EN
A la fin de janvier 1871, la situation de la France, en guerre avec TAllemagne depuis six mois, était désespérée. Paris, étroitement assiégé, venait de tenter en vain un dernier effort pour se délivrer. Les armées de la province, épuisées par les combats, les privations et la maladie, n'étaient plus capables de faire campagne. Un tiers des départements était occupé.
Le prolongement de la guerre, que les uns estimaient patriotique, les autres inutile, avait aggravé les maux dv Tinvasion et achevé la ruine du pays. On était à bout de résistance.
La convention d'armistice du 28 janvier, conclue à Paris? par le Gouvernement de la Défense Nationale, était venun arrêter la lutte : elle faisait présager la paix.
La Délégation, détachée en province pendant le siègr de la Capitale, et pour lors retirée à Bordeaux, ne l'accepta point volontiers. L'homme qui avait joué le rôle le plus actif et le plus personnel dans cette lugubre période do désastres et d'efforts impuissants, Gambetta, visait surtout à' perpétuer, après la catastrophe, la dictature qu'il avait exercée en province, pendant la guerre, au nom du gouvernement de circonstance érigé à Paris. Soit exaltation d'un patriotisme turbulent, qui lui faisait perdre de vue les réalités de la situation, soit préoccupation de faire
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servir les nialhours do la patrie î!l ses ambitions politiques, et* personnage, plutôt que de chercher le salut commun dans le rétablissement de l'ordre, se refusait à remettre
II la nation le soin de ses destinées. « Je persiste plus que a jamais, écrivait-il à Jules Favre, ministre des Affaires 0 étrangères, à considérer les élections générales comme M funestes h la République. Je me refuse h les accepter, à ff y faire procédera » 11 aurait résisté de force au gouvernement de Paris, si les moyens ne lui eussent manqué de s'opposer au vœu général du pays, qui n'aspirait qu'après le repos.
L'armistice avait été consenti par le vainqueur en vue de la nomination d'une Assemblée nationale, qui devait décider souverainement de la paix ou de la guerre. Il fallait donc procéder à des élections générales. Un décret, inséré au Journal officiel de Paris, à la date du 30 janvier, fixait 1(^ élections au 8 février suivant.
Le délai était court. Il fut réduit encore, en beaucoup d'endroits, par l'opposition de Gambetta aux ordres du pouvoir central. La Délégation de Bordeaux avait rendu, de son coté, un décret électoral, restrictif du droit de vote, qu'elle prétendait maintenir contre celui de Paris ^ Les dissensions entre les deux fractions du (Jouvernemont, dont chacune avait ses partisaîis, les discordes locales, c(Ttaines formalités, comme le vote au chef-lieu de canton et le mode de votation de l'armée, les exclusions portées fontre plusieurs catégories de citoyens, notamment contre tous ceux qui avaient servi FEmpire, tout cela ne pouvait que compromettre la liberté et la sincérité du suffrage. La dictature expirante avait voulu se rendre maîtresse du vote : un coup de force se préparait même à Bordeaux contre les hommes politiques et les rédacteurs des journaux réunis dans cette ville, qui protestaient contre Tillégalité du décret de la Délégation. Toutefois (Jambetta et Nés collègues avaient dû céder devant la résolution
' Le conimcnlaire de cette déptVhe laconique se trouve (îans une autre ilu nn'^me à Jules Favro, datée do Bordeaux du 27 janvier I87ï, et de quelt[Uiîs jours antcricuiv. Getle longue et véhémente dé|»ôclie secrète est comme 1© testament de la République du 4 Septembre.
» No(e ofliciclle dans 1p Moniteur du 5 février, à Bordeaux.
imposée par l-e vainqueur au Gouw^rnement de Paris de rapporter le décret électoral de Bordeaux et de faire exécuter le sien^ Mais des deux cotes on citait d'accord pour conserver la République.
En faisant procéder aux élections, les hommes du Gouvernement du 4 Septembre croyaient bien qu'elles serviraient à la consolidation du régime dont ils étaient les auteurs. Le successeur de Gambetta au ministère de Tlatérieur, M. Emmanuel .Vrago, en notifiant, le 6 février, sa nomination aux préfets des départements, invoquait pour les élections, auxquelles ils devaient présider, l'intérêt supérieur de la République. Avant lui, M. Hérold, ministre lie rintérieui* par intérim, avait adressé de Paris, en date du 2 février, aux maires de toutes les communes de France, occupées par les troupes allemandes, une circulaire, où il leur disait :
« Avant toutes choses, ayons l'avenir de notre pays devant les yeux. Nous voulons tous qu'il se i^Iève, qu'il reprenne le rang qui lui appartient dans le monde. Le moyen, c'est la liberté, c'est le respect de tous les droits, c'est l'observation de tous les devoirs, en un mot, c'est la République. La République est l'ennemie du désordre et (les abus de toutes sortes ; c'est elle qui vous rendra le repos, la sécurité, la grandeur de la nation. »
Il fallait l'esprit sectaire des gouvernants d'alors pour parler ainsi au pays, après les cinq mois d'expérience républicaine.
Les élections avaient lieu dans les conditions les plus «léfavorables au parti de Tordre. L'émeute régnait encore dans plusieiu*s villes; le drapeau rouge continuait h flotter sur THùtel de Ville de Lyon. Tous les postes administratifs étaient occupés par les créatures des hommes que la révolution du 4 Septembre avait portés au pouvoir. C'étaient là autant de centres <raotion, autant d'appuis pour le parti réçuidicain, dont les chefs, loin de croire leorrùle fini avec les désastres «do la France, prétendaient profiter de la situation pour imposer définitiveaneîit au
' Dépêche du coratc de Bismark à M. Jules Favre, Versailles, 3 février J871 . Circulaire de Gambetta, rainistro de l'Intérieur et de la Guorre, aux prôlets <t so«Srpréfet0 de la République, Bordeaux 6 février.
pays le régime né avec eux. Dans la ruine générale, ces gouvernants d'occasion restaient avides du pouvoir. Tout était prêt de leur côté, puisqu'ils disposaient, avec lautorité administrative, de tous les moyens d action et d'influence.
Les comités conservateurs, pris au dépourvu, n'avaient presque pas eu le temps de s'organiser. Les listes de candidats, rapidement dressées par leurs soins, n'étaient parvenues qvi'au dernier moment à. la connaissance des électeurs.
La retraite de Gambetta, obligé de quitter le pouvoir, n'avait pas fait disparaître avec lui toutes les mesures odieuses ou gênantes prises en vue de tourner les élections au profit de la République et au sien. La démission du dictateur en révolte avait été trop tardive pour que ses ordres et ses violences n'eussent pas pesé, en plus d'un endroit, sur le suffrage universel, grâce surtout aux préfets, comme ceux de la Ginmde et de la Vienne, qui soutenaient ouvertement son action, d'autres secrètement, et qui contrecarraient celle du gouvernement de Paris.
C'étaient là autant de causes de trouble et de difficultés pour les électeurs. Néanmoins, malgré la soudaineté des opérations électorales et le désarroi général du pays, malgré les obstacles apportés au vote, malgré la pression exercée en faveur des candidats républicains par les préfets de Gambetta et de son successeur, Emmanuel Arago, les élections, faites h Timproviste et au décousu, répondirent au sentiment vrai de Tensemblc de la population.
Menacé sur son propre territoire, le pays, délaissant cette fois, les politiciens, était revenu d'instinct aux hommes du sol, à ceux qu'un énergumène républicain devait, quelques jours plus tard, traiter, en pleine assemblée, de « ruraux », croyant les insulter. Sans qu'il y ait eu d'entente préalable, Tintérét immédiat, le vieil esprit national avaient porté le plus grand nombre des citoyens à choisir, sur tous les points du territoire, des mandataires honorables et nets, à passé irréprochable et à situation indépendante, des candidats, plus ou moins préparés aux affaires publiques, mais que Ton estimait plus sûrs que tous autres. La nation était allée de tout cœur et avec
LES ÉLECTIONS DE i871 ET LA MONARCHIE 5
élan à eux, sans leur demander d'autre garantie que leur honorabilité. Il se trouva que ces honnêtes gens étaient en môme temps, pour la plupart, des représentants de la tradition monarchique. On le savait, sans Tavoir cherché.
Pour la quatrième fois, depuis moins d'un siècle, se produisait la môme réaction de l'esprit public. Comme après la Terreur et le Directoire, comme après l'Empire, comme après la Révolution de 1848, le sentiment de la nation, dans son expression la plus saine et la plus sincère, s'était vivement retourné vers la monarchie traditionnelle. En elle on sentait instinctivement le salut. Plus ou moins le pays avait compris que la restauration royale était le gage et la condition de la restauration nationale.
Louis XVIII avait dit de l'Assemblée législative de 1815, élue après la chute du premier Empire : « On aurait cru une pareille Chambre introuvable dans les circonstances présentes, et la Providence s'est plu à la former des meilleurs éléments. » L'Assemblée nationale de 1871 était une seconde chambre « introuvable », formée de ce qu'il y avait, comme caractère et comme talent, de meilleur dans le pays.
Dans des conjonctures analogues, sous l'impression d'un môme sentiment de délivrance que lui faisait éprouver la fin de l'invasion, et dans un besoin commun de réorganisation du pays, la confiance du plus grand nombre avait été spontanément aux royalistes.
Ainsi la guerre, qui avait menacé la France dans son existence môme, la ramenait comme naturellement à la vieille royauté.
Ce n'est pas que le scrutin du 8 février ait ou ce caractère de manifestation unanime et impércitive qui en eût fait comme un plébiscite national en faveur du roi : bien des éléments disparates s'y mêlaient et empochaient qu'on y vît un mandat direct et formel de rétablissement du trône. Tout au moins une chose était certaine : les élections exprimaient sans équivoque ce que le pays ne voulait pas. Il ne voulait pas de la République jacobine ou dictatoriale.
A ce point de vue du moins, le sens des élections était
6 l'echec de la restauration monarchioue en 1873
net et le n^snltat significatif. Des journaux qui n'étaient que conservateurs, sans être royalistes, tels que la France d'Emile de Girardrn, constataient que le scrutin du 8 iV^vrier témoignait d'un raouvenient général de réaction contre la dictature de (ianibetUi et la faction républicaine sni pouvoir.
i\i*s événements sont déjà bien loin et Ton en a presque perdn le souvenir. L'histoire même a été singulirnnneni faussée. Devant le monument fastueux, élevé t n [dein Paris à ce Gambetta, comme un défi au passé, (4 i*près les audacieuses apologies de ceux qui comptaient qn*' ie pays, ayant tout oublié, ne pourrait rien apprendre Ir^ nouvelles générations auront peine à croire qu'il fût un l(Mnps, où un publiciste comme Emile de Girardin, qui tuait donné cependant tant de gages à l'esprit et aux idres de la Révolution, répondait au sentiment public, Inf'^qu'il accablait de ses invectives, aussi violentes que justiiiées, les hommes du Gouvernement de la Défense Nationale et celui-là en particulier \
Du 4 septembre 1870 au 8 février 1871, la France avait \n i% l'u-nvre, au milieu des plus terribles conjonctures, 1(-- lH)mmes de la Hévolution; elles les avait vu prendre 11' (Muivoir en face de l'ennemi, sans être capables de l^'xprcer ; elle avait assisté à tous les excès, à toutes les violences de leur dictature; elle avait soufleii de toutes les In Iii*î4 oratoires de « la guerre à outrance », au nom du iK jtai^te avec la mort » ; elle avait constaté, sous le coup d'une double mine, l'inutilité de ses sacrifices; elle avait vu enlever à l'agriculture, à l'industrie, au commerce, l<Hi> les hommes de vingt à quarante ans, valides et
* Si cnrore, leur disait-fl. Tolro impuissance s était bornée à ne pas iifpani.itir la Victoire : niai» votre incapacité a désorganisé la France.
«^ Impuissants pour le bien, vous avez été tout-puissanls pour le mal.
*« Vnus vous êtes opposés d»^ toutes vos forces à la convocation d'une Mi?*'iJitilée, afin de retard»'r le plus longtemps possible, sous tous les pré- Ujit'-i les plus vains, le jour dos comptes à rendre. Gouvernement de 1& ïk'îlV'Oiic nationale, il a fallu, puur vous arracher cette convocation tardive, »|Ur sMus y fussiez contraints par la faim de Paris, réduit à sa dernière bourhée de pain, et par le comte de Bismarck.
o iïiii, il a fallu qu«* ce fût le premier ministre du roi Guillaume qui prit cyntîé vous la défense de la liberté électorale, du s4flrage universel, da diioit de la France. »
ivformés, sans profit sérieux pour la défense nationale^ Unt le désarroi et Timpéritie régnaient partout; elle avait vu le désordre dans toutes les administrations, la dilapidation des deniers publics, le gaspillage de 1 impôt et de l'emprunt ; elle avait été témoin de tous les abus, de Umles les fautes, de tous les scandales, de toutes les atteintes à la liberté, qui avaient marqué la dominatioa du |M)uvoir de l'émeute, et finalement, après avoir vu ce gouvernement, sans mandat et sans contrôle, gaspiller toutes les ressources du pays pour une résistance qu'il avait été incapable de diriger, elle se voyait acculée ellemême à Textréme détresse, réduite à constater que ses maîtres, au lieu de réserver des forces pour la conclusioa de la paix, avaient tout prodigué follement et sans profit Et alors, rendue à elle-même, libre d'exprimer par le scrutin ses sentiments et ses vœux, elle avait spontanément condamné Tusurpation, l'impuissance et Tincapacité des hommes du 4 Septembre. Leur dictature, que le succès seul aurait pu amnistier, elle la rejetait comme n'ayant été qu'une cause de ruine pour le pays.
Devant cette manifestation libre, spontanée, de la volonté nationale, les mandataires du suffrage universel pouvaient-ils hésiter? Le vote du pays ne traçait-il pas luxélu» leur devoir? N'était-il pas le plus clair des programmes, le plus impératif d/ês mandats? La nation, dans son ensemble, ne demandait-elle pas, avant tout, i <^tre débarrassée du gouvernement que Tinsurrection lui avait imposé et que la guerre avait maintenu? iVétai4-ce pas là le premier acte qu'elle attendait de ses représentants ?
Et, en même temps , ne leur enjoignait-elle pas de rétablir Tordre, en substituant Faction dirigeante du pays au régime d'une dictature outrageusement prolongée? Xe leur indiquait-elle pas assez clairement que, malgré li>us les préjugés, toutes les idées fausses, toutes les erreurs dont elle pouvait étrinencore imbue, elle voulait un gouvernement sage et honnête, un gouvernement réparateur, et que, pour une grande partie des électeurs, ce gouvernement, c'était la monarchie? Ne montrait-elle pa», ea un mot, même au milieu des incohérences du
scrutin, comme un besoin instinctif de se rasseoir sous Tabri tutélaire de la royauté ?
L'Assemblée Nationale n'avait été spécialement convoquée que pour décider s'il fallait conclure la paix ou continuer la guerre. La nation voulait incontestablement la paix; elle la voulait aussi honorable, aussi douce que possible. Mais, pour la faire, l'Assemblée, chargée de parler en son nom, devait mettre le vainqueur en face d'un gouvernement régulier avec qui il pût traiter.
L'Allemagne ne reconnaissait pas comme tel le pouvoir insurrectionnel, né de la chute de Napoléon III. Jamais elle n'eût conclu la paix avec lui. Il y avait donc, au préalable, à constituer un gouvernement, offrant des garanties suffisantes d'autorité et de stabilité à l'ennemi, de qui dépendait la paix ou la guerre.
Les décrets du gouvernement de la Défense Nationale, relatifs aux élections, avaient évité ou omis de donner k l'Assemblée la qualification de constituante. Sans prendre elle-même ce titre, l'Assemblée élue était destinée, par la force des choses, à faire œuvre de reconstitution gouvernementale.
L'Assemblée nationale était nécessairement constituante. Son nom même d'Assemblée Nationale indiquait que, dans la vacance du pouvoir, elle était investie des droits de la souveraineté.
L'Assemblée de 1789 avait violé son mandat pour se faire constituante en face de la royauté, abandonnant ainsi l'antique Constitution de la France par faux amour de la liberté, par engouement pour les Chartes anglaises. Il entrait, au contraire, dans le mandat de l'Assemblée Nationale de 1871, d'être constituante, puisqu'il n'y avait plus de pouvoir régulièrement établi en France. Comme il n'y avait pas d'autre autorité qu'elle, émanant légitimement de la nation, elle possédait la plénitude du pouvoir, et elle pouvait en faire l'usage qui lui semblait le plus conforme au bien général.
Il n'y avait pas de doute : l'Assemblée était à la fois constituante et gouvernante. Par le fait qu'elle représen-
tait le seul pouvoir régulier établi en France, elle possédait la plénitude de Tautorité publique ; elle avait le pouvoir constituant comme le pouvoir législatif.
Elue sans mandat défini de constituer et de légiférer dans un sens ou dans l'autre, mais avec le mandat général de sauver le pays, elle pouvait tout. L'étendue de son mandat se mesurait nécessairement à sa tâche. Celle-ci était de refaire Tordre, et tout était à relever, tout était à refaire dans Tordre politique. Or, qu'était-ce qu'une telle mission, sinon le pouvoir constituant dans sa plénitude ?
L'Assemblée Nationale devait relever la France. L œuvre de cette reconstitution était simple ; elle consistait avant tout à rappeler le roi. C'était le droit héréditaire du prince, comme c'était le droit traditionnel de lu France.
a Pour une nation, écrivait alors Philippe Serret, se reconstituer, c'est redevenir elle-même, rentrer dans sa nature, dans son caractère, dans la loi de son être. La France est par nature monarchique. C'est comme monarchie chrétienne qu'elle a fait son apparition dans Thisloire, qu'elle a grandi, qu'elle a atteint tous ses apogées de gloire et d'expansion. On ne change pas ses conditions originelles ; une nation pas plus qu'un homme n'arrive à détruire ce qui fait son individualité. Quatrevingts ans d'essai du principe démocratique, plus ou moins accusé ou plus ou moins pallié, quatre-vingts ans de révolutions et de catastrophes, sont la preuve irréfutable que la France est monarchique par essence et par une nécessité vitale de son être*. »
Les circonstances, l'intérêt du pays l'expression de la volonté générale, tout indiquait à l'Assemblée que la seule reconstitution légitime et possible du gouvernement, c'était la restauration de la royauté.
Tout n'était point perdu, en effet, pour la France : il lui restait sa tradition nationale, son vieux droit monarchique, un dernier rejeton d'une race de rois qui, pendant huit siècles, avaient régné sur elle.
' Vnivers, 18 juillet 1871.
iO i/échfx de la restauration monarchique en 1873
Ses nialUours mûmes la ramenaient au prince, dont la riiHssîiih r avait été accueillie par le peuple tout entier eojnîiic lii manifestaticm des desseins de Dieu: ils la reptn't;ti<'iil î\ cet heureux iour où, du haut du balcon des Tuilinii*>, Louis XVlll, m élevant dans ses bras, aux yeux d une foule immense et enthousiaste, l'enfant provirh'ritîrl i]ne la duchesse de Berry venait de mettre au miïEidr. «lirait h son peuple : « Mes amis... il nous est né un tMiliintu tous. (]et enfant sera un jour votive père. »
i/éUiit « l'Enfant de TKurope », salué, à sa naissance, [Mv K* crïf'ps diplomatique, comme un gage de paix et d t'î^pénuH'e pimr les peuples : c'était a THiifant du rairafl** >. (liante par les poètes, l'enfant que le peuple chrétien ili« l'nmce appela : le « Dieudonné ».
(JtîisM* par la Révolution de Juillet, dépossédé du trône l^ur Ivs siens, il avait grandi en exil, s'instruisant des choses de lu politique, méditant sur les révolutions et les dimiir^ dt s rois, employant son temps à connaîti'e et à aimer la l*rance.
Le^ événements avaient préparé son retour. Le moment iHiiil \onM où devait s'accomplir la parole politique d'adieu îuh'*'>s(M/ par un des hommes de 1830, le 18 août, au viruv rni liharles X. prêt à s'embarquer pour Texil. Lui mun\ruu\ ^on petit-his, qui l'accompagnait: « Gardez bien ei*i (*iit^Nit, lui avait dit Odilon Barrot, la France, un jour, ;iiiia [init-ètre besoin de lui. »
Ce joui était arrivé. La France redemandait cet enfant, son roi. i]v roi se présentait à elle avec un titre certain. Le prliUlils de Charles X, Henri-Dieudonné de France, < tul t rloi que le droit de naissance et l'ordre d'hérédité a[*[H'Lti*'nt au trône, dans la vacance du pouvoir.
I*îjrrin les royalistes, il ne pouvait y avoir d'hésitation: ii[>res In CMnimune catastrophe des deux branches dynaslli)Mt*>. i\i^> Bourbons et des d'Orléans, en 1830 et i8i8, avi-H' la situation nouvelle de 1871. le droit au tronerevenait a l^uiié de la famille royale, au chef de la bronche (lirerleiir la ligne de H(»nri IV.
Cil»'/ tirtains catholiques, attachés avant tout aux prérn^alixes spirituelles et temporelles du Saint-Siège, ^'elevail lia doute. Considérant l'ancienne déchéance des
LES ÉLECTIONS DE 1871 ET LA MONARCHIE il
Bourbons, acceptée par le Pape, lors de Tavènement de Bonaparte, et les titres nationaux et religieux de la dynastie Napoléoaienae, ils se demandaient si l'ancien droit royal* subsistait encore et s'il revivait de lui-môme en la personne du comte de Chambord.
Certes, le siècle avait été bien troublé. On avait vu des révoluttoBS, des changements de dynasties. Néanmoins, au milieu des vicissitudes politiques de l'époque, rien navait prescrit contre le vieux droit monarchique de la France. Le temps avait manqué à chacune des usurpalions successives. Incontestablement l'héritier de Louis XVI et de Charles X était le roi légitime. C'était le représentant ué de la royauté française.
Au-dessus des révolutions et des faits accomplis il y a, [)our les Etats^ un droit politique. Ce droit e«t la loi du pays. U constitue la légitimité de l'autorité, non au sens étroit du mot, tel que Tentendaient les partisans de Tinamissikilité du pouvoir royal, mais confonnémnnt aux lois et aux coutumes propres à chaque pays. En France, ni au point de vue national, ni au point de vue théologique, le droit de la royauté n'était périmé.
Le pape Grégoire XVI , dans son Encyclique Mirari ro5, du 5 août 18âi, a nettement formulé la doctrine de I Eglise, en établissant la distinction de principe entre lautorité de droit et le pouvoir do fait. Après avoir rappelé la règle de conduite de ses prédécesseurs à Tégard des puissances civiles, leurs rapports avec les gouvernements établis, le Pape disait ;
« Cette conduite que nous voyons observée par le Siège apostolique dès les temps anciens, notre prédécesseur Sixte IV, d'heureuse mémoire, la confirma spécialement par une constitution qu'il donna comme «r valable à jamais et comme irréfragable ». où il décide que a ceux qui auraient été reçus et nommés par le Souverain-Pontife comme rois ou comme revêtus de quelque dignité, qui auraient été traités comme tels, tant par le Ponlifc que par ses nonces, ou qui se seraient nommés eux-mêmes ou auraient été nommés, reçus ou traités comme tels par qui que ce fût, quand môme ils auraient été admis en personne ou par leurs orateurs
dans les Consistoires ou autres actes publics, ou qu'ils auraient paru devant le Pontife, n'auraient par là acquis aucun droit nouveau à ces royaumes ou à ces dignités, ni les autres perdu aucun des droits qu'ils y avaient. »
Après la chute du premier Empire, le Pape Pie YII, le même qui avait sacré Napoléon, écrivant à Louis XVIII pour Tadjurer de ne point prêter serment à la Constitution libérale de 1814, lui disait, conformément à cette doctrine constante de l'Eglise : « Grâce à la Providence, protectrice de la glorieuse race de saint Louis, la Couronne des lis vient d'être placée sur la tête de Votre Majesté, qui a pour elle le droit légitime *. »
C'est en vertu de ce même droit, suspendu, mais non prescrit, par le règne de Louis-Philippe et celui de Napoléon 111, que le petit-fils de Cliarles X, en faveur de qui le vieux roi détrôné avait abdiqué, se présentait au peuple français, comme Théritier du trône royal, comme le prince désigné pour le rétablissement de la monarchie.
Le temps, sans doute, avait bien fait oublier le prince exilé et bien obscurci son droit. Bien des cliangements étaient survenus depuis 1830 et, dans la nation, les idées ne s'étaient pas moins modifiées que les mœurs. On était loin du temps de Charles X ou môme de Louis-Philippe.
Ce serait, certes, une exagération de dire que la nation avait voulu expressément et unanimement la monarchie. Ses pensées à cet égard étaient confuses et mêlées. Une partie des électeurs, la plus éclairée, la plus sage, désirait certainement le rétablissement du régime monarchique ; mais le plus grand nombre peut-être des votants n'avaient pas eu particulièrement en vue une forme de constitution déterminée. Ils voulaient surtout la paix, l'ordre matériel, un gouvernement honnête et stable. Seulement, ceux-là, sans avoir de préférence marquée pour la monarchie, étaient tout disposés à l'accepter et l'appelaient même indirectement de leurs vœux. Et comme, à ce momentlà, ni le rétablissement de l'Empire n'était possible, ni le maintien de la République désirable, TAssemblée
' Lettre datée de Césène. le 8 avril 1814. L'original est en italien.
LES ÉLECTIONS DE 1871 ET LA NONARCHtfl it
nationale pouvait se considérer, par le fait niùmo des élections, comme ayant mandat implicite de resUuirer la Monarchie.
11 n'était même pas besoin pour cela d'invoquer un principe absolu de légitimité, un « droit divin », supé-» rieur et inamissible, que tout le monde pcmvnit ne pas reconnaître ; il n'y avait qu'à tenir compte de la situation : d'une part, la chute de TEmpire et la défaveur dr* la République, de l'autre, la manifestation des sentiments du payg, A ce double point de vue, le rétablissement de la Monarchie s'imposait comme une affaire de nécessité sociale.
11 n'y avait pas d'autre gouvernement à institacr que celui-là, ni rien de plus pressé à faire.
Quand on se reporte à cette heure si grave pour les destinées de la patrie, où, au milieu de tant de ruines, une Assemblée, réunie avec les pleins pouvoirs du peuple, pouvait donner à la France un gouvernement qui lui aurait rendu la vie et Thonneur, on sent qu'une grande faute a été commise et l'on ne peut que se ilrniandor h qui en revient la responsabilité.
Est-ce le roi qui aurait dû se présenter, le preniierjfMir, h Bordeaux? Est-ce l'Assemblée qui devait, don ta première heure, rappeler le roi? C'est à ce momenl-Ià, sans contredit, que quelque chose de décisif devait ^v faire, d'un coté ou de Tautre.
Malheureusement l'occasion fut manquée. <c J'ai remarqué, dit Voltaire, qu'en tout événement la doî^linée des États dépend d'un moment. » C'est ce moment unique qui échappa à tout le monde, comme si la Pnn idencc, qui conduit les choses humaines pour ses fins, n'avait pas permis, pour des raisons à elle, que les cinonslances concourussent à la solution qui semblait à la fors In meilleure et la plus facile, et, en apparence aussi, la plus conforme à ses desseins.
A la veille des élections, au plus fort de nos désastres et des inquiétudes de l'Europe avait paru un écrit : fJEm* pire el La Royauté^ bien fait pour produire une proftmde
* L'aotcar était J.-B.Victor Coquille.un des plus forts ccrivaiïih poliiiqaes da xix« siècle, trop peu connu et apprécié de son temps et aujourd'hui encore.
U l'échec de la restauration monarchique en 1873
impression sur les osprits. en rappelant que la Providence tenait en réserve le représentant de la monarchie légitime, celui qui devait sauver la France et l'Europe ellemême. Cette voie inespérée de salut, le suffrage uni- "versel l'avait ouverte de lui-même, f/occasion était là. facile à saisir à l'heure où elle s'offrait. Il n'eût dépendu, le premier jour, que de l'Assemblée Nationale de faire tout de suite la Monarchi-e, avec le prince qu'elle avait.
Mais, par un contraste étrange entre le sens des élections et les dispositions des élus, les esprits étaient ailleurs. La restauration de Tordri* monarchique n'entra pas dans les préoccupations du premier moment. L'Assemblée crut avoir des choses plus pressées à faire que celle-là. Si l'idée en vint à quelques-uns de ses membres, aucun d'eux, soit manque d'initiative, soit crainte d'insuccès, n'osa ou ne crut opportun de la proposer.
Du reste, il faut bien le dire, on ne pensa pas plus à Dieu qu'au roi. Personne, dans des conjonctures aussi tragiques, ne parut songer à recourir au secours divin, à appeler les bénédictions du ciel sur les travaux de l'Assemblée, sur les destinées de la France; personne, du moins, ne se sentit assez inspiré ou ne se crut assez autorisé pour adresser un appel public à Dieu; personne ne proposa à l'Assemblée Nationale de commencer son œuvre par un acte solennel de religion. f)n eût dit que, au milieu des désastres de la patrie, à travers la plus terrible crise que la France ait subie depuis l'invasion anglaise, les témoins de la grande catastrophe réunis à Bordeaux n'avaient pas vu passer Dieu dans Thistoire, ni compris que c'est lui qui mène le monde. Autant les circonstances étaient grandes, autant les hommes parurent petits alors.
Ce sera toujours un sujet d'étonnement pour la postérité que c(»tte Assemblée, formée en si grande partie d'éléments royalistes et catholiques, ne se soit pas élevée tout de suite à la hauteur des circonstances et que, se mettant au-dessus des contingences politiques, elle u'aît pas agi de manière à montrer qu'elle comprenait à la fois la letton providentielle des événements et la nécessité de chercher en haut le salut de la France.
Dès le premier jour, on sentit chez elle le désarroi, l'irrésolution, rimpuissance.
Il manqua une àme h cette Assemblée si honnête, si patriotique, animée de si excellentes intentions. On eût drt qu'elle n'avait pas pleinement conscience de sa mission et que, selon le mot d'un de ses membres, « réunie elle ne conipr4»nait pas la {gravité d'une situaticm que chacun ne sentait que trop individuellement' ».
Le il février 1S71, le jour où TAssemblée Nationale se réunissait, il fallait faire à Bordeaux, dans la plénitude des pouvoirs d'une représentation souveraine, ce que l\m avait fait insurrectionnellement à Paris, au 4 Septembre. Prenant acte de la déchéance de l'Empire et de Pindignilé de la République, l'Assemblée Nationale aurait dii, avant tontes choses, déclarer purement et simplement la royauté rétablie en la personne de Henri Dieudonné de France et de ses héritiers.
C'était là PatTaire primordiale et nécessaire, le prélude indispensable de la réorganisation du pays.
L'Assemblée ne le comprit pas. Elle manqua h la fois d'intelligence et de résolution.
Mais la responsabilité des événements d'alors remonte plus haut que Pépoque où ils s'accomplirent. Les incertitudes, les divergences, qui empêchèrent l'Assemblée Nationale de prendre immédiatement le parti que les circonstances commandaient, tenaient à la situatiim.
Le salut de la France était dans le rétablissement de la monarchie, par l'accord des deux branches de la Maison de Bourbon, et il n'était que là.
Si tous ceux de qui dépendaient les événements Pavaient compris, on aurait vu, au lendemain des élections, les princes de la famille d'Orléans se rapproch(T publiquement de leur aîné, le comte de Chambord, se mettre derrière lui, à la disposition du pays, et l'Assemblée Nationale proclamer, dès le preiyier moment de sa réunion, la monarchie, dans la personne du chef de la Maiscm de France reconstituée.
* M&rUal Delpit (Journal et Corrependance).
i6 l'échec de la restauration monarchique en 1873
L'expérience n*a que trop montré depuis que les choses auraient dû se passer ainsi, pour le bien du pays.
Aujourd'hui, en présence des débris du parti monarchique et à la lumière des faits, on se rend mieux compte qu'il eût fallu que le comte de Chambord se trouvât, dès le premier jour, à Bordeaux, avec ses cousins d'Orléans, et que de cette rencontre des princes de la Maison de France avec les représentants de la nation sortit spontanément la proclamation de la monarchie.
Ainsi Tavaienl compris les hommes nouveaux, sincères, que les élections de février avaient fait surgir de tous les points de la France.' Mais à côté d'eux, il s'en trouvait d'autres, plus ou moins imbus de préjugés politiques et doctrinaires, dont les dispositions n'étaient pas aussi simples. Ceux-ci voulaient également la monarchie, mais d'une certaine manière et à certaines conditions. Aux uns la restauration du Gouvernement royal paraissait facile et toute naturelle, aux autres, beaucoup plus compliquée.
Elu député à l'Assemblée Nationale par le département du Rhône, M. Lucien-Brun, en se rendant à Bordeaux, se rencontra, h Cette, avec un de ses collègues, M. le marquis de la Guiche, député de Saône-et-Loire. On causa naturellement de la situation. Qu'allait-on faire ? — « Eh bien, dit M. Lucien-Brun, il s'agit de sauver la France, nous allons faire hi Monarchie ! » Sur un signe de doute de son interlocuteur, il ajouta : « C'est bien simple : que les princes d'Orléans aillent chercher M. le comte de Chambord et ramènent avec eux à Bordeaux et la monarchie sera faite. »
— <( Oh ! un instant, répondit M. de la Guiche, les choses ne peuvent se faire ainsi ! »
Avec la sincérité de ses convictions et la droiture de son esprit M. Lucien-Brun, appelé à jouer un rôle important dans cette Assemblée, eut dès lors le sentiment que la monarchie ne se ferait point. En môme temps qu'il avait vu du premier coup, le vrai moyen de relever le trône, il comprit aussi, immédiatement, d'où viendrait l'obstacle et, tout en travaillant par la suite, plus que personne, h la réalisation des espérances monarchiques, il n'eut plus jamais confiance dans le succès. Plusieurs
autres, sans appartenir au monde politique, partagèrent dès la première heure, les mômes sentiments.
Est-ce la faute du comte de Chambord si la monarchie ne fut pas rétablie .en môme temps que l'Assemblée Nationale se réunissait à Bordeaux ? Est-ce lui qui manqua d'initiative ou l'Assemblée de décision ? Que pouvait-il faire alors? Aurait-il dû devancer les représentants de la nation à Bordeaux ? Etait-il de son rôle et de sa dignité d'aller au-devant de la proclamation de la monarchie en se présentant lui-même à l'Assemblée? Pouvait-il venir seul et le premier?
Plusieurs lui ont reproché de s'être abstenu quand les circonstances lui faisaient un devoir de se montrer et d'agir, en dépit des objections et des difficultés qu'eût soulevées une démarche aussi hardie et aussi spontanée de sa part. Si tout n'eût dépendu que de lui, peut-être pourrait-on regretter que l'auguste exilé, en se tenant à l'écart, ou en ne s'offrant pas, sur l'heure, h relever le trône, eût trop cédé à un sentiment de délicate susceptibilité.
C'était chez lui une répugnance invincible et bien française de paraître devoir son retour à la faveur de l'étranger. Ce n'était pas tant par crainte de la malveillance de l'opposition, qui n'eût pas manqué de répéter pour lui, comme pour son ancêtre Louis XVIII, qu'il était revenu dans les fourgons de l'étranger, c'était plutôt l'effet d'un haut sentiment patriotique inspiré par l'esprit de sa race.
Jeune encore et dans l'exil, le duc de Bordeaux avait déjà fait au vicomte de La Rochefoucauld, à Goritz, cette fière déclaration : « Quant à moi je suis tellement Français que j'aimerais mieux ne jamais rentrer en France que de devoir mon retour, je ne dis pas seulement aux baïonnettes, mais même à l'influence de l'étranger * ». Depuis, le prince avait maintes fois exprimé ce sentiment. Ses fidèles connaissaient toute la délicatesse de ses susceptibilités à cet égard.
C'était pour répondre à un aussi noble scrupule que M. Lucien-Brun se trouvant à Gex auprès du prince, en
* La Rochefoucauld, Pèlerinage à Goriiz, p. 37.
i8 l/ÉCUEC DE LA UESTAURATION MONARCHIQUE EN i8T3
février 187i, avait fait ajouter à son premier manifeste, daté (les « frontières de France » , le mol Suisse , entre parenthèses, pour qu'il n'y eut pas de confusion avec la frontière allemande de l'Est. Il savait que rien n'aurait été plus odieux au noble exilé que de fournir aux adversaires de la royauté un prétexte pour dire que le roi n*était pas rentré par une porte française.
Au cours de la guerre, le comte de Chambord avait été plusieurs fois sollicité de venir se montrer à la France; mais tant que Tétranger occupait en maître le sol national, il n'avait pas cru le moment opportun pour lui de paraître *.
Pendant la courte période électorale il s'était installée Genève pour être plus près de la France et des événements. C'était s'offrir autant qu'il le pouvait. Mais ce n'était pas seulement un scrupule patriotique et royal qui l'empêchait de venir en France avant d'y être appelé par la volonté expresse des représentants du pays. D'autreîi raisons le retenaient.
Avec les antécédents politiques d'une situation dont il n'était pas le maître, il ne pouvait pas se présenter seul devant l'xVssemblée.. 11 aurait fallu, comme le disait M. Lucien-Brun, que les princes d'Orléans vinssent avec lui et qu'il n'y eut plus qu'un seul et même parti monarchique, avec une seule Maison royale. Ce n'était pas h lui de les appeler, c'était à eux de venir. Leur abstention ne permettait pas au comte de Chambord de faire seul, pour son compte, une démarche qui devait être celle de toute la famille royale.
Mais l'Assemblée était maîtresse de ses actes. Ce que le prince ne croyait pas pouvoir faire de lui-même, elle le pouvait de sa pleine autorité. Elle aurait pu, de sa propre initiative, rappeler le roi, et faire, d'autorité, l'union dans la maison royale, en ndevant le trône.
C'est ce que l'état du pays réclamait; c'est aussi ce que
• On peut liro dans la Vie du cardinal Mathieu, archevt^que de Besancon, par M*»" Besson (t. I. p. :U 1-310). l'intéressant récit d'une déuiurche laite do la part «le ce prince de l'Kpli.se par son vicaire gt'-nèral, lublM' Ruckstliul, aupr(;»s du comte de Chambord, i Lucerne, le 23 novembre 1870. pour le presser de venir.
LES ÉLECTIONS DE i871 ET LA MONARCHIE i9
lo mandat donné par la nation h ses représentants comportait éminemment, L'Assemblée ne le comprit pas. Ce fut la faute initiale, la faute décisive doii tout le reste allait dépendre.
Le passé était le premier obstacle à la restauration monarcbique. Les divisions dynastiques, nées de la révolution de 1830, subsistaient. Les rapports entre le petit-fils Je (Charles X et les béritiers de Louis-Philippe étaient restés, depuis la chute de l'Empire, ce qu'ils étaient auparavant. Aucun rapprochement n'avait eu lieu. Il eût fallu que ce qui se lit tardivement en 1873 fût déjà fait au moment où les députés élus par la nation, avec pleins pouvoirs, allaient se réunir.
A rheure du péril les princes d'Orléans avaient noblement fait leur devoir. On les avait vus, dès le lendemain éi\ 4 Septembre, accourir à Paris pour offrir leurs services à la patrie en danger. C'était, d'ailleurs, pour eux, que IVxil fatiguait, la plus digne manière de rentrer en France et, une fois rentrés, d'y rester.
Durant l'invasion allemande, le prince de Joinville, le ducd'Aumale, le duc de Chartres, Monsieur le comte de Paris lui-même, s'étaient empressés de se mettre à la disj)osition du Gouvernement de la Défense nationale. Ils réclamaient leur place au feu. Môme rebutés par des hommes qui avaient plus à ccrur la conservation de la République que le salut de la France, ils avaient essayé de combattre, sous de faux noms, dans les rangs des défenseurs de la patrie. Ils n'aspiraient qu'à être simples soldais dans l'armée de la défense nationale.
Pourquoi le patriotisme des princes d'Orléans se bomat-il à <les offres de service militaire, aussi généreusement faites que misérablement refusées? Après avoir fait acte Je citoyens en revendiquant le droit de combattre pour la patrie, que ne firent-ils aussi acte de princes, en assurant le sort du pays par la reconnaissance du droit monarchique héréditaire ?
L'idée ne leur vint pas qu'il y avait, de leur part, un liien plus grand service à rendre à la France que de se faire tuer pour elle. En réalité, leur place n'était pas à
l'armée, mais plutôt auprès du roi. La France n avait pas besoin de trois ou quatre soldats de plus, si vaillants qu'ils fussent ; elle avait besoin d'une famille de princes unis, prêts à réparer, après la guerre, les désastres de la défaite et à relever le pays par un bon gouvernement.
Ni alors, ni depuis, les d'Orléans, pas plus que la plupart de leurs amis, n'eurent d'eux-mêmes l'intuition du devoir supérieur, que leur imposaient les circonstances, de faire cesser les causes de divisions politiques et de créer l'union par le retour au droit.
Si la réconciliation avait été publiquement opérée entre la branche cadette et la branche aînée des Bourbons, avant la réunion de l'Assemblée Nationale, quelle raison véritable y aurait-il eu pour la majorité royaliste de ne point faire tout de suite par acclamation, ce qu'elle chercha plus tard à faire par négociation? Tous les motifs, tous les prétextes allégués alors pour retarder l'heure du rétablissement de la monarchie, auraient perdu certainement l'importance qu'ils prirent aux yeux des indécis et des timorés, si l'union avait été dès lors rétablie dans la Maison royale.
Quels étaient en effet, ces prétextes? On disait que pour l'œuvre urgente du moment, il convenait d'ajourner la question politique. On prétendait qu'il valait mieux laisser à l'Assemblée Nationale le soin de conclure la paix avec l'ennemi, de payer la rançon du pays, de liquider les frais de la guerre, de réorganiser l'administration et les services publics, de refaire l'armée, afin de ne pas exposer le roi à perdre quelque chose de sa dignité ou de sa popularité dans cette besogne préparatoire, pleine de difficultés et de périls. On déclarait aussi qu'il fallait ménager le vainqueur et qu'une restauration monarchique serait mal vue de lui.
Ce n*étaient là que de fausses raisons dont se couvraient les oppositions secrètes au principe ou à la personne du comte de Chambord, qui déjà se faisaient jour chez plusieurs.
M. de Falloux a prétendu montrer, dans ses Mémoires, combien il eût été dangereux de voir la monarchie légitime rentrer en France, à Bordeaux, comme en 1814 et
1815, derrière les bagages de l'étranger. Mais les circonstances étaient toutes différentes. Ce n'est pas l'étranger qui eût ramené la monarchie en 1871, puisque c'est le pays qui la redemandait.
L'histoire était invoquée à un point de vue plus délicat encore. Au moment du traité de 1815, lorsqu'il avait été question d'enlever à la France l'Alsace et la Lorraine, Louis XVIII avait dit : « Plutôt retourner en exil. »
Ce souvenir servait aux habiles à persuader aux meilleurs royalistes qu'il ne fallait pas mettre le comte de Chambord dans la nécessité de refaire le mot de Louis XVlll, et que le mieux était d'ajourner la restauration de la monarchie après la conclusion du traité de paix. Chez quelques-uns, c'était une pieuse pensée de vouloir conserver leur prince pur de toute tache étrangère, de le laisser en dehors de toute responsabilité ; chez d'autres, ce ne fut qu'un des arguments ou des prétextes mis en avant pour différer de faire ce qui aurait eu chance surtout de réussir au premier moment.
Plusieurs alléguaient les difficultés du moment, les inconvénients d'une situation, toute défavorable au relèvement du trône. Car « quel aurait été, dit M. de Meaux, le fatal début du nouveau règne ! Non seulement le démembrement du territoire, une paix humiliante et onéreuse avec l'ennemi du dehors, mais en même temps, à l'intérieur la plus terrible guerre civile '? ». On devait craindre de donner au comte de Chambord l'odieux de la conclusion de la paix, avec le paiement de Tindemnité, les difficultés de la liquidation de la République, les ennuis de la réorganisation administrative du pays.
Ces objections, que les uns se faisaient sincèrement à eux-mômes, que les autres exploitaient contre le rétablissement immédiat de la monarchie, de peur qu'elle ne se fit pas selon leurs vues, tiraient leur principale force des scrupules et des répugnances du comte de Chambord. On savait qu'il lui répugnait par-dessus tout de paraître revenir à la faveur de la présence des armées allemandes en France, qu'il appréhendait d'être cause par son retour
' Soutenirs poliliqueê, t. I, p. 21.
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d'une agitation qui aurait pu d6gént*rer en guerre civile, enfin qu'il craignait de compromettre la situation vis-àvis Fétrangcr, de troubler les négociations pour la paix, d'assumer la responsabilité des humiliations devant le vainqueur.
Plusieurs ne manquaient pas de se prévaloir contre lui dte ces sentiments d'une délicatesse si touchante, mais exagérée. Ils n'en étaient pas plus fondés pour cela à retarder la proclamation de la monarchie, dans un but tout personnel, afin de pouvoir y mettre les conditions à leur convenance.
La nation qui redemandait un roi aurait bien su que c'était par elle et non par Tétranger que revenait l'héritier du trône. De son côté, le roi faisant la paix, selon les vœux du pays, loin d'y perdre de son prestige et de sa popularité, aurait été béni des populations; on aurait vu dans la cessation de la guerre un bienfait de la royauté. Et plus que personne n'ei'it-il pas été à même, par la confiance qu'il eût inspiré au pays et les sympathies qu'il s€ fût conciliées à l'étranger, de trouver les ressources dont la France avait besoin pour se racheter? Et ainsi il eût remporté de la libération <lu territoire la même reconnaissance que celui qui mena l'opération i\ bonne fin, à sa place.
' En vain parlait-on de menaces de guerre civile, d'autant plus redoutables, disait-on, que les moyens militaires do défense étaient plus insuffisants. N'était-ce pas, au contraire, le moyen le plus sûr de la prévenir que de lui opposer tout de suite le gouvernement le plus capable de lui résister? Et toute insurrection dans les villes, où la démagogie n'était forte que par la complicité des fonctionnaires du régime du 4 Septembre, ne serait-elle pas venue se briser contre un pouvoir émané de la volonté nationale?
D'ailleurs, si le premier acte de l'A'^semblée avait été de rétablir la monarchie, qu'aurait-il pu arriver de pire que ce qui <»st arrivé ensuite ? I^'opposilion républicaine, qiie Ton craignait, ne se manifesta-t-elle pas avec la dernière violence, après que l'Assemblée eut confirmé rétablissement républicain, avec M. Thiers comme chef du
pouvoir oxéculif ? Et le maintien de la République, dans le tilre de sa fonction, empècha-t-elle la Commune de Paris d'éclater en face dii gouvernement de M. Thiers et de FAssemblée Nationale.
Il nV avait rien à craindre, non plus de l'Allemagne. Si, de ce cùté, la monarchie devait rencontrer plus tard une forte opposition, à ce moment-là, loin de porter ombrage au nouvel Empire, elle eût pleinement répondu aux \ues et aux désirs du gouvernement impérial. Le vainqueur n'était pas moins pressé qu(* le vaincu de faire la paix ; il ne cherchait qu'à la conclure dans les conditions les plus avantageuses et les plus sûres.
M. de Bismarck n'avait point voulu traiter avec le gouvernement de la Défense nationale. Dans le principe, il songeait simplement à convoquer le Corps législatif, diss>us par l'émeute du 4 Septembre, afin d avoir en face de lui une autorité régulière. Tel était le sens de la dépêche qu'il adressa de Versailles, h la date du 3 février, à M. Jules Fa\TC, ministre des Affaires étrangères du gouvernement de la Défense nationale à Paris, pour protester contre l'exclusion portée par la Délégation de Bordeaux contre les anciens fonctionnaires et députés de l'Empire.
M. de Bismarck y rappelait qu'il n'avait renoncé h sa première idée de réunir le Corps législatif, qui représentait une autorité légalement élue par le suffrage universel, que sur l'assurance formelle qu'il avait re(;ue du gouvernement de Paris « qu'aucune pression no serait exercée sur les électeurs et que la plus entière liberté resterait assurée aux élections ». Par là il avait voulu, selon les intentions de l'empereur Guillaume, mettre le pays en mesure de se donner un autre gouvernement que celui de la République du 4 Septembre. Le suffrag<* universel avait répondu à cet appel en élisant une assemblée monarchique.
De celle représentation nationale librement élue, l'Allemagne eut. à ce moment-h>, accepté la Royauté comme FEmpire ^ Elle ne demandait qu'à en finir, tant (die était
' Voir à ce sujet dans la Vie du cardinal de Donneehose, archevêque de ^ufn, par M*' Besson, les importants ontreliens du prélat, à Versailles, âpr^s les élecUons, avec l'empereur Guillaume et le oorato de Bismarck,
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pressée de recueillir, avec la paix, les avantages immenses, inespérés, que la victoire lui assurait.
Les véritables objections contre la monarchie venaient de TAssemblée elle-même ; les obstacles réels à son rétablissement tenaient aux dispositions des esprits, à la situation des partis, aux circonstances politiques. On ne fit pas la monarchie, à Bordeaux, le premier jour, parce l'Assemblée n'était ni résolue, ni préparée à la faire, parce que la famille royale n'était point là, parce que le pays n'avait devant lui qu'une Maison de Bourbon divisée contre elle-même.
Dans le journal de sa vie, le cardinal de Bonnechose a noté, entre autres, ce trait de sa conversation, avec le chancelier de l'Empire : « Il se dit très haut l'ennemi de la Révolution, il voudrait, disait-il. le rétablissement dn principe monarchique avec Henri V, mais il reproche à ce prince le défaut d'initiative ; il se plaint de Tatlitude prise' par les princes d'Orléans et semble pencher vers une restauration napoléonienne. » Voici encore ce que le Cardinal rapporte de l'audience qu'il eut de l'empereur Guillaume : a II me parla encore du danger des révolutions et de la difficutlé, pour la France, de trouver un gouvernement qui garantisse sa sécurité. 11 désirerait le retour à la légitimité, mais il paraît considérer le comte de Chambord comme insufllsant. 11 racontait aussi qu'il avait fait arrêter ses troupes à Varennes, qu'il avait réuni ses ofliciers autour de lui et leur avait adressé ces paroles : a Vous savez où nous sommes et quel attentat s'est accompli « il y a quatre vingts ans. C'est d'ici que sont partis tous les malheurs qui a sont tombés sur la France. Quand une nation traite ainsi son roi, la main « de Dieu s'appesantit sur elle. » (T. II, pp. 140-146.)
Ces entrevues du cardinal de Bonnechose avec l'empereur Guillaume et le comte de Bismarck lui avaient été ménagées par le feld-maréchal de Manteuffel, général en chef de celle dos armées allemandes, dont un corps vint occuper Rouen, le 5 décembre, au soir. Le baron de Manteuffel avait lui-même rempli auprès du prélat une mission confidentielle, dont l'historien du cardinal de Bonnechose n'a pas cru devoir parler, et qui montre à quel point le roi do Prusse et les Souverains Allemands avaient bâte alors de se débarrasser de la République et d'instituer un gouvernement monarchique avec qui ils puissent traiter.
Vers la mi-décembre, le feld-maréchal do MantcuiTel avait été chargé par le roi Guillaume de faire des ouvertures au cardinal de Bonnechose. au sujet d'une réunion de l'ancien Sénat Impérial, pour traiter de la paix avec l'Allemagne. On le savait resté fidèle à Napoléon III et l'on pensait que sa qualité d'ancien sénateur dH l'Empire et son caractère d'archevêque et de cardinal feraient de lui uu intermédiaire autorisé. Le soir même, le Cardinal se rendit au château de Clères, où il arriva de nuit, avec le froid et la neige, pour faire part au comte de Béarn, un des vice-présidents de l'ancien Sénat, de l'intention du roi Guillaume de faire convoquer la haute Chambre. Sur les objections présentées par M. de Béarn, le cardinal de Bonnechose dut revenir auprès du maréchal de MantcuiTel pour lui exposer les impossibilités du projet. Lui-même croyait plus facile une convocation, dans chaque département, des Conseils Généraux, qui eussent nommé des délégués pour former une sorte d'Assemblée Nationale.