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UNE EXÉCUTION

Rien, parmi 4es tommes, ne doit être réglé qae sauf erreur : aussi ne trouvé-je aucunement a redire contre la prison, les amendes; car du moins peut-on rendre l'argent et la liberté; mais rend-on la vie, rend-on une tète coupée?...

juges! couper une tête sauf erreur 1...

Bernard (de Rennes).

Une exécution se préparait à Brest. Elle avait été annoncée depuis plusieurs jours comme une solennité populaire et instructive, et il n'était bruit dans les rues des Sept-Saints , des Petits-Moulins, du Brâs-d'Or et des Remparts que du spectacle qui se préparait sur la place Saint-Louis. Le peuple accourait déjà, le peuple si avide de toutes les émotions qui le tirent pour quelques moments de son existence brute et ternie !.... Il venait là,

80 L ÉCHELLE DE FEMMXS.

«orame au cabaret, chercher un étourdissement de quelques heures; il venait là, comme une foule plus heureuse, et plus facile aux impressions, avait couru la veille à un drame joué au théâtre. Le peuple ! il avait perdu successivement toutes ses cérémonies d'autrefois, toutes ses pompes publiques: les belles processions, brodées d'azur et d'or, avec leurs magies de chants et de parfums; les saturnales de la déesse Raison, avec les rondes sanculotiques autour de Parbre de la liberté; enfin les revues de Fempire, si résonnantes de cliquetis de fusils, de bruits de canons et de roulements de tambours !.. De tout cda, hélas ! il ne lui était rien resté, que les exercices à feu de la garde nationale, et, aux grands jours, la fête du roi ou une exécution !

Aussi, il fallait voir comme il accourait ! Deux tètes à couper dans l'intérêt de la morale ! Cela devait être saisissant et beau ! Déjà la multitude bouillonnait sur la place d'exécution; déjà les groupes se formaient, les femmes du peuple accouraient avec leurs enfants, comme dés nichées de bêtes fauves attirées par l'odeur du sang. Une petite fille pleurait, et sa bonne lui criait, en la frappant : a Te tairas-tu, mauvaise ? Si tu es méchante , tu n'iras pas voir guillotiner le voleur avec moi. » Et la petite fille essuyait ses larmes et se taisait. On se pressait, on s'interrogeait. Chacun disait à son voisin ce qu'il savait sur la solennité qui se préparait. Un garde-magasin, assis sur le perron de la cathédrale, racontait comme quoi la marine avait prêté la guillotine pour l'exécution, et avait même poussé les procédés jusqu'à proposer son bourreau, la vertueuse administration! Lui 'qui parlait, il était sûr de ce qu'il avançait, car le coupe-tête était dans ses magasins, c'était lui qui l'avait livré.

Et le brave homme, en disant cela, levait le front

plein d'un orgueil digne et pacifique, et ceux qui l'entouraient le regardaient avec une admiration naïve.

Puis un autre spectateur racontait comment le bourreau ■ de Quimper était arrivé la veille par la diligence; il rayait vu : c'était un bel homme, qui avait des breloques et des boucles d'oreilles.

Il y en avait aussi qui parlaient des condamnés, qui les avaient connus, et ceux-là on les entourait, on les écoutait avec un curieux étonnement.

Au milieu de tout ce tumulte, quelques bourgeois passaient rapidement en témoignant leur dégoût pour cet empressement du peuple à voir décoller un homme. Cependant ils étaient tous amis de la peine de mort ; tous parlaient de la nécessité de V exemple: seulement ils ne voulaient pas que le peuple vînt s'instruire en le voyant. Puissants logiciens ! dont les noms figuraient aux listes des électeurs à titre de capacités légales.

Mais, parmi eux, il y en eut un surtout dont toute l'âme se bouleversa d'indignation et de pitié à la vue de la foule qui entourait l'échafaud. Il traversa la place presque en courant.

— Les monstres ! murmura-t-il; peut-on voir couler le sang d'un homme !

Et il pleurait presque, le bourgeois au cœur d'agneau.

Or celui-là était un des jurés qui avaient condamné au couteau ceux qui allaient mourir !

Pendant que ce drame se jouait en plein air, un autre s'achevait au fond de la noire prison; c'était le dernier jour des condamnés.

Barazer avait éprouvé pendant la nuit qui venait de s'écouler toute l'agonie de cette mort à heure fixe qui l'attendait. Son âme n'était pas assez fortement doublée de croyances pour soutenir un t.el choc : il résolut de cher-

8$ i/êchëIle de v¥totots.

cher léà Môyéitè d'arriVet â l'otibli de sa pëû*. Citait un homme qtii connaissait àe§ fltôité, et qui avait vendu sa vie à bon escient. Il demanda ûxl geôlier ce qu'il lui fallait pour s'étourdir dans l'ivresse, et celui-ci s'empressa * de le satisfait, car il savait (Jtlë rien ne devait être refusé au condamné le jour de son exécution. La justice humaine Pavait oMoûué ainsi, afin dans doute qu'en entourant le malheureux qui allait péril* de toutes les aisances de la terre , il lui parût plus dur de quitter û&s joies, et qu'il se reprit avec plus dé désesfrôir à cet appât de là vie qu'on lui jetait au bord de la tombe*

Quant à Marguerite * quelques lambeaux de foi chrétienne avaient surnagé dans son ftffle J elle s'y rattacha avec ardeur, et chercha de la force dans la confession et là prière» Le murîflur e de ses litanies, psalmodiées à haute Voix, se mêla bientôt aux chants d'ivroghe de son complice, et l'on put apprendre que tous deux cherchaient secours dans les deux seules consolations qui puissent rester au cdeur du peuple au bout de l'existence : Dieu et l'eau-de-vie! .

Cependant l'heure était venue; la ctià*rétte> chargée des deux victimes, quitta la prison. Baraier, presque privé de sentiment par l'ivresse, y avait été couché dâûsi toute sa longueur ; il parut s'assoupir au bruit monotone de la foule qui l'environnait* Marguerite, le crucifix sef rî5 . sur sa poitrine, priait dévotement, tandis qu'entre eux deux était assis le prêtre, tout pâle et comme chancelant sous le poids de son ministère.

Ils arrivèrent ainsi jusqu'à la rue Saint- Yves; mais là,» des cris et des sanglots se firent entendre} la foule s'ouvrit, et une femme s'élança tenant un enfant suspendu à son cou.

— Ma mère ! criaient deux voix déchirautes, ma mère !

LA FEMME DtJ VBfTf LÉ* feg

Marguerite tendit les bras : c'était Catherine et Ba petite Marie.

La charrette s'arrêta; la jeune fille passa l'entent à sa mère par-dessus les bords du tombereau.

Alors, ce fut pitié de voir celle-ci se cramponner au cou de la pautre paysanne* Elle serrait dans ses petites mains toutes frémissantes la figure maigre et pâle de Marguerite ; elle enlaçait ses petits pieds au îanc de la condam** née ; elle collait son petit corps à sa poitrine jusqu'à ne pouvoir respirer» Et c'étaient des convulsions de douleur ! et parmi les cris > les baisers > les morsures, elle répétait:

*~ Mère, je ne veux pas que tu meures; reste avec moi, mère; mère> que Vais-je devenir? Je ne veux pag que tu meures!

Puis elle priait les gendarmes, elle priait le peuple, elle priait le prêtre^ et tous baissaient la tète sans lui répondre ; quelques-uns seulement pleuraient.

Marguerite cherchait en vain assez de forces pour con-* soler le désespoir de Marie* Son cœur se fendait sous les caresses de ses deux filles.

Car Catherine était aussi montée près d'elle. La pauvre mère les entoura de ses deux bras> et laissa aller sa tète sûr leurs tètes rapprochées.

* La foule regardait et sanglotait.

Mais la charrette avançait toujours.

Déjà elle avait tourné la rue Saint "Yves et entrait dans celle de la Mairie. Catherine, qui avait levé les yeux* tressaillit et se jeta sur le sein de sa mère. •Elle venait fi'apetcevoir de loin la guillotine !

Marguerite se sentit comme relevée à cette vue. Elle regarda ses çnfants et le crucifix qu'elle avait abandonné pour eux; puis, prenant les deux mains 4e la petite Ma-

rie, elle les posa sur la croix avec un mouvement plein de ferveur.

— Dieu aura pitié de toi, enfant, dit-elle; Dieu est juste, il sait que je n'ai pas mérité de mourir.

— Je ne veux pas que tu meures ! répétait l'enfant égarée.

— Paix, ma fille, paix, pia Marie ! murmura la.condamnée en berçant la petite sur son cœur, avec cette cajoleuse tendresse de mère ; ne pleure pas ainsi !

Alors le prêtre, qui jusqu'à ce moment avaitrgardé le silence, se mit à parler : il exhorta la femme qui allait mourir à mettre son cœur à nu, et à ne rien cacher à cette heure suprême.

Et, la main sur la tête de son enfant, la femme répéta qu'elle était innocente du sang qui avait été versé.

Le prêtre alors lui donna l'absolution de ses fautes, et ils prièrent tous deux.

Enfin fat charrette s'arrêta : ils étaient arrivés.

La place ondoyait de tètes aussi serrées que les épis d'un champ au moment de la moisson. La pluie qui commençait n'avait pu dissiper cette multitude; tous les yeux étaient tournés vers l'échafaud.

Barazer y fut porté encore ivre, et sa tête tomba.

— Maintenant, à l'autre ! dit le bourreau.

Mais l'autre ne montait pas. Un mouvement s'était fait au pied de l'échafaud, et, de loin, on entendit des cris et des sanglots; on voyait des femmes se presser, entrelacer leurs bras, et, au milieu du trouble, une tête d'enfant qui apparaissait de temps en temps, blonde et échevelée.

Tous les yeux étaient tournés de ce côté; chacun se haussait pour voir, chacun s'étonnait de ce long retard.

Déjà le bourreau avait crié :

— Plus vite, donc! ne voyez-vous pas qu'j) pleut?.. Une femme enfin parut sur la fatale échelle, soutenue

par un valet. Arrivée sur la plate-forme, elle se mit à genoux, le prêtre la bénit et lui donna à baiser le crucifix. Alors elle se leva.

Ses yeux semblèrent chercher quelque chose au pied de Péchafaud; ses bras s'étendirent, puis, comme subitement privée de sentiment, elle se laissa tomber dans les bras de l'homme qui l'avait aidée*à monter. Il y eut un instant de silence. On entendit un coup mat et sourd. Deux grands cris partirent en même temps.

La foule se retira lentement.

Environ une demi-heure après on vit passer dans la rue de la Mairie une troupe de filles de joie soutenant une de leurs compagnes éperdue. Derrière, venait une d'entre elles portant dans ses bras une, enfant dont les traits étaient gonflés et les joues humides de larmes.

Deux jeunes gens qui passaient s'arrêtèrent.

— Est-ce la petite de la femme que l'on vient de guillotiner? demanda l'un d'eux à la fille qui portait Marie.

— Oui, Monsieur.

— Pauvre enfant, que va-t-elle devenir ? murmura le •jeune homme en se tournant vers son compagnon.

— Heureusement qu'elle est jolie, répondit l'autre. Tous deux sourirent finement, firent décrire deux ou

trois circonférences aériennes à leurs cannes de fer creux. Et ils entrèrent au café.

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