VII
Le premier développement comprend deux groupes de réflexions. Les idées du premier groupe (vu, 13-17) peuvent se résumer ainsi : la moralité n'assure point ici-bas le bonheur, 13-15; le mieux est néanmoins de tenir une conduite moyenne, également éloignée du trop grand zèle dans le bien et des excès du mal, 16-17. Le second groupe (vu, 23-29) est séparé du premier par des sentences du hakliatn.
13. « L'œuvre de Dieu », c'est le gouvernement du monde : cf. m, 11; vin, 17; XI, 5. — riNI est employé au sens de « réfléchir », ou mieux encore « faire attention, prendre garde » (cf. Is. v, 12; xxii, 11; xxvi, 10; B. S. vu, 22). L'homme pourrait ne pas se préoccuper outre mesure de la direction que Dieu imprime aux événements, s'il lui était loisible, à lui créature, de la modifier au gré de ses besoins ou de ses désirs. Mais l'œuvre de Dieu est irréformable. Il faut en tenir compte comme d'une nécessité qui s'impose.
Sieg. et Ilaupt estiment que ce v. et le suivant sont des gloses; Sieg. attribue le premier à Q' (le hakham) et le second à Q^ (l'épicurien). Mais l'un et l'autre texte sont en rapport, d'une part avec vi, 10 et 12 in fine, d'autre part avec VIT, 15-18, et en outre ils reproduisent des idées déjà énoncées par Qoh. dans I, 15; m, 11, 14, 22; cf. viii, 17; xi, 5.
GCS Jér. V ont lu iï7în3 au plur. ; G, suivi par L (dans Berg.) Sh C Jér., supplée le sujet ô Oeéç dans la dernière proposition.
14. uy^ est toujours masc. (Albrecht, ZATW, 1896, 47) et par conséquent se trouve ici à l'état construit devant r\1^^Q. — Sur riD^S, cf. v, 15. — "Sv mn (cf. m, 18; VIII, 2; Job, v, 8; Ps. ex, 14) introduit une prop. finale (Kô>. in, 396 p; GK 165 b), comme en araméen biblique dans Dan. ii, 30 et probablement aussi iv, 14. C'est vraisemblablement un aramaïsme. — xSuJ équivaut à vh T^ZJN (v. 21), et se retrouve dans la Michna [Berahoth, iv, 2, etc.). La fin du v. est très diversement interprétée. Zirk. Knob. Elst. Vaih. Gietm. Haupt : « pour que l'homme ne découvre point ce qui arrivera dans l'avenir ». Bart. l'entend de l'ignorance de ce qui passera sur terre après la mort de l'homme, et Wild., de l'ignorance de l'avenir et probablement de la négation de la résurrection. Wright : « afin que l'homme ne puisse découvrir quel sera son sort après cette vie ». Ew. Heil. : « pour que l'homme ne trouve rien qu'il puisse emporter avec lui dans la mort ». Del. : « pour qu'à la mort l'homme ne trouve rien qu'il n'ait éprouvé ». Bick. et Riiet. traduisent à peu près de même. Gràtz, Ren. Sieg. : « parce que l'homme n'éprouvera plus rien après sa mort ». La première traduction seule (Zirk. etc.)
374 LECCLÉSIASTE, VII. 15-16.
que l'homme ne découvre rien de l'avenir. ^^J'ai vu ces deux choses dans les jours de ma vanité : il est tel juste qui périt dans sa justice, et il est tel méchant qui dure dans sa méchanceté. "J Ne sois pas juste à l'extrême et ne te montre point sage à l'excès :
est acceptable, et liiriK doit être entendu de l'avenir terrestre de l'homme; cette interprétation a été motivée dans le commentaire de m, 22; cf. vi, 12.
La conduite de la Providence est déconcertante : elle fait succéder le mal au bien et le bien au mal sans aucune raison apparente, et l'homme ne dispose par conséquent d'aucun moyen (voir le v. suivant) soit de se rendre Dieu favorable, soit même de prévoir s'il le sera. Conclusion : quand le bien nous est accordé, en jouir; quand le mal nous atteint, prendre garde et réfléchir. Les vv. 16-18 nous feront part du résultat des réflexions de l'auteur lui-même à ce propos.
r\'^r[ a été lu nTî par GSh 'A0; C a dû lire dans GÇrjTEÎ au lieu de utJOi, l'un ayant été substitué à l'autre par une faute d'ouïe. A la place de nciXG, S [i.é[j.<iiv a lu mK'2 (cf. Dan. i, 4 et Job, xxxi, 7); il a été suivi par Y j'ustas querimonias. Zapl. retranche nm^O l'iiriK au nom de la métrique.
15. Sdh annonce sans doute les deux faits qui vont être signalés (cf. ii, li). — "îiixa est ordinairement suivi de D''^2'' (cf. cependant Prov. xxviii, 2). — 2 secundo et tertio peut être interprété au sens de « malgré » (Knob. Herz. Ginsb. Del. Ren. Wright, Now. Bick. en 1884, Kon. [III, 405 b], Sieg. Haupl) ou au sens de « par suite de » (S Zirk. Ew. Hitz. Vaih. Bick. en 1886, Gietm.). La première interprétation est tout indiquée, si, comme il est naturel, on explique le V. 15 en fonction du précédent : l'homme ne peut prévoir si le bien ou le mal lui est réservé dans l'avenir, car la destinée de chacun n'est pas en raison de son mérite moral, il arrive que le juste périsse malgré sa justice et que le méchant prospère malgré sa méchanceté. La seconde traduction : « tel juste périt par suite de sa justice, et tel méchant prospère grâce à sa méchanceté », n'entraînerait aucunement qu'en principe et d'une manière générale, Qoh. ait admis que le vice procure une longue vie et que la vertu fait mourir avant le temps, puisqu'il envisage seulement des cas particuliers. Elle s'harmoniserait assez bien, fait-on observer, avec le v. 16, lequel déclare nettement que l'excès de vertu peut ruiner un homme, et avec le v. 17, lequel reconnaît qu'une dose modérée de méchanceté peut être profitable (voir la parabole de l'économe infidèle, Luc, xvi, 1 ss.) et que l'excès seul du vice est nuisible à son auteur et peut le faire mourir prématurément. Mais cette interprétation des vv. 16-17 est, comme on le verra, plus que douteuse. En réalité, la prép. 1 peut bien marquer seulement la simultanéité. Si un sens plus spécial doit lui être attribué, celui de « malgré » (cf. Is. ix, 2) semble préférable, car l'idée que normalement l'homme bon devrait être heureux domine maintenant la pensée de Qoh. : cf., outre le présent v., viii, 10, 14; IX, 2-3.
Haupt retranche le début du v. jusqu'à "iSsn inclus. 16. Dsnnn a gardé le pat/ta k primitif (GK 54 k). Cet hithpa. signifie dans
LECCLÉSIASTE, VII, 16. 375
B. s. X, 26; XXXII, 4 « faire le sage, affecter la sagesse » hors de propos : cf. dans Ez. xiii, 17 K13nn « faire le prophète ». Ici le sens est bien, comme dans Ex. i, 10, « se conduire sagement », mais déjà avec une nuance peu favorable. — nn"? équivaut à « afin que ... ne... pas » ou « de pour que » (GK 150 e; Kô.v. III, 35'» e); cf. v, 5. Dans DaiUJn, le n de la préformante s'est assimilé au U7 (GK 54 c); c'est aussi la seule forme Idihpo. qui n'ait pas le qâmés à la pause (Kôn. I, p. 350; cf. p. 197). Cet hitlipo. a partout ailleurs le sens d' « être dans l'étonnement, la stupéfaction » (cf. Is. lix, 16; lxiii, 5; Ps. cxLiM, 4; Dan. vin, 27). On lui donne ici communément celui de « se détruire », en se basant, dit-on, sur ce que le qal, outre la signification «être stupéfait », a aussi celle d' ;< être dévaste, ravagé », et pour les personnes « être désolé, délaissé ». Mais le véritable motif qui détermine à adopter ce sens est la présence de « périr » dans 15 et peut-être celle de « mourir » dans 17 : on estime que ce contexte impose ou du moins indique cette interprétation de DDlUn. L'indication est on réalité peu sûre. II n'est aucunement nécessaire que les constatations faites dans 15 sur la fin du juste et du méchant se retrouvent dans 16-17 : de fait, pour le méchant, qui dans 15 a une fin heureuse, 17 contient la menace d'une mort prématurée. Sans doute, Dmun signifie quelque chose de défavorable au juste, mais quoi donc exactement? On le saurait peut-être si l'on parvenait à discerner pourquoi l'auteur introduit ici le conseil d'éviter l'excès de la vertu et de la sagesse. Del. répond : parce que, s'il arrive qu'un juste périsse malgré sa justice, c'est tout d'abord dans les cas où il a dépassé la mesure dans l'exercice de cette vertu; il est donc tout naturel que Qoh, nous avertisse de ne pas l'imiter, de peur d'en mourir! Mais est-il bien vrai que, si les justes périclitent, c'est d'abord et surtout pour avoir été trop justes? N'est-ce pas là au contraire un cas fort rare et exceptionnel? Quoi qu'il en soit, ce n'est sûrement pas la pensée de Qoh. : à en juger par viii, 10, 14 et ix, 2-3, il est clair qu'il ne possède aucune explication des souffrances des bons. La pensée que Del. suppose n'aurait pu venir qu'au hasid, c'est-à-dire à un homme décidé de parti pris à justifier la Providence, et à soutenir que si l'homme souffre, c'est toujours par sa faute. Mais notre v. n'est pas du hasid, ni même sans doute du hakJiam : ni l'un ni l'autre n'auraient parlé si librement de la justice et de la sagesse, et jeté d'eux-mêmes la suspicion même sur l'excès de ces vertus. Le premier a d'ailleurs un style et des procédés caractéristiques qu'on ne reconnaît pas dans notre v. : cf. m, 17; vin, 5-8, 12-13; xi, 9 c; xii, 13-14, où régulièrement il répond à l'auteur primitif par l'afTirmation nette de la rétribution. On y retrouve au contraire quelque chose de la défiance habituelle de Qoh. à l'égard des résultats de la sagesse : cf. i, 13, 17-18; ii, 15 (dont vu, 16 rappelle la formule); vi, 8; vu, 23-24; viii, 17; et d'autre part sagesse et justice vont ensemble ici, comme dans ix, 1 et probablement vi, 8 et ix, 15. C'est donc bien Qoh. qui parle, et vraisemblablement pour formuler une règle de conduite utilitaire, en rapport avec les faits précédemment constatés (13-15) et en particulier avec l'absence de sanction morale. Il sait que de leur bonheur les méchants déduiront : « Pécher n'entraîne aucun inconvénient : donnons-nous-en à cœur joie! » A ceuxlà il répondra tout à l'heure. Il sait aussi que de leurs souffrances, les meilleurs parmi les justes concluront :
376 l'ecclésiaste, vu, 17.
pourquoi te rendrais-tu stupide ? ^' Ne sois pas méchant à l'extrême et ne sois pas insensé : pourquoi mourrais-tu avant ton temps ?
« Nous n'en avons pas encore assez fait : jetons-nous à corps perdu dans la pratique de la vertu ». A ceux-ci il dit un peu rudement : « Ne poussez pas la justice et la sagesse ta l'excès : vous tomberiez dans la stupidité. » Ce disant, il parle en moraliste avisé, qui sait jusqu'où peuvent conduire le scrupule et la surenchère en matière religieuse et morale. Cette interprétation a l'avantage de respecter la signification de DDI^n, telle qu'elle a d'ailleurs été reconnue par G |i7Î tiots i/.rtXayr)ç, V ne obstupescas (cf. S t'va [j.ïi àû7i|j.ovrî; Ttcptjjwç), et telle qu'elle est confirmée par l'emploi de Vithpe. du même verbe en araméen targumique (cf. le Targum sur I Sam. xxi, 14, où D>2riy;Kl traduit l'hébreu SShnil « faire l'idiot »).
Sieg. attribue ce v. à Q2, le sadducéen épicurien, personnage inutile comme on l'a dit dans Vlntrod. p. 154.
17. Ce V. ne laisse pas que d'embarrasser les exégètes, car en dissuadant seulement de l'extrême méchanceté, Qoh. paraît en admettre la pratique modérée. Bart. pense que telle est en effet la portée du texte. Ce commentateur ne spécifie pas davantage; mais comme Qoh., très épris de justice et d'humanité (m, 16; iv, 1-2; v, 7; ix, 11), réprouve sûrement l'injustice, on peut croire que son indulgence serait réservée aux manquements cultuels et à toute recherche des plaisirs qui saurait éviter les excès de la débauche. Il faut bien reconnaître que Qoh. ne prêche, ni même n'enseigne la morale; ce n'est pas son but. Mais précisément, cette circonstance rend d'autant plus significatifs les textes dans lesquels il exprime incidemment ses convictions (vu, 25), ou même laisse percer pour la loi morale un véritable zèle (ix, 3). Or, comment concilier ces textes avec l'interprétation de Bart.? D'après Gietm., Qoh. renouvelle simplement ses conclusions antérieures : « Il n'y a de bon pour l'homme que de manger, etc. « (ii, 24 et parall.). Mais pour Qoh. cela ne s'appelle point « être méchant », c'est seulement « recevoir les biens de la main de Dieu ». Zôckl. : « Le langage de Qoh. s'explique parce qu'il suppose que, de fait, tous les hommes pèchent dans une certaine mesure ». Del. estime que l'auteur veut prévenir son lecteur contre une interprétation trop rigoureuse et littérale de la Loi. Il est constaté que vers ce temps la loi cérémonielle créait plus d'un embarras aux Juifs dévots (iv, 17; V, 5), et d'autre part, la définition que Qoh. donne du juste implique l'accomplissement des devoirs envers Dieu (ix, 2). Rien n'autorise pourtant à dire que « la méchanceté » et « la folie » doivent dans notre texte être restreintes à des manquements d'un ordre aussi spécial que celui auquel Del. fait allusion.
La solution de la difficulté est ailleurs. Les com. n'ont pas pris garde que dans ce v. Qoh. s'adresse aux malintentionnés, de même que, dans le v. précédent, il parlait aux âmes timorées. Il sait (il le dit expressément et le regrette dans ix, 3) que, de l'absence de sanction morale, plusieurs concluront à un redoublement de malice et d'immoralité. C'est à ceux-ci maintenant qu'il en a, et ce fait explique très naturellement la forme donnée au conseil :
l'ecclésiaste, vu. 18. 377
''^^ Il est bon que tu t'appliques à ceci et aussi que tu ne relâches pas ta main de cela ; '' car celui qui craint Dieu accomplira l'un et l'autre.
« ne sois pas méchant à l'c.vtrcme ». Il ne s'agit pas en effet, pour ces malintentionnés, de se permettre un peu de mal, c'est chose faite déjà, mais de s'y livrer désormais sans aucune crainte de châtiment et par conséquent sans aucune mesure, nzin répond donc à l'intention connue et avérée d'hommes déjà méchants, et n'indique pas que Qoh. veuille recommander ou tolérer certaines fautes. Le fait que tout aussitôt il interdit sans restriction d'être « insensé », alors qu'au v. précédent il écrit « ne sois pas sage à l'excès », ne laisse aucun doute sur sa pensée. Il ne servirait à rien d'objecter que l'auteur s'adresse dans 17 au même personnage que dans 16. Le même individu peut en effet être tenté dans l'un et l'autre sens, et il suffit que la constatation de l'absence de rétribution puisse faire naître en l'homme l'idée de se livrer au mal sans mesure, pour que la façon de parler de l'auteur soit justifiée. Jacq. i, 21 exhorte aussi à rejeter nspiajîfav xa/.Ca? et n'entend néanmoins conseiller la méchanceté à aucun degré.
La question qui termine le v. exprime une crainte et indique un danger couru. L'emploi de SdD dans la première partie du v. (cf. ii, 3; vu, 25; ix, 3) autorise à penser que l'auteur a en vue les suites funestes de la débauche.
Sieg. attribue ce v. à Q* (le hasid). Cette attribution s'imposerait en elTet, si notre v. contenait l'affirmation de la rétribution morale. Mais il ne la renferme pas, non plus que le ijrùcédent. Qoh. sait fort bien que l'abus des plaisirs tue son homme, de même que certains scrupules de vertu risquent de l'abêtir. Ce sont là de simples faits d'expérience, comme ceux du v. 15. Qoh. continue à envisager un point de vue utilitaire, et s'il prévient son lecteur contre les deux excès indiqués, c'est qu'à sa connaissance il n'y a dans ces deux voies que souH'rance à recueillir. X'a-t-il pas déjà assez dit, en dehors de toute préoccupation de rétribution morale, que la folie des plaisirs ne donne pas le bonheur (ii; cf. vu, 26)? Le fait que notre v. envisage une hypothèse reconnue vraie dans ix, 3, et qu'il emploie des termes analogues à ceux de n, 3; vu, 25; ix, 3, est une confirmation de son origine.
Quatrième groupe de sentences :
Conseils de modération et de clémence, vu, 18-22.
Les vv. 18-22 intercalent des sentences dorigine sapientielle. Les vv. 18, 21-22 paraissent provenir d'un même auteur; 19-20 sont des gloses mal placées.
18. 1U?N* 2Ti2 est plus qu'un conseil, mais exprime une obligation (cf. v, 4). Xï\ que V traduit par un présent, et T par un parfait, doit être interprété avec Del. et déjà Gràtz « échapper à une obligation en y satisfaisant », sens reçu dans la Michna [Berakot/i, ii, 4; voir Levv, NHW, II, 255 a) et adopté par V qui timet Deum niliil negligil. D'autres (Ew. Knob. Hengst. Zôckl.) traduisent : « il échappera aux conséquences funestes de l'un et l'autre excès ». Mais dSd reprend les deux rrr, et ceux-ci ne représentent pas les
378 LECCLÉSIASTE, VU, 19.
•^La sagesse se montre pour le sage plus forte que 'la richesse des puissants' qui sont dans la ville.