CHAPITRE VIII
Dans son silence aussi méritoire que douloureux, l'abbé Lagarde eut pourtant d'autres consolations que le témoignage de sa conscience : ceux dont le jugement lui importait par-dessus tout ne perdirent pas une occasion de lui manifester leur affectueuse estime, leur indignation envers ses accusateurs, — et lorsque le nouvel archevêque de Paris l'eut réintégré dans ses fonctions, leur profonde satisfaction.
Du volumineux dossier (1) que nous
(1) Il renferme une centaine de lettres allant de 1871 à 1881.
avons entre les mains, nous n'extrairons que quelques pièces, les plus caractéristiques.
Le 20 août 1871, M. l'abbé Icard écrivait à l'abbé Lagarde, retourné, malade, à Versailles :
« Mon cher et noble ami, ... j'ai vu les notes insérées dans les diverses feuilles; sous des formes différentes, elles rendent bien la vérité touchant la sottise dont le Siècle s'était fait l'écho. J'ai fait de nombreuses courses cette semaine, et je demeure de plus en plus convaincu que la lumière se fera, par la force même des choses, et que justice sera rendue, non seulement à ces sentiments de délicatesse et d'honneur qui pour vos amis étaient une chose si hors de doute, mais encore à la conduite tout ensemble si sage et si dévouée que vous avez su tenir au milieu des circonstances les plus difficiles peut-
être où un prêtre se soit jamais trouvé. « Lorsque, pendant toutes ces affaires, je priais pour vous dans la modeste chapelle de la maison de mon père avec tout ce que mon cœur peut renfermer de foi et de piété, je ne me doutais pas de la situation qui vous était faite. Aujourd'hui encore, en me disant que Dieu proportionne les épreuves à l'élévation des caractères et à la force des âmes, je ne puis m'empêcher de souffrir à la pensée des heures cruelles que vous avez dû passer ; et pour apaiser cette impression, il me faut la confiance, je veux dire la certitude que justice complète, encore une fois, sera rendue à la dignité de votre conduite, et à la réserve si délicate et si dévouée dont vous avez usé à l'endroit d'une mémoire qui, malgré tout (et en cela je vous admirais quand vous parhez l'autre jour), vous est restée chère et sacrée. »
La « sottise » du Siècle dont il s'agissait était l'entrefilet suivant :
" On se sou^dent encore de ce célèbre abbé Lagarde ou de La garde qui, étant A'icaire général de M. Darboy et enfermé avec lui à Mazas, fut négocier à Versailles, au nom de l'arcbevéque, et refusa de revenir se constituer prisonnier. Il paraît que M. Lagarde était parvenu à se faire accepter comme vicaire général par le nouvel archevêque. Le clergé de Paris a écrit à M. Guibert pour lui témoigner ses scrupules à ce sujet.
u L'archevêque se serait empressé, nous dit-on, de faire droit aux justes susceptibilités des curés de Paris. »
Tout était faux dans ces lignes perfides ; mais elles eurent l'heureuse conséquence de faire éclater les véritables sentiments du " clergé de Paris )^ à l'égard de l'abbé Lagarde.
Le 13 août, M. Charles, curé de Grenelle, écrivit à Mgr Guibert, en son nom et au nom de ses collègues :
« Monseigneur, on me communique un article du Siècle au sujet de M. l'abbé Lagarde, et, dans cet article, il me semble reconnaître plus qu'un acte de légèreté malveillante envers le clergé, comme ce journal en commet souvent (1) . . .
" Le clergé de Paris ne connaît pas à fond et ne connaîtra peut-être jamais les circonstances qui ont déterminé la conduite de M. l'abbé Lagarde. Il n'est pas même désirable que la lumière se fasse pleinement. Il n'y a donc jusqu'ici, dans son sein, que des opinions qui s'imprègnent des tendances de chacun.
(1) M. Charles continuait : « Je crois y voir une perfidie... La rédaction d'un journal n'invente pas ces choses; elles hii sont dictées et, pour les produire, il faut avoir un intérêt personnel à leurs conséquences futures. »
« Or, le clergé de Paris, que je crois avoir pénétré profondément, par suite des fonctions diverses que j'ai remplies, se divise en plusieurs catégories : les bons prêtres et vous verrez, Monseigneur, qu'ils sont nombreux et vous aimeront comme leur père; les babiles qui veulent, avant tout, pan^enir, et les timides devant l'opinion qui sont encore plutôt bons que mauvais. Tous attendent le jugement que vous porterez sur la conduite de M. l'abbé Lagarde, les premiers pour y applaudir, les seconds pour s'y soumettre, les troisièmes pour se rassurer; la cause est donc entre vos mains. Elle ne saurait être mieux confiée, car vous êtes. Monseigneur, le juge éminemment autorisé d'une question d'bonneur sacerdotal ; mais soyez sûr que vous la tenez tout entière.
« Si vous deviez condamner, nous nous
soumettrions; mais vous nous briseriez le cœur, à nous tous qui aimons, dans nos supérieurs la dignité de la vie, la délicatesse des procédés et la piété dont M. l'abbé Lagardenous a toujours donné l'exemple.
« Si vous pouvez relever une cause qui nous est chère, et tout ce que je sais me le prouve, vous répondrez au sentiment le plus général, le meilleur, et le plus en harmonie avec les intérêts de l'EgUse.
« Quand vous connaitrez l'humble curé qui vous écrit, Monseigneur, vous serez surpris qu'il ait osé rompre un silence qui est dans ses tendances naturelles. En pénétrant jusqu'au fond de son âme, vous trouverez le principe de ce cri d'honnêteté indignée qu'il n'a pas craint de pousser vers vous . "
La protestation du curé de Grenelle ne fut pas isolée. Citons encore celle du cha-
noiiie Cathelin, curé de Saint-Philippe du Roule, qui écrivit, le 22 août, à son « vénérable ami » :
« J'ai cru, ainsi que plusieurs autres, devoir protester aux pieds de Sa Grandeur contre les insinuations mensongères de cette feuille éhontée et impie (1) ; j'ai
(1) Le Siècle. Les 15 et 16 août, la Liberté^ les Débats, le Gaulois, le Fiyaro, le Français, le Monde avaient publié une note ainsi conçue : « D'après les renseignements les plus certains, nous pouvons affirmer que la bonne foi du Siècle a été surprise. M. l'abbé Lagarde, dont la santé a été fort éprouvée dans ces derniers temps, n'a pas cherché à se faire accepter comme vicaire général. Par suite, le nouvel archevêque, qui d'ailleurs estime comme il le mérite le caractère loyal de M. Lagarde, n'a pas eu lieu de se préoccuper des prétendues susceptibilités des « curés de Paris » . Kous savons, au contraire, que plusieurs de MM. les curés de Paris ont écrit à - Mgr Guibert pour protester contre la démarche singulière qu'on leur attribue » . (Texte du Monde reproduit par les Débats et le Gaulois.)
Le Figaro ajoutait : « L'incident en question n'est
cru par là rendre témoignage à la justice et à la vérité, en même temps qu'un hommage de respect et de reconnaissance à celui que nous n'avons cessé d'aimer et de vénérer comme un père.
" Sa Grandeur a daigné accueillir ma lettre avec bonté et y répondre dans des termes qui témoignent de sa haute estime et de son affection pour vous. Elle a même ajouté des paroles qui nous rendent l'espérance de vous revoir bientôt là où nous vous aimions et où votre absence laisse pour nous un vide si douloureux et si profond. »
Mgr Guibert, encore archevêque de Tours, fut en effet l'un des amis les plus dévoués et des défenseurs les plus convaincus de l'abbé Lagarde.
purement et simplement qu'un potin fabriqué rue Chauchat. »
Dès le 28 juin, il le priait de venir chez lui, à Tours :
" Vous me raconterez en détail, disait-il, les différentes phases de vos malheurs auxquels j'ai pris une si vive part. Nous pleurerons ensemble sur la mort héroïque du vénérable archevêque.
Vous serez reçu comme un ami et comme un homme qui revient de l'autre monde (1) . »
Le 29 juillet, un ami envoyé par l'abbé Lagarde auprès de Mgr Guibert lui rapportait que l'archevêque admettait complètement la justification de sa conduite : « Il est d'avis que Mgr D. s'est laissé entraîner aune négociation regrettable et qu'il vous a un peu livré sans le vou-
(1) La lettre commence ainsi : " Gomment pourriez-vous venir à Tours sans descendre chez moi ! » et se termine par ces mots : « Je vous renouvelle, cher abbë, l'assurance de mon tendre et affectueux attachement. «
loir(l)... » Un autre ami, l'abbé Amodru, qui parla également avec Mgr Guibert de l'échange des otages, confirma ces dispositions : « Quoique Monseigneur m'ait spécialement recommandé une extrême réserve sur tout ce qu'il a eu la bonté de me dire, je ne serai pas indiscret auprès de aous, en vous disant que je suis très heureux de tout ce qu'il m'a confié à votre sujet (2) . »
A la fin d'octobre, on apprit la préconisation de Mgr Guibcrt, nommé archevêque de Paris : « Pour vous, l'épreuve finira bientôt », écrivit alors à l'abbé Lagarde M. Verdier, chanoine de Tours, tout en lui rapportant qu'à Paris il avait
(l)Note datée de Tours, le 29 juillet 1871, et signe'e N.,.
(2) Lettre datée de Vichy, le 28 août 1871. L'abbé Amodru, venant de Tours, allait dans sa famille à Saint-Vallier (Drôme). L'abbé Lagarde était alors à Saint-Valery-sur-Somnae.
entendu MM. Bayle et Bourret " justifier sa conduite " ; qu'à Tours, Mgr Bourret avait « tenu le même langage " et que Mgr l'évéque de Cérame, en < faisant son éloge » , blâmait ceux qui ne lui avaient pas rendu justice (1).
M. Verdier avait raison : " l'épreuve » allait finir. Mais de même que jadis l'abbé Lagarde avait réclamé de Mgr Darboy un mot de réparation publique, de même il voulut, avant tout, obtenir de son successeur un acte qui rendit son bonneur désormais inattaquable. Il rédigea donc à son intention un minutieux Mémorandum (2) des événements d'avrilmai 1871, et il lui écrivit, de Versailles même, le 31 octobre 1871 :
« Vous me permettrez, Monseigneur, de renouveler par écrit entre vos mains
(1) Lettre datée de Tours, 3 novembre 1871.
(2) C'est le Mémoire dont nous avons fait usage.
qui sont bien maintenant celles de mon archevêque, la respectueuse communication que j'avais pris la liberté de vous faire, ainsi que je l'avais faite au vénérable Chapitre de Paris. J'ai eu l'honneur de vous rendre compte, avec pièces à l'appui, de la conduite que j'ai tenue dans la cruelle épreuve dont je souffre encore. Et vous vous le rappelez, Monseigneur, après ce compte rendu que je m'occupe actuellement de rédiger, non pour le publier, mais pour le confier à Votre Grandeur qui lui donnera la suite qu Elle jugera convenable, je me suis remis, comme je le devais, à votre complète disposition (1). "
Mgr Guibert n'attendit pas d'être à
(1) Il ajoutait qu'il croyait être « incapable... pour quelque temps encore, de suppoi'ter beaucoup de travail » , mais qu' " il s'abandonnait de nouveau avec la plus entière confiance à la direction » de l'archevêque.
Paris pour manifester ses intentions à l'égard de l'ancien vicaire général; il le fit, dès le 7 novembre, en des termes qui constituent à eux seuls, venant du futur cardinal, la plus complète des justifications :
« Vous connaissez toute l'estime et l'affection que j'ai pour vous. Ces sentiments sont toujours les mêmes, et vous pouvez être assuré que je ferai tout ce qui sera en moi pour corriger les fâcheuses impressions que plusieurs ecclésiastiques et laïques ont reçues par suite de démarches qu'ils n'ont pas bien connues ou qu'ils ont mal interprétées.
« Je regarderai comme un devoir sacré de ménager et de couvrir, contre l'injustice, la réputation d'un prêtre aussi dévoué que vous l'êtes à l'Eglise et qui a rendu de si grands services au Diocèse de Paris.
« Je pense que, dans votre intérêt même, il convienTlra que, pour un temps du moins, vous restiez en dehors de l'administration pour rétablir entièrement votre santé fort ébranlée. Mais les précautions seront prises pour que cet éloignement momentané ne puisse être interprété d'une manière défavorable.
« Vous viendrez me voir à Paris, quand je serai installé, et c'est avec vous-même que je veux concerter les mesures à prendre .
« J. HiPP.,
« Archevêque » .
Ces confidences furent confirmées par de solennelles déclarations, prononcées à la fin de novembre devant le Chapitre et le personnel de l'Archevêché, lorsque Mgr Guibert vint prendre possession de son nouveau siège : « Sa Grandeur, écrivit
l'abbé Amodru à l'abbé Lagarde, aura certainement remarqifé qu'une sympathique approbation avait accompagné les paroles bieuA^eillantes qu'elle disait de vous. C'était une réparation publiquement rendue (1) . »
Enfin, au mois d'octobre 1 873, la santé de l'abbé Lagarde s' étant suffisamment rétablie, l'archevêque de Paris le décida à renoncer à la vie d'obscur repos qu'il désirait et accomplit l'acte définitif que Mgr Darboy aurait assurément tenu à accomphr lui-même s il aA ait survécu : il lui rendit sa charge de vicaire général titulaire avec son titre d'archidiacre de Sainte-Geneviève.
Ce fut alors, dans le clergé de Paris,
(1) Lettre du 8 décembre. Le -30 novembre l'abbé Lagarde avait remercie l'archevêque de ses paroles : u On a bien voulu me rapporter les bonnes paroles de Votre Grandeur à mon sujet .. C'est un nouveau et précieux témoignafje... «
un concert de félicitations où, pour reprendre les expressions de M. Charles (curé de Grenelle), les sincères « applaudissements » des " bons prêtres " l'emportèrent infiniment sur les efforts de " soumission " des < habiles ".
Il faut citer ici quelques extraits des lettres des curés de la capitale qui exprimèrent le plus chaleureusement leur joie.
Du curé de Grenelle : « Quelle nouvelle désirée... pour le diocèse et pour vous! Te Deum laudamus ! C'est le premier cri qui s'échappe du cœur ".(17 octobre.)
Du curé de Saint-Thomas d'Aqnin :
« Toute une armée de cœurs honnêtes et dévoués marche derrière vous . Mon Dieu! Quelle belle rentrée! Quelle escorte! N'y a-t-il pas là de quoi ne plus dire :
Hélas!... >' (16 octobre.)
Du curé de Saint- Augustin : « Mes
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vœux sont exaucés, et ils étaient partagés par un grand nombre de mes confrères, comme j'ai pu le constater et le dire. >' (19 octobre.)
Du curé de Saint-Marcel de la Maison Blanche, M. de Montferrier : « Tous les honnêtes gens ont été de tout temps pour vous. » (19 octobre.)
Du curé de Notre-Dame de Grâce de Passy, le chanoine Locatelli : " La nouvelle doit réjouir tout le clergé et le diocèse. . . Je ne puis attendre à vendredi. . . pour vous dire combien je suis heureux de ce que l'on vous ait rendu pubhquement justice. " (20 octobre.)
MM. Rivière, de Saint-x\ntoine ; Guédon, de Saint- Ambroise ; Carton, de Saint-Pierre-de-Montrouge ; Baptifolier, de Saint-Bernard; Roquette, de Saint- François - Xavier ; Grandel, de Saint- Denis- la -Chapelle; Castan, de Saint-
Pierre du Gros-Caillou (1), écrivirent en termes analogues.
Les lettres des vicaires et autres prêtres renferment des appréciations non moins caractéristiques dont nous pourrions remplir des pages et des pages, — en laissant de côté, bien entendu, celles dont l'inspiration ne serait pas pure de tout calcul intéressé ; elles se résument dans ce mot de M. Bonnefoy-Sibour :
« Je me réjouis (de votre réinstallation), surtout parce que c'est une légitime réparation (2). »
(1) La signature de M. Castan était suivie de celles de ses six vicaires, — (MM. Guignard, de Courval, Moreau, Dhë, Giraud et Azibert.)
(2) Lettre datée de Pont-Saint-Esprit, 5 janvier 1874. — Parmi les lettres que nous avons entre les mains, citons celles des abbés Reidhar (premier vicaire de Saint-Jean-Raptiste), Caussignac, Ledein, Baltenweck, Bastide (vicaire à la Madeleine), Pioger (cbevalier de la Légion d'honneur), Bouquet, Jouan, Belin, Pradère, Joly, Hélin, Hurteaux, Mariotte,
Quant aux félicitations venues de la province, nous ne retiendrons que celles des évéques d'Amiens et de Rodez : « On a donc triomphé de vos résistances, cher rebelle, écrivit Mgr Bataille, Dieu soit béni ! . . . C'est un malheur pour Amiens, mais quel bonheur pour Paris (1)! »
« Vous avez porté la croix avec un courage qui m'a profondément édifié, affirma Mgr Bourret, et Dieu ne pouvait pas ne pas récompenser votre abnégation et votre humilité. J'étais bien convaincu, du reste, que le temps éclaircirait tout, et moi qui ai été le témoin le plus intime de votre conduite à Versailles, je sais bien que ce que ion vous a imputé à crime, on aurait dû vous l'imputer, jusqu'à un certain point, à mérite... Au-
Vincent, Lassègne, Gril, de Grête, Levêque, Verworst.
(1) Lettre du 29 octobre.
jourd'hui, l'heure de la réparation est venue et le grand caractère de votre saint archevêque a su se mettre au-dessus de quelques pliarisaïques appréciations pour vous rendre pleine justice. Venez revoir un ancien ami qui vous a toujours conservé son estime et son affection (1). »
De pareilles sympathies aidèrent l'abbé Lagarde « à courber la tête sous une croix qui, tout en étant dorée, n'en était pas moins lourde... après l'horrible secousse qui avait ébranlé sa vie (2) » .
(1) Lettre du 28 octobre. — M.M. Lajjrange, vicaire général d'Oiléans, et Gonin, professeur de Dogme au Grand Séminaire du Mans (lettres des 21 et 23 octobie) écrivirent dans le même sens que l'archevêque de Rodez.
(2) Lettre de Mme Fagniez du 21 novembre 1873, Mme Fagniez, femme d'une rare distinction et de la plus haute honorabilité, vit encore aujourd'hui à Versailles. Elle s'entretint souvent avec l'abbé Lagarde durant sa mission et nous a confirmé à nousmême les appréciations de Mlle 0.
D'autres consolations lui furent données. Lorsqu'en mars 1875, le cardinal Guibert lui eut conféré la plus haute dignité de son archidiocèse en le nommant archidiacre de Notre-Dame, de nombreuses lettres lui certifièrent que la nouvelle était « impatiemment attendue (1) )' . « Je l'ai apprise, lui écrivit M. Taillandier (2), à notre conférence de curés, présidée par M. le curé de Notre- Dame de Lorette, où la satisfaction était unanime, et où l'on disait que toute autre nomination eût été accueillie avec regret. »
« Tout le monde vous désirait, dit à son tour M. l'abbé Ledein, et l'on m'assure que Son Éminence s'est félicitée de
(1) Expression du directeur de la Semaine religieuse, M. DE SoYE, qui se dit « comblé de joie « (lettre du 11 mars 1875),
(2) Curé de Saint- Augustin (lettre du ii mars 1875).
se rencontrer si bien avec l'opinion du diocèse (1). '^ Des évêques et des archevêques, comme ceux de Rodez (2) et de Reims (3), joignirent leurs affectueuses félicitations à celles du clergé de Paris.
Au milieu des soucis d'une " charge dévorante " , certains articles venimeux — comme celui que le Figaro du 4 octobre 1881 fit paraître à l'occasion de la mort du curé de Montmartre, — vinrent bien lui rappeler que les négociations de 1871 restaient soumises aux attaques des ca-
(i) Lettre du 18 mars.
(2) Lettre du 22 mars.
(3) Lettre du 13 mars ;
" J'attendais avec impatience, je vous l'avoue, mon cher ami, votre nomination; elle était indiquée par la Providence et c'est un événement heureux pour le saint cardinal qui trouve en vous un auxiliaire tout dévoué pour le diocèse de Paris que vous connaissez mieux que personne et dont vous avez la confiance... Ménagez votre santé, car la charge est dévorante. »
lomniateurs ou des ignorants ; mais il les dédaigna et interdit à ses amis de prendre sa défense : " La confiance de mon archevêque, déclara-t-il au futur évêque de Tarbes (1), et celle de la grande majorité de mes confrères me dédommagent amplement d'appréciations au moins erronées, inspirées par la mah-eillance (2). »
(1) Nous avons reçu une lettre de Mgr Schœpfer (datée de Lourdes, le 10 juillet 1908) nous affirmant que jamais l'abbé Lagarde n'a eu l'intention de se dérober à son devoir : « Je suis très heureux, ajoute l'évêque de Tai-bes, que par vos soins la mémoire du vénérable abbé Lagarde soit vengée des imputations calomnieuses par lesquelles certains ont essayé de la déshonorer. »
(2) Note du 8 octobre 1881 écrite en tête d'une lettre de l'abbé Schrepfer, du 6 octobre. Il y est joint le texte en épreuves d'un article de M. C. Lambert répondant à celui du Figaro. L'abbé Lagarde
« pria instamment » M. Roussel, directeur de la Frajice Illustrée, de ne point publier cet article, qui lui était adressé.
Il consentit une fois pourtant à s'occuper de ses ennemis .
Le 3 juin 1871, M* Rousse, bâtonnier de l'ordre des avocats, lui avait envoyé la lettre suivante :
« Monsieur le Grand Vicaire, je regrette beaucoup de n'avoir pu avoir l'honneur de vous voir hier, ni aujourd'hui. Je voulais vous demander de faire un acte de charité envers un homme que je ne connais pas, mais qui, à ce que l'on m assure, a cherché à sauver notre malheureux archevêque.
" Il s'agit de Flotte. Bien qu'il ne se soit mêlé en rien, me dit-on, des affaires de la Commune, et qu'il ne soit pas accusé de comphcité dans les exécrables forfaits de ces derniers jours, d'anciens antécédents politiques peuvent le rendre aujourd'hui suspect et l'exposer à des recherches.
216 THIERS ET xM^ DARBOY
« Il fait appela Monsieur le grand Vicaire, à votre bienveillante protection. Sa nièce, une ouvrière honnête, vous expliquera, si vous voulez avoir la bonté de la recevoir, ce que vous pourriez faire en cette circonstance. Je vous demande de lui faire bon accueil. . . (1). »
Ainsi, celui qui avait, le mois précédent, livré les documents qui avaient permis aux journalistes de la Commune de lancer les pires accusations contre l'honneur de l'abbé Lagarde, trouvait maintenant tout naturel de lui demander sa « bienveillante protection » .
Comme un homme d'honneur ne saurait implorer un pareil service de celui qu'il jugerait coupable d'avoir ignominieusement trahi la foi jurée, nous devons admettre que Flotte lui-même
(1) Nous avons entre les inainsV original de celte lettre.
avait estimé à leur juste valeur les articles du Cri du Peuple et du Journal officiel. . . Et Flotte connaissait mieux que quiconque les négociations entamées naguère entre Paris et Versailles !
L'abbé Lagarde chargea M. Plou de mettre le bâtonnier au courant de la situation. Il reçut lui-même la nièce de Flotte, lui assura qu'il pardonnait le passé, mais qu'il ne pouvait malheureusement rien tenter en faveur de son oncle (1).
Si nous avons mis au jour cette anecdocte, c'est pour achever de faire connaître le caractère de celui que Maxime du Camp et les frères Margueritte ont cru définitivement flétrir en répétant, après les pamphlétaires de la Commune, qu' « il n'avait pas connu l'histoire de Régulus » .
(1) L'abbe Lagarde a écrit sa réponse en tête do la lettre de M. Rousse.
Le silence de l'abbé Lagarde explique cette erreur.
Le comte d Hérisson a écrit dans son Nouveau Journal d'un officier d'ordonnance (Ij : .< L'abbé Lagarde a fait ce qu'il devait faire; et s il avait publié à cette époque tous les documents qu'il avait entre les mains, nul doute qu'il n'eût étouffé la calomnie et sauvé son honneur. C'est par déférence pour la mémoire de ses supérieurs ecclésiastiques, et pour d'autres encore, qu'il s'est tu. »
M. Paguelle de FoUenay (2), dans sa remarquable Vie du cardinal Guibert (3) exprime un jugement identique (4) :
« Mgr Guibert demanda au vicaire général le douloureux sacrifice du silence, de
(1) p. 228 (Paris, Ollendorf, 1891).
(2) Alors vice-recteur de l'Institut catholique de Paris.
(3) Paris, Poussielgue, 1896.
ce déshonneur apparent qu'inflige l'opinion publique trompée par les apparences; il pensa qu'un prêtre doit avoir assez de force morale pour s'immoler au bien du prochain, et M. Lagarde fut, jusqu'à son dernier jour, à la hauteur de ce redoutable devoir. Il mourut prématurément (1), consumé parle chagrin. . . "
Nous espérons que la pubhcation de ces documents aura parfaitement démontré le bien-fondé de ces jugements (2) et les aura par conséquent rendus définitifs.
L'envoyé de Mgr Darboy à Versailles mit tout en œuvre pour conduire à bonne fin la négociation dont il était chargé. Placé dans la cruelle alternative ou d'occasionner le massacre des otages en
(1) Le 5 juin 1882.
(2) Auxquels nous aurions pu ajouter celui de Mgr Foulon.
revenant de suite à Paris avec une réponse négative (réponse d'ailleurs inacceptable pour lui dans la forme), ou d'encourir les pires accusations en tardant de tenir son serment, il préféra ce dernier parti, certain que celui envers lequel il s'était engagé — l'archevêque — l'aurait approuvé s'il avait été au courant des événements.
En interrompant soudain sa correspondance avec Mgr Darboy au moment même où la légitime satisfaction qu'il réclamait allait lui permettre de céder malgré tout aux ordres du prélat mal informé, les crimes de la Semaine sanglante laissèrent malheureusement à son attitude une apparence déshonorante.
Cette apparence — conti'e laquelle, pour les plus hautes raisons, il renonça ensuite à se défendre publiquement — doit faire place aujourd'hui à la vérité :
et la pure vérité est que son refus d'obéir aux injonctions insultantes de la presse communarde, c'est-à-dire de se prêter aux secrètes et fatales machinations dont il était instruit, lui coûtèrent certainement plus d'énergie et de vrai courage qu'il ne lui en aurait fallu pour rentrer à Paris, où il aurait été, comme le curé de Montmartre, mis en liberté vingt-quatre heures après.