‹ L'échelle de femmesChapitre 10 sur 32 · CATHERINE · texte numérisé non relu

CATHERINE

Fatum!!!

La veille de la nuit fatale dont nous venons de rapporter les événements, on se rappelle que Catherine avait passé à l'auberge isolée, dans la compagnie de plusieurs matelots, et qu'elle avait promis de revenir vers le soir.

Séparée de sa mère depuis deux ans, elle avait appris son départ de Brest, mais sans connaître au juste le lieu qu'elle allait habiter. Le hasard seul venait de le lui faire découvrir. Quoique tombée au dernier degré du vice, cette jeune fille n'avait pas perdu toute vertu. Elle avait conservé, au milieu de sa dégradation, un souvenir reconnaissant des soins donnés à son enfance, et, dans cette

àme gangrenée de sales passions, on voyait eneore surnager quelques sentiments d'amour, de piété et de dévouement, semblables à ces fleurs pures qui s'épanouissent parfois à la surface d'un marais infect et croupissant.

Elle résolut fermement de revenir le soir même voir sa mère, obtenir son pardon et l'embrasser.

Malheureusement, les matelots qui l'accompagnaient la retinrent fort tard à Ploudalmezeau, et quand elle quitta ce bourg, son état d'ivresse était tel qu'elle éprouva la plus grande difficulté à reconnaître et à suivre le chemin qui devait la conduire chez Marguerite. Elle essaya pourtant de v se diriger de ce côté; mais bientôt elle se sentit tellement étourdie, qu'elle entra dans un champ de genêts pour se reposer.

A peine assise, le sommeil l'emporta, et elle s'endojv mit.

Plusieurs heures s'étaient sans doute écoulées quand elle se réveilla. Les ténèbres étaient profondes, et le vent froid de la nuit sifflait tristement dans les genêts.

Catherine passa la main sur ses yeux, dégourdit ses membres endoloris, et commença à regarder autour d'elle.

Elle se trouvait sur la lisière d'une garenne qui bordait la grande route, dont la trace blanchâtre se dessinait au loin dans fobscurité. La lune était voilée et ne répandait aucune clarté. Catherine se leva avec quelque peine, et elle allait s'avancer vers le fossé pour sortir du champ, lorsqu'elle crut entendre, à peu de distance, un bruissement confus de voix basses. Puis elle aperçut comme des ombres qui s'avançaient.

Elle resta immobile et attentive.

Bientôt elle put voir distinctement deux hommes qui côtoyaient la garenne, portant un fardeau qui semblait

fort pesant. Ils s'arrêtèrent à quelques pas de la jeune fille,, et laissèrent tomber lourdement à terre leur ballot, qui rendit un son flasque et mat.

— Ici la placarde est bonne, dit le plus petit des deux paysans (car ils portaient le costume de la campagne) ; en l'enterrant dans les genêts, si on vient à V allumer x 9 on croira que c'est quelque chariot qui aura fait mer le chêne *.

Catherine, qui avait prêté l'oreille, frémit à ces mots. Dans les lieux infâmes qu'elle avait fréquentés depuis deux ans, elle avait pu s'accoutumer à ce langage mysté* rieux des scélérats, et les gardes-chiourmes, les forçats libérés ou les receleurs de la rue des Petits-Moulins l'a-* vaient depuis longtemps initiée mjaspinage en bigorne 9 .

Elle comprit donc ce qui venait d'être dit , ainsi que le reste de la conversation.

— Avec ça, dit l'autre, que personne ne vient par ici; ce genêt-là n'a pas plus de deux longes *, et on ne le raccourcira 6 point encore.

— As-tu la pioche?

— Oui, voici, et la pelle. PlanqueAoi un peu plus avant dans le fourré.

Les deux hommes entrèrent de quelques pas dans le champ , et Catherine entendit bientôt le bruit sourd de la pioche creusant la terre.

Cependant ses yeux se portèrent sur le fardeau, qui avait été déposé à quelques pas d'elle. C'était un long sac de toile, et, autant qu'elle en put juger à la faible lueur de deux ou trois étoiles qui brillaient seules au ciel, il lui sembla remarquer de longues traînées humides et noirâtres qui suintaient à travers. Mais quelle était la victime?

1 Le voir. — * Assassin qui aura tué sur la grande route. — 8 Langue d'argot. — * Ans. — 8 Coupera.

où avait-elle été frappée ? Elle résolut de" tout faire pour le découvrir.

Son cœur n'était point facile à la crainte , et d'ailleurs un reste d'ivresse donnait à toutes ses facultés cette surexcitation qui , même au plus lâche, tient lieu de courage. Elle se décida donc à ne faire aucune tentative de fuite , et, s'accroupiçsant derrière une touffe de genêts , continua à tout observer.

Les deux paysans eurent bientôt achevé la fosse qu'ils creusaient. Ils revinrent prendre le sac, chacun par un bout, pour l'y transporter.

— *■ N* épargne le poitou x , dit le plus grand, et prends garde qu'il ne reste du mçiquis * à tes habits.

— C'est difficile; la boussole 9 est de mon côté, et ça eoule comme du pivots 4 d'un robinet.

Ils arrivèrent près du trou, et y jetèrent leur fardeau. Il fut bientôt recouvert , et Catherine les entendit danser sur la fosse pour affaisser la terre. Le gazon fut ensuite replacé part dessus avec soin, et les plants de genêts repiqués à leur ancienne place.

— Tout est fini maintenant, dit un des deux hommes; en voilà un qui n'aura plus de mal aux dominos K

— Oui, fini, reprit l'autre d'une voix grave et sombre. Et, se découvrant la tête :

— Maintenant, jious sommes quittes : A revoir, Bordenson 1...

Un faible murmure, semblable àuncri étouffé, suivit ce nom.

— Prête loche*, Ivon. As-tu entendu?

— Quoi ?

1 Prends de» précautions. — * Du rouge. — ' 3 La tôtc< — * Vin. — 5 Dents. — 6 L'oreille.

— (Test comme quelqu'un qui a criblé 1 ?

— Bah ! le vent dans les genêts. Tu es un taffetir *. Tous deux s'approchèrent de Catherine.

— Pour cette fois, c'est pas le taff 8 , j'entends des chevaux... Reluque K sur Y estrade 5 .

Ils s'arrêtèrent, et regardèrent vers le grand chemin.

— C'est des cognes 6 ; gare à être marrons paumés 7 . Tous deux s'accroupirent aussitôt ; leurs coudes touchaient Catherine. Elle n'osait respirer.

Les gendarmes passèrent.

— Et vivement, Ivon, donnons-la-nous 8 . M'ont-ils coque la taffe* quand ils ont passé; le trèfle me faisait trenteet un 10 .

Us se levèrent et gagnèrent rapidement la barrière du champ par laquelle ils étaient entrés. Le bruit de leurs pas se perdit bientôt dans la nuit.

Catherine se souleva avec précaution, rampa plutôt qu'elle ne marcha jusqu'au fossé, et avança la tête.

Elle crut apercevoir sur la route deux hommes qui s'éloignaient, tournant le dos à Ploudalmezeau. Elle ne douta pas que ce ne fussent ceux qu'elle venait d'entendre.

Elle descendit alors le talus qui servait de clôture à la garenne, et se dirigea vers le bourg.

Il y avait environ une demi-heure que Catherine était chez le juge de paix ; elle lui. avait raconté dans le plus grand détail son aventure de la nuit, et le magistrat était occupé à transcrite sa déposition, lorsque l'on entendit dans la cour un bruit de chevaux, et le brigadier de Plou-

1 Crié. — * Peureux. — 8 La peur. — * Regarde. — 5 Chemin. — 6 Gendarmes. — 7 Pris en flagrant délit. — 8 Sauvons-nous. — • Fait peur. — ,0 Le cœur me battait.

l\ femme du peuple. 77

dalmezeau parut à la porte du bureau, tenant par la main une femme qui se cachait le visage avec son tablier, et paraissait en proie à la plus vive douleur.

— Qu'est-ce, Lomic? demanda le juge de paix.

— Pardon, excuse, mon juge, si je vous dérange, répondit le gendarme en portant militairement la main à son chapeau ; je n'aurais p'as forcé le foyer conjugal à cette heure si je n'avais aperçu votre porte comme qui dirait ouverte et de la lumière dans votre bureau. Voici l'affaire : Cette nuit, Kerkoff (qui est un couteau à deux lames, comme vous savez) est venu me dire à l'oreille qu'il y avait deux forçats évadés à l'auberge isolée. Bon, dis-je; et, sur le quart d'heure, je fais monter leurs bètes à mes hommes , et nous faisons un temps de galop jusqu'à l'endroit qu'on nous avait indiqué. En arrivant, nous avons vu de la chandelle dans le taudis; nous avons poussé la porte, qui s'est ouverte, et qu'avons-nous trouvé, mon juge? La femme que voilà, occupée à laver du sang, dont les murailles et le plancher étaient rouges... Aussitôt qu'elle nous a aperçus, elle est presque tombée en faiblesse, et s'est mise à crier : « Je suis perdue ! » Alors je l'ai doucement appréhendée , avec les égards dus à son sexe; j'ai laissé trois de mes enfants de chœur à l'auberge, et je suis revenu vous conduire la particulière.

Catherine avait écouté le rapport du brigadier avec une attention et une anxiété singulières; un vague pressentiment l'effrayait. Elle se pencha pour découvrir les traits de la femme que le gendarme venait d'amener; mais elle continuait à se couvrir le visage, en sanglotant.

Le juge de paix se leva.

— Ceci est fort important, dit-il; au moment où vous êtes entré , brigadier, j'écoutais la déclaration de cette jeune fille, qiïî vient précisément de voir, il y a environ

une heure, deux assassins emporter et enterrer un cadavre.

A peine ces mots avaient-ils été prononcés que la femme laissa tomber le tablier qui Gâchait son visage, et chercha des yeux la jeune fille dont le juge de paix venait de parler» -.

Un grand cri partit au même* instant, et Catherine s'élança vers elle.

La femme de l'auberge isolée était Marguerite Cosquer.

Quelques jours après, Cosque* et Barazer, qui avaient échappé aux recherches des gendarmes de Ploudalmezeau, furent rencontrés par des gardes-chiourmes envoyés à leur poursuite. Cosquer, quoique surpris, essaya de résister, et frappa mortellement un des soldats du bagne; mais atteint lui-même d'une balle dans la poitrine, il tomba, privé de sentiment, et fut transporté à Thôpitalde Brest, où il mourut peu de jours après.

Quaçt à Barazer et à Marguerite, tous deux furent emprisonnés sous la prévention commune d'avoir assassiné Hyacinthe-Marie Bordenson, entrepreneur.

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