UNE NAISSANCE AU PONT DE TERRE
Car Dieu mit ces degrés aux fortunes hiiniaiues. Les ans vont tout coarbés sons le fardeau des peines ; Au banquet da bonheur bien peu sont conviés; Tons n'y sont pas assis également à l'aise.
Une loi qui , d eu bas, semble injuste et wailvaiso, Dit aux ans : jouissez; aux autres : envie*. j .
Y. Hugo.
Si vous passez jamais, le soir, dans la belle rue de la Mairie, à Brest, quand vous serez vis-à-vis cette bizarre façade où le pinceau du décorateur a figuré, sur une vaste devanture de tapissier, les marqueteries bfodées d'arabesques de la renaissance, arrêtez- vous , et, vous aidant de quelques charrettes déposées en face du beau magasin , hissez-vous jusqu'au sommet du petit mur qui domine le Pont de Terre, et alofs regardez au-dessous.
À cinquante pieds plus bas, vous apercevrez, à travers
un voile de vapeurs puantes, une sorte de cloaque au milieu duquel se groupent quelques maisons croulantes, auxquelles on arrive par une rampe fangeuse et sans pavés. De là sortent incessamment je ne sais quels miasmes horribles qui sentent le vice et la pauvreté, et s'élèvent, chaque nuit, des cris d'orgie ou de lutte, des bruits de pleurs ou de prière; d'étranges soupirs que Ton a peine à reconnaître, et que l'on peut prendre également ou pour le sourd gémissement d'un plaisir farouche, ou pour le râle d'un assassiné.
Ce quartier s'appelle le Pont de Terre. C'est là que le matelot, féroce de ses désirs comprimés pendant une longue campagne , vient rugir ses amours et se rouler dans le vin avec une femme louée à l'heure. Ce fut de là que sortirent, en 93, les bandes déguenillées qui suivaient Jean-Bon-Saint-André et la guillotine ; là que le corps du jeune officier Patrice , lancé de la nie supérieure , vint tomber, gonflé de coups, déchiré et pantelant, ^u milieu d'une douzaine d'enfants qui jouaient à la révolution/ La victime trouva pourtant de la pitié au Pont de Terre : un homme qui passait vit qu'elle respiraitencore, et lui coupa la tète.
Par un sanglant contraste qu'a produit le hasard , ce cloaque immonde, demeure ordinaire de ce que la cité a de plus avili ou de plus misérable, est dominé de demeures élégantes qu'habitent les bourgeois les plus aisés de la ville. Le malheureux peut, de sa croisée sans vitres, contempler les rideaux de soie qui flottent vis-à-vis aux larges fenêtres du voisin. L'hiver, si la faim ou le froid le tiennent éveillé, il peut entendre, au-dessus de sa tête, le bruit des voitures qui conduisent à la fête, la musique du bal, ses rires éclatants, et son murmure voluptueux.
Rien ne manque, vous le voyez, au Pont de Terre : c'est
un enfer dont les damnés ont le paradis en perspective, avec la certtitude de n'y point entrer.
A l'époque où commence jiotce histoire, les grand» édifices de la rue de la Mairie n'existaient pa^ encore; le Pont de Terre avait toute sa laideur native. Devant chaque maison s'étendait une iaque d'eau croupissante, où les ivrognes venaient se noyer et les assassins laver lç sang de leurs mains I c'était la Cour des Miracles de la ville de Brest.
Ce ne fut que plus tard, et lorscpi§ les riches bâtirent dans le voisinage, qpe cette partie (le la oité acquit la propreté douteuse qu'oç y remarque* de nos jours. 11 fallut pour cela que le ohol&a descendît ail fond de cette bauge et en fît un foyer d'infection redoutable pour tous. On eut aloys pitié, parce qu'on savait pç'ur, et Ton fit emporter les ordures en mèma temps que les cadavres. Depuis, le Pont de Terre n'est qu'un quartier obscur, salé et malsain. .
Le jour auquel nous prenons notre récita dans l'une des plus petites maisons du Pont de Terre retentissaient les cris douloureux et interrompus que pousse une femme sur le point d'être mère. C'était effectivement Marguerite Cosquer en mal d'enfant. - » . " ••
La jeune femme était placée dans un de ces lits clos dont on se sert en Bretagne, espèces de garde-jpanger longs et bas, qui se ferment au moyen d'une porte à coulisse. Le peu d'air quç recevait la chambra dans laquelle elle se trouvait, n'arrivait qu'avec .peine jusqu'au fond de cette boîte de chêne où la malheureuse se tordait dans d'atroces souffrances. La porte de l'unique pièpe qui contenait tout le ménage des époux Cosquer était ouverte, ef les voisines en obstruaient l'entrée. C'était, du seuil au lit de la malade, u$e allée et une venue perpétuellerde toutes les commères du quartier, qui voulaient voir le progrès du travail. Car la femme du peuple ressemblé en cela à la reine,
6 V tœUUX DE FEMMES.
sou accouchement se fait portes ouvertes et aux yaux de tous.
Non loin du lit de Marguerite, était assis Ivon Cosquer le maçon, qui, les bras croisés et les jambes étendues, fumait avec un calme insouciant «
Plus près de la malade se trouvait la sage -femme également impassible. . * '
Cependant, au bout de quelque temps, l'indifférence de celle-ci parut diminuer. Elle se troubla. Les douleurs de Marguerite devenaient insupportables, et ies< voisines commençaient à se regarder en clignarçt des yeux, et à se communiquer leurs craintes à demi voix. *
— Voilà douze heures qu'elle souffre, ej ça ne l'avance à rien !.. Faut qu'il y ait quelque chose là-dessous. Peutêtre bien qu'il faudra lui retirer l'enfant avec les fers!..
— Ah! seigneur Dieu ! dites donc, et s'il faut lui ouvrir
le côté, comme à cette pauvre Thérèse Coric? A-t-elle
souffert celle-là ! Quand elle est morte, le sang lui tombait parles yeux, goutte à goutte , comme d'un robinet mal fermé.
Dans ce moment, Marguerite, qui entendait tout, laissa échapper des gémissements plus aigus.
— Je vous avais bien dit, reprit une vieille femme, que la malheureuse ne pourrait pas s'en tirer. Son enfant était mal placé. Faudra peut-être bien lé couper par morceaux!... ' . . .
Ici la malade poussa un cri si horrible que Cosquer lui-^ même en fut troublé. Il se leva et s'approcha du lit de Marguerite. Les convulsions dans lesquelles elle tombait par instants reprirent avec pljis de force.
~ Cosquer, dit la sage-femme, allez chercher un médecin. . . je ne puis prendre sur moi de rester seule.
— Voilà que ça diminue, répondit-il.
Ml FEMME PU PEUPLE. 7
— Oui, pour reprendre dans quelques minutes,.. Allez chercher un médecin.
— Est-ce que j'en connais, moi?... Lequel voulez-voua que je demande? ^
— Faites appeler M. Dumorçt, qui demeure ici près,
— Je vais y aller, s'écria une voisine,.. Ne bougez pas, Cosquer, je connais M. Dumont, moi...
Et elle sortit en courant.
Le maçon revint à sa pface avec une mauvaise humeur
évidente.
— Encore «un médecin, répéta-t-ii entre ses dents, en rallumant sa pipe éteinte; ça va nous ruiner cet açconchement-là.
Et il jeta sur Marguerite un regard de sourd mécontentement*
Celui qu'on était allé chercher entra peu après avec la voisine.
M. Dumont avait longtemps servi dans la marine, comme chirurgien de seconde classe. C'était un praticien sans peur, qui traitait un Somme comme un sculpteur traite un bloc de marbre, et taillait toujours en pleine chair. Habitué au Jangage des matelots, qu'il avait autrefois soignés, il en avait conservé la rudesse et la gaieté cruelle. Nul ne savait mieux que lui faire un quolibet sur Pagonie ou lancer un calembour à la mort.
Cette liberté d'esprit et la dure confiance qui en était la suite avaient donné au peuple une haute opinion de sa science. En le voyant toujours calme et gros railleur près de& lits de souffrance, les pauvres gens s'étaient persuadé qu'il puisait cette sérénité dans la certitude du succès; aussi la réputation de Dumont fut-elle bientôt établie. Quelques cures hardies et heureuses l'achevèrent. Quant aux nombreuses morts qu'on eût pu lui reprocher, on y
8 L'ÉCHELLE DE tfBKMES.
fit peu d'attention : l'assassinat médical d'un homme du peuple est chose trop obscure pour qu'on en parle longtemps.
Pais, qu'importe une mort au plus grand nombre?... Dans cette foule qui se presse, demi-étouffée, pour enlever quelques miettes au banquet social, un homme qui tombe, c'est un concurrent de moins et une place de plus l Une fois son cercueil emporté, ses vçusins sont toujours plus à l'aise; et, dans notre société perfectionnée, il y a toujours plus d'hommes qui ont intérêt à la mort d'un autre, qu'il n'y en a d'intéressés à son existence.
Lorsque Dumont entra, Marguerite poussait des plaintes étouffées.
— Eh bien, qu'estrce? qu'est-ce? ma petite mère ? dit-il en s'approchant... Vous avez, à ce qu'on m'a dit, un abcès qui ne veut pas crever? Ah! ah! ah! ce n'est rien que cela... Voyons un peu... Dame, ma chère, les enfants, c'est comme une bouteille de vin, ça fait plus de plaisir à commencer qu'à finir.
Et, après s'être assuré du point auquel le travail était arrivé :
— Allons, patience, patience, un peu de baume d'acier, et bientôt il n'y paraîtra plus.
En même temps il tirait le forceps de son sac de cuir. La vue de cet instrument effraya Marguerite.
— Oh, non ! non ! s'écria la malheureuse femme, en se roulant au fond de son lit clos ; vous me tuerez... Laissezmoi.. . je ne veux pas, laissez-moi !
— Allons, voyons donc, enfant; il faut être plus raisonnable, que diable ! Vous savez bien qu'on ne peut pas faire un poupon comme on écosse des petits pois. Ah ! ah ! ah ! Ne craignez rien, ce sera l'affaire d'un instant... puis vous ne souffrirez plus. Vous n'avez pas toujours dit, je ne
veux pas, ma chère... ce n'est pas maintenant le moment. Ah! ah!
— Est-il farceur, ce Dumont, murmuraient entre elles les voisines, qui ricanaient à la porte : diable de farceur, va!
Marguerite résista encore quelques moments; mais Cosquer lui ordonna rudement de se soumettre à ce que Ton exigeait : elle céda.
Une heure après, elle accoucha d'une fille, au milieu de douleurs inouïes.
— Et encore c'est une fille ! dit le mari, en brisant sa pipe à terre avec colère.
— Une fille? reprit l'accouchée; mon Dieu! c'était bien/ la peine de tant souffrir !
Voilà comme la pauvre enfant fut reçue dans la vie : une imprécation et un soupir saluèrent son entrée !
— C'est fait, dit gaiement. M. Dumont. Vous voyez bien, Marguerite, que ce n'est pas le diable, après tout; seulement il ne faut pas faire la petite bouche et se ref uàer au secours de l'art. Ah I ah ! ah ! Maintenant vous n'avez plus besoin que de repos et de tranquillité d'esprit. Prenez des aliments en même temps légers et substantiels. Eh bien ! vous n'avez pas une serviette dans la maison pour m'essuyer le^mains?
— Non, Monsieur.
— Diable ! il parait que le trousseau a été un peu négligé. Ah ! ah! ah ! C'est égal, comme je vous disais, de bon bouillon, des viandes blanches; surtout pas d'imprudence. Adieu, je reviendrai dans quelques jours.
Et M. Dumont sortit.
tm*m' " ■ ■»
l'éohïlle de rainas.
Nous, ne croyons pas nécessaire dédire qu'aucune des recommandations du médecin ne fut suivie, ni ne pouvait l'être*
Marguerite se rétablit comme toutes les femmes <Je sa classe, non par les soins tendres ou le régime alimentaire, mais grâce aux efforts d'une nature puissante. Seulement, comme il arrive toujours en pareil cas , elle conserva la trace des efforts. La vitalité luxuriante-et pleine de frai* . cheur qui embellissait la jeune fille fut remplacée, chez la jeune mère, par ce flétrissement que laisse la victoire même d'une vigueur native contre la maladie, et Marguerite prit la physionomie fatiguée et flasque qui distingue les femmes du peuple.
Les soins pénibles qu'elle fut obligée de donner à son enfant achevèrent d'effacer ce qui pouvait lui rester de beauté, et bientôt vint pour elle cette vieillesse anticipée, si tristement laide, que produit la souffrance jointe au travail. '
Cependant l'enfant grandissait et le temps s'écoulait.
Le ménage du maçon était devenu ce que devient tour jours le ménage du pauvre : une association de peines et d'irritations amères. La première ivresse qui suit forcément l'union d'un homme et d'une femme qui ne se haïssent pas encore , avait été bien vite épuisée. Cette fièvre de jeunesse passée, le peu d'affection caressante, née de désirs communs, s'était évanouie, pour faire place à l'indifférence.
Quelques mois leur avaient suffi pour effeuiller cette - fleur de la vie que des habitudes polies réussissent, par-
LA FEX1CE DU PSUFiX» 41
fois, à conserver fraîche plus longtemps mais qui, dans les grossières nécessités d'une existence misérable, se brise et se flétrit bientôt. Le mariage avait été pour eux comme ces pilules qu'une enveloppe sucrée déguise aux enfants ; ils en avaient bien vite épuisé la douceur, et l'amère substance seule était restée. N'ayant rien trouvé pour remplaça? les premières jouissances de leur union, ni la sympathie qui se développe entre des âmes qui se comprennent, ni l'intelligence qui unit par les pensées comme les sens par le plaisir', ils étaient bientôt arrivés à un ennui réciproque d'eux-mêmes,
Cosquer d'ailleurs n'avait jamais éprouvé d'attachement réel pour Marguerite. Il avait connu ceJle-ci servante chez l'entrepreneur qui le faisait travailler, et l'avait demandée en mariage parce qu'il lui fallait une femme, et qu'il lui supposait quelques épargnes. Mais il n'avait, en tout temps, considéré son ménage que comme un lieu de repos où il venait se délasser le soir et cuver son eaude-vie le dimanche, lorsqu'il avait pu économiser une ivresse pour ce jour-là. Sa femme n'était à ses yeux qu'une servante sans gages, qu'il trouvait commode d'avoir pour préparer ses repas, faire son lit et le partager.
Cet homme était du reste l'homme du peuple dans toute sa franchise. Être borné aux seules satisfactions de ses appétits, capable pourtant d'un brusque élan vers le bien, quand la passion lui criait au cœur; mais inhabile à cette bonté de détail qui fait la vie facile à ceux qui nous entourent. Puis toutes les ténèbres de l'ignorance l'en* veloppaient, C'était une espèce de machine nerveuse, méchante ou généreuse, selon le bras ou l'occasion qui le poussait ; riche terrain où la bonne et la mauvaise semence pouvaient fructifier également ; mais, en tous cas, nature trop grossière pour se plier à cet intérieur sans
> ■**• -i— w^»^»^ ^l W ^Oi r
sance , sans amour et sans poésie que le hasard et la société lui avaient fait.
Peut-être y avait-il dans l'organisation de Marguerite quelque chose de plus heureux. Sans être exempte des vices de sa condition, elle avait conservé une nature vive et tendre, une intelligence déliée. Placée fort jeune, par la domesticité, au milieu d'une existence aisée; dégrossie au contact d'êtres plus éclairés, elle en avait acquis une m certaine douceur de sentiment, une sorte de délicatesse inconnue à son mari. Aussi quand cette âme, amollie à l'air d'une civilisation raffinée, se trouva froissée contre une âme endurcie à la peine, y eut-il pour elle douleur et épouvante. Elle avait été capable peut-être de rêver une union > sinon tendre, du moins calme et facile, comme celles qu'elle avait pu voir dans la classe qu'elle avait servie. Elle n'avait vécu ni parmi les jurements de la colère, ni parmi les cris d'ivrognes ; ce fut pour elle une triste nouveauté.
Elle s'y accoutuma pourtant. Ce cœur n'était pas si haut placé qu'il ne pût descendre aux habitudes brutales; ces organes tellement délicats qu'ils ne pussent s'accoutumer à l'haleine vineuse, aux menaces farouches et aux. saletés du vice ou de la misère; mais ce changement ne s'opéra pas sans un flétrissement moral qtii dessécha la fraîcheur d'âme de la jeune femme, comme les premières misères avaient fané celle de son visage. Au total , pourtant, tous deux faisaient ce qu'au Pont de Terre on appelait un bon ménage; Gosquer ne battait pas Marguerite.
Les années passèrent ainsi sans apporter aucun changement sensible à la position des deux époux. Leur fille Catherine devint grande, et la famille continua à vivre sous la menace du lendemain. La fortune de Cosquer n'avait ni augmenté ni diminué. Placé immédiatement
sut le bord de l'indigence, il eût fallu peu de chose pour qu'il y tombât : une maladie de quelques jours , un manque de travail , un abaissement de salaire !.. Il avait eu le bonheur d'échapper à tous ces dangers, mais sans en retirer aucun avantage pour l'avenir. Il avait vécu au jour le jour, nivelant toujours ses dépenses et ses bénéfices, sérieusement occupé de n'épargner aucun de ceux-ci, et appelant les vices à sep. aide quand, par hasard, les besoins ne suffisaient pas pour tout absorber. Véritable gaspillerie de sauvage, qui fait violence à sa faim pour manger tous les fruits de l'arbre, dût-il en mourir, sans songer que demain le besoin reviendra; insouciante prodigalité, si naturelle à qui n'a Fhabitude de compter que sur le jour présent, et que ne pourront détruire ni les petits traités d'économie populaire couronnés à l'Académie française, ni même les sermons du curé, là où il reste encore des sermons et des curés !
Malgré tout, Marguerite commençait à regarder le présent sans crainte. Catherine était forte, et pouvait déjà lui être utile. Bientôt il lui serait possible d'entrer en condition, et d'aider ses parents d'une partie de ses gages : c'étaient de grandes assurances contre l'avenir.
Ajoutez, pour comble de bonheur, que la jeune fille avait reçu du ciel le plus beau présent qu'il puisse faire à l'enfant du pauvre :
Elle mangeait peu.