LA CHAMBRE GARNIE
Qu'il ait on caprioe pour quelque petite ouvrière, qu'il lai fasse la cour, loi conte des sornettes , et même , s'il le faut , lai parie sentiment !.. ce sont des choses qne je trouve possibles, pardonnables, mais !...
Schiller (l'Amour et l'Intrigue).
Le lendemain, tout le monde fuyait Anna; les personnes qui lui fournissaient habituellement du travail lui en refusèrent, par respect pour la morale; et le propriétaire de la maison où elle se trouvait lui ordonna de chercher un autre logement, parce qu'il ne voulait avoir chez lui que A honnêtes gens...
Le propriétaire était un prêteur sur gages, congréganiste depuis la restauration.
Enfla , les affaires de la pauvre jeune fille allaient chaque jour en empirant, si bien que, repoussée par le monde, elle arriva à faire publiquement divorce avec lui et à s'envelopper dans sa honte, comme dans son seul abri. Elle alla vivre avec Edouard.
Oh ! ce furent quelques jours enchantés, quelques-uns de ces jours de jeunes époux dont la solitude se peuple de caresses et de douces confidences, de ces jours que l'on passe les mains unies et le cœur dans le ciel. Dans cette existence nouvelle de passions, Anna devint plus intelligente, plus sensible. Fille du peuple, initiée tout à coup à l'intimité sentimentale et caressante qui ne se trouve que dans une classe plus heureuse, son cœur s'amollit à cette atmosphère nouvelle ; en même temps que ses mains inoccupées devinrent plus frêles, plus blanches, plus délicates , sa pauvre âme se dépouillait aussi de ce cale dont l'avait entourée l'habitude du travail et de la peine. L'épiderme de son cœur devint, comme celui de son corps, sensible à un tact trop rude et facile à endolorir : aussi se trouva-t-elle sans force et sans défense pour les jours de douleur.
Ils ne se firent pas attendre longtemps. Au bout de quelques mois, la passion d'Edouard se ralentit. Mille petites souffrances qui s'étaient perdues dans l'immense bonheur d'une union naissante, commencèrent à se faire sentir à lui. On sut qu'il vivait avec une jeune fille, et Dieu sait si cela fit du bruit dans une ville aussi morale que Rennes, où (es femmes mariées sont seules à avoir des amants. On cessa de l'inviter aux bals et aux soirées. On le reçut froidement dans les maisons où il avait coutume d'aller. Les jeunes personnes s'abstinrent, par pudeur, de lui parler, et les mamans lui lancèrent d'ironiques allusions. Ses amis même lui firentdes observations sur le scandale qu'il eau-
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sait, en l'engageant à renvoyer Anna où il Pavait prise, Anna, flétrie, méprisée, n'ayant plus de vie que par lui et pour lui ! Edouard devint triste de tant d'oppositions contrariantes.
Les embarras matériels se joignirent à ses chagrins d'amour-propre. Il lui fallut songer à l'économie , réformer ses goûts dispendieux de jeune homme; et pour compensation de tant de sacrifices, qu'avait-il ? une femme qu'il ne pouvait avouer, m présenter nulle part; qu'il faisait sortir, en rougissant, quand quelqu'un venait le voir; avec laquelle il n'osait promener que le soir, le long du canal, et en tremblant toujours d'être reconnu !
Edouard n'était pas méchant ; mais c'était l'homme de son époque, formé au moule des habitudes de la société actuelle. Les circonstances, l'insurrection momentanée de quelques mouvements passionnés l'avaient jeté , presque malgré lui, hors de la vie commune ; mais, arrivé là, il se trouva tout étourdi de sa position. En sentant ces coups d'épingles qui l'égratignaient de toutes parts, le cœur lui faillit, et il se mit à regretter son passé. Il pleura les danses et les soirées, les coquetteries agaçantes des jeunes demoiselles, les duos chantés au piano , les lectures au salon; tous ces petits triomphes de vanité désormais perdus pour lui.
Et pendant ce temps, que faisait Anna? Sans doute qu'elle regrettait de son côté sa douce tranquillité d'autrefois ; l'affection, l'estime de ses voisines, les belles promenades à la Prévalais le dimanche avec ses compagnes; sans doute qu'elle pleurait son nom flétri et sa couronne d'innocence changée en couronne d'infamie !
N«n!...' Anna, qui s'était donnée tout entière , corps et âme, pour un peu d'amour, ne pleurait que la tristesse d'Edouard et son insuffisance à le rendre heureux.
Cependant la famille du jeune étudiant avait été informée de sa conduite et du fâcheux effet qu'elle produisait à Rennes. Plusieurs lettres de sa mère lui avaient déjà adressé des reproches et des menaces à cet égard ; ne sachant qu'écrire, Edouard n'avait point répondu.
Un matin qu'il était sorti , et qu'Anna travaillait au fond de la chambre (car son ami lui avait défendu de se montrer à la fenêtre) , la porte s'ouvrit brusquement, et une dame, en habit de voyage, se présenta.
Anna se leva, surprise et troublée.
La vieille dame la. regarda fixement.
— N'est-ce pas ici que demeure M. Edouard Sainval ?
— Oui, Madame.
— Et je suis dans sa chambre ?
— Oui, Madame.
— Et d'où vient que vous y soyez, vous?
— Moi, Madame...
— Qui êtes-vous?
— Madame. ... je suis.
La pauvre fille sentit les larmes qui la suffoquaient et la rongeur qui lui brûlait le visage.
— Eh bien ? dit avec un sang-froid poignant la vieille dame, qui s'était assise.
Anna se mit à pleurer sans répondre.
— Vous êtes sa maîtresse, û'est-ce pas? On ne m'avait pas trompée.
La vieille se leva.
— Moi, Mademoiselle, je suis sa mère*
— Vous!... Mon Dieu!...
— Moi-même.... On ne m'attendait pas, je suppose.... Et où est mon fils? Répondez... vous pleurerez plus lard.
— Edouard est sorti, Madame.
— Où est-il ?
— A son cours,
— C'est bien : alors nous allons terminer avant son retour. Vous comprenez sans doute, Mademoiselle, pourquoi je suis venue? Des amis ont eu la bonté de me faire connaître la conduite déréglée de mon fils. Je lui ai écrit plusieurs lettres, qui sont restées sans réponse; enfin, je me suis déterminée à venir moi-même pour faire cesser ce scandale. Écoutez-moi, Mademoiselle : je ne suis pas dans Tintention'de vous faire des reproches : avec des femmes de votre genre, ce serait peine perdue; mais je veux que vous quittiez mon fils à l'instant même ; et comme je déteste le bruit, comme je veux éviter toute sale discussion, voici un billet de trois cents francs que vous pouvez emporter. Maintenant, que tout soit fini, et retirez-vous.
— Mademoiselle, vous m'entendez ?
— Eh bien, m'entendez-vous ?
Anna demeura sans mouvement, les yeux grands ou* vers, les deux mains pendantes, la bouche entre-bâillée. La vieille dame lui saisit rudement le bras.
-— Veuillons en finir. Vous m'avez comprise, n'est-ce pas? Je veux que vous ayez quitté cette chambre avant le retour de mon fils.
— Grâce, Madame ! cria la jeune fille, en tombant par terre à deux genoux ; grâce, mon Dieu !
— Assez, assez! je n'aime pas les scènes. Ne m'obligez pas à avoir recours à la force pour vous faire quitter cette maison.
— Madame!... oh, Madame, au nom du ciel, ne me chassez pas ainsi! Laissez-moi le voir encore une fois!...
— Pour tâcher de le séduire, n'est-ce pas? pour le préparer à la désobéissance?
— Oh! non, mon Dieu! non!... mais pour lui dire adieu, pour l'embrasser !
— Quelle impudence! l'embrasser!
— Madame, si vous saviez!... c'est que je l'aime !... Mou Dieu, je l'aime bien, allez!... Je me suis perdue pour Edouard!... perdue... Je lui ai sacrifié ma réputation !
— Une réputation de couturière!... Et sans doute ce n'était pas la première fois que vous en faisiez le sacrifice?
— Oh ! Madame, ne dites pas cela; au nom du ciel!... - J'étais pure; oh/ croyez-moi donc!... j'étais pure... Demandez à tous ceux qui me connaissent!... Madame!... Mais regardez-moi donc : est-ce que j'ai l'air d'une fille de la rue?... est-ce que vous ne voyez pas comme je souffre?... Si vous saviez combien je l'aime!... Sa femme ne l'aimerait pas davantage, sa femme ne lui serait pas plus fidèle. Informez-vous dans la maison. Je ne vois que lui, je ne parle qu'à lui ; jamais je n'ouvre, même la fenêtre, parce qu'il me l'a défendu. Madame, ne me l'arrachez pas, au nom du ciel ! ne me l'arrachez pas !
— Vous èles Jolie, Mademoiselle.
— Non, oh non ! mais c'est qu'Edouard, c'est ma vie, voyez-vous, c'est mon âme! Si vous me l'ôtez, autant vaut me tuer. Je me suis habituée à le voir, à entendre sa voix. Madame, permettez-moi de rester près de lui comme sa domestique, sous quelque nom que ce soit; mais que je le voie, mon Dieu ! je vous en prie à deux genoux, mains jointes... que je le voie ! *
— Je suis fâchée que vous mettiez tant d'exaltation dans tout ceci, dit la vieille dame d'une voix un peu moins rude; il se peut que vous soyez moins coupable que vous le paraissez; mais cela ne me regarde pas. Je suis venue pour faire cesser l'inconduite de mon fils. Demain je repars avec lui : ainsi, résignez-vous à ne plus le revoir et à l'oublier.
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— Madame, mais cela n'est pas possible!... Lui partir!... Gomment, moi rester seule!... oh! niais j'en deviendrais folle!...
Et Anna, au comble de l'égarement, se relevait, bondissait, délirante !
Tout à coup elle saisit la main de madame Sainval, et, la portant sur son sein :
— Sentez-vous, Madame, sentez-vous?... c'est mon fils ! ... je suis enceinte !
— Malheureuse! s'écria la vieille dame, toute pâle de colère, oses-tu bien avouer cette preuve de ton infamie?
— C'est le fils de votre fils ! reprit Anna en croisant ses mains et en pleurant. %
— Et qui m'en assurera?
— Madame, oh ! Madame, devant Dieu, c'est son fils !
— Auriez-vous la prétention de le faire reconnaître à ce titre? vous croyez peut-être m'effrayer ainsi par la crainte d'un éclat?
— Non, mon Dieu; mais c'est son fils... le vôtre... Que deviendra-t-il?
— Vous ne devez pas être si ignorante à cet égard, Mademoiselle; vous savez bien qu'il y a un tour aux hospices.
Jusqu'alors Anna avait gardé une attitude suppliante ; mais, froissée jusqu'au dernier repli de son cœur, atteinte dans son précoce amour de mère, la faible jeune fille redressa tout à coup son front couvert d'une pâleur de mort; elle se leva de toute sa hauteur, droite et noble.
La vieille dame la regarda.
— Prenez ce billet de banque, Mademoiselle, et finissons-en.
Anna prit le billet de banque,le déchira froidement, et
*22 l'écbblls dx femmes.
retourna à la chaise qu'elle occupait lors de l'arrivée de madame Saiuval.
— Attendons votre fils, Madame, dit-elle avec calme; nous sommes chez lui ; et elle s'assit*
En vain la mère d'Edouard essaya de l'arracher à son noble silence ; elle ne put obtenir d'elle un seul mot.
Furieuse, elle s'avança vers la porte :
■— Adieu donc, je vais attendre son retour; mais il ne montera pas même jusqu'à cette chambre, misérable ! et vous ne le verrez plus.
Anna ne fit pas un mouvement, pas un geste, et la vieille dame sortit brusquement de l'appartement.
Edouard Sainval était de retour dans sa ville natale. Son départ avait été quelque peu difficile à obtenir. Une sorte de pudeur de cœur le forçait à la résistance. Il voulait voir Anna avant de la fuir ; mais madame de Sainval était une femme de tête, une de ces femmes qui mènent leurs maris pendant leur vie, continuent leurs affaires après leur mort, marient leur fille à âge fixe avec un bon contrat de mariage, et ne permettent à leur fils d'aimer qu'avec assurance de dot. Du reste, probe et juste, tenant sa conscience en partie double, comme ses affaires, mais sans y avoir jamais ouvert de compte à l'article sentiment.
On conçoit qu'avec une telle mère Edouard dut céder; ' peut-être y eut-il dans son combat plus de remords que de vraie douleur; peut-être ne fut-il point fâché de rompre avec une situation qui avait dérangé ses habitudes, et de rentrer dans la vie vulgaire. La plupart des hommes sont ainsi, et ne demandent dans un engagement qui lés . gène qu'une occasion de manquer de parole.
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Ce.la s'appelle, je crois, dans le monde, profiter de l'occasion.
Edouard profita donc de la violence que lui faisait sa mère pour abandonner Anna, l'honneur sauf. Il lui écrivit une lettre de rupture, pleine de nobles sentiments, et dans laquelle il se représentait comme la seule victime immolée, il y joignit une traite, comme escompte de son amour, et partit avec sa mère, assuré d'avoir agi en homme de cœur. Arrivé dans sa famille, on convint d'essayer à le distraire. Il y eut chez les cousines des dîners après lesquels on fit des duos de guitare, des soirées où l'on servit des tartines de beurre et du sirop de vinaigre. Puis vinrent les parties de vert, les repas sur l'herbe, les rondes dansées à la voix et tous les autres pkisirs qui ren-« dent si délicieux le séjour des petites viHes. Edouard ne put résister à tant de séductions : il retrouva toute sa gaieté, et les vacances passèrent ainsi.