CHAPITRE XII L'ATTENTE
Dans ses quatre entretiens avec le comte de Chambord, M. Chesnelong s'était efforcé de persuader au prince que sans le drapeau tricolore Tentreprise monarchique ne serait ni bien accueillie par Tannée, ni soutenue pw le pays, ni secondée par le gouvernement, ni sanctionnée par l'Assemblée Nationale. Et malgré cela, le prince lui avait nettement signifié qu'il n'accepterait jamais le drapeau de la Révolution. Au fond, c'était là tout le résultat de cette entrevue, pour laquelle M. Chesnelong était venu de Versailles.
Malgré les vœux et les espérances du dernier moment, l'honorable délégué du Comité des Neuf ne pouvait se dissimuler qu'il avait échoué dans sa mission, puisque l'objet précis en était de faire accepter du comte de Chambord les trois couleurs.
Mais telles étaient l'estime et la sympathie nouvelles que lui avait inspirées le prince au cœur généreux et noble, à l'esprit élevé, aux sentiments magnanimes, si grand était devenu son désir de faire remonter sar le trône cet héritier des anciens rois, qu'il lui paraissait plus que jamais Tidéal des bons princes et le représentant le plus auguste du droit, de l'autorité et de la liberté. Si vif eût été son chagrin de voir la France pri^e de l'homme le plus capable d'assurer le relèvement national, qu'il voulait se faire illusion à loi-méme sur l'issue de sa négociation.
C'était peu que d'avoir obtenu du comte de Chamboid, au prix de laborieux pourparlers, l'autorisation de ne pas rapporter ses paroles au sig^ct du drapeau tricolore, car
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elles n'en répondaient pas moins au sentiment intime et irrévocable du prince. Mais il lui semblait qu'en passant sous silence le mot décisif de la négociation, que son auguste interlocuteur ne l'avait pas obligé à répéter, il pouvait encore tout arranger, grâce aux combinaisons de formules, si ingénieusement préparées par lui.
Il se disait qu'il avait obtenu que rien ne fût changé au drapeau avant que le prince eût pris possession du pouvoir ; il avait aussi obtenu qu'un changement ultérieur ne pourrait résulter que de l'accord du roi et de l'Assemblée Nationale. Ces concessions ne suffisaient pas, à la vérité, pour supprimer le dissentiment, mais elles lui donnaient un caractère moins aigu, en l'ajournant. C'était le maintien provisoire du drapeau tricolore et la nécessité du concours de l'Assemblée pour son changement.
Avec cela, qui était suffisant pour le moment, on pouvait obtenir plus. « Personne ne savait, le prince ne pouvait pas savoir lui-même ce que son amour de la France lai dicterait, lorsque appelé au pouvoir, non seulement sans conditions, mais sous la réserve expresse qu'il userait, à son heure, de son initiative pour demander un autre drapeau, il entendrait les adjurations du pays et de Tarraée, heureux de voir le roi sur le ti*ône d(» ses pères et lui demandant de ne pas se séparer d'un drapeau qui fut longtemps associé à leur gloire et à leurs douleurs. »
Telles étaient les réflexions que M. Chesnelong échangeait avec lui-même et avec ses collègues en revenant à Paris. Ces pensées les faisaient passer tour à tour de la crainte à l'espérance. Mieux instruit que le délégué de la Commission des vraies dispositions du comte de Chambord, M, Lucien-Brun surtout gardait de secrètes appréhensions sur l'issue de toutes ces négociations, où on allait faire parier le prince, plutôt selon des préoccupations ou des eoovenances personnelles que conformément à ses intentions personnelles.
Ce qui dominait en M. Chesnelong, c'étaient le sentiment de sa responsabilité et le souci de ne faire perdre par sa faute, à la monarchie, aucune chance de se rétablir. Cette disposition d'esprit le préparait tout naturellement, et sans qu'il y eût aucun calcul de sa part, à atténuer ou
môme si dissimuler ce qui pouvait être un obstacle aa succès de Tentreprise qu'il avait plus que jamais àcceor. Il ne croyait pas altérer la vérité, ce qui eût été contraire à sa nature loyale et franche, mais il était préoccupé de présenter les choses de la manière la plus favorable à ceux à qui il devait rendre compte de sa mission et qui en attendaient le résultat, soit pour donner suite à TafTaire, si elle paraissait devoir tourner à leur gré, soit pour y renoncer si elle ne répondait pas à leurs exigences.
On a reproché par la suite, avec raison, au négociateur de Salzbourg de n'avoir pas rapporté le mot décisif du comte de Chambord au sujet du drapeau tricolore et d'avoir faussé ainsi la situation. Pour son excuse, néanmoins, on peut dire qu'il croyait de bonne foi que cette décision était comme non avenue, dès là qu'il avait obtenu do prince la permission de ne pas la rapporter. M. Chesnelong s'était même formé à cet égard une conscience, qui lui faisait considérer comme un devoir d'honneur de ne pas divulguer une parole que le prince avait, en quelque sorte, retirée, sur laquelle, du moins, il n'était pas revenu dans la suite des entretiens. Il avait été jusqu'à se pe^ suader qu'il aurait manqué aux intentions du comte de Chambord, aux obligations mômes de son mandat, s'il avait fait connaître un incident sur lequel son auguste interlocuteur lui avait permis de se taire. Sa pureté d'intention était son excuse.
Renln* à Paris, M. Chcsnelong s'empressa, dès le lendemain matin, de faire part de sa démarche au général Changarnier en la lui présentant sous le jour le plus favorable. Il vit aussi, à Versailles, M. Ernoul dont il remporta de bonnes impressions, qui lui parurent d'heureux augure pour les dispositions du Gouvernement. Le soir même, la Commission des Neuf, réunie par les soins de son président, entendait de la bouche de son délégué le compte rendu détaillé de sa mission auprès du comte de Chambord. M. Chesnelong fit valoir surtout les deux déclarations acceptées par le prince au sujet du drapeau et complétées par l'adhésion de MM. Lucien-Brun, de Carayon-Latourel de Cazenove de Pradines, qui s'étaient portés fort pour leurs amis de l'Extrèmc-Droite, qu'ils voteraient, sous la
réserve de Tinitiative royale, la formule relative au maintien actuel des trois couleurs. 11 ne cacha pas cependant les réserves du prince et les difficultés qui pourraient résulter de sa répugnance à accepter, après son avènement au trône, la solution du drapeau mixte dont il lui avait parlé.
Mais par-dessus tout, il se plut à vanter les hautes qualités et les dispositions conciliantes du prince, sa passion du devoir, son culte de l'honneur, son amour de la France, son désir de la rendre heureuse, son parfait désintéressement, avec une foi entière en son principe et le haut sentiment qu'il avait de l'autorité, mais en même temps son respect des droits du pays et son éloignement du pouvoir absolu. Il le montra tel qu'il Tavait vu, représentant intègre du passé par son attachement aux vieilles traditions et la fermeté de sa foi religieuse, mais aussi homme de son temps, comprenant et aimant la France nouvelle comme Tancienne, voulant non pas rétablir l'ancien régime, dans ce qui en avait définitivement disparu, mais reprendre, comme il l'avait dit, le mouvement de 1789 dans ce qu'il ayait eu de national, en le dégageant de ce qui s'y était mêlé de préjugés antichrétiens et de passions révolutionnaires, aspirant à fortifier la liberté par Tordre et à garantir les droits des citoyens par la restauration du droit royal traditionnel ; incapable, enfin, de se résigner à être un roi annulé ou impuissant, mais disposé à s'entourer de conseils, à accepter tous les contrôles légitimes.
C'était, en un mot, un prince tel qu'il le fallait pour restaurer le principe d'autorité, tel aussi qu'il le fallait pour inaugurer un régime de liberté loyale, plus intransigeant qu'on n'aurait voulu sur le point du drapeau, où il estimait que son principe et son honneur étaient engagés, mais prêt sur tout le reste à toutes les concessions, pour doter le pays de ce gouvernement à la fois fort, libre et réparateur qui était le vœu de tous.
La première impression des membres qui représentaient le Centre droit dans la Commission, ne fut pas favorable. Us comprenaient que les deux déclarations obtenues du prince ne leur donnaient pas satisfaction au fond. Pour
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M. le comte de Chambord, la question du drapeau ne devait ôtre qu'une question du lendemain ; les parlementaires voulaient, au contraire, qu'elle fût résolue la veille. Au lieu d'en remettre la décision après la rentrée du roi, ils prétendaient la trancher avant. Sans doute, l'assurance que le prince ne demanderait pas le changement du drapeau avant sa prise de possession du pouvoir avait son importance ; mais, si elle ajournait la difficulté, elle ne la résolvait pas. La difficulté du drapeau, écartée pour le jour de l'avènement, restait la difficulté du lendemain. Après avoir reçu le roi à son entrée dans la capitale, et consacré son règne sous ses auspices, que deviendrait ensuite le drapeau tricolore, « le drapeau chéri »?
Le roi se réservait de présenter après son élévation au trône une solution h ce sujet. Laquelle ? Il se flattait de la faire accepter de l'Assemblée et du peuple. Comment ? D'avance, le Centre droit repoussait toute solution qui aurait pour objet de supprimer le drapeau de 1830 Ce n'était pas celle-là que le roi pouvait se faire fort d'obtenir de l'Assemblée. Quelle qu'elle fût, si contre son attente, il ne l'obtenait pas, qu'arriverait-il? Comment se dénouerait le conflit entre le roi et l'Assemblée?
Sans doute, le roi ne voulait pas recourir à un coup d'Etat, à la suppression de la représentation nationale; mais alors, comment les choses se passeraient-elles? Qui remporterait de la volonté du roi ou de celle de rAssemblée ? Et dans un pareil conflit, que n'aurait-on pas à craindre, avec une majorité monarchique déjà si faible, du retour ofi*ensif des partis hostiles? Enfin, que dirait le pays en voyant la royauté à peine rétablie devenir une cause de division et de troubles ? N'était-ce pas imprudent, téméraire même, de teoter avec de pareils risques, une restauration monarchique ? Pouvait-on d'ailleurs espérer, en face de ces éventualités, de voir une majorité se former au sein de l'Assemblée sur un terrain si étroit, si périlleux?
Telles étaient, en particulier, les objections de M. le duc d'Audiffret-Pasquier, appuyé par ses collègues, MM. Callet et Daru.
M. de Larcy se montra plus confiant. Pouvait-on légiti-
mement exiger d'autres conditions que celles qui résulteraient des deux déclarations du prince ? Avant Télévation du roi sur le trône, pas de changement au drapeau national, après, toute modification soumise à Taccord du roi et de l'Assemblée : quoi de plus correct et de plus constitutionnel? On redoutait les difficultés du lendemain : n'y en aurait-il pas de plus sérieuses, si on s'abstenait de faire la monarchie, par crainte des risques qui pourraient en résulter? Sous prétexte de se préserver de périls imaginaires, n'irait-on pas au devant de dangers bien autrement réels et graves? En dehors de la monarchie, il ne restait que la république et, avec elle, on rentrait sûrement dans l'ère des destructions et des désordres révolutionnaires.
MM. de Tarteron, Baragnon et Combier parlèrent très énergiquement dans le môme sens que M. de Larcy. Aux nouvelles observations du duc d'Audiffret-Pasquier, M. Chesnelong répondit avec une chaleur propre à entraîner les plus hésitants. Tout en reconnaissant qu'il y avait un risque à rétablir la monarchie sans que la question du drapeau ait été résolue au préalable, il se déclara prêt à le courir. Il fit valoir qu'il était également impossible ou que l'Assemblée brisât la monarchie après l'avoir faite, plutôt que de condescendre aux désirs du roi, ou que le roi renonçât au pouvoir le lendemain de son avènement au trône, plutôt que de s'entendre avec l'Assemblée. 11 estimait que quand deux pouvoirs se trouvent en face l'un de l'autre, dans des circonstances semblables, ils finissent par s'accorder. Sans savoir quelle solution prévaudrait, il tenait pour assuré qu'une entente nécessaire naîtrait de la' force môme des choses.
Le général Changarnier insista aussi pour que, malgré la difficulté du drapeau, on poursuivît la campagne monarchique avec vigueur, avec union, avec entrain. 11 ne doutait pas du succès auprès de l'Assemblée. Il comptait que le pays acclamerait la monarchie et que Ton verrait se produire un élan qui emporterait les questions litigieuses et les placerait sur un terrain où tous les patriotismes se rencontreraient.
Toutefois, la Commission s'ajourna au lendemain pour
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la résolution définitive à prendre, tant les représentants du Centre Droit craignaient une surprise. Le ducd'Audiffret-Pasquier avait demandé à réfléchir ; il avait besoin de consulter.
Dans Tintervalle des deux séances, diverses démarches furent faites auprès des princes d'Orléans pour connaître leur impression. M. le duc Pasquier vit le comte de Paris, M. Ernoul conféra également avec lui. Le général Changarnier entretint de son côté le duc de Nemours. De la part de ces deux princes, aucune opposition ne pouvait venir à Tentreprise monarchique, quoique le comte de Paris se montrât quelque peu anxieux sur la question du drapeau. Il venait précisément d'écrire à un ami découragé, qui parlait déjà de se rattacher à la prorogation des pouvoirs du maréchal-président : « Je ne puis dire comme vous que, si la question du drapeau était tranchée aujourd'hui, si Ton pouvait être assuré de présenter à. la Chambre la monarchie tricolore et constitutionnelle avec l'appui de la Droite, la partie serait perdue. Je crois, au contraire, qu'elle serait très belle et que tout le terrain perdu serait regagné en vingt-quatre heures. Je ne puis donc croire encore à la nécessité de s'occuper uniquement d'une ligne de retraite, quoique je tombe aujourd'hui, d'accord avec vous sur cette ligne... Ce sera peut-être demain, ce n'est pas aujourd'hui*. »
Les principaux membres du Centre droit furent pressentis aussi ; leurs dispositions n'étaient pas défavorables. Du reste, l'ardeur et la confiance de M. Chesnelong avaient communiqué h ses collègues de la Commission un zèle qu'ils s'efforçaient, avec précautions d'ailleurs, de faire partager aux autres. On voulait croire au succès. 11 se disait que les princes d'Orléans entraient très résolument dans le mouvement; que le duc de Broglie acceptait pour le Gouvernement la responsabilité de le seconder. Tout devait donc aller bien.
A la nouvelle réunion de la Commission des Neuf le duc d'Audiffret-Pasquier s'empressa de déclarer qu'après
* Cité par M. Hanotaux ((>. 190).
réflexion, il n'hésitait plus. « L'accord sur les questions constitutionnelles était fait et il permettait de rétablir la monarchie dans les conditions les plus favorables. On prenait le droit monarchique là. oii il était, fort à la fois de la tradition sur laquelle il s'appuie et de l'assentiment national qui, en s y rattachant, lui donne une consécration nouvelle. L'ancien parti royaliste retrouvait ainsi son principe et son prince et rentrait dans son rôle naturel en devenant l'un des points d'appui du pouvoir. Le roi, de son côté, acceptait de réaliser avec l'Assemblée toutes les conditions d'un gouvernement fort et libre. La nation avait un grand principe d'ordre et de stabilité de plus et n'avait pas une vraie liberté de moins.
a Sur ce terrain, les amis de la monarchie tradition^ nelle et ceux de la monarchie constitutionnelle se donnaient la main, les premiers reconnaissant qu'une monarchie traditionnelle doit être désormais une monarchie constitutionnelle, les seconds admettant que la monarchie constitutionnelle trouve dans le droit monarchique traditionnel son principe de fixité.
« La visite du 5 Août avait fait Tunité de la maison royale de France ; le rétablissement de la monarchie constitutionnelle, avec la reconnaissance du droit royal héréditaire de M. le comte de Chambord, referait l'unité de la France monarchique.
a Sur la question du drapeau on pouvait se contenter des déclarations rapportées de Salzbourg. Avant de prendre possession du trône, le prince ne demandait pas que rien fût changé au drapeau : c'était le drapeau tricolore maintenu quant à présent, maintenu pour l'entrée du roi et pour son intronisation, c'était le succès pacifique de l'avènement assuré. Après cela, lo drapeau tricolore pourrait être modifié, il n'aurait pas été répudié.
« Restait le risque d'un conflit entre le roi et l'Assemblée sur la solution que le prince se faisait fort d'obtenir d'elle et du pays. 11 aurait mieux valu que la possibilité même du conflit fût évitée, mais on pouvait avoir confiance dans le patriotisme du roi et de l'Assemblée ; l'un et l'autre s'inspireront, le moment venu, dos sentiments du pays, de ses vœux et de son intérêt suprême. »
difO l'échec de la restauration monarchique en 1873
Dans cette adhésion si chaude du président du Centre droit à la restauration monarchique perçait l'arrière-pensée que, une fois le comte de Chambord monté sur le trône, il serait bien obligé, devant la volonté de T Assemblée et celle du pays, de consentir au maintien des trois couleurs. On avait l'espoir que, par la force des choses, le provisoire se changerait en définitif. C'était, d'ailleurs, le sentiment intime de M. Chesnelong que la concession faite par son noble interlocuteur sur le drapeau, se réservant seulement de présenter une solution compatible avec son honneur, ne laissait pas au roi d'autre issue, si l'accord ne se faisait pas, que de renoncer au trône après y être monté. C'était là, depuis le commencement, tout le calcul des dirigeants du Centre droit et la raison de leur acquiescement à la tentative monarchique depuis le retour de M. Chesnelong. Du reste, dès que l'on pouvait croire, d'un côté, que le comte de Chambord acceptait la fusion de la monarchie constitutionnelle avec la monarchie traditionnelle, de l'autre, une transaction possible sur le drapeau, il n'y avait plus déraison pour le Centre droit de ne pas consentir à l'avènement du petits-fils de Charles X. Le comte de Chambord pour qui les libéraux et les parlementaires avaient une secrète antipathie, ne devenait pas leur homme, mais rien ne s'opposait plus à ce qu'il devînt leur roi, au moins pour un jour.
M. d'Audriffret-Pasquier avait lui-môme rédigé, de concert avec M. le comte de Paris, le projet de résolution à soumettre à l'Assemblée Nationale pour le rétablissement de la monarchie. Sur ses déclarations qui paraissaient faire l'accord entre tout le monde, la Commission des Neuf décida de l'adopter.
11 était formulé dans les termes suivants :
« L'Assemblée Nationale, usant du droit constituant qui lui appartient et qu'elle s'est toujours réservé,
« Déclare :
<f Article premier. — La monarchie nationale héréditaire et « constitutionnelle est le gouvernement de la France. En consé-
« quence, Henri-Charles-Marie -Dieudonné, chef de la famille « royale de France, est appelé au trône ; les princes de cette « famille lui succéderont de mâle en mâle par ordre de primo- « géniture.
« Article 2. — L'égalité de tous les citoyens devant la loi et ^ leur admissibilité à tous les emplois civils et militaires, les « libertés civiles et religieuses, l'égale protection dont jouissent « aujourd'hui les différents cultes, le vote annuel de l'impôt par u les représentants de la nation, et généralement toutes les a garanties qui constituent le droit public actuel des Français <c sont et demeurent maintenues.
« Article 3. — Le gouvernement du roi présentera à TAssem- « blée Nationale des lois constitutionnelles ayant pour objet de « régler et d'assurer Texercice collectif de la puissance législa- « tive par le roi et deux Chambres, lattribution du pouvoir « exécutif au roi, l'inviolabilité de la personne royale et la res- « ponsabilité des ministres qui en est inséparable, et généralece ment toutes les lois nécessaires à la constitution des pouvoirs « publics.
€ Article 4. — Le drapeau tricolore est maintenu ; il ne pourra « être modifié que par l'accord du roi et de la représentation « nationale. »
M. Chesnelong assure que ce projet était en parfait accord avec les vues qu'il avait été chargé d'exposer au comte de Chambord; mais il n'était pas tout à fait d'accord ni avec les paroles qu'il avait lui-même rapportées, ni surtout avec les sentiments et les déclarations du prince. C'était là, en effet, malgré certains tempéraments, le programme de la monarchie libérale et tricolore, beaucoup plus que celui de la monarchie dont le comte de Chambord personnifiait le principe. Rien n'y indiquait surtout la monarchie très chrétienne de l'ancienne France, si vivante dans les manifestes du prince. Il réalisait la fusion dans le sens où l'avaient toujours voulu les orléanistes «t les parlementaires, en combinant le principe héréditaire avec le principe constitutionnel, les institutions delà royauté avec celles du parlementarisme.
Au fond, le projet de la Commission des Neuf, destiné à devenir la nouvelle Charte du royaume, était conçu dans ^n esprit trop différent de celui du roi pour offrir une
base bien sûre à la restauration du trône. En apparence il ne laissait subsister que la difficulté du drapeau, mais en réalité, il en eut soulevé plus d'une autre. Il est douteux que le Centre droit se fût parfaitement entendu avec le roi, et sur le caractère des lois constitutionnelles ayant pour objet de régler et d'assurer l'exercice collectif de la puissance législative par le roi et les deux Chambres, et, en général, sur les garanties « constituant le droit public des Français », telles que la responsabilité des ministres et la liberté de la presse, dont plusieurs membres de ce groupe réclamaient ultérieurement la mention expresse dans le projet*.
On semblait ne s'attacher, de part et d autre, qu'à la question du drapeau, parce qu'en effet celle-là impliquait toutes les autres, chacun des deux drapeaux représentant un genre de monarchie opposé. Aussi prenait-elle une importance d'autant plus grande qu'on paraissait être d'accord sur le reste, Mais en en faisant une question réservée, rien n'empêchait que Ton poursuivît Tentreprise monarchique à laquelle le retour de M. Chesnelong donnait un nouvel élan. C'est ce que les plus loyaux aimaient à se persuader, quoique tout le monde sentît bien qu'il subsistait une cause profonde de dissentiment et qu'elle risquait d'éclater dès que Ton en viendrait au fond des explications.
Avec le pressentiment des difficultés entrevues à travers l'accord apparent du moment, M. Chesnelong aurait voulu que la Commission l'autorisât à publier un procès-verbal de la relation qu'il lui avait faite, de sa mission à Salzbourg, tant il craignait, devant l'unanimité inattendue qui s'était produite parmi ses membres, qu'on ne pût l'accuser plus tard d'avoir outrepassé la pensée et les déclarations du comte de Chambord.
11 croyait bien n'avoir rien dit de plus que ce qui lui avait été permis de dire, quoique, au plus intime de luimême, il eût conscience aussi de n'avoir pas tout dit. H avait dit, en effet, la vérité mais pas toute la vérité. La
* Voir la lettre de M. de Blacas, du 15 septembre 4873, au marquis de Dreux-Brezé [Soles et Souvenirs, p. 343).
Commission consentît à ce qu'il rédigeât lui-mômc, pour la décharge de sa responsabilité, un rapport donnant à la fois un résumé de ses explications et le texte des déclarations du prince. Mais elle ne jugea pas opportun d'en permettre la publication en son nom. Elle craignait des discussions prématurées dans le public et dans la presse, tant sur le texte que sur le sens des deux déclarations de Salzbourg. Elle estimait aussi que ces déclarations, par leur forme même, s'adressaient plutôt au Parlement qu'au public et devaient être réservées pour le jour où les débats s'ouvriraient dans l'Assemblée. Le fond des négociations demeurait obscur ; les meneurs craignaient la lumière ; ils voulaient' faire croire que le roi s'était engagé plus qu'il ne l'avait fait, M. Chesnelong approuva après coup cette décision, quoiqu'on ait pu dire, avec raison, que la publication intégrale et sincère du rapport, fait à la Commission parle négociateur de Salzbourg, du résultat de sa démarche eut prévenu les malentendus qui surgirent sur la portée des déclarations consenties par le comte de Chambord. Au lieu de cela, il arriva, ce qui était à craindre, que des récits, également outrés de part et d'autre, où, comme toujours, on mêlait le vrai au faux, exagérèrent ou restreignirent les dispositions conciliantes du prince, de manière à surexciter ou à décourager l'opinion publique en sens contraire.
Somme toute, il est extrêmement regrettable que la Commission, mieux inspirée, n'ait point voulu dès le premier jour, comme le demandaient les membres de TExtrême-Droite, faire connaître exactement ce qui s'était passé à Salzbourg. « La première faute, dit très bien M. Emmanuel Lucien-Brun, fut de ne pas publier le texte même des déclarations du comte de Chambord. Le danger de les voir défigurées par la discussion était infiniment moindre que le danger de laisser prêter au prince des intentions et des paroles qui ne seraient pas les siennes et appelleraient un démenti. Les conséquences de cette faute apparurent immédiatement*. »
Dès le lendemain, 18 octobre, les groupes parlementaires
• Véchec de la Monarchie en 1873, p. 34.
furent appelés à ratifier le projet adopté par la Commission des Neuf. Beaucoup de leurs membres étaient revenus pour suivre de plus près les événements. Tous n'avaient pas confiance dans Tissue de la démarche de M. Chesnelong à Salzbourg, ni n'en désiraient le succès.
C'est une chose avérée aujourd'hui que, dans le moment où se poursuivaient les dernières négociations avec le comte de Chambord, certains meneurs, toujours les mômes, s'occupaient d'offrir la lieutenance générale du royaume, soit à M. le duc d'Aumale, soit à M. le prince de Joinville.
Ces habiles, à qui il répugnait d'aller droit à la monarchie, sans avoir fait accepter auparavant leurs conditions, avaient imaginé d'en retarder Tavènement, à laide de cette transaction qui écartait indéfiniment le comte de Chambord et réservait l'avenir pour la famille d'Orléans*.
L'idée n'était pas nouvelle. Du jour où les projets de fusion avaient pris consistance, certains notables orléanistes avaient tout de suite déclaré bien haut qu'ils ne s'associeraient à l'entreprise monarchique qu'autant que le comte de Chambord entrerait dans leurs vues et que, en cas de résistance de celui-ci, ils se réservaient, sa vie durant, de confier la garde du pays à quelqu'un qui le conserverait pour Théritier du trône après lui^
Le projet était resté au fond de toutes les négociations auxquelles le Centre droit prenait part. On le connaissait
* M. le marquis de Dreux-Brezé a raconté les démarches dont il avait été lui-même l'objet à ce moment-là pour la réalisation de ce projet. Le général Changarnicr s'était proposé pour offrir, au nom de tout un groupe de la Droite» à M. le prince de Joinville le titre et les pouvoirs de lieutenant général du royaume. 11 s'était même fait fort d'obtenir son consentement. Le prince de Joinville aussi bien que le comte de Paris refusèrent d'entrer dans cette combinaison. Notes et Souvenirs^ pp. 108. 114.
* Dès le 30 janvier 1872, M. Numa Baragnou écrivait : a II faut s'attendre maintenant à une action plus énergique du côté des orléanistes. Leur thème sera celui-ci : « Nous ne voulons pas restaurer une monarchie bâtarde. « mettre un roi illégitime tant que le comte de Chambord sera vivant ; « mais celui-ci devenant impossible, nous avons le droit de confier le pays à « quelqu'un qui le garde pour l'héritier et nous garde nous-mêmes des « rouges. Et ce gardien sera le duc d'Aumale, sous un titre quelconque, « autre qu'un titre roval. » (Lettre à M"« D. de L. dans la Revue Blanche, 10 octobre lUOl, p. 116.)
à Frohsdorf *. 11 reparaissait avec les circonstances nouvelles, car, à mesure que Ton marchait vers la monarchie, les difficultés aussi augmentaient. Ce fut le premier sujet dont s'entretinrent plusieurs députés en arrivant à la réunion préparatoire qui avait été convoquée à Paris, chez M. Anisson du Perron, à l'effet de recevoir communication du rapport de M. Chesnelong sur sa mission auprès de M. le comte de Chambord*. Et l'idée seule d'un pareil expédient pouvait paraître d'un fâcheux symptôme, au moment oii l'union s'imposait et où il fallait non seulement l'entente de tous les groupes parlementaires, mais aussi le concours du gouvernement, pour aboutir au résultat cherché.
A ce point de vue, la présence inopinée de M. le duc de Broglie à la séance ne parut pas non plus d'un bon augure. On se demandait ce que venait faire, à cette heure, le président du Conseil des Ministres ^. Etait-ce l'inlluence dissolvante gouvernementale qui reparaissait? Le maréchal de Mac-Mahon et le duc de Broglie avaient eu le tort, comme représentants du pouvoir exécutif, d'exprimer une opinion sur la question du drapeau. Ce point regardait l'Assemblée Nationale seule. On pouvait craindre, en voyant le chef du Cabinet, que l'intervention du Gouvernement, dont M. le duc Decazes avait été le porte-parole au début des réunions de la Commission des Neuf, ne pesât jusqu'à la fin sur les délibérations des Droites. 11 ne parut pas d'abord en être ainsi. Ce jour-là, on était à la confiance, à l'illusion. Les paroles par lesquelles le général Changarnier ouvrit la séance exprimaient ce double sentiment. M. Chesnelong, de son côté, recommença devant la réunion le récit, déjà connu de presque tout le monde, des entretiens de Salzbourg. Avec son éloquente sincérité et sa chaleur communicative, il s'appliqua à persuader à ses auditeurs que les déclarations du comte de
' Au sujet de la création dune lieutenance générale du royaume, M. de Blacas écrivait, le 2 octobre 1873, au marquis de Dreux-Brezé : « Si cette idée yenait à être réalisée, il est possible et probable qu'une résolution énergique de Monseigneur de se présenter en France el de courir ses «hances viendrait à bout de cet obstacle. »
* Maurice Aubry, Souvenirs inédits.
* Maurice Aubry, Souvetiirs inédits.
Chambord, tant sur les questions constitutionnelles, que sur celle du drapeau, offraient une base suffisante d'entente. Il s'efforça surtout d'entraîner toutes les adhésions par reloge des hautes qualités du prince. Sa conclusion fut un chaleureux appel aux sentiments royalistes de ses collègues. « En rétablissant la monarchie, leur dit-il, vous ne remettez pas seulement la France en possession d'un grand principe d'ordre, de progrès, de stabilité, vous lui préparerez aussi un noble règne, un règne bienfaisant et réparateur. Donc répondons tous avec une énergie résolue au généreux appel que nous adressait tout à l'heure le général Ghangarnier et n'hésitons pas à engager notre responsabilité dans l'entreprise de salut national qui s'impose à notre patriotisme. »
L'émotion dominait l'assistance. On comprenait la gravité des résolutions à prendre. La plupart des présenta se laissaient aller à l'entraînement du moment ; tous ressentaient l'angoisse intime que donne un grand acte à accomplir. Le doute, l'inquiétude subsistaient chez quelques-uns, mais le branle était donné aux esprits, et il y avait comme une volonté générale d'aller en avant. On semblait d'accord pour écarter les objections, quoiqu'elles se dressassent, plus vivement que jamais, dans l'esprit de ceux qui gardaient le plus de calme au milieu de l'ébranlement commun. M. le duc d'Audiffret-Pasquier luimôme coupa court à toutes les diflicultés, à toutes les hésitations, en soumettant à la ratification de la réunion le projet de résolution arrêté, la veille, par la Commission des Neuf, en vue de faire proclamer par TAssemblée Nationale le rétablissement de la monarchie. Ce projet, dans lequel disait M. le duc Pasquier les droits du roi et ceux de T Assemblée se trouvaient également sauvegardés, répondait aux sentiments de Theure actuelle. 11 fut unanimement approuvé. L'accord paraissait complet au railieu d'un enthousiasme qui couvrait les réticences intimes M. Decazes n'avait pas paru à ces réunions.
Il restait à porter à la connaissance du public la résolution grave que la réunion venait de prendre : on ne pouvait lui laisser ignorer plus longtemps ce qui se préparait. L'attente était vive partout. Les récits et les coni-
montaires contradictoires des journaux augmentaient l'anxiété. A la place du procès-verbal de la relation des audiences de Salzbourg, que le Comité des Neuf n'avait pas ju^é à propos de publier, la réunion préparatoire des Droites prit le parti de communiquer, le soir même, aux journaux une note équivalente. Une commission de cinq membres fut chargée de la rédiger. M. le duc d*Audiffret- Pasquier y représentait le Centre Droit, M. Lucien-Bruri TExtrême-Droite. Au bout d'un quart d'heure, la séance fut reprise pour entendre la lecture de la note qui était formulée dans les termes suivants :
a Les bureaux des réunions parlementaires qui avaient déjà conféré le 4 octobre dernier, convoqués aujourd'hui 18 octobre, se sont trouvés unanimement d'accord pour reconnaître que l'adoption des propositions préparées par la Commission des Neuf était impérieusement commandée par l'intérêt supérieur du pays.
« D'après ces propositions, la monarchie serait rétablie; toutes les libertés civiles, politiques et religieuses qui constituent le droit public de la France seraient garanties ; le drapeau tricolore serait maintenu, et des modifications ne pourraient y être apportées, l'initiative royale restant d'ailleurs intacte, que par l'accord du roi et de la représentation nationale. Les réunions que les bureaux représentent seront immédiatement convoquées. »
Ces mots « l'initiative royale restant d'ailleurs intacte » avaient été insérés dans la note, à la demande expresse de M. Lucien-Brun. Connaissant la pensée intime du comte de Chambord, il avait tenu à ce que son entière liberté et son droit fussent expressément réservés, à l'aide d'une formule quelconque ne pouvant ni provoquer les susceptibilités des libéraux, ni compromettre l'autonomie royale. Du reste, cette restriction n'avait de sens que pour ceux qui savaient que le prince n'accepterait jamais le drapeau tricolore. Elle n'offusqua pas la Commission des Neuf ni la réunion des bureaux des Droites.
Mais déjà la rédaction de cette note s'éloignait notablement, quant au drapeau, de la formule consignée dans le procès-verbal de la Commission des Neuf et qui reprodui-
398 l'échec de la RESTAI^RATION MONARCHIQUE EN 1873
sait les déclarations mômes rapportées de Salzbourg par M. Chesnelong. Cette proposition «r M. le comte de Chambord ne demande pas que rien soit changé au drapeau avant qu'il ait pris possession du pouvoir » se changeait dans la note de la Commission des Droites en cette autre proposition affirmative : c< le drapeau national sera maintenu et des modifications ne pourront y être apportées que par l'accord du roi et de la représentation nationale. » C'était tout différent. Car, dans le premier cas, il était seulement convenu que le drapeau tricolore ne serait pas supprimé avant l'arrivée du comte de Chambord; dans le second, on affirmait positivement qu'il serait maintenu après, si bien que des modifications pouvaient seulement y être apportées par l'accord ultérieur du roi et de la représentation nationale. 11 n'était plus question de la solution que le prince, rentré en France, se faisait fort de faire accepter de l'Assemblée et du pays, solution qui pouvait amener la suppression du drapeau tricolore lui-même.
On ne voulut pas voir la différence radicale entre les deux rédactions, ou plutôt, on se flatta que la seconde étant publiée prévaudrait sur la première et entraînerait l'adhésion du prince.
Dans ces conditions-là, tout le monde voulait la monarchie, les uns parce qu'ils croyaient que les droits du comte de Chambord étaient saufs, son initiative étant réservée, les autres, parce qu'ils voyaient dans la formule proposée la réalisation de leurs exigences. La note d'une ambiguïté voulue fut adoptée telle quelle par la réunion des Droites. L'on décida qu'elle serait immédiatement communiquée aux journaux.
Tout paraissait donc aller à souhait. Un même sentiment semblait animer tous les esprits. A cette heure, la monarchie se montrait comme le résultat auquel on allait enfin aboutir. Chaque parti croyait y avoir mis suffisamment ses conditions. On eût dit que tout le monde était d'accord sur les bases de la restauration et que chacun la désirait de la même manière. 11 y avait de la sincérité chez le plus grand nombre, mais aussi des réticences et des calculs chez plusieurs. Le Centre droit surtout se per-
suadait que la restauration monarchique se faisait sur son programme et que la difficulté du drapeau elle-même disparaîtrait devant sa ferme résolution de maintenir les trois couleurs, après comme avant. Alors, c'est lui qui remportait, c'est lui qui relevait le trône et aux conditions stipulées par lui. Il devenait plus que jamais monarchiste, puisque la monarchie allait se faire comme il voulait.
M. le duc Pasquier prononça une allocution éloquente, émue. Dans trois semaines la monarchie nationale héréditaire et constitutionnelle serait rétablie. Henri V serait roi. La fusion était faite. La visite du 5 Août avait effacé le souvenir des anciennes divisions, en scellant, avec l'unité de la maison royale, l'unité du parti royaliste. On s'entendait sur les principes, puisque les uns et les autres voulaient également une monarchie qui, en laissant au pouvoir toute sa force, garderait à la nation toutes ses libertés. Sur les personnes, les sentiments se confondaient aussi, partisans du duc d'Orléans et fidèles d'Henri V étant désormais groupés autour du même trône. Ce jour où, la main dans la main, le cœur dans le cœur, ceux-ci et ceux-là contractaient une alliance fraternelle pour relever le pays par la monarchie, était pour tous un grand et beau jour.
Ces paroles furent chaudement accueillies. L'émotion de l'assistance s'accrut encore, lorsque M. Lucien-Brun, avec son éloquence grave et vibrante, eut remercié M. le duc Pasquier de ses sentiments et de ses déclarations et ratifié l'union des deux fractions du parti royaliste... « Depuis la visite du 5 Août, dit-il, il n'y a plus qu'une Maison royale de France, dont M. le comte de Chambord est le chef et où Monseigneur le comte de Paris aura sa haute situation d'héritier de la Couronne. Légitimistes par principe, royalistes par sentiment, nous confondrons dans un même dévouement le roi qui fut toujours l'objet de notre culte et les princes qui apporteront au trône, par leur distinction personnelle et le haut rang qu'ils tiennent de leur naissance, un rehaussement de force et d'éclat. Vis-à-vis de M. le comte de Paris ces sentiments nous serons doux. Nous ne pourrons jamais oublier que, dans
la visite du 5 Août, deux magnanimités se sont rencontrées; nous ne saurions les séparera »
L'enthousiasme s'ajoutait à l'émotion. C'était une de ces heures de généreux entraînement, et d'illusion aussi, où chacun paraissait oublier ses griefs personnels, ses préférences, ses opinions même, les obstacles et les difficultés, tout ce qui pouvait, en un mot, diviser, pour ne plus voir que ce qui rapprochait. « Pourquoi, s*écria le général Changarnier, la France entière n'est-elle pas ici ! Comme elle verrait bien qu'il n'y a dans nos cœurs qu'un profond amour pour elle, qu'un désir ardent de la relever, de la sauver ! Après tout ce que j'ai vu et entendu aujourd'hui, je ne doute plus du succès. L'Assemblée Nationale a vaincu l'insurrection, réorganisé la France, délivré le territoire ; elle couronnera son œuvre en rétablissant la monarchie. »
Après cela, si la monarchie avait pu être décrétée d'enthousiasme, elle Teût été, à cette heure de sincère efifusion patriotique, où chacun croyant qu'il allait avoir le gouvernement de ses préférences, confondait le désir du bien public avec les satisfactions du triomphe de ses idées. Mais l'usage parlementaire voulait que les résolutions adoptées en commun par le Comité des Neuf et les Bureaux des trois groupes de la majorité fussent à leur tour soumises à chacune des réunions séparément. Rien ne fut donc décidé sur l'heure que la convocation des deux groupes de la Droite et du Centre droit pour le 22 octobre. On ajournait ainsi ce qui n'avait chance de réussir qu'en étant fait immédiatement, à la faveur de l'illusion commune.
Ce fut une faute que de n'avoir point décidé, à la réunion du 18 octobre, que l'Assemblée Nationale serait convoquée d'urgence pour statuer sur la proposition de restauration de la monarchie, telle qu'elle avait été adoptée ce jour-là. Tout le temps qui allait s'écouler jusqu'à la reprise réglementaire de la session, fixée au 5 novembre, ne pouvait plus que nuire à l'entente si laborieu-
* Chesnelong (p. 2G9}.
sèment établie entre les deux fractions du parti royaliste, et qu'ébranler les résolutions arrêtées en commun. Dès là qu'on laissait place à la réflexion et surtout à la discussion, on devait craindre de voir reparaître les difficultés qui, jusque-là, avaient fait avorter les efforts de la Droite.
Le plus fâcheux, en cela, c'est qu'on donnait le temps à l'opposition républicaine d'agir sur les esprits par les journaux, d'accroître ainsi les difficultés parlementaires, inhérentes à l'entreprise, par suite d'influences et de manœuvres contraires du dehors, enfin de troubler la situation, déjà fort critique, soit en répandant de fausses nouvelles, propres à tout compromettre, soit en excitant l'opinion contre les projets monarchiques.
Depuis [e 5 Août, le public électoral, à quelque parti qu'il appartint, suivait avidement les événements. A mesure queuse déroulaient les conséquences de l'acte de réconciliation entre les deux branches de la famille royale, on s'attachait plus anxieusement aux incidents quotidiens qui marquaient les progrès de la solution monarchique.
La mission de M. Chesnelong, quoiqu'elle n'eut pas été tout de suite rendue publique, avait surtout occupé l'attention. Dès qu'elle fut connue dans les journaux, elle provoqua des récits et des commentaires en sens contraire, avec des polémiques d'autant plus ardentes que les esprits s'échauffaient davantage à mesure qu'on approchait du but. Du reste, ils avaient été préparés à la lutte par les manœuvres, au moyen desquelles les chefs de l'opposition républicaine s'étaient efforcés d'entretenir une agitation favorable à leurs visées.
C'était depuis le 24 Mai que M. Thiers et ses amis travaillaient l'opinion et cherchaient à la tourner contre l'entreprise monarchique. L'ancien président de la République ne pouvait se consoler de sa chute et il en avait gardé le plus amer dépit, avec la volonté la plus tenace de ressaisir l'objet de ses ambitions. Il croyait sincèrement que l'Assemblée nationale avait commis, non seulement une énorme ingratitude envers lui, mais une faute impardonnable à l'égard du pays en l'obligeant à se démettre de ses fonctions. Jamais le goût du pouvoir n'avait été plus vif en lui que depuis qu'il l'avait perdu. Plus que jamais
aussi il se croyait Thomme nécessaire à la France, le seul capable de faire régner et maintenir la paix par l'équilibre (les partis. Il était devenu, depuis le 5 Août surtout, le centre de ralliement de tous les mécontents, de tous les opposants. A lui s'étaient attachés des hommes tels que M. Léon Say, Casimir Périer, Alfred André, Drouin, qui, par leurs antécédents, leurs idées, auraient dû plutôt se rapprocher de la monarchie, dès que la monarchie se présentait à eux avec les garanties parlementaires qu'ils exigeaient et sous les auspices de patrons comme le duc d'Audiffret-Pasquier et le comte Daru, dont ils ne pouvaient suspecter ni la sincérité ni le libéralisme. Mais l'ancien président avait si bien su agir sur leurs esprits qu'ils en étaient venus à ne plus comprendre qu'en se séparant du parti monarchiste ils devenaient, el pour toujours, les alliés, les auxiliaires du parti radical.
Car, si M. Thiers avait conservé le prestige de ses anciennes fonctions, Tinfluence de sa personnalité politique, il ne pouvait plus prétendre à redevenir le chef de la République conservatrice qu'il avait promise au pays. Les esprits avaient bien marché depuis deux ans. On n'en était plus au programme du commencement. M. Gambetta, à qui TAssemblée Nationale n'avait pas su, dès le premier jour, demander compte de sa conduite, que tout le monde alors jugeait révolutionnaire et factieuse, avait regagné en ascendant et en crédit sur Popinion tout ce que l'esprit conservateur avait déjà perdu. Il s'était replacé à la tète de la faction radicale, avec laquelle il travaillait de loin à reconquérir le gouvernement. Et comme, de ce côté-là, étaient l'activité et Paudace, il n'était déjà que trop certain qu'avec do pareils chefs la république tournerait promptement au radicalisme.
Mais alors, les libéraux du Centre gauche ne consultaient que leurs répugnances pour la monarchie légitime et ils s'en remettaient à M. Thiers de la tâche de refaire un gouvernement de leur goût. Les bonapartistes aimaient mieux aussi se rattacher à lui que de laisser faire la monarchie contre eux. M. Thiers profitait de ces dispositions des partis pour organiser la lutte contre les projets de la Droite.
Au milieu de cette agitation parlementaire, la marche
de Tesprit public continuait à faire ressortir les conséquences de la faute originelle de TAssemblée. L'opinion devenait de plus en plus républicaine.
Le jour même où M. Chesnelong était parti pour Salzbourg, des élections avaient eu lieu dans les quatre départements de la Haute-Garonne, de la Nièvre, de la Loire et du Puy-de-Dôme et les candidats républicains y avaient obtenu une grande majorité de voix. Ce résultat était surtout l'œuvre de M. Thiers. C'est de lui que les élus s'étaient recommandés, c'est par ses conseils et son intervention que s'était formée autour de son candidat préféré, M. de Rémusat, cette première alliance électorale des républicains et des bonapartistes, qui s'était annoncée avec scandale, quinze jours auparavant, dans un manifeste du prince Napoléon, le cousin de l'ex-empereur.
Jusque-là les partisans de TEmpire, dont le nombre s'accroissait de jour en jour, avec les espérances qu'inspirait le jeune prince impérial, s'étaient bornés, depuis la reprise des projets monarchiques, à se montrer hostiles à la restauration du trône, mais sans rompre ouvertement avec les royalistes dont ils étaient les alliés depuis le 24 Mai, et surtout sans aller jusqu'à faire cause commune avec les républicains et les radicaux.
Mais, le 26 septembre, dans un journal révolutionnaire ÏAvenir national, dont la violence avait fait la notoriété, avait paru en môme temps une lettre de son rédacteur en chef, M. Portails, lettre qui était une invite aux bonapartistes à s'unir aux radicaux, et une réponse du prince Napoléon qui acceptait au fond la proposition concertée entre eux et ratifiait publiquement, comme le véritable programme de TEmpire, Talliance de la démocratie populaire et des Napoléon.
Par son passé, par le mépris que sa conduite et son caractère inspiraient universellement, le cousin de Napoléon III était le moins propre à assurer le succès d'une pareille combinaison. Mais telle était alors la surexcitation de ses complices et des passions politiques que ce prince si décrié pouvait encore se faire écouter, en disant, dans son manifeste, que le règne des Bourbons ne saurait être que le triomphe d'une politique réactionnaire, cléricale
et antipopulairc. Un tel langage ne répondait pas moins aux intérêts du parti bonapartiste qu'aux sentiments du parti radical.
Désavouée d abord des deux côtés, et par les républicains dont l'opposition à l'Empire se disait irréductible, et par les bonapartistes conservateurs, à qui répugnait un pacte aussi monstrueux avec les radicaux, l'idée de Talliance avait été reprise par l'intermédiaire de M. Rouher, sous la forme plus mitigée de la défense commune du principe démocratique de la souveraineté du peuple. Et l'on voyait ainsi deux partis ennemis, entre lesquels la guerre et la révolution du 4 Septembre semblaient avoir établi une séparation infranchissable, se rapprocher et s'unir, comme s'il n'y avait plus eu pour eux qu'un intérêt, qu'un but, empocher à tout prix la monarchie de se refaire.
M. Thiers était l'âme de cette étrange coalition, qui réunissait dans une même action, sinon dans un môme esprit. M. Rouher, l'ancien ministre de l'Empire et M. Gambetla, le héros du 4 Septembre, M. Léon Say, le conservateur bourgeois et capitaliste et M. Naquet, un demeurant de la Commune. A force de souplesse et d'habileté il avait réussi à rapprocher tous ces éléments disparates et à les faire manœuvrer ensemble. Il n'avait qu'une pensée, organiser la résistance, et|aucun moyen ne lui paraissait mauvais pour cette fin.
Après s'être ménagé pendant les vacances parlementaires des ovations de mauvais aloi en Suisse et à la frontière de TEst, il était rentré à Paris au plus fort de la crise, avec le nouveau prestige d'un personnage acclamé comme Thomme d'titat nécessaire delà France. Lui-même le croyait ainsi. Il s'était persuadé que le pays regrettait sa chute et le redemandait. Aussi pensait-il faire œu\Te de patriotisme en suscitant tous les obstacles possibles à l'entreprise monarchique. Tous les concours lui étaient bons. Son salon était devenu le rendez-vous de toutes les oppositions. Là se rencontraient les plus ardents adversaires de la royauté ; là se formaient les conseils, les complots contre les projets de la Droite, de là partaient les inspirations qui venaient répandre à travers la France les
pensées, les desseins de M. Thiers et de ses alliés. Les journaux républicains et bonapartistes répétaient à l'envi, sous la dictée du maître, que la monarchie, même avec le drapeau tricolore et à plus forte raison avec le drapeau blanc, auquel le comte de Chambord n'avait pas renoncé, était désormais impossible, qu'il était aussi criminel qu'insensé de vouloir la rétablir, personne n'ayant le droit, dans les conjonctures graves oii se trouvait la France, de lui imposer une nouvelle forme de gouvernement, sans Tavoir consultée, ni de lui faire courir la plus folle, la plus dangereuse des aventures en lui en donnant un qui ne pouvait durer.
Ainsi parlaient, d'un côté, la France^ le Temps, le National, le Bien public, V Opinion nationale, au nom de la république conservatrice du maréchal de Mac-Mahon ou de M. Thiers ; le Siècle, la République française, V Avenir national, le Rappel, au nom de la république radicale, les uns et les autres, d'accord avec le Gaulois et le Pays, défenseurs de l'impérialisme. C'était une conspiration de la presse contre la royauté, une campagne d'intimidation violente contre la majorité de l'Assemblée.
Des menaces venaient à l'appui de ces sinistres prédictions. Il suffisait de voir groupés autour de M. Thiers les hommes les plus violents de la Révolution, à Paris et dans les départements, les Gambetta, les Gent, les Chalemel- Lacour, les Ranc, les Duportal pour comprendre qu'elles n'étaient pas vaines, môme lorsque le citoyen Gent annonçait, avec sa jactance quelque peu méridionale, que, si la monarchie était proclamée, le Midi se soulèverait comme un seul homme derrière M. Thiers.
Dès que le retour de M. Chesnelong et les résultats de sa mission furent connus, ainsi que les résolutions du Comité des Neuf et du Bureau des Droites, il y eut partout une recrudescence d'agitation et de manœuvres contre la monarchie. Le mot d'ordre avait été donné à la presse républicaine des départements. Les journaux du parti cherchaient par tous les moyens à exciter les esprits. Les vieilles calomnies révolutionnaires reparaissaient.
On répandait partout les bruits les plus malveillants contre la royauté. On mettait les populations en garde
contre le rétablissement de la dîme et du droit d'aînesse; on évoquait devant les masses l'obligation d'aller à la messe et le spectre des billets de confession. Ce dernier grief était bien imaginaire, puisque le comte de Chambord avait proclamé lui-môme la liberté de conscience. Mais que disait-on que le roi allait ramener les abus de la féodalité? En vérité, il n'avait pas k rétablir la dîme et la corvée : elles n'avaient pas cessé d'exister depuis 1789, et môme singulièrement aggravées sous la forme des multiples impôts et charges qui grèvent le peuple français, plus qu'aucun autre peuple du monde, et plus aujourd'hui qu'il ne l'a jamais été, à aucune époque du passé. Mais il n'était point de sottises que l'on ne pût dire contre la royauté et rien qui ne pût être cru par la foule ignorante.
La partie sage et honnête de la population se réjouissait des chances nouvelles, presque assurées, qui s'annonçaient en faveur du gouvernement le plus capable de procurer Tordre et le bien commun ; une autre, moins favorable par tendance à la monarchie, se résignait à en faire Tessai, avec le sentiment qu'il valait mieux en finir avec cette question de gouvernement que de rester perpétuellement dans le provisoire et l'incertain. Des manifestations nombreuses, significatives, s'étaient produites dans ce sens.
Mais l'opposition se manifestait plus vive encore. Le retour plein d'espérances de M. Chesnelong, en excitant le dépit des uns, la colère des autres, avait eu pour effet de resserrer les rangs de la coalition. De tous côtés on s'agitait pour provoquer un mouvement d'opinion contraire à la monarchie. Les organes du Centre gauche et de la Gauche publiaient à Tenvi des lettres, vraies ou supposées, de députés de leur parti, de notables commer* çants et hommes d'aiïairos, ceux-ci protestant contre les agissements perturbateurs de la Droite, ceux-là sengagcant d'avance contre la monarchie. M. Thiers et ses amis travaillaient activement à multiplier ces protestations ; ils réussissaient môme à y mêler les députés de r Alsace-Lorraine, qui, à ce moment-là, semblaient personnifier plus particulièrement le sentiment français.
Toutes ces manifestations tendaient h faire croire que les modérés, les sages, ceux qui représentaient la moyenne de l'opinion, et aussi les meilleurs patriotes, réprouvaient, au nom du sentiment commun, au nom des intérêts bien entendus du pays, la tentative monarchique. Elles créaient dans les esprits un courant d'idées contraires aux désirs, aux espérances qu'avait fait passer dans tous les rangs de la nation la perspective du retour du roi.
D'autre part, les journaux bonapartistes publiaient un avis émanant de la réunion dite de « l'appel au peuple » pour annoncer une protestation publique des députés du groupe, dont M. Rouher était le chef, contre l'établissement de tout Tégime définitif, quel qu'il fût, en dehors d'une consultation du suffrage universel. En se posant en défenseur des droits de la souveraineté nationale, le parti bonapartiste remuait tous les vieux ferments de démocratie et d'indépendance, qui s'agitaient au fond de tantdVsprits imbus des idées de la Révolution, et auxquels le régime impérial semblait encore, malgré les récents désastres dont il était la cause, réunir les meilleures conditions de sauvegarde de l'ordre matériel et de respect du droit populaire. Plus le moment de la restauration monarchique tardait, plus aussi le temps était laissé à ces divers sentiments d'opposition de se manifester, de grandir, d'affecter l'esprit public, de diminuer les chances de la monarchie. Et c'est ce que ne comprenaient pas assez les principaux de la Droite, qui continuaient à négocier alors qu'il aurait fallu agir sans retard.
Plus dangereuses encore que les attaques passionnées de la presse républicaine et bonapartiste contre la royauté étaient les maladresses des imprudents partisans de la restauration, comme le Figaro, qui faussaient l'opinion en célébrant la victoire du drapeau tricolore sur les résistances du comte de Chambord, ou les perfidies des hypocrites défenseurs de la vertu du prince, comme le Gaulois, le Rappel, et autres, qui se plaisaient à exaspérer chez lui le point d'honneur, en lui reprochant de s'être démenti lui-même et d'avoir renié ses principes pour s'assurer la possession du trône. « Nul ne saura jamais d'une manière exacte, écrit M. Merveilleux du Vignaux, qu'elle était.
chez le prince, la profondeur d'une blessure empoisonnée par l'art insidieux que la presse républicaine et la presse bonapartiste, sûres d'être lues à Froshdorf, mettaient à souligner, à grossir, à dénaturer, par de trop adroits commentaires, les incidents auxquels le comte de Chambord pouvait être plus sensible. Le Gaulois, le Rappel et la République française ne tarissaient pas, chaque jour, sur lamoindrissement du noble caractère, de la franchise immaculée, de l'énergie de Monseigneur, qui s'était infligé comme un démenti à lui-môme, inclinant son drapeau, reniant ses maximes*. »
Tout conspirait contre le succès de l'entreprise qui touchait à son dénouement, tout ce qui pouvait la faire échouer était mis en jeu.
En dépit des élections partielles, favorables au parti républicain, et des lettres échaufl^ées des députés de l'opposition à leurs électeurs, ou des adresses de ceux-ci à leurs mandataires, en dépit des déclarations bruyantes de certains Conseils généraux, des discours frondeurs des comices agricoles, d'un manifeste comminatoire des députés de gauche de la Seine, signé par Louis Blanc, Gambetta, Brisson, Peyrat, tous noms de révolution, en dépit de tout ce qui pouvait impressionner ou influencer l'opinion en sens contraire à ce qui se préparait, le pays restait plutôt favorable dans son ensemble à la cause monarchique. La masse des honnêtes gens, des citoyens paisibles, des hommes d'ordre sans parti était lasse du provisoire, lasse de toutes ces discussions sur la forme du gouvernement, lasse de l'incertitude qui pesait sur la situation et sur les afl'aires, La restauration de la monarchie par runion de tous les princes de la famille royale leur paraissait la solution à la fois la plus désirable et la plus facile. Même ceux qui n'en auraient pas voulu la veille, l'eussent acceptée le lendemain. Mais il aurait fallu profiter tout de suite de ces bonnes dispositions, et ne pas mettre un projet, aussi scabreux que celui de réunir toutes les volontés dans une même décision, à l'épreuve de nouveaux délais.
* Un peu (T histoire, etc., p. H 2.
On allait perdre encore du temps avec toutes ces réunions parlementaires préparatoires , incontestablement moins propres h créer l'accord entre les divers groupes de la majorité qu'à faire naître des dissentiments et susciter des obstacles. La tactique de l'opposition était surtout d'affaiblir et de déconsidérer d'avance la solution monarchique vers laquelle tendaient les efforts de la Droite, en s'efforçant de démontrer qu'elle ne réunirait pas la majorité des voix à l'Assemblée.
C'est aussi la question qui préoccupait le plus les partisans de la monarchie, auxquels les calculs et les raisonnements de leurs adversaires inspiraient de plus en plus de doutes et de craintes. Aussi ne croyait-on pas pouvoir marcher sûrement sans s'être comptés d'avance, et sans avoir acquis la certitude que, devant l'accord des membres des groupes royalistes, la monarchie rallierait la pluralité des suffrages au sein de l'Assemblée.
On croyait donc nécessaire de se réunir pour constater si on était bien d^accord, pour s'assurer surtout qu'on serait en nombre au moment du vote. Toutes ces précautions même allaient contre le but que l'on visait, car le meilleur moyen de se diviser était de vouloir trop chercher à se mettre d'accord, et il n'y avait rien de plus propre à ébranler la majorité que l'on s'efforçait de créer que de constater par des recherches trop minutieuses qu'elle ne tenait qu'à quelques voix de plus ou de moins. Et vraiment, il s'agissait bien de majorité avec un prince que l'on rappelait, de gré ou de force, parce qu'il était le roi, que l'on rappelait, en raison de son droit, que Ton rappelait au nom de la tradition et de l'histoire, et qui, n'eùt-il eu qu'une voix de majorité, dans le vote qui devait décider de la monarchie, n'en aurait pas moins été pleinement le roi ! Car il l'était en vertu de son droit et non en vertu du plus ou moins de voix dont on se préoccupait tant de trouver le compte dans les groupes parlementaires, comme si c'était l'élection qui dût faire le roi, comme si surtout on ne devait pas compter sur la grandeur et l'importance de la cause pour décider du vote* !
' C'est ce que M. Jules Simon lui-môme a bien fait observer dans la
ATtrir uBe majorité certaine à TAssemblée, tel était pourtant Tobjet des négociations de la dernière heure entre les partisans résolus de la monarchie et les incertains ; tel était le but suprême des réunions qui allaient se tenir.
séance de rAssemblée Nationale du 18 novembre 1873 où l'on discutait de la prorogation des pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon.
Les groupes royalistes avaient été convoqués, chacun en séance particulière, à Versailles, pour le 22 octobre, à l'effet d'entendre de la bouche de leurs représentants respectifs dans la Commission des Neuf le récit de ce qui s'était passé à Salzbourg et de ce qui avait été arrêté ensuite, dans la réunion des bureaux de la Droite et de la Commission. En conséquence de cette communication, chaque groupe devait décider s'il y avait lieu de ratifier le projet de résolution préparé par le Comité des Neuf et de demander à la Commission de permanence, qui devait se réunir le lendemain, de convoquer immédiatement TAssemblée Nationale. Les députés étaient venus en grand nombre.
Le Centre droit tint, le premier, séance à une heure de l'après-midi à ThôLel Vatol. On ne doutait pas que les deux groupes de TExtrême-Droile et de h Droite modérée n'approuvassent unanimement les résolutions préparées par la (Commission des Neuf. Il n'était pas également certain que le Centre droit tout entier acquiesçât à ce qui avait été décidé au sein de cette Commission, notamment au sujet de la rédaction de Tarticle relatif au drapeau, qui laissait subsister la possibilité d'une modification, en môme temps que le risque d'un conflit ultérieur entre le roi et l'Assemblée. Aussi attachait-on plus d'importance à la réunion du Centre droit qu'à celle des autres groupes. De son concours unanime dépendait le succès du projet. Car il fallait toutes ses voix et môme quelques-unes en plus, que Ton comptait détacher du Centre gauche, pour former la majorité dans l'Assemblée .
412 l'échec de la restauration monarchique en 187:i
M. le duc dWudiffret-Pasquier présidait la séance. II rendit compte de ce qui s'était passé depuis le 5 Août, des négociations engagées en vue de la restauration du trône, où les délégués du Centre droit s'étaient préoccupés avant tout de rester fidèles aux principes de la politique libérale. Il fit connaître le projet de résolution préparé par la Commission en demandant à la réunion de le ratifier.
Une disposition additionnelle portait qu'il serait stipulé en ces termes au sujet du drapeau : « Le drapeau tricolore est maintenu ; il ne pourra y être apporté de modification que parFaccord du roi et de la représentation nationale. »
Le président fit remarquer que les délégués du Centre droit avaient insisté sur ce point capital, ne pouvant pas laisser subsister d'incertitude sur la couleur du drapeau Et ainsi cette question d'emblème se trouvait élevée à la hauteur d'une question constitutionnelle. D'un côté, le roi conservait à cet égard son initiative, comme sur toutes les autres questions ; mais, de l'autre, aucune modification ne pourrait être apportée au drapeau tricolore que par l'accord du roi et les représentants du pays.
M. le duc Pasquier conclut que l'hésitation, après cela, n'était plus possible et que, l'expérience de la république conservatrice ayant échoué, il appartenait au parti conservateur d'offrir au pays la monarchie constitutionnelle ayant à sa tète la Maison de France réconciliée.
Cet exposé de la situation fut vivement applaudi. Le Centre droit avait toute satisfaction : il ne devait plus hésiter à concourir à l'établissement d'une monarchie qui répondait aussi complètement à ses principes. Et même on pouvait espérer qu'une partie du Centre gauche n'y répugnerait plus, ayant dans le programme du Centre droit à peu près toutes les garanties constitutionnelles qui per^ mettraient à la monarchie de ressembler le plus possible à la république. Ce zèle pour le rétablissement de la royauté tricolore se tournait en véritable conspiration monarchique contre le principe monarchique lui-même.
Il fut donc décidé que les membres du bureau de la réunion se concerteraient avec le bureau du Centre gauche pour tâcher de rallier une partie de ce groupe au projet
de la Droite. Il y avait dans son sein des hommes tels que M. Casimir Périer, M. Léon Say, M. Laboulaye, que Ton croyait pouvoir gagner h la cause monarchique, moyennant les conditions du programme républicain. Mais c'était trop encore, comme on allait le voir bientôt, pour des esprits imbus des principes libéraux et qui, résolument attachés à M. Thiers, ne voulaient pas, pour leur compte, d'autre solution politique que l'organisation de la république soi-disant conservatrice.
M. Chesnelong assistait à la réunion du Centre droit, quoique n'appartenant pas à ce groupe. Il crut devoir refaire devant elle, et il le fit avec Témotion communicative qui ne lui manquait jamais, le récit qu'il avait déjà fait au Comité des Neuf. Pour le but que Ton se proposait, c'était une faute de revenir sur les explications déjà données, au risque de gâter, en voulant trop préciser, ce qui était à peu près arrangea la faveur de Téquivoque. Mais M. Chesnelong sentait bien que, à force de vouloir présenter la question du drapeau sous la forme la plus favorable, on s'écartait de plus en plus de la pensée du comte de Chambord et que c'était un devoir pour lui, aussi bien sous le rapport de sa propre responsabilité qu'à l'égard du prince dont il se trouvait le mandataire, de ramener à leur vrai sens ses déclarations. Aussi y eut-il quelque hésitation et comme une surprise mêlée de déception au sein de la réunion, quand M. Chesnelong, en reprenant le récit de sa mission à Salzbourg, se fut attaché à préciser plus exactement la portée des paroles du prince au sujet du drapeau.
Mais l'élan était donné, on voulait marcher au but, que l'on avait devant soi, sans s'arrêter davantage aux difficultés de détail. La réunion du Centre droit fut suivie de celle des deux autres groupes de Droite, convoqués ensemble à Thôtel des Réservoirs. M. Chesnelong s'y rendit avec le bureau du Centre droit, dont la démarche devait sceller en quelque sorte l'union de toutes les fractions de la majorité. « Vous nous avez donné, le 18 octobre, une cordiale poignée de main, dit M. d'Audiffret-Pasquier en entrant ; nous venons vous la rendre. » De part et d'autre on était tout à l'union et à l'espérance. M. de Larcy
414 l'échec de la restauration mokarcuique en 1873
présidait la réunion. La joie, rémotion inspirèrent ses paroles. Vieux royaliste, il voyait se réaliser les vœux de toute sa vie. A son tour, le duc Pasquier célébra Tunion de la famille royale et des Droites. M. Chesnelong recommença ses explications en s'abandonnant davantage, devant un auditoire ami, aux effusions de son éloquence et de son cœur. La Droite n'avait que des sentiments de conciliation, prête elle-même à faire toutes les concessions compatibles avec les intentions du roi. La lecture du projet de résolution à soumettre à l'Assemblée pour la restauration monarchique fut accueillie avec d'unanimes applaudissements. L'accord paraissait définitivement établi entre les deux groupes de la majorité. Il semblait déjà que la monarchie fût faite.
Que ne convoquait-on immédiatement l'Assemblée pour la proclamer? La question avait été agitée dans l'une et l'autre réunion des Droites. Quelques objections, toujours inspirées du même esprit d'opposition sourde à la monarchie d'Henri V, s'étaient élevées au sein du Centre droit contre la convocation d'urgence de l'Assemblée. Trop certains du succès, les deux groupes monarchiques s'étaient laissé persuader qu'il ne convenait pas, pour un aussi faible avantage que celui de devancer de quelques jours la date de la réunion de l'Assemblée, de paraître justifier les reproches des adversaires qui les accusaient déjà de vouloir hâter déloyalement la solution, en ne laissant pas le temps à un certain nombre de députés républicains, non prévenus des résolutions de la Droite, de se rendre à Versailles. Du reste, le CaBinet, qui n'avait jamais été pressé de voir aboutir les projets monarchiques, avait fait savoir par une note de l'agence Havas que, tout en étant prêt à accepter la décision de la Commission de permanence, il s'était prononcé contre la convocation anticipée de l'Assemblée, ne la trouvant ni nécessaiie» ni opportune.
Ce fut une nouvelle faute de différer encore la réunion de l'Assemblée Nationale. Cet ajournement, contraire à l'attente générale, produisit une impression défavorable On y vit la preuve que les groupes monarchiques avaient encore besoin d'un délai pour s'assurer de la majorité.
Ce délai, si court qu'il fût, laissait de nouveau place à ropposition et aussi à Tintrigue. En ne décidant pas de convoquer tout de suite TAssemblée, on risquait surtout de compromettre Taccord, plus apparent que réel, si péniblement obtenu sur les questions préjudicielles de la monarchie.
La réunion commune des Droites n'avait pas cru devoir publier le procès-verbal de sa séance ; elle s'était bornée à faire savoir par une note destinée aux journaux que Tunion de la Droite et du Centre droit avait été affirmée par un cordial échange de déclarations entre leurs présidents et qu'elle s'était manifestée par les résolutions prises d'un commun accord.
Le bureau du Centre droit pensa, au contraire, qu'il convenait de tenir exactement l'opinion au courant de ce qui s'était passé, afin que l'on sût à quelles conditions se faisait le rétablissement de la monarchie. On laissa le soin de cette publication à ceux qui devaient naturellement en être chargés par leurs fonctions et qui avaient, comme d'habitude, assisté à la séance en prenant des notes.
Le Centre droit avait alors pour secrétaires MM. d'Haussonville et Savary, deux de ses plus jeunes membres. Unis, à cette époque, dans la même confiance qu'ils inspiraient à leurs collègues, ils eurent depuis des destinées bien différentes.
Le vicomte Othenin d'Haussonville, âgé de trente ans à peine, commençait à poindre dans la politique, en attendant de prendre rang par son talent dans la littérature. Il y était entré sur les traces paternelles en suivant la même voie, en professant les mêmes idées, libéral en politique comme en religion. Plus tard, quand M. le comte de Paris fit à. M. d'Haussonville l'honneur de le mettre à la tête du parti royaliste, il le présentait au public comme <c l'héritier d'un nom, qui fut cher à tout le parti libéral et aux traditions duquel il était resté fidèle ». Et M. Bocher, répondant au prince, déclarait que « par son nom, les souvenirs, les exemples que lui avait laissés son père, ce vaillant défenseur des idées libérales avait justifié d'avance la faveur » qui lui était faite.
En 1873, le vicomte d'Haussonville, comme tous les membres du Centre droit, était résolument attaché à la monarchie parlementaire et libérale et à son emblème trixîolore. Cette monarchie avait alors à ses yeux l'avantage de n*(>tre pas incompatible avec la Révolution, à laquelle il avait rendu hommage, Tannée précédente, dans un discours sur les associations *.
Il devait, en 1875, se séparant en cela de ses amis, les orléanistes de Droite, MM. Bocher, Lambert de Sainte- Croix, de Broglie, d'Harcourt, voter la loi constitutive de la République, et plus tard, se faire un titre de recommandation auprès des électeurs de Seine-et-Marne d'avoir contribué à empêcher le retour de la monarchie en 1873. Il avait pu, pour rester fidèle à lui-môme, trahir ou du moins abandonner ses amis ; mais il n'était pas homme à commettre, de propos délibéré, môme au profit de ses idées, un faux politique.
M. Savary, plus jeune encore que M. d'Haussonville, sans antécédents politiques, sans notoriété, se rattachait comme lui au parti libéral, n'acceptant la monarchie qu'à la manière des chefs du Centre droit et prenant toujours Je mot d'ordre du duc Decazes. Sans autre importance que celle que lui donnait sa fonction, il ne devait devenir célèbre que par le document auquel son nom est resté attaché et, plus tard, par les plus fâcheuses aventures financières ■.
C'est à ces deux jeunes secrétaires que fut laissé le soin de rédiger, pour le public, le procès-verbal de la réunion
C'était une œuvre délicate, où les expressions, les
' Discours du 14 mai 1872 (Journal officiel du 15, p. 3.253, 3« colooDej.
Écrivant longleuips apr»'S les t^vt'nenients. dans la maturité de sa raison politique, M. d'Haussonville parlait ainsi de lui et de ses amis : « Nous étions lout aussi libéraux que nos adversaires de gauche... De m^menoos n'étions animés d aucun esprit de réaction systématique contre la Révolution française... Nous considérions son œuvre sociale et la plus grandie partie tle son œuvre politique comme définitive. » Et il déclarait que si ses amis et lui avaient travaillé à la restauration monarchique, c'est qu'ils avaient vu dans la monarchie « le moyen le plus assuré de garantir les libertés nécessaires de la France et de consacrer les conséquences légitimes de la Révolution ». (Voir le Gaulois du 24 décembre 1904.)
* Apr«''B des démêlés retentissants avec la justice, M. Savary finit par le suicide en Amérique.
LA LETTRE DE SALZBOURG kil
nuances de mots avaient une grande importance, car il s'agissait de rapporter exactement, ni plus ni moins, ce que M. Chesnelong avait dit à la réunion, en usant luimême autant que possible de précautions de langage et de réticences de pensée appropriées à ses auditeurs.
Mais plus on avançait, plus il était difficile de se tenir dans les ambiguités et les sous-entendus qui étaient au fond d'une entente, toute factice d'un côté. M. Chesnelong, lui-même, malgré sa prudence et son habileté, avait paru à plusieurs dépasser le but. Après l'exposé , qu'il avait refait au Centre droit, de sa mission à Salzbourg, un des membres présents avait dit à son voisin : « Mais nous sommes perdus alors !» — « Rassurez-vous, lui répondit celui-ci ; d'Haussonville arrangera cela*. » Il y avait donc chez certains membres du Centre droit la volonté d'accommoder la relation de M. Chesnelong à leurs propres exigences et ils comptaient pour cela sur la complaisance de celui des secrétaires qui tiendrait la plume.
Hâtivement rédigé à l'issue de la séance de l'aprèsmidi, le procès-verbal de la réunion du Centre droit fut immédiatement communiqué aux représentants de la presse, sans avoir été soumis à aucun contrôle, sans avoir subi aucune revision. Ni le duc d'Audiffret-Pasquier qui avait présidé la séance, ni M. Chesnelong qui avait parlé, n'en eurent connaissance avant sa publication ^ Etait-ce seulement incurie de la part du président du Centre droit?
Avant que le document livré aux journaux ne fût publié, un royaliste opportuniste, le marquis de Castellane, le même qui avait écrit, le mois précédent — « la monarchie sera nationale et constitutionnelle, ou elle ne sera pas », ayant parcouru une'des copies prises, sous ses yeux, par un rapporteur de la presse, dans le trajet en chemin de fer de Versailles à Paris, et inquiet de sa teneur, la fit lire au duc d'Audiffret-Pasquier, son compagnon de voiture. « 11 n'y vit pas, a écrit M. de Castellane, ce que j'y voyais. J'insistai, je suppliai qu'on le revît, qu'on en
' M. MerveiUeux-Duvignaux, député de la Vienne, entendit lui-même le propos et l'a rapporté à diverses personnes, en particulier à M. Henry Lucien-Brun, le 4 juin 1901.
' Chesnelong (pp. 318-325).
pesât les termes avant de le livrer au public. » — « II est trop tard, me fut-il répondu : quatre heures sonnent et les journaux du soir paraissent à cinq heures*. »
Il nVut pas été trop tard^ ; mais il ne déplaisait pas au président du Centre droit que la chose fût ainsi. C'est du reste, la réponse qu'il fit tout d'abord, à son interlocuteur, sur l'observation de celui-ci que le procès-verbal en question n'était pas conforme à la vérité : « Laissez-le donc, il est comme cela^! »
* Marquis de Castellane, Dernier essai de restauration monarchique dans la Nouvelle Revue, 1" novembre 1895, p. 59.
* C'était une erreur de la part de M. d'Audiffret-Pasquier. Les journaux de Paris du soir, qui paraissent habituellement de quatre à cinq heures, ne pouvaient plus publier le procès - verbal en question, quen le faisant paraître dans une édition spéciale postérieure, qui laissait tout le temps d'arrêter le document.
* Entendu par M. Merveilleux-Duvignaux qui se trouvait dans le même wagon que MM. d'Audiffret Pasquier et de Castellane et raconté par loi à, diverses personnes, notamment à M. Henry Lucien-Brun, le 4 juin 1901. Dans son volume, Hommes et choses de mon temps, publié postérieurement (Paris, 1909), M. le marquis de Castellane {dont les souvenirs ne sont pas toujours très exacts), a donné de cet incident un récit un peu différent pour la forme, mais analogue, et qui, dans les doux versions, peut Aire tenu pour véridique quant au fond.
« H était environ trois heures ; si nous voulions que la bonne nouvelle fût portée par les journaux du soir à la connaissance du public, nous n'avions pas un instant à perdre. Nous nous jetâmes dans le premier train en partance pour Paris. Le hasard nous avait réunis dans le même compartiment : le duc d'Audifîret-Pasquier, le vicomte d'Haussonville et moi, ainsi que deux jeunes journalistes avides d'informations, MM. Gaston ili!:ez: Robert) Mitchell et Ernest Daudet. Et comme ces derniers s'employaient, chemin faisant, sous la dictée de M. Savary. qui avait été chargé de le rédiger en toute hâte, à crayonner la copie du procès-verbal de notre réunion, je me mis îi en feuilleter le texte :
— Mais, m'écriai-je, vous voulez donc étouffer la monarchie avant qu'elle» ait vu le jour ? Votre procès-verbal fait dire à M. le comte de Chambord des choses qu'il n'a jamais dites. Il a parlé de solution : il n*a pas parlé de transaction.
— Mais, riposta M. Savary, c'est la même chose.
— Ah ! vous trouvez ?
Et la discussion se poursuivit ardente, violente même, sans que je pusse arriver k faire comprendre à. mes interlocuteurs les dangers nouveanx qu'allaient faire courir à la cause qu'ils entendaient servir les suscepUbililés du prince remises en éveil.
Nous arrivions en gare de Paris. Les employés ouvraient les portières en criant : « Tout le monde descend. » Aucun de ceux que le hasard avait groupés autour de moi durant ce court voyage ne me tendit la main ; j'entendis seulement une voix qui sortait de la foule et qui disait :
— D'ailleurs, mon cher Castellane, il est trop tard. Et ce fut tout!... » (pp. 205-207).
LA LETTRE DE SALZBOURG 4i9
Le duc d'Audifîret-Pasquier s'arrangeait de cette falsification, dans la pensée que le procès-verbal, où la négociation de M. Chesnelong était présentée comme ayant réussi à la fois sur la question constitutionnelle et sur la question du drapeau, alors qu'elle avait réellement échoué sur la seconde, obligerait davantage le comte de Chambord et seconderait mieux aussi les efforts faits dans le moment pour constituer à tout prix une majorité monarchique. Et, en effet, aussitôt après la publication de cette pièce, les organes du Centre droit, avec un ensemble et une entente qui semblaient résulter d'un mot d'ordre, s'empressèrent d'annoncer, sur la foi du document, que le comte de Chambord avait cédé, qu'il acceptait définitivement le drapeau tricolore et abandonnait le drapeau blanc, à tel point que les plus fidèles amis du prince euxmêmes étaient déroutés, ne comprenant rien à ce désaveu de ses paroles et de sa conduite antérieures.
Le procès-verbal de la réunion du Centre droit était signé des deux secrétaires. Quoique qualifié d'officiel par les journaux h qui il fut communiqué, il n'avait pas ce caractère. M. d'Haussonville, pour son honneur, n'avait collaboré en rien à la seconde partie, la plus importante. 11 ne fit que la revoir sans être à môme de la contrôler. 11 eut seulement le tort de croire trop facilement à ce qu'il désirait. On sut quelques semaines après, par les déclarations mômes de M. Savary, qu'il était seul Tauteur du faux procès- verbal, qu'il en avait seul la responsabilité ^
Le jeune secrétaire du Centre droit avait-il pris sur lui de rédiger seul et de publier, de son initiative privée, la partie de la note relative aux clauses de la restauration monarchique ? N'avait-il pas écrit sous la dictée de quelqu'un de plus autorisé que lui, ou du moins n'avait-il pas subi certaines suggestions extérieures?
Ce prétendu procès-verbal renfermait de telles inexactitudes qu'il est impossible de dire qu'elles n'aient pas été voulues. Tout y était forcé. Là où M. Chesnelong avait dit simplement, et en outrepassant déjà un peu la pensée
* Lettre de M. Savary au journal VUnion.
du roi, que « Taccord était complet entre M. le comte de Chambord et la majorité monarchique de l'Assemblée sur les questions constitutionnelles », le compte rendu lui faisait dire « Le roi est disposé par avance à la plus complète harmonie avec les membres les plus libéraux de TAsscmblée et du pays... L'accord est complet, absolu, entre les idées de M. le comte de Chambord et celles de la France libérale », formule équivoque qui impliquait des concessions que le prince n'avait pu faire à Tespril révolutionnaire.
Mais, c'est surtout en ce qui concernait la question du drapeau, la seule qui fît réellement difficulté et sur laquelle s'était concentrée l'opposition au comte de Chambord, que les infidélités étaient à la fois les plus intentionnelles et les plus graves.
Déjà M. Chesnelong, dans son désir de faire réussir la négociation, dont il avait été chargé, avait quelque peu dépassé, inconsciemment sans doute, les intentions et les paroles de M. le comte de Chambord. Mais le procès-verbal allait bien au delà de ce que lui-même avait dit.
Après avoir rapporté que le prince avait déclaré « qu'il ne demandait pas que rien fût changé au drapeau avant qu'il eût pris possession du pouvoir », M. Chesnelong avait ajouté de lui-même, en manière de commentaire, mais non sans quelque abus de déduction : « Il résulte évidemment de cette première déclaration que les troupes qui escorteront M. le comte de Chambord ou qui le salueront sur son passage, iront à lui avec le drapeau tricolore. » Le compte rendu, fondant les deux parties de la phrase, portait simplement que le prince avait dit à M. Chesnelong que « puisque le drapeau tricolore était le drapeau légal, si les troupes devaient le saluer à son entrée en France, il saluerait avec bonheur le drapeau tricolore ».
En ne demandant pas que « rien fût changé au drapeau » avant son retour, M. le comte de Chambord s'était réservé de présenter au pays et se faisait fort d'obtenir de lui et par ses représentants, à l'heure qu'il jugerait convenable, une solution compatible avec son honneur et qu'il croyait de nature à satisfaire l'Assemblée et la nation. Le procès-
verbal, omettant plusieurs parties de cette déclaration, substituait le mot transaction à celui de solution, mot capital dans la bouche du comte de Chambord, et faussait complètement la pensée du prince.
Le rédacteur de ce document ne pouvait avoir si mal compris M. Chesnelong qu'il en arrivât, dans son résumé, à faire dire au comte de Chambord à peu près le contraire de ce qu'il avait dit au délégué de la Commission des Neuf. Une inspiration étrangère avait influé sur la rédaction du procès-verbal, afin de le mettre au point où l'on le voulait, soit pour engager le comte de Chambord au delà de ce qu'il avait concédé ,et ramener la monarchie à la conception libérale, soit pour obliger le prince à désavouer ce qu'on lui faisait dire et remettre les choses en Tétat où elles étaient avant la visite du comte de Paris à Frohsdorf. Quelqu'un avait guidé la plume de M. Savary ou revu sa rédaction. Cette influence extérieure se constate, en quelque sorte matériellement, dans la conclusion du procès-verbal.
Après le résumé, si peu exact, des paroles de M. Chesnelong relatant son entretien avec le comte de Chambord à Salzbourg, le compte rendu se terminait ainsi : « C'est à la suite de cette conférence que les délégués de la Droite (MM. Lucien-Brun, de Carayon-Latour, Cazenove de Pradines) présents à Salzbourg ont déclaré à M. Chesnelong qu'ils adhéraient, en leur nom et au nom de leurs amis, à la rédaction préalablement arrêtée, par la Commission des Neuf, aux termes de laquelle le drapeau tricolore est maintenu. »
Ces derniers mots, les plus importants : « aux termes de laquelle le drapeau tricolore est maintenu », sont une addition évidente. Ni le contexte ne les appelle, ni la relation des faits de Salzbourg ne les comporte, attendu que si MM. Lucien Brun, de Carayon-Latour et Cazenove de Pradines avaient pu déclarer qu'ils adhéraient, en leur nom et au nom de leurs amis, à la rédaction préalablement arrêtée par la Commission des Neuf, jamais ils n'auraient accepté, contrairement à ce qu'ils savaient être la volonté du roi, une rédaction, « aux termes de laquelle le drapeau tricolore était maintenu ». Le calcul n'était
pas douteux. Non seulement ce procès-verbal truqué mettait le prince en contradiction avec lui-môme, mais il rendait impossible la solution, sur laquelle il comptait pour mettre tout le monde d'accord, car, avec le procèsverbal, il ne pouvait plus y avoir, après comme avant, que le drapeau tricolore.
Quand on se rappelle qu'il y avait, depuis le commencement des négociations avec le comte de Chambord, une influence secrète dont le rôle était de môler le vrai et le faux, n'est-il pas naturel d'y chercher la source d'une falsification qui dénaturait complètement les déclarations faites par M. Chesnelong, au nom de M. le comte de Chambord, et trompait l'opinion sur les intentions du prince ?
Une telle erreur répondait trop bien au but, que certains poursuivaient, de contraindre le prince à se soumettre ou à se démettre, pour qu'on ne l'impute point à ceux qui avaient intérêt à ce qu'elle fût commise. Par là, en effet, on obligeait le roi h ratifier par son silence la déclaration qu'on lui attribuait sur le maintien du drapeau tricolore ou à démentir avec éclat le prétendu engagement et ainsi à tout rompre et à s'exclure lui-môme du trône*.
Ce procès-verbal supposé était-il, en effet, autre chose qu'un piège? Ne concordait-il pas avec la campagne, si bruyamment et si perfidement menée dans les journaux inféodés au parti orléaniste et qui tendait à faire croire que le comte de Chambord avait définitivement accepté le drapeau tricolore ? Ce que disait le procès-verbal n'étaitce pas ce que disaient et répétaient, depuis quinze jours, à Tenvi, le Français, le Journal de Paris^ le Journal des Débats:, le Figaro, malgré les démentis deV Union et dcV Univers? Ne devait-il pas faire déborder l'irritation du prince, déjà
* C'est l'impression qu'eurent tout de suite les amis du comte de Chambord. Dans ses Notes et Souvenirs (p. 116), le marquis de Drcux-Brezé l'exprime ainsi : « A la lecture de ce compte rendu, d'un caractère soi-disant ofliciel. nous fumes, lui (le comte de Sainte-Suzanne) et moi, immédiatement frappés des nombreuses et odieuses inexactitudes. Je ne pouvais que trop pressentir les désolantes conséquences d'un acte dont l'inspiration, insidieusement hostile, ne laissait pas un doute dans mon esprit. Nous devions iHrc en face d'une manœuvre calculée de telle sorte que la seule voie restant ouverte devant le Roi fût celle par laquelle il se Refuserait à subir des conditions déjà rejetées par lui. w
si ému des assertions déloyales venues de ce côté et des polémiques de presse auxquelles elles avaient donné lieu?
A peine connu, le procès-verbal delà réunion du Centre droit causa autant de surprise que d'émotion, et chez ceux qui y voyaient le triomphe de leurs idées, et chez ceux qui ne pouvaient croire que le comte de Chambord se fût démenti à un pareil point. Comme si un mot d'ordre avait été donné, la plupart des journaux, en publiant le procés-verbal, s'empressèrent de déclarer, les uns pour célébrer la victoire de leur parti, les autres pour accabler le prince, que le comte de Chambord avait cédé, qu'il acceptait définitivement le drapeau tricolore, qu'il reniait son emblème, sa tradition, sa parole. Ce document créait ainsi des courants d'opinion en sens contraire, suivant les procédés d'une tactique déjà employée pour brouiller les situations. Il devint naturellement l'occasion de débats et de dissentiments qui ne pouvaient que tout compromettre encore une fois.
Les journaux avaient publié la pièce telle qu'elle leur avait été communiquée. Plusieurs journaux du soir insérèrent le lendemain une note, de source anonyme, dont l'auteur disait, en faisant allusion à la publication des procès-verbaux des deux séances tenues, la veille, par le Centre droit et par la Droite :
« Bien que ces procès-verbaux soient qualifiés d'officiels, je dois formuler, en ce qui concerne le premier, les plus expresses réserves. Les paroles prêtées à M. le comte de Chambord ne sont pas conformes à celles qu'il a prononcées et expriment sa pensée d'une façon absolument inexacte. »
D'oii venait cette note? Personne ne Ta su. Emanait-elle d'un confident du comte de Chambord, soucieux de la parole et de Thonneur du prince ? Provenait-elle de quelqu'un de malintentionné, désireux de rompre Taccord entre les divers groupes de la majorité?
Tel qu'il était formulé, ce désaveu, d'apparence autorisée, infirmait complètement les déclarations dont le compte rendu de la réunion du Centre droit prenait acte.
et semblait confondre dans un même démenti et les termes du procès-verbal et les propres paroles de M. Chesnelong.
De son côté, le journal V Unions organe de M. le comte de Chambord, se refusait à insérer le procès-verbal et publiait à la place la note suivante :
« La Droite et le Centre droit ont tenu d'importantes réunions. c( Le procès- verbal des délibérations du Centre droit, publié ce « matin par divers journaux, renferme des inexactitudes et des c( erreurs de rédaction qui ne nous permettent pas de le repro- « duire.
« Ce que nous pouvons dire, c'est que l'accord règne entre les « différents groupes conservateurs. M. le baron de Larcy et M. le « duc d'Audiffret-Pasquier, en leur qualité de présidents des « réunions, ont cimente cet accord par de nobles et chaleureuses « paroles, et nous avons lieu de croire que la décision prise par « le Centre droit de communiquer au Centre gauche les résultats « de ces délibérations aidera encore à renforcer les rangs de la « majorité.
« Il n'y a pas trace d'équivoque dans le sein des groupes parce lementaires. Nous souhaitons vivement qu'il n'y en ait pas c( davantage dans le public, où les commentaires fantaisistes « ont circulé avec quelque crédit.
« L'union est faite et bien faite ; nous pouvons attendre avec « confiance. »
Quoique motivé dans les termes les plus conciliants, ce refus d'insertion du procès-verbal de la réunion du Centre droit causa chez plusieurs des membres de ce groupe un vif mécontentement. Selon eux, il déroutait Topinion et faisait planer le doute sur tout ce qui avait été convenu jusqu'ici. On pouvait augurer de là que les susceptibilités, et aussi les exigences, seraient plus vives que jamais de ce côté de l'Assemblée, au sujet du drapeau.
M. le duc d'Audiffret-Pasquier, sans avoir été consulté sur le procès-verbal, était loin de le désapprouver. Il insistait pour que des démarches fussent faites auprès du directeur de VUnioUy afin que le document parût au moins avec les réserves et rectifications qu'il plairait. Non moins préoccupé de dégager sa responsabilité qu'ému des suites que comportait l'incident, M. Chesnelong s'entremit
aussi auprès de VUnion^ pour qu'elle publiât lo procèsverbal du Centre droit, avec les modifications et corrections convenables.
Mais avant que n'eût paru dans le journal de M. le comte de Chambord le compte rendu rectifié par M. Chesnelong et approuvé par la Commission des Neuf, les journaux de la coalition républicaine et bonapartiste, qui combattaient les plans de la majorité, s'étaient emparés de l'incident pourjeter le trouble dans les esprits.
Ils s'en servirent pour mettre en doute et la véracité de M. Chesnelong et le caractère de sa mission à Salzbourg. Le public ne pouvait plus savoir à quoi s'en tenir. En même temps le Centre gauche, informé des démarches que la Droite comptait faire auprès de lui pour l'attirer dans son action, s'était réuni, le 23 octobre, h Versailles, le môme jour que la Commission de permanence.
Plus de la moitié des membres inscrits se trouvèrent présents, au nombre de 64. Les principaux de ce groupe étaient restés attachés à M. Thiers, dont ils partageaient les idées et subissaient l'influence. De son salon de la rue Saint-Georges, rendez-vous de tous les déchus, de tous les ambitieux, de tous les mécontents, l'ancien président dirigeait l'attaque contre le projet de restauration. A la suite d'une lettre retentissante, il avait réussi à provoquer de nombreuses déclarations en faveur de la république, de la part d'hommes dont on aurait attendu plutôt une adhésion à la monarchie. Les hésitants, les timides se ralliaient à lui. Ses amis suivaient avec entrain son mot d'ordre. Sans discussion, sans hésitation, le Centre gauche, réuni deux «fois dans la journée, avait repoussé d'emblée les ouvertures du Centre droit, déclarant qu'il ne pouvait s'entendre avec lui que sur le terrain de la république conservatrice. A peine devait-on compter quelques dissidents parmi les absents.
Comme sanction de l'attitude qu'il avait prise, ne voulant même pas que le pays pût croire qu'il était en négociations et qu'il avait hésité un seul instant, le Centre gauche s'était séparé, dès la première réunion du matin, après avoir voté à l'unanimité des membres présents, une résolution ainsi formulée par son président, M. LéonSay:
« Le Centre gauche reste uni dans la conviction que la république conservatrice est la plus sûre garantie de Tordre comme de la liberté et que la restauration monarchique, dont il est question, ne serait pour la France qu'une cause de nouvelles révolutions. »
Dans la réunion de Taprès-midi, M. Léon Say avait rapporté, aux applaudissements unanimes de l'assistance, en quels termes énergiques il avait repoussé les propositions que lui avait faites le duc d'Audiffret-Pasquier, à l'issue de la séance de la Commission de permanence, à laquelle ils s'étaient rencontrés tous deux. Le Centre gauche ne voulait entendre rien. Vu la gravité des circonstances, il avait même nommé un comité directeur pour suivre de prés les événements.
De son côté, le groupe bonapartiste, dit groupede TAppel au peuple, publiait, le 25 octobre, sous la signature de son président, M. le baron Eschassériaux, et de son secrétaire, le comte Ginoux de Fermon, un manifeste où il était dit :
« Le parti impérialiste gardera religieusement sa foi politique « et son drapeau. Il ne se laissera détourner de sa route par « aucune suggestion, aucune calomnie. Il ne consentira ni con- « cessions ni compromis sur ses doctrines : ordre, souveraineté « nationale, démocratie. »
Le manifeste ajoutait :
c< Les projets de restauration royale sont repoussés par le pays. « Ils causent une égale inquiétude aux hommes animés de Tes- « prit de 1879, éclairés par Thistoire des peuples modernes, et c( à ceux qui cultivent le sol ou travaillent dans Tatelier.
« Vaines sont les intentions loyales des partisans de la monar- « chie... L'entreprise est impossible ; la tenter par un coup de « majorité serait violer le mandat, non l'exercer. On préparc- « rait h la nation les plus redoutables déchirements ; la France « ne veut pas de révolution en arrière.
« Donc le parti impérialiste votera contre toutes les proposi- « tiens monarchiques. »
Le public était ému de tous ces incidents, de toutes ces publications en sens contraire, qui le laissaient dans Tin-
certitude sur l'issue des projets qui occupaient tous les esprits. La monarchie allait-elle se faire et comment se ferait-elle ? On était à la veille de la rentrée de TAssemblée et Ton ne savait encore rien.
Du moins, rien ne paraissait décidé, ni dans un sens ni dans l'autre. Les organes de chaque parti s'effor<,*aienf d'entraîner l'opinion de leur côté, les uns s*attachant avec ardeur h la monarchie, comme à Tunique solution désirable, d'autres y mettant des conditions, des réserves, d'autres enlin la combattant et la repoussant de toutes leurs forces.
Les républicains, de plus en plus excités, continuaient a manifester leur opposition à la monarchie. Discours et lettres leur servaient à la fois à monter les esprits contre les projets de la Droite, M. Casimir Périer, député de l'Aube, ancien ministre de M. Thiers, un des plus importants et des plus modérés d'entre eux, écrivait « qu'une monarchie acceptable et durable ne lui semblait pas possible après les manifestes, après les déclarations solennelles et réitérées qui ont eu un si éclatant retentissement et qui, subsistant tout entiers, quelque stériles efforts qu'on fit aujourd'hui pour les dissimuler, mettaient en vive lumière l'antagonisme de principes inconciliables S). A coté des modérés, comme M. Casimir Périer, M. Barthélémy Saint-Hilaire, les violents, les sectaires se rangeaient également autour de M. Thiers pour combattre la royauté. « Si nous savons demeurer unis, écrivait M. Alfred Naquet, un allié de la Commune, et marcber sous la bannière de M. Thiers, Tissue du combat n'est pas douteuse ^ » Ainsi parlaient, de leur côté, les Gambetta, les Tolain, les Challamel-Lacour.
Au milieu de la mêlée des partis, un journal qui menait alors contre la restauration une campagne d'une violence plus souvent fantaisiste et extravagante qu'habile, la Liberté, de M. Léonce Délroyat, avait publié, le 2T) octobre, au soir, une note faite pour accroître encore la confusion dans le public et la division parmi les royalistes.
' Lettre du 23 octobre 1873, au rédacteur en chef de VAube. ■ Lettre du 23 octobre aux électeurs do Vaucluse.
Ces notes anonymes mystérieuses, paraissant toujours à point pour compliquer les situations et augmenter le trouble et le désarroi, si elles n'émanaient pas toutes de la môme source, avaient une même origine suspecte . Cette dernière était annoncée avec apparat dans lejoumal, comme lui ayant été adressée par un familier dévoué du comte de Chambord. Elle était ainsi conçue:
a M. le comte de Chambord est l'honneur même; aucune « intrigue politique ne pourra prévaloir sur sa conscience, sur « ce qui est son dogme royal.
« Sans doute, depuis le 5 Août, aux nombreux visiteurs qui « sont venus solliciter un acquiescement à leurs combinaisons, « il a tenu à faire un accueil dont la parfaite bienveillance a été «Jusqu'à Tépuisement. Mais, vis-à-vis d'aucun d'eux, il ne s'est « laissé aller à une parole qui pût contredire ses déclarations a passées ou compromettre le principe par lequel seul il est roi.
« Il n'a donné à personne le droit de parler en son nom ; il a « pu agréer gracieusement des ofifres de dévouement et de ser- « vices, laisser des négociateurs convaincus sans doute, chercher « une forme publique qui pût préparer sa rentrée en France, « mais il n'a pris aucun engagement, ne s'est jamais rallié au « régime représentatif et surtout n'a jamais donnera entendre « qu'il pût abdiquer son drapeau blanc.
« Du reste, le comte de Chambord est très préoccupé de tous « les agissements qui tendraient à compromettre l'affirmation « du principe en dehors duquel il n'a rien à faire et ne peut rien a faire.
a Si l'Assemblée Nationale lui présentait la couronne auxcon- « ditions torturées, que publient certains journaux, il la refu- « serait sur l'heure ; en tout cas, jamais il n'abdiquera, pas plus « à Frohsdorf qu'à Paris.
c( Quanta l'éventualité de prétendus compromis de conscience, « dus à l'influence de hautes notabilités religieuses, il est pos- « sible que de pareils calculs aient pu entrer dans 1 esprit de « certaines gens, qui font passer leur ambition avant l'intérêt de « la France et de l'Église. Mais le comte de Chambord est et M demeurera inébranlable : Juslum et Tenacem, »
Une telle note, que Ton disait venir de Tintimité de Frohsdorf, était propre à jeter le désarroi dans tous les rangs, en faisant croire que la mission de M. Chesnelong n'avait abouti h rion et que, malgré les réunions de la
Droite et les résolutions communiquées au public, il n'y avait, en réalité, rien de fait.
Elle pouvait paraître d'autant plus vraisemblable que, au fond, elle répondait aux sentiments intimes de M. le comte de Chambord, sans tenir compte, toutefois, des dispositions conciliantes dont M. Chesnelong avait pu se porter garant, et sur lesquelles s'était fait Taccord des groupes. Et là était la maladresse ou la perfidie de cette communication intempestive, qui ne pouvait que tout gâter.
La note de la Liberté n'était certainement pas de M. le comte de Chambord, car il n'avait pas l'habitude de prendre la voie détournée des journaux et de se couvrir de 1 anonyme pour dire ce qu'il avait à dire; elle n'était pas non plus de quelqu'un de ses amis et de ses confidents, car personne d'entre eux n'aurait osé, surtout en une matière aussi grave, prendre sur lui déparier en son nom \ Mais elle était conçue de manière à faire croire qu'elle pouvait venir de lui ou de quelqu'un d'autorisé par lui; elle avait été adroitement calculée pour produire TefTet qu'on en attendait.
Comme cette note n'émanait ni du prince ni de son entourage, elle était manifestement l'œuvre d'un adversaire secret qui avait voulu entraver, en égarant l'opinion, le mouvement qui se faisait vers la monarchie avec le comte de Chambord.
Les uns l'attribuèrent méchamment à M"* la comtesse de Chambord, pour laquelle les libéraux avaient une antipathie particulière, les autres, à la Prusse, dont la politique était d'empêcher la monarchie en France.
11 ne fallait pas chercher si loin. La note intransigeante de la Liberté n'était que la contre-partie du procès-verbal de la réunion du Centre droit.
Dans l'une on disait non, comme dans l'autre on avait dit oui. C'était toujours le même jeu de mêler le vrai et le
* C^sdeux points ont été incontestablement établis par M. Chesnelong [La campagne monarchique^ pp. 345-357). Le comte Henri de Vanssay, indûment mis en c^use dans de prétendues révélations rétrospectives, a déclaré, par une lettre adressée au Gaulois (16 mai 18S3) qu'il était absolument étranger à la note publiée par la Liberté en octobre 1873.
faux, de présenter à la fois le pour et le contre, afin d'égarer Topinion et de diriger les événements dans le sens que Ton voulait ^
En vain la note insidieuse de la Liberté fut-elle immédiatement désavouée par les journaux royalistes et démentie par M. Chesnelong ; en vain se dénonçait-elle, elle-même, comme apocryphe, puisqu'un autre organe parisien, le Paris- Journal, en avait reçu aussi un exemplaire, avec des variantes qui trahissaient la fraude^ ; elle n'en parut pas moins, sur le moment, exprimer assez les pensées intimes du comte de Chambord pour que Ton y vit généralement un démenti infligé h M. Chesnelong et le désaveu de son action et de celle de la Droite. Le résultat et ait atteint. L'échafaudage des négociations monarchiques était ébranlé ; il ne restait presque plus rien debout de tout ce qui avait^été si laborieusement édiAé. C'était le dernier coup porté aux combinaisons et aux espérances sur lesquelles reposait l'œuvre entreprise pendant les vacances parlementaires et qui semblait, malgré les difficultés encore subsistantes, devoir réussir, par Taccord des deux principaux groupes de la majorité. On touchait au dénouement; les intrigues redoublaient.
Parmi les hommes politiques occupés des projets de restauration royale il y en avait plusieurs qui ne pouvaient pas voir favorablement ces projets sur le point d'aboutir, avec le comte de Chambord, et dans des conditions qui ne répondaient pas absolument à leurs vues. En somme,
* D'après des révélations rétrospectives publiées par le Gaulois (12 mai 1883) on a appris que l'informateur de la Liberté était M. Norbert Biliiard, ancien directeur du Journal officiel sous l'Empire, ami de M. Rouher. M. Norbert BilUard aurait déclaré qu'il avait mené cette campagne pour « éclairer la route au profit de l'Empire », et agi de concert avec M. Morange, autre pe^ sonnalité bonapartiste, qui aurait reçu les » confidences émues » d'un prétendu vieil ami « familier dévoué du comte de Chambord », venu en France avec la mission de dissiper les équivoques, de rompre les intrigues. C'est ce mystérieux « vieil ami » de M. Morange, resté inconnu et qui n'avait certainement pas reçu do mission de Frohsdorf, qui aurait été, dans lespèce, le véritable auteur de la note de la Liberté. Si cette note était de nature à profiter au parti bonapartiste, elle servait encore bien mieux les intérêts du Centre droit dissident.
* L'essai de restauration monarchique^ pp. 206-208.
l'accord s'était fait dans la réunion des bureaux de la Droite du 18 octobre sur les bases du procès-verbal de la réunion tenue Tavant-veille par le Comité des Neuf, à qui M. Chesnelong avait rendu compte de sa mission à Salzbourg; il s'était maintenu, môme après les réunions respectives dé chacun des groupes, où certains germes de division s'étaient montrés. F^entreprise monarchique pouvait suivre son cours, elle avait des chances de réussir.
C'est alors que parut le procès-verbal falsifié de la réunion du Centre droit qui devait tout faire remettre en question. Successivement furent publiées ensuite les notes anonymes des journaux, surtout celles de la Liberté, faites pour aggraver les incertitudes et les dissentiments, jeter le trouble au sein de la majorité et compromettre toutes les chances de la restauration. Tout cela sentait l'intrigue, cette intrigue occulte dont, tant de fois déjà, on avait pu constater la trace.
La situation, en effet, était devenue telle que tout se trouvait de nouveau brouillé comme à dessein.
Au lieu d'en rester aux conditions, si fragiles fussentelles, acceptées de part et d'autre au sujet du drapeau et qui devaient permettre d'aboutir au résultat désiré, on en était arrivé à ce point de mésentente et de confusion que M. le comte de Chambord était représenté, d'un côté, comme ayant reconnu le drapeau tricolore et adhéré à la monarchie constitutionnelle et libérale, de l'autre, comme voulant imposer d'avance le drapeau blanc et rejetant tout du régime représentatif.
Ce n'était point cela ni d'un côté ni de l'autre . Les conditions, très précaires sans doute, mais non irréalisables, de l'accord monarchique, avaient été dénaturées. On faisait jouer au comte de Chambord un double rôle, incompatible avec la loyauté de son caractère ; son honneur même se trouvait compromis par les intentions et les déclarations contradictoires qu'on lui prêtait.
Par là on obligeait le prince à s'expliquer lui-môme devant le pays, et il était bien à prévoir dès lors qu'en le forçant à parler, on allait déranger les combinaisons, si péniblement élaborées, du parti monarchique.
N'est-ce pas le résultat que cherchaient précisément les auteurs de Yimbroglio de la dernière heure? Autant ceuxlà comptaient que le comte de Chambord interviendrait pour dissiper Téquivoque créée par eux, autant les amis du prince redoutaient de sa haute loyauté et de sa fière sincérité qu'il se crût obligé de s'expliquer pour rétablir les faits.
Le prince, en effet, ne pouvait garder le silence après ce qui avait été dit et fait en son nom. Il y allait de son honneur et de sa dignité. Le comte de Chambord avait dit à M. Chesnelong qu'il n'accepterait jamais le drapeau tricolore ; il consentait seulement à ce que Ton ne changeât rien au drapeau avant son arrivée, se réservant de faire accepter ensuite la solution qu'il gardait pour lui. M. Chesnelong avait arrangé ou présenté ses paroles de manière à en faire sortir une déclaration acceptable pour le Centre droit. Le procès-verbal de la réunion du 22 octobre changeait complètement les termes de l'arrangement. Il n'était plus question de solution proposée par le prince, mais de transaction consentie par lui, et on déclarait le drapeau tricolore maintenu. Ce n'était plus ce qui avait été stipulé à Salzbourg. Qu'allait faire le prince?
Dans l'attente d'un dénouement, avec toutes ces alternatives d'espérance et de crainte, perfidement exploitées par les journaux, l'opinion était surexcitée. Les pourparlers continuaient entre les groupes de la majorité monarchique. Les députés de la Droite et de la Gauche arrivaient chaque jour plus nombreux à Versailles, devançant l'ouverture de l'Assemblée. Il y avait une véritable fièvre des esprits.
Un incident grave accrut l'émotion. Le 25 octobre, le général Carrey de Bellemare, commandant la subdivision de la Dordogne, adressait une lettre au ministre de la Guerre pour lui signifier qu'il ne servirait pas sous le drapeau blanc et qu'il ne mettrait pas son épée à la disposition du gouvernement monarchique, restauré en dehors de la libre expression de la volonté nationale. Immédiatement réprimé par le ministre de la Guerre, dénoncé à l'armée par le maréchal-président de la République comme
un acte d'indiscipline, cet acte de révolte contre la souveraineté de TAssemblée Nationale avait donné Toccasion au Gouvernement de montrer une décision et une énergie rassurantes pour Tordre public ; mais en môme temps il laissait entrevoir, pour le lendemain de la proclamation de la monarchie, et jusqu'au sein de l'armée, des tiraillements et des oppositions qui pouvaient faire craindre aux hésitants, aux timorés que le retour du roi ne fût le signal de nouveaux troubles dans le pays et d'une anarchie militaire.
On se disait bien qu'il fallait que le Gouvernement crût au rétablissement de la monarchie et fût prêta l'appuyer pour se montrer si énergique contre un factieux d'un rang si élevé ; mais on pensait aussi qu'un chef militaire de ce grade n'aurait pas donné publiquement le signal de la révolte, s'il s'était senti isolé. Cette grave incartade répandait une nouvelle inquiétude sur la grande affaire du moment.
Mais plus vive encore était l'anxiété au sujet des dispositions du comte de Ghambord, de qui tout dépendait. Où en était, au juste, l'Assemblée Nationale avec lui? Y avait-il, tout compte fait, chez elle, une majorité favorable au rétablissement de la monarchie? Le Centre droit et les autres groupes de la Droite étaient-ils bien restés d'accord après les péripéties des derniers jours? Pouvaiton absolument compter sur l'adhésion du groupe conservateur, resté en dehors des négociations monarchiques? Et enfin, qu'allait dire le prince, que les derniers incidents avaient mis si fâcheusement en cause ? A des points de vue différents, on pouvait craindre également ou qu'il se tût, ou qu'il parlât.
S'il se taisait, son silence dont M. Chesnelong lui-même s'inquiétait, quoiqu'il ne désirât pas non plus que le prince parlât, pouvait être interprété comme un désaveu de ce qui avait été dit ou non par le négociateur de Salzbourg ; s'il parlait, au contraire, ne devait-on pas s'attendre à un démenti public des paroles et des intentions qu'on lui attribuait et sur lesquelles reposait l'accord si fragile des Droites? Car, on sentait bien, au fond, qu'une équivoque pesait sur la situation et tout le monde s'en préoccupait dans un sens ou dans l'autre.
Les plus empressés à souhaiter que le comte de Cham-
bord parlât, désiraient surtout qu'il ratifiât les déclarations qui le représentaient comme ayant accepté les conditicms du Comité des Neuf et, en particulier, le maintien du drapeau tricolore. C'est dans cette attente de l'acquiescement du chef de la Maison de France aux clauses stipulées pour le rétablissement de la monarchie que le comte de Paris et ses amis souhaitaient que de Frohsdorf un dernier mot, un mot décisif, fût dit, qui vînt satisfaire tout le monde et assurer, par le concours d'une majorité certaine, le succès de la combinaison monarchique.
L'homme d'affaires et de confiance des princes d'Orléans, M. Bocher, était de ceux qui s'employaient le plus activement à provoquer l'intervention de M. le comte de Chambord. Il écrivait le 25 octobre, à un ami qu'il savait en correspondance suivie avec Frohsdorf :
0 Vous savez si je désire le succès de notre grande entreprise monarchique, nationale, si j'y travaille avec ardeur ! J'ai plus que jamais aujourd'hui la conviction que ce succès dépend uniquement de M. le comte de Chambord. Par son silence la France peut être perdue ; par quelques paroles bien dites, comme il sait les dire, elle est, selon moi, sûre d'être sauvée. La majorité est douteuse, — j'ai bien étudié, bien agi, depuis quelques jours — elle ne peut pas être gagnée, ni par demandes, sollicitations individuelles, ni autrement (et Dieu sait que nous n'épai^nons rien) : il faut qu'elle soit conquise. Que le comte de Chambord n'oublie pas qu'une grande Assemblée a aussi ses susceptibilités, ses scrupules, le sentiment de son droit, en même temps que de son devoir. Ce droit peut être reconnu, sans que celui du comte de Chambord soit à un degré quelconque ni méconnu, ni diminué, ni engagé. On a jusqu'à présent parlé sur la foi de ce qu'il a dit ou laissé dire en face de lui. Qu'il parle à son tour, pour confirmer ce qui a été rapporté par des hommes très honorables, mais dont le témoignage ne sera pas jugé suffisant. — Il ne faut pas seulement vaincre les hésitations honnêtes de quelques-uns de nos amis ; il faut vaincre aussi la mauvaise foi d'une partie de nos ennemis* »
* Lettre inédite au comte de Mallac, un des correspondants de Frohsdorf.
C'était aussi dans le désir que le comte de Chambord rompît le silence, mais avec des préoccupations différentes de celles de M. Bocher, qu'un autre confident des princes d'Orléans et leur plus actif représentant, le duc Decazes, s'employait auprès des personnages qu'il savait jouir de la confiance du prince, pour le décider, par leur intervention, à parler.
Un des membres les plus en vue du clergé parisien, M. l'abbé Le Rebours, curé de la Madeleine, rendait compte en ces termes à un des familiers de Frohsdorf, d'une démarche faite auprès de lui par le duc Decazes, dont la droiture ne lui était pas suspecte :
a... Vous savez mon respect aussi grand que mon dévouement, je ne prétends pas me mêler de ce qui ne me regarde pas ; mais peut-être est-il du devoir de tous de vous renseigner, comme ils le pensent, sur la situation, dans ce moment décisif.
« Je viens de voir M. le duc Decazes très entièrement et très courageusement dévoué au rétablissement de la monarchie, notre très unique salut; il me disait ses efforts pour maintenir les uns et pour gagner ces 40 flottants desquels dépend, après Dieu, la mort ou la vie. Il me disait qu'il voyait s'égrener, c'est son expression, cette majorité péniblement réunie; M. Thiers fait des efforts désespérés. On ne peut pas voter sur une équivoque, disait un homme très influent de Tancien Centre gauche, parlant hier au duc Decazes, et se vantant de disposer de 14 voix. Les mauvais journaux, — une aberration qui vient vraiment de Tesprit du mal, ennemi de la France et de l'Eglise, — font douter de la parole de M. Chesnelong. Un seul mot de Monseigneur à M. Chesnelong, le remerciant d*avoir fidèlement exprimé sa pensée le tirerait d'une situation embarrassée, puisque Ton semble, quoi qu'il dise, douter de la parole; les hésitants seraient affermis et un bon nombre de voix flottantes seraient assurées.
« Il y a une grande importance à ne pas laisser ces esprits flottants prendre par écrit des engagements envers M. Thiers et la République. Le temps presse ; encore une fois, un mot assurerait la majorité ; sans ce mot elle est douteuse et compromise ; il y a des défections. C'est l'opinion de tous ceux que je vois parmi les dévoués à la monarchie...
« M. le duc Decaaes m'a demandé instamment de vous écrire ses pensées qui sont aussi les miennes. Je me permets donc de le faire, ne croyant pas avoir à protester que je ne veux pas me mêler de donner des conseils ; mais dans cette extrémité, il m'a
semblé que chacun devait, en conscience, faire ce qui était en son pouvoir pour simplement éclairer sur la position ^.. »
On voulait donc du côté orléaniste, les uns sincèrement, les autres non sans arrière-pensée, que le comte de Chambord fît entendre sa parole, au milieu des incertitudes et des contradictions de Theure présente, pour confirmer les déclarations de M. Chesnelong, dans le sens où Ton s'était plu à les interpréter. On voulait qu'il dît luimôme que le drapeau tricolore était maintenu, non seulement en répétant avec M. Chesnelong qu'il ne demandait pas que rien fût changé au drapeau avant son arrivée, mais en déclarant d'avance que rien ne serait changé non plus après son retour, sans l'assentiment de l'Assemblée. On voulait qu'il se démentît lui-môme.
Les amis du comte de Chambord, connaissant l'intransigeance de sa loyauté, appréhendaient, au contraire, qu'il ne fût amené à manifester trop clairement sa pensée. M. Lucien-Brun disait, avec douleur, à Louis Veuillot, dont le journal tenait ferme pour le drapeau blanc : <» Ils vont le faire parler, nous sommes perdus. » C'était aussi la pensée du comte de Blacas qui écrivait de Frohsdorf au marquis de Dreux-Brézé, à propos des fausses allégations du procès-verbal du Centre droit de plus en plus accréditées dans l'opinion : « Je n'ai pas besoin de vous dire à quel point M. le comte de Chambord en a été ému. On voudrait le forcer à parler qu'on ne s'y prendrait pas
* Lettre inédite du 29 octobre 1873.
Cette lettre répond par elle-même à une allégation retentissante de M. Tabbé Frémont, acceptée dans les journaux du temps. Cet honorable ecclésiastique a raconté (lettre adressée de Poitiers, le 5 octobre 1893, aa Gaulois et publiée dans le numéro du 8 octot)re de ce journal) que « lorsque M. Chesnelong fut revenu de Frohsdorf et qu'il eut annoncé qu'il y avait lieu d'espérer que le comte de Chambord accepterait le drapeau tricolore, M. l'abbé Le Rebours, curé de la Madeleine... fut délégué expressément ponr aller conjurer le roi de ne pas suivre les conseils de M. Chesnelong... Le comte de Chambord se laissa d'autant plus facilement convaincre qu'il penchait de lui-même dans ce sens, et c'est alors qu'il écrivit la lettre mémorable dont la publication, le 27 octobre, porta un si rude coup aux espérances des monarchistes ». — « Voilà, dit M. l'abbé Frémont en terminant son récit, ce que je tiens de M«r Lagrange qui le tenait de M^^ Dupanloup, et qui m'a autorisé, lui mort, à m'en servir comme d'un témoignage historique. »
Ce n'est que trop souvent que l'histoire s'écrit avec des témoignages de ce genre. (Voir la Vérité Française, 9 et 11 octobre 1897.)
autrement : il voit Vimbroglio et les malentendus grandir de jour en jour; vous savez que rien ne répugne plus à sa nature que les positions ambiguës et que rien ne lui parait trop fort pour s'en dégagera »
Le comte de Chambord ne pouvait plus, en effet, garder le silence. Avec sa haute honnêteté, son inflexible droiture, il n'était pas homme à souffrir que Ton abusât de son nom pour couvrir des tactiques parlementaires que sa loyauté aurait eu à désavouer. 11 eût répugné à sa noble et généreuse nature de ne devoir le tr6ne qu'à un compromis avec la vérité. Au-dessus de tout il mettait l'honneur royal. Fort de sa foi, sûr de son droit, il ne pouvait fiçiire de la Couronne le prix d'un marché. Il voulait une solution nette et franche, et non de ces compromis fallacieux qui ne sont propres qu'à causer des déceptions et des embarras. Il y allait de sa conscience et de sa dignité de ne rien laisser ni à la dissimulation ni à l'intrigue.
Mis en cause par ceux qui, depuis le retour de M. Chesnelong, le faisaient parler selon leurs désirs ou selon leurs calculs, voyant sa pensée dénaturée, sa dignité d'homme et de prince ainsi compromise, la droiture de sa conduite livrée à tous les soupçons, et, avec cela, harcelé par les journaux, il ne pouvait se taire plus longtemps. Il ne pouvait pas se prêter aux manœuvres employées pour restaurer la monarchie dans des conditions qui ne lui auraient pas permis de rester six mois sur le trône. On le mettait dans une situation humiliante, tout à fait précaire, absolument inacceptable.
Etait-il possible, en effet, qu'une dynastie comme celle des Bourbons, rentrât en France autrement que par la grande porte et que sa restauration s'accomplît à l'ombre d'une équivoque? Etait-il possible aussi qu'un régime dans lequel Henri V, apparaissant à titre d'expédient et non plus de principe, cesserait d'être roi par la grâce de Dieu, pour devenir souverain électif par la vertu de quelques voix de majorité, était-il possible qu'un pareil régime offrît les conditions de solidité, de dignité et de
• Lettre du 25 octobre 1873 dans Notes et Souvenirs (Nouvelle édition, 1902, p. 235-7),
durée nécessaires pour fonder un établissement monarchique à Tabri duquel la France pût se refaire et prospérer ?
Le comte de Chambord ne le crut point. Au milieu de la confusion entretenue à dessein par les uns et les autres, au milieu des polémiques ardentes de presse qui achevaient de dérouter les esprits, c'était une nécessité pour lui, de s'expliquer loyalement devant la France, afin que Ton ne pût pas dire, comme les libéraux du Centre gauche le reprochaient aux hommes de la Droite, que la monarchie allait se faire sur une équivoque, par une diminution calculée du roi. Le comte de Chambord avait h dire qu'il n'avait ni accepté le drapeau tricolore, ni abdiqué le drapeau blanc ; il avait à répéter exactement ce qu'il avait dit à M. Chesnelong et aux autres, afin que personne n'y fût trompé par sa faute et que si l'Assemblée voulait réellement la royauté, elle la voulût avec le roi et comme lui.
Se taire était donc impossible ; parler c'était risquer de tout perdre. Les négociations, les intrigues avaient placé le roi dans cette alternative, que s'il se taisait, il semblait acquiescer h tout ce qui avait été dit et fait en son nom et que s'il parlait, il rompait l'accord sur son silence.
Sans hésiter sur le parti à prendre, le comte de Chambord attendait le moment. Tout était en suspens. A Frolisdorf, on se recueillait ; à Versailles, on s'agitait. Ici, Fattente, la perplexité, qui trahissaient chez les ennemis l'impatience, chez les amis la crainte ; là, l'émotion grave, la délibération silencieuse, qui précèdent les actes décisifs. La situation était fausse, parce que, au fond, rien n'était sincère de la part des principaux meneurs. Le conflit entre les deux principes de gouvernement, entre les deux droits Je droit royal et le soi-disant droit populaire, entre les deux drapeaux, celui de la légitimité et celui de la révolution était arrivé, par les manœuvres continues de ceux qui avaient tout préparé pour la soumission ou l'abdication (lu roi, à son dernier terme : le roi était mis en demeure de dire oui ou non, d'accepter ou de refuser, de passer le marché avec sa conscience, sa dignité et son principe, pour régner en vaincu, ou de rompre avec ceiw
qui disposaient de la Couronne, pour rester le maître.
L'intrigue avait abouti : « 11 y avait, comme Ta écrit un des plus honorables témoins des derniers incidents, le vicomte d'Aboville, un véritable parti pris de forcer la main au roi et de le mettre dans la nécessité, une fois la monarchie proclamée, grâce à Téquivoque du drapeau, de maintenir le drapeau tricolore ou d'abdiquer *. »
C'est là-dessus que le comte de Chambord, ne prenant conseil que de l'honneur et du devoir, se décida à parler. A la date du 27 octobre, il adressait en effet, au négociateur de Salzbourg, M. Chesnelong, la lettre suivante :
Salzbourg, 27 octobre 4873.
J'ai conservé, Monsieur, de votre visite à Salzbourg un si bon souvenir, j'ai conçu pour votre noble caractère une si profonde estime, que je n'hésite pas à m'adresser loyalement à vous, comme vous êtes venu vous-même loyalement vers moi.
Vous m'avez entretenu, durant de longues heures, des destinées de notre chère et bien-aimée Patrie, et je sais qu'au retour, vous avez prononcé, au milieu de vos collègues, des paroles qui vous vaudront mon éternelle reconnaissance. Je vous remercie d'avoir si bien compris les angoisses de mon âme, et de n'avoir rien caché de l'inébranlable fermeté de mes résolutions.
Aussi ne me suis-je point ému quand l'opinion publique, emportée par un courant que je déplore, a prétendu que je consentais enfin à devenir le roi légitime de la Révolution. J'avais pour garant le témoignage d'un homme de cœur, et j'étais résolu à garder le silence tant qu'on ne me forcerait pas à faire appel à votre loyauté.
Mais, puisque, malgré vos efforts, les malentendus s'accumulent, cherchant à rendre obscure ma politique à ciel ouvert, je dois toute la vérité à ce pays dont je puis être méconnu, mais qui rend hommage à ma sincérité, parce qu'il sait que je ne l'ai jamais trompé et que je ne le tromperai jamais.
On me demande aujourd'hui le sacrifice de mon honneur. Que puis-je répondre? Sinon que je ne rétracte rien, que je ne retranche rien de mes précédentes déclarations. Les prétentions de la veille me donnent la mesure des exigences du lendemain, et je ne puis consentir à inaugurer un règne réparateur et fort par un acte de faiblesse.
' Lettre à VÈloile d'Angers (numéro du 5 novembre 1873).
Il est de mode, vous le savez, d'opposer à la fermeté d'Henri V rhabileté d'Henri IV. « La violente amour que je porte à me? sujets^ disait-il souvent, me rend tout possible et honorable, t
Je prétends, sur ce point, ne lui céder en rien, mais je voudrais bien savoir quelle leçon se fût attirée l'imprudent assez osé pour lui persuader de renier l'étendard d'Arqués et d'Ivry.
Vous appartenez. Monsieur, à la province qui l'a vu naître, et vous serez, comme moi, d'avis qu'il eût promptement désarmé son interlocuteur, en lui disant avec sa verve béarnaise : a Mon ami, prenez mon drapeau blanc, il vous conduira toujours an chemin de l'honneur et de la victoire. »
On m'accuse de ne pas tenir en assez haute estime la valeur de nos soldats, et cela, au moment où je n'aspire qu'à leur confier tout ce que j'ai de plus cher. On oublie donc que l'honneur est le patrimoine de la Maison de Bourbon et de l'armée française, et que sur ce terrain, on ne peut manquer de s'entendre.
Non, je ne méconnaissais aucune des gloires de ma patrie, et Dieu seul, au fond de mon exil, a vu couler mes larmes de reconnaissance toutes les fois que, dans la bonne ou dans la mauvaise fortune, les enfants ie la France se sont montrés dignes d'elle.
Mais nous avons ensemble une grande œuvre à accomphr. Je suis prêt, tout prêt à l'entreprendre quand on le voudra, dès demain, dès ce soir, dès ce moment. C'est pourquoi je veux rester tout entier ce que je suis. Amoindri aujourd'hui, je serais impuissant demain.
Il ne s'agit rien moins que de reconstituer sur ses bases naturelles une société profondément troublée, d'assurer avec énergie le règne de la loi, de faire renaître la prospérité au dedans, de contracter au dehors des alliances durables, et surtout de ne pas craindre d'employer la force au service de l'ordre et de la justice.
On parle de conditions ; m'en a-t-il posé, ce jeune prince, dont j'ai ressenti avec tant de bonheur la loyale étreinte, et qui, n'écoutant que son patriotisme, venait spontanément à moi, m'apportant au nom de tous les siens des assurances de paix, de dévouement et de réconciliation ?
On veut des garanties ; en a-ton demandé à ce Bayard des temps modernes, dans cette nuit mémorable du 24 Mai, où Ton imposait à sa modestie la glorieuse mission de calmer son pays par une de ces paroles d'honnête homme et de soldat, qui rassurent les bons et font trembler les méchants ?
Je n'ai pas, c'est vrai, porté comme lui l'épée de la France sur vingt champs de bataille, mais j'ai conservé intact, pendant
quarante-trois ans, le dépôt sacré de nos traditions et de nos libertés. J'ai donc le droit de compter sur la môme confiance et je dois inspirer la même sécurité.
Ma personne n'est rien ; mon principe est tout. La France verra la fin de ses épreuves quand elle voudra le comprendre. Je suis le pilote nécessaire, le seul capable de conduire le navire au port, parce que j'ai mission et autorité pour cela.
Vous pouvez beaucoup, Monsieur, pour dissiper les malentendus et arrêter les défaillances à l'beure de la lutte. Vos consolantes paroles, en quittant Salzbourg, sont sans cesse présentes à ma pensée : la France ne peut pas périr, car le Christ aime encore ses Francs, et lorsque Dieu a résolu de sauver un peuple, il veille à ce que le sceptre de la justice ne soit remis qu'en des mains assez fermes pour le porter.
Henri.
Cette noble et éloquente lettre du comte de Chambord, devenue fameuse, sous le nom de lettre du 27 octobre et par les funestes conséquences qu'elle eut, cette lettre écrite par le prince, face à face avec sa conscience et la vérité, n'était pas, dans sa pensée, un manifeste nouveau destiné h frapper un coup sur l'opinion. Elle n'avait en soi d'autre objet quç de mettre fin au malentendu parlementaire, né de la mission de M. Chesnelong, et de rétablir la vérité des faits, en rappelant et en confirmant les déclarations faites au délégué de la Commission des Neuf. ^
C'est pourquoi, bien qu'il ne fût pas alors à Salzbourg, le prince avait voulu la dater de l'endroit où l'entrevue avait eut lieu, comme si elle n'en était que le procèsverbal authentique et la conclusion. Dans sa pensée, c'était comme une répétition et une notification plus solennelle de ce qu'il avait déjà dit.
Par le fait, il n'y avait rien de nouveau de sa part dans cette lettre, rien qui pût lui paraître de nature à exciter de la surprise chez les uns et des susceptibilités nouvelles chez les autres, puisqu'elle n'était que la reproduction de ses déclarations antérieures et l'expression de ses constants sentiments. A ses yeux elle constituait un simple acte de loyauté qui, en précisant la situation, ne devait rien y changer.
442 l'échec de la BESTAU&àTION MONARCHIQUE EN 1873
Et, en effet, le comte de Chambord pouvait croire, après comme avant sa lettre à M. Ghesnelong, que les royali^es de TAssemblée Taccepteraient avec son drapeau blanc, puisque le mandataire de la Commission des Neuf et lui étaient convenus, au sujet du drapeau, d'une formule, assez bizarre mais claire, qui impliquait Tacceptalion possible du drapeau blanc, d'un côté, avec le maintien provisoire du drapeau tricolore, de lautre, et puisque le même envoyé des Droites avait rapporté et fait agréer de ses mandants une sorte de convention, réservant le droit du roi à présenter lui-môme, après son retour, « une solution compatible avec son honneur et de nature à satisfaire l'Assemblée et la nation ».
Ou les conditions stipulées à Salzbourg n'avaient pas do sens, ou elles devaient conserver leur valeur après cette lettre du 27 octobre, qui ne faisait que répéter, en somme, ce qu'on devait connaître déjà, à savoir que le roi n'avait pas accepté purement et simplement le drapeau tricolore, comme le lui faisait dire le faux procès-verbal du Centre droit.
Mais le prince comptait, dans sa bonne et franche droiture, sans le parti qui ne cherchait qu'un prétexte pour lui manquer.
A ce momcnt-Ià, il avait auprès de lui, à Goritz, un des hommes de l'Assemblée Nationale les plus considérés par la dignité du caractère et la fermeté de ses convictions catholiques et monarchiques, M. de Belcastel, dont la parole grave, émue, était toujours écoutée avec respect au Parlement. Celui-là n'était pas de ceux que le comte de Chambord appelait « des catholiques à côté du Pape et des royalistes en dehors du roi m^ Le prince lui avait communiqué sa lettre ; M. de Belcastel, connaissant Tétat d'esprit de SOS collègues, lo supplia de ne pas la publier; il lui roprosenla que cotte lettre allait tout perdre. « Rassurez-vous, lui répondit le prince, qui voulait être confiant, elle n'aura pas les conséquences que vous redoutez. » Dans sa loyauté, il ne pensait pasqu'en dissipant les équivoques il pût changer les résolutions et rien compromettre.
• Lettre du 8 novembre 1881 à M. le D' Rozat.
Le 27 octobre, date de la lettre royale, M. de Blacas mandait au marquis de Dreux-Brézé : « M. le comte de Chambord est de plus en plus persuadé, par la lecture des journaux et des lettres qui lui arrivent de tous côtés, que les malentendus subsistent, s'étendent et s'aggravent tous les jours, en dépit des rectifications, si promptes et si nettes insérées, par vos ordres, dans nos journaux. Il voit là un danger immense pour lui, sa position rendue fausse et ambiguë dès maintenant et surtout après sa rentrée, et il se décide comme je vous le faisais pressentir hier, h sortir de cette situation intolérable pour lui, en adressant à M. Chesnelong une lettre que René de Monti vous remettra, et qui doit, d'ordre de Monseigneur, être insérée dans V Union ^. »
Le même jour, en effet, M. de Monti porteur de la lettre annoncée, partait de Frohsdorf pouraller laremettre au marquis de Dreux-Brézé, avec ordre pour lui de la communiquer d'abord à M. Chesnelong et de la faire publier ensuite.
Aucune influence, à cette heure, n'aurait pu déterminer le comte de Chambord à changer de conduite. Inquiet des menées perfides qui se produisaient contre le représentant de la branche aînée des Bourbons, le général Ducrot homme d'action politique autant qu'homme de guerre, lui avait dépêché, malgré la rigueur de la consigne royale à Paris, un émissaire confidentiel, le capitaine Siméon, connu du prince \ pour lui exposer le danger de la situation. A cet envoyé, le prince répéta, comme h tout le monde, « qu'il était absolument convaincu de ne pouvoir remplir sa mission sur le trône, avec le drapeau qui avait été trempé dans le sang de Louis XVI, et qui, aujourd'hui encore, était pour beaucoup une protestation contre le principe de la légitimité ». 11 ajouta à ce sujet, qu'il n'avait jamais eu en vue un autre arrangement que l'adoption du drapeau blanc, qu'il aurait seulement consenti à saluer le drapeau actuel de la France, comme Louis XVIll, et à répudier toute manifestation extralégale avant son
* Marquis de Dreux-Brézé, Soles et Souvenirs, p. 267-8.
• Ancien sous-gouvemeur de LL. AA. RR. le duc de Parme elle comte de Bardi.
installation, pour ne pas augmenter la responsabilité du maréchal ; mais, que, dès le lendemain ou aussitôt après les élections, cette question devant être une question de vie ou de mort pour la monarchie, il croyait plus utile à la France de la trancher d'avance et ne vouloir pas surtout que son nom servît à couvrir un mensonge... * ».
Le messager de Frohsdorf arrivait le 29, à 11 heures du soir à Paris. Dès le lendemain, dans la matinée, conformément aux instructions 'du prince, le marquis de Drcux- Brézé se rendait à Versailles auprès de M. Chesnelong, pendant que M. de Monti allait aux bureaux de V Union, afin d'assurer, de concert avec le directeur du journal, la publication de la lettre dans le numéro du soir môme.
L'opinion était déjà préparée à cette communication. En môme temps que le porteur du message se mettait en route, le journal La Liberté y le môme qui avait publié la note du 25 octobre, annonçait, dans le numéro du 29, qu'une lettre était arrivée à Paris et telle qu'on n'osait pas la publier. Encore une fois, la police secrète qui s'exerçait autour de Frohsdorf pour le compte des politiques de Versailles et du Gouvernement, avait pris les devants sur les événements et permis aux intéressés de se mettre en mesure d'agir.
Au reçu de la communication de Frohsdorf, M. Chesnelong fut consterné ; il sentait toute son œuvre s'écrouler. En vain essaya-t-il de fléchir le marquis de Dreux-Brézé en obtenant de lui que la publication de la lettre royale fût ajournée ; ses instances étaient inutiles : une copie de la lettre avait été adressée au journal VUnion^ avec ordre formel de la publier dès le soir môme.
Désespéré et seul avec lui-môme, M. Chesnelong se mit à rédiger un projet de lettre au comte de Chambord, s'imaginant qu'une supplication suprême pourrait changer les résolutions du prince, et que de nouvelles instances auprès du représentant du roi à Paris et du rédacteur en chef de V Union les décideraient à prendre sur eux de conjurer ce qu'il considérait comme une catastrophe.
Il revit, à 2 heures, le marquis de Dreux-Brézé chez le
* Vicomte de Chalvet-Nastrac, Les projets de restauration... ^ pp. 184-186.
ministre des Travaux Publics, M. de la Bouillerie, où se trouvaient aussi MM. Lucien-Brun et de Carayon-Latour. L'entrevue fut lugubre. Là encore les instances de M. Chesnelong échouèrent devant les ordres formels de Frohsdorf. A ce moment môme la lettre royale s'imprimait pour paraître deux heures plus tard dans V Union. Les amis du roi, sentant que tout allait être perdu, étaient attérés : M. le marquis de Dreux-Brézé ne pouvait qu'alléguer les ordres supérieurs, en rendant hommage à la hauteur d'âme du prince, qui estimait Thonneur plus que le trône. Non moins respectueux des résolutions du prince, mais profondément déçu, M. Lucien-Brun traduisit la douleur commune, en exhalant ces mots : « Nous avions fait un beau rêve et il est brisé ! » On se sépara.
Pendant que M. de la Bouillerie allait informer le duc de Broglie d'un événement qui intéressait avant tout le Gouvernement, et que celui-ci connaissait «déjà*, M. Chesnelong se rendit avec M. de Carayon-Latour à Paris, où siégeait, ce jour-là, la Commission des Neuf. Tous deux allèrent d'abord aux bureaux de l'Union pour tenter, sans espoir mais par besoin, un dernier effort. Tout fut inutile : la lettre était sous presse.
Depuis une heure la Commission était réunie chez le général Changarnier. Une cinquantaine de députés, que l'approche de la session avait ramenés à Paris, étaient venus se joindre aux membres de la Commission, les uns pour prendre des nouvelles, les autres pour en donner. Plusieurs savaient déjà, sans l'avoir dit, qu'une lettre du comte de Chambord allait paraître. Une réunion générale s'était improvisée à la place de la séance ordinaire du Comité. On y discutait les chances définitives de la monarchie; tous les calculs étaient en prévision du succès. Pour la monarchie tricolore on se croyait assuré, au premier tour de scrutin, d'une majorité de vingt voix, qui auraient triplé au second. Soixante voix de majorité pour la monarchie, c'était le comble des espérances.
* Par ordre du comte de Chambord, le marquis de Dreux-Brézé avait donné a communication officieuse » de sa lettre au Président de la République (Marquis de Dreux-Brézé, p. 167).
L'arrivée de M. Chesnelong, sur le visage duquel on lisait la consternation, arrêta subitement cet élan de confiance. Qu'y avait-il donc?
II annonça qu'une lettre du comte de Chambord, à lui adressée, allait être publiée le soir môme par VUnion et il venait en donner connaissance à la Commission.
Une déception géiiérale, une consternation muette accueillirent la lecture de la lettre royale. C'était comme une catastrophe subite dont on eût appris la nouvelle. La lettre renversait tous les plans, dérangeait tous les calculs, brisait toutes les espérances. Au lieu de la monarchie annoncée avec le drapeau tricolore, c'était la monarchie du drapeau blanc ou rien ! La réunion restait comme frappée de stupeur, personne ne trouvant rien à dire et chacun attendant de l'autre qu'il parlât. Ce fut une défaillance générale, mêlée de tristesse et de déception chez les uns, d'irritation chez les autres.
Il ne se leva personne dans cette assemblée de soixante députés, à laquelle manquaient les représentants du prince, pour donner de la lettre du comte de Chambord une interprétation plus exacte que celle qui résultait des impressions du premier moment, et pour empêcher la déroute des esprits. Personne n'eut ni assez d'autorité ni assez de présence d'esprit pour faire observer que cette lettre, si elle modifiait la situation créée par des malentendus voulus, ne changeait rien, en définitive, au fond des choses; qu'elle n'avait rien que de conforme aux déclarations rapportées !de Frohsdorf par M. Chesnelong, soit relativement aux bases constitutionnelles de la restauration, soit relativement à la question du drapeau, déclarations sur lesquelles s'étaient engagés les pourparlers entre les groupes de la Droite.
Car, si le comte de Chambord s'était vu obligé, piir suite des manœuvres du Centre droit, de protester contre les allégations qui avaient dénaturé ce qu'il avait dit et ce qu'il avait accepté, il déclarait aussi qu'il ne rétractait rien, qu'il ne retranchait rien de ses précédentes déclarations, et par là même il en restait exactement au point où l'on en était, lorsque M. Chesnelong, revenant de Salzbourg, avait cru pouvoir, sur les paroles qu'il rapportait
de ses entretiens avec le prince, engager les négociations pour la restauration de la monarchie. Le roi maintenait les concessions faites sur les questions constitutionnelles; il ne demandait pas non plus que Ton changeât le drapeau avant son retour, se réservant toujours de proposer, après son avènement, la solution qu'il s'était fait fort de faire accepter de l'Assemblée Nationale et du pays. La lettre s'en tenait donc aux stipulations convenues.
11 est vrai que l'on s'était peu à peu écarté des termes primitifs de Tarrangement, au point d'en être venu, par des procédés plus habiles que corrects, à faire dire au comte de Charabord le contraire de ce qu'il avait dit, et c'était sur ce malentendu, plus ou moins volontaire, que Ton travaillait à l'œuvre commune. H y avait donc, en cette circonstance, à rétablir les faits dans leur vérité et à donner à la lettre du prince son sens exact. Personne, malheureusement, ne le comprit, pas même M. Chesnelong, qui aurait dû, le premier, se faire l'avocat de la lettre, au lieu d'en paraître la victime.
Dans le désarroi produit au sein de la réunion parlementaire du 30 octobre, qui comptait pourtant des amis dévoués du roi, il ne semblait plus y avoir de place que pour l'intrigue et l'opposition.
Ce fut le duc Decazes qui rompit, le premier, le silence. Au lieu de prendre son poste d'ambassadeur de France à Londres, il était resté pour assister de plus près aux événements. Ses paroles calculées furent pour confirmer l'assemblée dans l'impression que tout était défait par la lettre de Salzbourg. S'adressant à M. Chesnelong : « M. le comte de Chambord vous remercie, lui dit-il, de n'avoir rien caché de l'inébranlable fermeté de ses résolutions. Pourtant, si ma première impression ne m'a pas trompé, vos déclarations, en son nom, n'étaient pas aussi péremptoires que sa lettre. Il me semble qu'entre le terrain qui résultait des déclarations apportées par vous et celui qui résulte de la lettre royale, il y a, sinon des contradictions, au moins de très notables différences*. »
L'habile homme mettait perfidement le doigt sur le
• M. Chesnelong (pp. 390391).
point faible de cette négociation engagée sur une réticence scabreuse. M. Chesnelong n'avait pas tout dit, en effet. En rapportant que le comte de Chambordne demandait pas que rien fût changé au drapeau avant sa prise de possession du trône, il avait trop laissé croire qu'il l'accepterait après, et on avait fini par en conclure que le drapeau tricolore était maintenu. L'opinion abusée s'était faite à cette idée.
Venir, à cette heure critique de déception et de désarroi, faire remarquer la contradiction entre les déclarations du délégué de la Commission des Neuf et celles de la lettre royale, c'était accuser ou M. Chesnelong ou le roi de duplicité et vouloir faire croire, en tout cas, à TAssemblée qu'elle avait été trompée. Rien ne pouvait mieux que ce langage faire avorter, au dernier moment, l'entreprise qui se poursuivait si péniblement depuis la visite du 5 août à Frohsdorf. 11 ne laissait aucune place à aucun essai de raccommodement.
La réunion, après avoir entendu les explications émues de M. Chesnelong sur sa loyauté, dont personne ne pouvait douter, en resta sur cette impression que tout était manqué, ne voulant pas d'ailleurs prendre de parti avant d'y avoir réfléchi. Mais déjà le signal de la défection était donné. Au milieu du trouble et de l'affolement des uns, en qui éclatait la sincérité du désespoir, chez d'autres se manifestaient des résolutions soudaines, qui contrastaient par leur précision avec le désarroi général.
A la môme heure, à Versailles, le Gouvernement tenait conseil, sous la présidence du maréchal de Mac-Mahon. Informé de la publication de la lettre du comte de Chambord, M. le duc de Broglie s'était hâté de convoquer le Cabinet. L'idée de la prorogation des pouvoirs présidentiels du maréchal, adroitement insinuée au cours des négociations monarchiques, s'oflrait au Conseil des ministres comme le dénouemcntnatureldelacrise ouverte parla lettre royale. Mais il ne pouvait pas prendre, séance tenante, de décision, avant d'avoir consulté les groupes de la Droite, il fallait aussi attendre Teffet de la lettre sur l'opinion, afin «le présenter avec plus d'autorité la solution que Ton tenait en réser\T depuis le commencement des négociations.
A Paris, l'effet de la lettre du comte de Chambord fut toi qu'on pouvait l'attendre d'esprits entretenus dans l'idée que le prince acceptait le drapeau tricolore et que la monarchie ne se faisait qu'à cette condition. Le soir du 30 octobre, quand fut connue la pièce que tous les journaux sV»taient empressés de publier, dans des éditions supplémentaires, à la suite de VUnion^ il y eut comme une stupéfaction générale, bientôt suivie d'une vive agitation dans les rues. Déception et abattement chez les royalistes qui souhaitaient et chez les conservateurs qui acceptaient le retour du roi, jubilation chez les républicains qui voyaient dans l'échec de la monarchie le gage certain de rétablissement définitif de la République, et chez les bonapartistes qui escomptaient Taventure au profit (le l'Empire : la foule se partageait entre ces deux sentiments opposés.
C'étaient les mômes impressions contraires dans les groupes de l'Assemblée. Le Gouvernement attendait qu'elles se manifestassent publiquement pour arrêter ses résolutions Mais déjà discrètement, M. de Broglie poussait de côté et d'autre le cri de « Sauve qui peut ». Dès le soir môme du 30 octobre, le Centre gauche réuni s'était constitué en permanence et avait communiqué aux journaux une résolution dans laquelle il déclarait que le moment était venu de sortir du provisoire et d'organiser la république conservatrice. Le lendemain, 31 octobre, devait se tenir de bonne heure, à Paris, chez M. Pierre Pradié, philosophe et homme politique de haute pensée, une réunion des députés indépendants qui constituaient le groupe de ceux qui n'appartenaient à aucun groupe parlementaire, et dont le vote était toujours dirigé dans le sens le plus conservateur. Leur appoint était souvent décisif. Ce jour-là, réunis au nombred'une quarantaine, sous la présidence du général Changamier, ils devaient délibérer sur leur acquiescement définitif à la monarchie, dans les conditions où Ton annonçait qu'elle allait se faire. La lettre parue la veille changeait la situation, puisqu'elle semblait déjà avoir provoqué partout l'abandon de la monarchie.
Avant la réunion parvint à M. Pradié une dépêche de
450 l'échec de la restauration monarchique en 1B73
M. le duc de Broglie, lui disant : « Tout est manqué, après la lettre d'hier; aidez-nous à trouver une solution ^ »
C'est la formule dont il se servit aussi en écrivant, le même jour, à M. de Gontaut-Biron, alors ambassadeur à Vienne, pour l'invitera revenir sans retard *. En faisant appel au concours des uns et des autres, afin qu'ils l'aidassent à trouver une solution, M. de Broglie se préparait à leur faire accepter la sienne, qui était déjà prête. Car le plan du septennat avait été immédiatement arrêté dans sa pensée, et, dès le soir même de ce jour, il l'exposa, en petit comité, chez le duc Decazes, devant plusieurs députés.
Un peu plus tard, dans la matinée, la Commission des Neuf se réunissait chez le général Changarnier. Ce fut pour la dernière fois. « La Commission, écrit M. Chesnelong, ne put que constater avec douleur, d'une part, que le projet de résolution qu'elle avait laborieusement préparé et auquel se serait ralliée une majorité certaine, n'avait plus, par suite de la lettre royale, aucune chance d'aboutir; d'autre part, que sur la base de cette lettre, c'est-à-dire en demandant à l'Assemblée de souscrire à la répudiation d'avance annoncée du drapeau tricolore, l'impuissance de grouper une majorité en faveur du rétablissement de la monarchie était absolue ^ »
Pourtant, à quelques jours de là, M. Buffet allait être réélu président de l'Assemblée Nationale par 384 voix. La coalition des Gauches devait renoncer, au dernier moment, à poser la candidature de M. Léon Say, tant l'échec était certain pour lui. La majorité se trouvait donc encore à droite, avec les 384. « Sur ces 384 députés, demandait alors VUnivers, combien en trouverait-on qui ne se fussent pas ralliés à la monarchie, si les chefs du parti pa^ lementaire étaient restés fidèles à la cause royale*? »
Mais la défection s'était produite d'autant plus vite que l'attachement réel à la royauté légitime était moins fort.
' J'étais, à cotte heure-là, chez M. Pradie, qui me communiqua la dépêche.
* La mission de M. de Gontaut à Berlin (Correspondant, 25 août 1895^ p. 598).
* M. Chesnelong (p. 396).
* Univers du 8 novembre.
Ce fut, tout de suite, l'opinion générale dans les cercles parlementaires, que la monarchie était devenue irréalisable, depuis la lettre de Salzbourg, et, à la facilité avec laquelle ce sentiment s'était produit, on peut juger combien faibles et indécises étaient les convictions de bon nombre des membres de cette majorité trop peu royaliste. Faire dépendre la question de la monarchie de la question du drapeau, prétendre imposer au roi des conditions incompatibles avec le droit, au nom duquel on le rappelait, c'était avoir une conception bien faible du principe monarchique et montrer une affection peu solide au régime .
11 n'y avait pas plus de vrai royalisme que cela dans une notable fraction de la majorité. On rappelait le comte de Chambc^d à cause de son principe ; on le repoussait à cause du signe de ce principe. Vouloir l'un et ne pas vouloir l'autre, accepter celui-ci et rejeter celui-là, c'était de l'incohérence. On aurait dû, si l'on avait voulu sincèrement la royauté, se déclarer pour le roi sans conditions, le rappeler purement et simplement, laisser la question du drapeau se résoudre d'elle-même, après son avènement, comme le demandait le comte de Chambord.
Mais, comment aurait-on dit si vite, après la lettre du 27 octobre, que la restauration monarchique était désormais impossible, si cette lettre n'avait été pour les meneurs le moyen prévu de faire échouer la combinaison de la royauté, avec le comte de Chambord ? Comment les mômes hommes, qui s'étaient montrés partisans résolus de la restauration monarchique, la veille du 27 octobre, en seraient-ils devenus, le lendemain, des adversaires déterminés s'ils n'avaient été préparés d'avance à cette évolution ?
On ne pouvait parler de surprise après la lettre du comte de Chambord. Ses déclarations avaient été formelles au sujet du drapeau ; M. Chesnelong avait pu les atténuer, mais non les infirmer, et ceux-là le savaient bien qui comptaient sur la loyauté du prince, pour faire avorter le plan de monarchie si péniblement élaboré et pour l'exclure lui-même des combinaisons ultérieures. A voir avec quel empressement ceux qui avaient rendu cette lettre nécessaire en firent le prétexte de leur défection, il
semblait qu'ils l'eussent attendue pour se retirer d'une entreprise à laquelle ils n'avaient concouru queconditionnellement. Et, en eflFet, toute cette agitation parlementaire organisée, depuis le commencement, autour du drapeau, ne pouvait qu'aboutir à la lettre qui trompa les espérances du plus grand nombre, mais en réalisant les secrets désirs de plusieurs.
Pour certains, en effet, elle fut comme une délivrance, ou du moins comme la préparation de la solution qu'ils désiraient le plus. Ce sont les sentiments de ces royalistes d'entre-deux qu'exprimait, quelques jours avant la lettre du 27 octobre, M. Adrien Léon, député de la Gironde, ami des princes d'Orléans :
« 23 octobre. — Dans ce moment, on est au calme ; chacun cherche à se tirer de la situation le moins mal possible : monarchistes modérés et républicains modérés sentent |bien qu'ils ne travaillent pas pour eux ; cerains royalistes, dans les moments de laisser-aller, craignent presque autant le succès que la défaite. Ce qu'il y a de mal dans la situation actuelle, c'est que chacun sent le péril de l'une ou de l'autre solution. Nous ne pouvons sortir de ce gâchis que par l'abdication du comte de Chambord ; il faudra bien y arriver, si la solution monarchique se fait*. »
On y était arrivé, comme certains le voulaient, et, si ce n'était pas l'abdication espérée du comte de Chambord, c'était son exclusion certaine du trône par l'effet des manœuvres de ceux qui avaient toujours travaillé à l'en écarter.
Le comte de Chambord n'avait vu qu'avec répugnance la question de la monarchie se traiter par ambassades parlementaires auprès de lui. II comprenait très bien que, si la méthode adoptée par ceux qui dirigeaient les négociations royalistes convenait h leurs combinaisons, elle était la plus contraire à un résultat net et franc.
Ce n'était pas, en effet, à l'Assemblée Nationale, toute constituante qu'elle fût, de régler d'avance les conditions
« Document inédit (cité par M. Hanotanx, t. II, p. 216).
de la restauration monarchique ; elle n'avait qu'à reconnaitre le roi et à proclamer le rétablissement de la royauté ; le reste se fût arrangé ensuite d'un commun accord.
La politique fusionniste, qui avait présidé au rapprochement des deux branches de la famille royale et des groupes de la Droite, tendait nécessairement à la monarchie sous conditions, et le danger était précisément dans les négociations qui devaient s'engager à ce sujet. Reconnaissance du principe de la légitimité et maintien du drapeau tricolore, tels avaient été, dès Torigine, les deux termes de la fusion. Mais, « mettre la couleur du drapeau sur le même plan que la reconnaissance du principe, c'^était en faire le signe d'un principe opposé ; en réalité, les conditions de l'accord contenaient une antinomie. »
Ce que Ton avait appelé fusion n'était que Tantagonisme de deux principes, de deux souverainetés contraires, le principe de la royauté héréditaire et celui de la monarchie constitutionnelle, la souveraineté du roi et celle du peuple ou de ses représentants ; et sur ce terrain les efforts les plus sincères de conciliation ne pouvaient aboutir qu'à une immense et irrémédiable déception. Le drapeau seul paraissait être en question ; mais, sous la lutte des emblèmes, il y avait la lutte des principes. On ne fusionne pas des principes contraires : l'antagonisme devait éclater à la fm.
11 éclata avec la lettre de Salzbourg. La parole droite et loyale du roi, ne visant qu'à dissiper Téquivoque dans laquelle s'enveloppaient les négociations parlementaires, vint aussi rompre l'accord qui ne s'était établi que par elle.
Tout avait été louche etfortueux dans ces préliminaires de la restauration monarchique. Les paroles du roi au délégué de la Commission des Neuf n'avaient pas été ra|)porlées intégralement et ce que M. Chesnelong en avait fait connaître était demeuré caché au sein de cette Commission. Le procès-verbal môme du rapport de M. Chesnelong à la réunion des Droites n'avait pas été publié et il ne le fut que le jour où sa publication était devenue inutile. Au contraire, le compte rendu de la réunion du
Centre droit, où il était dit faussement que le drapeau tricolore était maintenu, du consentement du roi, avait été immédiatement livré à la publicité. Aucune protestation ne s'était élevée contre cette étrange falsification, et M. Chesnelong lui-même avait dû se contenter de confier les rectifications, que sa loyauté lui imposait, aux archives muettes de la Commission.
Tout cela avait entretenu le malentendu, tout cela préparait la rupture. Si, au lieu du faux procès-verbal du Centre droit qui représentait le comte de Chambord comme ayant accepté le drapeau tricolore, on avait publié le vrai procès-verbal contenant la note délibérée et acceptée dans la réunion plénière des groupes de la Droite, le prince n'aurait pas eu à protester. Il n'y avait pas, en effet, de divergence entre la lettre royale du 27 octobre et les déclarations enregistrées dans ce procès-verbal du 16, qui réservait Tinitiativc royale et ajoiunait la question du drapeau.
« La lettre royale, a-t-on pu écrire avec raison, ne fil que révéler une situation, elle ne la créa pas... Le roi s'était constitué, sans le vouloir, prisonnier de l'Assemblée. La politique royaliste s'était livrée à la domination parlementaire ; on négligeait la France qui acceptait la monarchie, on s'abandonnait à l'Assemblée qui la discutait. Le drapeau servit encore de prétexte ; il n'était pas l'obstacle, et l'enquête faite à cette époque par un haut fonctionnaire *, sur les dispositions de Tesprit public, avait de quoi rassurer ceux qui la connurent. Quelques centaines de souverains en chambre séparèrent seuls le roi de la nation*. »
Telle est la vérité. Ce n'est pas un drapeau qui a empêché la restauration monarchique, c'est l'opposition au principe que ce drapeau représentait, c'est la contradiction qui existait entre les idées que se faisait, en général, de la monarchie, le parti soi-disant monarchique et les conditions dans lesquelles la voulait le roi. La question du drapeau était la question de savoir si le roi gouveme-
* Le préfet de police, M. Léon Renault.
• Lettre sur le livre de M. de Pêne : Henri de France^ dans VUnivers du 24 juillet 1884.
rait ou non, s'il serait roi ou non. Elle n'aurait pas eu tant d'importance, si elle n'eût impliqué les questions fondamentales de gouvernement.
A ce moment suprême, comme au début des négociations, la question du drapeau n'a été l'obstacle au relèvement du trône que parce que les politiques, qui ne voulaient pas du comte de Chambord, s'en servirent de prétexte contre lui pour l'écarter. La lettre du 27 octobre leur eût apporté le dénouement désiré, s'ils avaient pu en tirer tout le parti qu'ils en espéraient. Il ne dépendit pas d'eux qu'elle n'amenât la substitution des princes d'Orléans au comte de Chambord et «de la monarchie parlementaire è. la monarchie royale.