HISTOIRE DE L INTERPRÉTATION
anciennes légendes. En outre, le procédé dont Saadia s'était accidentellement servi fut trouvé commode et devint d'un usage de plus en plus fréquent. Déjà le Sépher ha-Zohar (xiii° siècle) explique m, 19 en disant que Salomon n'y parle point de lui-même, mais cite les paroles des sots (1). Ce fut, parla suite, une règle d'interprétation reçue, que de supposer que les propositions contenues dans le livre ne sont pas toutes l'expression de la pensée personnelle de l'auteur, mais que souvent il discute, demande, répond, expose le pour et le contre, en un mot procède par mode de recherche. Ce qui ne semble point conforme à la vérité contient donc les objections ou les doutes qui sont proposés, et Salomon lui-même n'est pointen cause (2). Un commentateur duxvi^ siècle, Baruch Ibn Baruch, exprimait une idée toute voisine lorsqu'il reconnaissait dans l'Ecclésiaste un dialogue entre l'imagination qui doute et la raison divine qui conduit à la foi (3). Il n'est que juste cependant de signaler les services rendus par l'école d'exégèse grammaticale qui fleurit aux xi^-xii" siècles et de noter sa prédilection pour le sens littéral. Ses docteurs ont parfois des vues singulièrement pénétrantes (4). La fin du xviii^ siècle et le xix« marquent un retour à l'exégèse rationnelle avec iMendelssohn (5), avec D. Friedlânder (6) et surtout avec L. Herzfeld(7). Herzfeld, le premier parmi ses coreligionnaires, s'écarte des opinions traditionnelles. Il abandonne d'abord l'origine salomonienne du livre. Néanmoins ce n'est pas dans son Commentaire, c'est seulement plus tard dans son Histoire du peuple d'Israël (8) qu'il se déclare, avouant que s'il a gardé dans le premier ouvrage un silence prudent, c'est que « dix-sept ans plus tôt, un théologien juif ne pouvait traiter de critique biblique sans un sérieux danger ». Au sujet de la vie future, le Commentaire (p. 187) enseigne que l'Ecclésiaste, après avoir douté de l'immortalité, semble enfin, dans xii, 7, faire profession d'y croire; mais il ne conçoit pas cette immortalité comme un état de bonheur. Sur ce
(1) GiNSBURG, p. 59.
(2) MENnELSsoiiN, Vorrede.
(3). Cf. 1). Leimdoerfer, Die Lôsiing des Ko/ieletrâlsels durch den Philosophen Baruch Ibn Baruch, Berlin, 1900, p. 11.
(4) Voir ci-dessous, p. 30; p. 151, note 2.
(5) Le commentaire hébreu de Mendeissohn a été traduit en allemand par Rabc sous le titre : Der Prediger aus dem Hebràischen, vom Verfasser des Phâdon, Anspach, 1771. Mendeissohn voit dans m, 16-17 une démonstration de l'immortalité de l'âme. Salomon y énoncerait la preuve morale de l'immortalité, celle qui s'appuie sur la justice de Dieu pour affirmer l'existence d'une sanction et par conséquent d'une vie future. Dans m, 18-22, il infirmerait la valeur de la preuve psychologique, celle qu'on tire de la nature et des facultés de l'âme : à son sens on pourrait toujours assez facilement nier la supériorité de l'homme sur l'animal.
(6) Der Prediger aus dem Hebràischen, Berlin, 1788.
(7) Qoheleth iibcrsetzl und erlàutert, Braunschweig, 1838.
(8) Geschichte des Volkes Israël, Nordhausen, 1857, II, p. 66-67.
point encore rilistoire d'Israël (p. 29) est plus nette : « Cette croyance (à la vie future et à la rétribution), qui alors était encore nouvelle, avait à lutter dans Tesprit de l'auteur avec de si g-rands doutes qu'elle était toujours vaincue. » S. D. Luzzato et H. Gràtz sont allés beaucoup plus loin. Le premier (1) pense que l'Ecclésiaste a été écrit par un auteur nommé Qohéleth, lequel vivait après la captivité et, pour donner du crédit à son œuvre, la fit passer sous- le nom de Salomon. Le livre nie absolument l'immortalité de l'àme, et recommande la jouissance des plaisirs charnels comme le seul bien qui soit accordé à l'homme. Gràtz (p. 13 ss.) place la composition de rÊcclésiaste sous Hérodc le Grand (37-4 avant J,-C.^. et en fait un pamphlet politique dirigé contre le gouvernement de ce roi. Quant au livre lui-même, il est immoral en raison de ses exhortations à la jouissance, et irréligieux par son scepticisme relativement à la question de rimmorlalité de l'âme (p. 1-2 et 5). L'interprétation imposée par Gràtz aux deux derniers chapitres est plus singulière encore, et ne tend à rien moins qu'à transformer rEcclésiaste en « professeur de libertinage » (2). Dans la suite, l'exégèse des commentateurs d'origine juive n'a plus rien qui la spécifie. Son œuvre se perd dans le grand courant de la critique.
$ 2. Chez les chrétiens.
La première interprétation chrétienne de l'Ecclésiaste qui nous soit parvenue est la Métaphrase de saint Grégoire le Thaumaturge, dont il a déjà été question (3). C'est une explication toute morale. Salomon y reçoit le titre de prophète, et on nous apprend qu'il s'est proposé dans ce livre de nous convaincre de la vanité des choses créées, et d'élever notre âme à la contemplation des choses célestes. Les textes qui cadrent mal avec ce dessein reçoivent un correctif : on les présente soit comme exprimant une manière de voir ancienne que l'auteur a abandonnée par la suite, soit encore comme reproduisant les opinions des insensés. Le lecteur en jugera par quelques exemples : ■< J'ai estimé en un temps que le souverain bien consistait dans le boire et le manger, et que celui-là était très aimé de Dieu qui dans tout le cours de sa vie jouissait le plus possible de ces choses; et j'ai considéré cette joie comme l'unique consolation de la vie, et ainsi je n'ai eu d'autre souci que de ne me priver ni jour ni nuit d'aucun des plaisirs inventés par les mortels. Et j'ai reconnu que quiconque se vautre dans ces choses ne pourra jamais, même avec beaucoup d'elTorts, trouver le vrai
(1) Dans la rovuc Ozav .\echmud, Briefe und Abhandhungen jiidische Lilcratur belreffend, publiée par Ignaz Blumenfeld, Wien, 1864, IV.
(2) Le mot est de Renan (p. 72).
(3) Voir ci-dessus, p. 15.
HISTOIRE DE l'iNTERPRÉTATION. 27
bien » (vm, 15-17). « Car alors je pensais que tous les hommes recevaient le même traitement, et si un sage s'exerce à la justice et fuit l'injustice et évite habilement d'être en inimitié avec qui que ce soit (ce qui est agréable à Dieu), celui-là me paraissait avoir perdu sa peine. Il me semblait que le juste et l'impie, le bon et le méchant, le pur et l'impur celui qui prie Dieu et celui qui ne le prie pas, avaient la même fin. Car comme l'injuste et l'homme bon, le parjure et celui qui évite de jurer, semblaient se hâter vers le même terme, la mauvaise pensée s'insinuait que tous auront la même fin. Mais maintenant je reconnais que ce sont là les pensées, les mensonges et les impostures des sots. Et ils disent beaucoup que celui qui meurt périt tout entier, etc. )' (ix, 1-4). Saint Grégoire continue ainsi, plaçant ix, 4-10 dans la bouche des sots, et il ajoute après avoir cité leur discours : « C'est là ce que disent les insensés. »
Du commentaire de saint Denys d'Alexandrie, les fragments qui restent suflisent à faire connaître le caractère allégorique et spirituel : « Parce qu'il n'est pas question ici (dans ii, 24) de mets sensibles, il (l'Ecclésiaste) dira : « Mieux vaut aller à la maison du deuil qu'à la mai- « son du festin », et dès maintenant il ajoute : « et il (l'homme) montrera « le bien à son àme dans son travail ». Or, la nourriture et la boisson sensibles ne sont point bonnes pour l'àme, car la chair trop alimentée fait la guerre à l'âme et se révolte contre l'esprit; et comment aussi l'abus de la nourriture et l'ivresse seraient-ils de Dieu? Donc il parle des choses mystiques, car personne ne participera au festin spirituel s'il n'est appelé par lui et n'obéit à la sagesse qui dit : Viens et mange (1). » Il est naturel que saint Grégoire de Nysse, dans ses homélies sur l'Ecclésiaste, ne suive pas une autre méthode. Lui aussi reconnaît au livre un but tout spirituel, et attribue les paroles malsonnantes à des adversaires dont l'auteur formule les objections pour y répondre : « L'enseignement de ce livre a pour unique objet de régler la conduite des membres de l'Eglise, en indiquant comment on instituera sa vie selon la vertu. Le but de ce qui y est dit est délever l'esprit au-dessus des sens, de l'apaiser en le détachant de tout ce qui paraît grand et éclatant en ce monde, d'atteindre ce qui est inacessible à la perception sensible, et de concevoir le désir des choses que les sens ne saisissent pas (2). » Et sur ii, 24- 25 : « Il (l'Ecclésiaste) touche une autre objection. L'objection est celleci : Si, ô maître, tu ranges parmi les choses vaines ce qui est en dehors de nous, ce que nous recevons en nous ne sera pas jugé à bon droit chose vaine. Or, la nourriture et la boisson sont en nous-mêmes.
(1) Ch. Lett Feltoe, The Letters and other Remains of Dionysios of Alexandvia, Cambridge, 1904, p. 223 s.
Elles ne doivent donc pas être méprisées, mais on les définira un bienfait de Dieu. Tel est le sens de l'objection. Les termes sont ceux-ci : Il n'y a de bon, dit-il, dans l'homme, que de manger, de boire, et de montrer le bien à son âme dans son travail. Et j'ai vu aussi que ceci vient de la main de Dieu, car qui boira sans lui ? L'avocat de la gloutonnerie objecte ceci au maître (1). »
Le commentaire de saint Jérôme sur l'Ecclésiaste n'est pas un des meilleurs qu'il ait composés. C'est une de ses premières œuvres exégétiques (écrite vers 386), et l'interprétation allégorique et morale y tient plus de place que l'explication du sens littéral. Néanmoins on doit observer que saint Jérôme expose toujours ce sens en premier lieu et avec assez de soin. Ensuite seulement il développe un ou plusieurs sens spirituels, mais en les qualifiant de tels et en avertissant son lecteur. Dès la première page, au sujet du titre dont il vient de chercher la signification, il écrit : Haec intérim juxta litleram. Caeterum juxta intelligentiam spiritualem. De même, à propos de ii, 24, après avoir exposé, sans le dénaturer aucunement, le sens littéral, il ajoute : Haec intérim secundum litteram, ne videamur penitus simplicem praeterire sensum, et diim spirituales delicias sequimur, historiae contemnere paupertatem. Et alors seulement il applique le verset à la nourriture eucharistique (2). Il est vrai qu'il met ix, 7-8 dans la bouche d'un philosophe épicurien ou disciple de l'école de Cyrène, en supposant que l'auteur use d'une prosopopée. C'est du reste le seul cas où il ait recours à cet expédient.
Saint Grégoire le Grand, dans ses dialogues, écrits en 593-594 (3), a généralisé et systématisé le procédé d'interprétation employé avant lui par les plus anciens interprètes. Sans prétendre aucunement, comme on le lui fait dire trop souvent, que le livre soit composé sous forme de dialogue, il suppose que l'Ecclésiaste, par mode de recherche, exprime successivement les états d'âme et particulièrement les tentations de
(2) Certains auteurs, Ginsbuig (p. 101 s.) et Barlon (p. 20) par exemple, qui se niontront sévères pour saint Jérôme, auraient dû faire cette distinction. On n'a pas le droit de le représenter simplement comme un partisan de la méthode allégorique, quels que soient les excès qu'il ait pu commettre dans ce genre d'interprétation. Il n'est pas non plus exact de dire qu' « il a écrit son commentaire pour amener Blesillaà embrasser la vie monastique ». Quand il le rédigea, Blesilla n'était plus : elle mourut au moment où il était prêt à se mettre à l'œuvre, in procinctu noslri operis. Il est vraî seulement que cinq années avant la publication de son livre, saint Jérôme avait lu l'Ecclésiaste avec Blesilla « pour l'amener au mépris de ce siècle », qu'elle lui avait alors demandé des explications écrites, in morem commentarioU, sur les passages obscurs, et qu'il composa le commentaire en mémoire d'elle, mais non pas même immédiatement après sa mort (Praefalioin Corn.: P. L. XXIII, 1009 s.).
{:i)Dial. 1. IV, c. iv (/'. L. XXVII, 321-325).
HISTOIRK DE LINTKnPRF.TATIOX. 29
divers personnages, lui-même parlant tour à tour au nom de chacun d'eux : Hic igitur liber idcirco concionator dicitur quia Salo/non in eo quasi tuniultuantis turhae suscepit sensum, ut ea per inquisitionem dicat quae fartasse per tentationem imperita mens sentiat. Nam quoi sententias quasi per inquisitionem movet, quasi tôt in se personas diversorum suscipit. Mais après avoir exposé les sentiments de l'àmc tentée et encore attachée au monde, il fait entendre les pensées raisonnables qui doivent l'en détacher : Sed concionator verax i^elut e.rtensa manu omnium tumultus sedat eosque ad unam sententiam revocat cum in ejusdem libri termino ait : Finem loquendi pariter omnes audiamus : Deum time et mandata ejus observa; hoc est enim omnis homo. Unde alia sunt quae in libro eodem per inquisitionem moventur, atque alia quae per rationem satisfaciunt; alia quae ex tentati profert animo atque hujus mundi delectationibus dediti, alia vero in quibus ea quae rationis sunt disserit, ut animam a delectatione compescat. 11 est bien clair que saint Grégoire adopte cette théorie en raison des contradictions et des erreurs qu'il croit découvrir dans le livre : il en fait l'application en particulier à m, 21 ; v, 17; xi, 9.
Olympiodore estime aussi que « Salomon parle tantôt en son propre nom, tantôt au nom d'une autre personne qui s'étonne de ce qui arrive en ce monde » (i). 11 laisse d'ailleurs au choix du lecteur d'entendre m, 20 ss. soit d'une objection faite par le voluptueux, soit d'un enseignement du sage ; mais dans ce dernier cas il recourt à l'interprétation allégorique (2).
Des commentaires du moyen âge il suffit de dire qu'en général ils se complaisent de façon excessive dans l'interprétation allégorique. Néanmoins le franciscain normand Nicolas de Lyre (1270-1340), très versé dans la connaissance du grec et de l'hébreu, inaugure une ère nouvelle en préconisant le retour au sens littérales . Son exégèse est d'abord historique et grammaticale, ensuite seulement allégorique. Il avait d'ailleurs beaucoup étudié saint Jérôme. 11 maintient que le but de Salomon dans l'Ecclésiaste est de montrer que le bonheur ne consiste pas dans les richesses, les plaisirs, les honneurs, la science, mais dans la crainte de Dieu.
Luther exprime sa pensée sur le même point en disant : Est status et consilium hujus libelli erudire nos ut cum gratiarutn actione utamur rébus praesentibus et creaturis Dei, quae nobis Dei benedictione largiter dantur et donatae sunt, sine sollicitudine futurorum, tantum ut tranquillumet quietum cor habeamus et animum gaudii plénum, con-