occupation que la Bible. Avec la tournure livresque que prenait dès lors le judaïsme, les hommes du livre devenaient les maîtres. On sait que la littérature talmudique est l'œuvre des Pharisiens, et tout imprégnée de leur esprit. L'Ecclésiaste ayant été à cette époque officiellement reconnu pour inspiré, il en résulte qu'il avait pour lui au moins la portion la plus notable du parti régnant. Et pourtant, logiquement et au point de vue des doctrines, le parti pharisien tout entier devait rejeter l'Ecclésiaste; car ce livre, grâce au progrès de la révélation, était dépassé. 11 ne se trouvait pas au niveau des croyances, si ardemment professées (Act. xxiii, 6ss.) , à la résurrection et à la rétribution future (1). Et nous voyons bien en effet que les disciples de Chammaï, c'est-à-dire les plus pharisiens parmi les Pharisiens, les représentants les plus stricts de l'orthodoxie et les logiciens les plus absolus du parti, sont choqués de certaines assertions de l'Ecclésiaste, et qu'ils veulent le faire disparaître. Les attaques sont violentes et prolongées. Mais la masse du parti ne bronche pas. Ses éléments les plus modérés et les plus nombreux, groupés autour de l'école deHillel, restent fidèles au livre. Or, si l'opposition des Chammaïtes s'explique très aisément par le contenu de l'Ecclésiaste, si l'on peut dire qu'elle était toute naturelle et en quelque sorte nécessaire, l'attitude de la majorité des docteurs pharisiens ne s'explique elle-même que si le livre était soutenu par une longue tradition et par la foi jusque-là indiscutée à son caractère de sainteté. 11 n'est pas surprenant que l'Ecclésiaste ait soulevé des difficultés au premier siècle; il l'est vraiment qu'il en ait triomphé. Seule une croyance bien établie à son inspiration a pu le sauver : s'il n'avait pas été de longue date dans le Canon, ce n'est pas à cette heure qu'il y serait entré (2). Ainsi l'insuccès des attaques dirigées contre l'Ec-

(1) Ces considérations gardent leur valeur, môme si l'on lient compte, comme on doit le faire, des corroctifs insérés dans le livre. Il ne servirait à rien de dire que les Pharisiens étaient habiles à interpréter les textes en faveur de leurs doctrines et à leur faire exprimer au besoin le contraire de ce qu'ils contenaient. Leurs procédés d'exégèse leur rendaient en elïet faciles ces tours de force. Mais précisément ils ne les employaient que si l'autorité d'un livre ne pouvait pas être rejetée, et quand sa canonicité était devenue un dogme.

(2) Cf. A. Loisv, llisloire du Canon de l\. T., Paris, 189:i, p. .M».

CANONICITE. 19

clésiaste au i" siècle est une preuve certaine de la considération déjà ancienne qu'on avait pour lui.

Qu'on n'objecte pas que l'hostilité des Chanimaïtes pour ce livre serait incompatible avec la croyance à son inspiration, et que .le respect delà tradition aurait sulTi dans ce cas à étoulîer toutes les protestations. La sentence rendue à lamnia a-t-elle donc sufli à vaincre toutes les résistances? Est-ce que, trente ou quarante ans plus tard, certains docteurs ne nieront pas encore que l'Ecclésiaste souille les mains? A plus forte raison pouvait-on se donner carrière en un temps où aucune décision formelle n'était intervenue. N'allait-on pas d'ailleurs jusqu'à contester la canonicité d'Ezéchiel qui cependant était assez ancienne (B. S. xnx, 8)? Ne voulait-on pas le cacher sous prétexte qu'il contredisait la Tliora? Les doutes qui le concernent n'ont pas eu, il est vrai, l'importance, ni pris l'extension, des attaques dirigées contre l'Ecclésiaste. Ils montrent bien pourtant qu'il serait aisé d'exagérer le respect de certains Pharisiens pour la véritable tradition. Ce respect paraît sans bornes. Les Pharisiens écrivent dans la Michna (1) : « Celui qui interprète l'Ecriture en contradiction avec la tradition n'aura point de part au monde futur. » Mais cette parole est inquiétante. Un si grand zèle pour la tradition paraît quelque peu suspect : on semble prêt à faire bon marché même de l'Ecriture pour la défendre. Qu'est-ce donc que cette tradition? Une autre sentence l'apprend peut-être : « On est plus coupable d'enseigner contrairement aux prescriptions des docteurs de la Loi que contrairement à la Loi elle-même (2). » La tradition ne serait- elle pas un grand mot dont certains Pharisiens se couvraient au besoin pour donner du crédit aux décisions de leurs casuistes, et ne voit-on pas que, soit l'Ecriture (on l'avoue presque), soit la tradition réelle, seront au besoin sacrifiées aux « prescriptions des docteurs »? C'est d'ailleurs le reproche que lÉvangile fait aux Pharisiens, de réduire à néant et la Loi et l'autorité de Moïse, sous prétexte de traditions prétendues (Math, xv, 3, 6; Marc, VII, 8-13). On conçoit peut-être maintenant que la considération ancienne qu'on avait pour l'Ecclésiaste n'ait pas pesé bien lourd dans l'esprit des Ghammaïtes, si la doctrine du livre leur était suspecte.

Il paraît donc établi, par la confrontation des textes avec les circonstances historiques du premier siècle de notre ère, que l'Ecclésiaste faisait partie du recueil des livres inspirés, bien avant les premières contestations dont il fut l'objet. Si l'origine de ces contestations remonte à Chammaï luimême, nous avons un motif pressant de reporter la canonicité de notre livre au i*"" siècle avant Jésus- Christ. Il est vrai que laMichna ne nomme aucun docteur d'une époque aussi reculée parmi les adversaires ou les

(1) Aboth, m, 11.

(2) Sanhédrin, xi, 3.

défenseurs de l'Ecclésiasle, alors queleTalmud de Babylone croit savoir que la solution des difficultés relatives à Ezéchiel est le fait d'un contemporain de riillel, R. Hanania ben Hizqia (1) ; et il est possible que l'opposition des Chammaïtes envers l'Ecclésiaste soit née seulement après Fan 70 (ap. J.-C), au temps où les Pharisiens commencent à dominer sans conteste, et à s'absorber dans l'étude minutieuse des livres saints et des traditions du parti. Il reste néanmoins probable que l'Ecclésiaste était compté parmi les écrits sacrés avant le commencement de l'ère chrétienne. Les docteurs qui, au commencement du n' siècle, attaquent ou défendent ce livre n'ont aucun souvenir de la date de son introduction dans le Canon. L'historien Josèphe croit même que le recueil inspiré n'a pas reçu d'addition depuis le temps d'Artaxercès I. Or, Josèphe avait quitté la Palestine en l'an 70 et il reproduit les idées du parti pharisien, auquel il appartenait, telles qu'elles existaient à cette date. De pareilles conceptions supposent un état de choses assez ancien. D'ailleurs, plus on retarde l'admission de l'Ecclésiaste au rang des Ecritures, plus le progrès des doctrines la rend difficile à expliquer. L'Ecclésiaste devait donc se trouver dans la collection des livres saints déjà au cours du i^'" siècle avant Jésus-Christ, et il n'est pas prouvé qu'il n"y fût pas auparavant (2). Ce n'était là, on l'a dit, qu'une situation de fait, mais l'histoire des siècles suivants allait montrer qu'elle était inébranlable.

2. En ce qui concerne le canon chrétien. — La croyance générale à l'inspiration de l'Ecclésiaste dans l'Eglise vers la fin du ii^ siècle ne fait aucun doute, puisque, dans tout le cours du siècle suivant, on l'explique, on le commente, on le compte parmi les livres saints. Même, les citations de Clément d'Alexandrie et le catalogue de Méliton permettent de faire remonter jusque vers l'an 150 la présence de l'Ecclésiaste dans le canon chrétien. Enfin, si l'on considère la situation de fait que l'Ecclésiaste occupait, dès le i*"" siècle, soit dans la Bible hébraïque (IV* livre d'Esdras), soit dans la Bible grecque (Josèphe), et si l'on se souvient que l'Eglise, en ce qui concerne les protocanoniques, a simplement accepté la Bible juive, on devra reconnaître, surtout en l'absence de toute divergence ultérieure, qu'elle n'a jamais hésité sur la canonicité de l'Ecclésiaste et que ce livre a toujours été reçu chez elle avec les autres écrits de l'Ancien Testament.

(1) Chahhalh, 13 b; Hagiga, 13 c; Menahoth, 45 a. Cette tradition repose sur une baraïtha.

(2) Si les vues proposées plus loin sur l'origine de l'Ecclésiaste sont justes, le livre aura été, peu après son apparition, rangé parmi « les paroles des sages « (Eccl. xii, 9 ss.) et considéré à l'égal de Job et des Proverbes. Il nost pas du tout nécessaire que la croyance à l'origine salomonienne de l'Ecclésiaste ait précédé sa réception dans le recueil des livres inspirés. L'attribution à un personnage illustre pouvait sans doute aider à la canonisation définitive d'un écrit déjà reçu. Elle ne suflîsait pas à elle seule à le faire accepter. L'histoire des apocryphes est là pour le prouver.

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