‹ L'échelle de femmesChapitre 17 sur 32 · L'HOSPICE · texte numérisé non relu

L'HOSPICE

Et de quoi se plaint le peuple . n'a-t-il pas l'hôpital?

Réponse d'an membre du parlement de Bretagne.

Dans une salle de l'hospice civil de Hennés, deux hommes se trouvaient près du lit d'une femme malade, qui paraissait plongée dans une sorte de sommeil d'accablement. L'un était le médecin, l'autre un élève.

— Eh bien, monsieur Fontaine, dit le premier, cette jeune fille est toujours dans la même situation?

— Toujours, Monsieur.

— Des sueurs, la respiration courte,, les pommettes colorées, n'est-ce pas?

— Oui, Monsieur.

— C'est bien ce que j'avais prévu, dit le docteur avec un air de tranquille satisfaction et en prenant une prise de tabac; seulement, je ne puis être sûr que le foie soit attaqué : il faudra voir cela, Fontaine. Cette jeune fille ne passera peut-être pas la journée; vous aurez soin d'en faire l'autopsie avec attention.

Fontaine baissa la tête, et une larme roula dans ses yeux.

— Ceci est très-important, voyez-vous; car j'ai dans ce moment trois dames attaquées de la même affection, la femme de l'avocat général entre autres. Il est heureux que cette jeune fille nous soit venue; son autopsie pourra pie servir Singulièrement dans mon traitement.

Le docteur s'éloigna et s'arrêta à un autre lit.

Cependant, au bout de quelques minutes, la malade sembla se ranimer. Elle promena autour d'elle des yeux atones et ternis.

Presqu'au même instant le jeune élève s'approcha.

— Eh bien, Anna, comment vous trouvez-vous maintenant ?

— Mieux, bien mieux, j'ai dormi; mais je suis si faible encore... Je m'ennuie, monsieur Fontaine; est-ce que je ne verrai pas mon fils ?

Le jeune homme tressaillit.

— Plus tard, Anna; cette vue, maintenant, ne ferait que vous émouvoir et retarder votre guérison.

— Est-il bien, mon fils ?

— Très-bien, Anna, répondit Fontaine en baissant la voix...

Depuis trois jours il était mort.

Anna resta un moment silencieuse; puis, tendant la main à Fontaine, avec ce sourire indéfinissable de malade d'une tristesse à briser le cœur :

— Comme vous êtes bon pour moi, monsieur Fontaine ! dit-elle avec une ravissante douceur. Que serais-je devenue sans vous, qui m'avez donné du courage? car maintenant j'en ai, allez. Je sens bien que je dois me guérir pour mon fils. Je veux travailler pour l'élever ; je subirai toutes les humiliations dont l'on voudra m'accabler; j'irai mendier, s'il le faut, avec mon petit Edouard dans mon tablier; mais il ne me quittera pas, du moins. Je dois remercier le ciel de ce que c'est un garçon : les garçons sont bien plus heureux dans ce monde; quand ils naissent pauvres, ils peuvent devenir riches en travaillant; s'ils aiment quelqu'un, ils ne sont pas déshonorés pour cela. Oh ! j'aurais bien voulu être un garçon, moi !

Elle se tut un instant, croisa ses mains longues et maigres , et laissa deux larmes couler le long de ses joues flétries.

Fontaine se pencha sur elle.

— Chère Anna, éloignez ces tristes souvenirs.

— Oui , oui , vous avez raison > cela me fait mal ; et puis l'en me voit pleurer, et les autres femmes de la salle se moquent de moi. Oh ! c'est encore cela, monsieur Fontaine, qui m'a fait souffrir quand je suis arrivée ici ! Toutes ces femmes riaient quand elles m'entendaient me plaindre ; elles m'appelaient hypocrite, et disaient que je ne faisais ainsi la repentante que pour me mettre bien avec les sœurs. Comme je trouvais dur, alors, d'être ainsi dans une salle avec tout le monde l de ne pouvoir cacher mon chagrin, prononcer son nom ! Comme les riches sont heureux d'avoir une chambre à eux tout seuls pour pleurer et mourir !... Je n'étais jamais venue ici ; mais c'est horrible, l'hôpital!

Elle se tut de nouveau , et , cette fois, elle sembla céder à un de ces assoupissements subits qui saisissent les per-

LA ORISETTE. 127

sonnes gravement malades. Son œil se referma et s'ouvrit alternativement pendant quelques minutes ; puis , elle s'endormit entièrement.

Le jeune homme quitta son lit. Il y avait déjà quatre mois qu'Anna languissait à l'hospice, et que Fontaine lui donnait des soins. Pendant sa longue maladie, il avait pu connaître cette jeune fille, et lui avait voué un profond sentiment de tendresse. Peut-être même qu'un regret instinctif s'était éveillé en lui à la vue de ce cœur si bien appareillé au sien , et que le hasard avait jeté hors de sa route ; il pensait avec douleur à cette fatalité qui éloigne l'une de l'autre des âmes sœurs, et qui ne les rapproche qu'au moment dernier, alors que l'une d'elles s'est déjà donnée, et que, fanée, elle n'aspire plus qu'à la mort.

Il se demandait quelquefois pourquoi Dieu n'avait pas marqué au front les êtres exceptionnels, comme une race à part dans la vie ; pourquoi, au milieu de cette tourbe d'âmes nègres, on ne pouvait reconnaître ces quelques âmes blanches , plus délicates et plus intelligentes : créations auxquelles semble dévolu le privilège de la débilité souffrante et des tortures intimes.

Mais toutes ces pensées, Fontaine ne s'y arrêtait pas ; il les repoussait avec force comme de dangereuses rêveries. Depuis quelques jours surtout, il était uniquement occupé d'adoucir autant qu'il dépendait de lui , pour la jeune fille, ses derniers moments qu'il voyait approcher.

L'état d'Anna empira en effet rapidement , comme cela arrive au terme d'une maladie mortelle. Le soir même du jour auquel nous avons repris notre récit, elle était en pleine agonie; mais, conservant toute sa connaissance et se sentant mourir, elle fit demander Fontaine, qui avait évité de s'approcher d'elle, pour ne point rendre plus

douloureux, par une explication, ses derniers moments d'existence. Elle le fit asseoir près d'elle.

— Je suis bien mal , monsieur Fontaine , je vais mourir, j'en suis sûre. Je vous ai appelé pour vous recommander mon fils... mon fils, mon Dieu !

Et, dans ce moment, l'amour maternel exaltant tout ce qui restait de vie dans ce corps épuisé, la mourante se redressa seule dans son séant, et saisit les deux mains du jeune homme.

— Apportez-moi mon fils ; je veux le voir encore , apportez-le-moi !

— Anna, y pensez-vous?

— Apportez-moi mon fils, mon pauvre orphelin ! Oh ! le laisser seul sur la terre ! Cette pensée me rend la mort horrible.

— Oui, dit Fontaine, saisi brusquement d'une nouvelle idée, son sort serait bien malheureux parmi les hommes ; que ne pouvez vous l'emporter avec vous dans le ciel !

— Oh ! si je le pouvais ! dit la pauvre mère.

— Vous le pouvez.

— Que voulez-vous dire ?

— Votre fils est mort.

Anna fit un bond terrible sur sa couche, ses yeux étincelèrent, ses deux bras se raidirent ; mais ce ne fut qu'un éclair.

-— Mort ! dit-elle, oh ! mon Dieu, merci !

Et ses yeux se fermèrent doucement.

— Anna, dit Fontaine après un long silence, Anna, n'avez-vous rien à me demander ?

— Rien. Mon fils est mort. Je vais le rejoindre.

— Anna, que voulez-vous que je dise ?...

— Mon fils!

— Que je dise à Edouard ?

— Oui , Edouard , mou fils. . .

— Anna, de grâce I...

Les lèvres de l'agonisante murmurèrent encore quelques sons inintelligibles.

Fontaine essuya ses yeux, qui étaient voilés par les larmes, et se pencha de nouveau sur la jeune fille.

— Anna, m'entendez-vous ?

— Elle est morte, dit une voix près de lui. Il se releva brusquement ; c'était l'infirmier qui rejetait le drap pardessus la tète du cadavre.

Le lendemain, une vingtaine de jeunes gens se trouvaient réunis à l'amphithéâtre de l'école secondaire de médecine. C'était l'une des preihières séances depuis le retour des vacances, et Ton renouvelait connaissance.

— Tiens, c'est toi, Sainval, s'écrièrent quelques voix ; depuis quand de retour ?

— D'hier seulement. Bonjour, mes amis. Bonjour, Fontaine.

Et le jeune homme, se levant, tendit la main à Fontaine par-dessus deux ou trois bancs ; celui-ci resta immobile et les bras croisés.

— Eh bien ! est-ce que tu ne me reconnais plus ?

— Vous voyez bien le contraire, puisque je vous refuse la main.

— Qu'est-ce que cela signifie ?

— Vous le saurez plus tard , dit l'élève er\ médecine en se retirant.

L'arrivée du professeur arrêta là les explications.

Après avoir causé à voix basse avec Fontaine, qui semblait lui rendre compte de quelque affaire, et avoir soulevé la toile qui couvrait un cadavre étendu sur la table de dissection, le professeur commença sa leçon ; elle traitait des maladies de poitrine.

L'attention des élèves était ce qu'elle est toujours au commencement ou à la fin des années scolaires, c'est-àdire fort distraite. Les conversations particulières continuaient à voix basse, et ce ne fut guère qu'au moment où le professeur écarta une partie de la toile qui couvrait le sujet, que l'attention fut un peu réveillée.

— Je vous ai dit, Messieurs, continua le docteur, quel était l'état du poumon lorsque les maladies de poitrine étaient parvenues à leur dernier degré d'intensité ; en voici une preuve. La jeune fille dont nous avons fait là l'autopsie...

Toutes les tètes se levèrent ; le mot de jeune fille avait frappé les oreilles ; tous cherchèrent des yeux le cadavre.

— Cette jeune fille est morte poitrinaire ; voici le poumon, vous pouvez l'examiner : quant à l'influence des causes morales sur ce genre de maladie , la femme que nous examinons est encore une preuve frappante de ce que je vous ai déjà dit. Un grand chagrin la minait, et ce chagrin avait même eu pour résultat de faire blanchir une partie de ses cheveux , comme vous pouvez le voir , quoiqu'elle n'eût que vingt ans.

Tous les étudiants se levèrent et se penchèrent vers la table de dissection. Fontaine soulevait la tète du cadavre.

Tout à coup un cri perçant partit des derniers bancs, et Edouard Sainval tomba privé de sentiment.

Il venait de reconnaître la tète d'Anna.

— Qu'est-ce que cela ? demanda le professeur, prêt à se fâcher de se voir interrompre dans une démonstration.

— Rien, Monsieur, dit Fontaine froidement; c'est M. Edouard Sainval qui vient de s'apercevoir que la jeune fille dont voilà le corps était sa maîtresse, et que c'est lui qui Ta tuée.

— Ah , diable ! murmura le professeur ; alors je con-

cois : faites emporter ce cadavre, monsieur Fontaine. — C'est juste, dit le jeune homme à demi voix. Tu as travaillé, tu as souffert, fille du peuple ! maintenant, ta destinée est accomplie : ton corps a servi aux plaisirs et à l'instruction des heureux; la société reconnaissante te donnera, en retour, ta part au trou commun du cimetière !

— Mon Dieu ! que c'est beau le commerce ! qu'un commerçant est un être noble et supérieur I Dites-moi, ne vous êtes-vous jamais arrêté, immobile de surprise, devant un de ces hommes-barèmes qui se sont faits livres à parties doubles, et dont l'intelligence entière est passée dans un carnet à échéance? Quelle irrésistible force de volonté n'a-t-il pas fallu pour vider leur poitrine du oœur qui s'y trouvait, pour se faire hommes artificiels, se recomposer pièce par pièce, remplacer toutes leurs passions, tous leurs élans, par l'admirable calcul de l'intérêt simple et composé? Oh! je Vous le demande avec sincérité, connaissez-vous un être plus curieux, plus étrange, plus fantastique que l'épicier, tant et si lâchement raillé par ce siècle

gamin, qui siffle toutes ses gloires? Qui sut jamais mieux que lui dompter les influences mesquines de la nature? Brutus de la boutique, qui sut marcher plus obstinément, plus irrévocablement dans la route tracée? N'y a-t-il pas quelque chose de saisissant dans le calme de cet être humain qui a pris à deux mains toutes les illusions de la vie, comme des fleurs qui voilaient son chemin, et qui les a foulées aux pieds? N'est-ce pas un spectacle à épouvanter que de le voir abdiquer gaiement sa part de paradis terrestre pour s'incruster à un comptoir, se souder à une balance, se faire trousse d'échantillons; et, matérialisé ainsi, devenu une chose qui marche, qui compte, qui vend, rester indifférent à tout ce que le Créateur a jeté de beau et de caressant autour de nous; au soleil mourant dans la mer, à un chant sortant, à minuit, d'une fenêtre entr'ouverte, à une étoile brillant seule au ciel, comme la nacelle enflammée d'un archange? fantastique, ô prestigieux, ô prédestiné, ô dramatique épicier! pourquoi lord Byron ne t'a-t-il pas connu?

Celui qui se répétait mentalement cette belle tirade sur les épiciers, était un jeune homme d'environ vingt-quatre ans, parcourant alors la Fosse, à Nantes, une main dans son gousset et tenant de l'autre un crayon et un mémento. Trois énormes barges, chargées de café bourbon, débarquaient leur fret devant le Sanitat; mais le jeune commis marchand, plus occupé de ses réflexions que du débarquement, avait depuis cinq minutes les yeux tournés vers l'horizon, du côté de Trentemoux.

— Faites donc attention, Bian ! s'écria tout à coup une voix qui sortait d'une tente élevée sous les grands arbres, voilà trois balles que vous oubliez de marquer.

Le jeune homme se détourna vivement , et répara son omission.

— Pardon, monsieur Durand, on ne fait pas un négociant en huit jours, dit Edmond Bian en souriant doucement.

Presqu'au même instant, celui à qui il parlait sortit de la tente.

C'était un homme grand, pâle, presque chauve et d'environ quarante ans. 11 s'approcha du parapet, cracha dans la rivière, s'appuya le front sur sa main gauche, et se mit à regarder vers le bas du fleuve, d'un air mélancolique. Ses yeux semblaient s'égarer avec préoccupation sur cet admirable mélange de feuillages, de mâts et de maisons blanches, que présente la Loire du côté des Salorges. Edmond s'approcha.

— Eh bien ! vous voilà comme moi en admiration devant ce spectacle, dit-il. Cet aspect est si beau! surtout par un temps de brume comme aujourd'hui, et avec ces barques qui glissent là-bas, sans que l'on sache si c'est sur le fleuve ou dans ciel. Cette île qui a l'air d'une corbeille de verdure flottant sur les eaux... Mais à quoi pensez-vous donc, tout silencieux?

L'homme chauve détourna sa figure pâle, et regarda le jeune homme avec des yeux bleu-porcelaine.

— Je pensais, dit-il, qu'il n'y a pas assez d'eau en rivière pour que la Créole puisse monter; ce retard nous fera perdre au moins un demi pour cent sur nos cafés.

Edmond fit un pas en arrière et tourna brusquement le dos sans répondre.

Depuis huit jçurs qu'il habitait Nantes, ce n'était pas la première fois qu'une parole glacée était tombée sur son enthousiasme comme une douche sur le front d'un aliéné.

Edmond Bian était venu apprendre le commerce chez son oncle Joseph-Anselme-Barnabé Poireau et compagnie. Il avait été reçu par celui-ci, sur lettre d'avis, avec autant

d'égards que la meilleure pacotille des Antilles, et l'on commençait depuis quelques jours à l'initier aux arcanes du négoce.

Joseph-Anselme-Barnabé Poireau, de Nantes, était un de ces êtres privilégiés qui plantent une graine de radis et à qui il pousse un oranger. Avec des capacités médiocres tout lui avait réussi. 11 avait traversé heureusement les révolutions, se tenant toujours sagement dans le parti du plus fort. Administrateur d'une commune rurale dans laquelle il possédait une maison de campagne, il avait su se maintenir à son poste sous tous les pouvoirs. A chaque changement de dynastie, il écrivait à Paris pour accuser réception du nouveau gouvernement et protester de son dévouement à l'ordre de choses qui venait de s'établir. 11 était arrivé ainsi jusqu'en i830, acquérant la réputation d'un homme trop modéré et trop sage pour s'occuper des affaires de son pays.

Gomme je l'ai déjà dit, Edmond Bian fut reçu par l'honorable négociant avec tous les égards que l'on doit à sa famille; car Barnabe Poireau avait hérité des vieux principes, et professait un égal respect pour les denrées coloniales et pour les cousins. On pouvait exiger son affection, un acte dé naissance à la main. C'était ce qu'on appelait un bon parent.

Cinq jours après son arrivée à Nantes, Edmond écrivit à l'un de ses amis, avocat à Angers, la lettre qu'on va lire.

« Mon cher Stanislas,

« Prépare ma mère à mon retour, car je ne pourrai me résoudre à demeurer ici au milieu des balances, des bûches de Campèche et des négociants.

a Mon oncle est un excellent homme (tu le connais),

rond, fleuri, gaillard ; un homme aussi facile dans la circulation qu'une bonne vieille pièce de cinq francs quatrevingts centimes que les juifs n'ont pas rognée. J'aimerais beaucoup à le voir une fois par mois, après dîner, à l'heure où je digère et où je ne pense pas; mais pour mon usage particulier, il est un peu trop positivement ennuyeux. D'ailleurs il|exige dé ceux qui l'entourent une ponctualité, une liberté d'esprit que je ne pourrai jamais atteindre. Il faut, depuis neuf heures du matin jusqu'à quatre heures du soir, calculer des bordereaux, jurer contre des portefaix, marchander avec les pratiques, ou faire peser du sucre terré et non terré! Mieux vaudrait fabriquer, pendant douze heures, des tètes d'épingles ou des circulaires ministérielles !

« Pour toute société j'ai , dans la maison, l'ancien commis de mon oncle, aujourd'hui son associé, M. Durand, le meilleur homme du monde aussi, mais la plus flegmatique, la plus commerciale, la plus arithmétique figure que tu aies jamais pu rêver. 11 était saute-ruisseau chez M . Poireau, et à force de persévérance il est parvenu à devenir son égal. C'est un homme qui ferait une balance de comptes au milieu des débris du monde, et je suis sûr qu'au jour du jugement il se réveillera en répétant sa table de multiplication. U fournit la preuve vivante de cette vérité, que pour arriver à un but il suffit de le vouloir longtemps. Il est devenu riche parce qu'il n'a jamais eu d'autres pensées. Aussi a-t-il tout pouvoir dans la maison, et je dois dire qu'il n'en abuse pas. Vous verriez une règle de trois se mettre en colère plutôt que lui. Il a calculé combien la patience rapportait pour cent, et sait au juste quel avantage il y a dans la douceur. Tu conçois que sa réputation sur la place est excellente et qu'il jouit d'un certain crédit dans la ville. C'est un de ces hommes

dont on fait des marguilliers ou des adjoints, selon que le pouvoir s'appelle Charles ou Philippe.

« Quant à ma cousine Rose, je ne t'en parlerai pas; c'est i. peu près tout ce qu'on peut en dire. Figure-toi une petite personne pâle, ayant de grands yeux bleus et de fausses manches en toile verte, pour ne pas tacher sa robe. Elle tient le livre-journal, fait des#act lires en belle anglaise, et passe sa vie entre les cartons et la correspondance, les pains à cacheter et les grattoirs* Elle me fait ici l'effet d'une double porte; je ne la remarque pas tous les quinze jours.

« Juge, Stanislas, si j'étouffe au milieu de cette famille ! Je serais déjà reparti sans ma mère. Elle voudrait me voir un état qui me promît de la fortune, elle pense que mon oncle pourra m'ètre utile ; tout son avenir s'est basé làdessus. Elle m'a bâti une vie à* sa manière, à laquelle je n'ose pas encore toucher! Et pourtant, tu sais, ami, que je ne suis point né pour les étroites et tracassières occupations que l'on veut me donner. Soit folie, soit instinct, je Sens parfois ma main qui se porte sur mon front, et je me dis comme André Chénier : J'ai quelque chose là!

« Malgré la prosaïque existence qui m'entoure, l'enthousiasme et le délire débordent en moi... Je ne puis voir un livre nouvellement imprimé sans éprouver un battement de cœur. Lorsqu'un nouveau nom surgit dans les arts, je me sens saisi, mécontent... Il me semble que toutes les places se prennent et qu'il ne m'en restera plus. Je suis triste de la gloire des autres; je résiste à la conviction de leurs triomphes, et il y a des heures (j'en rougis, ami) où je me crois envieux!.. Oh ! c'est chose ignoble, en vérité, que le cœur humain !

« Adieu, mon vultur togatus; de bonnes digestions, et des procès. « Edmond Bîan. »

Huit jours après le départ de cette lettre, au fond d'une des maisons les plus obscures de la Fosse, dans un. bureau de huit pieds carrés, séparé du reste de la chambre par un grillage de sapin, une jeune fille était assise, le corps droit, et sérieusement occupée à remplir de chiffres les colonnes d'un registre. A son petit bonnet de tulle, sous lequel paraissaient quelques papillottes en papier gris, à ses vieux gants tachés d'encre et coupés au bout des doigts, à son tablier noir à larges poches, à ses fausses manches vertes, et surtout à son front pâle et fané, il était facile de la reconnaître pour une de ces filles de marchand clouées dès l'enfance à un comptoir, et tout étiolées à l'air étouffant d'un cabinet d'affaires. C'était Rose Poireau.

Il eût été malaisé de dire si Rose Poireau était laide ou jolie. Elle passait dans le quartier pour peu favorisée de la nature, car elle n'avait ni la fraîcheur vermillonnante, ni les formes vigoureuses qui réjouissent un œil bourgeois ; mais, sans posséder ce qui constitue la beauté à l'usage des commerçants en gros, Rose avait quelque chose qui l'eût fait trouver charmante dans une autre classe, sous un autre costume, et avec des habitudes différentes. Sa longue figure décolorée était à peine animée par deux grands yeux bleus, ses épaules étaient courbées, sa poitrine creuse, sa démarche embarrassée , et cependant il y avait à travers tout cela je ne sais quelle élégance aristocratique, caricaturée plutôt que détruite par des vêtements démodés et sans grâce. A la vérité, c'étaient là de ces nuances subtiles qui ne pouvaient s'apercevoir qu'après un long examen. En général, la première impression à la vue de Rose Poireau lui était défavorable. L'habitude de demeurer assise et accoudée lui avait donné des mouvements raides, saccadés; son corps, comme celui des poupées articulées, ne semblait composé que de trois pièces :

le buste, leis jambes et les bras. Chacune de ces portions évolutionnait à part/brusquement et d'un seul coup.

Cependant pour l'observateur attentif il était facile de voir qu'il y avait entre la nature de Rose et la position où le hasard l'avait placée, un contraste choquant qui se reflétait sur toutes ses actions. Elle semblait avoir deux côtés gauches ; chez elle, rien n'était à sa plaGe, tout manquait d'aisance et de liberté.

Et comment en eût-il été autrement?... Rose n'avait jamais eu d'Enfance. A peine avait-elle su écrire, que son père l'avait attachée à un bureau. Dépouillée des joies du premier âge, elle n'en avait jamais eu la gentillesse; aussi avait-elle conservé cette gaucherie timide qui n'appartient ni à l'enfant, ni à la jeune fille, et que donnent si fréquemment les éducations forcées des collèges. Car l'élégance du corps dépend presque toujours du bonheur des premières années; beaucoup d'hommes ne sont disgracieux que pour avoir été malheureux. L'enfance est comme une fleur , qui ne se développe qu'en plein air et aux rayons d'un soleil caressant.

Cependant, depuis l'arrivée d'Edmond Bian , il s'était fait quelques changements dans l'extérieur de Rose. Le poétique jeune homme était tombé comme une étoile dans la sphère obscure qu'elle habitait. C'était la première fois qu'elle avait entendu un homme parler d'autres choses que de tarifs et d'arrivages. Aussi, depuis quelques jours, paraissait-elle plus distraite. Son visage s'animait d'une rougeur subite en présence d'Edmond, et Barnabe Poireau s'était aperçu, avec stupéfaction, que sa fille faisait des -pâtés sur ses registres et des erreurs dans ses additions.

Au moment où nous avons représenté Rose à son bureau , elle achevait le travail de la matinée. Lorsqu'elle eut fini, elle s'appuya toute pensivt sur son pupitre, les

yeux fixes et grands ouverts. Un pas vif qui se fit entendre dans les escaliers l'arracha à sa méditation ; elle se hâta de reprendre sa plume, en rougissant jusqu'aux tempes, Edmond entra.

Il s'approcha de la jeune fille et lui remit un papier.

— C'est le recensement du grand magasin, dit-il. Rose le remercia.

—Encore du travail, ajouta le jeune homme; ce sera long à transcrire et cela va bien vous ennuyer.

— Oh l du tout ! au contraire.

Edmond sourit, et parut chercher quelque chose sur le bureau.

— J'avais là un relevé de factures que mon oncle m'avait prié d'achever.

— Le voici.

— Mille remerciements... Ah! mon Dieu que d'additions... J'en bâille d'avance.

. Rose releva la tète, prit un petit carré de papier qui se trouvait près d'elle, et le présenta timidement.

— Tenez, j'ai fait . là cette somme , en m'amusant. Elle est juste : vous n'aurez qu'à reporter le total sur le livre.

— En vérité* s'écria Edmond; parbleu! ma cousine, voilà une galanterie arithmétique que je n'oublierai jamais.

Rose baissa la tète, humiliée. Elle avait eu l'intention d'éviter à Edmond un travail qui lui déplaisait, elle n'avait réussi qu'à s'attirer une plaisanterie ; elle sentit les effets de sa maladresse habituelle.

Cependant Edmond s'assit, et commença à transcrire quelques articles avec nonchalance. Pendant dix minutes le plus profond silence régna dans l'appartement; mais bientôt le jeune homgie céda évidemment à l'ennui du

travail qu'il faisait et au désir de lier conversation. 11 parlait à son papier, chantait tout bas; enfin il s'approcha de la fenêtre, comme pour tailler sa plume.

Rose écrivait toujours.

— Je vous admire, ma cousine, dit-il enfin, rien ne vous dérange. Comment pouvez-vous travailler par ce beau soleil?

— J'y suis accoutumée.

— Et quand le soleil rit sur la Fosse comme maintenant, vous n'avez jamais désir de quitter l'atmosphère de sucre et de cannelle que l'on respire dans cette chambre, pour sentir l'air qui a passé sur les arbres et entendre un oiseau chanter?

— Je n'ai pas le temps d'y penser.

— Vous ne vous promenez donc jamais?

— Pardonnez-moi, le dimanche après vêpres.

— Et vous ne trouvez pas cette vie monotone ?

— Je n'en ai point connu d'autos.

— A quoi employez-vous les instanls qui ne sont pas consacrés au bureau; vos longues soirées d'hiver, par exemple?

— Je tricote jusqu'à neuf heures, puis je me couche. Edmond coupa en deux, d'un seul coup de canif, la

plume qu'il tenait à la main.

— Décidémeut il n'y a pas moyen de vivre dans une pareille maison, pensa-t-il tout bas.

Puis, haut et d'un ton indifférent, il ajouta :

— J'envie votre résignation; mais je crains bien de ne pouvoir Pimiter. J'ai été habitué, moi, à vivre sous le ciel, en plein air; j'étouffe dans un bureau.

Rose leva ses grands yeux bleus et les fixa sur Edmond.

— Comment ferez-vous donc alors?

— Il faudra bien que je renonce au commerce. J'irai à Paris, j'écrirai...

La jeune fille croisa ses mains avec une expression d'une surprise douloureuse; puis, voyant que son cousin la regardait, elle baissa rapidement la tète, et parut plus occupée que jamais de son livre-journal.

Les rues de Nantes fourmillaient de promeneurs, les cloches sonnaient à pleines volées; sur la Fosse, payaient les pensions de jeunes demoiselles, en i^tngs, le livre de messe à la main et lorgnant de tous côtés , sous leurs grands chapeaux. Partout tourbillonnaient les commis à longs cols , à pantalons militaires et à bottes éperonnées (car le commis de commerce est éminemment guerrier une fois par semaine). Les marchandes de violettes criaient leurs bouquets aux coins des rues, et les vieux rentiers lisaient en passant l'affiche du spectacle, longue de quatre pieds, et qui présentait un total attrayant de dix actes ! C'était un dimanche.

Je ne sais, pourquoi, le dimanche est toujours triste pour ceux qui sentent et qui pensent; mais il semble que l'air de fête de la foule, le bruit des cloches, lé désœuvrement de toute la journée assombrissent le cœur et Insolent. Ce jouMà, point de promenades permises, de ces promenades faites, tète à tète, avec les arbres et le ciel. Impossible de poursuivre une inspiration dans les champs, sans la mettre, à chaque échalier, face à face avec un soldat qui écorche une* baguette de noisetier, ou un bourgeois qui joue aux quatre coins avec ses deux enfants. C'est ce jour-là que se font les parties de galette, et que s'établissent les jeux de barres. Le rêveur est obligé de rester chez lui en état de siège ; les boutiquiers tiennent la campagne!

Edmond était^sous cette impression fatale de la journée du Seigneur. Il avait lu, écrit, chanté, joué de la flûte, regardé dans la rue, sans pouvoir chasser cet ennui tenace, ce spleen stupide, que le dimanche semble être en possession d'inspirer. Son esprit, lassé de tout, était comme les malades qui se retournent de tous côtés, sans pouvoir trouver une position à conserver. Ne sachant plus où prendre une distraction, et sentant ce dégoût de la solitude, ce besoin d'entendre une voix humaine qui parfois vous saisit vivement, il descendis au salon, où se trouvait sa cousine.

Le salon de Barnabe Poireau était situé sur le derrière de la maison. C'était une grande pièce obscure qu'encombrait un immense buffet en bois de chêne, espèce d'office dont nos ancêtres étaient si amoureux, et desquels un restaurateur moderne ferait, au besoin, un cabinet particulier pour deux personnes. Ce buffet contenait une lingerie accrue pendant cinq générations dans la famille Poireau, conformément aux principes de nos mères, qu'on riaja-

mais trop de linge dans un ménage. Le commerce avait envahi jusqu'à cette pièce, car quelques-balles de sucre, dont l'odeur coloniale se faisait fortement sentir, étaient entassées dans un coin, derrière le grand buffet.

Rose était assise près de la fenêtre au moment où son cousin entra. Elle rejeta vivement quelque chose derrière sa corbeille de travail : Edmond s'approcha, et aperçut un livre.

— Ah ! vous lisiez, ma cousine ?

— Oui... je,., je parcourais... ce volume.

Elle était tremblante comme si elle eût commis une mauvaise action. Le jeune homme étendit la main vers le livre mystérieux, et en regarda le titre : Victor , ou Fenfanf de la forêt, par le citoyen Ducray-Duménil.

— Comment donc? mais c'est un ouvrage superbe, avec une belle image où l'oh voit une femme évanouie aux pieds d'im scélérat qui a de la barbe et un poignard. Et cela vous a bien émue, sans doute ?

Rose baissa la tète avec embarras. Elle ne connaissait que bien peu de romans, et Victor occupait le premier rang parmi ceux qu'elle avait lus jusqu'alors. Elle ressemblait à ces princesses madécasses, ignorantes des ornements de femme, et qui prenant des grains de verre pour dés perles.

Cependant elle se hasarda de répondre à Edmond.

— Oh ! beaucoup !

Edmond referma dédaigneusement le livre, et le laissa retomber dans la corbeille à ouvrage.

— Et ne lisez-vous que ces vieux romans? demandat-il. Ne connaissez-vous aucun des auteurs modernes? aucun poète de la nouvelle école ?

— Oh! pardonnez- moi, j'ai lu aussi les satires de M. Despréaux et les fables du chevalier Florian.

Edmond ne put étouffer un éclat de rire; Rose devint pâle et tremblante; de grosses larmes roulèrent dans ses yeux.

— Mon Dieu ! . . . j'ai dit quelque sottise peut-être. . j'ai cru que vous me demandiez...

Elle fut suffoquée, et s'arrêta pour pleurer. Edmond en eut pitié.

— Pardon, ma cousine; mais vous ne recevez donc aucun journal ici ?

— Nous recevons... l'Écho des Halles et la Feuille commerciale.

— Alors, je comprends!... la littérature n'est pas un article qui ait cours sur les places de commerce. Du reste, si vous désirez lire des feuilles plus attrayantes ou jeter les yeux sur des ouvrages modernes, je pourrai vous en procurer.

Rose, dont le cœur avait été froissé, et qui retenait à grand'peine ses lèvres, fit un signe de tête de remerciement en murmurant quelques mots inintelligibles.

Dans ce moment son père entra.

— Eh bien ! Rose, tu oublies la messe, ma fille ? La domestique t'attend; va, mon enfant, ou tu arriveras trop tard.

Rose sortit.

— Diable, mon oncle, dit gaiement Edmond, je ne vous savais pas si attentif au salut de ma cousine. Vous êtes donc dévot? ■

Barnabe Poireau regarda avec précaution si Rose était partie, ouvrit la bouche dans toute sa grandeur pour sourire, et, baissant la voix :

— Moi, dévot, mon bonhomme; laisse donc! ce n'est pas à mon âge qu'on est la dupe des prêtres : mais il faut de la modération en tout, mon cher ami. Certainement je

sais à quoi m'en tenir sur la religion ; aussi, quant à moi, je n'ai pas de compte ouvert avec Féglise ; mais pour les femmes et le peuple, vois-tu, il en faut, il en faut absolument. Cela les retient. Aussi, j'exige que ma fille suive les offices et fasse ses pâques, ça pe me coûte rien, et je suis plus tranquille.

Edmond s'inclina sans répondre. Il y a de ces absurdités devant lesquelles l'esprit s'arrête comme devant l'infini.

On conçoit sans peine l'impression que durent faire sur notre jeune homme des conversations du genre de celles que nous venons de rapporter. Comme tous les hommes à vives émotions, il jugeait vitç et d'après ses impressions premières. U confondit dans le même arrêt son oncle et sa cousine, et ne se demanda pas 6i l'éducation avait seule manqué à cette dernière et si son imbécillité apparente n'était pas seulement de l'ignorance.

Malheureusement, ce qu'il y avait d'extérieur chez Rose le confirmait dans le jugement défavorable qu'il avait porté d'elle. Étrangère à tout ce qui avait fait l'objet des études d'Edmond; elle était, par rapport à lui, comme ces Anglais qui ne connaissent point notre langue, et qui, en cherchant à l'employer, nous paraissent ridicules et stupides.

Puis ce sentiment artiste qui ne se développe en nous que par le contact fréquent des arts, cette délicatesse intelligente qui nous fait distinguer les nuances, deviner la pensée, là où le vulgaire ne voit rien, tout cela manquait à Rose et devait lui manquer. Peut-être son âme était-elle comme ces pierres qui demandent la touche du lapidaire pour devenir des diamants; mais Edmond jugea ce qu'il voyait. Mille occasions lui avaient révélé la gaucherie morale de sa cousine : il l'avait vue pleurer au Fénelon de Joseph Chénier, et ne l'avait point entendue rire au Mé-

deein malgré lui, Thalberg ayait joué devant elle, et elle s'était ennuyée à la bella capriciota d'IIummel; elle avait vu sur le bureau d'Edmond la prodigieuse Ronde du Sabbat de Boulanger, et avait préféré Une tête de femme par Dubuffe.

C'était trop pour la patience du jeune homme ; il la regarda dès lors comme incunable, 4t cessa totalement de s'occuper d'elle.

Ce fut un pénible désappointement, car il lui eût été doux de trouver dans Rose une amie, une sœur, à laquelle il pût confier une partie de ce qu'il avait dans le cœur. Sans y penser, il avait ressenti cette influence que le voisinage de la femme la plus ordinaire exerce sur un jeune homme. Tout en répétant que sa cousine ne pouvait le comprendre, il éprouvait un charme secret à entendre cette voix de jeune fille l'appeler par son nom de baptême, à sentir sa main satinée effleurer la sienne, à la voir tirer devant lui ses papillottes ou se chausser pour la promenade. Toutes ces familiarités de parente lui semblaient délicieuses, à lui, encore dans cet âge où, préparé à aimer toutes les femmes, on n'éprouve que rembarras de se dé-* clarer leur amant, et où l'on se passionne pour ses cousines, uniquement parce qu'on les a sous la main et qu'on ose leur demander un baiser.

Mais une fois le charme de ces premières sensations détruit, Edmond passa, comme cela devait être, de l'intérêt que Rose lui avait inspiré malgré lui, à une sorte d'hostilité aigre et irritante. Trompé dans une espérance, il en éprouva du ressentiment contre la jeune fille, et il affecta de lui montrer une froideur dédaigneuse.

11 en résulta pour lui un genre de vie plus isolé que jamais. Il continua pourtant à supporter une situation si peu conforme à ses goûts, par condescendance pour les

J52 l'échelle de femmes.

désirs de sa mère, par habitude, et aussi, peut-être, par suite de cette nonchalance naturelle aux hommes de pensée,» pour tous les dérangements matériels. Bientôt il s'accoutuma à remplir machinalement ses devoirs. Il faisait tout ce qui lui était recommandé, mais sans intérêt, sans intelligence.

M. Poireau trouvait rarement occasion de le gronder, jamais aussi celle de lui adresser un éloge. Edmond fonctionnait avec l'aveugle régularité d'une machine à vapeur. On l'eût cru stupide, tant il avait fait abstraction de son esprit, tant il s'était arrangé un M animal et d'habitude pour les heures de travail.

Le soir, seulement, retiré dans sa petite chambre, et la porte fermée, il redevenait artiste, et s'occupait avec ardeur de l'accomplissement de ses projets futurs.

Déjà de nombreux travaux littéraires avaient été entrepris par lui; ses relations avec Paris s'étaient étendues. Il avait réussi à faire insérer quelques articles, signés de son nom, dans les journaux. A petit bruit, il se préparait ainsi la carrière qu'il voulait parcourir. Au milieu du flux de noms célèbres qui débordaient, il se réjouissait de voir le sien se montrer de loin en loin, comme ces gouttes d'eau qui suintent lentement d'un rocher, et finissent, à la longue, par former une source.

Quant à ses rapports avec sa famille de Nantes, ils devenaient de moins en moins fréquents. Ses entretiens avec son oncle et sa cousine étaient froids, courts et ne comprenaient guère que les observations classiques sur le froid et le chaud, la pluie ou le soleil. Il continuait à travailler dans le même bureau que Rose, mais il avait renoncé à sa conversation. Son ouvrage terminé, il prenait un livre qu'il cachait toujours soigneusement dans une case de son pupitre, et lisait jusqu'à l'arrivéede Barnabe Poireau, qui

avait toujours lieu à la même heure. Dès qu'il reconnais^ sait son pas sur l'escalier, le volume proscrit était replacé dans sa cachette, et une table de réduction des monnaies ou un prix courant en prenait la place.

Cette contrainte, qu'il s'imposait lui-même pour éviter de pénibles observations, avait un charme indicible. Il se plaisait à ces études secrètes, à ces lectures, d'autant plus ravissantes qu'elles étaient volées sur un temps qui ne lui appartenait pas. Il revenait à toutes ces terreurs délicieuses du collège, lorsque allumant clandestinement, la nuit, le reste d'un cierge bénit dérobé à la chapelle, il achevait, avec une fièvre de curiosité, xm roman d'Anne Radcliffe ou de l'abbé Prévost !

Si le hasard lui procurait une heure de liberté, il était fou de joie. Il courait à sa chambre écrire quelque nouvelle pensée qui lui était venue en faisant débarquer une partie de sucre ou en dressant un mémoire de frais; il trouvait tout le bonheur d'un avare qui compte son trésor, à contempler ses travaux secrets, qui s'amoncelaient dans son secrétaire; c'était comme une fortune cachée qu'il grossissait en silence pour la montrer un jour dans toute sa magnificence.

Heures charmantes de courage et d'illusions, que tout artiste a connues dans sa jeunesse, alors que du fond de sa province il voyait Paris, et au-dessus la gloire, brillant pour lui, comme ces étoiles qui apparaissent au sommet des montagnes et que les enfants croient pouvoir saisir en montant sur le coteau! Hélas 1... à mesure que l'on approche, gloire et étoiles s'élèvent bien plus haut que la main ne peut atteindre ! et l'homme et l'enfant, trompés dans leur espoir, poussent des cris ou versent des larmes !

Cependant, une remarque que fit Edmond piqua vivement sa curiosité. Il s'était aperçu que les livres et les

journaux qu'il cachait dans son pupitre disparaissaient fréquemment, puis étaient remis à la môme place. Son oncle, non plus que M. Durand, ne pouvaient être abusés d'une indiscrétion littéraire; tous ses soupçons retombaient donc naturellement sur sa cousine, et il acquit bientôt la certitude qu'elle avait lu tous ses ouvrages favoris.

Cette découverte lui causa une surprise qui réveilla en lui quelque intérêt pour Rose. H se mit à l'examiner, ce qu'il n'avait point fait depuis longtemps , et s'aperçut du changement marqué qui s'était opéré en elle, La pâleur habituelle de son visage avait augmenté, ses joues s'étaient creusées, et un cercle brun entourait ses yeux, devenus plus ardents. Son calme extérieur était toujours le même; mais Edmond crut y démêler parfois une rêveuse préoq-r cupation qu'il ne lui avait jamais connue.

Peut-être allait-il apprendre la cause de ce changement, car il se préparait à uae explication avec Rose, lorsque celle-ci tomba malade. Elle garda le lit quelques jours, sans que le jeune homme pût la voir, puis elle partit pour la campagne de son père, où le médecin décida qu'elle devait passer quelque temps.

Tout cela s'était fait dans la maison avec une régularité administrative. Le jour même où l'on recommanda à Rose l'air de la campagne et l'exercice, elle quitta Nantes et fut remplacée par un commis provisoire que M. Durand mit au fait du travail. Edmond n'eut connaissance de ces nouvelles dispositions qu'en demandant des nouvelles de sa cousine, au déjeuner du lendemain.

Par une belle matinée du mois d'août, un laid cabriolet d'osier s'avançait sur la route de Haute-Goulaine, tiré par un de ces chevaux demi-endormis que les camions ont usés sur les pavés de la ville.

La voiture était conduite par Barnabe Poireau, qu'accompagnait cette fois Edmond Bian. Ce dernier, jeté avec nonchalance dans un coin de la voiture, semblait distrait et ennuyé. L'oncle Poireau était au contraire vif, remuant, causeur. Ses yeux se promenaient incessamment des deux côtés de la route, et il faisait de fréquentes remarques sur la valeur des terres qu'il apercevait, sur les améliorations à y apporter : remarques auxquelles son compagnon de

voyage répondait avec une brièveté désespérante. Enfin, le cabriolet s'arrêta devant une petite clôture de peu d'apparence, et les deux voyageurs descendirent.

— Ouvre la barrière, Edmond, dit le vieux négociant, et conduis la voiture le long de la grande allée; je vais entrer par le jardin, pour voir roseraie qui est plus bas.

Edmond prit le chemin de l'avenue, ainsi que son oncle l'en avait prié.

Comme il approchait du bosquet de châtaigniers, il crut apercevoir de loin une jeune fille dans une position qu'il eut d'abord quelque peine à s'expliquer; mais, en regardant de plus près, il vit qu'elle était assise sur une escarpolette, le bras gauche passé autour de la corde, et la tête penchée sur ce bras. Un de ses pieds était légèrement retiré vers elle, tandis que l'autre pendait avec une gracieuse paresse, et effleurait le gazon. Un léger mouvement que le vent imprimait à la balançoire, berçait la jeune fille, qui semblait endormie. De beaux cheveux blonds, presque détachés, retombaient sur son visage. A sa main droite était suspendu un chapeau de paille rempli de fleurs, et quelques feuilles arrêtées sur sa robe blanche se soulevaient à la brise, comme des papillons prêts à s'envoler.

Le jeune homme s'arrêta ravi devant ce charmant tableau; mais le bruit du cabriolet s'étant fait entendre, la dormeuse leva la tête, et écarta les cheveux de son visage avec une grâce tout enfantine.

Deux cris partirent en même temps : c'était Rose Poireau.

Edmond s'approcha d'elle avec un étonnement qu'il ne chercha même pas à cacher. C'était pour lui chose si nouvelle que sa cousine dans ce costume élégant et léger, qu'il pouvait à peine en croire ses yeux. Jusqu'alors, il l'avait toujours vue emmaillotée d'un large châle de grand-mère>

et il la trouvait aujourd'hui vêtue d'une seule robe blanche, et laissant voir de pâles épaules que couvrait mal un foulard dérangé dans le sommeil. Ce fut pour le jeune homme comme un de ces changements à vue de FOpéra qui vous fascinent et vous enchantent.

Rose, de son côté, sembla, à l'aspect de son cousin/ éprouver une commotion électrique. Elle ne s'attendait pas à le voir, et elle ne s'était habillée qu'à moitié pour sa course du matin, peu craintive d'être aperçue par les paysans ou les oiseaux. Elle demeura devant Edmond, honteuse, embarrassée, les deux mains pendantes et les yeux baissés.

— Je vous ai réveillée, ma cousine, dit le jeune homme d'une voix tout émue.

— Oui.... je me trouvais lasse de courir sous le soleil, j'étais venue m'asseoir là, et je crois que je iû'endormais.

— Mais vous êtes bien maintenant, reprit Edmond en s'approchant davantage ;-vous êtes bien, n'est-ce pas? car vous voilà éblouissante de fraîcheur.

En disant ces mots, il tendait avec affection sa main à la jeune fille. Rose souleva cinq jolis doigts nus, et les présenta à son cousin, qui remarqua pour la première fois, en les serrant, leur délicatesse mignonne.

— Mon père n'est-il point arrivé avec vous? dit la jeune fille, fort pressée d'interrompre la contemplation silencieuse d'Edmond.

— Il s'est, rendu à la maison par l'oseraie.

— Allons le rejoindre alors.

Et Rose fit quelques pas en avant; Edmond la suivit : Lorsqu'ils arrivèrent à la porte de la 'maison de campagne, Barnabe Poireau était déjà occupé à discuter avec le fermier sur la valeur présumée des récoltes. Cependant

158 l'échelle die femmes.

il s'arracha un instant à cette intéressante conversation pour embrasser sa fille et lui demander de ses nouvelles. Rose s'occupa de tout préparer pour le déjeuner. Edmond prit un fusil, et descendit dans la vallée.

On ne se retrouva qu'à table. Durand était arrivé, et Rose s'était enveloppée dans un châle, sur l'observation de son père qu'elle s'enrhumerait. Le repas prit sa physia* nomie habituelle. Les deux commerçants parlèrent affaires, Edmond et Rose gardèrent le silence.

Aussitôt sorti de table, il fallut visiter des terres, dont Barnabe Poireau voulait faire l'acquisition. Le jeunç homme fut chargé d'une chaîne d'arpenteur, qui devait servir à mesurer le terrain. Cette opération dura jusqu'à trois heures. Les deux associés, de retour, se mirent à cal-> culer ce que l'argent rapporterait, s'ils achetaient les champs en question, et quelle augmentation pourrait avoir lieu dans leur valeur.

Edmond s'échappa du salon où ils s'étaient établis. .

Avez-vous quelquefois éprouvé le bien-être que l'on pessent à se trouver seul après un long et fatigant entretien? Avez-^vous pu, dans l'une de eçs parties de campagne faites avec trente personnes , échapper pn moment ' aux rondes et aux jeux de gages pour vous trouver seul sous quelque vaste ombrage, joyeux de mystère et de silence? 11 semble alors qu'un poids affreux soit soulevé de dessus la poitrine ! vous vous sentez respirer, penser et

vivre.

Ce fut précisément ce qu'éprouva Edmond après s'être échappé de la compagnie de son oncle et de M. Durand. Il descendit le long du bois de châtaigniers jusqu'aux prairies. L'air était chaud et parfumé par l'odeur de l'herbe

fraîchement coupée. Les ose raies frissonnaient avec un murmure tristement endormeur; à l'horizon, an-dessus de masses d'arbres d'un vert foncé, s'élevaient de petits villages tout blancs , avec leurs toits rouges et leurs clochers d'un bleu ardoisé ; plus bas s'étendaient les prairies, . vastes savanes, du milieu desquelles des troupes d'oies dejrii'sauvages montraient par instant leurs têtes grises. Les chants des paysannes au lavoir, les meuglements des vaches et les sons agrestes des flûtes de Pan ou des trompes d'éçorce, interrompaient seuls la silencieuse monotonie de la vallée. C'était un de ces tableaux d'un calme mélancolique et pénétrant qui vous amènent les larmes aux pau-r pières et les plus douces pensées au cœur.

Edmond pôtoyait les prés, abattant avec distraction du bout de sa canne les églantiers qui descendaient sur sa tète. H ressentait l'enivrement qui coule dans toutes nos veines pendant ces promenades à petits pas, faites au milieu du jour, lorsque la lumière et les mille harmonies de la campagne nous enveloppent et nous pénètrent de toutes parts; lorsque, rafraîchis par les suaves émanations de la terre et du ciel, nous sentons nos membres s'assouplir, notre front ardent s'attiédir mollement, et notre âme, qui s'épanouit comme une fleur, nous envoyer au cerveau ses parfums de douce joie, de croyance et de son? geries. Il était dans un de ces moments pu l'on nage dans la vie comme dans l'air, sans la sentir, où tout nous rit au monde, où l'on parle à l'oiseau qui chante, au papilloij qui passe, où, le sein tout gonflé d'amour, nous semblons ouvrir nos deux bras devant la création pour la presser tout entière sur notre cœur ! Et, plongé dans cette extase délicieuse, il parcourait lentement les sentiers, les yeux au ciel, les mains pendantes, ne rêvant que d'arbres, de chaumières et d'étoiles ! Puis, à travers toutes ces vagues

et berçantes sensations, une image céleste venait se glisser, l'image d'une femme aimée ! 11 se mettait à bâtir une existence de solitude, écoulée loin des villes, avec quelque jeune fille que le monde n'aurait pas fanée ! Il sentait . son bras sur le sien, sa fraîche haleine contre sa joue. Il entendait le bruit de ses pas sur le gazon, et, fasciné par cette ravissante hallucination, il n'osait ni se détourner, ni penser, de peur de perdre son rêve.

Sans qu'il le sût, occupé qu'il était de ses songes, il avait été reconduit par le sentier qu'il suivait jusqu'à la maison. Il entra, et, pour éviter son oncle, qu'il entendait dans le salon avec M. Durand, il monta l'escalier et ouvrit la première porte qu'il aperçut devant lui.

C'était une petite chambre bleue. Un lit de merisier, une commode du même bois et quelques chaises composaient tout l'ameublement. Au-dessus du lit, presque caché sous ses rideaux blancs, on voyait un buis béni le dimanche des Rameaux, et, à côté, une image coloriée de Notre-Dame des Sept-Doulmrs. De petits souliers dans lesquels on eût fait tenir à peine trois doigts, étaient jetés dans un coin. Un gant lilas était tombé au milieu de la chambre, et, sur la commode, quelques festons commencés sortaient à moitié d'une corbeille créole. Il- y ayait entre les pensées qui occupaient alors Edmond, et l'aspect de cette chambre, où tout annonçait la présence d'une femme, une telle liaispn qu'il en éprouva un saisissement joyeux. Il lui sembla entrer chez celle qu'il avait rêvée pour compagne. Ce fut une courte illusion (si même ce fut une illusion), mais il en ressentit comme le "contre-coup.

Tout homme a eu dans sa vie une époque où la chambre d'une jeune fille a été pour lui un sanctuaire d'amour, où l'aspect inattendu d'une broderie posée sur un fauteuil, d'un chapeau .oublié, de papillottes semées sur le parquet,

Ta jeté dans une ivresse timide et agitée. Age où l'âme bouillonne en nous au moindre contact de l'atmosphère qu'a respirée une femme; âge de chaudes passions, où nous portons notre cœur sur notre maip, l'offrant à toutes,' comme ces drageoirs de pastilles parfumées que Ton. promène dans un bal !

Edmond était accessible, plus qu'aucun autre, à ces sensations chatouilleuses. Il resta un instant debout, contemplant le lieu où il se trouvait, avec une joie muette; puis il s'approcha de la fenêtre, qui était entr'ouverte.

Au loin s'étendait la campagne qu'il venait de parcourir'; une campagne paisible et riante, avec un ciel bleu au-dessus ! Quelques oiseaux traversaient les airs. A gauche, le petit bois de châtaigniers, où vibrait la balançoire. Et tout cela vu de la chambre d'une jeune fille !..

Bian s'appuya sur la fenêtre, dans un enchantement impossible à décrire, et demeura en contemplation. Là tout lui parlait d'une vie douce et simple, tout se trouvait en rapport avec ses goûts et ses espérances. Chaque objet extérieur venait frapper sur un point de son cœur, comme sur une touche sonore, et en faisait sortir un chant de bonheur.

Dans ce moment, Rose côtoyait roseraie, se dirigeant vers la maison.

Elle était telle qu'Edmond l'avait vue % le matin; seulement, à son bras pendait une corbeille pleine de fruits et de fleurs. Elle marchait en répétant un vieil air du pays. Edmond ne l'avait jamais entendue chanter. A la ville, sa voix, ainsi que ses actions, semblait réglée sur un seul diapason; mais l'air de la campagne avait agi sur elle comme sur les oiseaux captifs, qui retrouvent leurs chants avec la liberté.

Elle s'avançait, légère et folâtre, cueillant des margue-

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rites le long des fossés, s'arrêtent pour suivre de rœil un papillon, ou parler aux oiseaux. Comme elle passait, le gros chien du fermier montra sa tête ronde sur un échalier. Rose s'arrêta un instant, craintive, mais, en le reconnaissant, elle lui jeta son bouquet de fleurs; le dogue aboya, et la jeune fille se mit à imiter ses aboiements; puis, avec un charmant mélange d'audace et de timidité, elle s'approcha du paisible animal, qui était demeuré béant de surprise.

— Bonjour, mon Rustaut, dit-elle, bonjour, mon vieux sans dents, bonjour, mon ami d'enfance.

Et elle ballottait entre ses deux petites mains blanches la bonne tête du dogue, qui grondait de plaisir; et Edmond, stupéfait, enchanté à la vue de ces ravissants enfantillages, souriait et se sentait attendrir.

Souvent quelques heures suffisent pour modifier entièrement nos pensées; notre vie intérieure a aussi ses événements qui changent chez nous l'opinion la mieux arrêtée. Nos croyances de chaque jour se forment, s'altèrent, reviennent ainsi, par une série de perceptions à peine sensibles, successives et rapides. La mobilité que l'on reproche généralement aux hommes d'imagination est une suite nécessaire de la multiplicité de leurs sensations. Chaque heure de rêverie est pour eux toute une existence qui a ses accidents, ses craintes, ses joies, ses convictions. Us font un roman en dedans dont chaque chapitre ne dure qu'un» minute, et dont le dénoûment ,est souvent aussi inattendu que promptement atteint.

On ne s'étonnera donc pas si Edmond, qui depuis le matin s'était senti entouré des fraîches images d'une union assortie, et qui rencontrait, par hasard, en face de son rêve, une jeune fille qui semblait pouvoir le réaliser, se laissa aller à un élan d'amour. Rose, dans ce moment,

se révélait à lui si belle, si poétique ; il éprouvait un regret et un étonnement si profonds de l'avoir méconnue, qu'il aurait alors voulu la serrer sur sa poitrine et la baiser au front»

Plein de cette exaltation, il appela sa cousine à haute voix. Rose levât la tête, aperçut Edmond, et à Finstant toute sa gracieuse folâtrerie s'évanouit. Elle reprit l'attitude raide et gauche qu'elle avait habituellement sous les yeux des autres, et s'avança honteuse vers la maison.

Ce changement subit produisit une soyte de contre-coup sur Edmond. Son élan d'enthousiasme vint se briser contre la raideur dont Rose s'était subitement enveloppée } il y eut en lui quelque chose de semblable à la sensation qu'éprouverait un homme qui, dans un transport de tendresse, croirait saisir la, main d'un ami, et ne rencontrerait entre ses doigts serrés qu'une main de bois articulée.

Cependant, Rose entrait dans la cour. Elle avait répondu à l'appel de son cousin et allait monter, lorsque la voix de M. Poireau se ût entendre à la fenêtre du rez-dechaussée.

— Rose, te rappelles-tu à combien étaient cotés les sucres, au Havre, lors de ton départ de Nantes, il y a quinze jours ?

— Cinquante-trois centimes, répondit la jeune fille, avec une présence d'esprit qui fit faire un bond à son cousin.

— Et à combien nous sont-ils revenus à Nantes, tons frais compris.

— Quarante-huit centimes, terme moyen.

— C'est bon, murmura le père Poireau.

Et il rentra dans le salon sa tète, qu'il avait avancée à la fenêtre.

— Dieu jne pardonne ! pensa Edmond, elle songeait

aux prix courants en montant le joli sentier de Foseraie.

Les deux réponses de Rose et le ton bref et joyeux avec lequel elle les avait prononcées venaient de changer entièrement le cours de ses idées. Il avait un instant entrevu sa femme rêvée; maintenant il retrouvait sa cousine, la teneuse de livres. Cette seule pensée modifia subitement ses dispositions.

Aussi, quand Rose entra, la reçut-il avec un sourire hostile et moqueur.

Alors commença un entretien ^ironique dans lequel la pauvre jeune fille perdit bien vite tout avantage, et qui devint de plus en plus amer. Gomme toutes les âmes vives, Edmond était porté à une certaine exagération de sentiment qui rendait ses désenchantements aussi acérés de langage que ses enthousiasmes étaient fascinants et communicatifs. Rose, accablée des sarcasmes de son cousin, sans connaître la cause de cette cruauté, demeura sous ses railleries comme les vierges chrétiennes qui, devant les flèches des bourreaux, croisaient les mains sur leur poitrine, et baissaient silencieusement la tête.

L'arrivée du père Poireau et de son associé Durand put seule mettre fin à sçn martyre.

Pendant qu'Edmond continuait à se livrer toujours davantage à ses goûts favoris et à se séparer des habitudes de sa famille, les opérations de la maison Poireau s'étendaient de plus en plus, grâce au zèle et à la capacité de l'associé Durand. Plusieurs affaires, faites par celui-ci pour son compte particulier, et qui avafent réussi, accrurent considérablement ses capitaux, et une pensée, à laquelle il n'eût osé s'arrêter quelques années plus tôt, commença à germer dans son esprit. Il la soumit à un examen mathématique , et ayant trouvé qu'au total son exécution lui serait avantageuse , il songea sérieusement à lui donner suite.

En conséquence , à partir du lendemain, il témoigna à mademoiselle Rose Poireau une politesse tout à'fait inusitée. U passa pour elle trois articles au grand livre, et lui tailla une douzaine de plumes, faveur rare, qu'il accordait à peine à son ancien ami Barnabe. Car Durand avait acquis sur la place de Nantes une réputation incontestable pour la taille des plumes et pour la coulée anglaise ; réputation qu'il tenait à conserver sans partage, et qu'il entourait, pour cela, d'un certain mystère.

, Sa galanterie ne s > arrèta point là. Le jour de la fête de mademoiselle Rose, il lui fit présent d'un calendrier perpétuel en maroquin vert, et de deux vases en porcelaine garnis de tulipes artificielles. Enfin, lorsqu'il pensa que ses politesses avaient été assez multipliées et assez significatives, il demanda solennellement à son associé, à la suite d'un règlement de compte sur les bois de Campèche, la main de sa fille Rose.

Barnabe Poireau n'avait pas été sans s'apercevoir, depuis quelque temps, de la 'générosité singulière de Durand. Il avait cherché naturellement et commercialement quel profit son associé pourrait en retirer, et n'avait pas eu de peine à deviner son projet. Il avait fait aussitôt un relevé de ce que Durand avait dans la société, avait calculé que s'il lui donnait Rose, la dot de celle-ci resterait dans la maison, et avait fini par conclure que l'aflaire était convenable et pouvait s'essayer.

Durand trouva donc l'esprit du brave bourgeois parfai* tement préparé à sa proposition ; il lui tendit la main avec une franchise et une bonhomie dignes d'un négociant de la vieille roche, et Ton régla les conditions à l'instant même.

Rose Poireau fut avertie le soir, par son père, de ce qui venait de se conclure à son égard ; mais , à cette nouvelle,

soit surprise ou saisissement, la jeune fille devint pâle, puis perdit connaissance. Elle prit la fièvre au sortir de son évanouissement, et sa maladie dura près d'un mois. Durand et Poireau furent extrêmement contrariés de ce retard. Ce dernier voulait faire un voyage à Bordeaux , et cette affaire, comme il le disait, retardait toutes les autres. Barnabe Pçireau ne manquait pas daller plusieurs fois par jour dans la chambre de sa fille pour lui dire:

— Comment es-tu, ma petite ? mieux, n'est-ôe pas? je te trouve moins pâle. Dépêche-toi de te guérît, car ta maladie nous retarde. Surtout îie te laisse point abattre, mon enfant ; bois, mange, dors bien. Regarde-moi, je ne suis jamais malade ; mais je suis agissant. Tu ne prends pas assez d'exercice, ma chère ; il faut marcher.

Et le bonhomme , après avoir débité son protocole ordinaire, retournait à ses magasins ou à son comptoir.

Cependant Edmond avait appris le mariage de sa cousine le même jour qu'elle, son oncle lui en ayant fait confidence avec la mystérieuse solennité dont on use habituellement dans ces sortes d'affaires, que l'on confie en secret à toutes ses connaissances.

Le jeune homme en avait éprouvé un étonnemeat d'autant plus pénible que quelquefois peut-être, dans ses projets, il avait, faute d'une autre et par voisinage, donné la pâle figure de Rose à la femme de son avenir. Mais cette cause de son mécontentement était trop cachée pour qu'il y pensât. Il chercha à la justifier par d'autres motifs, et ne manqua pas d'en trouver. Il songea, avec dégoût, que cette union, arrangée entre son oncle et Durand, n'avait paru à tous deux qu'un complément d'association commerciale ; que sa cousine avait été considérée comme une marchandise de plus à faire entrer dans le

magasin de la société , et il s'indigna de voir qu'elle y eût consenti.

Cependant Rose était guérie. Elle se levait , marchait , répondait aux questions qui lui étaient adressées ; mais une sorte de stupeur indéfinissable s'était emparée de tout son être. Elle demeurait des heures entières droite et immobile dans son fauteuil rouge, les mains posées à plat sur ses genoux, le visage atone, l'œil fixe et la tète renversée. Il eût été difficile de dire si une pensée remuait encore sous cette écorce glacée. Le médecin consulté déclara que cet état provenait d'une prostration du système nerveux, et qu'il ne fallait pas autrement s'en inquiéter.

L'époque du mariage fut donc fixée. Il devait avoir lieu à la campagne , et, huit jours d'avance , Rose y fut envoyée, afin de faire les préparatifs, et aussi parce que ses forces devaient tout à fait revenir à l'air des champs. Edmond ne prit garde à aucun de ces arrangements.

Enfin le jour désigné arriva. Dès la veille, Barnabe Poireau était parti pour la campagne. Durand restait avec Edmond pour tout disposer. Des voitures de louage, traînées par des chevaux enharnachés de rubans, allèrent prendre tous les invités. Ce n'était sur la Fosse que rumeur et mouvement.. Tout le monde accourait, tout le monde voulait voir la noce et le nouveau marié, qui, en bas de soie, en habit noir et en gants blancs, donnait la main aux dames et venait sourire à chaque portière, fier de son importance d'un jour. Pauvre orgueil bien naturel à ces hommes qui ne doivent exciter la curiosité que trois fois dans leur vie, à leur baptême, à leur mariage et à leur mort.

Enfin quand on eut chargé huit fiacres de tous les oncles , cousins et petits-cousins , quand tous les débitants et les correspondants, invités à la noce de M. Durand et

compagnie, eurent trouvé plaee , on partit pour Haute- Goulaine, où le mariage devait avoir lieu à midi.

Tout avait été préparé avec une profusion de mauvais goût. Barnabe Poireau, qui ne devait marier sa fille qu'une fois, comme il le disait , s'était résolu à faire un sacrifice. En conséquence, il n'avait rien négligé de ce qui devait à ses yeux rendre une noce brillante. En arrivant, Edmond fut épouvanté de ces gigantesques apprêts. Il aperçut sa cousine donnant quelques ordres,. et recevant les félicitations des nouveaux venus. Cette vue renouvela sa colère. Il avait toujours eu en horreur la publicité donnée aux mariages. Il avait honte pour les époux placés sous tant de regards, qui tâchaient d'être malins et qui n'étaient qu'impudents, sous tant de plaisanteries qui avaient la prétention' d'être fines et qui n'étaient qu'indécentes. Aussi s'abstint-il, autant qu'il le put, de se mêler au tumulte de la journée, heureux que sa tristesse se perdît au milieu du grand mouvement de la foule.

Quant à Rose, son atonie avait semblé s'accroître. Par instants , elle n'entendait , ne voyait rien. On l'eût crue frappée d'insensibilité, si l'on n'eût remarqué que soir œil vague et presque égaré suivait fréquemment Edmond, qui se tenait à l'écart.

La journée s'écoula comme toutes les journées de ce genre, sans aucun événement remarquable. Le soir, vers neuf heures, les invités repartirent pour Nantes, après beaucoup d'embrassements et de malignes allusions ; les cousines emportant leurs ridicules bourrés de dessert pour les fils et les frères qui n'étaient pas venus, et les cousins enchantés d'avoir tué une journée à manger et à danser sur l'herbe.

to

— Pas encore cinq heures. Je me suis levé trop tôt.

En faisant cette réflexion à demi voix, Edmond jeta un triste regard sur les malles et les paquets étalés près de la porte du salon, et vint, contre la fenêtre, contempler le cours silencieux de la Loire, qu'il apercevait vaguement au milieu du brouillard du matin.

Il allait quitter son oncle, et partait dans une heure par la diligence de Paris.

Tant que sa mère avait vécu, il s'était résigné; mais il venait de la perdre, et son parti avait été pris à l'instant. Les observations de Barnabe Poireau avaient été inutiles : quant à sa cousine, elle n'avait rien fait pour le retenir; elle s'était contentée de dire tristement :

LA- BOURGEOISE. {Il

— Cela devait être; votre place n'est point parmi nous.

Et elle avait baissé la tête avec une douloureuse résignation.

Edmond n'avait pas été sans remarquer cette conduite. Depuis quelque temps, Rose lui semblait une tout autre femme. Depuis son mariage elle avait dépouillé une partie de sa gaucherie craintive, et Edmond Pavait entendue plusieurs fois, avec étonnement, faire preuve d'intelligence et d'âme. Elle avait aussi acquis, dans la maison, une importance et une liberté inaccoutumées ; car les deux associés étaient également esclaves du vieux préjugé bourgeois qui demande une soumission aveugle à la jeune fille, et permet sa part du pouvoir domestique à la femme.

Barnabe Poireau surtout avait pour sa fille une considération toute particulière depuis qu'elle s'appelait madame Durand. Jusqu'alors Rose n'avait été, comme il le disait dans son pittoresque langage de négociant, qu'un grand livre tout blanc et sans valeur; aujourd'hui c'était un registre en usage et qui avait pris son numéro d'ordre.

La jeune femme avait profité de cette nouvelle situation pour redorer quelque peu sa terne existence. Elle était devenue moins assidue au bureau; elle s'était hasardée à lire ostensiblement; elle avait osé répondre à son cousin et montrer parfois qu'elle pensait.

Cette métamorphose modifia quelque peu ses rapports avec Edmond, mais sans les rendre cependant libres ni affectueux. Il y avait de la part du jeune homme trop d'irritation, de celle de la jeune femme trop de gène et de silence, pour que leurs relations ne conservassent point leur première teinte de froideur. Il eût fallu, pour la faire disparaître, qu'une circonstance extrême rompît, d'un côté, les préventions, de l'autre, la timidité; et cette circonstance ne s'était point présentée.

Le voyage de Paris fut donc décidé par Edmond, sans aucun regret, et subitement annoncé par lui à sa famille de Nantes.

Maintenant il était là, attendant l'heure du départ et en proie à la sensation pénible qui accompagne toujours les dérangements apportés dans une vie. Mille causes, puériles en apparence, produisaient chez lui ce vague malaise que Ton ressent dans les heures d'attente qui précèdent un départ. C'était l'heure inaccoutumée de son lever; l'air froid du matin, l'aspect des paquets de voyage qui encombraient le salon, le silence mélancolique qui l'entourait, la crainte de manquer la diligence de Paris; la perte de ses habitudes, de ses promenades ordinaires, de ses ennuis même (car les ennuis aussi sont un lien) ; la séparation de son oncle, brave homme qui, après tout, l'aimait à sa manière; de sa cousine, problème inexplicable, qu'il avait été vingt fois sur le point de haïr ou d'aimer; et plus encore que tout cela, sa,ns doute, l'indicible attachement que nous ressentons pour les objets que nous quittons, et cet attendrissement tout puissant qui s'éveille dans nos cœurs au dernier pressement d'une main connue.

Tant de causes confusément entremêlées, mais agissant de concert, étaient plus que suffisantes pour disposer Edmond aux impressions de tendresse; aussi ne fut-ce point sans une larme sous la paupière qu'il jeta un dernier regard sur la Loire, la Fosse et l'entrée de la maison de son oncle.

Dans ce moment un léger bruit se lit entendre derrière lui ; il se détourna, et vit sa cousine qui entrait au salon.

Rose fit un mouvement de surprise en l'apercevant.

— Déjà levé ! dit-^lle à voix basse.

— Je pourrais vous retourner, à plus juste titre , cette expression d'étonnement; vous n'avez pas l'habitude de vous réveiller si matin.

— J'ai craint que vous n'eussiez besoin de quelque chose.

— Vous êtes trop bonne : mais j'aurais voulu que l'idée de mon départ n'éveillât aucun autre que moi dans la maison ; c'était dans ce but que j'avais fait hier mes adieux.

Rose le regarda fixement; puis baissa la tête, et dit avec embarras :

— Je voulais encore vous voir; pourquoi mentir? je voulais vous parler, à vous seul, avant votre départ. J'avais peur que le souvenir que vous emporterez de nous ne fût trop fâcheux.

— Je ne vous comprends pas, Rose.

— Partonnez-moi, Edmond; vous nous quittez comme des indifférents. Nous, gens de commerce, vous pensez que nous ne sentons rien.

— Comment pouvez-vous croire?...

— Oh ! j'en suis sûre ; et cette pensée, que vous partirez sans nous connaître, que vous partirez avec la persuasion que personne ne vous aimait ici, j'en ai été tourmentée depuis huit jours : je voulais vous parler, et je n'osais. Oh ! je m'en voulais de ma lâcheté ! Ëûfin, ce matin, j'ai trouvé assez de courage pour venir. Edmond, je vous en prie, n'emportez pas un mauvais souvenir de nous.

Ses yeux bleus, voilés de larmes, étaient tournés vers le jeune homme, et elle lui tendait une main. Edmond la saisit.

— Oh! ne me parlez pas ainsi, s'écria-t-il tout ému; vous me feriez trop regretter mon départ.

— Nous le regretterons, nous, Edmond; moi surtout! Je m'étais fait une douce habitude de votre présence,

de wtre entretien. Je n'osais pas toiyours vous répondre; mais je vous écoutais en silenoe. C'était comme un tableau que Ton regarde, comme un beau livre qu'on lit tout bas. Bien des fois vous avez cru que je ne vous comprenais point, parce que je restais muette, et pourtant j'ai retenu vos paroles; je les ai apprises par cœur, je me les répète comme une prière.

— Que me dites-vous là, Rose? Estrce bien possible? Ah ! bien des fois j'avais cru que vous preniez intérêt à moi, que vous trouviez plaisir à m'écouterl Rose, ma bonne RoseJ

— Cher Edmond !

Tous deux se serraient tendrement les mains, et leurs larmes coulaient. »

— Et voyez, reprit le jeune homme, c'est au moment de vous perdre que j'apprends à vous connaît»! Oh! la triste dérision que la vie ! Mais, dites-moi, pourquoi donc, mon Dieu, restiez-vous toujours embarrassée ou silencieuse auprès de moi ?

— - Et comment aurais-je osé être autrement, Edmond? Savez-vous quelle a été mon enfance? savez-vous qu'à douze ans j'étais assise devant un bureau, m'oocupant de chiffres? Il a bien fallu me faire, à la longue, un extérieur aussi arrangé que les colonnes de mon livre de caisse. A force d'être une machine, j'en ai pris l'apparence. Quand vous êtes arrivé, j'ai bien senti combien je vous paraissais ridicule , mais qu'y faire ! j'entendais pour la première fois parler d'art, (te poésie; tout cela me semblait bien beau, mais c'étaient des mots nouveaux pour moi. Vous aviez votre langue et moi la mienne : comment aurionsnous pu nous comprendre?

— Rose !|Et j'ai pu vous méconnaître à ce point?

— jVous le deviez, Edmond ; mais moi, savez-vous tout

ce que j'ai souffert? car maintenant je suis hardie, j'ose tout vous dire. Vous étiez si méchant parfois; vos railleries me passaient si froides et si déchirantes dans le cœur I Et puis ces sourires dédaigneux, ces longs regards de pitié que vous laissiez tomber sur moi, et dont je me sentais enveloppée tout entière comme d -un linceul! Le moyen de n'être pas gauchement craintive ! Il a fallu qu'une émo* tion me fit oublier tout mon effroi. Je me suis décidée à la pensée que je ne vous reverrais peut-être plus, et que vous emporteriez mon souvenir comme celui d'un meuble qu'on a vu quelque part. Ah ! maintenant, je l'espère, il n'en sera pas ainsi ; maintenant vous n'oublierez pas tout à fait votre cousine, n'est-ce pas, Edmond? Dites-moi que vous ne m'oublierez pas?

— Vous oublier* non, Rose, non; puissé-je seulement ne pas trop me souvenir de vous 1 Mais, voyez-vous, tout ceci me confond, me rend fou. Gomment, c'est vous, là, ma cousine la teneuse de livres? Regardez-moi donc bien; dites-moi donc que je ne rêve pas ! Rose, mais vous êtes un ange!

— Vous ne connaissiez que mon enveloppe, Edmond. Tant d'ennui avait assailli mes premières années, tant de désenchantements m'avaient meurtrie, que je m'étais ramassée dans cette froideur qui vous a frappé, comme dans un fourreau. Cette vie resserrée entre les grillages d'un comptoir, croyez-vous qu'elle me convint plus qu'à vous ? Croyez-vous que, le front penché sur ma plume, je n'avais pas aussi mes rêves flamboyants et me6 espérances? Croyez-vous que je ne suivais pas quelquefois une douce chimère entre mes colonnes de chiffres? Je réalisais ce conte allemand' que j'ai vu dans un de vos livres, et qui rapporte que l'âme d'un poôte fut incrustée par le démon à une mécanique à faire des bas, et forcée de servir de yé<-

hicule aux bras du métier ! Dieu seul pourrait faire comprendre tout ce que j'ai bu de dégoûts avant d'avoir filé, autour de mon cœur, cette enveloppe insensible dans laquelle je l'avais abrité. Le ciel vous préserve, Edmond, de vous faire jamais comme moi chrysalide informe et froide, vous qui pouvez déployer vos ailes et chercher le soleil. .

-— mon Dieu ! Rose, mon Dieu ! et je n'aî rien su deviner de tout cela ! Mais, c'est moi qui étais enveloppé d'un triple nuage de préventions ineptes ; c'est moi qui étais aveugle et sourd !

En prononçant ces mots, le jeune homme suffoquait de sanglots; il pressait les mains de sa cousine sur sa poitrine, sur ses lèvres. L'émotion de la jeune femme parut redoubler. Elle répondit aux caresses d'Edmond, et leva sur lui un regard tout fasciné; un de ces regards qui font monter jusqu'au cerveau une sorte de délire étourdissant. Tout à coup, une pensée amère traversa l'enivrement du jeune homme, ses mains se crispèrent convulsivement, et il écarta Rose de son sein.

— Pourquoi m'avez-vous dit cela maintenant? s'écriat-il; pourquoi ne me l'avez-vous dit jamais? Ah ! il fallait me laisser dans mon indifférence. Je pars tout à l'heure, et vous venez me montrer tout ce que je perds ! Mais, mon Dieu ! pourquoi donc est-ce aujourd'hui que vous m'avez parlé, pourquoi pas il y a trois mois ?

Rose baissa la tête confuse,

— 11 y a trois mois, comprenez-vous? Alors j'aurais pu rester, et vous ne m'avez rien dit. Savez-vous que c'est horrible de voir ainsi le paradis s'ouvrir et se refermer au même instant? Songez-vous que si vous aviez dit un mot, il y a trois mois, au lieu d'un adieu aujourd'hui... Oh ! cette pensée, c'est l'enfer !

L'exaltation d'Edmond était extrême. Rose , éperdue, tremblait.

— Assez , Edmond , assez-, dit-elle. Mon Dieu ! je ne voulais pas que notre entretien prît cette tournure; Partez, il le faut, partez, et que Dieu vous conduise !...

En disant cela, elle était pâle et près de s'évanouir. Il se sentit attendrir, et l'attira contre lui.

— Que vous importe un regret, Rose? un regret que peut-être vous ne partagez pas? Pensez-vous qu'un simple aveu soit coupable? Songez que je pars dans quelques instants, et pour ne plus revenir! Mes paroles sont comme celles d'un mourant; car la mort n'est qu'une absence; ayez-vous donc peur d'un dernier rêve !

11 y avait dans les paroles d'Edmond, et dans l'air dont il les prononçait, .une tristesse si déchirante que la jeune femme n'y put résister.

— Et croyea-vous être le seul malheureux? s'écria-t-elle au milieu des pleurs et des sanglots.

— Rose, est-ce vrai? quoi, vous aussi, vous voudriez retourner en arrière? Est-ce bien vrai? dites-le. moi !

— Il ne m'a pas encore comprise! murmura-t-elle en se laissant aller sur la poitrine du jeune homme.

— Oh ! c'est trop, je voudrais mourir maintenant, balbutia Edmond; Rose bien aimée ! Rose ! ne me suis-jepas trompé? C'est bien vrai, ce que vous venez de dire?

Et dans son délire il la pressait dans ses bras, il laissait rouler sa tête égarée sur la chevelure" de Rose; mais celleci ne pouvait répondre.

— Oh ! parlez-moi, Rose, parlez-moi sans peur; répétez * vos paroles de tout à l'heure; songez que vous n'avez plus

qu'un instant pour m'ouyrir votre cœur, et que vous aurez toute une vie pour me le cacher? Rose, au nom du ciel, répondez-moi?

178 i/ÉGHELLI DE FEMMES.

^Et que vous dite? ne savez-vous pas tout maintenant?

— Ainsi oe n'est pas un songe; -vous auriez été heurense d'être à moi ?

Et d'une voix plus basse à l'oreille de la jeune femme :

— Tu m'aimes, Rose, tu m'aimes, n'est-ce pas?

— Oh! ne me demandez pas cela ! dit-elle en cherchant à se dégager.

— Non, non ! ta as raison ; ta bouche est trop pure pour prononcer ce mot. Mais moi, Rose, je puis te dire que depuis tout à l'heure, depuis que je te connais, je donnerais ma vie et mon honneur pour que tu lusses ma femme un seul jour. Moi, Rose, je puis te dire que, si Ton m'offrait la plus belle gloire de la terre et une place au ciel, je demanderais, en échange, une heure passée à tes genoux. Je puis te dire tout cela, car tout cela est écrit dans mes yeux, sur mon Iront, dans mes mains qui pressent les tiennes 1 Rose !... il eût été si doux de nous isoler tous deux dans notre amour, de nous envelopper dans les bras l'un de l'autre, et de sentir que notre univers ne dépassait pas le bout de nos doigts 1

— Grâce, Edmond 1 grâee !

Dans ce moment l'horloge sonna. .

— Entendez-vous, Rose, dit le jeune homme d'une voix grave et triste, dans un quart d'heure... nous nous séparerons.

— mon Dieu ! Est-ce possible? Edmond 1 mon Edmond!

— Oui, Rose, ton Ediqond: oh ! pour un quart d'heure « du moins, ton Edmond. Mais, par pitié, qu'auparavant j'entende un mot tendre de ta bouche! ma Rose, un mot que je puisse emporter comme ces souvenirs d'amour que

Ton suspend sur son cœur. Aie compassion de iûoi* Rose ! tu vois bien ce que je vais devenir quand je t'aurai quilr tée : tous mes plans* tous mes espoirs sont détruits 1 A quoi bon des succès maintenant! J'aurai laissé le bonheur en arrière ! Serre-toi , va * serre-toi sans crainte sur ma poitrine : ce n'est plus qu'une tombe toute pleine de projets morts* d'illusions fanées. Rose, un seul mot* je f en prie! Je t'aime, moi* je t'aime; entends-tu î Mon Dieu! je faime!

Il était à genoux devant elle* il serrait sa tète contre le corps frémissant de la jeune femme. Tout à coup les deux bras de celle-ci s'étendirent et l'enveloppèrent.

— Je t'aime* Edmond 1 répétait une voix délirante et basse; je t'ai toujours aimé* depuis le jour où je f ai vu pour la première fois.

— Mon idolâtrée Rose 1 ma femme ! Oh* oui* ma femme ! car ton âme est à moi.

— Toute à toit

Le jeune homme tenait les mains de sa Cousine pressée sur ses lèvres; il sentit le chaton d'une bague que Rose avait autrefois reçue de sa mère* et qu'elle avait toujours portée.

— Donne-moi cette bague* dit-il* comme souvenir de cette heure. Depuis ton enfance elle est à cette place ; elle me parlera de toi.

Rose tendit la main* et laissa la bague couler entre les doigts d'Edmond.

Il la baisa avec ardeur.

— Elle ne me quittera plus. Ce sera l'alliance du mariage de nos deux âmes. Elle me rappellera* dans mon isolement * qu'il y a bien loin,... en Bretagne* un être qui m'aime et qui me comprend; une femme qui me mêle à ses prières*

Et vois-tu, Rose, ajouta-t-il, si jamais l'existence me devenait trop lourde, je te renverrais cette bague ; ce sera comme le signal d'un rendez-vous donné dans le ciel.

— Oui, Edmond, et tu ne m'attendras pas longtemps.

Ils étaient enlacés dans les bras l'un de l'autre, et leurs sanglots les empêchaient de parler.

Sept heures sonnèrent.

Le bruit d'une porte qui s'ouvrit les fit relever promptement, et Durand parut. 11 venait avertir le jeune homme que le facteur l'attendait.

Dix minutes plus tard, Edmond roulait sur la route de Paris

Le voyage n'eut rien de remarquable. Ce fut une fièvre délirante avec tous ses rêves incohérents et bizarres. Le second jour, Edmond s'éveilla en sursaut aux mots d'un de ses compagnons de route : Voilà Paris !

Et en effet la grande ville commençait à apparaître sous . son dôme de brouillards. C'était Paris ! cette immense pile voltaïque, dont le seul contact ébranle; Paris, le cerveau de la France , toujours en ébullition effervescente, toujours fumant de travail; énorme tète, écrasant de son poids un corps appauvri; crâne tout chauve de fatigue et d'excès!

Edmond sentit son cœur accablé qui se ravivait à l'approche de ce volcan intellectuel sur lequel il allait mettre le pied, et il se f éprit un instant à la vie, par curiosité.

Cependant, malgré son impatience, il lui fallait attendre une grande heure aux barrières où les commis vinrent fouiller la voiture. Ses malles , dont il ne trouvait pas assez vite les clefs, furent forcées; ses effets bouleversés ou perdus. Edmond comprit qu'il entrait dans la capitale du peuple le plus civilisé du monde.

En traversant la ville, rien ne le frappa vivement. Il vit

un grand nombre de rues sales et mai bâties, quelques monuments à demi cachés par des masures. Du reste, il n'éprouva aucun étonnement de cette première impression ; on Favait d'avance averti que la capitale était comme ces parvenues de mauvais goût qui portent une robe de cachemire avec des bas de coton bleu. Que lui importait d'ailleurs la carrière de. pierre appelée Paris? c'était le Paris intellectuel qu'il était venu voir.

Car ce qui lui restait encore d'espérance était là : il venait chercher l'étourdissement de ce cirque ouvert à la pensée. Derrière, il avait laissé sa dernière chimère de bonheur; il venait jouer contre le sort sa dernière chimère de gloire.

Et pour lui qui arrivait, tout flamboyant de son naïf enthousiasme de provincial, la gloire était encore un mot qui avait quelque sens. Il venait là, comme aux lices olympiques, croyant que sur un signe la barrière lui serait ouverte, et qu'il pourrait, comme les autres, concourir pour le prix offert. Il se présenta d'abord aux hommes avec lesquels il avait entretenu des relations pendant qu'il était en province; il leur fit part de ses projets; tous parurent l'écouter avec intérêt, et les promesses lui furent prodiguées. L'âme d'Edmond se releva.

— ÇUe verra mon nom répété avec éloges, se dit-il, elle sera heureuse de mes succès : je ne lui écrirai pas, il faudrait lui dire tout ce que j'ai dans le cœur, et je ne le puis; ou bien lui adresser de ces lettres que tout le monde peut lire, et je ne le veux pas. Non, je ne lui écrirai pas ; mais elle lira mes ouvrages , elle devinera ce qui s'adresse à elle, elle reconnaîtra les pages écrites sous l'inspiration de son souvenir. A toutes les femmes que je peindrai, je donuerai son nom adoré , son visage triste et doux : elle sera ma muse, ma sainte. Sa pensée présidera à toutes mes

im

œuvres, comme une religion, et elle le saura. Ce sera une correspondance mystérieuse et intime, qui pourra passer sous les yeux de tous sans que nous ayons à craindre, car seuls nous en connaîtrons le secret.

Un an s'était écoulé depuis qu'un jeune homme, au front triste, était venu se loger à l'hôtel de Claire-Fontaine, rue des Mathurins-Saint- Jacques , à Paris. Il habitait la même chambre qu'il avait choisie en arrivant, et rien n'avait changé dans sa vie extérieure. Seulement ses yeux s'étaient creusés, et tout son corps avait perdu cette fraîcheur virile, si frappante chez les adolescents qui arrivent de province et qui viennent se racornir à l'air étiolant des hôtels garnis*

C'était un locataire tranquille, silencieux et rangé, qui sortait peu et ne recevait personne. On le voyait seulement, pendant les longs jours d'été, accoudé à sa fenêtre, regarder une petite échappée de ciel qui brillait entre deux

cheminées, ou bien la cime verte d'un chétif peuplier qui dépassait de quelques pouces le mur d'une cour voisine. Vers la fin du jour, il se rendait au Luxembourg, cherchait l'endroit le plus sombre, et s'y promenait seul quelque temps. Mais, dès que la foule- commençait à se presser dans les parterres enveloppés d'une atmosphère de parfums, il quittait son obscure allée. On le voyait passer, d'un pas furtif et honteux, au milieu des groupes parés et riants, comme à travers une fête donnée pour d'autres, et il regagnait sa chambre humide, sa chambre de garçon, sans un seul sourire de soleil, sans une seule fleur sur l'étroite croisée; triste réduit où se remarquait, non le désordre poétique d'un cabinet de jeune homme , mais l'arrangement pénible d'une pauvreté qui a honte et se déguise; où tout sentait l'abandon et l'isolement d'une indigeùce fière et rapiécée qui croise et boutonne un vieux vêtement; non pas l'indigence d'un jour, que Ton supporte gaiement, misère charmante d'étudiant que régaye un chapeau de femme jeté sur un lit sans rideaux, mais une de ces misères sérieuses, qui sont seules et qui se taisent; de ces misères qui tiennent la pensée resserrée et flétrie, la heurtent à chaque instant au désir ou au besoin non satisfait.

Et tout cela était facile à voir, sans doute, pour qui aurait regardé la chambre du pauvre solitaire ; tout cela était bien propre à émouvoir la pitié des heureux ! Mais qu'importait aux heureux le jeune homme de l'hôtel de Claire-Fontaine? Et d'ailleurs, qui se serait ému quand il eût dit combien de cruels désenchantements étaient venus l'assaillir depuis une année? Qui aurait eu compassioii de tant de démarches sans résultats, de lettres sans réponses, de promesses sans suites? Tant d'autres faisaient, comme lui, cette quête de réputation et tendaieut

la main aux portes des journalistes ou des libraires! Qui s'inquiétait de savoir si parmi cette foule de mendiants de gloire il s'en trouvait un plus fier et plus irritable, qui, lassé des refus, croiserait les bras et s'en-, velopperait dans son désespoir ! Tous n'avaient-ils pas commencé ainsi? Les plus fameux aujourd'hui n'avaientils pas bu la honte, comme de l'eau, lorsque, encore ignorés, ils allaient, l'œil baissé et le chapeau à la main, pror poser un manuscrit, d'éditeur en éditeur, pareils à des commis marchands offrant de la rouennerie ! N'était-ce pas l'usage? pourquoi plaindre un sort subi par tous?

Aussi le jeune homme avait-il longtemps gardé le silence. Cependant, poussé à bout , il s'était déterminé à s'adresser à un artiste que sa haute renommée d'écrivain et sa réputation de bienveillance lui faisaient croire capable de comprendre sa situation.

Il lui écrivit pour lui exprimer énergiquement ses souffrances. Sa lettre, pleine d'une douleur loyale et digne, peignait ces efforts acharnés , mais inutiles , d'un pauvre provincial muré dans son obscurité comme Joseph dans sa citerne, ne trouvant aucune issue pour la fuir, et cherchant en vain une main amie; il terminait en demandant une entrevue et la permission d'apporter un essai.

Une semaine entière s'écoula sans réponse. Enfin, le huitième jour, le jeune homme reçut un billet qui lui assignait un rendez-vous pour le lendemain.

A l'heure fixée, il partit pour cette entrevue qui allait décider de son sort.

Oh ! heureux qui n'a jamais frissonné dans l'attente d'une de ces visites extrêmes, qui n'a jamais compté les minutes dans une étouffante angoisse, qui ne s'est point senti froid à la vue d'une porte et n'en a pas saisi le marteau, comme une épée de duel, sans savoir si le succès ou

la mort était au bout. Hélas ! pour la plupart , il nous faut connaître cette heure poignante où notre destinée se décide entre deux coups de chapeau; l'avenir de presque tous les hommes se joue sur une carte de visite !

L'homme célèbre reçut le jeune solliciteur avec bienveillance ; tous deux s'assirent vis-à-vis Fun de l'autre.

— J'ai lu votre lettre, Monsieur, dit le grand écrivain, j'en ai été touché. Moi-même j'ai connu les difficultés qui entourent les premiers pas d'un auteur, et je m'estime heureux lorsque je puis les rendre moins pénibles à quelque débutant. Voyons, que désirez-vous de moi ?

— D'abord, que vous me jugiez. Si je me suis trompé dans la carrièro que j'ai embrassée, tout est dit; mais si, au contraire, je suis appelé à quelque chose, je demande les moyens de prouver ce que je puis.

— Je ne doute nullement de votre talent, Monsieur; vous m'avez, je crois, parlé d'un drame que vous désiriez livrer au théâtre ?

— Le voici.

— Il est bien difficile de réussir au théâtre, Monsieur; moi-même j'y éprouve des entraves tous les jours. Puis , les journalistes, oh! les journalistes sont les vampires de la littérature; ils fanent, ils effleuillent toute idée; impossible d'être nouveau avec eux, ils ont toujours une avance de vingt-quatre heures sur la plus rapide inspiration; ils gâtent tous les sujets actuels. Ajoutez à cela l'esprit dénigrant et amer qui s'est emparé de la presse. Rien ne peut plus trouver grâce devant nos commissaires-priseurs littéraires. Le dédain est devenu de mode , on le revèf comme un costume ; puis nos verts-verts de feuilletons sont atteints d'un si profond blasement, qu'ils se meurent de dégoût sur les dragées que nous leur servons.

Cette tirade était prononcée d'un accent pittoresque et

incisif ; l'homme célèbre s'arrêta pour jouir de l'effet qu'il avait produit.

Son auditeur se contenta d'une approbation silencieuse; il songeait au but de sa visite, qu'il tremblait de voir oublier. Son regard inquiet fut compris.

— Pardon, Monsieur, revenons à vous. Je verrai ce drame, si vous voulez bien me le laisser. Avez-vous autre chose 1

Tout ceci était dit un peu plus froidement qu'en com* mençant.

— Un roman historique, dont je vous apporte un chapitre.

— Ah î ah ! malheureusement le public est un peu fatigué de ce genre de compositions. C'est une pâture trop solide pour les lecteurs actuels. L'intelligence, en France, est au régime ; il ne lui faut que des nourritures légères, des nouvelles de quatre-vingts pages et des tableaux de quatre pieds. Du reste, je verrai, Monsieur. Et jusqu'à présent vous n'avez réussi à rien placer chez aucun éditeur ?

— Rien, Monsieur.

— Vous ne connaissez aucun éditeur de journal ?

— Aucun.

— Le succès sera lent, alors; mais il faut du courage, de la patience.

— J'en ai eu un an, Monsieur ; mais j'ai besoin de ne plus troc attendre.

Il appuya sur ce mot avec une douloureuse énergie, comme s'il eût pesé sur le manche d'un poignard qui lui fût entré dans la poitrine.

U y eut un silence ; l'homme célèbre se leva.

— Je ferai tout ce que je pourrai pour vous servir jlit-il; je lirai d'abord ceci avec attention.

— Quand pourrai-je revenir ?

— Mais, dans huit jour?.

Et il reconduisit le jeune homme jusqu'à la porte. A peine fut-il sorti :

— Encore nn fou qui eût mieux fait de rester dans sa province! murmura-t-il. D'après sa lettre, je m'attendais à voir un Antony littéraire, c'eût été à étudier; mais c'est un pauvre garçon, qui ressemble à deux cents autres : un habit noir, des gants blancs, et les poches pleines.de manuscrits.

Il entra dans son cabinet en haussant les épaules.

Huit jours après, le jeune homme vint chercher son arrêt, il ne trouva personne; deux autres visites ne furent pas plus heureuses. Enfin, il reçut ses manuscrits avec une lettre de douze lignes.

Tout avait été trouvé fort bien; on l'engageait à continuer, en l'assurant d'un intérêt véritable, et l'on terminait en se disant son tout dévoué serviteur.

Tout était fini pour Edmond

La semaine suivante, comme la famille Poireau était rassemblée à table, on apporta la correspondance.

— Une lettre pour toi, Rose, dit le père Poireau en lui jetant de loin un paquet timbré de Paris.

— C'est d'Edmond, remarqua Durand, dont l'habileté à distinguer, au premier aspect, toutes les écritures, était, au moins, égale à celle qu'il avait acquise pour la taille des plumes.

— Nous envoie-t-il enfin notre arrêté de compte? répartit M. Pofreau ; je lui avais ouvert un crédit chez Dupont, et je crains qu'il n'ait dépassé ce que nous avons ici à lui.

Dans ce moment Rose jeta un faible cri et s'évanouit. La lettre qu'elle tenait ouverte à la main lui échappa; un

anneau en sortit et roula parterre; Poireau reconnut la bague qui avait disparu du doigt de sa fille depuis le départ d'Edmond.

Le même courrier apportait la nouvelle, répétée par tous les journaux du suicide d'un jeune poëte, M. Edmond Bian, demeurant rue des Mathurins-Saint-Jacques, hôtel Claire-Fontaine. Pendant huit jours, on donna des détails, dans toutes lès gazettes, sur ce tte. mort prématurée et déplorable. Ce fut la répétition de la triste comédie jouée sur la tombe d'Escousse et de Lebras.

• L'homme célèbre auquel Edmond s'était adressé en dernier lieu, publia un choix des poésies An jeune et infortuné Bian, avec une préface dans laquelle on remarquait le passage suivant, qui fut cité dans tous les journaux.

« Il est mort comme Caton, parce qu'il avait désespéré « de la république des lettres; il est mort, parce qu'au- « tour de lui il avait vu l'avilissement des arts, l'aban- « don des artistes et l'indifférence de la foule. L'existence « lui a fait mal au cœur, il l'a rejetée comme une gue- « nille sale et usée. Il a bien fait ! Qu'aurait-il attendu a dé la société au milieu de laquelle le hasard l'av^t jeté? « Où aurait-il trouvé une main amie à serrer dans ce « bagne littéraire, où toutes les réputations sont soudées « deux à deux, hostiles et voleuses entre elles ? Le génie « de Bian était trop fier pour se mettre à la solde d'un « libraire, et son esprit n'était pas de ceux qui se débitent a taillés à l'emporte-pièce de mode. Comme d'autres, il a aurait pu vivre dans cette littérature marchande où les « pensées se confectionnent à l'instar des bas de coton. Il « aurait pu, flatteur des passions de chaque instant, leur ' « demander des succès de circonstance ; mais Bian avait « placé l'art trop haut au-dessus de la terre pour le des-

« cendre jusque-là. Sa mission lui avait paru trop sainte a pour qu'il fit ainsi de sa robe de grand prêtre de l'ave- « nirun misérable déguisement de carnaval. Qu'on passe 9 près de sa tombe en disant : // était fou l c'est bien ! Il « est mort jeune; le monde n'a pas eu le temps de lui dé* a partir son lot d'injures et de dérision; qu'il achève sur a son cadavre ! mais ensuite gloire à lui ! car ce fut un « martyr, mort pour avoir voulu racheter les arts de leur « perdition !

« En tout cas, voici son livre : je l'ai recueilli, au milieu « d'un prodigieux et confus amas de drames, de poèmes, « de romans inachevés, éparpillé comme une rose effeuil- « lée. Il m'a fallu le recomposer pièce par pièce. Triste et « doux travail pour qui avait connu Fauteur, serré sa « main et entendu sa voix ! Je l'ai pourtant achevé , « comme un dernier devoir que je rendais à une mémoire « amie. Après avoir inutilement essayé de consoler la vie « du poète, de l'encourager, de le soutenir dans la car* « rière, il m'appartenait peut-être d'écrire son épitaphe a glorieuse, et c'est ce que je fais ici. »

La préface et le livre eurent un immense succès ! Vu la mort de l'auteur, les journalistes le louèrent sans restrictions; dès lors le nom d'Edmond Bian prit place parmi les plus renommés de l'époque.

On fit jouer ses drames ; on édita son roman historique, avec des vignettes de Tony Johannot, et bientôt ses œuvres complètes parurent chez Renduel, ornées d'un magnifique portrait de l'auteur et d'un fac-similé. I/homme célèbre fit encore une préface.

Un bel exemplaire de ces œuvres complètes fut envoyé à l'oncle* Poireau. En l'ouvrant, le brave négociant soupira profondément.

— Cela aurait fait tant de plaisir à ma pauvre Rose! dit-il.

Et il ordonna à son premier commis d'accuser récep-« tion des volumes reçus.

Mais on ne les ouvrit point ; car il n'y avait plus personne qui lût des vers dans la maison Poireau et compagnie.

Dans l'orage du monde nue fois entraînée, N'espérez pins reprendre nne paix profanée, Ni revenir an temps on les plaisirs do cour Tons créaient a l'écart an monde de bonheur 1

Poète inconnu.

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