PREFACE
Celte époque, si émouvante en elle-même par l'importance des intérêts en jeu, a pris, avec le temps, et surtout par suite de l'avortement, peut-être irréparable, des espérances qu'elle avait provoquées, quelque choise de dramatique qui tient au fond des destinées de la France. Rien de ce qui fait la grandeur des événements historiques ne lui a manqué, et rien non plus de ce qui montre la petitesse des idées ou des passions, chez des hommes aux prises avec des circonstances plus grandes qu'eux. Il y eut là un moment décisif dans notre histoire, et bien digne de retenir l'attention de la postérité.
On a déjà beaucoup écrit sur les incidents qui aboutirent, en 1873, à l'échec des tentatives parlementaires pour la restauration de la monarchie. Cependant, la vérité est loin encore d'être connue, soit que les uns, en rapportant ce qui s'est passé à cette époque, n'aient pas été sufBsamment renseignés, soit surtout que les autres en aient parlé d'une manière plus conforme à leur opinion qu'à la réalité.
Écrivant de Frohsdorf, le 28 juillet 1879, au marquis de Foresta, un de ses plus fidèles amis, Monsieur le comte de Chambord lui disait : « Je me réserve de faire, quand il me plaira, une lumière totale sur les événements de 1873. » Le temps ou l'occasion a manqué au noble prince de mettre son projet à exécution; mais il n'a pas emporté avec lui le secret tout entier de ces événements dont il fut le principal sujet.
Des souvenirs présents de ces temps, qu'aucun de ceux qui furent à même de les observer de près n'a pu oublier, des renseignements et des témoignages particuliers dignes de toute confiance, surtout des documents inédits, venus entre mes mains, et plusieurs autres trop négligés, m'ont permis d'exposer, dans toute leur
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vérité, des faits que les uns, de bonne foi sans doute, les autres, non sans parti pris ou préjugé, ont plus ou moins altérés, et de les présenter après eux, sous un nouveau jour, de façon à éclairer les points obscurs de cet épisode qui a pris, dans l'histoire, une place si considérable et dont les conséquences retentiront, à jamais peut-être, sur les destinées du pays.
Par suite des publications erronées de tout genre qui ont égaré les esprits, Topinion est ainsi faite, en général, au sujet des responsabilités engagées dans les événements d'alors, que Ton croit pouvoir tout résumer en disant, ou que le comte de Chambord n'a pas voulu régner, ou que, par son obstination sur la question du drapeau, il a empêché le rétablissement de la Monarchie.
Les faits mieux connus, les documents nouveaux apportés ici prouveront qu'il est beaucoup plus exact de dire qu'un parti d'opposants, au service de principes ou d'intérêts contraires à ceux du roi légitime, n^a pas voulu que le comte de Chambord régnât, ou, ce qui revient au même, qu'il a mis insidieusement à son rappel en France des conditions qu'il savait d'avance que le prince n'accepterait pas. Si la monarchie, ajournée pendant près de trois ans, ne s'est pas faite à la fin de 1873, alors qu'il semblait que l'accord existât entre les divers groupes de la majorité de l'Assemblée Nationale, sur les conditions de son rétablissement, ce n'est pas, comme on le dit trop souvent, à la célèbre lettre, connue sous le nom de lettre de Salzbourz, qu'il faut l'imputer, mais à ceux qui rendirent cette lettre nécessaire et en firent le prétexte de leur défection.
Et c'est ce dont le comte de Chambord lui-même a témoigné, lorsque, dans sa lettre de 1879 au marquis deForesta, ilattestait que « le pays attendait un roi de
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FraDce, mais que les intrigues de la politique avaient résolu de lui donner un maire du Palais » ; et eacore, lorsque, en 1883, après la mort du vaillant rédacteur en chef de Y Univers qui, en servant avant tout la cause catholique, avait le mieux servi aussi, dans la presse, la cause monarchique, le royal exilé de Frohsdorf écrivait à son frère, M. Eugène Veuillot :w ... Je ne puis oublier non plus sa chaleureuse adhésion donnée à ma parole, dans toutes les circonstances où j'ai cru devoir élever la voix devant mon pays, spécialement en 1873, alors que nous touchions au port, quand les intrigues d'une politique, moins soucieuse de correspondre aux vraies aspirations de la France que d'assurer le succès de combinaisons de parti, m'obligèrent à dissiper les équivoques en brisant les liens destinés à me réduire à l'impuissance d'un souverain désarmé \ »
C'est le dernier mot de ce douloureux épisode de l'échec de la restauration monarchique. Il était nécessaire qu'il restât à l'histoire, tant pour l'honneur de la mémoire du comte de Chambord que dans l'intérêt de la vérité. Et puisse-t-il être compris à la lumière des faits!
Étranger aux événements qui se sont passés dans cette période si agitée de 1871 à 1873, n'y ayant eu qu'une très modeste part dans la presse, je me suis borné à raconter les faits, sans aucun esprit de parti, ni ressentiment personnel à l'égard des hommes politiques qui en furent les principaux acteurs. Exempt d'animosité contre les personnes et dégagé de tout intérêt politique, à Tàge où la vie ne peut plus s'achever que dans le souvenir, je n'ai pas eu d'autre intention, en publiant ce livre, que de rendre hommage à l'auguste
' Lettre de Goritz du t^ avril 1883.