‹ L'échec de la restauration monarchique en 1873Chapitre 5 sur 13 · W^SP^^A · texte numérisé non relu

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Malgré les hésitations et les incertitudes de la première heure, malgré toutes les difficultés de la situation, l'Assemblé nationale, laissée à elle-mômc, aurait fini par se ressaisir et se mettre dans son rôle d'assemblée souve-. raine. Elle aurait compris qu'elle ne pouvait différer de donner à la France le seul gouvernement qui répondît alors à ses vœux, comme à ses besoins. Elle eût été forcée, par les circonstances même, de passer outre aux divergences des partis et aux objections qui s'élevaient contre la proclamation de la royauté. Et combien sa tâche fût devenue plus aisée, s'il n'y avait eu là quelqu'un de plus fort et de plus habile que les autres, pour profiter de ses divisions et se servir contre elle des obstacles qu'elle croyait voir au relèvement immédiat du trône !

Pour le malheur de l'Assemblée Nationale et de la France aussi, on peut le dire aujourd'hui, il se trouva à Bordeaux un homme tout préparé à devenir son maître, politique adroit et insinuant autant qu'ambitieux, habile à manier les hommes non moins qu'à tirer parti des circonstances, et chez qui le besoin de diriger et de commander se confondait avec les aspirations du patriotisme, et la confiance en soi avec la raison d'intérêt général.

11 avait cette passion du pouvoir qui, selon les uns, se justifie par le désir de servir son pays, mais qui, selon les autres, dénote encore plus de vanité personnelle que de dévouement au bien public.

Son passé politique, son expérience des affaires, ses mérites d'homme d'Etat et d'orateur lui donnaient des titres à se mettre au premier rang. Le rôle marquant qu'il

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avait joué au Corps législatif, dans les dernières années du régime impérial, son opposition éclairée à la politique extérieure de l'Empire et au gouvernement personnel de Napoléon III ; la mission diplomatique qu'il s'était habilement donnée, pendant la guerre, auprès des cours de TEurope. pour chercher à la France vaincue des appuis au dehors et, en dernier lieu, ses protestations et ses efforts en faveur de la paix lui avaient créé la situation la plus en vue dans le pays.

M. Thiers était alors Thomme le plus considérable de France. Dans un grand nombre de départements, son nom avait été mis en tète des listes électorales, comme celui du représentant le plus éminent de la paix et de Tordre. Au jour des élections, le suffrage universel l'avait choisi, dans vingt-six départements, comme le plus illustre patron des principes conservateurs et, en même temps, comme l'homme le plus capable de procurer au pays la cessation des maux de la guerre. En lui, c'est rancien ministre d'un roi, l'adversaire de l'Empire, le défenseur du Pape et de la France, hostile à l'unité italienne et à l'unité allemande, l'homme de l'opposition aux extravagances de la Défense nationale, le partisan déclaré de la paix, c'est tout cela que le pays avait élu. Et en l'investissant d'un si large mandat, il semblait lui avoir conféré en même temps une autorité à part.

Ce n'était pas, il est vrai, par un élan tout spontané des populations que M. Thiers avait été élu dans un si grand nombre de départements à la fois; mais, dans chacun de ceux-h\. les comités chargés de composer la liste de la représentation départementale avaient cru utile de l'y faire figurer au premier rang, soit pour recommander les autres candidats moins connus, moins illustres que lui, et abriter sous s(m patronage le vœu commun de paix, soit pour protester contre les révolutionnaires de 1870, qui, à Bordeaux, Tavaient mis en tète de leurs listes de proscription*.

VaoI homme, (jue le suffrage universel avait ainsi désigné, prit naturelhmient au sein de TAssemblée Nationale une

* Latour du Moulin, La France et le Septennat, p. t.

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place prépondérante, que personne n'était capable de lut disputer.

On ne comprendrait pas les événements d'alors, si Ton ne tenait compte, avant tout, du rôle de M. Thiers, qui eut sur eux la plus grande influence. L'homme qui a dit : « Lne ligne dans l'histoire universelle vous récompense dotons les sacrifices », était un homme essentiellement préoccupé de gloire et pour qui l'ambition était la plus légitime des passions. Soit instinct de domination, soit conliance absolue en sa supériorité, M. Thiers, avec un sincère patriotisme^ avait toujours aspiré à la première place dans TEtat. Son ambition remontait loin.

Dès 1848, il convoitait le pouvoir suprême. 11 ne pouvait pas espérer alors que la révolution, dont il était un des principaux auteurs, tournerait immédiatement à son prolit, mais, dans l'institution de la présidence de la République, il entrevit tout de suite le moyen de parvenir, im jour ou l'autre, au terme de ses prétentions '.

Le goût du pouvoir s'était accru chez M. Thiers, avec l'âge et h la faveur des circonstances. Il n'avait pas été sans envisager, au milieu des désastres de la France, le rôle qu'il pouvait être appelé à jouer à Tissue de la catastrophe. Son action politique dans les derniers temps de 1 Empire lui avait donné une telle autorité que, le 4 Septembre, au cours des incidents de cette tumultueuse jour-

* Napoléon III a raconté lui-mAnie que, lorsqu'il se porta candidat pour la présidence de la République, il ne trouva nulle part plus d'encoura^^ement que chez M. Thiers, qui comptait déjà lui succéder. Dans un dfncr intime auquel le prince Louis Bonaparte avait été convié par lui, à, la veille <ie l'éiection. Tancien ministre de Louis-Philippe lui avait tenu ce langage : " Vous serez certainement élu... mais, à propos, quel costume prondrezvous? 0 A quoi lo prince candidat, qui devinait sa pensée, avait répondu : ^ C'est bien simple, je suis jeune, je suis cavalier, je vsuis Napoléon : je m'habillerai en général. »

— « Mais \otre successeur?,.. », répliqua vivement M. Thiers. Et il cherclia à dissuader Louis Napoléon de son projet, paice que, disait-il, la présidence ne devant durer que quatre ans, son suceesseur, s" il n'était ni jeune, ai cavalier, ni Napoléon, ne pourrait porter qu'un costume civil, ce qui paraîtrait une diminution de la fonction. L'homme tHait tout entier dans celte préoccupation personnelle.

Je tiens le fait d« M. Georges Seigneur et du baron Tristan Lamhert, auxquels Napoléon 111 déchu le raconta à Chislehurst. M. de Falloux Ta <îoimu aussi. M. Emile Ollivier y fait allusion, dans une étude sur le Prince Louis-Napoléon (Revue des Deux Mondes, 15 janvier 1897).

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née, il avait été sur le point d'être investi, par le libre choix du Corps législatif, de la principale part du pouvoir exécutif*.

M. Thiers avait vu ce jour-là le gouvernement lui i'chapper, mais il lui restait d'avoir été désigné, par le seul pouvoir régulier en fonction, pour prendre la dirccfion des affaires.

A partir de ce moment, il se considéra comme chargé des destinées de la France. Seulement, en homme avisé, il avait compris qu'il devait attendre son heure. Il en ï^avait assez des choses de la guerre pour pressentir que la [lurtie militaire était perdue, surtout aux mains de chefs improvisés comme étaient les hommes du Gouvernement de la Défense nationale. 11 vit bien qu'il n'avait rien à laire en France et c'est dans ce sentiment que, mêlant son intérêt à celui du pays, il s'était conféré une mission diplomatique à l'étranger, comprenant bien que, s'il réussissait auprès des puissances européennes à les intéresser h !a France, on lui attribuerait le mérite du seul dénouement heureux que l'on pût encore attendre, et que, s'il rfhouait au contraire, on lui saurait gré de ses patriotiques tHlorts. De toutes manières, il devait sortir grandi de cette fiiission. Et c'est pour cela que ce poste d'ambassadeur extraordinaire de la République française, le plus en rapport avec ses facultés et ses goûts politiques, lui parut îMissi le meilleur pour attendre l'issue d'une guerre perdue iTuvance.

A. cette ambition il se mêlait incontestablement un tlésir très sincère et très vif du salut du pays, capable de

' Co jour-là, en effet, aprrs l'envahissement de la Chambre par Témeuta, tti plupart des députés sVtaient réunis dans une salle du palais de la Pré- >iiJen(*e, et ils avaient adopté une motion de M. Thiers. aux termes de liii|uelle, vu la vacance du pouvoir, la Chambre nommait une commission tlo gouvernement et do défense nationale composée do cinq membres, en attendant que les circonstances permissent à. la nation de se prononcer, |iai' une assemblée constituante, sur la forme de son gouvernement. La inajorité se proposait de confier la direction du pouvoir à M. Thiers luirtji'mc et au général Cousin-Montauban, comte de Palikao. Ce projet n'avait pu aboutir par suite du refus des députés de Paris qui, déjà installés à 1 tn5tel-de-Ville, venaient de constituer, de leur côté, le gouvernement de l'émeute.

t>. de la Tour, Le 4 Septembre. Ses apologistes et ses aiieurs (dans VVnirers du 18 et 2i janvier 1872).

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faire illusion aux autres et à M. Thiers lui-même. Et certes, on doit lui rendre cette justice qu'il n'épargna ni ses démarches ni sa peine pour amener une intervention des cabinets de l'Europe en faveur de la France.

Son crédit n'avait donc fait que s'accroître pendant la guerre et il pouvait espérer qu après la tourmente, le pouvoir lui reviendrait naturellement. Aussi avait-il été le premier à dissuader les membres du Gouvernement du 4 Septembre d'accepter les offres de service des princes (l'Orléans ^

Débarrassé de rivaux importuns, M. Thiers était resté seul à côté des hommes du gouvernement insurrectionnel, prêt à profiter de leurs fautes et de la lassitude du pays, pour leur succéder, le jour où les circonstances amèneraient un changement dans le pouvoir.

Ce jour était venu. Les élections avaient inauguré une nouvelle ère politique. Le pays semblait appeler M. Thiers en lui confiant, par ime sorte de plébiscite, le mandat de le représenter. Aux yeux du vieillard, avide de pouvoir, cette désignation du suffrage universel était un titre incontestable à briguer ou à recevoir, dans les circonstances nouvelles, le dépôt du gouvernement.

* C'csl un fait avéré que ce fut principalemeni sur le conseil de M. Thiers que le générai Trochu et M. Jules Favre refusèrent au prince de Joinville, au duc d'Aumale et au duc de Chartres, l'autorisation de servir, môme ù titre de simples soldats, dans les rangs de l'armée de la défense nationale. Des prétextes avaient été mis on avant : il ne fallait pas créer d'emharras &a gouvernement de la République, ni fouinir de prétexte à une agitation dangerpuse, il ne fallait pas ajouter le dan«er d'une guerre civile à tous les autres maux. {Le duc d'Aumale, par lirnest Daudet; Le pi'ince de Joinville pendant la campagne de France, par Auguste Boucher).

Nulle autre raison, m réalité, n'avait pu motiver Topposition de l'ancien Mi-istre de Louis-Philippe, que la crainte de voir des membres de l'ancienne famille régnante reprendre, à la faveur <ie hur patriotisme, une situation incoDipalible avec des arrière-pensées {|u'il ne pouvait avouer, car, ainsi qpie le constatait le préfet de police M. de Keratry, les princes n'avaient fait qu'user de leur droit absolu de citoyens, en venant mettre leur épée au service de la défense nationale, sur la foi de la parole de M. Jules Favre qui avait dit : « Nous sommes au combat cl > on pas au pouvoir. »

Dés le 5 septembre, tous les troi.s, partis secrètement do Bruxelles, étaient arrivés à Paris, vers la fin de la journée. Us n'attendaient, pour prendre leur place au feu, qu'une permission qui leur fut inexorablement refusée.

Qu itre heures après leur arrivée à Paris, iU avaient dû, sur une invitation du préfet de police, M de Keratry, regagner immédiatement l'Angleterre.

(Lettre du comte de Keratry au i-édacteur en chef du journal la Gironde, 20 janvier 1871.)

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Boaucoup dos nouveaux élus crurent trop facilement aussi, sous Tinipression du premier moment, que M. Thiers était le chef que la nation leur désignait. On outrait le sens des élections multiples dont il avait été Tobjet, à la faveur du scrutin de liste. M. Thiers s'était prononcé, dés le principe, contre la guerre ; il avait blâmé ensuite la continuation de la lutte jusqu'à traiter de « fous furieux » M. Gambetta et ses amis qui personnifiaient le parti de la résistance à outrance. Pendant les hostilités, il avait activement négocié pour amener une intervention secourable de TEurope : le pays avait vu naturellement en lui l'homme de la paix, mais non pas pour cela l'homme du gouvernement. Autre chose était d'en finir avec la guerre, autre chose de reconstituer le pouvoir. Le suffrage universel avait élu M. Thiers pour la paix, mais en môme temps, il avait choisi une majorité monarchique pour faire un gouvernement. Comment ne le comprit-on pas?

La vérité est que M. Thiers s'imposa à l'Assemblée nationale, quand il eut vu qu'elle n'avait d'autre volonté que de trouver en lui un directeur et un chef.

Des hommes comme M. Buffet, qui s'était honoré sous l'Empire par son indépendance, avaient toute confiance en M. Thiers. « Si notre pays, écrivait-il quelques jours avant la réunion à Bordeaux, n'est pas absolument condamné, c'est M. Thiers qui, plus que personne, peut le relever. » Pendant la guerre, M^' Dupanloup, évéque d'Orléans, élu depuis par le département du Loiret, écrivait à M. Thiers : « O^i^iq"^ vous seul puissiez sauver la France de cett<» affreuse invasion et de cette menaçfinte anarchie, c'est si difficile qu'il faut bien que le Bon Dieu vous y aide ^ »

M. Thiers s'élail fait volontiers à l'idée qu'il était le sauveur désigné. Mais tout d'abord ses pensées n'allaient pas jusqu'à envisager la possibilité de devenir le chef d'un gouvernement qui ne pouvait être, avec lui, que la République^.

(Comment aurait-il pu concilier de tels projets avec la situation présente ? Il avait bien compris que le pays

• Soles et souvenirs de M. Thiers. Pièces annexées. Lettre du 23 octobre 1870.

* Voir la correspondance échangée à ce sujet enU'e M. de Falioux et M. Thiers, dans le journal la Vérilé (12 mai 1893).

voulait un autre gouvernement que celui des hommes du 4 .septembre et il croyait que le premier soin de ses représentants serait de le lui donner. Il avait donc à compter avec cette disposition. Mais il était homme aussi à fiiire tourner les événements de son côté et à profiter des diflicultés de la situation ppur s'otrrir à les résoudre. Il ne pouvait sVmpécher de croire q^i'il étiiit l'homme nécessaire et que Ton viendrait forcément à lui.

Pour être juste, il faut reconnaître que ce n'est pas le seul désir du pouvoir qui poussait M. Thiers à se mettre en avant. II y avait on lui, avec la conviction de sa supériorité, le sentiment plus élevé d'un devoir national à remplir, pour lequel il se croyait désigné de Dieu même autant que des circonstances. Et en cela sa pensée monta quelquefois plus haut que celle de beaucoup d'autres autour de lui qui, du sein des désastres de la patrie, ne surent point s'élever jusqu'à Dieu*.

Il y eut certainement de la grandeur dans ce vieillard dont on ne saurait dire ce qui domina le plus en lui, de Taraour de la France, pour laquelle il se dévoua ardemment au sein du malheur, ou du désir de jouer un grand nMe historique, après la catastrophe, parce qu'il se croyait plus apte que personne à le remplir.

M. Thiers avait pris les devants sur TAssemblé Natio-

' D&ns la revue La Quinzaine (mars ou avril 1895), M. J. Buisson ftDcieD députa de l'Aude, a raconté le trait suivant :

L'Assemblée Nationale venait de se réunira Bordeaux. Avant qu'elle n'eût choisi M. Thiers comme chef du pouvoir exécutif de la République, ce dtrnier se trouvait après dîner à peu près seul dans son salon de VlJôlel de France, avec M"* Thiers, M'"" Dosne et M. Saubot d'Kmborguez, qui s'ëlail fait la nuit, et le jour, le garde du corps de lancion minisire de Loui.s- Pliilippe. lequol ne dormait que d'un œil dans le voisinage de Gambelta avant notre arrivée. Tous les assistants étaient silencieux. L'opinion de la Chambre se dessinait nettement, hlu par vingt-huit eolh'^ges, M. Thiers était lp chef que la nation nous désignait. Il était entouré de laconfiancc du corps diplomaUque et l'Europe avait les yeux sur lui. 11 sentait que le pouvoir cl la responsabilité monlaicnl vers lui. Debout, le genou gauche ployé sur le bord «l'une do ces chauffeuses à la mode, qui se trouvait proportionnée à sa taille» les deux bras tendus sur le dossier, il penchait la tiHe et drineurait pensif. Tout d'un coup levant son regard sur les personnes présentes : a Vous ne priez pas vous autres? Pourtant il faut prier. Je ne

• suis pas dévot, moi, mais je prie... parce que dans le désastre des na-

• lions, quand tout semble humainement perdu, et qu'on no voit pas d'où

• peat venir le secours, on sent bien que c'est Dieu qui mène le monde. »

nale, appelée à se réunir à Bordeaux. Dès le premier moment, et au risque môme d'être arrêté par les ordres de Gambetta, qui devinait en lui le chef du gouvernement du lendemain, il s'était trouvé à son poste, exerçant tout de suite, par le prestige de ses multiples élections, non moins que par l'ascendant de son nom et de son expérience politique, une influence facile sur les modestes collègues, les plus prompts à venir s'installer, comme lui, dans la ville de l'Assemblée . Il avait immédiatement ouvert salon, sans même attendre que la session parlementaire fût commencée. Son appartement de VHôtel de France avait été le premier lieu de rendez-vous. Les premiers arrivés s'empressaient de venir le voir ; on se groupait autour de lui, on le consultait, on attendait ses avis; les uns après les autres, les députés subissaient son influence. 11 prenait déjà moralement possession du pouvoir

Il avait retrouvé à Bordeaux un vieil ami, M. doLarcy royaliste éprouvé, élu par le département du Gard, et tout d'abord il s'était montré disposé à appuyer une motion pour le rétablissement de la monarchie, que celui-ci devait présenter à l'une des premières séances, avec M. Numa Baragnon, député du Gard, comme lui, et quelques autres royalistes, qui avaient eu tout de suite rintelligencc de la situation.

M. Thiers avait eu aussi à ce sujet, un entretien avec un autre de ses amis, le comte Daru, ancien ministre des Afl*aires étrangères, sous 1 Empire, dans le cabinet libéral du 30 janvier, et élu député par le département de la Manche. Là, prenant déjà l'attitude de chef de l'Assemblée, il lui avait parlé, comme d'un projet dont il se réservait l'exécution, de faire la monarchie, mais « la monarchie unie », comme il disait, par la réconciliation préalable de la famille royale, avec un ministère de préparation, dont lui, M. Daru, ayant été ministre sous l'Empire, sans s'être compromis, était tout désigné, avec M. de Larcy, pour faire partie.

Cette monarchie en expectative, s'il réussissait à la faire accepter des royalistes les plus ardents, était ce qui pouvait s'oflrir de plus convenable à ses yeux. Elle lui laissait le temps de jouer le rôle, auquel il avait lieu de se

croire appelé, et d'aviser en toute liberté pour l'avenir. S'il pensait ne pouvoir rien de plus que d'empôcher l'Assemblée de faire immédiatement la monarchie, au moins ne voulait-il pas qu'elle se fît plus tard sans lui, et sans qu'il en parût l'auteur, afin que le pays lui en fût redevable ol le roi reconnaissant.

Sans que Ton puisse démêler au juste ce qu'il y avait de sincère ou de dissimulé dans la conduite de M. Thiers, on peut croire que, content du premier rôle, il n'avait pas osé, tout d'un coup, prétendre au premier rang. Peut- (Hro, à son âge et dans les circonstances présentes, se fûtil contenté d'être le Richelieu de la nouvelle monarchie. C'est ainsi qu'il avait pu paraître tout d'abord approuver les projets royalistes, croyant l'Assemblée plus décidée qu'elle n'était réellement à rappeler le roi.

Mais il avait fallu peu de chose pour lui inspirer tout de suite d'autres pensées. Après ses entretiens de la première heure avec MM. de Larcy et Daru, il avait reçu de Paris une longue lettre de M. Dufaure sur la situation. Le vieil avocat parlementaire lui exposait, tant en son nom qu'au nom de leurs amis communs, les anciens du parti libéral républicain, les raisons de maintenir la République contre l'Assemblée Nationale elle-même.

C'était le rappeler h lui-même, à ses véritables sentiments, aux doctrines qu'il avait toujours professées.

M. Thiers était l'homme de la Révolution ; il en avait écrit l'histoire, il en avait l'esprit. Sa profession de foi de 1848 exprimait le fond de sa pensée et contenait toute la règle de sa politique. « Entendez bien mon sentiment, disait-il à cette époque : Je suis du parti de la révolution, lant en France qu'en Europe; je souhaite que le gouvernement de la Révolution reste dans les mains des hommes modérés; je ferai tout ce que je pourrai pour qu'il continue à y être. Mais quand ce gouvernement passera dans les mains d'hommes qui seront moins modérés que moi et mes amis, dans les mains des hommes ardents, fût-ce les radicaïuVy je n'abandonnerai pas ma cause pour cela, je serai toujours du parti de la Révolution » *.

• Le Moniteur t 8 février 1848 (Assemblée Nationale, Séance du l«'février).

M. Thiers devait rester constant avec lui-môme, fidèle à ce programme. H fut toujours du parti de la Révolution, et au fond, républicain, môme sous la monarchie qu'il avait servie. La jeune école libérale de 1830, à laquelle il appartenait, disait, en effet, que, la Révplution ne serait définitive que par Tavènement de la République. C'était bien son sentiment.

En présence de l'Assemblée Nationale, il avait pu être troublé un instant par les résultats monarchistes des élections, mais il avait suffi des avertissements de M. Dufaure pour le faire revenir aux pensées de toute sa vie. En l'adjurant de sauver la République, son vieil ami ajoutait, pour achever de le convaincre, que la présidence lui en revenait de droit.

En ouvrant surtout à ses yeux des perspectives secrètement entrevues, M. Dufaure n'avait pas eu de peine aie persuader. Dans la nuit môme qui suivit la réception de cette lettre, M. Thiers avait fait réveiller M. Daru, son voisin à V Hôtel de France^ pour lui dire que ses intentions étaient changées, qu'il n'y avait plus lieu de songer, pour le moment, à la Monarchie et qu'il fallait, dans l'intérôt de l'ordre et de la paix, conserver la République, avec un ministère républicain, formé des meilleurs éléments du Gouvernement de la Défense Nationale V

C'est l'idée qu'il chercha dès lors à faire prévaloir dans l'esprit de ceux qui s'empressaient autour de lui pour prendre ses conseils et recevoir ses directions. La plupart n'étaient que trop portés à l'écouter. Us étaient venus à Bordeaux sans aucun projet arrêté, incertains sur ce qu'il y avait à faire, ne sachant rien de la situation, pas même ce qu'était au juste l'Assemblée élue le 8 février. « Quand l'Assemblée s'ouvrit, a écrit le vicomte de Meaux, nous ignorions comment elle se composait. » En arrivant à Bordeaux, le duc de Broglic, appelé à jouer un rôle si important dans l'Assemblée, ne pensait pas du tout à la monarchie. C'est le marquis de Lasteyrie, député de Seine-et-Marne, arrivé plus tôt que lui, qui lui fit con-

* M. Baragnon a raconté le fait, qu'il tenait de M. Daru lui-m<^me. i plusieurs personnes, notamment à M*' de Cabrières, «^véque de Montpellier.

naître la situation en lui disant : « Tout est à la monarchie. » Beaucoup d'autres, moins au courant que lui des affaires politiques, étaient encore moins renseignés. Les meilleurs eux-mêmes, après les vingt ans du régime napoléonien, étaient si étrangers aux vrais principes de restauration sociale qu'ils ne songeaient pas plus à la royauté qu'à autre chose. Ce n'est qu'au fur et à mesure que les nouveaux venus prenaient contact les uns avec les autres, que l'on s'avisa que le pays avaient élu une Assemblée en grande majorité monarchique.

Mais cette constatation venait trop tard. Sous l'apparence qu'il savait se donner d'un zèle sincère pour la monarchie, M. Thiers s'était déjà emparé d'un grand nombre d'esprits, auxquels il s'efforçait de persuader que le moment n'était pas encore venu de renoncer à la république. Tout de suite il s'était rendu compte de la situation. 11 avait vu très clairement que si l'Assemblée Nationale ne faisait pas, dès le premier jour, la monarchie, elle ne la ferait jamais. Aussi s'attachait-il par-dessus tout dans ses entretiens particuliers, dans la propagande active qu'il exerçait autour de lui, à empêcher que l'Assemblée, en prenant conscience d'elle-même, ne suivît l'élan qu'elle avait reçu du pays et qu'elle n'écoutât les inspirations qui devaient lui venir des circonstances.

Auprès des uns il préconisait la Monarchie « unie », disant que Ton ne pouvait l'attendre que du temps et du concours des princes ; auprès des autres, il faisait valoir les périls imminents d'émeute, qui s'élèveraient à Paris et dans les grandes villes, si l'on touchait à la République. Plus tard, il est vrai, quand il vit que ses conseils sur la « monarchie unie » avaient été pris au sérieux, il devait tout faire pour empêcher l'union, de même que par son attitude il devait tant contribuer à provoquer TinsufrecUon de Paris.

Pour le moment, tout entier à ses combinaisons, il ne cherchait que les moyens de se faire attribuer le pouvoir, confondant dans un même sentiment son patriotisme et son ambition. Car telle était la confiance qu'il avait en ses capacités el en ses talents d'homme d'État, qu'il se croyait sincèrement le plus capable de conduire la France,

dans les conditions si difficiles où elle se trouvait. Et c'était, à Ten croire, uniquement pour son bien qu'il désirait le pouvoir. Il estimait qu'à lui seul il pouvait tenir lieu de gouvernement au pays, et que Thabileté suffisait à remplacer les principes dans la constitution politique d'un peuple. Il ne doutait pas, d'ailleurs, que le vœu de la nation ne l'appelât à prendre en mains la direction de ses affaires.

Néanmoins il n'était pas sûr que l'Assemblée voudrait le suivre dans la voie où il s'efforçait de l'engager. Ce n'est qu'au bout de quelques jours qu'il comprit bien qu'il était le maître de la situation. Quand il se fut rendu compte que la majorité n'avait apporté à Bordeaux aucune résolution arrêtée, qu'elle était divisée, aussi bien sur la forme que sur l'opportunité d'une restauration monarchique, il n'hésita plus à agir pour lui-môme.

Les circonstances favorisèrent singulièrement son rôle.

Au milieu du désarroi général, l'Assemblée Nationale s'était constituée comme à l'improviste, sans programme, sans plan arrêté. Elle avait dû malheureusement se réunir à Bordeaux, ville où la présence de la délégation du Gouvernement de la Défense Nationale avait attiré des éléments républicains turbulents, que les menées de M. Gambetta et de ses amis devaient surexciter encore.

Des bruits de coup d'Etat, de la part du dictateur improvisé du 4 septembre, avaient même précédé la réunion de l'Assemblée Nationale ; on disait qu'il devait se mettre à la tête du parti républicain pour s'opposer par la force aux tentatives de la réaction. Mais on avait exagéré la vaillance personnelle du tribun qui, prudemment, se retira sous les ombrages de Saint-Sébastien, à la frontière d'Espagne.

La convocation de l'Assemblée était pour le 11 février. Mais en raison surtout des difficultés de communication, tout le monde ne fut pas exact au rendez-vous. Dès le dimanche 12 février, un certain nombre de représentants, se trouvant réunis à Bordeaux, avaient tenu une séance préparatoire dans l'après-midi, au Grand-Théâtre, sous la

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présidence du doyen d'âge M. Benoist d'Azy, vieux royaliste, protestataire courageux du Deux Décembre, estimé de tous pour ses vertus et son austérité, mais insuffisant pour remplir le premier rôle. Le vénérable président avait proposé h ses collègues, vu la gravité des circonstances, de déclarer l'Assemblée Nationale constituée, et après la nomination d'un bureau provisoire, on avait fixé au lendemain la première séance publique, pour la vérification des pouvoirs.

Comment les anciens de la réunion, hommes des Assemblées de 1848, M. Benoist d'Azy, M. de Larcy et M. de Kerdrel, M. Blin de Bourdon et les autres royalistes qui étaient là, n'eurent-ils pas l'idée de se concerter sur-le-champ pour faire proclamer la monarchie? Comment ne se mirentils pas, du premier coup, à la hauteur de la situation par un grand acte qui eût engagé l'Assemblée et fixé le pays ?

Dans cette séance préparatoire, on était assez nombreux pour se rendre compte de l'état des partis et tàter le terrain, en faveur du gouvernement indiqué par le suffrage universel. Un ou deux jours suffisaient à l'Assemblée pour se reconnaître, pour prendre possession d'elle-même et du pouvoir. On tarda malheureusement à faire ce qui était le plus urgent.

Beaucoup de députés manquaient encore. Dans Tincertitude, les uns ne s'étaient pas pressés d'arriver; pour les autres il y avait eu des causes personnelles ou locales de retard. Le nombre total des représentants à l'Assemblée, y compris ceux des colonies, était de 768. Le 13 février, il n'y en avait guère plus de 400 réunis à Bordeaux. On ne savait pas encore ce qu'on allait faire. Les plus graves résolutions étaient laissées au hasard, à l'imprévu. Du reste, personne en dehors de M. Thiers, n'avait assez d'autorité pour prendre une initiative, pour donner une direction. On semblait tout attendre des circonstanciés.

En se rendant, pour la première séance pui>lique, au <îrand-Théâtre où allait siéger TAssemblée, M. Thiers avait été accueilli par la populace aux cris de « V'^ive la République ! » 11 avait pris pour lui Tovation, en répondant par des saints aux clameurs de la foule.

Cette première séance avait été aussi tumultueuse que

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nulle. Elle s'était ouverte, sous la présidence de M. Benoist d'Azy, d'après le protocole parlementaire, par des affaires do bureau et de règlement. Il n'y eut, en un moment aussi solennel, qui réunissait les représentants du pays après la plus terrible calamité nationale, ni explosion de douleurs, ni élan de patriotisme, ni accent de foi, rien qui répondît aux circonstances, rien qui fût à la hauteur de la catastrophe.

Au dehors, la populace s'était livrée à des manifestations hostiles contre les membres de la majorité ; il avait fallu môme requérir la force armée pour le lendemain. Dans la salle, la présence de Garibaldi, dont les radicaux de Saône-et- Loire, avec les exaltés de Paris, avaient eu l'idée extravagante de faire un représentant de la France, l'incartade incongrue de ce faux héros et les incidents qui suivirent sa démission de député, avaient donné lieu à des scènes de violence de la part de la minorité républicaine.

Ce début était de fâcheux augure. L'autorité morale de TAssemblée s'en trouvait affaiblie. 11 était évident qu'elle n'aurait ni toute la liberté, ni toute la sécurité pour remplir sa mission.

Le pis était que l'Assemblée paraissait ne savoir ni ce qu'elle était ni ce qu'elle devait faire. On eût dit même qu'elle s'étonnait 'd'être là, tant elle semblait avoir peu conscience de son rôle. Elle ne sut ni prendre possession d'elle-même ni s'imposer au pays. Dès ce moment-là on put entrevoir qu'elle manquerait à sa mission. C'était déjà fini.

Quand, quelques jours plus tard, on commençait à agiter la question de la paix ou de la guerre, M. Thiers disait aux députés : « Vous seriez des enfants, si vous n'apportiez pas ici une résolution arrêtée. » Le mot s'appliquait plus justement encore à la question de gourvernement. Si les représentants de la nation, ces honnêtes gens, si justement investis de la confiance de la nation, avaient agi en hommes politiques, ils auraient dû arriver à Bordeaux avec le ferme propos de constituer tout de suite le gouvernement qu'ils avaient pouvoir d'établir. Malheureusement, ou ils n'avaient pas vu assez clair, ou ils no

se trouvèrent pas en mesure d'agir selon les besoins du pays. Il y eut, dès le principe, des incertitudes, des hésitations, siurtout des dissidences, dont profitèrent, à la fois, et les factieux de la Défense nationale qui cherchaient à prolonger leur domination, avec celle de leur parti, et rhomme habile qui aspirait, à la faveur de ses multiples élections, à leur succéder.

La faute originelle de l'Assemblée, et celle-là devait être irréparable, fut de ne pas saisir vigoureusement le pouvoir dès la première heure, et de laisser subsister ainsi une sorte de régime intérimaire, pendant lequel les hommes du Quatre-Septembre continuèrent en fait à exercer le gouvernement, et qui permit à M. Thiers de profiter de la transition pour accaparer Tautorité.

A la première séance, les membres du Gouvernement de la Défense nationale avaient pris place au banc des ministres. A Texception du général Trochu, qu'un juste sentiment de pudeur retenait à Técart, et de Gambetta, qu s'était prudemment réfugié en Espagne, tous étaient là, y compris MM. Crémieux et Glais-Bizoin, non élus députés. C'était la République, dans la personne des membres du Gouvernement de l'insurrection, qui recevait l'Assemblée Nationale. C'était elle qui allait l'investir du mandat qu'elle s'était indûment attribuée.

Les choses se passèrent comme si l'Assemblée Nationale se fût trouvée en présence d'un gouvernement légitime, dont elle n'avait qu'à recueillir la succession. Ainsi l'avait voulu M. Thiers.

11 y avait le plus grave inconvénient à laisser la transmission du pouvoir s'opérer régulièrement des membres du gouvernement de la Défense Nationale aux représentants du pays, comme si l'Assemblée Nationale n'eût été que rhéritière de la révolution du Quatre-Septembre. Et c'est ce qui arriva, lorsque, à la seconde séance publique du 14 février, M. Jules Fa\Te, au nom de ses collègues, déposa les pouvoirs du gouvernement, dont il faisait partie, entre les mains des élus de la nation, en déclarant que l'ancien gouvernement, jusqu'à la formation d'un nouveau, resterait à son poste pour le maintien et l'exécution des lois.

11 y avait là une fiction dangereuse, à laquelle TAssemblée aurait dû s'opposer sur-le-champ. En remettant leurs pouvoirs à l'Assemblée Nationale et au gouvernement provisoire qu'elle allait instituer, c'était en quelque sorte la République que les hommes du Quatre-Septembre lui remettaient en dépôt, et c'est ainsi que M. Thiers, en leur succédant, quelques jours après, comme chef du pouvoir exécutif, voulut le comprendre.

Rien qu'en se prêtant à cette formalité, TAssemblée Nationale souveraine se subordonnait, de fait, à un autre pouvoir que le sien. Si, au contraire, elle eût, dès le premier instant, affirmé sa souveraineté en ne tenant pas compte de ce résidu de gouvernement, elle aurait eu le champ libre pour faire ce qu'elle devait faire. 11 subsista ainsi, pendant plusieurs jours, à côté d'elle, un pouvoir n'émanant pas d'elle et qui montrait au pays une autorité gouvernementale distincte de l'autorité nationale.

Cette première faute en entraîna d'autres.

Il importait que l'Assemblée Nationale, la seule autorité légitime qui existât dès lors en France, se constituât au plus vite. Elle perdit du temps. La vérification des pouvoirs de ses membres, vaine formalité parlementaire, dont elle aurait pu s'acquitter en une séance, traîna en longueur. Six jours après sa réunion à Bordeaux, elle n'avait pas encore nommé son président ni constitué le bureau. M. Benoist d'Azy, vieillard vénérable, mais faible, n'avait point l'autorité personnelle qu'il fallait pour maintenir celle de TAssemblée.

Chaque jour de passé était perdu pour la cause royaliste. La pression républicaine organisée autour de l'Assemblée, l'agitation populacière fomentée ou entretenue par la faction gambettiste, et qui se manifestait par des scènes tumultueuses aux abords de la salle des séances, détournait de plus en plus la majorité de Tidéc do rappeler sur-le-champ le roi.

C'était une grave imprudence de laisser lo parti républicain se reformer à la faveur des incertitudes du lendemain. M. Thiers n'eut gaide d'empOcher la majorité de la commettre. De leur côté, les républicains, assez nombreux

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déjà, au sein de TAssemblée, mais surtout résolus et encore plus audacieux, avaient compris tout de suite le parti qu'ils pouvaient tirer de M. Thiers; ils secondèrent son action*.

Ces premiers jours furent funestes à la restauration. M. Thiers eut tout le loisir de manœuvrer pour arriver à ses fins. Profitant des hésitations et surtout des divisions de parti, il s'efforçait par tous les moyens en son pouvoir d'empêcher l'Assemblée de proclamer la monarchie. Tantôt, il persuadait aux membres de la Droite que l'entreprise serait plus facile, et même qu'elle trouverait en lui un concours dévoué, lorsqu'on pourrait, selon son mot habituel, présenter au pays « la monarchie unie » ; tantôt, pour les engager à y renoncer, quant à présent, il leur disait que le pays ne voulait pas de la monarchie, parce qu'il les savait impuissants à la faire.

Ce double langage qu'il tenait aux uns et aux autres, selon les circonstances, mettait l'incertitude et le désarroi parmi les groupes de la Droite. 11 s'attachait plus astucieusement encore à entretenir la discorde dans le parti royaliste. Aux orléanistes il disait, pour les tenir éloignés du comte de Chambord : « Gardez-vous bien de vous soumettre au roi : ce serait perdre absolument votre cause; » aux légitimistes, au contraire, il affirmait « que la monarchie légitime était seule possible, qu'elle devait se faire sans le concours des princes d'Orléans, qui ne se soumettraient jamais franchement à M. le comte de Chambord ».

Avec certains royalistes plus résolus, plus entreprenants, auxquels il pouvait craindre de porter ombrage, ou dont il redoutait des résolutions précipitées, il uflectait d'être aussi partisan qu'eux du rétablissement de la monarchie. 11 semblait entrer dans leurs vues et chercher avec eux les meilleurs moyens d'arriver au but.

Plusieurs se laissèrent d'autant plus facilement surprendre qu'ils pouvaient croire M. Thiers intimement

* Dés Bordeaux, disait en i876 M. Jules Simon, la Gauclie républicaine, Je premier des groupes de députés fondé au sein de l'Assemblée Nationale, s'était proposé un double but : le relèvement de la Fiiince et la fondation de la République. Et c'était, ajoutait-il, lo plus grand s rvice à rendre au pays que de consolider « le gouvernement qu'il s'était donné ou «pie les circonstances lui avaient donné ».

favorable à une restauration monarchique. On se racontait que déjà, en décembre 1870, au retour de sa mission diplomatique, M. Thiers s'était exprimé à Tours, dans un sens si monarchique, à M. de Larcy, son vieil ami, que que celui-ci en avait prévenu le représentant de M. le comte de Chambord, qui se trouvait alors dans la même ville. M. Jànicot, directeur de la Gazette de France, s'était même entremis pour ménager une entrevue entre M . Thiers et le comte de la Ferté-Slun. Celle-ci n'avait manqué, disait-on, que parce que le représentant du prince, au lieu de se rendre auprès de M. Thiers, lui avait fait savoir qu'il l'attendrait chez lui, tel jour, telle heure, et que ce manque d'égard avait froissé l'ancien ministre de Louis- Philippe. Mais peut-être M. Thiers n'avait-il eu réellement d'autre dessein que de s'assurer des intentions du comte de Chambord, comme il avait passé les premiers jours de Bordeaux à sonder b'S dispositions de l'Assemblée.

Bientôt il fut suffisamment renseigné sur l'impuissance de la majorité monarchique à fonder le gouvernement de ses vœux. D'un autre côté, il avait eu la précaution, ce que Ton n'a jamais su, d'écrire secrètement au comte de Chambord pour l'exhorter, au nom des intérêts patriotiques les plus sacrés, à attendre dans son exil, en lui représentant que ce n'était pas encore le moment pour lui de venir.

Se sentant maître du terrain, il était à l'aise pour agir. Alors ce furent les plus adroites manœuvres, les menées les plus actives, les sollicitations ouvertes ou détournées, les plus pressantes, les plus insidieuses. L'intrigue succéda î\ la dissimulation. L'ambition pouvait se donner libre cours sous le couvert de la raison et du patriotisme. L'habile homme ne se bornait plus à des démarches secrètes; ses sollicitations devinrent publiques.

M. Thiers, tout en songeant au pays, n'avait pas d'autre pensée que d'amener l'Assemblée Nationale à lui remettre le pouvoir. Il faisait valoir habilement toutes les raisons d'ajourner la question gouvernementale, pour s'occuper uniquement des préliminaires de paix et de la réorganisation administrative, et en même temps il s'efforçait d'in-

sinuer, par lui-même ou par ses amis, que personne n'était plus apte que lui à Tune et l'autre besogne.

Il avait trouvé une formule qui séduisit FAssomblée et dont il continua longtemps à se servir pour détourner celle-ci de Tœuvre constitutionnelle. « Avant de constituer répétait-il sans cesse, il faut réorganiser. » C'est comme s'il eût dit : « Avant de bâtir la maison, il faut la meubler. » Néanmoins, cela paraissait sage et pratique. Beaucoup se laissèrent prendre à l'argument, croyant à Texpérience de celui qui leur parlait ainsi, autant qu'à son désintéressement.

Il est fâcheux pour la mémoire de M. Thiers, dont les services furent incontestables, que l'histoire de Tavortement de la monarchie ait à enregistrer les démarches qu'il faisait alors auprès de ses collègues de la Droite pour obtenir leurs suffrages, les engagements qu'il prenait visà-vis d'eux pour les gagner d lui, les promesses qu'il leur prodiguait (promesses qui ne pouvaient être sérieuses de sa part] d'aider, au moyen même du pouvoir qu'il sollicitait pour un temps, à la restauration de la monarchie. Il faut ajouter, pour rappeler complètement son rôle, que, dans le môme temps que l'habile prétendant s'abouchait avec des membres de la Droite, comme s'il eût partagé leurs vues, il s'entendait avec les républicains et favorisait leurs combinaisons.

Peu à pou les habiletés de M. Thiers avaient détourné les esprits hésitants, et ils étaient nombreux, des solutions définitives qu'ils eussent le plus souhaitées. Son grand art avait été de les leur présenter comme irréalisables. La majorité, presque tout entière, se laissa circonvenir.

Étant loin de se trouver d'accord sur les conditions d'une restauration monarchique, elle croyait, sans doute, qu'il y avait des difficultés au relèvement du trône ; mais les ajourner, c'était les aggraver encore. Quelles que fussent les divergences de vue, la solution n'avait jamais été plus réalisable qu'au commencement. En différant, sous prétexte de le rendre plus facile, le rétablissement de la monarchie, on le rendait à peu près impossible.

L'Assemblée, élue le 8 février, comptait beaucoup

d'hommes de valeur et de talent; mais la plupart étaient nouveaux, sans aucune pratique des affaires et des assemblées politiques. En général, ceux qui avaient le plus d'expérience parlementaire étaient des demeurants de 1830, des revenants de 1848, d'anciens députés de TEmpire, les uns appartenant à la vieille école libérale constitutionnelle, les autres au parti républicain ou bonapartiste. La majorité qui voulait, en principe, la monarchie, mais sans s'accorder sur les moyens pour y arriver, manquait d'un chef à elle, d'un homme capable de lui donner une direction et de lutter contre l'influence absorbante de M. Thiers.

Il manqua surtout à l'Assemblée nationale d'ôtre pleinement pénétrée de sa mission. Elle ne comprit pas assez, ni comme il fallait, que, en môme temps qu'elle avait à décider de la paix ou de la guerre, elle avait à rendre la vie au pays, en refaisant tout ce que l'écroulement de l'Empire, l'invasion étrangère et l'anarchie du régime du Quatre-Septembre avaient détruit. Elle n'eut pas assez, en tant que corps politique, le sentiment de la situation, elle ne parut pas se rendre compte, avec toute l'émotion que de tels événements comportaient, quelle était en présence de la catastrophe d'un peuple et qu'il y avait une France à refaire.

Ayant manqué l'occasion du premier jour, la plus favorable au rétablissement de la royauté, la majorité livrée à elle-même se rangea par impuissance, par entraînement aussi, autour de M. Thiers, pour faire avec lui un gouvernement quelconque. Les anciens parlementaires, les libéraux, ceux qui jouissaient, par leur passé et par leur nom, de plus d'autorité, la poussaient de ce côté, afin de réserver eux-mêmes un avenir qu'ils n'auraient pas voulu abandonner sans conditions à M. le comte de Chambord.

L'occasion vint d'elle-même pour M. Thiers de se faire conférer le pouvoir.

La question de la paix ou de la guerre s'était incidemment posée, dès que l'Assemblée Nationale eut été constituée, et elle s'était posée de la manière la plus aiguë, la plus douloureuse, à propos de l'Alsace et de la Lorraine. Les représentants de ces provinces, déjà perdues pour la

France, avaient cru devoir protester d'avance par Torgane de M. Keller, un des plus vaillants combattants de la défense nationale, contre tout ce qui pouvait être fait à leur sujet dans les négociations pour la paix. Car Ton savait déjà que le vainqueur, pour faire payer une trop longue résistance, exigerait l'une et l'autre province. C'était à la séance du 17 février. « L'émotion, l'agitation, la douleur étaient telles, a écrit un chroniqueur autorisé de l'Assemblée nationale à Bordeaux, que si la proposition de M. Keller, tendant à faire prendre en considération la déclaration qu'il venait de lire, avait été mise aux voix immédiatement, elle eût été adoptée*. »

M. Thiers avait empêché le sentiment de prévaloir sur la politique. Avec autant d'habileté que de raison, il s'était emparé de la direction du débat; il avait traité de cette affaire douloureuse de manière à concilier les susceptibilités du patriotisme avec les nécessités de la situation. Par là il était entré dans les dispositions intimes de la majorité, à qui les surprises seules de l'émotion auraient pu faire oublier qu'elle avait été élue, non pour continuer cette folle politique de lutte à outrance, qui aurait bien vite conduit la France à sa destruction, mais pour terminer pacifiquement, au mieux de Thonneur et des intérêts du pays, une guerre qui n'avait déjà que trop longtemps duré.

Un faux patriotisme posthume a fait honneur à M. Gambetta de l'acharnement qu'il avait mis à continuer une lutte impossible et ruineuse. C'était chez lui beaucoup plus l'effet de Fambition et de l'emportement que d'un zèle sage et sincère pour les intérêts de la patrie. Tous les gens sensés désiraient la fin d'une guerre, qui ne pouvait amener, en se prolongeant, que des désastres plus grands encore et rendre de plus en plus dures les conditions de la paix. Les meilleurs amis de la France souhaitaient pour son bien qu'elle mît bas les armes, après avoir combattu autant que pouvaient l'exiger l'honneur et l'intérêt.

La paix, c'était le vœu du pays lui-même et son intérêt

' Henri Welschinger. L'Assemblée Nationale à Bordeaux {La Quinzaine, i5 février 4897).

immédiat, après Texpérience qu'il avait faite, à ses dépens, de rinutilité d'une lutte qui n'avait pu sauver que Thonneur. Si, au lieu d'un gouvernement d'aventure, la France eût possédé alors un pouvoir régulier et sage, elle serait entrée dans la voie d'une pacification vivement désirée du monde entier, et qui aurait apporté à cette trop longue guerre une solution à la fois plus honorable et moins onéreuse. Car, lorsqu'on fut obligé de traiter, ceux qui avaient disposé d'elle à leur gré, l'avaient tellement épuisée d'hommes et d'argent qu'il ne lui restait plus d'autre parti que d'accepter les conditions du vainqueur, quelles qu'elles fussent.

Fatalement les choses étaient au point où le voulait Fennemi ; car celui-ci avait bien calculé que la France serait à sa merci, quand, par suite de l'épuisement de ses ressources, elle n'aurait plus ni une bataille à livrer, ni une armée à lever. L'inexorable échéance où l'Allemagne attendait la France était arrivée.

Il n'y avait qu'à se soumettre. Au lieu de perdre seulement Strasbourg et une partie de l'Alsace, la France perdit toute TAlsace, avec Metz, et la plus grande partie de la Lorraine ; au lieu de deux milliards, elle dut en payer cinq pour la rançon de la guerre *.

Plus on avait tardé à faire la paix, plus elle s'imposait. M. Thiers le comprenait mieux que personne. Dans cette séance, tristement mémorable, du 17 février, en parlant pour la paix, en opposant avec beaucoup de tact et de raison les arguments de la nécessité aux revendications d'un patriotisme désespéré, mais aussi touchant que sinctre dans la bouche de M. Keller, en qui se personnifiaient TAlsace et la Lorraine, le sage orateur avait ramené l'Assemblée à son vrai sentiment et traduit Topinion gêné raie.

Dans l'état où se trouvait la France, il n'y avait certainement plus d'autre parti à prendre que de se résigner à subir la loi du plus fort. Les héroïques folies peuvent ins-

' C'est un point avéré aujourd'hui (lue les intentions du vainqueur se bornaient, à l'origine, à demander l'Alsace et deux milliards pour prix de la paix. Ce lut la prolongation inutile de la résistance qui aggrava ses prétentions.

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pirer de Tadmiration, mais elles sont le plus souvent une faute dans la vie des peuples.

Pour avoir pris ainsi le parti de la paix, M. Thiers ncn eut que plus de crédit dans le pays et auprès de TAssemblée. Cela servait à ses fins. Car une fois les résolutions de l'Assemblée fixées en faveur de la paix, il fallait instituer immédiatement une autorité publique pour conduire et mener h bonne fin les négociations avec TAUemagne.

La question du pouvoir était liée à celle de la paix. Les amis de M. Thiers s*arrangèrent pour les faire passer ensemble.

Le premier soin de celui-ci avait été de s'assurer de l'Assemblée en lui faisant élire pour président M. Jules Grévy, un républicain de 184P. Cet avocat, de médiocre talent et de caractère plus médiocre encore, très effacé depuis ses aventures républicaines de jeunesse, s'était remis en vue à la fin de TEmpire, en se faisant une place dans le parti de l'opposition, et surtout en protestant bruyamment contre le plébiscite de 1870. Ce souvenir lui comptait. L'Assemblée Nationale lui savait gré aussi de s'être séparé de Gambetta à bordeaux ^ Il avait surtout pour lui d'être le candidat de M. Thiers, qui qui était assuré de trouver dans le vieux républicanisme de son favori un concours actif contre les velléités royalistes de la droite de l'Assemblée.

Très adroitement M. Thiers avait mis en avant le nom de M. Grévy pour la présidence et fait lui-même la répartition des fonctions du bureau de l'Assemblée entre les divers groupes. Ce nom n'inspirait pas plus de défiance que de sympathie. Du reste, la Droite n'avait pas de candidat à opposer à celui de M. Thiers. Aucun de ses membres, à part M. Buffet, n'était encore assez en vue pour être présenté, contre le gré de celui qu'elle allait se donner pour chef, au suffrage de TAssemblée, ni ne se sentait assez d'autorité pour exiger lui-même le premier poste. Par impuissance, par docilité, la Droite ^e laissa faire.

• GambeUa, de son côté, jugeait très justement M. Grévy, en l'appelant 4 Prudborome Machiavel ». (Paul Bosq. Souvenirs de V Assemblée Nationale, 19081.

Le 16 février, M. Jules Grévy avait donc été élu sans concurt'ent, président de l'Assemblée Nationale, par 519 voix sur 536 votants. Une partie seulement de la Droite s'était abstenue. Ce choix inconcevable, que rien ne justifiait que la convenance de celui à qui il profitait, était une première abdication de la majorité entre les mains de l'homme dont elle dépendait déjà. Les autres membres du bureau, viceprésidents, secrétaires et questeurs, avaient été élus sous la môme inspiration. Et M. Thiers appelait liste de conciliation, celle dans laquelle les républicains, qui n'étaient alors qu^une faible minorité, avaient pour eux le président de TAssemblée !

Le soir même de son élection, comme si Ton eut agi de complicité, MM. Jules Grévy, Dufaure, Barthélémy Saint- Hilaire, Léon de Maleville et autres républicains de marque présentaient une motion tendant à faire nommer M. Thiers « chef du pouvoir exécutif de la République française », sous le contrôle de TAssemblée, avec le concours des ministres qu'il choisirait et présiderait. Ce projet de résolution avait été renvoyé d'urgence aux bureaux.

On ne comprendra jamais que la majorité monsurchique de l'Assemblée, ayant là l'occasion de se ressaisir, n'ait pas immédiatement opposé à cette proposition un contreprojet de rétablissement de la monarchie. Mais elle n'était pas prête ; elle n'était môme déjà plus assez maîtresse d'elle-même pour accomplir, en face de M. Thiers, un pareil acte d'autorité. Le plus grand nombre de ses membres n'eût pas cru possible alors, pour les raisons qui ne cessèrent pas de les paralyser, une restauration monarchique. Tout était à point, au contraire, pour la reconnaissance et la consécration du pouvoir que M. Thiers exerçait déjà, avant qu'il ne lui fût conféré.

Dans la discussion préliminaire des bureaux, les membres de la Droite n'eurent même pas assez de résolution, ni assez d'autorité pour faire effacer de l'acte constitutif du nouveau pouvoir, le nom de République, qu'ils avaient résolu d'abord de supprimer. Ils se rendirent à cette raison, suffisante à leurs yeux, que, puisque M. Thiers tenait à ce mot de République, il était impossible, en lui

l'assemblée nationale et h. thiers 49

<îoiiférant le pouvoir, de lui refuser le titre qu'il entendait

porter.

Ce fut la seconde faute de TAssemblée ; mais elle était aussi celle des princes d'Orléans. Depuis huit jours, on avait eu le temps de se reconnaître et d'aviser à la situation. L'Assemblée avait pu se rendre compte du mandat qu elle avait reçu. De leur côté, les princes de la branche cadette avaient été à môme de constater ce que voulait le pays, qui leur avait tracé leur devoir. D'eux-mêmes, ils auraient dû aller au-devant du comte de Chambord et faire l'union, ponr permettre à l'Assemblée de faire la monarchie. Leurs amis, au moins, pouvaient s'engager pour eux, escompter leur concours, opposer, en leur nom, le droit royal aux prétentions républicaines ; ils pouvaient proclamer en principe la Monarchie, au lieu d'affirmer la République, sous le couvert du titre qu'ils allaient conférer à M. Thiers.

Il y avait de quoi s'étonner et s'irriter aussi de cette conduite de la Droite ; des royalistes éprouvés, comme M. Laurentie, rédacteur en chef do V Union, avaient le droit de reprocher à M . de Larcy lui-môme « la mauvaise action » qu'il commettait, en acquiesçant au projet qui remettait le pouvoir à M. Thiers, avec le nom de République. C'était le sentiment de tous les royalistes du dehors. Mais, au sein de l'Assemblée, M. de Larcy, comme les autres, subissait Tentraînement. La douloureuse et tristement mémorable séance du 17 avait consacré Tautorité de celui qui s'y était fait, comme chef de l'Etat, le représentant de la paix. On n'hésitait plus à reconnaître ce qui existait déjà en fait.

Dès le lendemain, un des notables du groupe républicain, Victor Lefranc, présentait le rapport de la Commission en ces termes : t Le sentiment du péril de la patrie, le besoin de Tunion en face de l'ennemi, le mandat de concorde évidemment donné par le pays à cette Assemblée ont inspiré à chacun des membres de la Commission d'abord, une grande énergie dans Texpression des idées au nom desquelles les choix avaient été faits dans tous les bureaux, et ensuite, un patriotique dévouement dans

le sacrifice à faire pour arriver à cette unanimité de la raison qui vaut encore mieux que celle de Tenthousiasme. » Séance tenante, TAssemblée Nationale, « dépositaire de lautorité souveraine », votait un décret aux termes duquel M. Thiers était nommé « chef du pouvoir exécutif de la République Française », sous cette seule restriction, inscrite dans les « considérants » du décret, qu'elle se réservait de statuer ultérieurement sur « les institutions de la France », après avoir pourvu d'abord « aux nécessités du gouvernement ».

Ce jour-là, la majorité monarchique, qui n'avait pas voulu ou pas su rappeler le roi, s'était donné un maître. En réalité, l'Assemblée Nationale, éperdue, impuissante, ramenée par la situation môme aux traditions de la vieille Rome qui, dans les moments critiques, recourait à l'autorité dictatoriale pour sauver la République, s'était jetée à son exemple, dans les bras d'un dictateur. Et ce fut, dans toute la force du mot, sinon dans tout l'odieux de la chose, un véritable dictateur que ce souverain d'occasion qui exerça, en face de l'Assemblée Nationale, un pouvoir sans précédent sous un régime parlementaire.

Le décret du 18 février s'appuyait sur ce motif qu'il importait, en attendant qu'il fût statué sur les institutions de la France, de pourvoir immédiatement aux nécessités du gouvernement et à la conduite des négociations. Le droit souverain du pays et de l'Assemblée à statuer sur ces institutions y était proclamé ; mais l'existence de la République était constatée en fait, dans le titre même de la fonction dont M. Thiers était investi. Ainsi Lavait-il voulu. C'était calcul de sa part : en gardant le mot de république, il préparait le régime.

Comme plus tard, dans la loi constitutionnelle de 1873, où était simplement posé le principe du renouvellement septennal de la Présidence de la République, le mot allait emporter la chose, et le pays put se croire définitivement en république, quand le titre du chef du pouvoir exécutif et tous les actes officiels faisaient expressément mention de la « République française ».

Le lendemain du 18 février, M. Thiers remerciait LAssemblée de la confiance qu'elle avait mise en lui, protes-

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