‹ L'échange des otages: Thiers et Mgr DarboyChapitre 14 sur 25 · FIN · texte numérisé non relu

FIN

A Monsieur Thiers.

Prison de Mazas, le 8 avril 1871.

Monsieur le Président,

Hier vendredi, après un interrogatoire que j'ai subi à Mazas, où je suis détenu en ce moment, les personnes qui venaient m'interroger m'ont assuré que des actes barbares avaient été commis contre les gardes nationaux par divers corps de l'armée : dans les derniers combats on aurait fusillé les prisonniers et achevé les blessés sur le champ de bataille. Ces personnes voyant combien j'hésitais à croire que de tels actes pussent être exercés par des Fran-

çais contre des Français, m'ont dit ne parler qu'après des renseignements certains.

Je pars de là, Monsieur le Président, pour appeler votre attention sur un fait aussi grave, qui, peut-être, ne vous est pas connu, et pour vous prier instamment de voir ce qu'il y aurait à faire dans des conjonctures si douloureuses. Si une enquête forçait à dire qu'en effet d'atroces excès ont ajouté à l'horreur de nos discordes fratricides, ils ne seraient certainement que le résultat d'emportements particuliers et tout individuels. Néanmoins il est possible peutêtre d'en prévenir le retour, et j'ai pensé que vous pouviez plus que personne prendre à ce sujet des mesures efficaces.

Personne ne trouvera mauvais qu'au milieu de la lutte actuelle, étant donné le caractère qu'elle a revêtu dans ces derniers jours, j'intervienne auprès de tous ceux qui peuvent la modérer ou la faire finir.

L'humanité, la religion, me le conseillent et me l'ordonnent. Je n'ai que des supplications; je vous les adresse avec confiance.

Elles partent d'un cœur d'homme qui compatit, depuis plusieurs mois, à bien des misères; elles partent d'un cœur français que les déchirements de la patrie font douloureusement saigner. Elles partent d'un cœur religieux et épiscopal qui est prêt à tous les sacrifices, même celui de sa vie, en faveur de ceux que Dieu lui a donnés pour compatriotes et pour diocésains.

Je vous en conjure donc, Monsieur le Président, usez de tout votre ascendant pour amener promptement la fin de notre guerre civile et, en tout cas, pour en adoucir le caractère, autant que cela peut dépendre de vous.

Veuillez, Monsieur le Président, agréer l'hommage de mes sentiments très respectueux.

G. Darboy,

Archevêque de Paris.

P. -S. — La teneur de ma lettre prouve assez que je l'ai écrite sous la communication qui m'a été faite, je n'ai pas besoin

d'ajouter que je l'ai écrite non seulement en dehors de toute pression, mais spontanément et de grand cœur.

A Messieurs les Membres du Gouvernement, à Versailles.

Paris, 7 avril.

Messieurs,

De mon libre mouvement et sous l'inspiration de ma conscience, je vous demande avec instance d'empêcher toutes les exécutions, soit de blessés, soit de prisonniers.

Ces exécutions soulèvent de grandes colères à Paris et peuvent y produire de terribles représailles.

Ainsi, l'on est résolu, à chaque nouvelle exécution, d'en ordonner deux des nombreux otages que l'on a entre les mains.

Jugez à quel point ce que je vous de-

mande comme prêtre est d'une rigoureuse nécessité.

J'ai Ihonneur d'être respectueusement votre humble serviteur.

H. Deguerry,

Ciaé de la Madeleine.

Au dépôt de la Conciergerie.

Je crois devoir vous déclarer que j'ai conçu et écrit cette lettre sans aucune pression, mais, comme je l'ai dit au commencement, de mon libre mouvement.

H. Deguerry.

A Mgr Darhoy.

Versailles, 14 avril 1871.

Monseigneur,

J'ai reçu la lettre que M. le curé de Montmarti'e m'a remise de votre part et je me

hâte de vous répondre avec la sincérité de laquelle je ne m'écarterai jamais.

Les faits sur lesquels vous appelez mon attention sont absolument faux, et je suis véritablement surpris qu'un prélat aussi éclairé que vous, Monseigneur, ait admis un instant qu'ils pussent avoir quelque degré de vérité. Jamais l'armée n'a commis ni ne commettra les crimes odieux que lui imputent des hommes, ou volontairement calomniateurs, ou égarés par le mensonge au sein duquel on les fait vivre. Jamais nos soldats n'ont fusillé les prisonniers ni cherché à achever les blessés. Que dans la chaleur du combat ils aient usé de leurs armes contre des hommes qui assassinent leurs généraux et ne craignent pas de faire succéder les horreurs de la guerre civile aux horreurs de la guerre étrangère, c'est possible; mais, le combat terminé, ils rentrent dans la générosité du caractère national, et nous en avons ici la preuve matérielle exposée à tous les regards.

Les hôpitaux de Versailles contiennent

quantité de blessés appartenant à Tinsurrection, et qui sont soignés comme les défenseurs de l'ordre eux-mêmes. Ce n'est pas tout; nous avons eu dans nos mains 1 600 prisonniers qui ont été transportés à Belle-Isle et dans quelques postes maritimes, où ils sont traités comme des prisonniers ordinaires, et même beaucoup mieux que ne le seraient les nôtres, si nous avions eu le malheur d'en laisser dans les mains de l'insurrection.

Je repousse donc, Monseigneur, les calomnies qu'on vous a fait entendre. J'affirme que jamais nos soldats n'ont fusillé les prisonniers, que toutes les victimes de cette affreuse guerre civile ont succombé dans la chaleur du combat, que nos soldats n'ont pas cessé de s'inspirer des principes d'humanité qui nous animent tous, et qui seuls conviennent aux convictions et aux sentiments du gouvernement librement élu que j'ai l'honneur de représenter.

J'ai déclaré, et je déclare encore, que tous les hommes égarés qui, revenus de

leurs erreurs, déposeraient les armes, auraient la vie sauve, à moins qu'ils ne fussent judiciairement convaincus de participation aux abominables attentats que tous les honnêtes gens déplorent; que les ouvriers nécessiteux recevraient pour quelque temps encore le subside qui les a fait vivre pendant le siège, et que tout serait oublié une fois Tordre rétabli.

Voilà les déclarations que j'ai faites, que je renouvelle, et auxquelles je resterai fidèle quoi qu'il arrive, etje nie absolumentles faits qui seraient contraires à ces déclarations.

Recevez, Monseigneur, l'expression de mon respect et de la douleur que j'éprouve en vous voyant victime de cet affreux système des otages, emprunté au régime de la Terreur, et qui semblait ne devoir jamais reparaître chez nous.

Le Président du Conseil, Chef du Pouvoir exécutif de la République française :

A. Thiers.

L' archevêque Chigi à M. Washhume.

Versailles-Montreuil, 2, rue de la Vieille-Eglise, 18 avril 1871.

Monsieur et cher Collègue,

Permettez-moi de vous demander confidentiellement de vouloir bien accueillir avec bienveillance les quatre chanoines ecclésiastiques de l'église métropolitaine de Paris, qui viennent pour implorer votre protection en faveur de leur archevêque, emprisonné par les insurgés de Paris. Permettez-moi de joindre mes prières à ceux de ces bons chanoines, et de vous assurer de ma grande reconnaissance, pour tout ce que vous pensez que vous pourrez faire ou tenter tout au moins, pour obtenir que la vie de Mgr Darboy ne coure aucun danger.

Recevez, etc..

Flavius Chigi,

Archevêque de Myre, nonce apostolique ,

232 thiers et m«' darboy

Monsieur,

Les tristes événements qui se passent à Paris n'ont pas manqué d'attirer l'attention de Votre Excellence, et entre autres déplorables excès que la guerre civile a fait naître, dans cette malheureuse cité, l'arrestation de Mgr l'archevêque et des principaux membres de son clergé aura été particulièrement remarquée par les divers représentants des puissances amies de la France. Se fondant sur cette amitié et sur les bonnes relations qui existent entre le gouvernement des États-Unis et Sa Majesté Britannique et notre pays, nous, chanoines et membres du chapitre métropolitain de l'Eglise de Paris, qui avons pu nous réunir, prenons la liberté de prier Votre Excellence de vouloir bien interposer ses bons offices, en la forme qu'elle jugera convenable, pour obtenir que notice archevêque soit délivré au plus tôt, et que la cause de l'humanité et de la civilisation cesse de souffrir dans sa personne, doublement respectable par sa

dignité et par ses mérites, une des plus graves atteintes qu'elle ait jamais pu subir.

Toute idée politique étant d'ailleurs exclue de notre démarche, et nous plaçant uniquement sur le terrain du droit des gens et de la sympathie que ne peut manquer d'inspirer un traitement aussi immérité, nous osons espérer que Votre Excellence accueillera favorablement notre demande et qu'elle lui donnera toute la suite que nous pouvons désirer.

Dans cet espoir, etc..

Ont signé : E.-J. Lagarde, vicaire général, archidiacre de Sainte-Geneviève; Ern. BouRRET, chanoine honoraire; L. Al- LAIN, chanoine secrétaire; Louvrier, chanoine pénitencier du diocèse de Paris.

Lettre de M. l'abbé Verworst à t abbé Lagarde. Paris, Auteuil, 2 février 1875.

Cher et vénérable Monsieur,

Les cinq personnes avec lesquelles vous vous êtes trouvé en wagon de Paris à Ver-

sailles, quand vous fûtes envoyé par la Commune, étaient M. Chardon, sa dame, sa belle-mère et ses deux filles. Cette famille demeure, rue Ghâteaudun, 58, et avenue de ^Empereur, 40, à Boulogne. Elle se réfugiait à Fontainebleau, où elle m'a raconté avec émotion ce qu'elle avait vu et entendu. M. Chardon m'a dit avoir combattu vainement la détermination où vous étiez de retourner dans votre prison, et j'ai cru devoir publier plus tard cette circonstance, heureux d'honorer dans l'infortune celui que la prospérité a toujours trouvé modeste, bienveillant et affectueux.

L'abbé Verworst,

Chanoine honoraire, Directeur de l'Institut Notre-Dame .

Auteuil-Paris, rue Molière, 1.

Attestation de l'abbé de Lisicki.

Je certifie qu'il est à ma connaissance que pendant la Commune le colonel Nit-

mann a reçu de M. Amodru, vicaire à Notre-Dame des Victoires, de la part de M. Lagarde, vicaire général, la somme de 3 500 francs, pour être employée dans l'intérêt de Monseigneur l'archevêque et des otages.

Cette somme a été donnée sur ma demande : elle a été donnée en plusieurs versements suivant les besoins et j'ai vu entre les mains du colonel chacun des versements.

Paris, 25 mars 1875.

De Lisigki,

Prêtre.

Lettre de M. Froment-Meurice à l'abbé Lagarde.

Monsieur le Vicaire général,

Puisque, par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 23, j'apprends que vous êtes encore à Versailles, poursuivant la difficile entreprise qui vous y a amené, je vous demande la permission de

VOUS adresser un certain nombre de lettres où vous pourrez peut-être puiser quelques indications non sans intérêt pour le but si désirable où vous tendez. Certes, vous devez avoir déjà entre les mains une somme de documents plus considérable, mais je crois néanmoins qu'il serait du devoir de tout ami des vénérables prêtres prisonniers de centraliser entre vos mains tous les renseignements qui peuvent venir de divers côtés : il suffit parfois d'un détail de peu de valeur en lui-même pour faire avorter ou réussir tout un plan.

Je joins aux lettres que j'ai reçues relativement à l'objet de vos préoccupations et des miennes quelques extraits d'autres lettres qui, longues et traitant d'autres sujets que celui des otages, ne pouvaient être iointes aux premières.

J'appellei^ai votre attention sur la lettre de M. Francis Ducunig; il est membre de la gauche et par cela même, étant donnés les bons sentiments qu'il exprime, pourrait peut-être être utile comme intermédiaire.

Dans le même ordre d'idées, je pourrais si l'opportunité s'en faisait sentir vous envoyer des lettres pour M. Loiseau-Pinson, membre démissionnaire de la Commune, et adjoint au maire du 2* arrondissement, et pour M. le docteur Millard, ami de M. Jules Simon.

J'avais écrit à Paris, à un ami de M. le Curé de la Madeleine, pour avoir quelques détails sur cette collecte conseillée par M. Ducunig; mais cette personne n'est plus à Paris; j'écris, dans le même but, à un autre de nos amis communs, comme moi paroissien de la Madeleine.

Je pense que vous avez la possibilité de communiquer avec Mgr l'Archevêque de Paris et avec M. l'abbé Deguerry; s'il en était autrement, je vous signalerais Mme de Friedberg, la personne dont il est question dans la lettre de Mme Le François; voici son adresse à Versailles : 25, rue Saint-Martin. Je suis certain aussi que vous avez plus d'un moyen de correspondre avec Paris; néanmoins, dans le cas où le grand usage que vous devez avoir à en faire les aurait un

peu épuisés, je crois bien faire en vous indiquant le mien : adresser les lettres à Mme Françoise Chevalier (c'est une femme sûre qui fait tous les deux jours le service de mon courrier) poste restante à Saint- Denis, en mettant surl'enveloppe intérieure, celle qui porte l'adresse du destinataire de la lettre, aux soins de M. Bachelet, directeur de la maison Froment-Meurice, 372, rue Saint-Honoré ; c'est à ce dernier que le destinataire de la lettre peut, s'il y a lieu, faire remettre sa réponse poursuivre la même voie. Peut-être avez-vous vu à Versailles M. de Corcelles : il y demeure, 3, rue des Réservoirs; ami de M. le curé de la Madeleine et de M. Thiers, influent par lui-même et par ses parents, MM. de Rémusat, de Lafayette et de Lasteyrie. M. le docteur Foissac pourrait aussi rendre des services dans les circonstances présentes : il est également lié avec M. Thiers et l'abbé Deguerrv; malheureusement, je n'ai pu me procurer son adresse; on l'a sans aucun doute chez le Chef du Pouvoir Exécutif.

Pardonnez cette longue lettre à un esprit inquiet qui, privé de la consolation d'agir pour les objets de son inquiétude, veut du moins vous apporter le peu de renseignements qu'il possède, et dont il se pourrait que l'un ou l'autre vous devînt utile.

J'ai l'honneur de vous présenter, M. le Vicaire Général, avec mes salutations les plus empressées, l'expression de tous mes vœux pour votre succès.

Emile Froment-Meurige,

La Plane, mardi 25 avril 1871.

Je n'ai pas besoin d'ajouter que la communication des lettres ci-jointes est pour vous seul.

— L'abbé Lagarde a ajouté en note : « J'ai rendu les papiers envoyés le 2 juillet 1871. »

'Attestations de MM. Lagarde.

Je reconnais devoir : 1" à Mlle Tarot, rue Favart, n° 4, la somme de deux mille francs;

et 2» à Mlle 0..., rueGaillon, n"!, la somme de quinze cents francs, lesquelles sommes m'ont été avancées par ces deux pieuses chrétiennes et remises en mon nom à M. l'abbé Amodru pour les démarches faites par les soins de ce dernier en faveur des Otages.

Je reconnais également devoir à Mlle 0... deux cents francs, pour ses voyages et ceux de Mlle Tarot de Paris à Versailles pendant la Commune.

Je prie mon frère Adolphe, ou à son défaut, mon frère Léonce, de faire rembourser ces diverses sommes sur ma succession.

Paris, le 2 juillet 1871.

E.-J. Lagarde.

Remis à Mlles 0. . . et Golombet la somme de trois mille cinq cents francs, montant des avances faites à mon frère, M. l'abbé Lagarde, par Mlles Tarot et 0...

Remis en outre une somme de deux

cents francs pour le voyage de ces pieuses personnes de Paris à Versailles pendant la Commune.

Paris, le 27 octobre 1871.

Ad. La GARDE,

Mlle Tarot avait été remboursée de ses avances par Mlles 0... et Colombet, et c'est d'après sa déclaration que j'ai remis la somme entière à ces dernières.

Adolphe Lagarde.

ARCHEVECHE DE PARIS

Lettre de l'abbé Lagarde à M^ E. Plou. Paris, 7 mars 1872.

Monsieur,

J'apprends avec la plus vive peine les odieuses imputations qui sont répandues contre vous et qui me toucheraient aussi

bien que vous si elles étaient fondées, et je m'empresse de vous envoyer le témoignage que vous me faites demander.

Je déclare donc qu'il est absolument faux que je vous aie jamais remis la moindre somme provenant de l'Archevêché, ce qu'il est facile, d'ailleurs, de constater en s'adressant à l'Archevêché même.

Vous avez rendu très généreusement et sans rien demander les services les plus signalés à la cause des malheureux otages et du clergé pendant les tristes jours de la Commune.

MM. les Vicaires Capitulaires vous ont remercié de ce que vous aviez fait pour Mgr l'Archevêque, et j'ai déjà eu l'honneur de vous écrire moi-même pour vous exprimer toute ma reconnaissance du concours si dévoué, si intelligent et si courageux que vous m'avez prêté dans la position difficile que les circonstances m'avaient créée, aussi bien que dans les efforts que j'ai tentés pour venir en aide, avec l'excellent et digne prêtre que vous savez, M. l'abbé Amodru, à notre

vénéré Pontife et à ses compagnons d'infortune.

Ce n'est que plus tard et non sans peine que j'ai pu vous faire accepter un billet de mille francs pour vous couvrir des dépenses que tant de démarches vous avaient imposées, et j'ai tout lieu de craindre de n'avoir pas réussi aussi complètement que je l'aurais désiré.

Veuillez, etc..

INDEX ALPHABÉTIQUE

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