UN ENTREPRENEUR
Tout juste assez d'honneur pour n'être pas tfendu.
D'ÉPAGNT,
Aut. 414. Toute coalition entre ceux qni font travailler des ouvriers , tendant à forcer rabaissement des salaires... sera punie d'an emprisonnement de six jours 9 un mois, et d'une amende de 200 fr. à 3,000 fr.
Gooi pénal.
Alors l'homme méchant ««'ils 'avaient cru leur dit ; Je vous donnerai du travail à tons, à la condition que vous travaillerez le même temps et que je ne vous payerai que la moitié de ce que je vous payais ; car je veux bien vous rendre servicej mais je ne veux pw me ruiner. F. de La Mennais.
Le chantier dans lequel travaillait Cosquer était celui de M. Bordenson, l'un des entrepreneurs les plus employés de Brest. M. Bordenson avait reçu du ciel une de ces larges figures violacées que l'on est convenu de regarder comme des types de franchise et de loyauté; aussi avait-il établi avec une grande facilité sur la place de Brest sa
LA FB¥ME DU PEOfLK. 15
réputation d'&omroe probe et de boa enfant. Rien du resta ne lui manquait pour jouer ces deux rôles, ni la voix haute, ni les gros rires éclatante, ni les poignées de main royalement distribuées. Il appelait tout le monde mon cher, et connaissait au juste la fortune de chacun. Quoique âgé d'environ quarante ans, il était encore garçon et tout devait faire présumer qu'il ne changerait pas d'état. On l'accusait bien dans certains lieux d'être libertin, avare, et de n'avoir que tout juste l'honneur légal exigé par le code; mais, au total, c'était un homme qui payait bien ses contributions, ne faisait pas de dettes, et rendait trèsexactement ses visites du premier de l'an; en un mot, ce qu'on appelle un honnête homme f
Il avait terminé depuis quelques mois plusieurs entreprises importantes, et il était dans un de ces moments de repos qui suivent une grande activité industrielle. Content de sa balance de comptes, et peu pressé de travail, il lisait tranquillement le Journal des Débats, vis-à-vis son associé Durand, alors sérieusement occupé à délayer de l'encre de Chine dans un godet.
— C'est effroyable î s'écria4-il tout à coup, en posant le journal sur son pupitre et étendant son large mouchoir de coton rayé, pour se moucher à Taise; si le gouvernement ne sévit pas rigoureusement, l'industrie est perdue.
— Qu'est-ce que c'est? dit le monsieur à l'encre de- Chine, sans lever la tête.
— Toujours des coalitions d'ouvriers, mon cher; par» tout des demandes d'élévation de salaires,
— On a l'article 415 du Code pénal, répondit tranquillement Durand, en essayant un tire-ligne.
— Sans doute; mais à quoi servent les lois, si on ne les applique pas? Ces jurés sont bêtes avec leur indulgence ! Obi je voudrais être appelé, moi, i juger de pareilles af-
faires ! Toujours le maximum, le maximum de la peine, et nous verrions après ! Non, c'est qu'il faut absolument en, finir avec les prétentions de ces drôles-là, sans quoi il n'y aurait plus de société.
Durand taillait une plume de corbeau. îl ne répondit rien, et tous deux restèrent en silence un instant; mais tout à coup Bordenson reprit :
— À propos, Durand, avez-vous vu les autres entrepreneurs? '
— Oui; rabaissement des prix pour les journées de maçons, de charpentiers et de tailleurs de pierre est convenu.
— Parfaitement. S'ils font les récalcitrants, eh bien ! 1101$ les laisserons s'en aller. Nous ne sommes pas pressés d'ouvrage maintenant, et puis il faudra bien qu'ils reviennent ou qu'ils meurent de faim.
— C'est clair, ils seront toujours libres de choisir, observa tranquillement Durand, en passant la plume de corbeau dans sa bouche.
Et il se remit à l'ouvrage, tandis que Bordenson continuait son journal.
Le soir même, en faisant la paye de ses ouvriers, l'entrepreneur leur annonça que ses travaux étant terminés pour le moment^il n'avait plus besoin de leurs services. Ce fut pour chacun de ces hommes comme un coup de massue.
Bordenson s'y attendait; mais il demeura inflexible à leurs prières.
— Cherchez ailleurs, fut la seule réponse qu'ils purent en obtenir.
Ils coururent effectivement chez les autres entrepreneurs; mais tous étaient avertis, tous refusèrent. Il leur fallut revenir vers leur ancien patron. Sa réponse fut d'abord la même : il n'avait plus de travail à leur fournir.
Puis enfin, comme attendri, il leur dit qu'il consentirait à reprendre quelques-uns d'entre eux, mais à des prix réduits.
Ce n'était point là ce. qu'ils avaient espéré; ils se retirèrent.
Bordenson haussa les -épaules en les suivant des yeux.
— Us sont fietis maintenant parce . qu'ils ont l'estomac plein; mais dans quelques jours nous verrons!
Ses prévisions se réalisèrent. Il avait compté sur la faim comme sur un auxiliaire, et elle ne lui fit pas défaut. La lutte ne pouvait être longue entre l'homme riche, qui avait la liberté d'attendre, et le pauvre, auquel il fallait le pain du lendemain. * ' ~ .
Les ouvriers de M. Bordenson vinrent le prier de les reprendre en diminuant leurs salaires. Les autres entrepreneurs obtinrent successivement le même résultat. . '
Un seul ouvrier n'accepta point ces arrangements nouveaux : ce fut Cosquer. Refusé daus tous les ateliers, il n'en persista pas moins à lutter contre cette coalition, qu'il sentait injuste fet qui le révoltait. Quelques gens lui dirent bien que le droit était pour lui, et que~la loi punissait la ligue des maîtres comme celle" des ouvriers; mais nul ne put lui indiquer le moyen de faire valoir ce droit; nul ne put lui apprendre comment lui, ignorant et pauvre ; il pourrait recueillir des preuves, soutenir un procès et obtenir justice.
Puis , il faut le dire, Cosquer ne crut pas bien fermement à cette loi, qu'on prétendait devoir le protéger. Homme du peuple^ il ne connaissait, des codes imposés par d'autres^ que ce à quoi il avait dû se soumettre jusqu'alors : c'est-à-dire l'ordre de payer son impôt d'argent et de sang. La loi, pour lui, c'était un gendarme et un garnisaire. Aussi n'alla-t-rl rien demander à la justice hu-
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maine. Acharné à soutenir un combat inégal, il souflïit et attendit avec patience .
Cependant ses ressources s'épuisaient chaque jour : il avait vendu tout ce qu'il possédait; la misère de sa famille était au comble ; il fallut céder. Il vint à Fatelier Bordenson, pâle de colère., de honte et de faim, demander du travail aux mêmes conditions que les autres. Le patron le reçut d'un air goguenard, et consentit à le reprendre, . mais en lui apprenant que sa place de gardien du chantier -avait été confiée à Barazer, qui jouirait désormais de tons les avantages attachés à ces fonctions.
L'arrivée de Cosquer dans Patelier fut un événement. Ceux de ses compagnons qui avaient accepté depuis longtemps le nouveau tarif et devant lesquels il s'était vanté de ne jamais céder, saisirent avec empressement l'occasion de l'humilier, Ce fut pendant quelque temps un dé* luge de grossières railleries, contre lesquelles le maçon dut employer la force de ses bras. Deux ou trois fois ses poings vigoureux firent rentrer les sarcasmes dans la gorge des plaisants; ces sarcasmes cessèrent alors; mais une sourde hostilité continua de gronder autour de lui. Ses compagnons ne lui pardonnaient pas d'avoir montré plus de courage qu'eux, et d'avoir résisté encore, lorsque tous s'étaient soumis depuis longtemps.
Au milieu de la désaffection générale, unr seul homme s'était rapproché de Cosquer : c'était celui-là même qui avait pris sa place de gardien au chantier Bordenson. [ Barazer était un ouvrier médiocre et de réputation dou» teuse, sinon mauvaise, Sou apparence était chétive, et sa physionomie effacée rappelait ces pièces de monnaie dont un long usage a presque entièrement usé l'effigie. Peutêtre avait-elle perdu aussi son empreinte sous le frottement des vices; peut-être aussi était-ce un de ces êtres où
la nature a oublié de frapper un coin ; espèce de fausse monnaie de chair et de sang que Ton rencontre parfois en circulation dans la vie ; peut-être enfin une profonde hypocrisie avait-elle présidé à l'hébétement factice collé sur ce visage comme un masque qui a pris racine. Quoi qu'il en soit, Barazer était de tout le chantier l'ouvrier que l'on remarquait le moins et auquel on songeait le plus rarement. On ne connaissait de lui que sa résignation passive et son obéissance obséquieuse, qualités serviles auxquelles il avait dû le nouvel emploi qu'il occupait.
L'acceptation de cette place, qui avait appartenu à Cosquer, l'avait rendu peu agréable à celui-ci, et ses avances furent d'abord assez mal reçues par le maçon ; mais Bara? zer ne se blessait ni ne se décourageait de rien; l'injure glissait sur sa tète courbée, sans qu*il prît la peine de la ramasser. Il eut d'ailleurs recours à un moyen infaillible pour gagner la confiance de Cosquer : il lui paya à boire; aussi furent-ils bientôt amis, /
Cependant la gène de Cosquer était toujours la même. Son salaire, moins considérable que naguère, ne lui avait point permis de remplir les vides qu'avait laissés dans son pauvre ménage le mois passé sans travail. Vainement il se raidit contre cette fatalité des circonstances, par la** quelle il se sentait entraîné vers un abîme; vainement il résista quelque temps à la pauvreté, qui s'était attachée à lui comme un ulcère ; il n'était point fait à ces combats qui ont leur champ de bataille dans le cœur. L'habitude de la pensée et des luttes morales ne lui avait jamais enseigné cette triste escrime de la patience. contre la douleur, dans laquelle celle-ci finit par succomber; il n'avait point appris enfin, spadassin philosophique, à rassembler en un seul point toutes les forces de sa volonté pour combattre la souffrance extérieure.
C'était, au contraire, un de ces hommes qui ont sué leur âme, et chez lesquels toute énergie, toute sensibilité, toute patience est venue à fleur de peau, fortifiant le dehors aux dépens du dedans.. Dès qu'il vit que l'ennemi qu'il combattait ne pouvait tomber sous son poing, il se laissa aller au découragement. '
Alors la misère vint, cette misère loyale et crue iqui compte les bouchées et calcule la faim ! Elle vint, et avec elle les mauvaises pensées... Gosquer entendit comme des voix perfides qui lui donnaient de coupables conseils. Il se sentit tenté, et il eut peur.
Il résista encore pourtant; mais cette lutte devait ellemême hâter sa perte. Il voulut étourdir dans la débauche son esprit bourrelé, et une fois ce moyen essayé, il n'en employa plus d'autres; Il abandonna s$ -maison, où le tableau d'une misère trop vive te blessait, pour le cabaret, où le vin noyait ses soucis. Son ménage lui devint intolérable; la vue seule de sa famille, dont les muettes tortures l'accusaient-, le jetait dans une fureur rendue plus aveugle encore-par l'ivresse. '
Ce fut vers.ce temps que des cris de douleur et de colère commencèrent à retentir dans la maison habitée, au Pont de Terre, par les Cosquer, et que le bruit courut dans le quartier* que le maçon battait sa femme.
Pour surcroît d'infortune, Marguerite accoucha d'une nouvelle fille; celle-ci fut nommée Marie.