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PRÉFACE
L'incident qui fait l'objet de ce livre se rattache à l'un des actes les plus odieux de la Commune de Paris, à l'assassinat des otages, c'est-à-dire de Mgr Darboy, archevêque de Paris, du président Bonjean, des pères Ducoudray, supérieur de la maison des Jésuites de la rue des Postes; Clerc, de Bengy et Allard.
L'abbé Crozes et l'abbé Lagarde échappèrent aux massacres.
Ce dernier, grand vicaire de l'archevêché de Paris, avait, dès le début de l'incarcération de l'archevêque, reçu la
mission de se rendre à Versailles, pour négocier avec le gouvernement et avec M. Thiers la libération de l'archevêque contre celle de Blanqui, alors incarcéré lui-même à Versailles.
Comment cette négociation fut conduite, comment et par quelles causes elle ne put aboutir? Quel fut le rôle de l'abbé Lagarde? Tel est le sujet traité par l'auteur. Je n'aurais garde de prétendre rentier moi-même dans 1 examen des faits qui y sont relatés, et des considérations qui -s'y rattachent.
Présenter aux lecteurs l'auteur du livre, M. Gustave Gautherot, déjà illustré par tant de travaux et de services rendus à la cause de l'Église catholique et de la Vérité, me paraîtrait tout à fait oiseux; et je ne saurais rien dire qui ne fût audessous du modèle.
En me proposant de présenter son
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œuvre a a public, l'auteur s'est rappelé sans doute que j'étais, en 1871, membre de l'Assemblée nationale, et présent à Versailles, à l'époque où se passèrent les événements qui font l'objet de son livre. J'y étais, en effet, très attentif, et l'âme pleine des émotions soulevées dans nos âmes par tant d'événements tragiques, par le spectacle des désastres dont la France était couverte, par de mortelles tristesses.
Je n'étais pas, à cette date précise, dans les secrets des affaires publiques. Ce fut plus tard, par une série de circonstances favorables dont ma vie est pleine, que je fus mis en rapports plus directs avec M. Thiers. Mais, grâce à une sorte d'intimité, formée par cette vie quasi commune que nous menions à Versailles, je pus suivre de près les événements, et assister, jour par jour, à
l'œuvre étonnante de restauration nationale que ce merveilleux homme cl Imitât accomplit alors sous nos yeux. Il n'est pas un membre de l'Assemblée nationale, quelle que fût son opinion politique, qui ne lui ait rendu alors ce témoignage. Et, puisque l'occasion s'en présente, et il faut profiter de toutes celles qui se rencontrent, n'est-il pas permis d'y trouver la manifestation d'une vérité qui se dégage de plus eu plus de notre histoire nationale depuis cent ans et plus : à savoir que ce qu'on appelle en France la politique, c'est-à-dire la vaine et tumultueuse agitation parlementaire et le jeu des suffrages, jouent un rôle presque toujours vain et souvent funeste dans la conduite des États !
Je n'ai donc pas été au com'ant des négociations engagées à Versailles par M. l'abbé Lagarde. Il me serait dès lors
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impossible d'émettre un avis éclairé sur le sujet traité par l'auteur. M. l'abbé Lagarde se défend contre des imputations qui paraissent tout à fait injustifiées en effet. Mais qui donc pouvait échapper à des soupçons ou à des imputations injustes, dans ces temps terribles où l'âme était incessamment le théâtre d'émotions violentes propres à troubler les esprits les plus fermes?
C'est de cet état d'esprit que je puis seulement rendre compte, comme un témoin dont les calamités publiques n'avaient pas pourtant tout à fait altéré la clairvoyance.
Un des hommes les plus éclairés de cette époque, de ceux qui, après une conduite admirable pendant le siège alors qu'il était maire du YIIP arrondissement, ont le plus honoré l'Assemblée nationale, M. Denormandie, dans l'opuscule intitulé
la Commune^ a qualifié ainsi cet événement de sinistre mémoire : " La Révolution du 18 mars a été l'explosion de sentiments divers qui, par le fait des circonstances, ont constitué à ce moment une force presque irrésistible. »
Si l'on voulait définir ces sentiments divers, il faudrait parcourir la gamme de toutes les émotions qui peuvent soulever l'âme humaine : la colère, l'humiliation, le ressentiment né de la défaite, l'esprit de vengeance et l'exaspération causés par des souffrances subies pendant le siège, et enfin la fureur bestiale de la démagogie déchaînée. Ces sentiments divers se manifestèrent alors sous une forme tellement excessive, qu'on les caractérisait d'un mot : la folie obsidionale. Les députés de province assistaient en témoins parfois stupéfaits à des manifestations de ce genre échappées
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aux personnages même les plus honorés parmi les représentants de Paris; mais les maux qui avaient occasionné cet état d'âme nous rendaient indulgents pour les exagérations de langage et de gestes auxquels ils se livraient. Nous y compatissions même, dans la mesure où nous prenions part au deuil commun de la Patrie.
Toutefois, devenus les seuls souverains, et sentant les responsabilités du pouvoir, nous considérions la Commune de Paris comme une rebelle. Nous approuvions M. Thiers de la traiter comme telle ; mais, dans les premiers moments, avant qu'elle se fût transformée en une bande de scélérats, nous n'avions pas contre elle de sentiments haineux. Dans plusieurs circonstances, l'iVssemblée nationale, tout en condamnant hautement la révolte de Paris, montra qu'elle se
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rendait compte de ce qu'il pouvait y avoir eu de généreux dans le sentiment patriotique qui avait égaré la population parisienne.
Quelques-uns poussaient même cette disposition d'esprit un peu loin. C'est ainsi qu'un des membres de l'Assemblée nationale, d'âme généreuse, M. Barenger, proposa un jour de nommer une délégation qui se rendrait en pacificatrice à Paris afin d'entrer en communication avec les Parisiens. La proposition, il est vrai, fut accueillie fraîchement et ne recueillit qu'une quinzaine d'adhérents, dont j'étais!
Mais l'Assemblée avait nommé une Commission qui avait pour mission de chercher les moyens de faire cesser cette affreuse guerre civile. De leur côté quelques-uns des maires de Paris désiraient et cherchaient les moyens d'entrer en
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communication avec l'iVssemblée nationale.
Deux d'entre eux furent un jour délégués pour établir ces relations : c'étaient M. Clemenceau et M. Tirard. Nous les reçûmes en Commission; et ce fut M. Tirard qui pritla parole pour exposer l'objet de leur ambassade. Nous l'écoutions en silence, tous pleins d'un désir sincère de trouver des moyens de conciliation, d'entrer en communication avec la partie saine de la population parisienne, qui était loin de partager les passions de la Commune proprement dite; mais peu à peu M. Tirard, en proie à ce genre d'exaltation que je viens de dépeindre, s'emporta jusqu'à faire une sorte de scène mélodramatique qu'il termina en disant qu'il se retirait et qu'il rendrait compte à Paris, etc..
M. Clemenceau opposait à cette exalta-
tion sans cause une attitude silencieuse. . . et tous les deux sortirent sans nous entendre. Nous étions consternés; et, comme nous nourrissions les meilleures dispositions, on me pria de courir après eux, et de leur faire comprendre qu'ils se méprenaient sur nos intentions; que nous désirions au contraire nous entendre avec eux, etc., etc. J'acceptai cette mission, je courus après eux, et je tentai de les ramener à des sentiments plus doux. Ce fut peine perdue. Ils se retirèrent sans répondre, et dans des dispositions d'esprit que je cherchai vainement à comprendre.
La Commission dont je parle était, en ce sens, l'organe fidèle de l'Assemblée nationale. Nous ne nourrissions aucun sentiment de haine ni de vengeance contre Paris. Même, au début, on avait pu distinguer, à travers le tumulte incon-
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sidéré de la grande ville, un mouvement marqué d'aspirations aux libertés communales; et il est certain qu'à l'origine il régnait dans l'Assemblée un courant d'idées conforme à ces aspirations. A cause de cela, les revendications de Paris ne laissaient pas un grand nombre d'entre nous insensibles.
A son début donc, cet extraordinaire mouvement de résistance de Paris n'avait pas pris, à nos yeux, la forme d'une insurrection contre l'autorité souveraine de l'Assemblée nationale; il n'apparaissait pas encore avec le caractère de trahison qui était dans la pensée des fauteurs de la Commune proprement dite. Nous ne songions qu'aux maux soufferts en commun. Nous nous associions de grand cœur aux douleurs causées par le désastre national, et accrues pour les habitants de Paris par les souffrances du siège,
par les affres de la capitulation, et par la présence des Allemands dans leur ville.
En ce temps-là d'ailleurs, et vers la fin du second Empire, courait dans le pays tout entier un mouvement d'opinion vers la libération, et de réaction contre la centralisation de tous les pouvoirs entre les mains de l'État. Les institutions datant de l'an VIII et du régime impérial étaient devenues comme un gilet de force impatiemment supporté. C'était à ce système de gouvernement que nombre d'esprits libéraux attribuaient la déperdition des forces vitales de la nation ; et ils y voyaient l'origine de la désorganisation sociale, qui, dès nos premiers revers, était apparue dans tous les ressorts de la vie nationale. Ce n'était qu'un début, et comme un avant-goùt d'affrancbissement qui se faisait sentir dans l'esprit public.
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Depuis lors, ce mouvement d'opinion est resté comme en suspens. C'est que les transformations organiques dans un État sont lentes à s'accomplir, de même que les idées ne se répandent qu'avec une lenteur désespérante pour les gens pressés du sommet jusque dans les dernières fibres de l'organisme national.
C'étaient les premières vibrations de l'effort souverain, en quelque sorte, que fit notre pays de France pour secouer le joug de la centralisation révolutionnaire et impériale et pour reprendre la libre allure d'une nation qui retrouve, avec son génie propre, sa fonction naturelle. Cet effort vers la vie continue. Il se manifeste, de nos jours, par des faits qui se produisent à tous les étages sociaux, avec les appellations diverses de décentralisation, de libertés communales et régionales, de reconstitution des organismes
locaux et des corporations : effort suprême, et le dernier peut-être, de la nation tendant à la dégager des liens qui l'oppriment, et qui se prêtent à toutes les dominations révolutionnaires.
A l'époque déjà lointaine où se passèrent les événements qui font l'objet de ce livre, l'Assemblée nationale portait en elle les germes de cette rénovation. Elle en ressentait d'autant plus le besoin qu'elle pouvait attribuer nos malheurs aux effets de ce pouvoir centralisé, organisé en l'an VIII. Elle était donc animée de l'esprit de rénovation tendant à la reconstitution des forces provinciales et vitales du pays. Aussi, le mouvement communaliste qui se produisait à Paris n'avait-il pas eu, au premier abord, l'aspect d'une insurrection contre l'autorité souveraine. On y voyait plutôt le premier effet d'un mouvement favorable tendant
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à améliorer l'état intérieur de la nation. Le plus grand nombre des députés de Paris, et il y en avait, parmi eux, qui appartenaient aux groupes les plus modérés de l'Assemblée, n'étaient point bostiles à cet esprit de rénovation. Ce courant d'idées circulait d'ailleurs dans le pays tout entier ; et plusieurs grandes villes, par des manifestations éclatantes, montrèrent qu'elles étaient prêtes à s'associer à ce mouvement de libération qui, au premier abord, avait pu être la cause et la raison d'être de la Commune de Paris.
Tel était l'état d'esprit d'un grand nombre démembres de l'Assemblée nationale, lorsque de Bordeaux nous vînmes siéger à Versailles . Les premiers bruits du mouvement parisien avaient causé de l'étonnement plutôt que de la colère. Mais au fur et à mesure que durait la résistance
de Paris à la volonté du pays représenté à Versailles, la Commune apparut avec son sens véritable : celui d'une rébellion. Et cette rébellion prenait un caractère de plus en plus odieux, alors que l'ennemi était encore à nos portes, et qu'un poste de Bavarois était campé à Saint-Denis.
M. Tbiers avait dû entreprendre le siège de Paris ; et cbaque nuit nous entendions le bruit du canon, qui semblait être un glas funèbre, quand on songeait que ce duel impie était engagé entre Français, sous les yeux de l'étranger.
Ce fut alors que l'on connut l'exécution des otages, et les menaces de mort proférées contre eux par les bandits devenus, sans opposition possible, les maîtres de Paris. C'est aussi à ce moment que se produisirent les incidents qui font l'objet de la présente publication. Les arrestations de Mgr l' archevêque de Pa-
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ris et des autres victimes désignées à la rage de fous furieux causèrent à Versailles une véritable consternation, et les cœurs endoloris par tant de maux furent frappés d'une sorte de stupeur.
C'est aussi à ce moment que s'ouvrit la négociation dont on raconte, dans ce livre, les péripéties. Je pense que le plus grand nombre des députés ne connut point alors cette négociation. Pour mon compte personnel, je l'ai ignorée.
Pour bien juger cette cause, il faut se mettre en présence de la situation, telle qu'elle était et qu'elle s'imposait à M. Thiers et à nous. L'Assemblée nationale était souveraine : M. Thiers tenait d'elle son pouvoir. Pouvait-il, étant investi d'une autorité suprême sous le regard de l'ennemi encore présent à nos portes, l'Assemblée elle-même pouvaitelle incliner son autorité devant des révol-
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tés, apparaissant d'ailleurs sous l'aspect de pires scélérats? Elle et lui enfin pouvaient-ils traiter avec des rebelles?
Sans doute cette considération pesat-elle dans les résolutions de M. Thiers et du gouvernement au sujet de la proposition d'un échange entre les otages et la personne de Blanqui. On pouvait d'ailleurs concevoir des doutes sur la sincérité et sur l'exécution des promesses faites dans le principe, relativement à l'échange des prisonniers. L'élément relativement modéré qui dominait dans la Commune lors de l'arrestation de l'archevêque avait fait place, dès les premiers jours du siège, à l'élément le plus violent, décidé à achever l'œuvre de destruction qui rappelle les écroulements d'empire et de cités dont parle la Bible. Mêlé, comme je l'étais alors, à ce milieu de Versailles, miUeu fiévreux, à la fois accablé et plein