CHAPITRE XIV LES TROIS SOLUTIONS
En allant à Salzbourg traiter, avec le comte de Chambord, du rétablissement de la monarchie, M. Chesnelong savait que TAssemblée n'adopterait jamais le drapeau blanc. En revenant de Salzbourg, après son entrevue avec le prince, il savait que Henri V n'accepterait jamais le drapeau tricolore. Ces deux points étaient également certains. Pour le premier, pas de doute, puisque c'étaient les conditions expresses mises par la Commission ellemême des Droites au rappel du roi ; le second n'était pas moins sûr, car M. Chesnelong ne pouvait douter que le comte de Chambord ne lui eût dit : « Jamais je n'accepterai le drapeau tricolore » ; et il ne suffisait pas qu'il eût demandé à son royal interlocuteur la permission de n'avoir pas entendu, pour que le mot prononcé n'exprimât point toute la pensée du roi.
Comment, après cela,. T honorable délégué du Comité des xXeuf avait-il pu s'arrêter à l'idée d'engager sur ces bases une négociation à peu près condamnée d'avance à échouer ? Si ce n'était pas, en effet, vouloir concilier l'inconciliable que de chercher à faire sortir raccord de conditions aussi contradictoires, du moins le terrain d'entente était-il tellement étroit qu'il laissait très peu de chances au succès.
Le tort de M. Chesnelong fut de ne pas le délimiter exactement pour tous en publiant les déclarations que le prince l'autorisait à rapporter. Si elles avaient paru inacceptables môme au plus grand nombre, on se serait arrêté tout de suite, ce qui eût mieux valu que de s'engager dans des négociations louches et incertaines. Dans le cas con-
traire, il eût été impossible aux adversaires secrets du prince de les altérer. La faute du Centre droit fut de s'opposer, de son côté, à cette publication, qui eût dérangé les plans de ceux des siens qui comptaient sur l'équivoque, ou pour faire avorter le projet, ou pour le tourner au profit de leurs idées.
Dès le premier moment avait commencé le malentendu qui devait aboutir fatalement à l'échec de cette tentative de restauration, si fâcheusement engagée. Dans son désir de réussir, M. Chesnelong n'avait considéré que le but à atteindre, sans s'arrêter aux difficultés des moyens, il s'était fait illusion. Sincèrement il crut pouvoir sauver la situation à force d'habileté ; il voulut se persuader à luimême que, h l'aide d'interprétations ingénieuses, de réticences adroites, on arriverait à tourner la difficulté du drapeau et à enlever le vote de l'Assemblée.
Une seule chance, bien incertaine, bien précaire, s'offrait dans ces conditions pour le succès de l'affaire : c'était que l'équivoque créée en vue du résultat subsistât jusqu'à la fin, sans éveiller de défiances d'un côté, ni provoquer de susceptibilités de l'autre, et que tout s'arrangeât pour laisser au lendemain la solution du litige. ' C'était, pour une chance unique, courir tous les risques à la fois. Mais puisque les négociations ne pouvaient se poursuivre au grand jour, sur le terrain nettement limité des déclarations du comte de Chambord, dans des conditions publiques et connues de tous, puisque en se condamnant à marcher à tâtons, dans l'obscurité, au hasard des incidents de chaque jour, à la merci d'intentions contradictoires, on allait presque fatalement à un insuccès, n'y avait-il pas autre chose à tenter pour aboutir, malgré tout, à la monarchie? Fallait-il donc tout livrera Tincortain, au petit bonheur des événements? Fallait-il risquer le conflit pour faire tout tomber en un instant? N'y avaitil pas quelque solution extraparlementaire à chercher, qui eût déplacé le terrain de la question et permis d'arriver à un résultat?
Si le négociateur de Salzbourg avait envisagé la situation dans sa réalité, au lieu de la voir à travers les illusions d'un désir trop confiant, au lieu d'espérer trop
aveuglément en l'efficacité des combinaisons et des compromis parlementaires, il aurait pu trouver dans les inspirations de sa foi et de son patriotisme la seule issue qui s'offrît alors dans ce conflit irréductible des exigences de l'Assemblée et des résolutions du prince.
Une ressource suprême restait, en effet. A vrai dire, elle était bien loin des préoccupations du moment, bien étrangère à l'état d'esprit contemporain. Mais on pouvait la demander à l'histoire, à la tradition monarchique et chrétienne, au patrimoine national de faits et de souvenirs. On avait le droit de faire servir le passé au présent.
Il y eut un jour dans Thistoire de la monarchie française où, Tautorité royale étant tombée en faillite, en la personne du dernier descendant de la race de Clovis, les Francs divisés d'opinion, incertains s'ils devaient maintenir sur le trôné le trop faible héritier des Mérovingiens ou appeler à régner un chef valeureux, plus digne d'être roi, résolurent de s'en remettre à la décision du Pontife Romain ; et le Pape consulté ayant répondu qu'il valait mieux, dans la circonstance, donner le titre et le pouvoir de roi à celui qui exerçait l'autorité, ils s'entendirent pour reléguer Chilpéric 111 dans un monastère et élire Pépin à sa place ^ . Le royaume de France se trouva bien de l'arbitrage pontifical.
Ce précédent aurait pu servir d'exemple à M. Chesnelong pour le litige du drapeau. Que ne s'en souvint-il alors? Que n'eut-il l'idée que devait avoir, quinze ans plus tard, le premier ministre d'un Etat protestant, Bismarck lui-môme, d'en appeler au Saint-Siège pour régler à l'amiable le diff*érend de l'Empire allemand avec l'Espagne, au sujet des Carolincs? Sa mission de délégué de la Commission des Neuf lui eût donné le droit de proposer à ses commettants et de faire agréer du roi ce moyen d'arrangement. Car, enfin, la question du drapeau n'était une question de principe qu'en raison de la manière dont elle
* Certains historiographes modernes ont contesté sans raisons sufifisantes l'authenticité du fait. La consultation du pape Zacharie conUnne à mériter créance. Voir Rorhbacher. Hist. Univers, de VÊglise, t. V (édition Palmé, 1897). Notes rectiiicatives et complémentaires, pp. 591-595. — Dans la ré- ■eente Histoire de France de Lavisse (t. II, p. 271-272;, M. Kleinclausz ne la met pas en doute.
s'était posée jusque-là et dont elle se posait encore entre TAssemblée et le roi. En changeant de position, elle eût changé aussi de caractère.
Le comte de Chambord, tout attaché qu'il fût, et qu'il devait être, à son principe et à son droit, aurait-il pu décliner l'arbitrage du Pape, s'il lui avait été proposé dans ces conditions? Aurait-il pu refuser de se soumettre à cette haute autorité morale du chef de TEglise, supérieure à tous les droits humains? Elevé par ses précepteurs Frayssinous et Tharin, dans les idées gallicanes, le comte de Chambord s'était peu à peu dégagé de Terreur de 1682, qui méconnaissait l'autorité du Vicaire de Jésus-Christ dans les choses temporelles et civiles, et il est de lui ce mot de l'exil, si profondément catholique : « Ce sont moins les déportements de Louis XV que les Quatre Articles de Louis XIV que j'expie. » Le prince qui parlait ainsi aurait accepté la haute juridiction du souverain pontife. Cet acte lui eût fait faire un pas de plus, le dernier, dans la vraie doctrine chrétienne du pouvoir*.
A sa suite, les royalistes de l'Assemblée auraient-ils pu décliner la médiation du Pape? Peut-être cette solution eûtelle répugné au vieux gallicanisme parlementaire. Mais les libéraux catholiques n'auraient-ils pas été bien inconséquents avec eux-mêmes en récusant ici l'autorité du Saint-Siège, quand, pour la plupart, ils devaient se montrer si dociles et même si empressés à suivre les directions du successeur de Pie IX, en politique? Et d'ailleurs, n'avaient-ils pas quelque raison de compter que la sentence arbitrale ne leur serait pas absolument contraire ?
Dans le même moment que M. Chesnelong revenait de Salzbourg, un de ses collègues et amis, que le parti catholique comptait pour un de ses chefs, depuis sa belle et ferme attitude au Corps législatif, sous l'Empire, M. Relier, revenait de Rome. 11 avait vu le Pape et il rapportait à ses amis l'entretien qu'il avait eu avec lui. A un
* En 1869, il avait écrit à Pie IX ces mémorables paroles : « Que votre Sainteté dispose de nous en tout temps et en toute circonstance. Elle nous trouvera toujours prêts à lui prouver que, dans ce siècle d'abaissement, de triste défaillance, il y a encore des princes fermement attachés à cette pierre contre laquelle viendront se briser tous les efforts de la Révolution. »
moment donné, Pie IX lui avait parlé de la France. « Vous croyez, lui avait-il dit, que vous allez faire la monarchie? — Oui, très Saint-Père, nous Tespérons et le désirons vivement. — Eh bien, vous ne la ferez pas. D'ordinaire, je ne m'occupe pas de questions politiques, j ai bien assez des affaires religieuses. Mais cette fois-ci, la chose était si importante pour la France et pour l'Eglise que foi laissé dire à M. le comte de Chambord ce que je pensais La couleur du pavillon n*a pas une si grande valeur. C'est avec le drapeau tricolore que les Français m'avaient rétabli à Rome. Vous voyez qu'avec ce drapeau on peut faire de bonnes choses. Mais M. le comte de Chambord n'a pas voulu me croire... » Et, dit M. Keller, Pie IX m'avait parlé ainsi avec un grand accent de tristesse et de découragement'.
Pie IX étranger aux dissensions intestines du passé royaliste ne savait peut-être pas à quel point la question du drapeau, en France, était liée à celle du principe d'autorité, et ce grand pape, qui eût volontiers conseillé au comte de Chambord, au mois d'octobre, de céder sur le drapeau, est le même qui lui avait fait dire quelques mois auparavant, par le comte de Vanssay, venu pour apporter à Rome l'hommage et le tribut du prince : « Rassurez Henri de France, en lui disant qu aucune intrigue ne m'arrachera un blâme contre sa politique ; que je Thonore et le remercie d'avoir jusqu'à ce jour si noblement maintenu et affirmé ses droits et conservé intact le dépôt sacré des vrais principes de la monarchie chrétienne ^»
Placé à un autre point de vue, le Pontife n'envisageait pas de môme façon que le roi la question du drapeau. N etait-on pas assuré d'avance que, pris pour arbitre, il trouverait, avant le rappel du roi, la solution qui eût tout réglé à l'honneur de celui-ci, et pour le plus grand bien du pays?
Et si, dans l'état des esprits, et en raison des avantages que la France devait retirer de la monarchie, le Pape estimant qu'il y avait lieu de tenir compte des préjugés et des antipathies de l'Assemblée contre le drapeau blanc,
• M. diî Chesnelonïç, La campagne monarchique^ pp. 4 5-456.
* Lettre du comte de Vanssay du 25 juin ^8î^2 à la Gazette de Franct 2o juin et 23 juillet/.
avait rendu sa sentence en ces termes : « Que votre drapeau garde les trois couleurs, mais disposez-les pour que le blanc forme, au milieu, la croix qui était, avant la Révolution, Temblème commun des étendards de votre armée » ; — ou bien : « Jetez sur vos trois couleurs un semis de ces Heurs de lys, écloses de Tancien signe du Christ, qui les recouvrent de Temblème royal » ; — ou encore : « Transformez votre drapeau tricolore pour en faire un drapeau nouveau, à fond blanc, largement bordé de rouge, portant l'écusson d'azur lleurdelysé de France, avec cravate du même à la hampe » : laquelle de ces trois combinaisons, dont chacune consacrait l'union du passé et du présent, le comte de Chambord ou le Parlement auraientils pu refuser?
Ici, en songeant aux fatales destinées de la monarchie, aujourd'hui perdue à jamais peut-être pour la France, et au sort malheureux d'un peuple qui a répudié son principe national avec sa foi, il est permis de s'élever un instant au-dessus des contingences de la politique pour regarder les choses de plus haut.
Ce recours au Pape, dans un conflit que toute l'habileté politique était impuissante à trancher, n'aurait pas servi seulement à régler le litige du drapeau, mais il aurait contribué, pourquoi ne pas le reconnaître ? à replacer la royauté dans sa vraie tradition.
La question du pouvoir était plus haute que celle du drapeau.
Les annales tout entières de la royauté française, les plus grands faits de notre histoire, tels que le baptême et la vocation de Clovis, Tinvestiture de Pépin, le sacre de Charlemagne, Pélcction de Hugues Capet, la merveilleuse formation de la France, seule des Etats démembrés de TErapire de Charlemagne arrivée à l'unité nationale, la conservation providentielle de la dynastie royale des Capétiens, la plus ancienne du monde, à laquelle ne manqua jamais, pendant trois siècles, Théritier direct, ni, depuis, un successeur légitime et national, le règne sacerdotal de saint Louis, la mission de salut de Jeanne d'Arc auprès de Charles VII, le message du Sacré-Cœur à Louis XIV, tout cela est fait pour montrer que le principe
462 l'échec de la RESTAURATmiC MONARCHIQUE EN 1873
de la royauté en France ne doit pas avoir son symbole dans le drapeau, mais bien plutôt dans la croix.
En France, le roi très chrétien, le roi de la nation « fille aînée de l'Eglise », est le lieutenant du Christ, seKm la parole de saint Rémi à Clovis et celle de Jeanne d'Arc à Charles Vil.
En France, la vraie doctrine du pouvoir royal, ce n'est pas la doctrine régalienne du roi tenant directement et par lui-môme son droit de Dieu, c'est celle du roi recevant sa délégation du Christ et du peuple, de TEglise et de la loi nationale, ainsi que le proclame la liturgie du Sacre, qui, pendant tant de siècles, a fait chez nous les rois.
Appelé, dans la circonstance la plus grave pour la France, à se prononcer entre le prince et la nation, sur la question du drapeau, le Pape, par sa sentence môme, aurait ramené la royauté à son véritable caractère, à sa loi d'origine. Avec la nation, il eût fait le roi.
Et quelle grande et féconde restauration de la monarchie que celle qui se serait faite ainsi par la coopération du Pape, du roi et de la représentation nationale !
Quel qu'il fût devenu après sa transformation, l'ancien drapeau aux trois couleurs, recevant, avec l'investiture de l'Eglise, le cachet de la royauté et le signe du Christ, aurait pris une signification nouvelle et, sous ses plis consacrés, des temps nouveaux de prospérité auraient pu recommencer pour la France.
11 sera toujours regrettable que personne, parmi les négociateurs des affaires monarchiques, n'ait songé à demander à l'arbitrage du Pape le règlement du conflit.
Si, au lieu de se débattre clandestinement dans la coulisse parlementaire, au moyen de conciliabules fermés, de négociations occultes, de démarches secrètes et de petites notes de journaux, la question de la monarchie s'était traitée au grand jour, à la face du pays, ou la difiîculté du drapeau n'aurait pas été élevée, ou elle aurait trouvé, dans une inspiration de l'esprit public, sa solution.
Maintenant, il était trop tard. En dehors de l'arbitrage pontifical, auquel on n'avait pas songé, et qui eût modifié complètement la question du drapeau, le comte de Cham-
bord restait, avec son droit personnel, en face d'une Assemblée qui ne voulait pas le reconnaître tout entier. Et lui-^ même, il ne pouvait le sacrifier, avec son honneur, aux exigences du libéralisme. Il ne pouvait capituler avant de régner.
Le parti des politiques prétendra toujours qu'un prince, qu'un gouvernement doit faire aux temps, aux esprits lefr concessions nécessaires. M. Thiers a dit un jour : « En France, le fondateur d'une dynastie sera le souverain qui saura céder. » A ce prix, en effet, le comte de Chambord aurait pu devenir roi. Il n'avait qu'à consentir aux condi-^ tions qui lui étaient posées.
Mais, est-il bien sûr qu'en montant sur le trône, après avoir cédé ce qu'il importait à l'exercice de l'autorité royale qu'il conservât, il eût fondé une dynastie? N'est-il pas plus probable, au contraire, que, au lieu d'emporter intact avec lui, en résistant, le principe de la monarchie et de laisser pour la postérité un grand exemple, il n'eût abouti, pour prix de ses concessions, qu'à une chute rapide et humiliante?
Dans un temps où les principes ne comptent plus pour rien, on a pu s'étonner de la résistance opposée par l'héritier du trône aux revendications des constitutionnels et des libéraux ; on a pu trouver mauvais qu'il n'ait pas sacrifié^ à l'avantage de régner ce qu'on lui demandait d'abandonner. Beaucoup l'ont blâmé, en effet, de ce qu'ils appelaient son obstination.
Pour lui, fidèle à la tradition royale, il avait par-dessus tout à cœur de maintenir l'intégrité du principe de la légitimité, véritable fondement de la monarchie. Maintes fois il avait dit : « Ma personne n'est rien, mon principe est tout. » II était de la race de ces rois soucieux avant tout de leur autorité et du droit. Il ne voulait pas devoir le trône à ce qu'il eût considéré comme un manquement à sa dignité et une véritable forfaiture. Sa lettre si noble, et qui parut si maladroite aux habiles, avait, comme le rappela alors un des chefs du parti républicain, un illustre précédent*.
* Discours de M. Bertauld à la séance de rAssemblée Nationale du^ 48 novembre i873.
464 l'échfx de la restauration monarchique en 1873
Lorsque, en effet, la Révolution d'Angleterre eut triomphé malgré Louis XIV, le grand roi, pour relever la dynastie tombée, voulut faire adopter par Guillaume d'Orange, qui n'avait pas d'enfant, le fils de Jacques II. Mais le monarque déchu fit cette fière réponse : cr Je me résigne à l'usurpation du prince d'Orange, mais mon fils ne peut tenir la couronne que de moi ; l'usurpation ne saurait lui donner de titres légitimes. » Comme le représentant des Stuarts, le représentant des Bourbons refusait de recevoir la couronne au prix d'une reconnaissance du drapeau de l'usurpation et moyennant l'abandon de Temblème de son droit héréditaire.
Après ce qui s'était passé, on eût vu incontestablement, dans l'acceptation du drapeau de 1830, une diminution du caractère du comte de Chambord, un relâchement du principe monarchique, une contradiction entre le précédent manifeste du prince et ce qui aurait paru les intérêts personnels du moment. Par là, le roi aurait été considérablement diminué. D'ailleurs, il savait qu'après cette concession du drapeau on lui en demanderait d'autres. II savait que, à la faveur de ce symbole des idées de 1789, on exigerait de lui la ratification des principes de la société moderne, la reprise des errements des précédents régimes issus de la Révolution. Et c'est ce qu'il disait dans sa lettre même : « Les prétentions de la veille me donnent la mesure des exigences du lendemain, et je ne puis consentira inaugurer un régime réparateur et fort par un acte de faiblesse. » Il parlait en roi, en véritable souverain. Ne voulant pas être le roi légitime de la Révolution, il ne pouvait accepter que la royauté légitime rentrât en France, soumise et comme repentante, sous le pavillon révolutionnaire, et que le droit restauré adoptât pour emblème Temblème de la révolte qui, à trois reprises, avait renversé du trône sa Maison. Si l'intérêt et le calcul étaient de Tautre côté, Thonneur et la raison politique étaient du sien.
D'ailleurs, au point de vue pratique, la question du drapeau était pour le roi une pierre de touche infaillible Le comte de Chambord avait très bien compris que, s'il n'y avait pas, la veille de son avènement, une majorité
dans rAssemblée pour accepter la royauté avec le drapeau blanc, il n'y en aurait plus, le lendemain, pour appuyer son gouvernement. Si, en effet, la majorité n'avait pu se faire qu'au prix de concessions qui engageaient l'avenir, comment aurait-elle pu survivre aux difficultés qui devaient fatalement diviser ceux dont Taccord n'était qu'éphémère? Dès lors, ce n'eût été que pour régner un instant qu'il aurait abandonné le drapeau de sa race et de son principe, et sacrifié l'honneur à la couronne.
En voulant rester lui-même tout entier, le comte de Chambord s'était exclu du trône. La lettre de Salzbourg avait créé une situation nouvelle, déconcertante pour les uns, mais agréée des autres. 11 n'était plus question pour personne de proclamer la monarchie, de rappeler le roi. D autres projets s'étaient formés, et du côté des orléanistes et du côté du Gouvernement. Ici et là on avait une solution prête.
A peine la lettre publiée, l'idée de l'organisation d'un provisoire gouvernemental, tenue jusque-là en réserve, s'était immédiatement fait jour. Beaucoup d'amis des d'Orléans n'avait considéré la visite du comte de Paris à Froshdorf que comme un acheminement éloigné vers la monarchie ; ils ne voulaient aller à elle qu'en passant par un régime intermédiaire qui l'eût préparée selon leur convenance. C'était le moment propice de revenir au projet d'une lieutenance-générale du royaume, comme régime de transition à une monarchie constitutionnelle libérale.
Ce projet formait le fond des sous-entendus du Centre droit. Car, si, de ce côté, on tenait tant à ce que la question du drapeau fût tranchée avant le rappel du roi, si Ton se montrait si anxieux sur le lendemain, c'était dans ia crainte que le roi, au cas où sa solution du drapeau ne serait pas acceptée, ne quittât le pouvoir sans abdiquer. Et alors, en effet, que serait-il arrivé ? Comme le comte de Paris avait pris l'engagement, en son nom et au nom des siens, qu'il n'y aurait jamais de compétiteurs dans sa famille, on ne pouvait espérer de continuer la monarchie, à défaut du roi, avec le chef de la branche cadette.
Aussi longtemps que Ton avait gardé, au sein du groupe orléaniste, l'espoir ou l'illusion que l'on amènerait le
466 l'échfx de la restauration monarchique en 1873
comte de Chambord à céder ou à se retirer, on était entré avec zèle dans l'entreprise monarchique; mais, depuis qu'il était certain que l'héritier du trône, comme il l'avait déclaré à plusieurs reprises, n'abdiquerait jamais, il ne restait plus qu'à prendre les moyens de se passer de lui. soit par une prorogation des pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon, soit par la création d'une lieutenance générale du royaume. On était prêt de ce côté, et c'est ce qui explique avec quelle facilité on renonça à la monarchie après la lettre du 27 Octobre.
Le roi manquant, quoi de plus naturel que de faire occuper sa place par un prince de la famille royale? Cette situation transitoire, entre la république dont on se débarraissait et la monarchie qui restait à faire, donnait le temps à certaines éventualités de se produire et garantissait le présent sans engager lavenir.
Le duc Decazes était des plus ardents à faire adopter cette combinaison. Il agissait auprès des légitimistes pour les amener à ses vues. Il disait à M. Fresneau, un des meilleurs esprits de la Droite : o Si vous ne voulez pas du duc d'Aumale comme lieutenant-général du royaume, vous aurez M. Thiers à perpétuité. » — « Mais quel âge a-t-il donc? » s'était borné à lui répondre M. Fresneau, qui pénétrait les desseins de son interlocuteur. D'autres étaient plus accessibles à la crainte de voir revenir M. Thiers et se laissaient persuader plus facilement.
Au cours des réunions parlementaires qui avaient suivi le retour de M. Chesnelong, la question avait été agitée, et môme, une démarche officieuse tentée à cet effet, on s'en souvient, par le général Changarnier auprès du prince de Joinville et de M. le comte de Paris lui-môme. A cette première ouverture, l'un et Tautre avaient répondu loyalement qu'ils ne consentiraient jamais à faire obstacle à la restauration de la monarchie en la personne de leur aîné*.
Mais les circonstances n'étaient plus les mêmes. Est-ce
* Le comte de Chambord, informé de la démarche par le marquis de Dreux-Brezé, avait chargé son représentant d'aller porter de sa part ses remerciements à des cousins, pour leur loyale attitude en cette circonstance. Noies et Souvenirs y pp. i77-282.
que le roi, en refusant le trône, ne leur ouvrait pas luimême la route du pouvoir? Et y avait-il pour le pays d'autre salut à Theure présente que de lui donner un suppléant du roi?
Dans une réunion nombreuse, tenue le matin du l*"" novembre h Thôtel des Réservoirs, la proposition d'une régence provisoire du comte de Paris fut faite par le duc d'Audiffret-Pasquier. Cette idée avait été arrêtée, la veille au soir, dans un conciliabule de plusieurs des membres importants du Centre droit, réunis chez M. Lambert de Sainte-Croix. Les royalistes, comme le déclara formellement le baron de Larcy, ne pouvaient se rallier à un projet aussi inconvenant pour le roi. Au milieu du désarroi et des discours, un seul député royaliste, plus ferme que les autres, M. Maurice Aubry, protesta contre ce sentiment, qui gagnait même les plus fidèles, que la restauration monarchique était désormais impossible : « Si, dit-il, après la noble lettre du 27 Octobre, qui montre le roi tel qu'il est, tel qu'il a toujours été, tel qu'il doit être, vous renoncez à faire la monarchie, ce sera pour l'Assemblée Nationale une honte historique. » Honte historique, c'était bien le mot de la situation, mais, sur ce mot, raconte M. Aubry, une nouvelle tempête de discours éclata, comme pour couvrir la retraite des consciences effarées par les amertumes d'une faute désormais inévitable et par le pressentiment des responsabilités qui en seraient la suite fatale. Une vingtaine de membres présents félicitèrent ensuite le courageux et clairvoyant député des Vosges ; mais ce n'était que la minorité .
Dans une autre réunion des Droites, plus nombreuse encore, tenue l'après-midi chez le duc de la Rochefoucauld, on décida d'offrir la lieutenance générale du Royaume au prince de Joinville, dont il avait déjà été question, ou à son défaut, au duc de Nemours, Tainé des oncles du comte de Paris et le plus haut placé dans l'estime universelle. On ne pouvait plus songer au duc d'Aumale, quoique depuis longtemps ses amis eussent mis en lui leurs espérances, et que M. Decazes s'agitât beaucoup pour lui, car
* Souvenirs inédits, p. 38.
4tih LKCHEC DE LA RESTAURATION MONARCHIQUE EN 1873
il iir jouissait pas de la faveur des légitimistes, sans le concours desquels aucune combinaison de ce genre n'était
pussîlJllï^
\.H ïoyauté des princes empêcha encore une fois Tunet l'jiiilrr^ expédient d'aboutir. Dès le matin du 1" novembre Ir^ Jonrnal de Paris ^ leur organe habituel, avait publié une ri<r|r ainsi conçue :
li Km présence de ce qui vient de se passer, on se demande qiH'Ilo est la situation des princes d'Orléans.
0 otle situation est parfaitement nette. Les princes d'Orléans ont il'claré que le jour où on voudrait faire la monarchie on ne (inuv'rait pas parmi eux des prétendants à la couronne. Leur iircla ration subsiste et ils y restent fidèles. »
Ihiiis le courant de la journée et le soir, le comte de l*urj<, le prince de Joinville, le duc de Nemours, sollirii<*^ lour à tour, avaient répondu dans ce sens. Le prince d*' Joinville, en déclinant Toffre qui lui était faite, de la piiii <h* la réunion des Droites, avait exprimé sa résolution il! 'S nrnHée de respecter la parole donnée au roi et de ne iirn l-iire qui pût, môme en apparence, sembler y déroger*. Il iiviiit ajouté que, dans la circonstance, il était simpleniriil w Mac-Mahonien », en attendant que la monarchie [Mil AIrt- faite du consentement du dépositaire du pouvoir mval ot d'accord avec lui.
Tdus les princes d'Orléans étaient Mac-Mahoniens. Dès I*' lir^mier jour, le comte de Paris, rejetant toute pensée de ri'firjice et de lieutenance générale du royaume, écrivaità Un \\v ses amis, qui était aussi de Tintimité du maréchal- [tr(^<ii!fmt :
- M faut bien démontrer que nous n'avons fait cette campaLin*' ni avec des arrière-pensées personnelles ni pour nuii^ ilégager des légitimistes. Il y a donc une juste mesure Il nli^rrver dans l'évolution que nous imposent les circonsl!uir*»s. Mais dans toute cette évolution il faut avoir un Inïl (tn5cis en vue, sans s'attachera envisager notre amourprtijH** aux dépens d'intérêts plus élevés.
' Lr .^n Daudet, Le duc cTAumale, pp. 208, 250, 259. 2t>3-5. ' M Ciiesnelong (p. 414).
« Ce but doit être de maintenir au parti conservateur la majorité de la Chambre, car c'est là notre ancre de salut. Nous pouvons atteindre ce but en imposant à nos alliés, auxquels nous avons le droit de le demander aujourd'hui, de soutenir aussi franchement que nous le Gouvernement, dans la politique qu'il adoptera à l'occasion des lois constitutionnelles. On peut trouver là un terrain qui réunira tous les vrais conservateurs, tous les adversaires sincères du César isme* ».
Les princes d'Orléans étaient au courant du projet, déjà ancien, et qui reparaissait maintenant à son heure, d'une prorogation des pouvoirs présidentiels du maréchal Mac- Mahon ; seulement, à la différence des radicaux et des bonapartistes qui ne demandaient qu'une prolongation pure et simple, sans organisation constitutionnelle, ils la voulaient, selon l'expression du comte de Paris, avec « une organisation solide et sérieuse ». Leurs amis le savaient et c'était là pour eux une invitation à adopter ce programme, qui cadrait tout à fait avec les intentions du Gouvernement.
On était à la veille de la rentrée de l'Assemblée, fixée au 5 novembre. Il fallait prendre un parti. Après avoir occupé, pendant plusieurs mois, le pays d'essais de restauration royaliste, on ne pouvait se présenter à lui sans lui apporter un projet quelconque de gouvernement, devant tenir lieu de la monarchie.
Dans la pensée d'u plus grand nombre, puisque l'on n'avait pu se mettre d'accord avec le roi pour rétablir la royauté, il fallait au moins empocher la république de se faire, en constituant, à défaut d'un pouvoir princier provisoire, un pouvoir conservateur assez solide et assez durable pour arrêter les entreprises du parti républicain. A cette heure, une pareille conception de la situation avait, toutes les chances de prévaloir.
Comme le projet d'une lieutenance générale du royaume, imaginé pour écarter indéfiniment le comte de Chambord, l'idée d ajourner la monarchie par une prorogation des pouvoirs du maréchal Mac-Mahon n'était pas nouvelle.
' Lettre inédile.
470 l'échec de la restauration monarchique en i873
Cette combinaison ne jaillit pas, comme on Ta dit, des circonstances défavorables qui faisaient échouer la tentative poursuivie depuis le 5 août. Elle était entrée antérieurement dans les plans des parlementaires. M. Decazes rindiquait formellement dans sa lettre de Paris, du 8 août 1873, au comte Bernard d'Harcourt, à Vienne. Même au cours des entretiens à Salzbourg avec M. le comte de Chambord, M. Chesnelong, bien renseigné sur les dispositions intimes de plusieurs de ceux qui paraissaient s'associer à la campagne monarchique, s'était laissé aller à lui dire : « Mais l'échec de la monarchie. Monseigneur, ce serait la France cherchant demain, dans la prolongation des pouvoirs du maréchal, un abri peu sûr contre le radicalisme qui monte » *.
Les journaux du temps portent la preuve que, depuis la visite à Frohsdorf, certains hommes politiques étaient plus préoccupés d'en différer la suite que de chercher à lui donner son effet naturel. Et ainsi, à propos de la question d'élections générales, dont s'était occupée la presse vers le milieu de septembre, on invoquait déjà l'opinion d'un certain nombre de membres du Centre droit qui, malgré la visite à Frohsdorf, estimaient que le mieux serait à l'heure présente de proroger les pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon, d'achever la réorganisation administrative du pays et de faire ensuite une loi électorale, après laquelle on pourrait se présenter dans de bonnes conditions devant le suffrage universel et lui soumettre la question de la monarchie. Ainsi parlait notamment le Courrier de Paris, un des principaux organes orléanistes* Les amis de M. Thiers préféraient cette solution au rétablissement de la royauté^. M. Rouher et les bonapartistes
* La campagne monarchique de 187S, p. 153. De Salzbourg, M. de Blac&s mandait au manjuis de Dreu.\-Brezé, à la date du 14 octobre 1873 : « M. de Chesnelong ni'a rerais votre lettre. C'est évidemment sur les rapports faitâ
par de la visite à que cette idée de la prolongation des pouvoirs a
repris le dessus u {Noies et Souvenirs, p. 230).
* Le Courrier de Paris, 23 septembre 1873.
' Voir dans VAube de Troyes, du 22 septembre, un article de M. Casimir Périer, ancien ministre de M. Thiers, article reproduit à. Paris par le Journal des Débals, le Soir, etc. Les journaux monarchistes, VUnion, VUniven, combattaient déjà cette idée qui se faisait jour (voir notamment une lettre du baron de Morgan du 18 septembre, dans VUnivers du 23 septembre l8T3i.
y étaient favorables. Beaucoup, à droite, la tenaient en réserve, avec Tarri ère-pensée que l'entreprise monarchique ne réussirait pas. Et môme certains ne se cachaient pas de dire que, si une restauration royale avait cessé, par la démarche du comte de Paris, d'être impossible, elle était devenue avec le comte de Chambord inacceptable.
La prolongation, pour une durée déterminée, des pouvoirs du maréchal-président, répondait à la pensée intime du duc de Broglie, chef du Cabinet. Pendant que M. Chesnelong était à Salzbourg, il s'en était ouvert à M. de Falloux, en lui faisant valoir les avantages d'une combinaison qui « serait un pouvoir temporaire, mais d'assez longue durée pour pacifier et relever le pays, confié au maréchal ou à tout autre personnage d'une valeur équivalente » *. Aussi, cette combinaison apparut-elle tout de suite à M. de Broglie, après la lettre de Salzbourg, comme le dénouement naturel de la crise, que le manifeste royal provoquait dans le monde parlementaire. Ne fallait-il pas, dans le désarroi où se trouvait l'Assemblée, et pour répondre à l'attente du pays, constituer tout de suite un gouvernement? Et quel autre aurait pu lui paraître préférable à la continuation régulière et définie du pouvoir existant, avec le maréchal de Mac-Mahon comme président de la République pour dix ans, et lui-môme, comme chef du Gouvernement*?
Etre homme d'État, conduire un Parlement, diriger les affaires publiques du pays, c'était le rêve de M. de Broglie, l'objet de ses plus secrètes aspirations. Aucun rôle ne lui semblait plus digne de ses capacités. Sans se l'avouer peut-être, il sentait très bien que ce rêve était beaucoup plus réalisable sous un régime, comme le principat du maréchal de Mac-Mahon, qu'avec la monarchie. Et de fait, il allait être réalisé, puisque, avec ce régime, sous le nom du maréchal, le président du Conseil des Ministres tiendrait le pouvoir.
* Mémoires d'un royaliste, t. Il, p. 568.
• C'est bien le sentiment qu'il exprimait en écrivant, le 3 novembre 1873. à M. de Gontaut-Biron, ambassadeur de France à Vienne : n 11 faut remercier le ciel d'avoir dans cette crise un homme tel que le maréchal autour duquel on peut se grouper » (Revue des Deux Mondes, 25 août 1895, p. 598).
Pour se concilier le duc de Broglie, M. le comte de Ghambord lui avait fait dire, par M. Chesnelong, qu'il était de ces hommes dont on ne pouvait se passer ni avant ni après ; mais, lui, il trouvait tout naturel que les hommes indispensables crussent que Ton pouvait se passer du roi. Le duc Albert de Broglie était monarchiste, comme son père, par tradition, par principe, mais non par amour. On dirait plus exactement qu'il n'était pas républicain. Son royalisme était plutôt de l'aversion pour la république. Le régime républicain ne répondait pas à Tidée qu'il avait du gouvernement. A ses yeux le vice principal de la république, c'était, comme il l'a écrit, « de ne compter dans son sein que des pouvoirs émanés et dépendant de l'élection, à la fois mobiles et révocables, variant suivant les souffles divers et souvent contraires de l'opinion publique » *. Il comprenait « le danger d'un système constitutionnel où l'élection seule règne de haut en bas », danger pour la chose publique perpétuellement exposée aux entreprises d'un seul homme, César ou démagogue, ou aux commotions des partis, danger pour la liberté, danger pour Tordre.
M. de Broglie était donc royaliste parce qu'il n'était pas républicain. Mais au fond, un régime d'entro-deux, réglé par des lois constitutionnelles, lui aurait mieux convenu^ s'il avait eu le moyen de le faire durer et s'il lui avait toujours été donné d'y occuper une place prépondérante, digne de ses talents et de ses goûts politiques.
Le coup d'Etat parlementaire, qui porta le maréchal de Mac-Mahon à la présidence de la République, était son œuvre. Il la trouvait bonne. Dans la suite il fit toujours autant de cas de son ministère du 24 mai, que Cicéron de son consulat. Comme l'orateur romain, il aurait cru volontiers que, ce jour-là, il avait sauvé la France. Sincèrement il pensait que rien ne pouvait être plus avantageux pour le pays que la continuation du régime dont il l'avait doté, jusqu'à ce que l'établissement d'une monarchie constitutionnelle et parlementaire lui eût permis à lui-même de continuer, sous un roi, le rôle qu'il croyait avoir si bien rempli durant la période de transition.
* Histoire de la diplomatie. Préface.
LES TROIS SOLUTIONS iî^
Le parlementarisme monarchique c'était son idéal. Aussi n'était-il entré qu'avec réserve et sans élan dans. Tentreprise légitimiste. Ce n'est pas qu'il lui fût hostile, mais il ne lui était pas absolument favorable. A ses yeux elle avait trop immédiatement pour objet le rappel de M. le comte de Chambord. La monarchie faite, il s'en serait accommodé, et peut-être réjoui, mais il ne pouvait se désoler qu'elle ne Teût pas été.
Plus tard il se montra, ou il devint d'autant plus royaliste que la République, accaparée par les républicains, rendait plus impossible que jamais rétablissement de ce régime mixte de la monarchie et du parlementarisme,, qu'il regardait comme le modèle des gouvernements. C'est alors que, profondément attaché au régime parlementaire, dont il n'avait plus sous les yeux que les abus, il put d'autant mieux blâmer le parlementarisme républicain que la triste expérience que Ton en faisait, depuis 1878, lui permettait avec plus de raison de dire que la monarchie était le « correctif nécessaire du régime parlementaire ».
Pour le moment, préoccupé avant tout de sauver la situation, dont il se trouvait responsable, il ne pensait qu'à préparer l'Assemblée à accepter favorablement la solution dans laquelle il voyait le salut de l'heure présente et la meilleure chance pour l'avenir.
Présentée comme une nécessité gouvernementale et en même temps comme une mesure de préservation sociale, propre à arrêter le tlot montant de la démocratie républicaine, la prolongation des pouvoirs du maréchal-président pour une durée limitée, avait toute chance de réunir lessuffrages de la majorité de l'Assemblée.
Pourtant TExtrême-Droite répugnait à entrer dans cette combinaison sans l'assentiment du roi. Dès le soir même du !•"' novembre, M. Ernoul, acquis au projet du duc de Broglie, s'était abouché avec les principaux membres du groupe réunis pour conjurer la situation. Son président, M. de la Rochette,ne voulait pas se prononcer. Les trois mandataires ordinaires du comte de Chambord étaient sans instructions, sans nouvelles de Frohsdorf. M. Lucien- Brun surtout hésitait à prendre parti. Une prolongation
474 l'échec de la RESTAUnATION MONABCHIQUE EN 1873
des pouvoirs présidentiels, « solide et sérieuse », comme 1^ concevait le comte de Paris, et pour dix ans, comme la vf>ulait le duc de Broglie, n'était-ce pas l'avenir irrévocablement fermé au comte de Chambord? «Non, répondait M Ernoul. Puisque nous n'avons pas su faire la monarchie, n'abolissons pas du moins toutes ses chances : une organisation régulière des pouvoirs du Président de la Ré- [>ublique les réservera. Dix ans ce n'est qu'un terme maximum. Si, d'ici-là, la campagne monarchique devait être rouverte, ce n'est pas vraisemblablement du maréchal de Mac-Mahon que viendrait Tobstacle. »
L'un après l'autre les membres présents de rExtrérae- I hoite se laissèrent persuader, sous la menace d'une démission du Cabinet, qui entraînerait inévitablement la retraite du maréchal et l'avènement du parti républicain au [louvoir. La cause était gagnée. L'adhésion des plus no- Inbles de TExtrôme-Droite indiquait assez que la Droite ^^n masse suivrait le gouvernement et qu'une dislocation 'li' la majorité, si elle se produisait, se réduirait à un petit groupe d'intransigeants.
Le lendemain, en effet, FExtrème-Droite consentait, snus la réserve de la durée, h la prorogation des pouvoirs [nésidentiels.
C'était un succès pour le Cabinet, une joie pour l'entourage du maréchal-président. Dès le soir même le secréiîiire général de la Présidence, le vicomte Emmanuel il'Harcourt, rentré trop tard de Paris pour porter luimême la nouvelle, avait fait informer M. de Broglie par mn chef de cabinet de Theureux résultat de la journée.
«... Voulez- vous lui dire, dès son réveil, que toutes les combinaisons mises en avant dans la jonrnée ont échoué, grâce à I .ittitude loyale, désintéressée et patiiotique de nos princes. Le iitaréchai reste donc seul sur le tapis. Il est accepté de tous. La IJroite extrême fait des difficultés quant à la durée des pouvoirs, mais se résignera, je crois, h voter dix ans'... »
Le duc de Broglie devenait maître de la situation. Dans hi matinée même un conseil des Ministres se tenait à
' Merveilleux du Yignaux, p. 118.
Paris, sous la présidence du maréchal de Mac-Mahon et, unanimement, la prorogation des pouvoirs de Télu du 24 Mai, jugée comme la seule solution possible et nécessaire du moment, y était décidée.
L'Assemblée se réunissait le 5 novembre. Le maréchal avait exprimé ep conseil des Ministres le désir que l'initiative du projet de loi relatif à la prorogation de ses pouvoirs vînt des groupes de la majorité. Pour répondre à ce désir le général Changarnier avait rédigé une proposition qui reçut tout de suite un grand nombre d'adhésions. On était prî^t du côté de l'Assemblée . Quant au Gouvernement, il avait été convenu qu'il se présenterait à elle avec un message du maréchal-président destiné à préparer le vote.
La séance de rentrée du 5 s'ouvrit par la lecture de ce document où il était facile de reconnaître, avec les idées et le langage de M. le duc de Broglie, les arrière-projets tenus en réserve au cours des négociations. Parlant comme chef de l'Etat le maréchal de Mac-Mahon y disait :
« .. Peut-être penserez-vous que, dans Tétat présent
a des faits et des esprits, l'établissement dune forme de
« gouvernement, quelle qu'elle soit, qui engage défmiti-
<c vement Tavenir, présente de graves difficultés. Peut-
« être trouverez-vous prudent de conserver à nos institu-
<c tions le caractère qui leur permet de rallier, comme
« aujourd'hui, autour du pouvoir, tous les amis de Tordre,
« sans distinction de partis.
« Si vous en jugez ainsi, permettez à celui que vous
« avez élu, sans qu'il ait recherché cet honneur, de vous
<c dire avec franchise son sentiment. Pour donner au
« repos public une garantie sûre, il manque au régime
« actuel deux conditions essentielles, dont vous ne pouvez
« sans danger le laisser priver plus longtemps : il n'a ni
« l'autorité ni la stabilité suffisantes. »
11 était remarquable que le Message demandait à l'Assemblée de faire pour le maréchal de Mac-Mahon ce que la majorité avait refusé d'accorder au comte de Chambord. On lui proposait de continuer pour dix ans le pouvoir
exécutif, sans définir ses attributions, sans fixer exacte* ment ses limites. Les mêmes qui approuvaient les pseudoroyalistes du Centre droit de n'avoir point voulu faire une monarchie en blanc, ne les blâmaient point de consentir à créer un princi pat présidentiel en blanc. Les conservateurs libéraux, tout en protestant de leur confiance en la loyauté de M. le comte de Chambord, n'avaient pas voulu livrer la France à sa discrétion, et c'est pourquoi ils lui avaient soumis, par Tentremise de Thonorable M. Chesnelong, un contrat énumérant les libertés, les garanties réclamées au nom de la nation ; mais ils ne croyaient pas se contredire eux-mêmes en demandant à un président moins qu'ils n'avaient exigé du roi. Et, s'ils s'étaient défiés quand le comte de Chambord réclamait l'exercice de toute son autorité pour pouvoir régner en roi, ils trouvaient, tout naturel que le chef du pouvoir exécutif se plaignît, dans son message, de n'avoir pas lui-même l'autorité suffisante, la même pourtant que celle de M. ïhiers qui avait su être le maître, et de n'être pas suffisamment armé par les lois pour décourager les factions et même pour se faire obéir par ses propres agents. Personne ne trouvait mauvais que l'on eût montré au comte de Chambord des défiances, que l'on eût eu envers lui des exigences qui, à l'heure présente, semblaient inutiles et même injurieuses à l'égard du maréchal de Mac-Mahon. Pourtant, à propos de ce message qui réclamait, sans conditions, sans garanties, des pouvoirs plus étendus pour le maréchal-président, le bon sens public disait : « Alors, pourquoi ne pas faire la monarchie? »
A l'invite du gouvernement, le général Changarnier répondit en déposant son projet de prorogation pour dix ans dos pouvoirs présidentiels du maréchal. La proposition, présentée au nom d'un grand nombre de membres de la Droite et du Centre droit, accordait au maréchal de Mac-Mahon le pouvoir sans garanties préalables, sauf à s'occuper plus tard des conditions dans lesquelles il l'exercerait. La lutte parlementaire s'engagea immédiatement sur cette proposition. Depuis le 24 Mai, l'Assemblée était restée partagée en deux fractions à peu près égales, où la Droite, plus ou moins royaliste, ne l'cm-
portait sur la Gauche républicaine et le groupe bonapartiste que d'une quinzaine de voix. Cette majorité de 14 ou 15 voix, sur laquelle on comptait pour faire la monarchie contractuelle, était à peu près assurée aussi pour la continuation du régime personnel du 24 Mai.
Toutefois, les partis d'opposition ne pouvaient laisser passer une occasion aussi favorable que celle de la motion du général Changarnier, sans essayer de prendre position, les uns en faveur de la République, les autres de TEmpire. Les amis de M. Thiers, les chefs les plus considérables du parti républicain, M. Dufaure, M. Grévy, s'efforcèrent de transformer, au moyen de la procédure parlementaire, la proposition personnelle au maréchal de Mac-Mahon, qui consacrait seulement le maintien du provisoire, en une question constitutionnelle impliquant la reconnaissance de la République, tandis que les bonapartistes, de leur côté, M. Rouher et ses amis, voulaient en faire Tobjet d'un appel au peuple.
Appuyé par MM. de Goulard, Depeyre, Baragnon, le président du conseil des Ministres fit trancher le débat à la môme majorité exactement que celle du 24 Mai, par 362 voix contre 348, en réclamant Turgence pour la proposition du général Changarnier et le renvoi immédiat à une commission spéciale, et non à la future commission des lois constitutionnelles.
Il se trouva, par le hasard de la composition des bureaux, que la majorité de la commission nommée pour Texamen de la proposition de prorogation des pouvoirs présidentiels était hostile au projet, si bien que M. Thiers, toujours à Taffût des événements, put croire que l'occasion allait s'offrir à lui de ressaisir le pouvoir. On l'entendit même s'écrier : « Maintenant, je tiens le maréchal. »
Cette circonstance fortuite ne pouvait guère influer sur le vote de l'Assemblée ; elle allait seulement le faire différer et donner le temps à un personnage inattendu d'entrer mystérieusement en scène.
Lui aussi, dans le désarroi et l'abandon de son parti, avait sa solution et il allait essayer de la faire adopter, à rencontre des combinaisons des politiciens. Nul doute,
478 l'échec dk la restauration monarchique en 1873
en effet, que la proposition du général Ghangarnieretautres, mise aux voix, n'aboutît, en dépit de 1 opposition d'une commission de hasard, à la coniirmation des pouvoirs du maréchal-président. C'était donc la France, pour dix ans encore, maintenue dans un provisoire gouvernemental, qui non seulement ajournait jusque-là et détruisait môme toute espérance de retour h la monarchie, mais qui favorisait Tavènement de la Uépublique, sous le nom de laquelle allait se perpétuer le principatdu maréchal de Mac-Mahon.
A Frohsdorf, le comte de Chambord, dont la lettre venait de mettre fin au long et vain épisode de la fusion, suivait les événements et observait Tétat des esprits. En voyant son parti lui manquer pour une apparence de difficulté, pour un prétexte comme celui du drapeau, et devant Timminence du vote de la prorogation des pouvoirs présidentiels, il comprit qu'il n'y avait plus rien à attendre du côté de l'Assemblée et qu'il était urgent de chercher à se passer d'elle.
Désormais, si une restauration du trône en France était possible, ce n'est pas avec elle qu'elle pouvait se faire, et il fallait prendre une autre voie pour y arriver.
On a prétendu, pour expliquer rattachement du coniU^ de Chambord à son drapeau, que le prince, soit aversion personnelle du pouvoir, soit déférence pour certaines répugnances de son entourage, n'avait pas voulu régner. Il serait plus vrai de dire que l'on n'a pas voulu qu'il régnât Sa mémoire ne mérite pas les reproches dont plusieurs ont voulu la charger. A un éminent prince de TÉglise, le cardinal Lavigerie, dont le souvenir est resté attaché à une proclamation retentissante de la République, et qui répétait, comme tant d'autres, que l'auguste exilé ne s'était pas soucié de remonter sur le trône, M. Lucien Brun répondait déjà. : « Une telle erreur dans un tel esprit me confond. Je dis que c'est une erreur, et j'en ai pour preuve la parole d'un prince qui ne savait pas mentir, sa correspondance, ses manifestes, ses affirmations incessamment répétées, la direction personnelle qu'il imprimait à son parti, que dirais-je enfin? sa vie tout entière *. » Les con-
* Lottre du 7 décembre 1890 au marquis de Dreux-Brézé. Notes et Souvenirs, p. 62.
LES TBOIS SOLUTIONS 479
fidents du prince, les principaux témoins de sa vie, ont toujours affirmé, avec raison, qu'il avait voulu régner.
Le comte de Chambord avait, en effet, passé ses quarante années d'exil à préparer son retour. Trèsattentif à suivre les affaires de France et les divers mouvements de l'opinion, il avait continuellement en vue le rétablissement de la monarchie, se tenant toujours prêt à tout événement.
On peut dire de lui qu'il n'avait pas le goût du pouvoir, dont il comprenait mieux que personne toutes les responsabilités, mais il avait un sentiment de son devoir qui le ramenait constamment à la préoccupation de son avènement au trône. « On n'abdique pas un devoir, avait-il dit. » C'était le fond de sa pensée. Il se croyait obligé de se dévouer pour la France. Mais son devoir lui paraissait surtout de maintenir intacts son principe et son droit, avec son honneur, support de Tun et de l'autre. Ce devoir, il Tavait hautement et noblement rempli en toute circonstance ; il pouvait ainsi se croire quitte envers le pays, qui n'avait qu'à le redemander pour le trouver prêt à répondre à son appel.
« La parole est à la France, l'heure est à Dieu », disaitil. Toute sa conduite s'explique par ce mot.
L'héritier des rois comprenait si bien la situation, qu'il se rendait parfaitement compte que s'il n'était pas purement et simplement rappelé, comme roi, sans conditions, avec son principe et son drapeau, il ne pourrait gouverner comme il fallait, c'est-à-dire agir en souverain véritable, chef de la nation et père de son peuple, pour faire sortir la France des voies de la Révolution et la remettre dans les conditions de Tordre chrétien.
Homme de son temps et de son pays, autant qu'il devait Tôtre, il sentait toute la difficulté de cette mission eu égard à l'état des, esprits et aux exigences d'une société imbue des théories et des idées de la Révolution. Et il en était si pénétré qu'il savait, lui, homme de foi autant que de principe, qu'il ne pouvait rien, s'il n'était ramené directement par Dieu.
Ce n'était point là du mysticisme, comme on l'a dit, c'était un sentiment élevé de son devoir, une connaissance exacte de la situation de la France.
C'est parce qu'il ne reconnut pas dans les circonstances la voix du pays et Tappel d'en-haut, qu'il parut indécis aux uns, obstiné aux autres, jusqu'au point de faire douter qu'il eût voulu régner. 11 attendait toujours, en vain, la parole de la France, qui ne se fit pas entendre au milieu de la confusion des négociations parlementaires, et rheure de Dieu, qui ne vint pas à cause des hommes.
Cependant, il avait pris des mesures pour son prochain retour en France, tant il était prêt à se mettre à la disposition de cette chère patrie pour laquelle il avait toujours vécu. Depuis le 5 Août, il en parlait autour de lui comme du plus heureux accomplissement de ses pensées les plus chères. 11 aimait à croire que les obstacles, à son retour, s'aplaniraient d'eux-mêmes ou que les circonstances seraient plus fortes que les oppositions. A la petite cour de Frohsdorf, on s'occupait des préparatifs de l'intronisation du roi. Le prince lui-même avait eu soin de se faire confectionner, pour le jour où il entrerait à cheval à Paris, un costume de lieutenant général, avec le ceinturon de commandement, un grand cordon et une plaque de la Légion d'honneur, sur le modèle adopté à l'époque de la Restauration*. Les équipages et les chevaux avaient été commandés à Paris.
Pour sa part aussi, M"* la comtesse de Chambord, que ses détracteurs ont accusée de s'être constamment opposée au retour de son mari en France et de l'avoir dissuadé de prendre la couronne, parlait avec confiance de leur pro- 'Chaine arrivée. Le 23 septembre elle écrivait, dans l'intimité, à une de ses amies, la comtesse de Meffray : « Je voudrais que votre santé se rétablît avant notre arrivée en France. L'acte du 3 Août a été bien fait, grâce à la fermeté de mon mari et. Dieu aidant, il viendra à bout de ce qui reste à faire. Les événements se préparent, et comme on prie tant, j'espère que tout ira pour le mieux -. »
A ce moment-là, comme toujours, le comte de Chambord n'avait pas de plus sincère désir que celui d'occuper le irône pour y remplir ce qu'il considérait, avec tant de
* Marquis do Dreux-Brezé. p. 67-68.
* H. Thirria. La duchesse de Ben^y, p. 436.
KJl:
raison, comme son devoir d'état de prince. Et môme, s'il ne s'était pas senti d'attrait pour l'exercice du pouvoir, sa conscience, en face du service à rendre au pays et du devoir à accomplir, eût parlé plus haut que ses répugnances.
Peut-ôtre, il est vrai, que, si le comte de Chambord avait eu des héritiers de son sang et de sa lignée, ou s'il s'était senti la charge de restaurateur de la dynastie des Bourbons, il aurait agi, en certaines occasions, avec plus d'initiative et de décision, et aussi avec plus de confiance en lui-môme et dans sa destinée. Peut-ôtre a-t-il trop attendu que la France vînt à lui, quand il aurait pu aller à elle.
Si, en octobre 1873, avant la lettre de Salzbourg, il fût venu, à Chambord, parler au pays, pour son compte, laissant de côté la Commission des Neuf et le Centre droit, s'il avait répété là publiquement sur le drapeau et les autres conditions réclamées de lui ce qu'il avait dit en particulier à M. Chesnelong, il n'y aurait pas eu l'imbroglio parlementaire qui fit tout manquer. Le pays aurait su à quoi s'en tenir et aucune intrigue n'eût été possible.
Le prince ne faillit pas du moins à sa mission. A la suite de la démarche de M. Chesnelong, il avait songé à se rapprocher de l'Assemblée Nationale. D'instinct il avait compris le danger de laisser l'affaire de la monarchie se poursuivre plus longtemps par voie de négociations. 11 voulait, avant qu'il n'eût été obligé d'écrire sa lettre du 27 Octobre, entrer lui-môme en scène, se tenir à la portée des événements, être prôt à agir.
On ne connut pas cette intention du prince d'ôtre présent au moment de la rentrée de l'Assemblée Nationale. Son projet était de s'établir à proximité de Versailles. M"* la duchesse de Luynes, propriétaire du château de Dampierre, fut prévenue de ce dessein. Nulle résidence n'eût été comparable à cette somptueuse demeure, voisine de Versailles, dans le cas où le prince eût voulu, comme à Chambord, en 1871, que sa présence fût publique en France. La châtelaine de Dampierre chargea sa bellemère, M"*' la duchesse de Chevreuse, alors chez elle, de
s'informer auprès du marquis de Dreux-Brézé de ce qu'il y aurait à faire dans celte circonstance. Celui-ci ignorait alors les intentions du comte de Chambord. Il répondit que la situation lui paraissait très embarrassante, que Monseigneur ne pouvait venir ostensiblement à Dampierre, sans être certain que toute la famille d'Orléans s y trouverait derrière lui; que si on le demandait officiellement uu chef de la famille, un refus du comte de Paris deviendrait un acte de rébellion, que la fusion serait ainsi dissoute et que, dans Fétat des esprits, cette rupture retomberait encore sur le roi. Le marquis de Dreux-Brézé ajouta que, si Ton pouvait connaître officieusement les intentions du comte de Paris, on rendrait service à Monseigneur.
M"* la duchesse de Chevreuse se proposa pour cetto commission. Elle écrivit donc à M. le comte de Paris pour avoir de lui une audience. Elle ne reçut pas de réponse; mais, quelques jours après, le prince se présenta ^luimôme incognito à Dampierre, demandant à parler à la duchesse de Chevreuse.
L'entretien fut long et animé. La duchesse, aussi ardente royaliste qu elle était fervente catholique, s'efforça, après avoir mis son noble visiteur au courant de la situation, de le persuader que la restauration monarchique dépendait de lui, puisque le maréchal de Mac-Mahon, qui ne voulait rien faire par lui-môme, laissait faire.
Le comte de Paris objecta la difficulté du drapeau qui tenait tout en suspens. Comme il se retranchait toujours dcyrière cet empêchement, la duchesse de Chevreuse finit, au bout d'une heure de conversation, par s'impatienter et lui dire : « Ah ! Monseigneur, vous oubliez les Carmes et la Force ; les miens ont été guillotinés pendant qu'on portait le drapeau tricolore. » La visite se termina sur ces mots, sans que Ton eût convenu de rien. La duchesse de Chevreuse ne revit plus depuis M. le comte de Paris'.
Du reste, la situation allait bientôt changer. La lettre de Salzbourg, provoquée par les derniers incidents parlementaires, en modifiant complètement les dispositions de
* Lettre inédite de M"« la duchf'sse de Chevreuse au comte de Vanssay, Sablé. 19 novembre 1888.
l'Assemblée, avait modifié aussi les intentions du comte de Chambord. Après la défection subite des groupes de la majorité, il ne pouvait plus être question pom* le prince de venir se mettre ostensiblement à la disposition de TAssemblée.
11 n'en crut pas moins, devant les événements qui se précipitaient et qui allaient détourner la France de la monarchie, qu'il lui restait quelque chose à faire pour remplir son devoir royal.
Une seule considération aurait pu Tarrôter alors dans sa résolution suprême. Plus il était décidé à agir en personne, plus il avait à craindre d'aviver l'opposition, déjà si prononcée à Berlin, contre son retour en France. 11 était remarquable, en effet, combien les journaux allemands et même autrichiens se montraient plus hostiles que les journaux républicains français eux-mêmes à cette restauration monarchique. C'est que, comme venait de le dire quelques jours auparavant, le général Scholl, ministre de la guerre de Tempire d'Autriche, à l'envoyé du général Ducrot à Frohsdorf, ces journaux recevaient, à c^ moment-là, la consigne de Berlin, et que « le prince de Bismarck, décidé à empêcher la restauration, ne reculerait devant aucun moyen pour rendre cette solution impossible ». Le comte de Chambord le savait. Néanmoins il pouvait croire que l'action de Berlin s'arrêterait devant un élan unanime et sincère du peuple français, et cet élan, il espérait le provoquer par la démarche à laquelle il était résolu*.
Après la lettre du 27 Octobre, tout était perdu du côté de l'Assemblée Nationale. Il n'y avait plus à compter sur un revirement spontané d'opinion de la part de cette majorité royaliste, qui venait d'abandonner si facilement la cause du trône. De son côté, le Gouvernement n'avait pas perdu de temps pour prendre un parti absolument contraire aux espérances monarchiques. La question de la prorogation des pouvoirs présidentiels, mise à l'ordre du jour par le message du maréchal Mac-Mahon, et par la proposition de loi du général Changarnier, ne laissait
• De Chalvet-Nastrac (pp. 188, 189).
d'autre issue h la situation qu'un vote de l'Assemblée, conforme au vœu du Gouvernement et de la majorité de ses membres. C'en était donc fait de la monarchie.
Dans cette extrémité, le comte de Chambord ne prit conseil que de lui-môme.
Ayant échoué du côté de l'Assemblée Nationale, impuissant à agir directement auprès du pays, il voulut tenter un suprême effort pour sauver le trône et la France. Il résolut de recourir lui-môme au maréchal de Mac-Mahon, dépositaire du pouvoir.
Le prince ne connaissait guère le maréchal qu'à travers le prestige de sa renommée militaire. 11 voyait en lui le vaillant soldat, le héros glorieux de Malakoff et de Magenta, le chef populaire de l'armée. C'est à sa loyauté et à sa générosité qu'il comptait s'adresser, croyant que sa haute initiative était maintenant seule capable de faire réussir ce qui avait échoué avec l'action parlementaire.
Son plan, h cette heure suprôme, dépendait du concours qu'il se llattait d'obtenir du chef de l'Etat. Mais, s'il avait mieux connu l'entourage présidentiel et le caractère de l'homme auquel il s'adressait, il aurait eu moins de confiance dans les dispositions personnelles de celui en qui il mettait son dernier espoir.
Sans consulter aucun de ses amis politiques, sans informer personne de son dessein, le comte de Chambord résolut de venir seul et en secret, à Versailles, pour voir le maréchal et s'entendre avec lui sur les moyens de rétablir la monarchie.
C'était le drame dans la politique.
Mais quelle différence il y avait entre cette démarche clandestine de l'héritier de la Couronne de France, réduit à venir demander confidentiellement à celui qui occupait le pouvoir à sa place, de l'aider à relever le trône de ses pères, et l'expédition guerrière du fondateur de la dynastie des Bourbons, entreprenant de conquérir par l'épée un royaume, d'où l'excluait éventuellement son incapacité de prince hérétique ! Le temps et les hommes étaient bien différents.
Seul, sans force, sans trésor, sans appui militaire dans le pays, le descendant de Henri IV ne pouvait songer à
LES TROIS SOLUTIONS 4fi^
faire autre chose que ce qu'il fit. C'était une boutade di* Bismarck de dire : « Le comte de Chambord ne régnent jamais, parce qu'il n'est pas capable de traverser la Sein*' une épée à la bouche. y> Les circonstances et ses propre^ moyens ne permettaient pas à l'héritier de la monarchi*> d'agir en conquérant. Du reste, des projets aventureuv eussent répugné autant à sa haute raison qu'à la dignitrde son caractère. 11 ne voulait arriver que par la voie régulière, avec le concours des pouvoirs publics, et du consentement de la nation. Il aurait eu horreur d'un coujv de force. Cependant, telle était chez lui la volonté dr régner et le désir de réussir dans sa démarche qu'il avait pris d'avance toutes ses mesures, pour le jour où il comptait se montrer à l'Assemblée Nationale et se faire proclamer roi, la main dans celle du maréchal-président.
C'était une résolution aussi hardie qu'inattendue de la part du comte de Chambord de se mettre en route pour la France, à la conquête occulte de ce trône, d*où les résolutions de l'Assemblée Nationale Técartaient, sans savoir ni comment il serait accueilli, ni môme s'il pourrait exécuter son projet.
Il partit, comme un simple voyageur, accompagné de trois de ses familiers et d*un seul serviteur. M. Henry de Vanssay, chez qui il devait descendre à Versailles, était venu le chercher h Frohsdorf. Le comte de Blacas et M. René de Monti de Rézé, alors de service auprès du prince, furent seuls du voyage, avec Ferdinand Obr\'. premier valet de chambre du prince.
Au départ de Vienne, les voyageurs prirent place dans un coupé de première classe, retenu d'avance. Ils arrivèrent en chemin de fer, par la ligne de TAlberg, moins fréquentée alors, le samedi 8 novembre, au soir, à Délie, première station française, après avoir passé parla Suisse. Le voyage avait été calculé de manière h ce que l'on fût, le matin, à Paris, et que, ensuite, on pût se rendre directement h Versailles en voiture, h une heure de la matinée où il y avait moins de chance, en cette saison, d'être reconnu.
Descendu à Délie pour la visite de la douane qui se faisait, à cette époque, très lentement, le comte de Chambord, avec ses compagnons, dut attendre, sur les banquettes de la salle, mêlé aux autres voyageurs, jusqu'au départ du train pour Paris. Il assista ainsi mco^mVo à une conversation qui s'était engagée près de lui entre trois
voyageurs de petite condition. Ils causaient de la grande question du jour. Chacun des trois représentait une opinion politique différente : un seul tenait pour la monarchie. En les écoutant le prince eut, comme il en fit la remarque, une image en raccourci de Tétat d'esprit de la France. Cette conversation de petites gens, saisie au vol, l'avait rendu mélancolique.
Le reste du trajet s'accomplit sans incident jusqu'à Paris. Un trait touchant fait ressortir la bonté de ce prince à l'âme noble et généreuse. Les voyageurs étaient à cinq ^ans la voiture. Ferdinand, le majordome, souffrait alors d'un clou, qui Tempèchait de s'asseoir : le comte de Chambord avait voulu que son bon serviteur s'étendît sur la banquette en face de lui, pour passer plus commodément la nuit et, afin de lui laisser la place, il avait fait mettre à ses côtés MM. de Monti et de Vanssay, pendant que M. de Blacas était assis en face. C'est le serviteur qui était à Taise et le maître à l'étroit.
On arriva à Paris, avec du retard, à 6 heures et demie du matin-. M. le comte de Sainte-Suzanne, attaché au service de Monseigneur, attendait avec une voiture à la gare de TEst. Le comte de Chambord descendit du train, avec sa suite, sans être remarqué. On a raconté que le prince, craignant d'ôtre reconnu, s'était enveloppé la figure d'un cache-nez pendant le voyage et avait rabattu sur ses yeux le chapeau mou dont il était coiffé. De telles précautions eussent répugné à sa nature franche et droite. Il n'avait usé d'aucun déguisement pour venir à Paris, et s'il évita d'être vu, il ne songea pas non plus à se travestir.
11 faisait encore nuit à l'arrivée . Comme c'était dimanche, Fauguste voyageur alla entendre la messe à l'église Sainte- Clotilde, mêlé aux pieuses femmes et aux personnes de service, habituées des messes matinales. Dans le quartier, M. de Vanssay possédait un immeuble, où un restaurant était établi au rez-de-chaussée. Après la messe on déjeuna rapidement. Le temps pressait. Sans tarder, on se mit en route pour Versailles, au petit jour.
Toutefois, comme en 1871, quand il était allé à Chambord, le prince voulut passer devant ce palais des Tui-
leries, le lieu de sa naissance. La voiture fit un détour. 11 y eut une courte halte au milieu des ruines et des souvenirs. Le spectacle de cette demeure royale détruite par les incendies de la Commune navra de nouveau Tàmc du roi.
On reprit le chemin de Versailles, sans autre arrêt. Pour mettre plus facilement à exécution son dessein et aussi pour éviter d'être reconnu dans cette ville, toute pleine de députés et de fonctionnaires, le comte de Chambord avait accepté l'hospitalité de son fidèle attaché, le comte Henry de Vanssay, qui avait mis sa maison à sa disposition. Cette demeure de modeste apparence, située rue Saint-Louis, n** 5, dans un quartier peu fréquenté et sans voisinage importun de boutiques, convenait parfaitement à V incognito du prince.
D'une discrétion égale à sa fidélité, d'un dévouement aussi loyal que désintéressé à la personne du comte de Chambord et à la cause de la monarchie, M. de Vanssay était digne à tous égards de la confiance qui le constituait le gardien du secret du roiffet ce fut l'honneur de sa vie et la plus haute récompense de ses longs et loyaux services que d'avoir abrité chez lui, pendant douze jours, le prince magnanime qui s'était décidé à venir lui-môme demander à être rétabli sur son trône, pour le salut du pays.
Arrivé à Versailles par l'avenue de Paris, le noble voyageur, en passant devant l'hôtel de la Préfecture, résidence du maréchal-président de la République, frotta de sa manche la glace de la voiture, toute couverte de givre; il aperçut le drapeau tricolore, flottant sur l'hôtel, et en eut un soubresaut. Quelques pas plus loin, découvrant le Palais, il dit mélancoliquement, au souvenir de la fatale journée du 6 octobre 1789 : « C'est de là que sont partis la boulangère et le petit mitron » .
Comme il approchait de la rue Saint-Louis, la première personne de connaissance qu'il rencontra ce fut, par un singulier hasard, le négociateur de Salzbourg, M. Chesnelong, qui gagnait précipitamment la gare de la rive gauche, pour se rendre à Paris. Le prince n'eut que le temps de se rejeter au fond de la voiture pour n'être pas vu.
Prévenu depuis quelque temps déjà, sous le sceau du
secret, des projets de Frohsdorf, le marquis de Dreux-Brézé avait convoqué chez lui, le jour môme de larrivée du prince à Versailles, ses principaux confidents politiques, afin de conférer avec eux sur la situation. C'est à cette réunion, à laquelle il avait été convié, que se rendait M. Chesnelong, quand il croisa la voiture du comte de Chambord. Il trouva chez M. de Dreux-Brézé, avec le comte de Blacas, ses trois collègues de l'Assemblée, MM. de Carayon- Latour, Lucien-Brun et Cazenove de Pradines, les mêmes qu'il avait rencontrés à Salzbourg.
« Les représentants de Monseigneur, rapporte M. Chesnelong, nous demandèrent si la campagne monarchique nous paraissait abandonnée, ou s'il restait encore quelque chance de la reprendre. Ils nous dirent que M. le comte de Chambord n'était pas très éloigné de France et qu'il se tenait à la disposition du pays, si on le rappelait dans des conditions compatibles avec son principe et avec son honneur*. »
M. Chesnelong répondit que la situation lui paraissait bien compromise ; que si, cepelldant, le roi croyait pouvoir accepter, d'une part, l'ancien projet de la Commission des Neuf, en ce qui concernait les questions constitutionnelles, si, d'autre part, en se réservant de proposer sur le drapeau, après son élévation au trône, la solution qui répondait à ses désirs, il se confiait à la générosité de l'Assemblée, s'il consentait à donner l'assurance que la question se dénouerait par une conciliation amiable et ne ferait en aucun cas surgir un conflit, il avait l'impression, — tant il croyait à la sincérité des regrets de la plupart des membres de la majorité, et tant il avait de confiance dans l'abnégation du maréchal de Mac-Mahon — que, dans de telles conditions, la monarchie pouvait reprendre toutes ses chances^. L'entretien roula dans cet ordre d'idées.
C'était toujours la môme chose et, h l'issue de cette conférence, M. de Blacas et M. de Dreux-Brézé n'eurent plus qu'à se rendre à Versailles auprès du comte de
• La campagne monarchique de 1873, p. 467. ■ Jbid, p. 468 469.
490 l'écbe€ be la restauration mokarchique en 1873
Cliambord, pour le confirmer dans le sentiment où il était qu'il n'y avait plus à compter sur TAssemblée.
Ils arrivèrent tous deux dans Taprès-midi. En peu de mots ils mirent le prince au courant de la situation. Alors le comte de Chambord s'ouvrit à eux du projet, dont il n'avait encore fait part à personne, de s'aboucher avec le maréchal de Mac-Mahon lui-même. M. de Blacas irait le trouver en son nom, pour lui faire connaître son désir d'avoir avec lui, dans le secret le plus absolu, un entretien.
Sur cette communication inattendue, le marquis de Dreux-Brézé se permit d'objecter au prince qu'une démarche de ce genre n'aurait probablement pas le résultat qu'il en espérait. Connaissant le caractère du maréchal il ne le croyait pas disposé à répondre à une ouverture aussi compromettante pour lui.
Le pHnce, néanmoins, persista dans sa résolution, tant il croyait de son devoir de tenter un suprême effort en faveur de la monarchie, auprès du seul homme qui, à l'heure actuelle, pouvailfrépondre à son appel et de qui il dépendait encore de changer les dispositions de l'Assemblée. Ce n'est pas qu'il eût absolument confiance dans le maréchal, mais il se plaisait à penser que, sur une instance personnelle du roi, l'élu du 24 Mai ne pourrait pas se refuser à une entrevue, dont les intérêts et la destinée du pays devaient être l'objet.
11 y avait autant de grandeur que de générosité dans cette idée de colloque suprême, en tête à tête, entre le roi et le président de la République. Malgré tout, le comte de Chambord voulut réaliser son projet.
Il fut donc convenu que M. de Blacas irait, dès le lendemain, remplir auprès du maréchal la mission confidentielle dont le chargeait le prince.
Pour concilier dans une juste mesure le souci de l'amourpropre chez le maréchal de Mac-Mahon et les exigences de la dignité royale en sa personne, M. le comte do Chambord n'invitait pas le maréchal à venir le voir, non plus qu'il ne demandait à être reçu par lui. C'est une entrevue qu'il lui proposait, sous forme d'une rencontre, dans des conditions laissées à son choix, soit qu'ils se
fussent trouvés tous les deux dans une maison tierce, à Versailles ou à Paris, soit qu'ils se fussent rejoints, dans une promenade à cheval, aux environs. Pour le cas où le maréchal eût préféré se rencontrer avec le comte de Chambord chez M. de Vanssay lui-môme, le comte de Blacas devait lui remettre une clef de la maison, afin qu'il y entrât comme chez lui
Tout avait été donc prévu pour ménager les susceptibilités de celui qui se trouvait être alors, par sa situation, le chef de TEtat.
Il ne s'agissait pas, d'ailleurs, comme on Ta prétendu, ni de négociations secrètes, ni de conspiration, ni de coup d'Etat, mais d'une simple conversation, d'un échange de vues qui laissait au maréchal sa pleine et entière liberté d'action *.
Le comte de Chambord « voulait, à cette heure solennelle, se trouver seul à seul avec le maréchal de Mac- Mahon, chef du pouvoir exécutif, et à ce titre, le mieux en position, le plus désigné pour conférer avec lui des besoins de la France, de ses souffrances et de son armée. 11 savait l'amour profond du maréchal pour son pays. Il ne pouvait douter qu'il ne partageât, à un degré d'autant plus élevé que la situation de la France lui était plus complètement connue, les sollicitudes, les inquiétudes que cette situation inspirait h tous. Monseigneur voulait, en résumé, examiner avec le maréchal cette situation en tous ses détails, étudier avec lui l'état de Topinion, les difficultés que présentait, les ressources que pouvait offrir pour la réalisation de ses vues sur la France, telle ou telle disposition du monde parlementaire. Ces données acquises. Monseigneur eût porté son attention et celle du maréchal sur les mesures à prendre sur l'heure, si la proclamation de la monarchie était immédiatement espérable, ou, sur la marche à suivre pour arriver, dans des délais à préciser, mais avec certitude, à la cessation d'un provisoire plein de périls*. »
Le comte de Blacas, parent de M"*" la maréchale de Mac-
' Lettre du comte de Vanssay à la Gazelle de France (5 novembre 1893). " Marquis de Dreux-Brézé, Notes et Souvenirs, p. 137.
Mahon, se présenta dans la matinée du lundi, 10 novembre, à rhôtel de la Présidence. Il ne put être reçu tout de suite. A cette heure-là môme le maréchal était en conférence avec le duc de Broglie. Tous deux ignoraient, d'ailleurs, la présence du comte de Chambord. Le secret de l'arrivée du prince en France fut si bien gardé que la police et la gendarmerie n'en surent jamais rien. M. de Blacas vit M™* la maréchale de Mac-Mahon. Il lui confia sur-le-champ que le roi était à Versailles et désirait voir le Président.
« Très émue, raconte le général du Barail, alors ministre de la Guerre, de cette nouvelle inattendue et extraordinaire, élevée dans le loyalisme le plus absolu, la maréchale répondit avec présence d'esprit :
« Je ne puis savoir ce que va faire mon mari, mais je doute qu'.il lui soit possible de se rendre au désir et à rappel de Monseigneur.
— Et pourquoi donc ?
— Parce qu'après ce qui vient de se passer, après son message à TAssemblée, alors qu'on élabore une loi qu'il a demandée et qui est destinée à prolonger ses pouvoirs, il aurait l'air, en allant chez Monseigneur, de se prêtera une intrigue dont l'apparence môme est incompatible avec la dignité de son caractère.
— Comment faire pourtant? Le roi est venu à Versailles précisément dans l'intention de voir le maréchal.
— Alors, je ne vois qu'un moyen. Que Monseigneur vienne à la présidence, accompagné par vous, si vous le jugez utile. Les huissiers du cabinet du maréchal ne le connaissent pas. Ils n'ont reçu aucune instruction. Qu'il entre chez mon mari, qui sera bien forcé de le recevoir et de lui témoigner ses respects.
— Comment, Madame ! vous voulez que le roi vienne chez le maréchal! ))^
Sur ces entrefaites, le duc de Broglie avait quitté le président de la République ; la maréchale accompagna le comte de Blacas dans le cabinet de son mari. Aussitôt introduit, l'émissaire secret l'informa de l'arrivée du roi à
* Mes Souvenirs, t. Ill, p. 436. Le général du Barail s'est trompé de date; il dit « le 8 novembre » : c'était le 10. Il a arrangé un peu aussi la conversation.
Versailles et de son désir de le voir, pour Tentretenir de la situation, échanger avec lui ses vues, ses intentions au sujet du pays. Ce n'était pas une audience qu'il demandait ou offrait; c'était une entrevue qu'il proposait, dans les conditions que le maréchal déterminerait lui-môme.
Surpris et troublé par cette démarche inattendue, le maréchal balbutia quelques mots de regret et de déférence. Son refus, toutefois, fut net et absolu. Il se retrancha derrière le devoir de sa situation et sa responsabilité vis-à-vis de l'Assemblée, prétextant qu'après lui avoir demandé une loi, pour la prorogation de ses pouvoirs, il était lié à elle et qu'il ne pouvait déférer au désir du prince. Sans même demander où était le roi, il invita M. de Blacas à l'engager à ne point prolonger son séjour, pour éviter des troubles dont il pourrait être victime, ajoutant toutefois que toutes les mesures seraient prises, à la moindre alerte, pour assurer sa sécurité.
Cependant M. de Blacas avait insisté, promettant au maréchal le secret le plus absolu, lui assurant que le comte de Chambord ne voulait avoir avec lui qu'un simple entretien. Comme dernier argument, il alla jusqu'à lui demander s'il repousserait aussi une ouverture semblable qui lui serait faite de la part de l'ex-impératrice Eugénie.
Ce n'était pas une simple boutade. A ce moment-là on signalait de divers côtés des menées bonapartistes. La mort de Napoléon III n'avait fait que donner un nouvel élan au parti. Des agents de propagande venaient à domicile recueillir des signatures pour un appel au peuple et distribuaient à foison le portrait du prince impérial, avec des devises napoléoniennes. On disait que la Société du Deux-Décembre était reconstituée et en pleine activité. 11 était possible, au moment où se posait la question de gouvernement, que les bonapartistes songeassent, eux aussi, à s'adresser au maréchal de Mac-Mahon, qui avait servi l'Empire et avait reçu de lui ses dignités militaires*.
* D'après un récit non démenti, et affirmé comme véridique dans le Figaro du 7 moi 1884, le prince impérial aurait député un émissaire au maréchal de Mac-Mahon, à la suite du voyage de M. le comte de Chambord en France, avec mandat de le sonder sur le projet d'une restauration impériale.
Le maréchal de Mac-Mahon, raconte le chroniqueur du Figaro, se retran-
Un incident se rapportant à Tallusion de M. de Blacas à Tex-impératrice vint môme lui donner, ce jour-là, iin singulier à-propos. Il arriva que le général Bourbaki, ancien commandant en chef de la Garde impériale, alors gouverneur militaire de Lyon et resté tout dévoué à TEmpire, vint par hasard faire visite au maréchal, après M. de iMacas. Le maréchal-président lui raconta la démarche do l'envoyé du comte de Chambord et la manière dont il l'avait accueillie.
« Vous avez de la chance lui dit Bourbaki, d avoir ^ifîaire à lui.
— Pourquoi cela? répartit Mac-Mahon ; que voulez-vous dire ?
— C'est que, monsieur le maréchal, si, au lieu du comte de Chambord, vous aviez affaire au Prince impérial, nous serions tous les deux en votre présence, et mon prince vous tiendrait ce langage : « Monsieur le Maréchal, je remets mes destinées entre vos mains. Conduisez-moi à l'Assemblée; marchez avec moi ou arrôtez-moi*. »
Le maréchal coupa court à l'entretien avec M. de Blacas l'U répétant, qu'à son regret, il ne pouvait recevoir le roi. Du reste, à part sa confidence au général Bourbaki, son ami, il garda pour lui, sans même en faire part au duc de Broglie, le secret de cette démarche, ne voulant pas t ngager la responsabilité de son ministère dans la visite qu'il avait reçue et la réponse qu'il avait faite.
Lui-même a raconté ainsi, dans ses Mémoires encore inédits, la visite de l'envoyé du comte de Chambord :
eha avec vivacité sur ses opinions royalistes, sur rattachement légendaire de sa famille pour la maison des Bourbons, enûn sur l'im possibilité de trahir une pareille foi.
A ces mots, l'envoyé du prince impérial ne put dissimuler son étonoenient. Rappelant le voyage de M. le comte de Chambord à Versailles, son séjour chez le comte de Vanssay, l'entrevue désirée par le prince, déclinée par le maréchal, il termina en affirmant à son interlocuteur que seule 11 t'onnaissanccde ces faits significatifs et la persuasion que le maréch&I se h'ouvait désormais libre de tout engagement envers le roi avaient déterminé la démarche faite en ce moment pr<^s de lai. Le maréchal, troublé et fort Linu, entretint pendant quehiues minutes encore son ancien coUëgae de ^i3s cruelles angoisses, mais ne sut point cacher le réel soulagement qu'il ('prouvait, lorsque ce dernier prit congé de lui.
* Vicomte de Ghalvet-Nastrac, Les projets de restauration monarekiqHe et le général Ducrot, pp. 11)4-195.
« Je fus surpris de cette démarche à laquelle j'étais loin de m'attendre et je répondis que, tout dévoué au comte de Chambord, je serais heureux de lui sacrifier ma vie, mais que je ne pouvais lui sacrifier mon honneur.
« Lorsque TAssemblée Nationale avait renversé M. Thiers, elle voulait reconstituer la monarchie avec M. le comte de Chambord. Assemblée souveraine, elle avait le droit de le faire, de l'exprimer hautement et il ne pouvait y avoir aucune hésitation pour moi à proclamer sa décision.
« A la suite des manifestes de M. le comte de Chambord, la situation avait complètement changé. 11 n'y avait plus, dans l'Assemblée, qu'une faible minorité voulant le rappeler quand même. La majorité jugeait son retfmr impossible dans les conditions actuelles.
« Après les démarches infructueuses pour constituer une régence, elle avait pensé que le seul moyen de refaire un jour la monarchie était de prolonger et d'affirmer mes pouvoirs avec la certitude que je ne serais jamais un obstacle à son rétablissement.
« Je partageai cette manière de voir et me décidai à conserver la présidence de la République, ce qui m'imposait des devoirs nouveaux que je ne pouvais trahir; c'était, pour moi, une question d'honneur : je ne voulais môme pas que Ton pût m'en supposer capable, et des conférences secrètes avec M. le comte de Chambord me semblaient de nature à donner lieu à cette supposition.
« Telles furent les considérations qui m'amenèrent à refuser Tentrevue demandée. Je priai M. de Blacas de les faire connaître à Monseigneur, avec Tespoir que lui, si ferme dans ses principes, voudrait bien me comprendre.
« Je lui demandai encore de lui faire remarquer combien devait être impérieux pour moi ce sentiment du devoir, puisqu'il me dictait un refus qui resterait désormais le souvenir le plus douloureux de ma vie '. »
Devant le refus formel du maréchal, M. de Blacas n'avait plus qu'à se retirer. 11 revint tristement rendre
* Cité par M. Hanotaux (p. 278-270) , d'après une communication de M. le commandant de Mac-Mahon, fils du président.
compte au prince du résultat défavorable de sa démarche.
On a raconté que le comte de Chambord, errant la nuit, a Tombre du palais de Louis XIV avait, selon les uns, attendu anxieusement dans l'avenue de Paris, sous les fenêtres de Vhôtel de la Présidence \ et, selon les autrfs, dans la cour du palais, au pied de la statue équestre du j^rand Roi, enveloppé d'un manteau, la réponse du maréihal de Mac-Mahon à ses ouvertures*. Or, la démarche avait eu lieu dans la matinée et le roi était resté pendant re temps-là chez M. de Vanssay.
C'est là que le comte de Blacas vint le retrouver. A Pair consterné qu'il avait en entrant, il était facile de deviner le sens de son message. MM. de Vanssay et de Monti étaient seuls à ce moment-là avec le comte de (Ihambord, dans le salon. L'envoyé du roi apportait en substance cette réponse : « Le maréchal était désolé de ne jïouvoir accepter la proposition du comte de Chambord; il était très honoré de sa confiance ; mais, comme président de la République, à la veille de la prorogation de ses pouvoirs par l'Assemblée, il ne pouvait avoir avec le prince ni un entretien secret ni une entrevue publique. »
Le comte de Chambord parut profondément affecté de ce refus, mais plus peiné que surpris. Il dit lui-même qu'il ne s'en étonnait pas; que le maréchal était faible, mal Lonseillé par ceux qui avaient sa confiance, mais il déplorait extrêmement que Mac-Mahon ne l'eût pas compris et n'eût pas voulu lui donner son concours. Pour lui, il ne regrettait pas d'être venu, afin de n'avoir rien à se reproolier.
Le prince resta longtemps pensif, silencieux, comme accablé par une réponse qui dérangeait tous ses plans et ïlétruisait tous ses vœux.
A cette heure suprême, il eût dépendu pourtant du maréclial de Mac-Mahon de sauver la situation. Si, en adressant un message aux représentants de la nation, il avait
* Voir le Figaro du 48 octobre 1893.
* Ce récit fantastique a trouvé trop facilement crédit auprès de M. de Fulloux qui l'a recueilli dans ses Mémoires d'un royaliste.
dit : « Le comte de Chambord est ici, je remets mes pouvoirs à TAssemblée, pour qu'elle en dispose au mieux des intérêts du pays », ou s'il était venu lui-môme, suivi de ses ministres et des chefs de larmée de Paris et de Versailles, présenter le roi à l'Assemblée Nationale, dans la surprise et Témotion de cette scène grandiose, la monarchie aurait pu encore se faire par acclamation, et le vaincu de Sedan aurait eu la gloire d'en être le restaurateur. C'était ce qu'attendait de lui Théritier de la Couronne.
A trois ans de là, Tévôque d'Orléans, M^^ Dupanloup, haranguant le maréchal de Mac-Mahon sur le seuil de sa cathédrale, lui disait ces hautes paroles : « Que Dieu vous «t donne, à vous, monsieur le Maréchal, ces illuminations « supérieures qui, à Theure du péril, font qu'un homme a se rencontre de la forte race de ceux par lesquels il lui « plait, comme dit l'Ecriture, de sauver son peuple, n
C'est à ce moment-là que le maréchal aurait dû avoir les hautes inspirations que lui souhaitait trop tard l'éloquent prélat. Il ne comprit pas son rôle, ou il ne voulut pas le remplir. Loyal, généreux, brave entre tous sur le champ de bataille, Mac-Mahon n'était ni un esprit élevé, ni une âme ouverte aux grandes inspirations. S'il était capable, l'épée à la main, des plus hardis coups d'éclat, des résolutions les plus héroïques, il n'avait pas la môme magnanimité dans les choses civiles et sa conception de la politique était bien au-dessous du sentiment qu'il avait du devoir et de l'honneur militaires.
Non par ambition personnelle, mais dans la persuasion qu'étant mandataire de l'Assemblée Nationale, il ne devait rien faire de lui-même, en dehors des termes stricts de son mandat, il avait refusé de voir le comte de Chambord. En soldat qu'il était avant tout, il s'était fait une idée un peu bornée et trop exclusive de sa mission présidentielle. il croyait qu'ayant été placé à son poste par un ordre de l'Assemblée, il ne devait pas en bouger.
Cette manière étroite d'interpréter son mandat politique, comme une consigne militaire, fit dire au comte de Chambord de celui qu'il avait appelé « le Bayard des temps modernes » : c< Je croyais avoir affaire à un connétable de France, je n'ai trouvé qu'un capitaine de gendarmerie. »
Mais le maréchal de Mac-Mahon n'était pas tout entier dans le factionnaire de TAssemblée Nationale. Il y avait aussi en lui du chef d'Etat. Sans avoir brigué le pouvoir il s'y était habitué. N'ayant pas plus d'attachement que d'aversion pour la monarchie, il était indifférent à ce qui se faisait pour elle. Du reste, il eût embrassé aussi facilement le parti de la Royauté qu'il avait abandonné la cause de l'Empire, mettant sa fidélité particulière à servir également la France sous tous les gouvernements, « Voulant, a-t-il dit lui-môme, uniquement servir la France, j'ai servi loyalement tous les gouvernements qui s'y sont succédé ». C'est ainsi qu'il servait aussi le sien.
Constitué président de la République au 24 Mai, il se considérait comme détenteur d'une autorité qu'il avait le devoir de maintenir au-dessus des partis. Peu à peu il s'était fait à l'idée, dans laquelle on l'entretenait assidûment autour de lui, que le gouvernement auquel il présidait avait toutes les conditions d'un gouvernement régulier et stable, qu'il valait autant qu'un autre pour la France, et môme qu'on avait tout intérêt à le garder.
D'ailleurs, s'il n'avait pas le môme goût du pouvoir que M. Thiers, il s'était fait un certain point d'honneur de conserver le rang où il était le premier, et sans avoir eu l'ambition de s'élever, il avait l'amour-propre de ne pas déchoir. La situation était devenue pour lui, depuis le 24 Mai, assez fausse et môme quelque peu humiliante. C'est comme si, après l'avoir spontanément élu, on lui eût dit ensuite : « Restez tant que la place ne sera pas donnée à un autre ; restez tant que nous aurons besoin de vous pour préparer votre remplacement, au premier jour nous vous donnerons votre congé ». Au fond le maréchal n'était pas très flatté du rôle qu'on lui faisait jouer. Il ne s'en laissa que plus facilement persuader que ce qu'il y avait de mieux pour lui, comme pour le pays, c'était de rester là où il était.
Aussi, sans s'opposer à la restauration monarchique, ne s'y prôta-t-il pas. 11 s'était fait tenir au courant de Tentrevue du 3 Août à Frohsdorf ; au retour du comte de Paris, il lui avait refusé de prendre aucune initiative propre à faire réussir un projet qu'il n'avait aucunement
à cœur. Puis il avait dit, ou laissé dire, de sa part, la fameuse phrase sur les « chassepots », qui avait porté le dernier coup au drapeau de la monarchie, et enfin il avait formellement décliné la proposition d'une entrevue avec le comte de Chambord.
En somme, il ne se souciait pas de la monarchie et il s'accommodait très bien de rester au pouvoir. Lui-même disait à son ami, le général Ducrot, quelques jours après le vote du Septennat, pour expliquer sa conduite : « Napoléon a dit en prenant le pouvoir : autant moi qu'un autre; eh bien, moi aussi, puisque j'y suis, autant moi qu'un autre. »
Très naturellement, après cinq mois d'exercice de ses fonctions, le maréchal s'était habitué à garder le pouvoir pour lui. Sa famille, son entourage l'entretenaient dans cette idée qu'il était nécessaire, qu'aucun gouvernement ne convenait mieux que le sien dans les circonstances présentes. Tout contribuait à lui faire illusion.
A la Présidence, le maréchal de Mac-Mahon se trouvait en famille. Le duc de Broglie, son premier ministre et son principal conseiller, M. Emmanuel d'Harcourt, secrétaire général de la Présidence, le colonel marquis d'Abzac, chef militaire de sa maison, étaient de sa parenté. M"** de Mac-Mahon, associée aux pensées comme à la fortune de son mari, avait pour directeur spirituel M'^^Dupanloup, qui reflétait auprès d'elle les préjugés des orléanistes et des catholiques libéraux contre la monarchie du drapeau blanc du comte de Chambord, en même temps que leurs sympathies pour le principat parlementaire du maréchalprésident. La prolongation des pouvoirs de Télu du 24 Mai allait réaliser ce rôve intime d'une présidence à vie, caressé dans l'entourage du maréchal, et qui avait pu pénétrer môme, à son insu, au fond le plus reculé de i'àme du vieux soldat *.
* An londeroain du 24 Mai, M«« de Mac-Mahon disait à une de ses intimes amies, la comtesse de Montsaulnin : « Nous ne sommes ici que pour garder la place. » Quelques mois après, elle répondait k la même amie qui lui reprochait dVtre encore là : « Que voulez-vous ? la France a besoin de nous ; nous restons. » Le mot a été recueilli de la bouche même de M"« de Montsaulnin.
Le comte de Chambord s'était trompé en croyant trouver chez le maréchal de Mac-Mahon le concours dont il avait besoin pour remettre sur pied la monarchie. Non seulement il n'avait pas réussi, mais sa démarche inutile auprès du chef de l'Etat le liait, en môme temps qu'elle détruisait Tespérance qu'il avait pu en concevoir. Par là il se trouvait condamné lui-môme à Tinaction. Il avait promis le secret au maréchal, en lui donnant Tassurance que sa présence à Versailles ne serait connue de personne. Après cela, il ne pouvait plus se découvrir, agir ostensiblement, se concerter avec ses amis. C'eût été manquer à sa parole. Il était venu incognito h Versailles, il devait s'en retourner de même, ou, s'il prolongeait son séjour, continuer à rester caché.
Toutes ces pensées s'agitaient dans l'esprit du prince. Que lui restait-il à faire, n'ayant plus à compter sur le maréchal et ne pouvant, cependant, agir en dehors de lui ?
Pouvait-il tenter, par une sorte de coup de théâtre, ce qu'il n'avait pu obtenir de l'assentiment du maréchal de Mac-Mahon ? Pouvait-il forcer la main au président de la République et à l'Assemblée Nationale, en se présentant seul et soudainement devant celle-ci, comme « le dieu de la machine » scéniqne? Un tel parti n'eût pas plus convenu à son caractère qu'à sa dignité.
Ceux qui lui ont reproché de s'ôtre enseveli, douze jours durant, dans une maison inconnue, n'ont pas compris l'obligation où il se trouvait, après l'inutilité de sa tentative, de s'abstenir de toute action.
Après une longue et douloureuse réflexion il se décida à rester à Versailles, jusqu'à la fin de la discussion du projet de loi sur la prorogation des pouvoirs présidentiels, ne voulant pas, du moins, manquer à l'occasion, si, par hasard, le maréchal revenait sur sa décision, ou, si la loi de prorogation, à laquelle tout le parti républicain, avec le parti bonapartiste, était opposé, n'était pas votée. Il lui parut que son devoir, en cette crise suprême de la monarchie, môme quand il n'y avait plus d'espoir, était d'ôtre présent, pour se trouver prêt à tout événement.
11 s*arrangea pour vivre delà vie de réclusion à laquelle il était condamné, dans cette maison fidèle et sûre qui
lui servait d'asile. Son premier souci avait été de s'assurer raccomplissement de ses pratiques religieuses. Le prince était pieux; il avait l'habitude de la messe quotidienne; il s'approchait fréquemment des sacrements. 11 répétait souvent, avec Auguste de la Rochejacquelein, que, « lorsqu'on a le sentiment de la rédemption que Jésus- Christ a opérée par son sang, la moindre chose qu'on puisse faire, c'est de s'associer, chaque matin, au sacri- (ice qu'il renouvelle pour nous ». Sa vie chrétienne était faite de grandes maximes comme celle-là. Dans cette maison, désormais historique, de la rue Saint-Louis, la précédente propriétaire, la vénérable baronne de Nanteuil, belle-mère du comte Henry de Vanssay, jouissait, en ses dernières années d'infirmités, du privilège de chapelle particulière. A la mort de la maîtresse de maison, en 1870, cette chapelle n'était restée qu'un oratoire privé, pour la fille de M"** de Nanteuil et son mari. Parla présence du comte de Chambord, elle redevenait chapelle, et chapelle royale, les rois et reines de France et leur fils aîné, ayant, par privilège apostolique, depuis Grégoire XVI, le droit d'avoir un autel portatif et d'y faire célébrer la messe à toute heure, avant le jour et après-midi, par tout prêtre séculier ou régulier et de se faire administrer aussi les sacrements par tout prêtre à leur choix.
Comme à Frohsdorf, le prince voulut avoir la sainte messe tous les jours. A Versailles il y avait un couvent de capucins, exempts de la juridiction de l'Ordinaire*. Homme de confiance de ces bons religieux, M. de Vanssay s'occupait de leurs intérêts temporels et recevait fréquemment leur visite. C'est à eux qu'il s'adressa, sans passer par l'autorité diocésaine, pour assurer le service religieux de la chapelle du prince. La venue quotidienne d'un capucin chez lui n'avait pas de quoi éveiller les soupçons, surtout dans un quartier aussi discret. Lui-même étant dans le secret des affaires temporelles des bons Pères, pouvait exiger d'eux le même secret pour les
* n est détruit aujourd'hui par suite de la conOscation des biens ccclé* siastiques.
!i02 l'kCHEC de LA RESTAURATION MONARCHIQUE EN 1873
îitîairos du roi. Los deux premiers jours, le père gardien du couvent, le Père Marcel, tint à honneur de venir dire lui-même la messe; les jours suivants, ce fut le Père Savinien, vénéré à Versailles pour sa pitié et sa bonté.
Pendant neuf jours cet humble fils de saint François »'Ut rhonneur de servir de chapelain au descendant de ^aint Louis. Chaque matin il se rendait, en traversant le parc du château, chez M. de Vanssay, pour y célébrer le Saint Sacrifice, en présence du comte de Chambord et dos personnes de la maison. Le prince, ardent, vif, parfois même emporté, avait une piété très délicate, presque ^*TupuIeuse. Quoique habitué à la communion fréquente, é) ne voulait pas participer à la Sainte Eucharistie, sans sviro confessé chaque fois auparavant. Pendant son séjour chez M. de Vanssay, il se confessa et communia deux fois.
Ordinairement le comte de Chambord retenait après la niosse le bon religieux et causait dans l'intimité avec lui. La conversation était, avec la lecture des journaux et la rorrespondance, la seule occupation de l'hôte royal de M. de Vanssay. Un tour de promenade dans le petit jardin, quand le temps le permettait, lui servait d'exercice. L;* plupart du temps il se tenait dans sa chambre ou (l^nis le salon voisin. M. de Monti-Rézé et M. de Vanssay lui tenaient souvent compagnie. Après les repas, on causiiit longuement dans la salle à manger autour du prince. (-'était une dure épreuve imposée à son tempérament iutif et vigoureux que cette claustration.
Avec le maître et la maîtresse de maison, et les deux religieux capucins, le noble reclus ne vit point d'autres pnsonnes que le comte de Blacas et le marquis deDreux-
(kdui-ci venait chaque soir rendre compte au prince des itits de la journée, des bruits et des impressions du
' Dans son Histoire contemporaine (t. IV, p. 448), M. Samuel Denis, copié vn cela par M. Hanotaux, dit : Le comle de Chambord, « n'ayant pu s'entre- \*fûlr... avec le maréchal de Mac-Mahon, voulut confier ses espérances au glanerai Ducrot. L'entretien du prince avec le général ayant été secret, nous n'en connaissons pas les détails. » C'est une des nombreuses erreurs de détail de cet estimable ouvrage, trop inspiré de l'esprit orléaniste et libéral.
dehors, et des séances de FAssemblée nationale, qu'il suivait assidûment. 11 restait ordinairement à diner et la conversation sur les choses du jour continuait.
C'est dans ce petit cercle de personnes, dans la monotonie de cette vie cachée, que se passèrent les journées du comte de Chambord, résolu qu'il était à attendre le dénoûment des débats parlementaires. La pensée élevée du prince, sa parole chaude et forte animait les colloques intimes qui s'échangeaient durant ces longues heures d'attente. On y retrouvait la substance des lettres et des manifestes dans lesquels il avait tant de fois exprimé ses idées politiques.
Pour lui, il ne s'expliquait pas l'attitude de défiance, l'opposition secrète de tant de membres de l'Assemblée Nationale à son égard. Loyal et généreux, il aurait voulu qu'on eût confiance en lui et il était persuadé que si on l'avait laissé à sa seule initiative, les choses se seraient arrangées à Tamiable. Et, à ce propos, il se plaignait que, dans presque toutes les lettres qu'il avait reçues, on ne lui donnât que des conseils au lieu de lui en demander ot de s'en rapporter à lui. Il se rendait très bien compte des intentions et des calculs des pseudo-royalistes du Centre droit : « Ils veulent tout simplement, disait-il, gouverner sous mon nom. »
Il ne voulait pas pour lui-môme du gouvernement personnel, mais il n'entendait pas non plus que les Chambres fussent souveraines. Il admettait le partage de l'autorité outre le roi et la représentation nationale, conformément à la vieille tradition française.
Dans la conversation, le comte de Chambord insistait sur les conditions et les caractères de la monarchie comme il la comprenait. Autant il répudiait la fausse monarchie des principes de 89, autant il se montrait ouvert aux idées et aux nécessités du temps, favorable aux justes libertés, au vrai progrès, accessible à toutes les réformes sages et utiles.
Il jugeait le parlementarisme moderne incompatible avec l'exercice de l'autorité royale, mais il entendait bien associer la nation et ses représentants à l'action gouvernementale ; il voulait faire concourir le pays à sa propre
reconstitution, politique et sociale, par les lois et les réformes nécessaires, auxquelles il participerait lui-même.
En cela aussi, le prince voulait renouer la tradition. II était, en effet, dans le génie national de la France que la monarchie eût le contrepoids des Assemblée délibérantes. C'était, du reste, la règle de l'Europe chrétienne. L'Allemagne avait, de temps immémorial, sa Diète ; TAiigleterre, son Parlement; l'Espagne, sesCortès. En France, les Etats généraux et les Parlements avaient succédé aux anciennes Assemblées des Champs de Mars et des Champs de Mai.
L'institution de la monarchie absolue, sous la dynastie des Bourbons, fut une dérogation à la tradition nationale. Ce fut une faute capitale du gouvernement de Louis Xlll de supprimer, à Tinstigation de Richelieu, les Etats généraux; c'en avait été une autre de Louis XVI de les rétablira une époque d'effervescence politique, où la couvocation d'une Assemblée élective et délibérante ne pouvait avoir pour effet que d'ouvrir la voie au courant révolutionnaire. Néanmoins, le comte de Chambord avait reconnu la nécessité de reprendre, dans de meilleures codditions, la tradition. Et quoique opposé au faux régime parlementaire, il avait très bien admis le principe de la représentation nationale. On fut même surpris de la facilité avec laquelle il avait accepté ce point du programme monarchique de la Commission des Neuf.
Gouvernement représentatif, mais non parlementaire : c'était sa formule, et par là il entendait que la natiou serait représentée, mais que la souveraineté n'appartiendrait pas au Parlement.
Pénétré de sa haute mission, éclairé sur les besoins profonds du pays, il ne consentait pas à être roi pour six mois seulement, avec le régime parlementaire qu'où voulait rétablir, sous Tétiquettc de la monarchie, et qui l'eût emporté au bout de peu de temps. 11 craignait avec raison que le rétablissement de ce régime, d'importatiou anglaise, dont l'Empire s'était débarrassé, ne rendît illusoire le fonctionnement de l'autorité. Il était convaincu que Dieu ne voulait pas pour la France de ce faux et dangereux gouvernement, trop longtemps expérimenté,
vt pour son compte, il n'acceptait pas il*en ôtro le restaurateur. C'était chez lui une idée arrêtée qu'il valait mieux ne pas régner que d'être un roi amoindri et que ceux qui voulaient unir le droit monarchique aux principes de la Révolution feraient mieux de supprimer la royauté.
Quant au drapeau, qui était le grand obstacle, sa pensée était celle-ci : il ne voulait pas qu'on lui imposât le drapeau tricolore comme principe. Ce n'est pas à la couleur qu'il attachait de l'importance, 'mais au signe. Il disait par boutade au Père Savinien : « Je veux bien d'un drapeau à sept couleurs, si l'on veut. » Pour lui, s'il tenait tant au drapeau blanc, ce n'était pas à cause du drapeau en lui-môme, mais parce qu'il le considérait comme le sien et celui de sa famille, comme l'emblème de la royauté légitime. Si le roi, en effet, avait amené son pavillon avant de monter sur le trône, il n'aurait plus eu ni prestige ni autorité. 11 ne demandait pas plus, d'ailleurs, qu'on répudiât le drapeau tricolore qu'il n'admettait qu'on le lui imposât. Sa conviction intime était que le drapeau tricolore disparaîtrait de lui-môme au milieu de la joie et de rentliousiasme populaire, le jour de l'entrée du roi à Paris, et que le drapeau blanc flotterait h toutes les fenêtres. C'était là sa solution. Il comptait sur le « plébiscite des fenêtres ».
Si TAssemblée Nationale, si la France tout entière avait pu entendre ces conversations intimes du salon de M. de Vanssay, dans lesquelles lame et la pensée de l'hôte royal s'épanouissaient librement, quelle plus juste idée elles auraient eu Tune et l'autre de la royauté et du roi !
Et combien, peut-être, il est à regretter qu'une heureuse indiscrétion n'ait pas trahi le secret de la présence de celui que l'on n attendait plus! Qui sait si les dispositions de l'Assemblée et du Gouvernement n'en eussent pas été changées? Mais le mystère ne fut que trop bien entretenu.
Durant toute la durée du séjour du comte de Chambord chez M. de Vanssay, les amis de la maison furent reçus comme d'habitude, sans que le moindre soupçon fût éveillé en eux. De sa chambre, voisine du salon, il pouvait entendre les visiteurs causer de l'exilé de Frohsdorf et des espérances de la monarchie. Personne ne s'avisa
que le roi était si près. Personne ne vint avec l'intention de s'informer si, par hasard, il n'aurait pas quitté l'Autriche pour se rapprocher de la France et de Versailles, tant le secret fut hien observé, et par les personnes de service elles-mêmes.
Les amis du comte de Chambord ont déploré après coup ce mystère, persuadés que, si avant le vote du Septennat, on avait connu sa présence, tout aurait pu changer encore. De quel effet, disaient-ils, n'aurait pas été la nouvelle, tout à coup répandue, que le comte de Chambord était à Versailles, que le roi sur qui Ton ne comptait plus et dont on disait môme qu'il ne voulait pas régner, était venu s'offrir?
Tout dans cette affaire fut marqué comme au coin de la fatalité. Il est extraordinaire, en effet, que, pendant tout le séjour du comte de Chambord à Versailles, aucune indiscrétion n'ait été commise, si bien que les amis les plus intimes, les confidents ordinaires du prince, tels que MM. Lucien- Brun, Cazenove de Pradines, de Carayon-Latour, de Rodez-Bénavent, de la Rochette ne furent pas prévenus eux-mêmes de sa présence*.
Malgré toute la discrétion dont avait été entourée Farrivée du comte de Chambord, une vingtaine de personnes se trouvèrent dans le secret*. M. Chesnelong lui-même
* M. Chesnelong. comme M. Samacl Denis et comme M. Hanot&ax. a fait aUusion aussi à une entrevue secrète du général Ducrot avec le comte de Chambord (p. 472-3). Ce détail, nous le répétons, est absolument inexact. Le général Ducrot, comme les autres membres de l'Assemblée, ne vit le prince que le lendemain du vote nocturne du Septennat.
* Outre M. de Monti-Rézé, qui avait accompagné le comte de Chambord de Frohsdorf à Versailles, avec le maître d'hôtel Ferdinand, le comte de Sainte-Suzanne, qui était venu l'attendre à la gare de Paris en voiture, le comte de Blacas et le marquis de Dreux-Brézé, ses représentants à Paris, le comte et la comtesse de Vanssay, dont l'auguste étranger était l'hôte, le maréchal de Mac-Mahon et M"« la Maréchale, le général Bourbaki, qae le maréchal-président avait informé de Tarrivée du comte de Chambord, le jour même où il avait reçu la visite de M. de Blacas, il y avait encore à connaître la présence du prince k Versailles, les deux domesUques de la maison, la femme de chambre, en particulier, qui était allée avec ses maîtres à Frohsdorf, et la cuisinière mise au courant de la situation. Il y avait nue locataire du troisième étage, la vénérable M"* de CoUeville, que M. de Vanssay avait dû prévenir, ainsi que sa femme de service, de la venue de son hôte royal, afin qu'elle ne se montrât pas pendant tout ce temps-là, le comte de Chambord ayant voulu t^tre seul dans la maison. Le Père Marcel,
fut averti dès le troisième jour, par une confidence du Père MarceP. C'était plus qu'il n'en fallait, en dépit de toutes les précautions, pour que tout Versailles apprît, au bout de quelques jours, que le roi était là. On n'en sut rien, cependant, ni en ville, ni à l'Asserablée Nationale. Avec tant de personnes au courant du mystère royal, la nouvelle de la venue du prince ne fut pas même ébruitée.
Une vague rumeur seulement s'était répandue dans quelques cercles restreints. On soupçonnait la présence du prince, à proximité de Versailles, plutôt qu'on ne la connaissait. Parmi ceux qui, d'après certaines inductions du comte de Paris, avaient eu vent de sa venue en France, les uns le croyaient caché au château de Dampierre, les autres chez M. Descuns, un de ses fidèles mandataires, à Montfort-l'Amaury, Le secret fut extraordinairement gardé et ce n'est pas la circonstance la moins étrange de cette affaire de la restauration monarchique, où il semble qu'une volonté plus forte que les hommes ait constamment pesé sur les événements et se soit plu à déjouer un projet dont l'accomplissement n'avait rien que de réalisable .
Le comte de Chambord sortit lui-même deux fois, pendant son séjour chez M. de Vanssay et, malgré toutes les précautions, il aurait pu être reconnu. Un jour, il voulut revoir Saint-Cloud et le palais où s'étaient passés les premiers temps de son enfance. Du palais détruit par les canons allemands, il ne restait plus que des ruines, image du renversement de la dynastie des Bourbons. L'exilé de 1830 retrouva seulement dans le parc un grand arbre sous lequel, petit enfant il aimait à jouer. Une autre fois, c'était le lundi 17, il quitta sa retraite pour aller à Paris. L'annonce des funérailles de l'amiral Tréhouard, qui devaient avoir lieu, ce jour-là, à Thôtel des Invalides, l'avait attiré. Il désirait revoir des régiments français sous
gardien du couvent des Capucins de Versailles, et le Père Savinien» qui tous deux vinrent dire la messe pour le prince, étaient aussi dans la confidence. Par le Père Marcel, M. Chesnelong connut dès le troisième jour la présence du comte de Chambord. Enfin le vieux et fidèle valet de chambre, Charlemagne, père de Ferdinand* qui, depuis quelque temps, se trouvait à Paris, où il avait de la famille, allait et venait entre Paris et Versailles» faisant les commissions et voyant les personnes dont il avail besoin. * M. Chesnelong (p. 469470).
les armes, surtout ces beaux cuirassiers qui avaient partagé ses préférences d'enfant, avec Tinfanterie de la Garde, dont il portait l'uniforme, à l'époque où il s'ébattait, sous les yeux des sentinelles charmées, sur les pelouses du château de Bagatelle. Mais rien ne devait lui réussir dans ce voyage en France. Par suite d'une fausse indication sur Tordre de la pompe funèbre, il arriva trop tard pour assister au défilé des troupes sur l'esplanade, devant le char mortuaire, et ce ne fut qu'en se penchant au dehors de sa modeste voiture qu'il put apercevoir de loin et par derrière l'escadron de cuirassiers qui fermait la marche. Ce contretemps l'impressionna péniblement.
Mais c'étaient surtout les nouvelles peu favorables du F^arlement, qu'on lui apportait au jour le jour, qui l'affectaient.
Pendant ce temps-là, en effet, TAssemblée Nationale discutait de la prorogation des pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon. Les délibérations de la Commission chargée d'examiner le projet avaient duré plus longtemps que n'auraient voulu ses auteurs. En majeure partie républicaine, par le hasard du vote dans les bureaux, elle voulait engager la question de la forme du gouvernement dans le sens de ses idées. De la simple prorogation des pouvoirs présidentiels, elle visait h tirer la constitution de la République. Le Cabinet et la Droite s'impatientaient.
Le lo novembre seulement, M. Laboulaye lut son rapport. C'était plutôtune leçon de politique constitutionnelle, rédigée par un professeur disert, que l'examen propre du projet soumis à l'Assemblée. Le rapport concluait, d'ailleurs, h la prolongation des pouvoirs, mais réduite de dix à cinq ans, et subordonnée au vote des lois constitutionnelles, présentées à l'Assemblée Nationale, sous les auspices de M. Thiers, la veille de sa chute. Le parti républicain libéral admettait que le maréchal de Mac-Mahon restât au pouvoir, mais à la condition que ce fût, à titre constitutionnel, comme président de la République, après que Ion aurait, selon la proposition de M. Dufaure, organisé l'ensemble des pouvoirs publics.
Le 17, M. de Broglie apportait un nouveau message du
maréchal à rAssemblée. Le gouvernement transigeait sur la durée des pouvoirs, réduite de dix à sept ans ; il admettait aussi que les conditions d'exercice des pouvoirs publics fussent discutés prochainement, mais il repoussait la condition suspensive qui faisait dépendre le caractère constitutionnel de la prorogation des pouvoirs présidentiels du vote de l'ensemble de la Constitution et la rattachait à l'établissement définitif de la République.
« Renvoyer aux lois constitutionnelles, disait M. de Broglie, sqit le point de départ de la prorogation, soit les effets définitifs du vote de l'Assemblée, ce serait dire à lavance que, dans quelques jours, on remettra en question ce qui sera décidé aujourd'hui. »
L'attitude du Gouvernement était conforme aux intentions de la Droite, qui entendait réserver, à la faveur de la prorogation des pouvoirs personnels du maréchal, l'éventualité d'une solution monarchique. Mais qu'elle était loin désormais la monarchie ! Dans la pensée du plus grand nombre des membres de la majorité ce n'était plus, en tout cas, avec le comte de Chambord, qu'elle pouvait se faire. Projets et espérances étaient ajournés pour longtemps. Il n'était plus question que d'une monarchie à sept ans d'échéance. « D'ici sept ans, disaient les beaux esprits du parlementarisme, la Providence aura le temps d'ouvrir les yeux de M. le comte de Chambord ou de les lui fermer. »
Le maintien du maréchal Mac-Mahon au pouvoir était une garantie pour les intérêts conservateurs, en môme temps que la sauvegarde des espérances qui se rattachaient, dans l'avenir, à la monarchie constitutionnelle.
Ainsi le comprenait M. le comte de Paris, qui n'avait pas cessé, par lettres et par conseils, de diriger son parti. Le 11 novembre, il écrivait à M. Adrien Léon, député de la Gironde : « Je ne regrette rien de ce que nous avons fait. Nous avons reconstitué le parti de la monarchie constitutionnelle, après avoir mis de côté toutes les préférences personnelles. Le parti conservateur libéral s'est arrêté le jour où son programme a été déchiré par celui qui devait ôtre appelé à l'appliquer...
5iO l'échec de la bestauration monarchique en 1873
ce II faut se placer aujourd'hui sur le véritable terrain de rintérêt public. Il faut donner à la France une garantie de stabilité. On ne peut la trouver aujourd'hui dans la monarchie constitutionnelle ; la lieuteaance générale n'était qu'un expédient qui n'aurait pas réussi, parce qu'il n'était pas net et qu'il prétendait concilier ce qui est inconciliable, depuis le 27 Octobre : la manière dont la M. le comte de Chambord entend rentrer en France et recevoir la Couronne et celle dont la majorité conser>atrice entendait le rappeler.
« Ne pouvant faire la monarchie, il faut faire ce qui s'en rapproche le plus ; il faut organiser un gouvernement constitutionnel, avec un pouvoir exécutif, placé dès aujourd'hui au-dessus des luttes des partis, des hasards d'une discussion parlementaire. Je ne comprends pas qu'on s'alarme de donner à ce gouvernement le nom de République, tant que l'on conserve ce mot sur les monnaies et ailleurs. Et je ne vois d'autre moyen de l'en enlever qu'en y mettant un roi... ou un empereur. Or, c'est cette dernière solution que je veux écarter à tout prix. Je considère donc qu'aujourd'hui rien, en principe, ne sépare le Centre droit du Centre gauche*... »
Les vues de M. le comte de Paris répondaient aux dispositions delà majorité conservatrice de l'Assemblée. A la plupart des membres de la Droite la prorogation des pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon apparaissait comme la seule solution capable de sauvegarder le présent et de réserver l'avenir. Faire une république monarchique, c'était l'idéal du moment. L'opposition ne pouvait venir que du parti républicain et du parti bonapartiste, l'un et l'autre ligués avec l'Extrôme-Droite, fidèle au roi. Si la coalition s'organisait, les trois groupes réunis ne formeraient-ils pas la majorité? Cette incertitude rendait douteux le vote final sur la proposition à l'ordre du jour. Aussi M. le comte de Chambord était-il décidé à rester à tout événement, par devoir, quoique sans espoir.
Les débals durèrent deux jours. Ils furent très animés. La Commission maintenait ses conclusions, malgré le mes-
* M. Hanotaux, Histoire de la France contemporaine y t. Il, p. 290-291.
sage du maréchal-président. Elle voulait que la prorogation des pouvoirs fût constitutionnelle et non simplement législative. D'un côté, c'était la république constituée à bref délai; de Fautre, le pouvoir consolidé, sous la réserve de la monarchie. Tout le débat était là.
De part et d'autre il y avait des sous-entendus. Pour les uns, rétablissement de la présidence septennale était le moyen, ou d'arriver à la vraie République ou de revenir à l'Empire; pour les autres, la condition d'attente de la Monarchie constitutionnelle. Ceux-ci surtout étaient les instigateurs du "Septennat présidentiel et comptaient en être les bénéficiaires. Un intransigeant du Centre gauche, M. Bertauld, eut un mot brutal pour révéler les intentions secrètes de la Droite opportuniste.
« La Présidence septennale, telle que vous nous la proposez, dit-il en s'adressant à la majorité, n'est pas une institution : c'est la préface de la monarchie... Il y a une existence qui gêne, il y a un droit historique intraitable qu'on n'a pu ni amollir, ni assouplir, et ce droitlà, cette existence, d'abord on lui donnait dix ans et aujourd'hui on lui accorde sept ans pour s'éteindre. » C'était bien là, en effet, l'arrière-pensée du Septennat, que l'insuccès de la fusion monarchique avait fait inventer.
Sur cet échec lui-même, M. Chesnelong fut amené, au cours des débats, à s'expliquer. M. Jules Simon, orateur souple, dialecticien raffiné, avait touché au vif de la question. « N'avait-on pas voulu, disait-il, dans la campagne monarchique, disposer du pays, sans le pays? N'avait-on pas cherché à le tromper en lui faisant croire que l'accord s'était fait sur la monarchie par la renonciation au drapeau blanc, que le roi lui aurait imposé ensuite? »
M. Chesnelong était visé. Tous ses amis de la Droite voulaient qu'il répondit. Certains membres du Centre droit appréhendaient, au contraire, qu'il ne parlât. Son intervention n'allait-elle pas déranger leurs calculs et tout compromettre ? Ce fut encore M. Decazes qui arriva pour empêcher le négociateur de Salzbourg de parler. H lui représenta que s'il parlait d'une certaine manière de la tentative monarchique, il pourrait éveiller les susceptibi-
512 l'échec de la restaubation monauchiqde en 1873
lités de plusieurs membres de la Droite, que la situation était très délicate, que la moindre scission dans la majorité pouvait compromettre le vote final sur le Septennal. Ne fallait-il pas, en effet, assurer avant tout le succès de la combinaison actuelle, pour réserver les chances de la future monarchie désirée ? M. Decazes insista vivement pour que M. Chesnelong se bornât à une simple protestation pour fait personnel, en relevant seulement le mot pénible de M. Jules Simon à l'adresse de l'envoyé du Comité des Neuf.
M. Chesnelong prévovant l'attaque avait préparé la défense. Sa réponse était écrite ; il assura qu'elle était aussi prudente qu'il le fallait. C'était, pour le passé, la justification éloquente et émue d'une loyauté, dont personne ne pouvait douter, avec l'engagement, pour l'avenir, de se rallier au maréchal de Mac-Mahon. Cette réponse parut satisfaire la Droite et rassurer le Centre droit. Sur un point, toutefois, et sur le point essentiel elle était incomplète. Seul, M. de Belcastel eut le courage de le faire remarquer à son ami, au milieu des applaudissements qui avaient salué ses paroles. « Votre déclaration a été ith noble et très émouvante, dit-il à M. Chesnelong. Elle a produit une impression très profonde. Je l'ai beaucoup applaudie et je vous en félicite de tout mon cœur. Une seule chose y manque : vous auriez dû dire qu'au fond il y a identité entre les déclarations que le prince vous avait autorisé à faire et la lettre qu'il vous a écrite le 27 Octobre. C'est une lacune ; vous devriez remonter à la tribune pour la réparera »
Rien n'était plus vrai. La franchise de M. de Belcastel avait dévoilé le fond de la situation et mis à nu l'intrigue.
Pourquoi M. Chesnelong ne suivit-il pas le conseil de son ami ? Pourquoi ne remonta-t-il pas à la tribune pour constater que le comte de Chambord n'avait rien dit de plus dans sa lettre que ce qu'il avait dit de vive voix à Salzbourg? Pourquoi ne tenta-t-il pas, dans un dernier effort, de ramener la majorité à ses anciennes dispositions,
* La campagne monarchique^ p. 493.
en lui représentant qu'il n'y avait pas lieu de renoncer, au dernier moment, à l'entreprise monarchique, qui n'avait pas été commencée sur d'autres bases que celles de la lettre du 27 Octobre ?
Le lendemain môme, le journal le Soleil écrivait, à propos de la séance de la veille : « De tous côtés on « s'écriait dans TAssemblée, après que M. Chesnelong « était descendu de la tribune, qu'une proposition en « faveur de la monarchie aurait été votée à Tinstant. » Et le journal orléaniste ajoutait : ce C'est vrai, mais le ♦< moment n'est pas venu. »
M. Decazes et ses amis furent rassurés en voyant que M. Chesnelong, cédant h ses instances, s'en tenait à la protestation éloquente, mais toute personnelle, qu'il avait apportée à la tribune, au lieu de chercher à éclaircir le malentendu, inconscient chez les uns, voulu chez les autres, sur lequel avaient porté les pourparlers depuis son retour de Salzbourg. Dès lors, il n'y avait plus à craindre pour le succès de la combinaison qui allait écarter, pour sept ans, et pour toujours sans doute, le comte de Chambord, d'un trône que l'on destinait h un autre.
Si M. Chesnelong n'avait trouvé rien de plus à dire en présence du projet de prorogation des pouvoirs du maréchal, quelle raison l'Extrôme-Droite elle-même pouvaitelle maintenant opposera son adoption ?
En appeler au pays, c'eût été paraître se rallier au principe de l'appel au peuple, que M. Rouher vint défendre le lendemain 19 novembre, au milieu de cette Assemblée monarchique et républicaine, avec le courage de la fidélité et aussi avec la perspicacité de l'homme d'Etat, voyant -clairement d'avance que la République sortirait fatalement du Septennat présidentiel.
S'attacher quand même au comte de Chambord et à la monarchie, repousser le principat de Mac-Mahon, n'étaitce pas faire le jeu des partis d'opposition et refuser de donner au pouvoir établi la force nécessaire à la répression de l'anarchie ? Ne devait-on pas empêcher avant tout qu'une ère de désordre et de passion antireligieuse succédât à l'échec de la monarchie et que le prince en fût rendu responsable ?Que faire de mieux alors que d'écouter
514 l'échec de la restauration monarchique en i873
le duc de Broglie, plaidant avec habileté et autorité la cause du Septennat, et de constituer avec lui, à défaut du gouvernement définitif, un gouvernement provisoire offrant la garantie de la personne du maréchal et la stabilité d'une durée de sept ans ?
Ainsi le crurent la plupart des députés royalistes, laissés à eux-mêmes en cette conjoncture si critique. Ils n'avaient pas reçu, en effet, d'instruction ni de Froshdorf, ni de Paris. Les mandataires ordinaires du prince ne savaient ou ne disaient rien de ses intentions.
Dans ce silence, le bruit, déjà lancé, quelques jours auparavant, par un journal complaisant*, et insufBsamment démenti par YUnio7i, se répandit tout à coup, le dernier jour, à l'Assemblée, que le comte de Chambord autorisait ses amis h voter le Septennat.
Qui avait pu parler ainsi, quand le comte de Blacas et le marquis de Dreux-Brézé n'avaient rien dit, quand MM. Lucien-Brun, de Carayon-Latour, de Cazenove de Pradines et de la Rochette ne savaient rien ?
11 était arrivé que, l'avant-demier jour du séjour du comte de Chambord à Versailles, le 18, dans raprès-midi, le vieux valet de chambre du prince, Charlemagne, avait été reconnu dans une de ses courses entre Paris et Versailles. Comme son fils, Ferdinand, qui ne sortait que le soir, en ville, afin de ne pas donner Téveil sur la présence de son maître, il avait soin de ne venir que tard à Versailles. Mais ce jour-là, dans la pensée qu'il n'y avait plus rien à compromettre, il était venu, avant la tombée de la nuit, pour se rendre au cimetière, où il avait des parents inhumés; il fut rencontré, étant en voiture, parM. Cazenove de Pradines, hôte de Frohsdorf qui en connaissait les habitudes. A sa vue, le familier du prince s'exclama tout de suite, au milieu du groupe de députés qui raccompagnaient : « ... Mais le roi est ici!... » conjecturant sans peine que, si le fidèle serviteur se trouvait là, le maître n'était pas loin ^ Le bruit se répandit aussitôt parmi les
* Paris-Journal, 9 novembre.
* Sur la foi du marquis Costa de Beauregard, M. Uanotaux s'esl trompé de date au sujet de cet incident (p. 306).
LE COMTE DE CHAMRORD A VERSAILLES 5i5
amis du prince que le comte de Chambord devait être à Versailles ou dans les environs.
Sur cette nouvelle, propagée dans l'après-midi du 49 à TAssemblée, vint se greffer cet autre bruit, et on l'accueillit trop facilement, à l'instigation des habiles qui avaient tout intérêt à l'accréditer, que le mot d'ordre du prince était de voter le Septennat.
Dès lors, M. Depeyre, orateur chaud et communicatif, n'eut presque plus d'efforts à faire pour persuader à la majorité de voter la prorogation des pouvoirs, telle qu'il la proposait, sans condition de ratification ultérieure par les lois constitutionnelles. Puis, M. le duc de Broglie, reprenant, pour le compte du Gouvernement, la motion de M. Depeyre, et fort de l'échec des projets monarchiques, après lequel il pouvaitse prévaloir de la fidélité du Cabinet à ses devoirs de neutralité, achevait, en dépit des efforts de M. de Laboulaye et de M. Grévy, de rallier, au nom du salut public, toute l'ancienne majorité conservatrice du 24 Mai à la cause du Gouvernement.
A cette heure décisive, le président du Conseil des Ministres ne savait pas encore que le comte de Chambord fût là. Et plus tard il a dit lui-même que si, pendant le discours qui avait décidé du débat, il avait soupçonné quel auditeiu*, invisible et présent, se tenait suspendu à sa parole, il en aurait été troublé et peut-être n'aurait pas dirigé sa parole comme il l'aurait fallu à travers les écueils *.
il n'était plus question de la monarchie. Les légitimistes eux-mêmes, déconcertés, trompés, ne la soutenaient plus. Les plus fidèles amis du roi, croyant entrer dans ses intentions de réserver pour lui l'avenir, s'étaient ralliés au projet du Gouvernement. Ils ne savaient pas que leur prince, dans son ardent désir de servir le pays, venait de tenter une démarche suprême en faveur de la cause aujourd'hui délaissée. Us pouvaient croire, au contraire, que, trahi par son propre parti, après sa lettre de Salzbourg, il se désintéressait pour le moment de tout projet de restauration. Alors, que leur restait-il à faire, qu'à s'asso-
' Vicomte de Mea.nx, Souvenirs politiques (Correspondant, 25 octobre 1902, p. 217^.
516 l'échec de la bestauration monarchique en 1873
cier à l'effort commun pour l'organisation d'un gouvernement capable de défendre les intérêts conservateurs? Ces sentiments s'agitaient dans l'àme des meilleurs royalistes, les plaçant entre leur fidélité et la nécessité politique.
L'émotion était vive en cette nuit décisive. L'ombre du roi semblait comme planer sur l'Assemblée Nationale. Sans savoir qu'il fût là, tout près, attendant les décisions de l'Assemblée, on pressentait, on devinait sa présence. Des rumeurs continuaient à circuler à son sujet sur les bancs des députés. « Il paraît, disait-on, que le comte de Chambord est à Versailles. » Les regards se tournaient vers ses représentants, MM. de Blacas et de Dreux-Brézé, qui assistaient à la séance, comme pour les interroger. Plusieurs députés et sénateurs vinrent auprès d'eux aux informations. « M. de Blacas, a dit M. de Mun, était muet comme la tombe. » On ne sut rien de positif.
La nuit s'avançait. La discussion s'achevait. On allait voter. Que faire ? Ce fut un instant de suprême angoisse. Mais reculer, à cette heure, n'était plus possible. Le projet du Gouvernement était là qui appelait l'adhésion de la majorité conservatrice. Sous peine de livrer la situation au parti républicain, il fallut se décider. Au moment du scrutin, les chefs royalistes, M. de la Rochette, président du groupe de TExtrême-Droite, MM. de Carayon- Latour, Lucien-Brun, de Cazenove de Pradines, <c la mort dans l'àme », déposèrent, eux aussi, dans l'urne un bulletin favorable.
Seul, parmi les«Chevau-légers )),un vieux royaliste breton, M. Dahirel, protesta par son vote. Sept autres aussi répugnèrent, malgré la nécessité, à se séparer de leur prince ; ils s'abstinrent, se refusant, comme ils disaient, à voir dans le projet de loi de prorogation soumis à l'Assemblée, « un instrument nécessaire et efficace de conservation sociale » : ce furent MM. d'Aboville, Dezanneau, de Belcastel, de Cornulier-Lucinière, de Franclieu, général du Temple, de Fréville, tous partisans intransigeants de la royauté légitime ^
' Voici leur déclaration à l'Assemblée nationale :
<r Convaincus que la monarchie nationale et chrétienne est le seul mojeo de salut da pays, et que vous pourriez la faire, si vous vouliex, non* ne
Cependant, dans la petite maison de la rue Saint-Louis, le comte de Chambord attendait, calme, attristé, sans se faire d'illusion, le vote de l'Assemblée. Vers minuit, avant la fin de la séance, le marquis de Dreux-Brézé. vint en hâte rendre compte du premier résultat. L'article premier du projet avait été voté à 56 voix de majorité, 11 portait : « Le pouvoir exécutif, est confié pour sept ans, au maré- « chai de Mac-Mahon, duc de Magenta... Ce pouvoir conti- « nuera à être exercé, avec le titre de Président de la Ré- « publique et dans les conditions actuelles, jusqu'aux mo- « difications qui pourraient y être apportées par les lois a constitutionnelles. »
Le comte de Chambord reçut la nouvelle, sans surprise pour lui, avec douleur pour le pays. 11 dit seulement quelques mots au marquis de Dreux-Brézé et se retira dans sa chambre. MM. de Vanssay et de Monti regagnèrent aussi leur appartement. Seul, Ferdinand était allé attendre le résultat final du vote à la porte de l'Assemblée. 11 stationna dans la rue des Réservoirs jusqu'à une heure et demie du matin. Comme la séance durait encore, il finit par rentrer. 11 n'avait, d'ailleurs, rien à annoncer de plus, à cette heure-là le maître étant couché, la maison silencieuse.
A deux heures du matin, le 20 novembre, Tensemble du projet était adopté à la majorité de 68 voix K Le Septennat, comme on l'appela tout de suite, était fondé. L'Assemblée Nationale donnait congé au roi et à la monarchie pour sept ans. Cette nuit tristement historique voyait s'écrouler les espérances de trois mois.
Le comte de Chambord ne connut le résultat complet du vote que le matin à son lever. Après avoir entendu
pouvons pas nous résoudre à dire à la France, par le vote du projet de loi, que nous lui offrons un instrument nécessaire et efficace de conservation sociale. Que ceux qui le pensent le disent et volent en consê(|uence : c'est leur droit, leur devoir; nous les respectons. Nous avons sondé notre conscience ; pour nous, cet acte ne serait pas sinct*re. Or, au-dessous du roi, mais comme lui, nous n'avons jamais trompé notre pays et nous ne le tromperons jamais, nous nous abstenons. » —Signé : de Belcastcl, vicomte d'Aboville, marquis de Franclieu, comte de Cornulier-Lucinit're, Dézanneau, comte de Fréville, F. du Temple.
• Par 383 voix contre 327, dit M. Chesnelong ; par 383 contre 317, dit M. Hanotaux.
518 l'échec de la restauration monarchique en iS73
une dernière fois la messe, il fit appeler ses représentants officiels à r Assemblée. 11 les reçut tristement, mais sans témoigner de surprise ni formuler de blâme.
« Je tiens de mon ami Lucien-Brun; a écrit M. Chesnelong, que Monseigneur ne leur parla pas de leur vote de la nuit ; il n'avait voulu, en les appelant avant de quitter Versailles, que leur donner un nouveau témoignage de son affectueuse sympathie K »
Le roi n'échangea avec eux que des paroles d'amitié et d'adieu ^
Le bruit de cette visite s'était bien vite répandu. Est-il vrai, demandait-on avec anxiété, que le comte de Ghambord est ici ? Ce n'était plus Theure des courtisans. Plusieurs amis vinrent s'informer chez M. de Vanssay. La nouvelle n'était que trop vraie.
Le général Ducrot fut spécialement mandé par le comte de Chambord, dont il avait toute Testime et toute la confiance. « Ah ! celui-là, avait dit de lui Monseigneur, le jour où son envoyé fut éconduit par le maréchal de Mao Mahon, il n'aura pas peur de se compromettre. » M. de Blacas était allé le chercher à Paris. « Quelle douleur j'éprouve, Monseigneur, dit le général en entrant chez le prince, de vous voir dans cette petite maison, tandis que la République trône en maîtresse dans le palais du grand Roi... Ah ! pourquoi ne nous avez-vous pas fait connaître votre présence ici ? Jamais nous n'aurions voté le Septennat ».
— « Et qu'auriez-vous fait, mon cher général? »
— « Ce que j'aurais fait? Monseigneur. Mais j'aurais prévenu tous mes amis et nous serions venus nous grouper près de vous. Nous aurions dit aux princes de la Maison de France de venir près de vous ; vous auriez déclaré rebelle celui qui aurait refusé de vous suivre. Vous auriez dit au maréchal : Marchez avec moi ou arrêtez-moi. Je connais le maréchal ; il vous aurait suivi. Et ainsi entouré, vous vous seriez présenté à l'Assemblée, qui vous eût
* La Campagne monarchique^ p. 498.
* Tout ce que raconte de contraire, à ce sujet. M. Samuel Denis {Bisloire contemporaine, IV, pp. 463-i64) est absolument inexact.
proclamé Roi de France. Quelle belle occasion vous avez perdue ! » *.
Il était trop tard. Les événements venaient encore d'ajourner pour longtemps, sinon de détruire pour toujours, les espérances monarchiques.
Avant de laisser partir le général Ducrot, le comte de Chambord lui avait dit encore : « Voyons, mon général, croyez-vous qu*il soit possible de tenter quelque chose ?» — Et le général lui avait répondu de nouveau avec tristesse que, pour le moment, il n'entrevoyait aucune action possible, mais qu'il était profondément regrettable que les amis du roi n'eussent pas connu sa présence à Versailles, car jamais ils n'auraient voté la prorogation des pouvoirs du maréchal et, au contraire, ils auraient essayé de provoquer une crise qui, permettant Tintervention du roi, aurait pu tout sauver. 11 n'y avait plus rien à faire pour le moment dans Tétat d'esprit du pays, « jusqu'à ce qu'une nouvelle occasion se présentât. »
« Eh bien, soit, avait dit le roi, dans un dernier effort de volonté, attendons cette nouvelle occasion, et rappelez-vous bien, mon cher général, qu'au moindre mot, au moindre signe de vous, je serai toujours prôt à me mettre à la disposition du pays*. »
Dans l'après-midi, avant l'arrivée du général Ducrot, quelques royalistes connus du prince s'étaient enhardis à venir lui apporter l'expression de leur profond regret et de leur fidèle attachement. A ces manifestations spontanées on pouvait juger de l'élan que la présence du comte de Chambord, si elle avait été connue, aurait donné à toute la Droite.
Seul M. Chesnelong avait su, dès le troisième jour au matin, que M. le comte de Chambord était à Versailles. Ni il ne fit part h personne de la présence du prince, ni il ne chercha à le voir pendant son séjour ; il ne vint môme pas le saluer avant son départ. D'après le témoignage que le loyal négociateur de la Commission des Neuf s'est rendu à lui-môme, il semble pourtant que sa
• De Chalvet-Nastrac, pp. 196-108.
* De Chalvet-Nastrac, pp. 345-346.
mission à Salzbourg n'eût pas dû lui causer alors plus df gène qu'elle ne lui inspira plus tard de remords. On peut s'étonner qu'il n*ait pas voulu se retrouver un instant avec ce prince qui Favait si cordialement accueilli, et dont il avait tenu le sort entre les mains.
Après le vote de FAssemblée Nationale, investissant le maréchal de Mac-Mahon des pouvoirs présidentiels pour sept ans, le comte de Chambord n'avait plus qu'à quitter Versailles; son rôle était fini pour le moment, et, on pouvait déjà le craindre, pour toujours. Comment espérer, en effet, qu'il se présenterait jamais pour lui, une occasion plus favorable de remonter sur le trône que celle qui venait d'être manquée?
Comment supposer que, dans aucune autre Assemblée, une majorité monarchique, comme celle de 1871, se retrouverait jamais, avec un Gouvernement plus favorable, et que l'opinion elle-même serait jamais mieux disposée qu'elle l'avait été en ces derniers mois? Et comment, enfin, attendre du temps ce qui devenait plus impossible à mesure que les années s'écoulaient?
C'en était donc fait de la monarchie. L'héritier des rois en emportait avec lui le principe et le dernier espoir. Au lieu de monter sur le trône de ses pères, il devait reprendre le chemin de l'étranger. Il avait perdu la couronne, mais il conservait l'honneur et l'inviolabilité de son principe.
Le soir même du 20 novembre, après une journée sombre et froide, le comte de Chambord quittait solitairement la rue Sainl-Louis. Il disait adieu à Versailles, à la France, qu'il ne devait plus revoir; il retournait à son Frohsdorf, tristement, dans les ombres de la nuit, avec la chute des dernières feuilles d'automne, avec la ruine des espérances de cinquante années d'exil et d'attente.
Bien d'autres ombres ont enveloppé depuis les destinées de la France ; bien d'autres feuilles mortes, détachées du vieil arbre français, jonchent aujourd'hui le sol; d'autres ruines se sont faites ; d'autres exils ont suivi celui de l'héritier du trône. Les vieilles convictions monarchiques, les vieilles traditions nationales, les antiques vertus de la
race française gisent par terre ; la foi des ancôtres, la sainte religion catholique ont été bannies de France et, avec elles, des légions d'âmes d'élite qui n'ont été proscrites que pour leurs vertus et leurs bienfaits; TÉglise ellemême, cette grande Eglise catholique qui avait fait la France et lui avait marqué sa place dans le monde, a été répudiée comme une étrangère, et honteusement réduite en servitude.
Et cela, parce que, le 20 novembre 1873, celui qui était appelé à régner, au lieu de régner, au lieu de sortir en roi de Tasile, qui eût dû être le marche pied de son trône, dut s'enfuir comme un intrus et regagner en proscrit l'étranger.
Les hommes sensibles à la mélancolie des souvenirs entoureront à jamais de leurs pieux respects la maison où, pendant douze jours, le petit-fils de Charles X attendit la décision suprême d'une Assemblée, élue pour relever la France de ses ruines. En passant devant cette modeste demeure, ils se diront que c'est là seulement qu'a régné pendant quelques jours, comme il avait régné quarantetrois ans auparavant, quelques heures à Rambouillet, le dernier rejeton de la race des Bourbons, cet Henri de France, sur lequel reposaient les promesses de lavenir, les espérances du pays.
Et plaise à Dieu que cette ville de Versailles, Tillustre cité du Grand Roi, qui possède dans la fameuse salle du Jeu-de-Paume le berceau de la Révolution, n'ait pas aussi im jour, dans la modeste demeure de la rue Saint-Louis, le tombeau de la monarchie française !
A la suite do la guerre de 1870, une assemblée souveraine, où les hommes d'ordre, la plupart royalisl^^s, comptaient les deux tiers des voix, avait été élue avec le droit, sinon le mandat exprès, de faire un gouvernemeal. Le 13 février 1871, à Bordeaux, au lendemain iI(*ï? désastres de la France, la majorité de TAssemblée Natinnale, vraie représentation du pays et maîtresse souveraine du gouvernement, pouvait, pour son premier acte, pin* clamer la monarchie. Divisée, dès le premier jour, suns une unité apparente, elle ne le fit pas. Au lieu de rappel ir le roi, elle se livra à M. Thiers.
Le 24 mai 1871, à Versailles, après la défaite de la Commune et la victoire de l'ordre sur Tinsurrection, la mâjnrité royaliste pouvait de nouveau, aux acclamations do Paris délivré et de la France rassurée, proclamer la monsuchie. Au lieu de demander au maréchal de Mac-Malioii, vainqueur de la guerre civile, de lui ramener le roi, ellf* se courba davantage sous la main de M. Thiers.
Le 24 mai 1873, fatiguée et inquiète de la dominallfm de rhomme qu'elle s'était donné pour maître, et enctire assez forte pour s'en être débarrassée, elle aurait pu, pour la troisième fois, proclamer la monarchie. Au lieu d'aller trouver le roi pour le rendre à la France, elle ne pensa qu'à aller chercher le maréchal de Mac-Mahon, en le priant d'accepter le pouvoir.
Après le 5 août 1873, à la suite de la démarche du comU* de Paris à Frohsdorf, qui refaisait l'union de la famille royale, la majorité pouvait constitutionnellement rétablir la monarchie. Au lieu de remettre directement le roi sui'
le trône, elle ne sut que Ten éloigner par les conditions mises à son retour.
Elle manqua toutes les occasions en se manquante ellemême : « Pour faire la monarchie, lui disait encore M. Lucien-Brun, à la veille du vote des lois constitutionnelles de 1875, que vous manque-t-il? Une seule chose, le concours de vos volontés. »
A aucun moment ce concours n'avait existé ; et la monarchie ne se fit point par la faute de ceux qui empêchèrent cette majorité royaliste de remplir sa mission, en faisant passer leurs intérêts de parti avant ceux de la nation, leurs idées personnelles avant celles du prince qui avait qualité et mission pour régner. Fautes, faiblesses, intrigues, rien ne manqua à cette faillite de TAssemblée.
On a accusé le comte de Chambord d'avoir été Tobstacle à la restauration de la monarchie, en maintenant le drapeau blanc contre le vœu de TAssemblée Nationale : on doit plutôt reprocher à la majorité monarchique d avoir voulu lui imposer le drapeau tricolore. C'eut été à elle de céder sur la question du drapeau, en échange des importantes concessions que le prince lui faisait sur les autres points.
Plutôt que de faire la monarchie aux conditions du roi, les chefs du parti orléaniste et les politiques du Centre droit s'y étaient pris, de longue date, pour instituer à son défaut, soit une lieutcnance générale du royaume en la personne d'un des princes de la Maison d'Orléans, soit une sorte de régime provisoire de transition, avec un personnage neutre h sa tête, pour attendre, dans les deux cas^ que le temps amenât une solution conforme à leurs vœux.
Obligés de consentir h la visite du comte de Paris au chef de la famille, ils s'étaient arrangés, même au prix de manœuvres et de falsifications malhonnêtes, à la faire tourner au profit de leurs princes. Et quand la lettre de Salzbourg leur eut fourni un prétexte favorable, ils s empressèrent, les uns et les autres, avec des nuances diverses d'intention, d'instituer le principat du maréchal de Mac- Mahon, afin d'écarter indéfiniment l'héritier gênant du trône et de réserver, pour leur compte, l'avenir.
Quelqu'un, on se le rappelle, avait connu d'avance les événements qui venaient de s'accomplir, en quelques mois, pour la ruine des espérances monarchiques. Dès le 8 juin 1873, le comte d'Arnim, ambassadeur d'Allemagne à Paris, avait pu écrire confidentiellement à l'empereur Guillaume : « Une intrigue orléaniste s'ourdit pour faire échouer la fusion et écarter le comte de Chambord... Un projet de Constitution doit être présenté qui conserve le drapeau tricolore et qui sera donc inacceptable pour Henri V '. »
Déjà, en effet, à cette date du 8 juin, deux mois avant la visite du comte de Paris au comte de Chambord, on s'était mis en mesure de la rendre inutile. Cette visite, promise et attendue, qu'il n'était plus possible ni d'arrêter, ni de différer, les meneurs s'étaient arrangés pour empêcher qu'elle aboutît à un autre résultat que celui qu'ils en attendaient.
Prendre possession de la légitimité au moyen de M. le comte de Chambord et s'assurer ainsi sa succession ; imposer au petit-fils de Charles X des conditions qu'il ne pouvait accepter, ou, s'il les subissait, qui rendraient son maintien impossible sur le trône; l'amener ainsi à une abdication avant ou après : tel avait été, dès le principe, le plan aussi astucieusement conçu qu'habilement suivi par les principaux chefs du groupe orléaniste libéral, et dont quantité d'honnêtes royalistes furent les coopérateurs, pour ne pas dire les complices inconscients.
Le plan paraissait avoir réussi. Dès le lendemain de la lettre de Salzbourg, le duc Decazes pouvait écrire à un de ses amis, dans l'abandon de l'intimité : « Nous n'avons jamais voulu faire roi M. le comte de Chambord ; nous 1 avons mis au pied du mur, ou, si vous voulez au pied du trône. Nous voilà libres maintenant; le tour de nos princes est venu ^. »
Le comte de Chambord ne s'y était pas trompé. Il avait compris ce qu'on voulait de lui. Aussi s'était-il refusé à servir d'instrument à l'intrigue. Par attachement au prin-
* Voir p. 255.
' La vérité sur la fusion, p. 56.
5Î6 l'échec de la restauration monarchique en 1873
cipe de la monarchie traditionnelle, il n'avait pas consenti à devenir le roi de la Révolution ; par respect pour le caractère royal et dans l'intérêt du pays, il n'avait pas accepté de subir des exigences qui eussent fait de lui un roi de Parlement. Et c'est pour rejeter sur lui les torts d'une politique astucieuse, qui consistait à le rapprocher du trône pour l'en écarter définitivement, que Ton s'est plu à répéter qu'il n'avait pas voulu régner.
Aux conditions qui lui étaient faites, c'était, en réalité, un septennat héréditaire, à forme monarchique, que Ton voulait imposer au comte de Chambord, en attendant que les circonstances, auxquelles on ne donnait pas un plus long délai, amenassent la monarchie constitutionnelle de son successeur et que le comte de Paris devînt ainsi Théritier légitime des institutions de 1830. C'est un autre septennat, h forme républicaine celui-là, que l'on institua dans le môme but, avec le maréchal de Mac-Mahon. à défaut des princes d'Orléans qui avaient refusé de se prêter personnellement à la combinaison. Dans la discussion de la loi, M. Bertauld, orateur indépendant du Centre gauche, avait bien dévoilé le plan en disant aux inventeurs du Septennat : « 11 y a une existence qui gène, un droit historique qui est une entrave. On donnait à ce droit et à cette existence dix ans pour s'éteindre ; on lui donne aujourd'hui sept ans. Si Textinction a lieu plus tôt, le président cédera la place et deviendra un glorieux connétable*. »
Mais les événements sur lesquels on comptait pour la réalisation de desseins non avoués, ne justifièrent que trop le refus du comte de Chambord d'accepter, avec une monarchie libérale et parlementaire, une autorité diminuée. Les sept années données au maréchal-président, pour retenir la place réservée au futur roi constitutionnel, furent encore un bail trop long pour un pouvoir sans force, sous un régime comme celui du Septennat, avec les institutions parlementaires sur lesquelles on avait voulu fonder la monarchie du comte de Chambord.
Les événements trompèrent doublement l'attente et de
' Séance du 18 novembre 1873 {Journal officiel du 19),
ceux qui avaient cru que sept années suffiraient pour opérer la substitution du prince qu'ils tenaient en réserve à rhéritier de la Couronne, et de ceux qui, par peur du roi et de la démocratie à la fois, avaient cru échapper à la république, en instituant ce régime politique encore inconnu, que Ton baptisa du nom de Septennat.
Les habiles avaient cru proroger leurs projets et leurs espérances avec les pouvoirs du maréchal-président; ils ne firent que hâter Tavènement de la république.
Un seul homme parmi eux, vit clair, sans le savoir, à cet avenir sur lequel on comptait autrement, et c'est celuilà même qui avait le plus contribué, avec M. Thiers, et avec ses amis, le duc d'Audiffret-Pasquier, le duc de Broglieet les d'Harcourt, àTéchec de la monarchie.
Jusqu'au dernier moment, le vote du projet de loi sur la prorogation des pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon était resté douteux. Ni les républicains, ni les bonapartistes n'acceptaient cette combinaison politique. Le groupe légitimiste faisant défaut (et on pouvait le craindre), la majorité n'était rien moins qu'assurée aux inventeurs du Septennat. Pour recruter des voix, il avait fallu gagner des républicains. M. Decazes s'y était activement employé : « Rappelez- vous bien ceci, avait-il dit à Tun deux, M. Pemolet, député de la Seine : c'est de la pré- \ sidence de M. le maréchal de Mac-Mahon que datera la ' fondation de la République en France*. »
Ce que le duc Decazes avait dit à l'un des principaux de la Gauche, pour l'engager h voter le Septennat, allait devenir bientôt une prophétie. 11 annonçait ce que ses amis et lui préparaient.
Le Septennat n'était pas encore la République, mais c'en était le prélude. Quoique cette forme de principal eut été réclamée par le gouvernement du maréchal de Mac- Mahon, pour donner au pouvoir l'autorité et la stabilité qui lui manquaient, le Septennat, comme pouvoir intérimaire, n'était pas viable. Il avait été voté par l'Assemblée Nationale, à la majorité de 383 voix contre 317, sous la condi-
* Lettre de M. Pernolet, Paris, 27 novembre 1873, au journal le Temps.
tion, inscrite àTarticle 2 du projet de loi, du vote ultérieur des lois constitutionnelles destinées à lorganiser. Ces lois constitutionnelles devaient aboutir fatalement à l'organisation de la République.
Et, en effet, dans le plan des principaux meneurs, le vote du 20 novembre 1873 était un acte voulu pour entraîner la Droite dans un courant de lois républicaines qui, en écartant la restauration royale et en consolidant le régime établi, serviraient à faire passer du principatdu maréchal de Mac-Mahon au « stathoudérat » du duc d'Aumale et de celui-ci, plus tard, à la royauté constitutionnelle.
Avant le vote du Septennat, le président du groupe de TExtrême-Droite, M. de la Rochette, dans une démarche auprès du maréchal de Mac-Mahon, et Tun des représentants lui-même du comte de Chambord, M. de Blacas, dans une entrevue particulière avec le maréchal *, avaient <;ru prendre leurs garanties pour l'avenir, en obtenant de lui Tassurance que la prorogation de ses pouvoirs, si elle était votée, ne serait pas un obstacle, même avant leur expiration, à un retour légal à la monarchie. Et c'est ainsi que l'avaient compris et formulé ceux des membres de TExtrôme-Droite qui se résignèrent à consacrer de leurs votes la loi de septennalité présidentielle.
Mais telle n'était pas l'intention des patrons du Septennat. M. le duc Decazes n'avait consenti à entrer, comme ministre des Affaires étrangères, dans le nouveau Cabinet en formation, à la suite du vote de la loi du 20 Novembre, qu'à la condition que cette loi serait considérée par tous ses futurs collègues comme s'opposant à toute nouvelle tentative de restauration monarchique, et qu'ils seraient décidés à l'exécuter et à organiser tout ce qu'elle promettait ^ Ses exigences approuvées du duc de Broglie, président désigné du nouveau Conseil ministériel, avaient obligé les deux représentants de TExtrême-Droite dans le cabinet démissionnaire, MM. de la Bouillerie et Emoul,
' CeUe entrevue fut arrangée sous forme de rencontre, vers la minovembre, entre le comte de Blacas et Je maréchal-président, chez la marquise de Mac-Mahon, nièce de celui-ci, qui habitait le même hôtel que il. de Blacas.
• Léon Laforge, Histoire complète de Mac-Mahon, l. II, p. 148.
à se retirer de la nouvelle combinaison. Quant au duc de Broglie, poussé de plus en plus, dans le Conseil des ministres, par le duc Decazes, d'un côté, par M. de Fourtou, de l'autre, à affirmer la politique du « Septennat indépendant », après avoir plusieurs fois répété qu'il interprétait la loi du 20 Novembre, dans le sens qu aucune atteinte ne pouvait être portée, pendant toute la durée du Septennat, aux pouvoirs du maréchal-président de la République, il en était venu à présenter, comme prélude des futures lois constitutionnelles, une loi électorale politique, et cette loi, pour la faire adopter, il Tavait appuyée de déclarations telles sur Tintangibilité constitutionnelle du Septennat, qualifié par lui d' « incommutable », que TExtrômc-Droite, y voyant avec raison un manquement aux promesses et aux engagements antérieurs, n'hésita pas, après une protestation motivée de M. de Cazenove de Pradines, à se prononcer contre le projet ministériel, avec les divers groupes de la Gauche *.
Le vote du 46 mai 1874, avait amené la chute du duc de Broglie. Ceux qui trouvaient bon que Ton passât par le Septennat pour arriver à leur but, accusèrent les légitimistes d'avoir fait œuvre de désorganisation politique en refusant, quand ils avaient vu ce qu'on avait caché dans la loi équivoque du 20 Novembre, de donnera cette loi la suite que demandait M. le duc de Broglie, en refusant de trahir à la fois le roi et la France et de servir une intrigue ourdie pour ajourner indéfiniment leurs dernières espérances monarchiques.
' Avant que ne s'engageât le débat sur les lois constitutionnelles, des délégués de rExlrêrae-Droite avaient fait une nouvelle démarche auprès du maréchal-président pour obtenir des explications sur le caractère du septennat qu'on allait organiser constitutionnel lement. Â ce sujet ÏUnioTiy organe du groupe, publia la note suivante :
« La Droite repousse l'interprétation donnéo par certains meneurs du Centre droit à la prorogation, bile appuiera M. le duc de Broglie, parce que celui-ci a consenti, afin de conserver son portefeuille, à ne pas faire de la Septennalité un dogme nouveau.
« M. le duc d'Audiffret-Pasquit^r, soutenu par M. le duc Decazes. aurait voulu entraîner le Cabinet à faire une déclaration nette et catégorique en Uveur de la République, confiée pendant sopt ans à la garde du maréchal de Mac Mahon. La Droite s'est émue, elle a envoyé des délégués au maréchal, et, comme au moment du vote de la prorogation, elle a obtenu des explications qui l'ont satisfaite, u {Union du 10 janvier 1874.)
Un cabinet d'affaires, n ayant pas un programme politique trop accusé, parut seul possible, après la chute du ministère de Broglie. Sollicité de tous les côtés à la fois, et par le maréchal de Mac-Mahon et par ses amis, et par les chefs républicains, d'en faire partie, le duc Decazes y entra, en conservant son portefeuille des Affaires étranf gères. « 11 nous faut Decazes, avait dit Gambetta, pour ' tourner le maréchal. » Dès lors commença l'évolution vers la République. L'idée de la conjonction des Centres en fut le point de départ. « 11 nous faut une majorité, disait le duc d'Audiffret-Pasquier, au cours des pourparlere pour la constitution du nouveau ministère, et, après le vote du 16 Mai, elle ne peut se faire qu'avec les Centres*. » Le nouveau cabinet, formé de l'initiative propre du maréchal, sous la présidence du général de Cissey, répondait àcetle conception, qui n'était propre qu'à détacher de plus en plus le Centre droit de la Droite et à tourner TAssembléc à gauche.
Une tentative prématurée de Constitution républicaine, faite le 15 juin 1874, par M. Casimir Périer, avait échoué, aussi bien que celle que le duc de la Rochefoucauld- Bisaccia avait essayée, le même jour, en faveur de la monarchie, et qui avait provoqué, le 2 juillet, un nouvel et éloquent manifeste du comte de Chambord au peuple français. Mais tout poussait à cette solution.
Sous prétexte de répondre aux attaques redoublées du parti légitimiste contre les chefs du Centre droit, M. d'Audiffret-Pasquier avait adressé au Times un récit apologétique de la visite de M. le comte de Paris à Frohsdo^f^ Le but de cette publication était, en réalité, d'empècher entre les groupes de l'ancienne majorité un rapprochement que les circonstances commandaient, dans l'intérêt môme de la cause monarchique, si compromise alors. Les chefs de Torléanisme montraient ainsi une fois de plus que s'ils voulaient la royauté, ils ne voulaient pas le roi, et qu'ils laisseraient arriver la république plutôt que de le rappeler.
* Ernest Daudet» Souvenirs de la présidence du maréchal de Mac-Mahon. '.eitre de Paris du 18 juin 1874, dans le Times du 19.
Ils manœuvraient, en effet, alors pour la république. Dans la crainte que le parti bonapartiste, à qui la majorité du prince impérial avait donné une nouvelle activité, ne profitât de l'interrègne Mac-Mahonien pour reconquérir la place, ils estimaient plus habile, plus favorable pour leurs princes, d'écarter l'éventualité menaçante de TEmpire, d'où serait résulté l'exil immédiat de la famille d'Orléans, en favorisant l'établissement légal de la République au moyen de la conjonction des Centres \ Après avoir fait avorter la Monarchie, il ne restait plus aux chefs du Centre droit, pour sauvegarder la situation de leurs princes et la leur, qu'à faire la République, afin d'écarter l'Empire.
L'article 2 de la loi de prorogation des pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon stipulait que ces pouvoirs s'exerceraient dans les conditions actuelles, jusqu'au vote des lois constitutionnelles destinées à organiser le régime du Septennat. Tout se trouva prêt en janvier 1875 pour la discussion de ces lois. La Droite voulait maintenir au Septennat Mac-Mahonien son caractère personnel ; le Centre droit prétendait, au contraire, compléter la loi du 20 novembre 1873 en faisant du Septennat une institution définitive, destinée à survivre, le cas échéant, au maréchal de Mac-Mahon ; le Centre gauche, enfin, avec toute la Gauche, exigeait la proclamation immédiate delà Répuplique, comme base de la future Constitution. Le Gouvernement laissait à l'Assemblée Nationale le soin de décider entre le Septennat personnel et le Septennat impersonnel, mais en réservant la question de la forme du Gouvernement.
C'était le débat pour ou contre la République qui allait s'engager, sur le projet d'organisation des pouvoirs publics, rédigé par M. de Ventavon et présenté par la Commission des Trente. 11 s'ouvrit, le 21 janvier, jour anniversaire de la mise à mort de Louis XVI.
Au milieu des péripéties de la discussion, M. Wallon avait présenté un amendement ainsi conçu : « Le Président de la République est élu h la pluralité des suffrages par le Sénat et par la Chambre des députés. 11 est nommé pour
* Voir la Presse du 24 juin 4874.
sept ans. 11 est rééligible. » Cet amendement subrepticement introduit par M. Buffet, président de TAssemblée, malgré un vote contraire de la veille sur une motion analogue de M. Laboulaye, était voté par surprise, le 30 janvier, par 353 voix contre 352, et la République implicitement proclamée, à une voix douteuse de majorité. Le reste de la discussion ne fut qu'une déroute de la Droite, en dépit des efforts éloquents des Carayon-Latour, des Lucien-Brun, des Chesnelong, des Belcastel, des La Rochette, pour la retenir. La majorité républicaine allait grossissant et, le 25 février, l'ensemble de la loi constitutionnelle était adopté par 425 voix contre 254, la République définitivement instituée, sous la réserve illusoire d'une revision possible de cette forme de gouvernement.
Ainsi le fait républicain, maintenu au début par M.Thiers, grâce à la complaisance et aux incertitudes do la Droite, devenait le fait légal, par la complicité et la désertion d'une grande partie de ses membres.
M- Thiers avait reparu depuis un an au Parlement : ses adversaires préparaient sa revanche. La politique de M. de Broglie, de M. Decazes, de M. d'Audiffret-Pasquier, ramenait la France à la sienne. Dès le 25 mars de Tannée précédente, la veille delà chute de M. de Broglie, il avait répondu à une délégation du département de la Gironde : « On m'a renversé parce que je n'ai pas su ou voulu ramener le pays dans les voies de la monarchie. Eh bien ! cela éUiit-il possible ? Les événements répondent... Les partis qui veulent la monarchie ne veulent pas la môme... Donc, pour réorganiser la France et la conduire à un meilleur avenir, il y a un Gouvernement, il n'y en a pas un autre, c'est la République conservatrice. » Les événements, aujourd'hui, lui donnaient ironiquement raison. On en revenait, avec la tactique des pseudo-monarchistes, au point de départ de M. Thiers, à la République soi-disant conservatrice.
C'était tout le résultat des savantes manœuvres de ces habiles qui croyaient encore avoir fait œuvre de prévoyance et de sagacité, en se faisant républicains pour rester orléanistes, en organisant constitutionnellement un
régime de république, dont ils comptaient toujours pouvoir faire sortir le règne de leurs princes.
Les meneurs de l'opposition au comte de Chambord, les chefs du Centre droit, les principaux parlementaires et royalistes libéraux s'étaient retrouvés dans le vote final, qui les associait aux groupes de la Gauche, pour la proclamation de la République*. Une fois de plus, s'était réalisé le mot des amis et collaborateurs politiques du premier duc Decazes : « Nous passerons aux Jacobins le plus tard que nous pourrons..., aux royalistes, jamais ! »
Après cette révolution constitutionnelle, un nouveau ministère était formé, le 10 mars, sous la présidence de M. Buffet, avec les chefs des Centres, M. Decazes, MM. Dufaure et Léon Say comme principaux ministres, et le duc d'Audiffret-Pasquier était nommé, à une grosse majorité, président de l'Assemblée Nationale. C'était le triomphe de la politique parlementaire, la ruine de la monarchie.
M. d'Audiffret-Pasquier, en montant au fauteuil de la présidence, pouvait dire, aux applaudissements de la majeure partie de TAssemblée : u C'est à ce gouvernement du pays par lui-même, à ce régime parlementaire, si souvent calomnié, que, dans le passé, la France a dû des jours prospères et glorieux, succédant h de cruels désastres ; c'est grâce à lui que, depuis quatre années, elle a surmonté les plus dures épreuves qu'une nation puiss<^ subir ; c'est à lui que, par nos récentes décisions, vous avez confié l'avenir. Vous n'avez pas oublié ce que peut
• Le duc de Broglie, qui avait fait, le 23 juillet de l'année précédente un beau discours en faveur du principe monarchique, hésitait à donner son vote ; ce fut le duc Decazes, qui Vy décida. M. Ernest Daudet a raconté ainsi Tiacident dont il fut témoin : « Le duc de Broglie... hésita durant plusieurs jours & se rallier au projet Wallon. A l'heure du scrutin, on le vit quitter la salle des séances et, réfugié dans un couloir, accoudé au mur, se plonger dans ses réflexions. — q J'espère que vous allez voter, a mon cher duc, lui dit un de ses amis. — Le puis-je ? demanda-t-il. et no « croyez- vous pas que mon vote sera interprété comme un trait d*ambi- Uonî » — L'ami s'efforça de vaincre ces scrupules. Puis, le voyant toujours hésitant, il alla trouver le duc Decazes auquel il dit : • Le duc de Broglie « hésite à voter. » Le duc Decazes accourut : « Allons. Albert t fit-il : il le « faut pour le bien du pays. » Et le duc de Broglie alla déposer dans l'urne un bulletin blanc. » {Figaro, 2i octobre 1906.)
coûter à un pays rabandon de ses libertés politiques! Ce sera rhonneur de cette Assemblée de les avoir rétablies et respectées*. »
L'avenir confié, selon l'expression du duc d'Audiffret- Pasquier, au régime parlementaire, l'avenir d'un parti confondu avec celui du pays, devait singulièrement trompe» l'attente des auteurs des lois constitutionnelles. Par une nouvelle aberration, ceux qui avaient voulu faire la monarchie sans le roi, avaient cru aussi pouvoir faire la république sans les républicains. Ils se flattaient d'en conserver la direction et de la faire tourner à leur gré. Ils n'avaient pas compris ce qu'ils avaient fait. En réalité, avec la République, la Gauche devenait maîtresse de la situation : le Gouvernement était passé de son côté.
On le vit bien vite au progrès de l'esprit républicain, à l'accroissement continu du parti. Les lois constitutionnelles, destinées à organiser le Septennat, avaient fondé la République. Ce résultat inattendu allait porter ses fruits. Mais l'illusion persista jusqu'à la fin, chez ceux qui avaient conduit les événements au point où ils croyaient que leurs calculs allaient se réaliser. Et, le dernier jour de cette Assemblée Nationale de 1871, élue, à l'origine, pour faire la Monarchie et qui avait fait la République, de cette Assemblée qui allait finir, après s'être tuée elle-même en créant les lois constitutionnelles du Septennat, son président, le duc d'Audi Ifret-Pasquier, crut consacrer cette œuvre parlementaire, si décevante, en disant : « Ne croyez pas que la France vous reproche les concessions que vous avez faites à sa paix et à son repos, car il est deux choses que vous lui remettez intactes : son drapeau et ses libertés K »
Tout était là, en effet, pour les orléanistes et les parlementaires. Us croyaient avoir sauvé le pays en lui conservant le drapeau tricolore et les principes de 89. Ils en venaient à se féliciter d'avoir écarter le roi, en proclamant la république. « C'est, disait le vicomte d'Haussonville, en s'en glorifiant, c'est le refus du Centre droit tout entier
* Séance du 16 mars {Journal officiel du 19).
* Séance du 31 décembre 1875 {Journal officiel. 1-2 janvier 1876).
de céder sur la question du drapeau et des garanties constitutionnelles qui a empêché le rétablissement de la monarchie ^ » Ce qu'il disait à ses électeurs de Seine-et- Marne en 1876, le comte Bernard d'Harcourt, familier des princes d'Orléans, le répétait en ces termes, le 4 février 1876, à ses électeurs de Pithiviers : « En présence des obstacles qui [s'opposaient à l'établissement d'aucun autre gouvernement que celui que j'ai contribué à fonder. . ., je n'ai pas hésité à voter les lois constitutionnelles... La République, organisée sous de tels auspices. . ., m'a paru et me paraît encore assurer de sérieuses garanties aux intérêts conservateurs et aux libertés publiques... »
Tous les auteurs des lois constitutionnelles de 1875, revenus devant leurs électeurs pour la nomination de la nouvelle Chambre des députés, tenaient le même langage : <( Nous avons écarté le roi, dont les exigences tendaient à l'abandon du drapeau tricolore et du régime parlementaire : plutôt que de sacrifier Tun et l'autre nous avons mieux aimé fonder la République; nous sommes décidés à la conserver et à raffermir; donnez-nous encore vos suffrages et travaillons ensemble à cette œuvre de paix et de progrès. »
Mais la République, qu'ils avaient fondée, ne devait pas être pour eux. Au lendemain du vote de la principale des lois constitutionnelles, M. Gambetta pouvait déclarer, sur la tombe d'Edgard Quinet, que la démocratie n'était plus dans l'opposition, qu'elle était désormais au pouvoir. Bientôt, des élections générales du 20 février 1876 sortait une nouvelle Chambre des députés, avec cette fameuse majorité républicaine de 363 voix, qui devait faire avorter l'essai de réaction conservatrice, si maladroitement tenté, par le retour de M. de Broglie au pouvoir, le 16 mai 1877, et donner un appui légal aux sommations insolentes adressées par M. Gambetta au maréchal-président de la République, pour qu'il eût à se soumettre ou à se démettre, quand, disait-il, la France aurait fait entendre sa voix souveraine.
On allait, en effet, procéder à de nouvelles élections pour
■* Univers, 24 mars 1876.
o36 l'Échec de la restauration monarchique en 4873
remplacer la Chambre dissoute par un décret du chef de l'Etat, et les choses en étaient venues à ce point que, deux ans et demi après rétablissement de la République, soidisant conservatrice, le parti républicain, se sentant h maître, pouvait faire la loi au chef de l'Etat, se révoltant ouvertement contre la dissolution constitutionnelle de la Chambre et provoquant publiquement l'abdication du président de la République. Les élections des 14 et28 octobre ramenèrentles 363 de l'opposition républicaine. Un ministère extra-parlementaire avait dû être constitué en dehors de la nouvelle Chambre, qui refusa d'entrer en rapports avec lui. La lutte ouverte allait commencer contre le maréchal-président et son gouvernement.
A plusieurs reprises le maréchal de Mac-Mahon avait déclaré qu'il soutiendrait résolument, jusqu'à la fin, la cause de l'ordre.
Le 24 mai 4873, en réponse au vote de l'Assemblée Nationale qui lui conférait le pouvoir, il adressait à son président une lettre terminée par ces mots : « Nous maintiendrons la paix intérieure et les principes sur lesquels repose la société. Je vous en donne ma parole d'honnête homme et de soldat. »
Le 26 février 1875, au lendemain du vote de la constitution républicaine, il disait, dans une note du Journal officiel: « Après, comme avant le vote des lois constitutionnelles, M. le Président de la République est fermement résolu à maintenir les principes conservateurs qui ont fait la base de sa politique depuis qu'il a reçu le pouvoir des mains de l'Assemblée ».
Le 19 septembre 1877, à la veille des élections qui devaient avoir lieu pour le remplacement de la Chambre dissoute, il disait, dans une proclamation au peuple français : « ... Des élections hostiles entraveraient le mouvement des affaires, entretiendraient Tagitation, et la France, au milieu de ces complications nouvelles, deviendrait pour l'Europe un objet de défiance. Quant à moi, mon devoir grandirait avec le péril. Je ne saurais obéir aux sommations de la démagogie. Je ne saurais ni devenir l'instrument du radicalisme, ni abandonner le poste où la Constitution m'a placé. Je resterai pour défendre, avec l'ap-
pui du Sénat, les intérêts conservateurs et protéger énergiquement les fonctionnaires qui, dans un moment difficile, ne se seront pas laissé intimider par de vaines menaces. »
Les élections n'ayant pas répondu à cet appel, le maréchal-président ne sut que capituler devant la nouvelle Chambre. Placé dans l'aîtemative de se soumettre ou de se démettre, selon les termes de la sommation de Gambetta, il commença par se soumettre, jusqu'à ce qu'enfin, poussé à bout, de concessions en concessions, par le parti républicain vainqueur, ne pouvant plus résister, il prit le parti de se démettre. Et lui, que les scrupules de son devoir constitutionnel avaient empêché d'accueillir les ouvertures du roi, à Versailles, ne trouva aucune raison, ni de droit, ni de conscience, de résister à l'assaut de la démagogie.
Pendant qu'il en était temps encore, à la fin de 1877, devant les résultats d'un scrutin « obtenus, — comme le déclarait le duc de Broglie, à la face de la nouvelle Chambre elle-même, — de l'égarement public par la fraude et la calomnie », il aurait pu tenter un nouvel acte de vigueur, user d'un moyen suprême de salut. Après la démission du cabinet du 16 Mai, il n'avait songé, pour sortir honorablement de difficulté, qu'à constituer un «ministère d'affaires ». 11 avait appelé M. Pouyer-Quertier grand industriel et financier, homme politique habile, éloquent, énergique, qui avait vaillamment tenu tête au prince de Bismarck, dans les dernières négociations pour le traité de Francfort, et il l'avait chargé de former ce ministère. M. Pouyer-Quertier avait mieux compris la situation : « C'est un ministère d'action qu'il faut, lui répondit-il ; mettez le général Ducrot à la tête de l'armée et M. Robinet de Cléry au ministère de l'Intérieur. » — « Mais vous ne connaissez donc pas le général Ducrot?... Lui, ministre de la Guerre! Mais, c'est la monarchie dans quelques semaines. C'est impossible * ! » Et, pour
' Vicomte de Cbalvet-NaslraCf Les projets de restauration monarchique. pp. 277-27^. Un des ministres du cabinet démissionnaire du 16 Mai. l'ami- ^ Gicquel des Touches lui avait donné, de son c6té, le même conseil que M. Pouyer-Quertier, et je tiens de l'amiral lui-même que le maréchal lui fit
M. Robinet de Cléry, magistrat d'une haute valeur et d'une énergie égale à son mérite * : « Je le connais, lui répondit le maréchal et je Tapprécie... Mais prenez-y garde, il fera arrêter les députés *. » Quant à M. Pouyer-Quertier, ministre des Finances, il aurait pourvu au budget, malgré le refus delà Chambre.
Le programme de ce ministère d'action était au-dessus du courage civil du maréchal de Mac-Mahon. De guerre lasse, il avait fini, au bout de quinze mois de perplexités et de capitulations avec la Gauche, par se retirer, livrant tout, Tarmée, les fonctionnaires. Tordre, le pays, à la faction triomphante.
Le 30 janvier 1879, M. Jules Grév)% l'homme des Gauches dans les deux Chambres, était élu président de la République à sa place. Ce fut le règne des républicains. Alors se fonda TUnion républicaine, devenue plus tard le Bloc, qui allait du Centre gauche à TExtrême Gauche, et auquel son chef, Gambetta, donna pour programme de combattre le cléricalisme, c'est-à-dire le catholicisme, montrant ainsi que la République, aux mains des républicains du jour, n'était ni une théorie libérale de gouvernement, ni un régime de souveraineté populaire, mais uniquement une doctrine d'irréligion et de libre pensée, la forme politique de l'athéisme. La guerre à la religion commença par des réductions au budget des Cultes, par l'interdiction de renseignement aux congrégations religieuses non autorisées et leur expulsion, par la célébration scandaleuse du centenaire de la mort de Voltaire à Paris et en province.
La Chambre des députés de 1881 fut encore pire que la précédente. Avec les Jules Ferry et les Paul Bert, elle fit les lois de Técole laïque et obligatoire, la loi du divorce, la loi des enterrements civils. Pour répondre au mot d'ordre des Loges maçonniques, dont elle s'inspirait, elle annonça l'intention de poursuivre son œuvre de déchristianisation de la France, « lentement, mais sûrement ».
la même réponse : « Le général Dacrot t... Mais ce serait la moDarchie ■dans deux mois ! »
* Il s'est fait oublier, depuis, des catholiques.
' Robinet de Qléry, Les Deux Fusioiis, pp. 265-2<J7.
Cependant, du fond de son exil, le comte de Chambord suivait avec anxiété l'essor de la République démocratique et athée. 11 voyait avec douleur la France s'enfoncer de plus en plus dans la situation que Tavènement du parti radical avait créée. On était en 1883. La mort inopinée de Gambetta venait d'enlever à ce parti son chef et de mettre le désarroi dans les rangs républicains. Le moment parut propice au prince, qu'on accusait do n'avoir pas voulu régner, pour tenter un nouvel effort de salut, afin de retirer le pays de l'anarchie politique et morale où il le voyait se précipiter.
Il y avait songé depuis quelque temps, en prenant les moyens de mettre ses desseins à exécution. Il avait organisé une nouvelle action, préparé des plans, demandé des conseils sur divers projets de loi de réformes sociales et économiques aux théologiens, aux jurisconsultes les plus capables de Téclairer*; il avait distribué les rôles, les fonctions en vue de son retour en France. Il se tenait prêt à agir. Une maladie mystérieuse l'arrêta tout à coup, au mois de mai 1883, au milieu de ses projets qui n'étaient pas ignorés de tous, et, le 24 août suivant, il expirait, douloureusement, le crucifix en main, sous les plis du drapeau blanc, à la stupeur et à la désolation de ses amis et de tous ceux qui comptaient encore sur lui.
Noble prince qui avait placé trop haut le but, et trop grand lui-même pour son temps ! Il mourait en exil, incompris des uns, trahi par les autres, réduit à présenter de loin l'idéal d'un gouvernement qui eût fait le bonheur de la France, et n'ayant pu régner qu'à Técart du trône. Ce règne moral d'un exilé, qui préféra l'honneur à la Couronne et mit les principes avant l'intérêt, a, du moins, une incontestable grandeur. Rien, dans l'avenir ne pourra mieux servir la monarchie, si jamais on revient à elle, que la leçon laissée par le noble et magnanime héritier des rois.
La ferme résistance du comte de Chambord aux exigences du libéralisme n'aura pas été inutile. La monarchie a échoué avec lui ; mais son principe est resté intact,
' Parmi les hommes éminents consultés alors par le comte de Chambord, on peut nommer M»"" Pie, évoque de Poitiers, le R. P. dom Chamard, MM. Lucien Brun, Claudio Jannet, Alexandre Gelier, Hervé Bazin...
le droit royal entier. C'est une précieuse réserve pour l'avenir. L'essai monarchique, avec le drapeau tricolore et le régime parlementaire, plus ou moins mitigé, n'aurait pas duré longtemps. Le roi, avec le peu qu'il aurait conservé d'autorité, n'aurait pas tardé à succomber sous lopposition libérale. On l'eût rendu responsable, à son tour, comme Charles X, de cette nouvelle catastrophe de la royauté.
<» Dieu seul, fait dire à un de ses personnages, un célèbre écrivain libre penseur. Dieu seul forme la suite logique des événements humains, qui, sans lui, ne se succèdent plus d'une manière intelligible et concevable. Et depuis cent ans l'histoire de France est une énigme pour les Français'. » N'aurait-on pas ici le mot de l'énigme? La monarchie française n'a pas pu se faire en 1873, parce que la sociét<^ française n'était pas prête à la recevoir. La séparation de la société civile d'avec l'Eglise, opérée sous l'influence de la Déclaration politico-religieuse de 1682, séparation qui avait préparé le régime des principes de la Révolution, subsistait toujours au plus profond de la nation. Même en 1873, après les désastres de la guen^e et les excès de la Commune, les esprits n'étaient pas encore assez éclairés pour que la masse du pays acceptât la vraie monarchie, la monarchie chrétienne, qui aurait refait l'union intime de l'Etat et de TEglise et fondé les institutions conformes à cette union, en même temps qu'elle aurait détruit celles qui lui étaient contraires.
N'étaît-il pas nécessaire, pour le redressement des erreurs anciennes et renseignement de l'avenir, qu'une dernière expérience fût faite avec les hommes et les idées qui paraissaient représenter, avec le plus de sagesse pratique, le système du libéralisme? N'était-il pas nécessaire que le parti libéral, catholique et monarchiste à la manière des de Falloux, des de Broglie et de leurs amis, arrivât au pouvoir et qu'il fût convaincu d'impuissance avec ses principes? Après cette expérience, que les soi-disants sages et modérés eussent toujours appelée de leurs vœux, si elle n'avait pas été faite, et après l'épreuve de toutes les formes
' Anatole France, Voi^me du Mail, p. 219.
du régime républicain, depuis le Septennat Mac-Mahonien jusqu'à la dictature du Bloc, il devait rester évident que le seul bon régime de gouvernement était celui de la monarchie, telle que le comte de Chambord voulait la donner à la France ; et alors les gens vraiment sages et conservateurs, instruits par la leçon des événements, désabusés de leurs erreurs, pourraient revenir plus facilement à elle.
Pour le bien futur de la France, la Providence n'a pas permis que le petit-fils de saint Louis remontât sur le trône, comme un roi de Parlement, à quelques voix de majorité. Sous l'inspiration d'en haut, le comte de Chambord, qu'on a accusé de mysticisme, parce qu'il prenait conseil de Dieu, n'a pas voulu être le roi d'une monarchie constitutionnelle et libérale, qui n'eût été qu'une république déguisée, qu'une forme tempérée de la Révolution. Il n'a pas voulu que le principe monarchique servît à abriter les institutions et les fausses libertés issues du principe révolutionnaire et à perpétuer ainsi pour la France l'erreur libérale. Lui seul voyait juste alors.
C'est pour conserver les institutions parlementaires et libérales qu'on n'avait pas voulu, en 1873, de la royauté du comte de Chambord, et, vingt ans après, les événements amenaient son successeur attendu, le comte de Paris, à prononcer la condamnation de ces mômes institutions, dont il s'était montré lui-même trop partisan, lorsque, devant les scandales croissants du parlementarisme et les excès du régime des libertés modernes, il écrivait, quelques mois avant sa mort, ces paroles mémorables : « Les institutions ont corrompu les hommes*. ^) L'événement ne l'avait que trop montré.
En faisant les lois constitutionnelles de 1875, TAssemblée Nationale, qui n'avait ni pu ni voulu rétablir la monarchie, sous le prétexte du drapeau blanc, avait institué, avec l'omnipotence du pouvoir législatif et des assemblées délibérantes, la pire des tyrannies et posé un principe de
* Lettre aux présidents des Comités royalistes de province, du 27 mars
dissolution sociale qui devait fatalement produire ses conséquences. Tous les excès, tous les scandales, tous les maux (et combien Fénumération en serait longue !) dont la France souffre depuis trente ans, sont venus principalement de là. Elle-même en est arrivée à un point de décomposition sociale qui ferait douter qu'elle pût jamais s'en relover. Et tombée au plus bas, sous le régime du Bloc, elle a eu, avec les Combes, les Clemenceau, les Briand, le gouvernement qu'elle méritait et qui n'était propre qu'à donner au monde le scandale inouï d'une politique consistant à détruire à la fois la religion, la morale, la famille et la patrie. C'est à quoi devait aboutir l'échec de la monarchie.
Devant de telles conséquences, l'histoire n'a plus qu'à faire la part des responsabilités, entre les personnages qui ont joué un rôle dans le drame national de 1873. Elle n a pas toujours été établie justement, tant s'en faut, par les écrivains qui ont traité des événements de cette époque. Mais les faits parlent d'eux-mêmes et les documents sont là. Aucun juge impartial ne saurait s'y tromper, et si sévère que puisse être le jugement, nul n'a le droit de le récuser.
Ce que M^' Dupanloup, à la veille de la lettre de Salzbourg du 27 Octobre, disait, en pensant peut-être au comte de Chambord et à ses conseillers, doit s'appliquer beaucoup plus justement à ceux qui, au lieu de faire la monarchie avec le roi, prétendirent la faire sans lui et empêchèrent tout par leurs exigences politiques ; car les malheurs de la France ne lui sont pas venus du roi, qui refusa la couronne plutôt que de régner pour le compte de la Révolution, mais des hommes qui aimèrent mieux mettre la France en république que de restaurer la royauté légitime. A ce point de vue, le célèbre évêque d'Orléans n'avait que trop raison de dire, après l'échec de la restauration monarchique : « Nous irons de calamité en calamité jusqu'au fond de l'abîme. La malédiction de l'avenir et de l'histoire s'attachera à ceux qui, pouvant asseoir le pays sur des bases séculaires dans la stabilité, la liberté et l'honneur auront empêché cette œuvre!... Quelle tristesse et quel remords pour certains hommes forcés de se dire :
« Il y eut un jour, une heure où on aurait pu sauver la « France, où notre concours aurait décidé de tout, et nous- « n'avons pas voulu! »*.
Lettre à M. de Pressensé du 28 octobre 1873.